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133ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Saint André)
 C’est avec raison que nous croyons que saint André est né aujourd’hui, non parce qu’il est sorti en ce jour du saint maternel pour vivre sur la terre, mais parce que, conçu par la foi et né du martyre, il a été engendré, nous le savons, pour la gloire céleste. Il n’est pas né quand le berceau maternel l’a reçu vagissant, mais quand les mystères célestes l’on reçu triomphant. Non quand il extrayait du sein maternel la débile nourriture du lait, mais quand le soldat impavide répandait pour son Roi le sang de son courage.
 Il vit, parce que, comme un combattant de la milice céleste, il a tué la mort. En suant et en haletant, il suit son Sauveur condamné à mort, et d’un pas courageux, il s’impose de marcher sur les traces de son Seigneur, pour que le parcours ne le rende pas dissemblable du frère que la nature a fait semblable à lui, la vocation un compagnon, que la grâce elle-même avait apparenté. A une seule parole du Seigneur, comme son frère Pierre, il a laissé son père, sa patrie et ses biens. Avec la grâce de Dieu, il s’est adonné aux mêmes travaux, opprobres, voyages, mépris, veilles, dans une union fraternelle indéfectible.
 Il est le seul au temps de la passion à avoir fui, mais le fait d’avoir fui ne le rend pas pour autant inférieur. Si le reniement est considéré comme une faute, fuir n’est certainement pas plus grave que renier. Mais, taisons le reste. Il a égalé son frère par le pardon reçu, puisque les deux avaient été disqualifiés par la faute. Et la ferveur subséquente de son martyre a fortifié les généreux que sa crainte antécédente avait ébranlés. Car la croix que les deux frères avaient d’abord fuie, ils la prirent, par la suite, d’assaut de toutes leurs forces, pour que ce qui leur avait fait commettre une faute les propulse dans le ciel, et leur fasse obtenir la récompense et la couronne. Pierre est monté sur la croix, André sur l’arbre, pour que ceux qui mettaient leur joie à souffrir pour le Christ expérimentent en eux-mêmes la forme et la figure de la passion elle-même. Et rachetés par le bois, ils ont été portés à la perfection en vue de la production de branches. Ainsi notre André, après avoir répondu à l’appel, ne s’est abstenu ni du travail, ni de la récompense.


134ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Sainte Félicité
(Le titre du sermon latin est Sainte Félicité, mais il ne dit pas un mot sur elle. Il ne parle que de l’Église. Le titre le plus approprié semblerait être : l’Église.)
 
 Parce qu’ils sont variés et nombreux les triomphes des martyrs que la cruauté toujours déçue du persécuteur a accumulés, le temps ne nous permet pas de les énumérer.
 Tout l’éloge de notre sermon s’envole vers celle qui a mérité d’avoir autant de fils que le monde a de jours. Elle est la vraie mère des lumières, la source des jours, qui resplendit, sur toute la terre, des sept couleurs éclatantes de son diamant. Bienheureuse est-elle non seulement parce qu’elle souffre pour la loi, mais parce qu’elle a mérité d’engendrer les sept lumières de la loi . Je ne parle pas des sept lumières qui ont illustré le mystère d’un tabernacle unique et temporel, mais de celles qui, comme un encens sacré, irisent l’Eglise éternelle.
  Bienheureuse est-elle d’avoir mérité de remporter autant de trophées de vertus que l’arche contenait de volumes sacrés de préceptes, pour que ce que l’arche enseignait par la parole, la sainte mère l’enseigne par l’exemple. Mes frères, elle a engendré des martyrs quand l’enfantement les a consacrés par le chiffre symbolique sept. Que saint Paul vienne là, lui qui continue à enfanter jusqu’â ce que soit formé le Christ dans l’homme ! Voici que la femme enfante sans cesse jusqu’à ce que la faiblesse soit changée en force, jusqu’à ce que la chair se sublime en esprit, jusqu’à ce que la terre soit transférée dans le ciel. Elle palpitait et haletait pour pouvoir enfanter un jour ces saints martyrs, qu’au cours des années elle avait engendrés petits.
 Voici la femme, voici la mère, que la vie de ses fils avait rendue anxieuse, mais que leur mort avait sécurisée. Bienheureuse est celle pour qui dans la gloire future trônent tant de candélabres, tant de diamants ! Bienheureuse d’en avoir envoyé un si grand nombre au royaume ! Bienheureuse de n’avoir rien perdu dans le siècle de ce qui lui appartenait ! Elle se déplaçait avec plus de joie entre les cadavres transpercés, qu’entre les chers berceaux de ses fils. Parce qu’avec les yeux de l’âme elle voyait autant de trophées que de plaies, autant de récompenses que de tourments, autant de couronnes que de victimes. Que dire de plus, mes frères ? Non, ce n’est pas une vraie mère celle qui ne sait pas aimer ses fils ainsi.


135ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Saint Laurent)
 Le jour d’aujourd’hui est illustré par la couronne baptismale du martyre de saint Laurent. Il n’y a pas un endroit de l’empire romain qui ne connaisse les mérites de cet illustre martyr. Il a souffert dans la capitale des Gentils, dans la ville de Rome elle-même. C’est là qu’il a exercé le ministère du diaconat; et dans la fleur de sa jeunesse, il a rougi de son sang la beauté de son jeune âge. Sa passion est tout à fait spéciale, et très remarquable. Avec l’aide de Dieu, je vais la raconter en peu de mots.
 Le bienheureux Sixte était alors l’évêque de cet archidiacre; et trois jours auparavant, il avait remporté le triomphe du martyre. Saint Laurent suivait son évêque Sixte qu’on amenait vers le martyre. Il était d’une foi inébranlable, mais il avait la mort dans l’âme. Non parce que son évêque souffrait, mais parce qu’il souffrait sans lui. Le vénérable vieillard regarda le vénérable jeune, et lui dit : « Ne sois pas triste, mon fils, dans trois jours, tu me suivras. » Après avoir absorbé la prophétie, il se sentit tout à fait prêt dans son cœur. Son esprit était comme ivre, et il se mit à attendre avec fermeté l’avenir que lui avait prédit celui qui savait. Il fut ensuite arrêté et amené. Et parce qu’il était archidiacre, on croyait que les richesses de l’église se trouvaient auprès de lui, que la rage du persécuteur convoitait plus que son avarice. Il n’avait que de la haine pour celui qu’il mettait à mort, mais il aimait les biens que le chrétien méprisait. Saint Laurent était pauvre de biens, riche en vertus. Il ne nia pas qu’il possédait les richesses de l’église, mais avant de les leur montrer, il demanda un délai de trois jours. Il ordonna ensuite qu’on rassemble les bandes de pauvres. Au jour dit, il se présenta à l’inspection de ses trésors, et comme pour faire montre de ce que l’on cherchait, il présenta ce qu’il possédait. Le persécuteur lui dit alors :  « Où sont les biens de l’église ? » Sant Laurent étendit les mains vers les pauvres, et dit :  « Les voici, les biens de l’église ». Il n’avait dit que la stricte vérité, mais c’était une pilule difficile à avaler. Pourquoi s’étonner si la vérité n’a fait qu’augmenter la haine ? Dépité qu’on se soit moqué de lui, le cruel tyran et l’ennemi avare qui avait peut-être envisagé une peine plus douce, comme la décapitation par l’épée, ordonna qu’on allume un brasier. Ce brasier réchauffait plus qu’il ne brûlait : il réchauffait le cœur, mais brûlait le corps. Le supplice était d’autant plus rigoureux que la flamme pénétrait à l’intérieur.
 Alors fut apporté, pour le martyre du noble Laurent, un gril qui servait à griller et à rôtir. On l’y enchaîna. Mais cet instrument de torture il le considérait comme un lit de repos. Si j’ai employé le mot torture, c’est selon le sens que lui donnait le tortionnaire, non selon la façon dont le vivait la victime. Il n’y a pas de supplice de damné qui ne soit pas la punition d’une faute. Le très heureux martyr, pour montrer dans quel repos il gisait sur ce fer igné, dit à ceux qui l’entouraient :  « Tournez-moi de l’autre côté, et s’il y a une partie qui soit bien cuite, dévorez-la. »
 Nous admirons sa patience, admirons le don de Dieu. Ici, la foi non seulement n’a pas brûlé mais a consolé celui qui brûlait. Pourquoi la foi consolait-elle celui qui brûlait ? Parce qu’elle tenait un fidèle prometteur. Que la foi ne fléchisse pas, que l’espérance ne flanche pas, que la charité parmi les souffrances corporelles causées par le feu brûle davantage, ce sont des dons de Dieu.
 Mes frères, que personne ne s’arroge un pouvoir qu’il n’a pas reçu de Dieu. C’est avec raison que l’Apôtre, parlant des martyrs, dit ce que vous avez déjà entendu dans la lecture du jour : A vous il est donné par le Christ non seulement de croire en lui mais aussi de souffrir pour lui. Les mérites des martyrs nous les louerons et aimerons donc comme des dons de Dieu. Nous prierons et nous leur soumettrons nos volontés. Car la volonté suit, elle ne précède pas. Mais la charité ne manque pas là où ne fait pas défaut la volonté. La volonté ardente est appelé charité. Qui est-ce qui craint quand il veut ? Qui est-ce qui aime s’il ne veut rien? Que la prière soit fervente, et que soit célébrée la fête du martyr ! Mais imitons-le pour que la célébration ne soit pas inutile !


136ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Saint Pierre Chrysologue présente à ses fidèles un évêque de passage, qu’il invite à prêcher).
 La sainte âme de l’évêque Adelphe a ceci de propre, comme le veut sa réputation pleine de piété, qu’il entre dans la mansarde du pauvre, qu’il s’attable avec le pauvre, qu’il se met à la portée des miséreux, lui que distinguent pourtant entre tous la richesse, le pouvoir et la dignité. Parmi ses plus grandes vertus, il faut noter cette volonté qu’il a de ne faire aucun compte du faste attaché à sa position sociale, de mépriser la magnificence de son palais, de fouler aux pieds les insignes de sa puissance, de faire fi du sentiment qu’il a de sa réussite,--  qui est comme une tumeur qui s’empare des esprits humains,--  pour se pencher sur les besoins les plus vils du démuni, et pour ennoblir le pauvre par son intimité.
 Elle est bienheureuses en vérité cette âme, et éloignée de toute maladie d’arrogance, elle qui est entrée dans l’hôtellerie des pauvres, de façon à avoir été un bienfaiteur de l’humanité avant d’en avoir été un débiteur. De toute évidence, il s’est appliqué de toute son âme à imiter Dieu, lui qui a pris soin des besoins du corps de l’homme, avant de lui présenter les biens surnaturels. Ce qu’a fait le pontife du Dieu suprême ici présent, Adelphe, nous le constatons de nos yeux. Il est riche par l’éloquence, savant et érudit, d’une grande intelligence, et occupe le premier rang. Et pourtant, il a désiré se faire l’auditeur de notre faible intelligence et de notre médiocre éloquence, à l’instar de ce prophète qui a désiré manger le dernier pain qui restait à une veuve, et qui, par sa faim, portait atteinte aux besoins des enfants de la veuve.. Par sa demande, il rendait un service d’un genre tout nouveau, car il apportait en demandant, et rassasiait en affamant; et en épuisant, il remplissait le grenier avec une largesse divine.
 Et nous, mes petits fils, il ne nous a pas été pénible de donner ce que nous avions. Parce que même si, pendant un certain temps, nous avons senti quelque trouble de l’avoir fait, l’exemple biblique nous a soulagé et consolé. Aussitôt, à la parole de cet homme de Dieu, l’exiguïté de notre esprit, comme la nourriture de la veuve, a bénéficié d’un accroissement céleste. A partit de ce moment, de la réserve de mon cœur, n’a plus fait défaut la nourriture vitale; la disette et la déficience ont été abolies. Bienheureuse veine d’eau qui s’enrichit en irriguant, et qui, en donnant sans mesure, devient un fleuve.
 Le voici parmi nous, et une pluie céleste arrosera vos âmes sublimes. Avec toute l’impétuosité d’un fleuve spirituel, il irriguera, en faisant irruption en elle, la cité de Dieu qui est en vous, pour que notre terre, mouillée par la divine rosée, produise, dans sa fertilité, du cent pour un. Ouvrez vos oreilles, dilatez vos cœurs, et élargissez votre capacité de compréhension., pour que tout ce qu’il puisera dans les trésors célestes pour le répandre sur vous, vous puissiez le posséder dans la gloire éternelle comme une propriété durable.


137ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(La prédication de saint Jean-Baptiste)
 Après qu’ait été épuisée la fécondité de la souche judaïque que lui avaient donnée le soc de charrue de la loi et le joug du culte, le bienheureux Jean-Baptiste s’envola dans le désert des Gentils, pour brûler avec le feu les ronces spirituelles des crimes, couper les arbres stériles avec la hache de la pénitence. Il voulait aplanir les collines escarpées de l’orgueil, ériger en égalisant les vallons de l’humilité, pour préparer toute la plaine de la terre, qui avait perdu la semence, en la soumettant, pour la fertiliser, à la crue du Jourdain. Et ainsi, il prépare une nouvelle diffusion de la semence évangélique, et voit à la rendre féconde.
 Une parole de Dieu s’est fait entendre sur Jean, fils de Zacharie, dans le désert. Le Verbe s’est fait chair, et a habité parmi nous. Sur Jean. Pourquoi pas à Jean plutôt que sur Jean ? Parce que ce qui vient d’en haut est au-dessus de tout. Une parole de Dieu s’est fait entendre sur Jean. Parce que Jean est la voix, Dieu est le Verbe. Une parole de Dieu s’est fait entendre sur Jean. Dieu est au-dessus de Jean, le Seigneur au-dessus du serviteur, le Verbe au-dessus de la voix. Mais tu me dis : que doit-on penser du fait que la voix précède la parole ? Elle la précède, mais ne la surpasse pas. Elle vient avant, pour se mettre au service de ce qui suit, non comme un signe de puissance propre. La voix n’est pas elle-même le Juge, mais la messagère du Juge. Le verbe juge, et la voix fait entendre des coups de tonnerre préalables. Le pouvoir est possédé par celui qui donne des ordres, non par celui qui crie. Mais cela, la voix elle-même le reconnaît, l’atteste, l’affirme, le précurseur qui proclame : Celui qui est venu après moi est plus fort que moi. Pourquoi ? Parce qu’en moi est la terreur, en Lui le jugement. Il est venu dans toute la région du Jourdain. Il est venu au Jourdain parce qu’une cruche ne pouvait pas laver les souillures des Juifs. Il fallait le fleuve. Comme il est écrit : Il y avait des cruches en pierre pour la purification des Juifs.
 Il est venu au Jourdain. Pour porter secours aux Juifs avec de l’eau et non du vin. Il est venu dans toute la région du Jourdain prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés. Il y avait auprès de Jean le pardon, mais non sans la pénitence. Il y avait une rémission, mais obtenue par l’ascèse. Il y avait une cure, mais avec des blessures et des douleurs. C’était un baptême qui enlevait la faute sans purifier la conscience. Et que dire de plus ? Par le baptême de Jean l’homme était purifié en vue de la pénitence, mais il n’était pas élevé à la grâce.
  Mais, pour dire le vrai, le baptême du Christ régénère et transforme l’homme. De vieux qu’il était il le rend jeune, pour qu’il ne se souvienne plus du passé, perde le souvenir des choses anciennes, lui qui, encore sur la terre, possède dans les cieux les choses célestes et divines. Voilà pourquoi au fils qui retourne après la luxure, le père rend la première robe d’immortalité, lui met au doigt l’anneau de la liberté, tue le veau gras, change les eaux de la pénitence en vin de la grâce, pour que dans le banquet de la grâce, il se rassasie avec la seule coupe de la grâce. Dans la mesure où la sobre ébriété du calice du Seigneur abolirait les douleurs de la conscience, les gémissements de la pénitence, les lamentations des pécheurs. Comme le dit le Prophète : Et ton calice enivrant qu’il est illustre ! Autant l’ébriété terrestre est difforme, autant est belle et resplendissante l’ébriété céleste.
 Il disait aux foules qui se rendaient à lui pour être baptisées : engeance de vipères ! Qui vous a montré à fuit la vengeance qui vient ! Faites donc de dignes fruits de pénitence, et ne passez pas votre temps à dire : Nous sommes les fils d’Abraham. Car je vous dis que Dieu est assez puissant pour, de ces pierres, susciter des fils à Abraham. La hache est déjà aux racines des arbres. Tout arbre qui ne porte pas de bon fruit sera coupé, et envoyé dans le feu. Engeance de vipères ! Il corrige par un exemple, réprimande par une comparaison, il révèle l’état des consciences par une figure, pour pouvoir extirper le germe vénéneux non seulement des mœurs, mais de la nature elle-même. Race de vipères ! Parce que ceux que Dieu avait créés hommes, qu’Il avait faits fils d’Abraham, la malice les a enfantés et convertis en vipères. Et ceux en qui le Créateur avait infusé la douceur de la piété céleste, l’impiété amère en a fait des vomissements infects, a infusé en eux un virus vénéneux. Et, présage inouï de cruauté, ils sont conçus de la mort du père, et engendrés de la mort de la mère. Race de vipères ! Rejetons ingrats envers la nature, dont la naissance est la ruine du père, dont la vie est la mort du parent ! Race de vipères ! Quand vient le temps de la reproduction, on rapporte que la vipère sépare en déchirant la tête de son conjoint qu’elle tient dans sa bouche, pour qu’un baiser cruel ne donne pas naissance à un fœtus mais à un crime, comme si elle enfantait des carnivores qui soient fils de son crime, selon l’ordre de la vengeance non de la nature. Car les productions du père conçues du meurtre, exigent la nourriture du sang avant celle du lait, et aspirent à la vengeance. On dit que les vipères fendent le ventre de leur mère, et fracassent avec leurs viscères immatures, le domicile sordide de leur conception, pour que ne pas voir leur mère, la mère qui les a engendrés tels, ce soit cela pour eux vivre.
 Mis sur la piste par saint Jean-Baptiste, nous avons montré la signification de l’image qu’il avait employée, pour qu’il apparaisse clairement que ce n’est pas la haine ou le préjugé qui a donné ce nom aux Juifs, mais la vérité. Race de vipères ! Il démontre que telle a été la synagogue et ses fils, vers qui le Christ est venu avec l’amour d’un époux, quand il dit : Celui qui a l’épouse est l’époux. Entre les embrassades et les baisers cruels de la Judée, la tête du Christ était recherchée et sa bouche était désirée quand ils disaient : Crucifie-le, crucifie-le! C’est pourquoi les enfants conçus dans le sang sont bientôt armés pour tuer leur mère, pour qu’après l’éclatement de l’utérus de la Synagogue, ils courent ensemble à la voix de Jean, et soient régénérés en une descendance divine. Engeance de vipères, qui vous a montré à fuir la colère qui vient ? Quelle est cette colère qui vient ? Celle qui n’a pas de fin, à laquelle l’homme n’échappe pas avec la mort, mais qu’il recueille. Elle ne permet plus l’espoir du pardon, à qui est envoyé une fois pour toutes à la peine du tartare.
 Après avoir été admonestés de cette façon, ils connaissaient leurs crimes, et de quelle sorte ils étaient, et c’est pourquoi ils répondirent en disant : Que ferons-nous pour être sauvés ? Et, répondant, il leur dit : Ce qu’il va dire, mes frères, je crains de le dire, de peur de voir aujourd’hui autant de révoltés que d’auditeurs, de peur qu’il fasse autant de contumaces que d’auditeurs. Que vais-je faire ? Je crains de parler, mais je ne peux pas me taire. La piété m’interdit une chose, et l’utilité me contraint à dire autre chose. La piété accourt pour que l’auditeur ne méprise pas ce qu’il entendra. L’utilité accourt de peur qu’il ne comprenne pas ce qu’il aura à faire, et qu’ainsi le docteur lui fasse tort. Je dis cela, mes frères, pour que celui qui est nu s’habille, et que moi, je me déshabille. Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas. Est-ce que tu penses qu’il a suffisamment demandé celui qui demande une seule des deux tuniques ? Il n’a pas assez demandé, parce qu’il ne demande pas une perle, mais une tunique, pas de l’or mais du pain. Et celui qui n’a pas donné une de ses deux tuniques est coupable. Que dire de celui qui refuse une de ses nombreuses tuniques, qui les avait précisément enfouies pour cela, et avait enfermé son pain pour que le pauvre périsse de faim, et soit consumé par le froid ? Il ensevelit, lui, les habits, il ne les rend pas. Il ne croit pas à la diligence, mais aux sépulcres, car ce qu’il refuse aux pauvres, il le donne aux mites. Et il est le dévoreur de lui-même par ses vêtements, au dire du Seigneur : Leur ver ne mourra pas. Parce que la faim du pauvre secoue le Christ. La douleur de l’homme se rend jusqu’aux viscères de Dieu. Le gémissement du captif pénètre jusqu’au cœur du Christ. Le mépris du dénuement retombe sur le Créateur comme une injure personnelle. C’est Lui-même qui l’atteste par ces paroles : J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger. J’ai été nu, et vous ne m’avez pas vêtu.
 Les publicains vinrent eux aussi et dirent : Que ferons-nous ? Que les publicains entendent : Ne réclamez pas pour vous plus qu’il a été établi. Il a révélé ce qui fait d’un publicain un coupable; ne demandez pas plus que ce à quoi vous avez droit. Celui qui demande davantage est coupable d’avoir fraudé, non d’avoir perçu l’impôt. Qu’on imagine ce que c’est qu’être coupable devant Dieu, puisque le percepteur d’impôts est si mal vu. Par sa fraude, il alourdit de plus en plus le fardeau fiscal, et impose d’autres taxes qui ne suffisent pas à payer ses dettes, et il continue à exiger des taxes non dues. Les soldats vinrent et dirent : Qu’ils écoutent à leur tour les soldats ce que ce maître a répondu aux questions des soldats : Et nous que ferons-nous ? Et il leur dit : Ne brutalisez personne. N’intentez pas de fausses accusations. Contentez-vous de votre salaire. Le vrai soldat est celui qui se défend, non celui qui porte les premiers coups; qui repousse la calomnie au lieu de lui prêter l’oreille, qui ne court pas au butin de guerre mais au salaire fixé par son empereur.
 Le bienheureux Jean a enseigné ainsi, pour ne pas ébranler les institutions humaines. Il a fondé une république, il ne l’a pas renversée. Il a donné la preuve que les choses qu’il enseignait avaient été ordonnées par Dieu, qu’il est possible de faire et de conserver la justice.
 Quelle différence y a-t-il entre le baptême de Jean et celui de Jésus, passons-le maintenant sous silence, parce que cela exige une longue explication.


138ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(de la paix)
  Il eut été préférable, frères très chers, que notre père et maître commun permette à notre inexpérience de rester cachée, et ne rende pas publique la disette qui, jusqu’à présent, était recouverte d’un voile de honte. Il eut été préférable que celui qui abonde en richesses spirituelles de doctrine, n’exige jamais du navire d’un pauvre les redevances d’une mince parole. Car qu’est-ce que le démuni peut apporter aux riches, le nomade aux résidants, le béotien et l’ignorant aux studieux ?
  Néanmoins, puisque nous sommes contraints d’obéir aux ordres, les mêmes considérations d’humilité qui semblent nous en dispenser nous obligent à parler, en nous obligeant à obéir.
  Que convient-il donc que nous vous offrions, o peuple religieux du Seigneur, vous qui êtes pauvres et sans instruction ? La paix, sans aucun doute, que notre Seigneur Jésus-Christ nous commande d’offrir à toute maison dans laquelle nous entrons. Voilà pourquoi nous aussi, nous commencerons notre salutation en implorant pour vous la paix auprès du Seigneur, cette paix qu’il faut toujours avoir et toujours demander. Pas la paix trompeuse et instable de ce monde, que les intérêts recherchent et que la crainte conserve. Mais la paix du Christ qui, selon la parole de l’Apôtre Paul, surpasse tout sentiment, et conserve les cœurs des croyants. La paix qui est nourrie par les fruits abondants de la charité. Elle est la disciple de la foi, une colonne de justice. Elle a tout ce qu’il faut pour être le gage de l’espérance à venir. Elle rassemble ceux qui sont présents, et invite les absents. Elle réconcilie les choses terrestres et les choses célestes, les humaines et les divines. Car c’est ainsi que l’a dit l’Apôtre : Que Notre Seigneur Jésus-Christ a pacifié par son sang, non seulement les choses terrestres mais les célestes.
 Voilà donc, mes très chers frères, ce qu’un voyageur pèlerin a à vous proposer, comme un viatique où un pauvre puise ses forces, espérant toujours de plus en plus que nous soyons admis tous ensemble en grand nombre à la table de notre puissant Maître, pour nous engraisser dans des festins copieux. Que le Dieu de paix, Qui joint la terre aux cieux, nous accorde d’éprouver les mêmes sentiments les uns envers les autres, et de nous réjouir de l’unanimité de notre foi et de notre charité, par le Christ notre Seigneur, par Lequel est rendue la gloire au Dieu Père tout-puissant dans les siècles des siècles.


139ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Le pardon)
 Comme l’or se cache dans la terre, de la même façon, le sens divin se terre derrière les mots humains. Voilà pourquoi toutes les fois que nous avons à commenter les divines paroles, nous devons y penser pendant les heures de la nuit, et y appliquer toute l’énergie de notre âme, pour que l’intelligence puisse percer le secret de la science céleste.
 Demandons-nous pourquoi le Seigneur commence ainsi aujourd’hui. Prenez garde à vous ! Que veut dire cette nouvelle manière de parler ? A quoi tend cette admonition que ne connaît pas l’usage ? Il veille sur lui-même --il se mêle de ce qui le regarde--  celui qui ne veille pas sur les actes d’autrui d’une façon curieuse, importune ou impudente. Prenez garde à vous. Un coup d’œil furtif, un regard lascif, un comportement indécent, ne conduisent pas seulement quelqu’un à sa ruine propre, mais entraîne la chute des autres. Celui qui ne prend pas garde à lui n’a pas d’yeux pour voir ses crimes, mais déterre tous les errements d’autrui. Il ignore ses mauvaises actions, mais il accuse les autres, et témoigne contre eux. Il excuse facilement ses fautes, mais est tout feu tout flamme pour condamner un innocent. Et pour ne pas être prolixe, comme dit le Seigneur : L’œil ne voit pas en lui la poutre qui s’y trouve, mais voit la paille dans l’œil de l’autre. L’œil n’est-il pas l’auteur de la prévarication ? Et la femme vit que l’arbre était bon à manger, et qu’il était agréable à regarder. La porte de la mort, la torche de l’envie, le chemin de la jalousie, l’œil, en un mot, quand il est incendié par la cupidité, parcourt plus rapidement les biens d’autrui que le feu ne court sur des champs couverts d’herbes sèches. C’est Dieu qui a enfoncé l’œil dans son orbite, et a réduit sa capacité de vision à la pupille, pour qu’il regarde avec modération, sans toiser d’un air malveillant et funeste; pour prévoir, non pour foncer sans réflexion; pour examiner, non mépriser. Que l’œil soit la fenêtre de l’âme, le miroir de l’esprit, la lumière du corps, le guide des membres, non l’entrée des vices !
 Mais revenons à ce que nous avons déjà dit. Prenez garde à vous ! Il a dit à vous, non à toi. Parce que si quelqu’un veille sur un autre, il veille sur lui, et tant qu’il se verra lui-même dans l’autre, il verra l’autre en lui-même, comme il appert des paroles suivantes : Si ton frère a péché contre toi, reprends-le, et s’il fait pénitence, pardonne-lui. Sois miséricordieux envers les fautes. Sois celui qui remet les péchés commis contre toi, pour que tu ne perdes pas les insignes de la puissance divine en toi. Toutes les fautes d’autrui dont tu ne te souviens pas, tu nies qu’elles sont des fautes. Si ton frère a péché contre toi, reprends-le. Reprends-le comme un juge, pardonne-lui comme un frère, parce que la charité a des liens étroits avec la liberté. La charité est mélangée avec la liberté; elle comprime la terreur et ressuscite le frère.
Quand le frère blesse quelqu’un c’est l’œuvre de la fièvre, comme c’est la colère qui le fait commettre un crime. Il est hors de lui, et insensible aux sentiments humains. Celui qui, par la compassion, ne se porte pas à l’aide de quelqu’un qui est dans cet état, qui ne le soigne pas par la patience, ne le guérit pas en le supportant, cette personne-là n’est pas saine, elle est malade et infirme; elle n’a pas de cœur, et est étrangère aux sentiments humains. Ton frère se met en colère, attribue-le à la maladie. Toi, aide-le comme un frère. Attribue son comportement à la fièvre, et tu ne pourras pas en rendre ton frère responsable. En toute prudence, tu rendras l’infirmité coupable, et tu n’auras qu’indulgence envers ton frère, pour que sa santé recouvrée concoure à ta gloire, et que ta bienveillance embellisse ta couronne.
 Si ton frère pèche contre toi, reprends-le. S’il fait pénitence, remets-lui sa faute. Que personne, en entendant ces paroles, présume pouvoir s’octroyer le droit d’acquitter et de condamner, et par une vaine présomption, imposer une punition à son frère en faute. Comme s’il estimait qu’il est si difficile de remettre les fautes ! Que l’homme pense qu’il est pécheur, qu’il sera pécheur! C’est alors qu’il commencera à aimer le pardon plutôt que la vengeance. Tu entends que tu dois pardonner aux autres, mais tu n’entends pas que les autres doivent te pardonner. Tu pècheras encore demain contre celui qui aujourd’hui a péché contre toi. Et il sera ton juge celui qui était coupable envers toi, et il te pardonnera si tu lui as pardonné. Si tu ne lui as pas pardonné, ou il te refusera le pardon, ou, s’il te le donne, il le mettra sur ton compte plus qu’il te le donnera. Remets à celui qui pèche, remets à celui qui se repent, pour que quand tu pécheras, le pardon soit un remboursement, non un don. Le pardon est toujours une bonne chose, mais il est extrêmement doux quand il est dû. Il remporte la victoire sur la punition, il prévient le juge, il écarte le jugement celui qui, en remettant, pourvoit à son pardon.
 Si quelqu’un pèche contre toi sept fois dans une journée, et s’il revient sept fois te dire : je regrette, pardonne-lui. Pourquoi rétréci-t-il le pardon par une loi, pourquoi le restreint-il par un chiffre, puisque c’est la miséricorde qui le demande, et la grâce qui l’accorde ? Si sept fois, pourquoi pas huit fois ? Un chiffre peut-il vaincre la grâce ? La comptabilité peut-elle faire obstacle à la bonté ? Est-ce qu’une faute voue à une punition, que les sept pardons des fautes commises ont déjà abolie ? Loin de nous cette pensée, mes frères. Car s’il est heureux celui qui a pardonné sept fois, il est beaucoup plus heureux encore celui qui a remis soixante-dix fois sept fois. Ne se souvenant plus du commandement, Pierre demande au Seigneur : Si mon frère pèche contre moi, combien de fois lui pardonnerai-je ? Sept fois ? Le Seigneur lui répondit : Je ne te dis pas sept fois, mais soixante-dix fois sept fois. Il n’y a adonc pas de chiffre précis qui rétrécisse le pardon, il le dilate, au contraire. Et si le commandement lui assigne une limite, la liberté humaine, elle, ne lui connaît pas de fin. De telle sorte que si tu pardonnes autant qu’il a été commandé de le faire, la récompense sera égale à l’obéissance.
 Pour dire vrai, le chiffre sept, qui semble tout petit, se rencontre fréquemment dans le sacrement. Car le chiffre sept appliqué aux jours donne le Sabbat que le Seigneur a béni, et a consacré au repos tant de son travail à Lui que du travail humain. Le chiffre sept courant dans les huitaines, multiplie par sept les semaines de façon à terminer le cycle par la solennisation du mystère final de la Pentecôte, où se répand toute la pluie du Saint-Esprit, par un coup de tonnerre céleste, sur le champ ensemencé de l’Eglise. Le chiffre sept quand on le compte par mois, consacre les fastes du septième mois à toute la sainteté de notre jeûne. Quand le chiffre sept multiplie les années, il fait une année qui donne le repos à la terre, délie tous les liens qui retiennent un frère à l’autre. Le chiffre sept quand il s’applique aux semaines d’années, conduit à la cinquantième année qui est appelée jubilé, i.e. à toute la plénitude du pardon et de la rémission, pour que soit enlevé l’esclavage et rendue la liberté; pour que les cautions, les factures soient déchirées; pour que le débiteur revive et soit ensevelie la dette; pour que le champ revienne aux pauvres; pour que périsse le contrat qu’avait dicté la cupidité du riche. Et puisque le chiffre sept sert à multiplier par sept les jours, les mois et les années, il contient la totalité de la rémission et du pardon.
 Qu’est-ce que le chiffre soixante-dix fois sept fois peut bien ajouter? Que le chrétien l’évalue, et que l’auditeur en tienne compte. Alors cessera le compte de la dette et du crédit; alors sera abolie définitivement toute forme d’esclavage; alors viendra la liberté sans fin; alors le champ éternel restera toujours la propriété du vainqueur. Mais qu’elle vienne donc la vraie rémission, quand sera abolie aussi la nécessité de pécher; quand, après la destruction de l’immoralité, le monde sera déclaré pur; quand, au retour de la vie, la mort ne sera plus; quand, à l’instauration du royaume du Christ, le diable périra. Priez mes frères, pour que Dieu augmente notre foi, pour que nous puissions croire en ces biens, les voir et les tenir.

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