126ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(le sens spirituel de la parabole de l’intendant malhonnête)
A quel point il est avantageux, à quel point il est profitable de délier les nœuds des débiteurs, de relâcher les liens des cautions, l’ exemple du présent régisseur nous l’enseigne et nous l’inculque. En diminuant, par une ratoureuse évaluation, les dettes accumulées, il a non seulement échappé à ce que la reddition de comptes avait d’épineux et d’angoissant, mais il a obtenu du vérificateur une louange qui durera pendant les siècles. Je me sens obligé, mes frères, de vous expliquer cette leçon à cause de la promesse que je vous ai faite. Ecoutez-moi donc avec piété et patience, pour que ne pèse ni sur vous ni sur moi, une dissertation laborieuse, quand l’intelligence peut en percer le secret sans effort. Poursuivons donc ce qui suit du commentaire de la lecture. Et écoutons quel subterfuge a trouvé le régisseur.
Je sais ce que je ferai. Il convoqua tous les débiteurs de son maître et leur dit : Combien dois-tu à mon maître ? Cent casques en peau de bête d’huile. Et il lui dit : prends ta caution. assieds-toi et écris : cinquante. Puis il dit à un autre : Et toi, comment lui dois-tu ? Cent minots de blé. Et il lui dit : prends tes lettres et écris : quatre-vingt. Et le maître loua le régisseur d’iniquité parce qu’il avait agi avec prudence. Il est évident que dans les textes évangéliques que nous lisons à l’église, se trouve un grand nombre de questions obscures qui sont des mystères divins, et dont le sens spirituel est voilé. Et il n’est pas facile à la raison humaine de se soumettre aux secrets célestes que profère la bouche du Christ. Et le maître a loué le régisseur d’iniquité parce qu’il avait agi prudemment. Qu’est-ce que l’âme mondaine comprend dans cette louange ? Je le demande. Qu’est-ce que l’auditeur moyen saisit dans tout cela ? Là est louée l’invention de la fraude astucieuse du régisseur et des débiteurs. Là est spoliée l’honnêteté du débiteur, enlevée la pudeur, violée l’innocence, ensevelie la honte. Le régisseur, au moment de la reddition des comptes, y montre plus d’ardeur à frauder qu’il n’en a mis à rechercher le luxe. Il dilapide plus les biens de son maître au moment de la vérification, qu’il ne l’a fait aux jours de sa gestion. Et celui qui avait auparavant vidé les trésors de son maître en les dissipant, renverse ce qui restait, en vidant la facture de son contenu. Au lieu de chercher comment il pourrait ravauder ce qui manquait, il planifie comment il pourra diminuer ce qui reste.
Il disait au débiteur : comment dois-tu à mon maître ? Il ne lui disait pas : Comment me dois-tu ? Il circonvenait la conscience du débiteur en parlant ainsi, il testait son âme. Et pourquoi le régisseur provoquait-il le débiteur à une telle fraude, sans aucun égard pour le maître ? Combien dois-tu à mon maître ? Cent casques en peau de bête d’huile. Prends ta caution et écris cinquante. Le régisseur avait élaboré et exécuté une telle fraude pour qu’il détruise toute sa réputation en abaissant les cautions.. Combien dois-tu à mon maître ? Tous les deux savaient qu’était présent partout et toujours le Créancier céleste, qui ne pouvait pas être circonvenu par la fraude. Mais, pas même devant les yeux du Seigneur, le voleur n’a mis fin à ce qu’il avait commencé.
Admettons que ce soit dans les mœurs humaines que le débiteur cherche des compensations frauduleuses, et que le régisseur l’encourage à voler, comment expliquer que le seigneur approuve la fraude, qu’il loue les vols, fasse l’éloge de la fausseté ? Il appelle prudence la malice, et juge pieux ce qui est considéré par le plus grand nombre le pire exemple de fausseté. Que les sens charnels jugent ainsi. Que les sens spirituels, i.e. la divine lumière, fassent briller cette parabole qui, dans le régisseur malhonnête, n’est qu’une répétition de celle de l’enfant prodigue. Le peuple des Gentils est appelé régisseur d’iniquité par Mammon l’inique. Faites-vous des amis avec le Mammon d’iniquité. Il est celui qui, après avoir quitté son Créateur, s’était livré au complet à la servitude de Mammon. Quiconque est libre de cette captivité de Mammon, et qui n’est pas affaissé par le poids cruel de l’argent, a pour lieu d’observation le ciel, et de là, regarde avec mépris celui qui, dans sa fureur tyrannique, domine le monde et les mondains. Mammon commande aux peuples. Il règne sur les rois, suscite les guerres, engendre les guerriers, vend le sang, et provoque des morts. Il trahit les patries, détruit les villes, soumet les peuples, et met le feu aux citadelles. Il vexe les citoyens, préside au forum, contourne le droit, et confond ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Et conduisant à la mort, il tend des pièges à la foi, viole la vérité, et déchire la réputation. Il fait s’évanouir l’honnêteté, empoisonne les affections, et enlève l’innocence. Il ensevelit la piété, rompt les engagements, et fait s’écrouler l’amitié. Que dire de plus ? Voilà quel est Mammon, le seigneur de l’iniquité, qui domine de façon inique sur les corps et sur les esprits.
Le régisseur de ce Mammon donc, qui est une figure du peuple des Gentils, coupable d’avoir dissipé les biens de son Seigneur, est appelé par l’Evangile pour qu’il rende compte de la gestion de la propriété rurale, i.e. des biens naturels. Quand la fin du monde est annoncée, c’est alors qu’il lui est dit : Tu ne pourras plus gérer ma propriété rurale. Il a cru que, selon la parole de l’Apôtre, la figure de ce monde passe, que les temps de la gestion humaine touchent à leur fin. Et en lui-même, une fois revenu à lui, il s’interroge sur ce qu’il doit faire. Il dit en lui-même : que ferai-je ? Son cœur gémit, son esprit se lamente, la foi répond, la croyance lui donne un conseil salutaire : celui de retourner à son vrai Seigneur. En payant à Mammon, son cruel maître, ce qu’il lui doit, il en triomphera, et se soustraira à sa domination. Et ce qui était un instrument de perdition, deviendra une occasion de salut.
Il persiste le régisseur, i.e. le Gentil, et se rend au premier débiteur de son maître. Lequel ? le Juif . Il l’interroge pour savoir ce qu’il devait à son maître, comme s’il ne connaissait rien à l’endettement. En tant que porteur de la caution, il le savait déjà par l’évangile; mais, en interrogeant, il cherchait par là même à susciter une confession. A la fin, il confesse et la qualité et la quantité de la dette en disant : Cent casques en peau de bête d’huile. Pourquoi ne calcule-t-il pas en argent ou en or ? Pourquoi pas cent dix ou quatre-vingt-dix, mais cent ? Pour que de la dette et du chiffre, resplendisse le sacrement céleste. Le Juif devait l’huile que la Tora avait affectée à l’onction des rois, des prophètes et des prêtres, mais qu’elle avait reçue pour figurer l’onction chrétienne. Cette huile devait remplir sa fonction jusqu’à ce qu’elle rencontre le Prince des rois, des prophètes et des prêtres, sur Qui devait être appliquée et répandue la plénitude centenaire de l’onction. Mais parce que, infidèle à sa caution, le débiteur a tué le Créancier pour ne pas avoir à le rembourser, cette caution légale elle-même est parvenue jusqu’aux Gentils, i.e. la loi. Pour que le Juif, convaincu par le Gentil d’avoir converti la dette en crime, paie l’intérêt de la pénitence. Tu vois donc que le régisseur ne le persuade pas de frauder mais de faire pénitence; qu’il le sollicite à acquérir la miséricorde. Il ne le pousse pas à la falsification, quand il lui dit : Prends ta caution et dépêche-toi d’écrire cinquante. David nous révèle que le chiffre cinquante a un rapport avec la miséricorde, puisque le psaume cinquante chante en suppliant : Ai pitié de moi, Seigneur, selon ta grande miséricorde. Le chiffre cinquante révèle la miséricorde, puisque en la cinquantième année, qui est celle du jubilé, la loi prescrit l’abolition de toutes les dettes et de tous les contrats. Le régisseur se comporte donc de façon à ce que, par la miséricorde du Christ, le Juif devienne idoine, lui qui, par la caution de la loi, était ligoté par des dettes insolubles. Le Juif doit l’huile, car la stérilité de son incrédulité avait desséché la matière grasse de l’olivier fertile. Par la chaleur de la foi évangélique, l’huile revient dans les branches chrétiennes, et trouve une nouvelle vie dans la grâce.
Et il disait à un autre : toi, que lui dois-tu ? Il lui répondit : cent minots de froment. Après que le grain de blé, qui est le corps du Christ, a été semé dans la terre de notre chair, et a été fécondé par la sépulture du Seigneur en une moisson céleste abondante, il est arrivé que l’homme devait à son Auteur du cent pour un. A moins que le grain de froment qui tombe en terre ne meure, il demeure seul Comprenant cela, le régisseur pourvoit suffisamment au salut du débiteur en disant : Prends ta caution, et inscris quatre-vingt. Car comme le chiffre cinquante se rapporte à la miséricorde, le chiffre quatre-vingt préfigure toute la foi et la grâce. Celui qui est un connaisseur de la loi, et qui fréquente assidument l’évangile sait pertinemment que c’est le chiffre du décalogue de la loi, joint à celui de la huitaine de la grâce. C’est pourquoi, quand le régisseur dit : Ecris quatre-vingt, il fait en sorte qu’il puisse payer par la grâce ce qu’il ne pouvait pas rembourser par la nature. C’est donc à juste titre que ce régisseur a mérité la louange d’un maître qui ne s’est pas soucié de la falsification des factures, mais du salut des débiteurs.
Quand Il dit : Les fils du siècle sont plus prudents dans leur génération, que les fils de la lumière. il faut le comprendre ainsi : ceux qui ont été autrefois des fils du siècle, i.e. les Gentils, sont maintenant des élus de Dieu; et ceux qui étaient fils de Dieu, i.e. les Juifs, ont été laissés pour compte, comme étant des fils du siècle. Dans leur génération. Par laquelle ils sont renés, non par laquelle ils sont nés. Que ces choses soient écrites pour une autre génération. L’autre est celle de ceux qui cherchent le Seigneur. Que le Dieu de science et d’illumination éclaire vos âmes, et répande dans le plus intime de votre cœur toute la plénitude de sa science !
127ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(La décapitation de saint Jean-Baptiste)
Au récit de la vertu de saint Jean, de la sauvagerie d’Hérode, nos viscères sont ébranlées, les cœurs palpitent, la vue s’assombrit, l’intelligence s’émousse, l’ouïe défaille. Que se passe-t-il dans les êtres humains quand la stature gigantesque des crimes cause la ruine de la stature gigantesque des vertus ? Hérode s’empara de Jean, le ligota et l’incarcéra.
Jean est l’école des vertus, le maître de vie, le modèle de la sainteté, la norme de la justice. Il est le miroir de la virginité, le lauréat de la pudeur, l’exemple de la chasteté, la voie de la pénitence, le pardon des pécheurs et la discipline de la foi. Jean, grand par le nom, l’égal des anges, le sommet de la loi, la sanction de l’évangile, la voix des Apôtres, le silence des Prophètes, la lumière du monde, le précurseur du Juge, celui qui prépare les voies au Seigneur, le témoin de Dieu, celui qui se tient au milieu de la révélation de toute la Trinité, est donné à un homme incestueux, est livré à une adultère. Ce n’est donc pas sans raison que nos viscères s’ébranlent et que nos cœurs palpitent.
Et Hérode est celui qui a profané le temple, qui a soudoyé le sacerdoce, a apporté le désordre, a usurpé le trône, a corrompu la religion. Dans tout ce qui a trait à la vie, à la loi, aux mœurs, à la fidélité, à la discipline, il a apporté la ruine et le désordre. Il était l’assassin de ses concitoyens, le voleur des nobles, le dévastateur de ses égaux, le prédateur des domestiques, et le bourreau de la plèbe. Il a mis à mort ses fils, massacré les étrangers, et tué des membres de sa famille. Il a enivré la terre de sa cruauté, et était toujours assoiffé de sang. Voilà pourquoi il a absorbé le sang pieux de Jean, avec l’énorme coupe de la cruauté.
Mais laissons parler le récit lui-même. Hérode s’empara de Jean et le ligota. Celui qui déliait les liens des péchés était ligoté par un pécheur; et le pardon vaincu ne laissait pas de place au pardon. Il le ligota et l’incarcéra. Hérode, tu commets l’adultère, et c’est Jean qui va en prison ! C’est ainsi que tu juges, coupable assis au tribunal ? Dans le lieu de la juste rétribution, tu persécutes l’innocence ? Je te le demande : qu’en est-il de la décence, de ta réputation, de ta conscience, de la censure publique ? Mais où donc est Dieu, où est la nature humaine ? Où est le licite, ou est la loi ? Où sont les droits de la nature? Ils sont tous là pêle-mêle, sens dessus dessous, quand c’est toi qui agis, qui juges, et qui commandes. Il s’empara de Jean, le ligota et l’incarcéra. Le motif allégué t’incrimine, les liens te dénoncent, la prison t’accuse. L’injure faite à Jean en public te trahit. Celui qui s’enquiert de la cause de l’emprisonnement trouve en toi un crime à punir, et en Jean, des raisons de pleurer.
Jean, connu de la terre entière, illustre par son renom de vertu, extrêmement célèbre par sa sainteté, fait connaître ton inceste à tous, quand il attire à lui les inquisiteurs de ton injustice. Il fait en sorte que la rumeur publique te couvre de honte, toi que n’a pas pu corriger l’admonestation secrète. Jean poursuivait Hérode de ses avertissements; il ne lui intentait pas de procès. Il recherchait son amendement, non sa destruction. Mais Hérode, brûlant des torches de la volupté, a préféré périr plutôt que rebrousser chemin, et posséder illicitement la femme de son frère. A ceux qui sont captifs des crimes, aux ennemis de l’innocence, la liberté a toujours été odieuse; la vertu a toujours été contraire aux vicieux; la sainteté insupportable aux sacrilèges; la chasteté a toujours été hostile aux impudiques. L’intégrité a toujours été pénible aux gens corrompus; la frugalité, toujours contraire aux luxurieux, la miséricorde aux cruels, la piété aux impies. La justice est toujours insupportable aux injustes. L’évangéliste nous en donne la preuve par les mots suivants : Jean lui avait dit : il ne t’est pas permis d’avoir la femme de Philippe, ton frère. Voilà comment Jean offensa Hérode, voilà l’origine de la rage d’Hérode. Celui qui dénonce les maux offense. Il encourt la haine celui qui s’élève publiquement contre les criminels. Les paroles de Jean avaient en vue la loi, la justice, le salut. Elles ne s’inspiraient pas de la haine, mais de l’amour. Voilà la récompense qu’a obtenue sa piété de la part de l’impie.
Il voulait le tuer, mais il avait peur du peuple. Il s’égare facilement loin des voies de la justice celui qui, en jugeant, ne redoute pas Dieu mais le peuple. Cette crainte de pécher peut reculer l’échéance, mais elle ne peut pas en enlever le désir. De telle sorte que ceux qu’elle a pour un temps détournés du crime, elle les rend encore plus assoiffés de crime, et l’âme enflammée, elle fait tout ce qui lui passe par la tête. La crainte de Dieu est la seule à pouvoir corriger les esprits, à mettre les crimes en fuite, à conserver l’innocence. Et elle accorde de façon ininterrompue le libre usage des facultés.
Mais écoutons la passion elle-même du très bienheureux Jean. Au jour anniversaire de la naissance d’Hérode, la fille d’Hérodiade dansa au milieu de la salle à manger, et plut à Hérode. Il lui promit donc par serment de lui donner tout ce qu’elle lui demanderait. Or elle, instruite d’avance par sa mère, lui dit : « Donne-moi sur un plat la tête de Jean-Baptiste ». Voilà la malice antique de la femme qui éjecta Adam des délices du paradis ! C’est elle qui, des hommes célestes, fait des hommes terrestres ! C’est elle qui a envoyé en enfer le genre humain ! C’est elle qui a enlevé la vie au monde pour le fruit d’un seul arbre ! Ce mal qui a conduit les hommes à la mort, Elie le Prophète s’en éloigne; et celui dont la langue a été la clef du ciel fuit comme un coupable loin de la torche de la femme. C’est elle qui a hérité du travail pénible et de la tribulation, qui tue maintenant Jean Baptiste, qui souille l’enfance, pervertit la jeunesse, ensorcèle et affole la vieillesse moribonde. Instruite à l’avance par sa mère, elle lui demanda : « Donne-moi sur un plat la tête de Jean-Baptiste »! C’est de la poitrine de sa mère que lance un rugissement la nouvelle bête; après avoir méprisé la proie du corps, elle s’attaque à la tête pour la détacher du tronc. Le roi fut contristé de cette demande. Mais à cause de son serment fait en présence des convives, il ordonna de la lui donner. Il envoya donc quelqu’un décapiter Jean, et sa tête fut placée sur un plat, et donnée à la jeune fille, et la jeune fille la donna à sa mère.
Vous avez entendu, mes frères, quelle cruauté est née de la volupté, quelle impiété vient de la luxure ! Et sa tête fut placée sur un plat. La maison est transformée en arène, la salle à manger en cage à fauves. Les convives sont changés en spectateurs de cirque. Le banquet ouvre sur la fureur. La nourriture devient meurtre, le vin sang, l’anniversaire de naissance se meut en funérailles. Le déclin apparaît à la naissance. Le festin est changé en homicide. Les instruments de musique célèbrent lyriquement une tragédie séculaire. C’est une bête féroce qui entre, non une jeune fille. Elle vient pour décapiter, non pour danser. C’est une bête féroce qui parle, non une femme. Ce sont les poils de sa crinière qu’elle jette ici et là, non des cheveux. Elle dilate ses membres en se contorsionnant. Elle croît en augmentant le nombre de ses infamies, elle qui n’est pas grande par le cops mais par la cruauté. Et cette bête singulière frémit et grince des dents, tant qu’elle n’a pas attrapé sa proie. Elle ne reçoit pas d’arme mais la produit.
Que personne ne s’imagine que nous voulons tirer de ces sujets des effets oratoires ! Nous ne voulons pas faire le rhéteur, mais vous conjurer de modérer les réjouissances des jours de fête; de garder la mesure dans la célébration de vos anniversaires de naissance. Que le Christ ait sa place dans nos banquets ! Que l’on festoie en présence du Créateur ! Que l’honnêteté du banquet honore la nature qui vous a produits ! Que la joie de votre table se propage jusqu’aux pauvres ! Que votre famille danse en gardant les règles de l’innocence ! Tenez-vous loin du luxe ! Evitez le gaspillage ! Séparez-vous de la peste des mimes, des mélodies langoureuses des musiciens, de tout ce qui attise les voluptés, de tout ce qui alourdit l’estomac ! Ne noyez pas votre esprit en participant à des banquets de type hérodien, pour que votre joie présente parvienne à l’allégresse perpétuelle. Notre sermon d’aujourd’hui, mes frères, a porté autant sur Hérodiade que sur Hérode. Parce que l’auditeur comprend mieux quelle est la félicité du martyr, quand il voit la misère du persécuteur.
Il nous convient cependant de savoir que Jean est né de sa mort, et que Hérode est mort de sa naissance.
128ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(hommage à saint Apollinaire)
Le bienheureux Apollinaire, le premier dans l’épiscopat, est le seul évêque à avoir honoré cette église de Ravenne par un martyre illustre à dimension nationale. Il mérite cet honneur, car selon le commandement de son Dieu, il a perdu son âme pour la retrouver dans la vie éternelle. Bienheureux est-il d’avoir terminé sa course et d’avoir conservé la foi d’une façon telle que les croyants se souviennent de lui comme le premier martyr de Ravenne.
Que personne ne croie qu’il mérite moins le titre de confesseur que celui de martyr. Au moindre signe de Dieu, on l’a vu un grand nombre de fois, et presque à chaque jour, retourner combattre. Écoute ce que dit Paul : A chaque jour je meurs. Mourir une seule fois est peu de chose pour celui qui peut souvent remporter, pour son roi, une victoire glorieuse sur les ennemis. Ce n’est pas tant la mort que la foi et la dévotion qui font le martyr. Si c’est un signe de courage à la guerre, dans la lutte corps à corps, de succomber par amour de l’Empereur, durer et se consumer dans les combats c’est porter le courage à la dernière limite. Ne pas infliger la mort immédiatement à un martyr ne signifie pas le persécuter. Parce qu’il n’a pas apostasié, le martyr est éprouvé. L’ennemi madré a lancé tous les traits qu’il a pu lancer, et toutes les différentes armes qu’il possédait Mais il n’a pas pu ébranler l’esprit du très fort guide, ni porter atteinte à sa constance. C’est une très grande chose, mes frères, de mépriser la vie présente, si la chose est nécessaire, mais c’est aussi une chose glorieuse de fouler aux pieds le monde et sa vie, avec son Empereur.
Le Christ se hâtait vers le martyr; le martyr se hâtait vers son roi. Nous avons raison de dire qu’il se hâtait, selon ce mot du prophète : Lève-toi à ma rencontre, et vois. Mais pour que la sainte Église conserve son défenseur, elle accourt au Christ avec véhémence, pour réserver au vainqueur la couronne de la justice, et pour s’octroyer la présence de son champion en temps de guerre. Le confesseur a répandu souvent son sang. Il prenait à témoin son Auteur par ses blessures et la fidélité de son âme. Les yeux tournés vers le ciel, il méprisait la chair et la terre. Il a vaincu cependant, et la tendre enfance de l’église demanda que soit reportée à plus tard la réalisation du désir du martyr. Je parle de cette enfance, mes frères, qui l’emporte toujours, qui combat plus avec les larmes qu’avec des arguments. Car le visage et la sueur des forts n’ont pas autant de pouvoir que les larmes des petits, parce que, dans le premier cas, ce sont les corps qui sont blessés, et dans l’autre, les cœurs. Dans les premier cas, les raisonnements laissent indifférents, dans le second, la pitié descend elle-même à genoux.
Que dire de plus, mes frères ? La sainte mère l’église a fait en sorte de ne jamais être séparée de son chef. Il est toujours vivant. Comme un bon pasteur, il est toujours présent dans son troupeau; et l’esprit qui a distancé le corps pour un temps n’en est jamais séparé. Je dis que l’esprit a précédé son corps par sa forme, mais qu’il continue à se reposer parmi nous dans l’habitation de son corps. Le diable a été vaincu, le persécuteur git par terre. Il règne et il vit celui qui a désiré être mis à mort pour son Empereur, qui vit et règne avec le Père en l’unité du Saint-Esprit, Dieu pendant tous les siècles des siècles.
129ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Le martyr saint Cyprien)
Nous nous rassemblons aujourd’hui au jour de la naissance du saint martyr Cyprien. C’est en ce jour qu’il a triomphé du démon dans un combat admirable, et qu’il nous a donné un exemple de ses vertus glorieuses. Il nous convient donc de nous réjouir et de jubiler.
Quand donc vous entendez parler du jour de la naissance des saints, mes très chers, n’allez pas penser qu’il s’agit du jour où ils sont nés de la chair sur cette terre. Mais du jour où ils sont nés de la terre au ciel, du travail pénible au repos, des tentations à la quiétude, des tourments aux délices. Des délices qui ne sont pas passagers, mais permanents, stables et éternels. Ils sont nés des joies mondaines à la couronne et à la gloire. Voilà quels sont les jours de naissance des martyrs que nous célébrons.
Puisqu’il s’agit de ce genre de fêtes, ne va pas t’imaginer, très cher, que les jours de la naissance des martyrs se célèbrent uniquement par des banquets et des festins où l’on verse le vin à profusion. Mais il t’est proposé d’imiter ce que tu célèbres dans la mémoire du martyr. Observe donc, très cher, la liesse du peuple qui nous entoure. Quand saint Cyprien a été frappé sur l’ordre du tyran, c’était une troupe d’impies qui l’entourait alors, des hordes de méchants, une foule de spectateurs. Maintenant c’est une multitude de fidèles qui afflue de toute part pour se réjouir dévotement avec lui. Autrefois, une troupe de gens féroces et cruels, aujourd’hui une assemblée de fidèles qui exulte. Autrefois des désespérés, aujourd’hui des croyants.
Les jours de la naissance des martyrs sont donc célébrés dans l’allégresse, pour que ce qui est arrivé une fois demeure pendant tous les siècles présent dans la mémoire des fidèles. La cérémonie a lieu, très cher, pour que tu ne puisses pas plaider l’ignorance. Motivez-vous donc pour imiter ce qu’il a fait; désirez la grâce de cette grandeur d’âme. Demandez que vous soit donné ce qu’il a mérité de recevoir. Tous ceux qui désirent les biens célestes ne peuvent pas être empêtrés dans les filets des biens terrestres, parce qu’ils ont établi leur centre d’intérêt dans les biens célestes. Comme le dit l’Apôtre : Que notre conversation soit dans le ciel. Que le désir de notre cœur soit donc dirigé vers la demeure céleste, pour que là soit votre cœur quand vous aurez distribué votre trésor aux pauvres. Le trésor de toutes les bonnes choses c’est le Christ. Qu’il daigne, avec le Père, le fils et le Saint-Esprit, vous remplir des dons célestes, maintenant et pendant toute l’éternité.
130ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(pour la consécration d’un évêque)
La longue attente d’une grande promesse accable l’âme, fatigue l’esprit. Mais la réalisation de la promesse si longtemps désirée suscite l’enthousiasme, et émeut jusqu’au tréfonds. Voilà pourquoi aujourd’hui notre sainte mère l’Église, selon la parle d’Isaïe, est en liesse, et processionne avec joie et pompe. Elle a revêtu sa tunique de jubilation, et, comme une épouse, elle a placé sur sa tête une mitre. Elle s’est décorée de toutes sortes d’ornements, pour que le ciel scintille des lumières des étoiles, et que les fleurs apportent le printemps à la terre; pour que les bourgeons éclosent, et que la joie éclate aux yeux de tous ses fils.
Car, selon la promesse faite à David, aujourd’hui, à la place du père, lui est né un fils. Il ne l’accablera pas de son poids, ne la rebutera pas par son autorité. Il ne la troublera pas par ses emportements, ne l’exaspérera pas par son caractère acariâtre, mais la soutiendra, en se consacrant fidèlement à son service. Qu’il l’entoure continuellement d’un soin vigilant, qu’il lui procure ce qui est nécessaire par un travail plein de sollicitude. Qu’il traite ses domestiques avec gentillesse, qu’il obéisse aux rois, qu’il collabore avec les autorités en place, qu’il donne aux vieux le respect, la gentillesse aux enfants, l’amour aux frères. Qu’il soit affectueux avec les petits, et qu’il se mette volontairement pour le Christ au service de tous.
David a dit : Écoute, fille et vois. Moi je dirai : Qu’ils soient des sages par la prudence, des pères par le sérieux, des fils par la charité, des jeunes par la vertu, des fils par la douceur, des enfants par l’innocence, des petits par l’absence de malice. Qu’ils soient ce qui ne connaît pas le monde. Possédant toute la présence du royaume de Dieu, comme le Seigneur l’atteste en disant : Laissez venir à moi les petits enfants, car le royaume de Dieu est à ceux qui sont semblables à eux.
C’est cette sorte de gens qu’engendre le lien de la virginité perpétuelle, l’union dans une vie céleste qui ne connaît pas le sexe, mais qui est consciente d’avoir conçu, qui a la connaissance de son enfantement; qui ignore la corruption, qui conserve intacte la pudeur, qui scelle l’intégrité, qui est chaste dans ses enfants, mais d’une grande fécondité.
Cette mère si pieuse, en célébrant aujourd’hui la fête du jour anniversaire d’un de ses enfants, dilate son cœur, étend ses bras, projette sa voix, chante des hymnes sacrés, pour appeler tout le monde, pour accueillir tout le monde, pour les contenir tous dans le sein de sa charité, dans une joie réciproque.
Elle est elle-même présente la mère de l’empire chrétien fidèle et perennel. qui en suivant et en imitant la bienheureuse Église, dans la foi, les œuvres de miséricorde, et la sainteté en l’honneur de la Trinité, a mérité de procréer, d’embrasser et de posséder l’auguste Trinité. C’est ainsi que la Trinité récompense les âmes ferventes embrasées de Son amour. Celle-là a mérité de s’honorer elle-même, de se réjouir de s’être fait, par la grâce de Dieu, une religion tout à fait similaire. Elle a mérité que la dignité de mère se communique à ses descendants par sa maternité.
Priez, mes frères, pour que la prière instante des prêtres recommande à Dieu, pour une grâce semblable, les rois chrétiens qui daignent prendre part à nos joies avec une pieuse dévotion et se rendent présents à nos solennités.
131ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(La foi)
Nous avons souvent dit que les yeux du corps ne peuvent pas voir Dieu, que le cerveau humain ne peut pas contenir la divinité, que la raison humaine ne peut pas appréhender le Créateur des êtres. C’est la foi seule qui atteint Dieu; c’est la croyance qui comprend qu’Il est, non ce qu’Il est. Mais son humanité, elle est perceptible par tous. C’est pourquoi Moïse qui de serviteur avait été promu ami, d’homme, fils de Dieu, a cherché à voir la face de Dieu, mais ne l’a pas trouvée. Il l’a demandé à Dieu, mais ne l’a pas obtenu. Il n’avait reçu l’autorisation que de regarder Dieu par derrière, puisque l’homme ne cherche qu’à suivre Dieu, non à le précéder. Qu’il ne présume donc pas de rechercher ce qui est devant Dieu. Mais qu’il reconnaisse, en adorant, que tout a été fait par Dieu. Dieu ne démontre souvent aux hommes que la forme de l’homme, et renferme Son immense grandeur sous l’aspect d’une action humaine passagère, pour que l’infirmité de notre œil puisse voir, pour que notre regard limité puisse saisir la forme divine dans les choses présentes.
C’est pour cette raison que Dieu est venu chez Abraham dans une forme humaine. Il est apparu sous l’apparence d’un hôte, et a reçu de l’eau sur ses pieds, pour la mort (?) du voyageur fatigué. Mais, invité à table, on calme Sa faim en lui servant du veau et du pain. Et ainsi Il a cru devoir s’en remettre aux bons soins d’un humain, pour qu’au toucher et à la vue, Il apparaisse en tout conforme à un être humain. Et cela est arrivé au temps où le vrai Dieu s’apprêtait à donner une descendance à l’extrême stérilité, en ouvrant les entrailles d’une vieillesse désespérée. De la même façon, Jacob est accouru au-devant d’un voyageur pour l’inviter à table, et se présente à la fraternité humaine comme un compagnon, pour qu’à l’incitation de l’homme Dieu s’engage totalement dans la bataille. Mais il semble vaincre par les nerfs et les muscles, quand c’est le Vainqueur Qui donne les dons célestes, Qui octroie les présents divins. De la même façon, Isaïe a contemplé Dieu sur son trône, revêtu d’ un habit royal, pour qu’il comprenne qu’à moins que ce soit Dieu qui fasse régner les rois, ils ne peuvent régner en rien, puisqu’ils ne sont que des hommes. De la même façon, Daniel a vu Dieu le Père assis sur un trône de feu pour juger. Il avait des cheveux blancs, était respectable par l’ancienneté, terrible pas son antiquité. Il a vu aussi le Fils de Dieu qui venait sur les nuages du ciel sous la forme d’un homme, pour qu’il comprenne qu’Il a été toujours connu des fidèles Celui qui été méconnu par les Juifs perfides.
Si Dieu s’est si souvent manifesté aux hommes dans une forme humaine, pourquoi le Juif est-il maintenant si exaspéré en voyant le Christ dans un homme ? A moins qu’il impute à injure la figure, la vérité, l’honneur de la nature humaine.
L’évangile d’aujourd’hui rapporte que le Christ a dit : Si quelqu’un garde ma parole, il ne verra pas la mort éternellement. A quoi les Juifs ont répondu : Nous connaissons maintenant que tu as un démon. Abraham, notre père, est mort, et les prophètes. Et toi tu dis : si quelqu’un garde ma parole, il ne goûtera pas la mort éternellement. Es-tu plus grand que notre Père Abraham ? Pour qui te prends-tu ? Comme la perfidie s’empare de tous ! Comme la jalousie ferme les yeux ! Comme les préjugés de la malice troublent le jugement de la conscience! O comme l’obstination ampute sévèrement la raison ! Le sens humain pervers ne peut pas entendre ce qu’il a décidé une fois pour toutes de haïr. La bonté est odieuse aux mauvais; la justice est hostile aux injustes. Voilà pourquoi les hommes menteurs ne peuvent pas connaître la vérité. L’âme qui juge ne peut pas trouver le vrai parmi les faussetés à la mode. Celui qui a décidé de se tromper entend toujours ce qu’il veut, non ce qui est.
Jésus avait dit : Si quelqu’un garde ma parole, il ne verra pas la mort éternellement. Le Juif ne discute pas ce qu’il a entendu; il ne demande pas qu’on lui interprète le sens de ces paroles. Croyant la chose impossible, il n’exige pas qu’Il démontre ce qu’Il a promis. Mais son esprit conçoit immédiatement et enfante le blasphème. Il lance des invectives. Et il s’efforce d’évacuer l’autorité de l’Orateur par des outrages, pour qu’on ne croie pas qu’Il puisse donner la vie éternelle aux mortels, Celui qui semble soumis aux nécessités de la nature humaine. Maintenant, nous savons que tu as un démon. Le démon, auteur du mal, promet les maux non les biens. Son habitude n’est pas de vivifier, mais de tuer. Il ne veut pas non plus que les hommes soient éternels, et ne leur permet même pas d’exister pour un temps. Le Christ n’est donc pas le démon mais Dieu, Qui redonne la vie qu’Il avait donnée, et Qui, par sa parole, rend les hommes éternels, ceux-là mêmes que le diable avait faits temporels par la force de sa persuasion. Abraham est mort et les prophètes. Et toi tu dis : Si quelqu’un garde ma parole, il ne verra pas la mort éternellement. Que le fidèle entende, pour que la révélation de la foi lui fasse comprendre que l’infidèle ne sait pas écouter; qu’il ne peut pas voir celui qui s’immerge dans l’obscurité de l’incrédulité. Le Christ a dit : Il ne verra pas la mort. Ton entêtement, Juif, cherche à le prendre en défaut. Abraham et les Prophètes, après avoir entendu la parole, l’on gardée avec ténacité. Ils sont quand même morts, mais pas pour l’éternité. Donc quand Il dit : Il ne verra pas la mort, et ajoute éternellement, Il promet la résurrection, mais ne nie pas qu’ils mourront pour un temps. Juif, nous que, dans le siècle présent, la mort faisait ne plus être, la résurrection, dans le futur, nous refera éternels.
Ecoute-Le développer sa pensée. Tous ceux qui croient ne mourront pas, mais passeront de la mort à la vie. Comment peut-on dire qu’ils ne mourront pas, s’ils passent de la mort à la vie ? Il meurt, oui, il meurt tout homme qui naît de cette condition mortelle. Mais ils vivent et ils vivent éternellement tous ceux qui sont re-nés de la génération vitale. Mais je demande : Celui qui pouvait enlever la mort, pourquoi a-t-Il voulu que l’homme passe par la mort ? On est plus redevable à un médecin qui prévoit les maladies, qu’à celui qui prescrit des médicaments tardivement et non sans douleur. Juif, Christ le Médecin aurait fait même cela, si le malade n’avait pas été ingrat envers le Médecin. Il avait donné la vie, et avait prédit à l’homme que la mort viendrait. Mais celui qui n’avait pas pu se garder de l’adversité n’a pas su conserver la prospérité. Connaître que les biens sont des biens, nous ne le pouvons sans faire la connaissance du mal. Le Christ sera donc magnifié Lui qui avait d’abord donné une vie à vivre, et rend maintenant la vie perdue. Connaissant davantage la valeur de la vie, l’homme sera plus vigilant, et plus reconnaissant envers son Auteur.
Es-tu plus grand que notre père Abraham ? Définitivement plus grand, et d’autant plus grand que le Maître est plus grand que le serviteur, Dieu plus que l’homme, le Créateur que la créature, le Vivifiant que le mort, le Ressuscitant que le ressuscité. Jésus répondit : Abraham a tressailli à la pensée de voir mon jour. Il l’a vu et s’est réjoui. Pour leur indiquer qu’Abraham était vivant, le Christ leur a dit qu’il avait vu Son jour, i.e. le jour de Sa naissance. Le Fabricateur des jours n’est pas contenu par les jours, l’Auteur du temps ignore le temps. Mais le Christ est né homme pour l’homme, a été mesuré par le jour, et est entré dans le temps. Abraham a tressailli à la pensée de voir mon jour. Si Moïse et Elie sont accourus sur la montagne pour voir le Christ promis, comment Abraham ne serait-il pas accouru à l’enfantement de la Vierge, pour contempler, dans sa semence, la bénédiction promise aux Gentils qu’il avait attendue avec tant de patience ? En vérité, en vérité je vous dis que, avant Abraham, JE SUIS. Si tout a été fait par lui et si sans lui rien n’a été fait. Voici Celui à qui le Père a dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Comme la substance de l’ange et de Dieu sont différentes, ainsi en est-il de leur image. Ce n’est donc qu’au Fils que le Père parle quand Il dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. La substance et l’image du Père et du Fils sont identiques.
Ils prirent des pierres pour les lui lancer. Et les constructeurs de la tour, pour qu’elle s’écroule de plus haut, avaient ramassé eux-mêmes les pierres. Et ces pierres les misérables les saisirent non pour tuer Dieu mais pour se procurer de quoi se tuer. Jésus se cacha. Non pour se dérober, mais pour pardonner. Quand Dieu se sauve des pécheurs, Il les épargne. Quand Dieu se retire, c’est qu’il ne veut pas perdre le rebelle.
132ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(de l’unité des chrétiens)
Si la nature n’avait engendré et produit que des choses parfaites et solides, sans aucune déficience, la miséricorde aurait été abolie du coup, l’ingéniosité n’aurait pas eu où s’exercer, la recherche scientifique périrait, l’or demeurerait enfoui sous la terre, le diamant se cacherait encore dans la roche. Le savoir-faire des artisans a prospecté et détecté l’un et l’autre, les a épurés et raffinés. C’est le même art qui aboutit à la beauté et à la grâce d’un petit collier de perles. Et ce que la terre produit de la large fontaine de la nature a la rugosité des ronces, ou la luxuriance sauvage de la forêt, si le travail industrieux du cultivateur ne la plie pas à ses besoins.
Et pour ne pas digresser plus longtemps, appuyons notre dire sur un exemple familier. L’enfant, dans un berceau, est déjà un homme; mais il l’est à l’état latent. Le corps y est et n’y est pas. On voit des membres qui ne sont pas encore ceux de l’homme fait. Ils bougent, mais sont sans vigueur L’enfant attire la pitié, suscite de grands dévouements, stimule l’ingéniosité. Et, pour le dire en une formule lapidaire, autant il y a de membres, autant il y de sciences et d’arts qui perfectionnent et forment l’homme. Que dire de plus ? Tout ce que la nature génère et produit la pitié l’entretient, l’industrie le développe, et l’art le pare.
Et qu’y a-t-il là d’étonnant, mes frères, si Dieu, Qui a voulu souffrir pour l’homme, a désiré, pour honorer l’ingéniosité de l’homme, que Sa nature elle-même soit comme affaiblie dans les choses présentes! Voilà pourquoi le sens est caché dans la lettre, et le mystère divin dans la parole humaine. Pour que les choses futures, qui sont déjà accessibles aux croyants, demeurent obscures aux perfides et aux incroyants, comme si la punition des incroyants devait rejaillir sur la gloire des fidèles. Non, ce n’est pas un petit tourment de ne pas percevoir ce que l’on voit, de ne pas comprendre ce que l’on entend, de rejeter ce qui est salutaire comme on rejette le nuisible, de se garder des vertus comme on se garde des vices, au dire du Seigneur Lui-même : Je parle en paraboles pour que, en voyant, ils ne voient pas, et en entendant, ils n’entendent pas. Et aux fidèles : A vous, il a été donné de connaître le mystère de Dieu.
Que personne donc, mes frères, dans sa simplicité, n’aille penser qu’un sermon évangélique est quelque chose de banal ou de vil, surtout depuis que la trompette éclatante de la lecture évangélique a prédit ceci pour ceux qui demandent de bonnes choses et qui désirent avec piété : Si parmi vous, deux se mettent d’accord sur cette terre, mon Père leur accordera tout ce qu’ils demanderont. Vous voyez quel pouvoir possède une sainte demande faite dans l’union ces cœurs et des pensées ? Le Christ ne s’est pas engagé à donner ceci ou cela, mais tout ce que demanderait une seule et même prière, quand il a dit : Tout ce qu’ils demanderont mon Père le leur donnera. Avec cette réserve, qu’exigent la prudence et le respect, qu’on ne demande à Dieu que ce qui est digne de Dieu. Celui qui demande à Dieu des choses mauvaises, juge et professe que Dieu est l’Auteur du mal. Et celui qui demande des choses indignes et viles n’est qu’un suppliant dégénéré qui ignore la toute-puissance du Donneur. Ne demandons pas des choses impies, mais pieuses; non les terrestres mais les célestes; non les plaisirs illicites, mais tout ce qu’admet la vertu; non ce qui fomente la haine, mais ce qui mène à la concorde. Voilà les choses qu’il faut toujours demander au Pourvoyeur.
Où sont ceux qui sont assez téméraires pour croire qu’il est possible de mépriser le rassemblement de l’Église, et qui osent faire passer les prières solitaires avant celles de la vénérable congrégation, s’il est vrai que le Christ a promis que si deux ou trois se mettaient d’accord pour demander la même chose, Il serait au milieu d’eux, et exaucerait tout ce qu’ils demanderaient ? Celui qui ne refuse rien à si peu de personnes, que refusera-t-Il à toute une assemblée de saints demandant tous la même chose ? Le Prophète priant de cette façon se glorifiait d’avoir tout obtenu, en disant : Je te confesse, Seigneur, de tout mon cœur, dans le conseil des justes, et dans la congrégation. Il exprime de tout son cœur sa foi dans ce qu’on lui a dit, que lui sera accordé tout ce qu’il demandera dans le conseil des saints. Mais quelques-uns, sous couleur de foi, cherchent à excuser l’apathie de leur mépris. Ils s’imaginent qu’après avoir négligé la ferveur du vénérable rassemblement de la congrégation, ils pourront consacrer à la prière individuelle le temps qu’ils donnaient aux travaux domestiques. Asservis à leurs désirs personnels, à leur volonté propre, ils n’ont que du mépris et du dédain pour ce qui a été divinement institué. Voilà ceux qui déchirent le corps du Christ, et qui en dispersent les membres. Ils ne permettent pas que le corps du Christ parvienne à la plénitude de son développement et de sa beauté. Beauté que le Prophète a vue en esprit : Il est plus beau que tous les fils d’homme.
Tous les membres ont respectivement leur fonction propre, mais ils ne peuvent remplir leur rôle qu’en restant unis entre eux, pour pouvoir parvenir à la perfection et à la beauté d’un corps. Voilà donc la différence qu’il y a entre la plénitude glorieuse de la congrégation et la vanité de la séparation, que la négligence ou l’ignorance sollicitent. C’est dans l’unité des membres que se trouvent le salut, l’honneur et la beauté d’un corps intègre; dans la séparation se trouve la corruption fétide, mortelle et horrible des viscères. Qu’est-ce que ton corps t’a enseigné ? Que t’ont enseigné d’autre cette union dans la diversité et cette diversité dans l’union, sinon que tu dois vivre en étant un à partir de plusieurs, et un en plusieurs ? L’œil a un rôle précieux à jouer pour maintenir en santé tous les membres, mais seulement s’il reste dans le corps. Autrement, s’il fait scission, il ne recevra plus rien du corps. . Tous les membres dépendent de lui pour participer à la lumière, mais l’œil lui-même se rend compte qu’il doit au corps d’être pour lui lumière S’il est arraché du corps, il ne voit plus celui qui assiste tous les membres dans leurs fonctions respectives. Quiconque s’estimait être quelqu’un, après avoir été instruit par ces exemples, qu’il demeure dans l’église pour être quelqu’un. Autrement, quand il s’en écarte, il perd bientôt ce qui lui était propre.
Celui qui veut en savoir un peu plus long là-dessus, qu’il parcoure ce que l’apôtre a enseigné au sujet du corps du Christ, car la brièveté de nos sermons qui nous est coutumière ne nous permet pas de le commenter au complet. La loi n’est pas donnée à une seule personne, mais à tous. Le Christ est venu vers tous et pour tous, non vers une seule personne ou pour une seule personne. Pour réunir tous en un, dans un seul bien, dans uns seule joie. Le prophète l’avait connu à l’avance qui s’exclamait : O comme il est bon, o comme il est agréable d’habiter ensemble comme des frères. Car ce n’est pas la singularité qui est agréable à Dieu, mais l’unité. C’est sur les apôtres rassemblés en un que l’Esprit Saint a été répandu avec toute l’abondance de Sa fontaine . Ils avaient été avertis par un ordre du Maître d’avoir à travailler ensemble au royaume.
Mes frères, il perd les dons célestes, il abuse du don libéral de la grâce, il fraude les biens de la charité, la bénédiction de l’unité ne restera pas en celui qui est malfaisant envers lui-même, qui se contente stupidement de ses déficiences, qui cherche la vie en marge de l’Église, alors qu’elle n’existe qu’en elle, au témoignage du prophète : Qu’il est bon et qu’il est agréable d’habiter ensemble comme des frères. Car c’est là que Dieu a remis la bénédiction et la vie jusque dans les siècles des siècles.