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123ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(3ème sermon sur le Lazare et le mauvais riche)
 C’est le propre d’un débiteur qui n’est pas consciencieux de remettre à plus tard le paiement de ses dettes, ou de ne pas honorer ses promesses. Nous avons promis de rendre compte de tout ce qui reste à dire sur le riche qui, en se montrant inhumain envers Lazare, a été encore plus féroce et plus cruel envers lui-même. Ce que le riche a demandé à Abraham, l’ont déjà déclaré le saint évangéliste et notre sermon, autant qu’il l’a pu : Père Abraham, aie pitié de moi et envoie Lazare pour qu’il plonge le bout de son doigt dans l’eau et qu’il me rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme. Mais Abraham lui répondit : Fils, tu as reçu des biens pendant ta vie. O étonnante piété ! Il appelle encore fils celui dont il voit la dégénérescence, causée par sa propre cruauté. O bonté singulière ! Il appelle encore fils celui qu’il considère comme un autochtone de l’enfer, comme quelqu’un né pour les châtiments, comme quelqu’un qui appartient de droit à la géhenne. Mais il l’appelle fils pour mettre en lumière son impiété filiale, tant que perdure, envers lui, la piété de la semonce paternelle . Tu m’appelles père, je t’appelle donc fils, pour que tu te lamentes encore plus d’avoir perdu ce que te donnait la naissance. Je t’appelle encore fils, pour que tu déplores plus amèrement d’avoir perdu ce que t’avaient donné la grâce et la nature. Cat la douleur de ne rien recevoir de toutes ces choses est moins grande que celle de les avoir perdues après les avoir reçues. Je t’appelle fils pour que tu comprennes que tes souffrances proviennent du jugement qui a été porté sur toi, et non d’une haine aveugle. Je t’appelle fils pour qu’en moi demeure ma patience, et en toi, ta punition.
 Mais lui, mes frères, comprend qu’il n’est plus son fils; il admet que c’est de sa faute s’il a perdu le père que la nature lui avait donné. Il aurait prouvé qu’il était le fils d’un tel père s’il avait été miséricordieux, hospitalier, charitable, serviable envers les pauvres. Celui qui ne fait pas les œuvres de son père renie sa parenté, conformément à l’enseignement du Seigneur : Si vous étiez les fils d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham ! Celui qui manifeste les œuvres de son père donne la preuve irréfutable de son origine.
 Mais que répond Abraham : Mon fils, tu as reçu des biens pendant ta vie. Si le seul crime de ce riche est d’avoir reçu des biens, quel n’est pas le crime de celui qui a usurpé les biens d’autrui ? S’il est si coupable celui qui enterre ses biens, qui ne donne pas libéralement aux autres ce qu’il a reçu, que sera celui qui veille jalousement sur eux, et s’empare du bien d’autrui ? Mes frères, donnons nos biens, s’ils sont vraiment nôtres. Donnons quand même ce que nous pensons nous appartenir. Évitons de prendre ce qui appartient à autrui, rejetons ce qui nous est étranger. S’il nous arrivait jamais de prendre quelque chose à quelqu’un, en toute hâte, il faudrait le lui rapporter. De peur que, après avoir laissé tous nos biens ici-bas, nous soyons amenés près de ce riche, pauvres des biens de la terre, et riches de crimes. Qu’il apprenne le riche que les biens qu’il avait reçus ne lui étaient pas dus. Vous voyez, mes frères, qu’à la parole de saint Abraham, l’âme du riche apparaît au grand jour, son sens pratique est condamné, son intelligence punie, lui qui croyait que tout ce qu’il possédait de la largesse divine, ne lui avait pas été donné mais rendu. Comprenez de quelle façon s’est conduit, de quel cœur a marché celui qui croyait que Dieu était son débiteur, et qui, par ses usures, pensait avoir rendu le Seigneur redevable envers lui. Ignorant que le Seigneur, s’Il descend pauvre sur la terre, remonte riche dans le ciel. Et Celui qui a donné à l’un cinq talents, à un autre deux, à un autre un, n’a pas gagné à la bourse ce qu’Il a donné. C’est pourquoi il promet de retirer l’intérêt, non de le rendre quand il dit à son serviteur : Serviteur mauvais et paresseux. Si tu avais placé mon argent chez un banquier, je serais venu le reprendre avec les intérêts. Ce riche est encore plus impie parce qu’il n’a pas été miséricordieux envers autrui. Même s’il a reçu des biens, il n’a pas reçu des biens à cause de ses bonnes actions; mais il a reçu indignement des biens pendant qu’il commettait le mal.
 Mais revenons à Lazare, et demandons-nous pourquoi Abraham a dit : Et Lazare semblablement a reçu des maux. Le seul fait d’avoir reçu des maux, sans avoir jamais rien fait de bien, suffirait-il à rendre sa vie méritoire, à le faire basculer dans la gloire ? Il est pleinement heureux, mes frères, celui qui croit fidèlement que c’est de Dieu qu’il a reçu les biens et les maux. Bienheureux celui qui rend toujours à Dieu ce qu’il Lui doit. Si il ne le peut pas, qu’il demande en toute humilité que ses dettes soient remises, selon l’enseignement de son Maître : Dites : remettez-nous nos dettes. Bienheureux celui qui paie ses dettes à Dieu, même quand il n’a pas conscience d’en avoir contracté, selon le profond enseignement du Prophète : J’ai restitué ce que je n’avais pas dérobé. Bienheureux celui qui, pour être excusé, s’accuse toujours devant Dieu, selon cet avertissement de l’Écriture : Au tout début de son discours, le juste s’accuse lui-même. S’il est juste, pourquoi s’accuse-t-il ? Parce qu’aucun vivant n’est justifié devant Dieu. L’homme se glorifie peut-être devant l’homme de sa justice, de son innocence, de son mérite. Mais celui qui, devant Dieu, se targue de son innocence, se glorifie de sa justice, n’est point un homme. Voilà pourquoi le pharisien est injuste et pire que le publicain en sortant du temple, car il n’y était pas allé pour prier, mais pour faire étalage de ses actes de justice, pour se les attribuer, pour s’en vanter.
 Mais revenons à ce qui reste. Lui, maintenant, est consolé. Toi, tu es tourmenté. Voyez, mes frères, comprenez, mes frères, ce que nous dit l’Ecriture : les lieux étaient différents, mais une seule région, celle de l’enfer, logeait les justes et les injustes. La demeure céleste ne séparait pas encore ceux qui étaient dans le grand chaos. Et même si un abime les isolait, n’était pas encore accordée aux justes l’altitude céleste qui est celle des anges. Une lance enflammée (comme le rapporte le législateur) se déplaçait tout autour de la porte du paradis pour en interdire à l’homme l’entrée. L’entrée de l’enfer était fermée par des portes d’airain, et des montants en fer. pour ne pas permettre d’évasion aux âmes qui, du ciel, étaient tombées là. Car le document manuscrit de la dette paternelle, qui adjugeait tous et chacun à la mort, et que le poinçon pour écrire de la faute et l’encre de la culpabilité conservaient écrit, ainsi que les intérêts de la dette qui couraient depuis tant de siècles, conspiraient au préjudice de la descendance. Personne n’était apte à entrer dans le paradis, à éteindre la flamme placée par Dieu, à ouvrir les portes de l’enfer, verrouillées par le ciel. Personne n’avait ce qu’il faut pour détruire le document écrit de la main d’Adam, qu’un précepte de Dieu, pour le conserver, avait enfermé dans l’arche de la loi. Voilà pourquoi le Seigneur Lui-même S’est banni du ciel pour venir au secours du premier homme, de son serviteur contumace. Le même Seigneur qui avait interdit à l’homme le paradis, qui avait fermé l’enfer, est descendu sur la terre et dans les enfers avec toute Sa puissance, pour éteindre la flamme, pour ouvrir les portes fermées, et abolir le crime de celui qui a été façonné le premier. Voilà pourquoi Il porte le bélier de sa croix quand Il attaque l’enfer, pour fracasser et mettre en pièces les portes d’airain, bardées de fer, du tartare. De Son côté percé, Il a laissé couler de l’eau, pour tempérer la voie du paradis. pour éteindre le feu de l’enfer qui se trouvait à proximité des saints, pour déchirer tout le parchemin de la faute, pour effacer la dette atavique, et pour, en souffrant, remettre la peine qu’Il avait Lui-même imposée. Reconnaissez-le, mes frères, et réjouissez-vous-en. Après le triomphe du Christ, la prison des saints a été dissoute, et les saints ne devaient plus rien à l’enfer. Cela s’est passé quand le Christ a pénétré dans les enfers pour y libérer les justes, non les injustes. Comprenons, mes frères, tous les bienfaits que le Christ nous a valus. A un point tel que, sans le Christ, personne n’aurait obtenu le salut, puisque, après la séparation d’avec leurs corps, les âmes étaient retenues prisonnières dans les enfers. Béni soit Lazare qui n’avait contracté de dettes qu’envers Dieu, pour ne rien devoir au crime ! Béni soit Lazare qui a ici reçu tant de maux pour posséder là-bas tous les biens !
 Et Abraham ajoute ces paroles : Personne ne peut d’ici passer jusqu’à vous; et personne ne peut de là-bas traverser jusqu’à nous. Oui, mes frères, le son de cette voix nous terrifie. Elle nous démontre que ceux qui, après la mort, ont été, une fois pour toutes, envoyés aux enfers dans la prison du châtiment, ne peuvent plus être transférés dans le repos des saints, à moins que, déjà rachetés par la grâce du Christ, ils soient délivrés de cette situation désespérée par l’intercession de la sainte église. Car ce que dénie la sentence du Juge, l’Eglise le mérite, la grâce l’accorde.
 Mais ce riche implore encore en disant : Père Abraham. Il invoque encore Abraham, lui qui a perdu par sa faute et son père et sa patrie. Père Abraham. Dans sa misère et sa punition, il ment. Père Abraham, envoyez-le dans la maison de mon père. Donne-t-il vraiment le titre de père à Abraham celui qui s’enquiert du domaine d’un autre père ? A moins qu’il croie n’avoir un père qu’en l’absence de l’autre, qu’il a conscience d’avoir perdu en cette vie en agissant ainsi. ¸Et il pense que la maison de son père est conservée pour lui ; et là où il voit que le sein du père lui être refusé, il constate que la paix lui échappe encore davantage. Père Abraham, envoie-le. Qui ? Lazare, bien sûr. Où ? Dans la maison de mon père. C’est bien tard pour le riche de penser à inviter Lazare dans la maison de son père; et il ne l’invite pas parce qu’il a pitié du pauvre, mais pour qu’on ait pitié de lui-même. Il invite maintenant celui-là même que, au temps de son bien-être, il n’a pas reçu, quand il était perclus de douleurs auprès de sa porte. Et sous prétexte de pitié, il veut que Lazare retourne à ses gémissements d’autrefois, tout en sachant qu’il n’avait pas rappelé le miséreux de ses tourments quand il le lui avait demandé. Il avait dit auparavant : Envoi-le-moi. Maintenant il dit : Envoie-le à mes frères. Il se trouble, il s’agite le malheureux pour ne pas voir dans la joie celui qu’hier encore, il considérait malheureux. Envoie-le vers mes frères ! Où ? Dans la maison de mon père. Pourquoi ? Car j’ai là cinq frères. Pour qu’il leur soit un témoignage afin qu’ils ne viennent pas eux aussi dans ce lieu de tortures. De qui peut-il avoir pitié celui qui a été si impitoyable envers lui-même ? C’est avec impudence qu’il présume pouvoir obtenir que les autres fassent pénitence, lui qui fut assez cruel envers lui-même pour ne rien tenter qui lui procurât le pardon. Envoie Lazare dans la maison de mon père, car j’ai là cinq frères. Et tu penses qu’à tes cinq frères Lazare suffirait à lui seul, alors que, pendant si longtemps, les reproches de ses plaies et de tout son corps meurtri n’ont rien pu sur toi ?
Lazare a eu raison de lui répondre : Ils ont Moïse et les Prophètes. Qu’ils les écoutent ! Laisse Lazare se reposer après tant de labeurs, et toi, supporte les peines qui t’ont été infligées justement. . Dieu depuis toujours voit au salut de tes frères et de tous, non sur ton avis, mais dans sa Providence. Il a donné la loi par Moïse, il a fait le don de la prophétie par Elie. Qu’ils les écoutent donc, s’ils ne veulent pas goûter à tes tourments. Le riche lui répondit : Non, père Abraham, mais si quelqu’un ressuscite d’entre les morts, ils croiront en lui. Rien n’est plus vrai, mes frères. Celui qui n’a pas voulu croire à Celui qui parle du haut du ciel par la loi; qui n’a pas voulu croire que le Christ viendrait du ciel, ne méritera pas de croire à quelqu’un qui revient des enfers. Le Christ Lui-même, qui est Dieu et notre Seigneur, est venu du ciel vers Moïse; et sur la terre Il a parlé dans un corps terrestre, et avec un corps terrestre est revenu des enfers. Et pourtant, à Celui qui rapportait quels sont les biens du ciel et quels sont les maux des enfers, les tribus israélites, symbolisées par ce riche, ont refusé de croire avec une grande obstination. Ce qu’est le riche, ce qu’est Lazare et quels sont les cinq frères, le temps nous manque maintenant pour l’expliquer. Il ne nous permet pas de révéler le sens spirituel latent de cette histoire . Instruits par le Christ de ce qui attend les justes auprès de Lui-même, et du sort réservé aux injustes dans l’enfer, démenons-nous, courons, en usant de la parole, des œuvres et de la miséricorde, pour que nous puissions saisir les biens surnaturels, et pour que la crainte de l’enfer nous fasse éviter et fuir les maux.


124ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(4ème sermon sur Lazare et le mauvais riche)
 Toutes les fois que Dieu nous présente un riche en habits somptueux, toutes les fois qu’Il approche de nous un pauvre couvert de plaies, Il nous donne l’occasion d’exercer la miséricorde, il nous ouvre le stade de la pitié, pour que ce spectacle céleste nous fasse toucher du doigt avec quelle rapidité le pauvre parvient à la palme, et le riche à la ruine. Un homme était riche. Il était vêtu d’habits de pourpre et de fin lin, et il festoyait splendidement à chaque jour. Et il y avait un mendiant du nom de Lazare qui gisait près de sa porte, désirant assouvir sa faim avec les miettes de pain qui tombaient de la table du riche.
 Le riche était vêtu de pourpre, le pauvre de taches livides; le riche de fin lin, le pauvre de haillons; le riche d’or, le pauvre de vermines. Le riche reposait sur son lit de table capitonné en forme de S, le pauvre était couché sur la dure. Le riche éructait sa nourriture, le pauvre exhalait de mauvaises odeurs. Le riche versait le vin, le pauvre ses larmes. Rassasié, le riche jetait ses pains à la poubelle; le pauvre affamé n’avait même pas de miettes de pain. Le riche nourrissait de ses mets ceux qui aboyaient contre le pauvre, le pauvre rassasiait les chiens de ses blessures. Et, pour ne rien dire de plus, nous lisons que tous les biens ont été accordés au riche, et au pauvre tous les maux.
 Les adversités n’ont pourtant pas brisé le pauvre, et tout n’a pas été profitable au riche. Loin de là. La pauvreté a conduit le pauvre à la sagesse, la douleur à la vertu, le mépris à la patience, ce qui est nécessaire à ce qui est volontaire, la faim au jeûne, la soif à la tempérance, la mort à la vie, la peine à la récompense, la terre au ciel, la privation de tout au royaume. La pourpre a enflé la tête du riche et en a fait un orgueilleux. Le fin lin l’a conduit à la luxure, la richesse à l’inhumanité, l’abondance à l’impiété, les onguents à la lascivité, la splendeur à la cécité, la pompe à la ruine. La prospérité n’ennoblit pas les veules, et les adversités n’abattent pas les pugnaces . Car ce ne sont ni les richesses ni la pauvreté, mais l’âme, qui conduisent à la reconnaissance ceux qui sont reconnaissants, et à la punition les ingrats. Le pauvre couvert d’ulcères est placé près de la porte du riche. Cet évènement ne s’est pas produit par hasard, mais par un décret divin, pour que le combat qui s’engageait entre le riche et le pauvre demeure un spectacle pour le ciel. Le riche se tenait debout revêtu des armes de sa richesse, et le pauvre était couché par terre revêtu de son corps comme cuirasse, qui n’était qu’une seule plaie. Le riche se régalait de la danse en rond et en chœur de ses serviteurs pendant que le pauvre, dépouillé de sa peau, ne répondait qu’aux stimuli de ses douleurs. Le riche lançait les traits de l’impiété, et le pauvre lui opposait le bouclier de la commisération. Le riche dardait sa cruauté dans la plaie du pauvre, mais le courage du pauvre frustrait l’âme criminelle du riche. Parce que, le corps du pauvre se désagrégeant, la force musculaire était passée dans l’âme, et, la chair foulée aux pieds, le combattant s’était spiritualisé, pour que la cruauté du riche ne puisse trouver où frapper.
  Dieu avait tout planifié pour que le pauvre soit toujours devant les yeux du riche, et le riche devant les yeux du pauvre, pour qu’ils puissent se secourir mutuellement dans leurs diverses maladies. Le pauvre était malade du corps, le riche de l’âme. La cure qu’administrait le pauvre différait de celle du riche en ceci précisément que le riche avait à tirer un médicament de la blessure du pauvre, la componction de ses gémissements, la pénitence de ses larmes, l’exemple de sa patience, la miséricorde de sa faim, le bon sens de sa soif; et, pour le dire en un mot, un compagnonnage céleste de la compassion terrestre. Pour que le riche comblé de biens rende grâce à Dieu autant que le pauvre rend grâce à Dieu dans tous ses malheurs, au vu et au su du riche. C’est donc en toute justice qui celui qui gisait par terre a été emporté par les anges. Celui qui pleurait a été consolé dans le sein d’Abraham. Et il vit toujours pour Dieu celui qui, sur terre, n’a pas su vivre pour lui.
Il arriva que le pauvre mourut, et il fut emporté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l’enfer. Le misérable a reçu la sépulture de l’âme avant celle du corps, et il a été livré au sépulcre de la punition avant de l’être au repos du corps, pour qu’après être mort une fois pour toutes à la vie, il vive de la punition. Et il a été enseveli dans l’enfer. Et il vit Abraham de loin, et Lazare dans son sein. Quel renversement de destinées ! Jusqu’où est descendu le riche ! Jusqu’où est monté le pauvre ! Il a levé ses yeux là-bas vers celui sur lequel il ne daigna pas abaisser ses regards sur la terre. Et il voit de son enfer dans le sein d’Abraham celui qu’il ne voyait pas couché par terre, du haut de son superbe lit de table en forme de S.
Père Abraham, aie pitié de moi ! Il demande sottement à son père une miséricorde qu’il avait refusée à son frère. Aie pitié de moi ! Qu’a-t-il désormais à voir avec la miséricorde, celui pour qui tout se termine en peine ? Qu’est-ce que cette supplication peut obtenir du père, dans le sein duquel se niche l’accusateur du riche ? Lazare a pris possession du cœur du père, et pousse le saint cœur à la justice. Comme il se conduit en père envers les bons fils, qu’il se conduise en juge envers les mauvais. Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie Lazare pour qu’il plonge le bout de son doigt dans l’eau pour rafraîchir ma langue, parce que je souffre cruellement dans cette flamme. Il a soif de la goutte qu’il a répandue par terre, quand le pauvre avait soif d’une coupe de vin. Et il pense pouvoir éteindre les flammes de l’enfer avec le bout du petit doigt lui qui, avec ces mesures, n’a pas éteint les incendies de son ébriété qui faisait rage pendant tout le jour. Mais la goutte qu’il demande pour son rafraîchissement, c’est celle qu’il a refusée à la gorge altérée du pauvre. C’est cette goutte, riche, qui t’a rendu cruel. Cette goutte que tu as refusée à Lazare, c’est elle qui a asséché son gosier, car, pour le rafraîchissement du corps, la goutte et la miette suffisent. Voulant assouvir sa faim avec les miettes qui tombaient de la table du riche. Il épargnait le pain, il gaspillait le vin; et ce qui était refusé au pauvre pour l’empêcher de mourir, était enseveli en entier dans le luxe et le faste. Et envoie Lazare pour qu’il plonge le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue. La langue est pour la tête le leader du mal. C’est elle qui se détourne de l’indigent, qui insulte le pauvre, qui aboie après la pitié, qui met en pièces la miséricorde, et à qui il a été donné d’exercer le commandement.
Le commentaire de la lecture m’oblige moi, à vous dire et vous à écouter, qui est ce riche aux habits somptueux, qui est le pauvre Lazare, qui sont les cinq frères du riche, et comment, avant le jour du jugement, le riche peut sentir les tourments de la géhenne. Néanmoins, la douleur me force à vous redire : Le riche mourut, et il fut enseveli dans l’enfer. Et s’il est sous terre une prison, s’il y a une fournaise ardente, s’il y a un enfer qui tourmente sans fin les âmes, s’il existe un sinistre huissier, qui nous y écroue après les labeurs de la vie, de quoi nous étonner encore ? Qu’est-ce que la terre que nous habitons ? Quel est celui qui n’en perd pas le sommeil ? Quel est cet oubli mortel qui s’est emparé de nous ? Pourquoi notre seul souci n’est-il pas, après avoir tout méprisé, de nous évader de tels maux, de peur que, si nous vivons pour le monde et si nous courons après les biens de la terre, on ne se saisisse de nous pour nous faire subir des châtiments si cruels ? Et s’il est possible de s’élever jusqu’aux réalités surnaturelles, s’il est possible de vivre de façon céleste, si le sein d’Abraham est prêt à accorder le repos à tous les bons, si Lazare est dans le sein d’un si grand père, je dis si, mais il n’y a pas lieu de douter puisque les lieux, les personnes et les noms nous sont décrits, pourquoi ne changeons-nous pas la terre en ciel ? Pourquoi n’achetons-nous pas les choses éternelles avec les choses caduques ? Pourquoi ne nous procurons-nous pas le permanent avec le périssable. pour éviter les supplices de l’enfer, et pour que nous puissions voir, posséder et tenir les choses que nous avons désirées intensément, en en entendant parler.


125ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(L’intendant malhonnête)
 De tous les aliments, le sel est le condiment le plus salubre, s’il est utilisé avec mesure. Autrement, lui-même périt, et périt également ce qu’il a salé; car l’excès rend amer ce que la modération révèle être un bon assaisonnement. Il en va ainsi pour nous. Si notre manière de voir les choses se garde des extrêmes, elle leur donne de la saveur, elle enfante quelque chose de sensé, elle génère la prudence, elle dilate le cœur, augmente la compréhension. Elle ne dit que des choses mûrement réfléchies; elle recueille les choses dignes d’être écoutées; elle se rend délectable à elle-même, et à ceux qui la dégustent elle devient toute la plénitude de la douceur. Nous débutons par ces considérations, pour que le commentaire que nous faisons des textes évangéliques ne s’éloigne ni à gauche ni à droite du sens inspiré. Qu’il ne vicie pas la nourriture vitale, la divine pâture, la saveur céleste, mais que notre prudente sobriété les garde, selon ce mot de l’Apôtre : Ne pas goûter plus qu’il ne faut, mais sobrement. Mais écoutons ce que le Seigneur a dit :
 Il y avait un homme riche. Jésus parlait souvent de ce sujet aux Juifs pour qu’ils comprennent que la Déité de l’opulence résidait dans la pauvreté humaine. Il y avait un riche. Il était riche dans sa majesté Celui qui, aux yeux des juifs, était pauvre. Et comment n’aurait-Il pas été riche Celui que les anges servaient, à Qui les vertus obéissaient, Que les éléments assistaient; à l’appel et au commandement de Qui apparaissait et venait ce qui n’existait pas ? Un homme était riche. Et il avait un régisseur d’une propriété rurale A qui, sinon à l’homme, a été remis le monde en possession pour qu’il le cultive ? Et il fut dénoncé auprès de lui. Comme s’Il n’avait pas su à l’avance, comme s’Il n’avait pas prévu Celui à qui rien n’est caché, Celui dont les yeux aperçoivent ce qui a été soustrait à la vue. Et il fut dénoncé auprès de lui. Il a donc cru au quand-dira-t-on ? C’est la rumeur populaire qui L’a instruit ? Certainement pas. Mais les choses qu’Il connaissait, que Sa piété voilait, Il a commencé à faire enquête sur elles, quand la terre les a dénoncées. La voix du sang de ton frère crie de la terre. La terre hurlait, le ciel criait, les anges s’attristaient, quand la voix publique du monde parlait. On l’accusa auprès de lui de dissiper ses biens. On lit que le puiné avait autrefois dissipé les biens de cet homme; on nous rapporte maintenant que c’est un régisseur qui a dissipé les biens du même. Comme c’est le même Christ qui est Dieu et Homme, c’est le même qui est père de famille et père. Il apparaît également que le fils et le régisseur sont une seule et même personne. Les situations sont diverses, les noms sont différents, mais les personnes sont les mêmes.
 Il l’a appelé. Il l’a appelé par l’évangile. Et il lui dit. Et que ne fait-Il pas par l’évangile, par lequel Il corrige les mœurs, révèle les choses cachées, lit les pensées des cœurs, châtie les fautes, fait le dénombre des maux, menace de punir ceux qui persistent dans le péché, et promet le pardon à ceux qui y renoncent ? Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Les choses qu’Il sait Il les présente comme de simples rumeurs, parce qu’il ne veut pas précipiter la condamnation du coupable. Et Il traite comme un simple accusé celui qui avait déjà été convaincu de fraude en Sa présence, Se réjouissant de faire passer le pardon avant la condamnation. Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends compte de ton administration, car tu ne pourras plus désormais exercer ta fonction de régisseur. Pourquoi joint-Il des paroles si sévères à des paroles si amènes ? Pourquoi le prive-t-Il de sa charge de régisseur avant d’avoir pris connaissance du bilan ? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus désormais exercer ta fonction de régisseur. Il demande des comptes, non pour l’expulser, mais pour le relâcher. Il demande, pour qu’on Lui demande. Il demande ici pour ne pas te le demander. Il le demande sur la terre pour ne pas avoir à le demander lors du jugement. Il le demande tout de suite pour ne pas exclure le temps des peines, le temps de l’expiation. Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras désormais plus exercer ta fonction de régisseur. Pourquoi ? Parce que vient la fin de la vie, le temps de la mort; déjà te pressure la nécessité de comparaître en haut; déjà t’appelle le jugement. Hâte-toi, donc, pour ne pas perdre le temps de la satisfaction, toi qui as laissé couler le temps de l’action. Rends compte de ta gestion. Ce qui signifie : Rends tes comptes. Rassemble ce qui t’appartient, de façon à ne pas te rendre ce qui m’appartient. Tu géreras pour de vrai quand tu cesseras de dissiper mes biens. Quand je t’ai embauché, j’ai assumé tes dettes antérieures. Je les ai payées pour te libérer. J’ai été répondant pour toi qui étais répondant pour moi. Juge suprême, je suis allé en jugement . J’ai été déclaré coupable par ma créature. Des mécréants j’ai reçu les peines; des condamnés à mort je n’ai pas évité la sentence. Meurtrier de la mort, j’ai reçu la mort; destructeur de l’enfer, j’ai pénétré dans les enfers. Non seulement pour te soustraire à ta punition, mais pour faire de toi un compagnon de ma Dignité. Agis donc de façon à ce que la perpétuité de ma condamnation ne t’inclue pas, toi qu’exclut le temps de ta régie.
 Mais continuons pour voir ce que répondra le régisseur. Il se dit en lui-même. Que ferai-je ? Que ferai-je maintenant ? L’homme désire toujours faire le bien quand la mort enlève le temps de l’action. Il se dit en lui-même. Sa tension monte, il se gendarme contre lui-même, et met tout en œuvre à l’intérieur de lui pour s’extorquer la pénitence qu’il peut s’imposer à lui-même. Travailler de mes mains, je ne puis. Ce ne sont pas les forces qui lui manquaient pour travailler, mais le temps. Je ne peux pas travailler, j’ai honte de mendier. Il redoute la confusion qu’il ressentira devant le Juge . Alors, ce ne sera plus le temps de la pénitence, mais de la punition. Là, sa conscience le fera plus rougir que l’incendie de la géhenne. J’ai honte de mendier. Et qui ne rougit pas de mendier les biens célestes ? L’éternité hébergera comme un mendiant celui que la vie terrestre a connu riche; et le tartare gardera nu celui que le ciel aurait pu accueillir riche. Les biens présents sont destinés à tous, non à nous seuls. Malheur à nous si nous les usurpons et si nous les accaparons, nous qui, sur cette terre, ne devons pas nous prendre pour des seigneurs, mais pour des régisseurs. Ne nous a pas été échu un droit de possession perpétuelle, mais l’usufruit. Veillons à ce que ne nous précède pas auprès du père de famille l’accusation de détournement de fonds, selon ce mot de l’Apôtre : Les péchés de certains sont évidents. Ils sont antérieurs au jugement. D’autres sont commis après.
 Il n’est pas parvenu au terme fixé de sa vie celui qui a perdu volontairement le temps de sa gestion, temps qu’il a consacré à la dissipation des crédits. Voilà la sortie prématurée, voilà la mort avant le jour fixé, voilà la vocation fielleuse, voilà l’amère reddition des comptes, semblable à la lamentation du prophète : Les hommes de sang et de ruse ne vivront pas la moitié de leur jours. Mais quand la maladie nous remémore notre convocation, quand la fièvre nous exclut brutalement de la gestion des affaires, quand l’intensité de la douleur nous résout à remettre au Seigneur notre intendance, nous imiterons ce qu’a pensé et fait le présent régisseur; nous nous convertirons à la sagesse spirituelle, à la componction du cœur, à la pénitence intérieure, au suffrage de la miséricorde, au patronage de la pitié, à la consultation de la confession. Bien entendu, nous demanderons le reçu de dettes que le Seigneur a signé de sa propre main. Et si la dette n’est pas remboursée en entier ou à moitié, nous ferons comme ce régisseur, nous déferons des nœuds . Pour que nous qui sommes appelés des régisseurs d’iniquité parce que nous avons dilapidé les biens à nous confiés, nous soyons, au dernier jour, loués par le Juge à cause de notre pieuse fraude. Et il a loué le régisseur d’iniquité. L’histoire de l’intendant malhonnête rapportée par l’évangile ne soulève pas de petites questions, car on y lit que celui qui a été coupable en plusieurs choses a plu à son seigneur par une seule fraude. Pourquoi a-t-il plu à son seigneur en agissant ainsi, et qui est ce régisseur, nous l’exposerons plus amplement, avec l’aide de Dieu, dans le prochain sermon.

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