37ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Frères, les gestes des saints ne doivent pas être considérés comme des évènements fortuits mais comme des signes. Et les actions défectueuses qu’on leur attribue ne doivent pas être envisagées comme des fautes mais comme des mystères, ainsi que la lecture d’aujourd’hui le signale et le fait connaître clairement : Aux foules nombreuses qui l’entouraient, Jésus commença par dire : Cette génération est mauvaise. Elle demande un signe. Il ne lui en sera pas donné d’autre que celui du Prophète Jonas. Comme Jonas fut un signe pour les Ninivites, ainsi en sera-t-il du Fils de l’Homme pour cette génération. Voici que la fugue elle-même du Prophète se change en figure du Seigneur, et ce que le funeste naufrage a célébré c’est un sacrement de la résurrection du Seigneur. Car le texte de l’histoire écrite sur lui montre comment Jonas a tenu et rempli le rôle de type du Sauveur en toutes choses. Jonas a fui loin de la face de Dieu, est-il dit. Pour présenter un visage et une forme d’homme, le Seigneur n’a-t-Il pas fui loin de la face et de la forme de sa propre divinité, au témoignage de l’Apôtre : Comme il était dans la forme de Dieu, il n’a pas considéré comme une rapine d’être égal à Dieu, mais il s’est anéanti lui-même en prenant la forme de l’esclave. Le Seigneur a pris la forme de l’esclave. Pour se cacher au monde, pour surprendre le diable, Il s’est réfugié dans l’homme. Le type du Christ est bien conservé dans ces paroles de Jonas, car il n’est pas dit : Je fuis Dieu, mais : Je fuis loin de la face de Dieu. Dieu qui est partout n’a pas où se fuir Lui-même. Mais le Christ, pour fuir loin de la face de Dieu, en changeant de forme non de lieu, s’est réfugié dans le visage de notre servitude.
Jonas, est-il dit, descendit à Joppé pour fuir à Tharsis. Ecoute Celui qui est descendu : Personne ne monte au ciel si ce n’est celui qui en est descendu. Le Seigneur est descendu du ciel à la terre, Il est descendu de la divinité à l’humanité; la Domination suprême est descendu dans notre servitude. Et cependant celui qui était descendu dans le bateau, est monté pour gouverner le bateau. Ainsi en est-il du Christ. Celui qui est descendu dans ce monde est monté dans le navire de son Eglise par ses vertus et ses miracles. Que peut bien signifier cette violente tempête si ce n’est le démon qui, pénétrant dans le cœur de Judas, a soulevé les rois, les nations, les peuples, les soldats, les juges, les marins, a insufflé en eux la révolte, pour que les vagues montantes et descendantes du siècle foncent sur leur calme Auteur ? Ecoute les vagues du siècle, écoute le Prophète qui dit : Pourquoi frémissent les nations, et pourquoi les peuples projettent-ils des choses insensées ? Les rois de la terre se sont levés, les princes se sont ligués, contre le Seigneur, et contre son Christ. Et parce que le sort de Jonas n’est pas en porte -à -faux avec la révélation, il accomplit la prophétie davidique se rapportant au Christ : Et sur mon vêtement ils ont jeté le sort. Le fait que Jonas est le propre auteur de sa projection dans l’eau, comme il le dit lui-même : Prenez-moi, et jetez-moi à l’eau, ce fait indique la passion volontaire du Seigneur. Car pourquoi sont-ils d’accord pour ordonner qu’il soit traité ainsi, eux qui, dans un tel péril, pouvaient spontanément pourvoir à leur salut ? Quand donc le salut de tous demande-t-il la mort d’un seul? La mort ici demande l’arbitrage de quelqu’un qui périt. Car la volonté de celui qui est sur le point de mourir peut différer la mort collective, si la mort de celui qui met en danger le groupe prévient le péril. Si ici où tout est traité en figure on attend l’autorité du Mourant pour que la mort ne soit pas une nécessité mais une manifestation de puissance. Ecoute le Seigneur qui dit : J’ai le pouvoir de déposer mon âme, et j’ai le pouvoir de la reprendre de nouveau. Personne ne me l’enlève. Comment ? Parce que le Christ ne perdit pas son âme en la remettant, car Celui qui tient et reçoit toutes les âmes dans sa main, on ne voit pas comment Il pourrait perdre la Sienne. Ecoute le Prophète qui dit : Mon âme est toujours dans tes mains. Je remets mon âme entre tes mains. Mais à quoi bon en dire davantage ? Elle court, elle se précipite, elle est présente la bête des profondeurs qui va accomplir et prédire le tout de la résurrection du Christ, bien plus, qui va concevoir et enfanter le mystère. Elle est présente la bête, elle est présente l’image horrible et cruelle de l’enfer, qui est rapportée comme avide d’avaler le prophète. Dans le prophète, elle sentit et dégusta la vigueur de l’Auteur, et la faim inassouvissable accourut pour dévorer. Mais frémissant au plus profond de son cœur, elle dispose et prépare tout pour la demeure de l’Hôte céleste. Celle qui avait été la cause de la rupture, deviendrait elle-même le moyen de transport inouï de la nécessaire navigation, conservant son passager, et le référant après trois jours aux cieux. Et serait donné aux Gentils ce qui serait retranché aux Juifs. Cherchant un signe, les Juifs ont entendu que le Seigneur a décrété de ne donner que ce signe, par lequel ils apprendraient que la gloire qu’ils espéraient trouver dans le Christ était accordée en totalité aux Gentils. Cette génération, dit-Il, est mauvaise. Elle cherche un signe. Il ne lui en sera pas donné d’autre que celui de Jonas. Parce que la perfidie judaïque s’agitant, le Christ a été plongé dans les profondeurs de l’enfer. Et dans une course de trois jours, Il parcourut tous les lieux cachés du tartare, et quand Il ressuscita, Il donna un indice et de la cruauté juive et de sa Majesté et de la destruction de la mort. C’est donc avec raison qu’au jour du jugement se lèveront les Ninivites et condamneront cette génération, car eux se son amendés à la prédication d’un seul prophète naufragé, étranger, inconnu. Eux, après tant de vertus, tant de miracles, et l’éclair foudroyant de la résurrection, i ne viennent pas à la foi, ne sont pas amenés à la pénitence. Ils ne croient pas le signe lui-même de la résurrection, mais cherchent à le discréditer. Leur or ferme les yeux des soldats et corrompt leurs cœurs, pour qu’ils taisent ce qu’ils savent et ce qu’ils ont vu, récompensant ainsi le mensonge pour gommer la vérité. Ils renvoient la responsabilité de leur acte pervers sur les disciples, en disant : Dites que ses disciples sont venus la nuit et l’ont volé. Tu te trompes, Juif, ce ne sont pas les disciples qui ont enlevé le corps, mais le Maître. Il a dérobé Lui-même son propre corps tout claquemuré qu’Il était. Mais je m’étonne que le Juif s’enquiert du Christ qu’Il a sauvagement placé entre deux bandits. Il se comporte mal, il conserve avec impiété, et s’enquiert avec plus d’iniquité encore. Juif, le Christ ne peut pas périr, mais toi tu t’es perdu avec ta scélératesse. Elle viendra, elle viendra en jugement la reine de Saba, et alors, Celui que l’on croyait fou, devenu juge, te condamnera. Car elle est venue de l’extrémité du monde pour entendre la sagesse de Salomon, et toi, le plus misérable des hommes, tu as tué la Sagesse qui venait à toi. Les Ninivites sont une figure des Gentils qui croiraient, la reine de Saba une image de l’Eglise aperçue de loin. Nous sommes heureux, mes frères, car ce qui a précédé dans le type, ce qui a été promis en figure et en image, nous le vénérons, le voyons et le possédons en réalité.
38ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Ce qu’est la grandeur de la philosophie chrétienne, ce qu’est la vertu de la milice chrétienne, le Seigneur nous l’enseigne aujourd’hui en disant : Si quelqu’un te frappe à la joue droite, présente-lui l’autre. Celui qui ne connaît pas les récompenses réservées à la patience trouve ce conseil impraticable. Est-ce que tu penses que des blessures peuvent faire remporter une médaille de bravoure à celui qui ne veut pas mériter la couronne par une gifle ? Peut-il recevoir la gloire de celui qui meurt au champ d’honneur celui qui accorde plus d’importance à un affront fait à lui-même qu’à l’honneur de Dieu ? Homme, est-ce que les enseignements reçus dans ton enfance étaient aussi puérils ? La paume ou le revers de la main est une arme qu’emploient les enfants, non les hommes faits. L’enfance chrétienne est nourrie de commandements légers, pour que l’adolescence évangélique accède avec toute sa vigueur aux commandements plus exigeants, et que, par les durs labeurs, les souffrances et la mort, elle se réjouisse d’obtenir ce que l’enfance ne pouvait pas acquérir en supportant de petites injustices. Pour se convaincre que ces préceptes ne sont pas exigeants, passons en revue la liste des commandements. Vous avez entendu qu’il avait été dit aux anciens : œil pour œil, dent pour dent. Mais moi je vous dis de ne pas répliquer. Si quelqu’un te frappe sur la joie droite, présente-lui aussi la gauche. Et si quelqu’un veut entrer en jugement avec toi, et s’il t’enlève ta robe, remets-lui aussi ton manteau, et celui qui te réquisitionnera pour marcher mille pas avec lui, vas-y, et marche deux fois plus loin. Vous avez entendu ce qui a été dit aux anciens. A quels anciens ? Pour sûr, aux Juifs, que la malice plus que la vétusté avait fait anciens, que la fureur de la vengeance avait rendus si cupides que pour un œil ils demandaient une tête, pour une dent une vie humaine. Voilà pourquoi la loi mettait des freins à l’alternative de la vengeance, pour que ceux qui étaient incapables de trouver de la saveur au pardon de la faute, goûtent la modération dans la vengeance; et que la demande de réparation soit proportionnelle au tort infligé par le délinquant. Mais à nous, les anciens rénovés par la grâce, pourquoi la bonté divine commande-t-elle cela ? Ecoutons-le : Moi je vous dis. A qui ? Pour sûr, aux chrétiens. Ne répliquez pas au mal. En parlant ainsi, Il ne veut pas que nous réprimions les vices avec les vices, mais que nous les surmontions par les vertus, et éteignions en elles la braise mal éteinte de la colère, qui, si elle parvenait à l’incendie généralisé de la folie furieuse, ne pourrait pas être apaisée sans que le sang soit versé. La colère est vaincue par la douceur, la folie furieuse par la mansuétude. La malice est touchée par la bonté, la cruauté se jette aux pieds de la miséricorde, l’impatience est punie par la patience, l’emportement s’avoue vaincu devant la gentillesse, l’humilité étend sur le sol l’orgueil.
Mes frères, celui donc qui veut vaincre les vices, qu’il se revête des armes de la religion, non de la fureur. Et bien que le sage païen puisse se faire une certaine idée des commandements chrétiens relatifs aux injures, cependant, parce qu’ils ne comprend pas qu’en eux se trouvent le sommet de la vertu de la bonté, le faîte de la piété, que c’est le propre d’une philosophie divine non humaine de ne pas rendre le mal pour le mal, mais de vaincre le mal par le bien, de bénir celui qui parle en mal de nous, de ne pas refuser à celui qui nous frappe la possibilité de frapper de nouveau, de remettre notre manteau à qui nous enlève notre tunique, et de faire des largesses à qui nous enlève notre butin. A celui qui nous réquisitionne pour une marche de mille pas, que notre servitude ajoute deux autres mille. Pour que la volonté vainque la nécessité, la piété l’impiété. Voilà en quoi consiste la vertu de celui qui subit la violence de la contrainte. Ces choses enseignent comment les injures entraînent le soldat du Christ à la vertu. Mais pour faire davantage comprendre de quel ordre relèvent ces préceptes, nous devons porter plus loin notre regard. Mes frères, là où la maladie des péchés, la peste des vices, la frénésie de l’impiété s’infiltrent dans les esprits humains, elles éteignent ce qui s’y trouve d’expérience, de bon sens et de raison : une fureur empoisonnée pousse les nations répandues sur toute la terre à fuir Dieu, à suivre les démons, à adorer les créatures, à mépriser le Créateur, à convoiter les vices, à avoir horreur des vertus, à traiter les hommes à coup de bâton, à les couvrir de plaies, à maltraiter les vivants jusqu’à les faire mourir. Les hommes ne pourront pas être assainis à moins qu’armés de toute la patience et de toute la piété du médecin céleste ils ne redeviennent florissants, en supportant les injures de ceux que tourmente la frénésie, en acceptant les malédictions, en supportant d’être flagellées, d’être criblés de plaies, jusqu’au moment où ils redéboucheront sur la sobriété des sentiments, la sincérité de l’esprit, et la santé spirituelle. Comme s’ils avaient tout d’un coup obtenu de chercher Dieu, de fuir les démons, de se rendre compte de ce qu’est la maladie, d’avoir le goût de ce qui est sain, de cultiver les vertus, d’avoir horreur d’infliger des blessures, de détester verser le sang, de rompre le pacte avec la mort, et d’aspirer à la vie.
Et si vous voulez que ce que nous avons dit se comprenne plus complètement, prenons l’exemple des médecins charnels. A chaque fois que l’incendie du choléra enflamme un pauvre homme, la fièvre fait divaguer le malade, trouble sa raison, l’esprit dépérit, la bestialité prend le dessus, l’humanité se retire, et, pour le dire en un mot, la fureur vit dans l’homme mourant. Le voilà qui grince des dents, met en pièces ses parents, déchire ceux qui sont près de lui, donne des coups de poignard, invective et blesse en paroles ceux qui le cajolent. Alors le médecin s’arme de patience, à la louange de la vertu, à la gloire de la science, pour porter sa réputation à son comble. Il fait vœu de tolérance, fait fi des injures, supporte les invectives, accepte de longues heures de travail. Ce ne sont pas de légères peines qu’il tolère pour libérer de la fièvre celui qui souffre. Il le frotte avec de l’huile, ne ménage pas ses efforts, lui donne la saignée, certain que le malade quand il recouvrera la santé récompensera ses soins par une récompense honorable. Je demande, quelle plus grande frénésie, quelle plus grande folie furieuse y a-t-il que de frapper, par démence, la joue d’un saint homme, de heurter la face d’un frère débonnaire, de percuter, par la triste envie, la gentillesse du visage d’un frère sans malice, de dépouiller un homme du seul vêtement qui le couvre ? Et pour ce vilain butin, ne rien laisser à l’homme, à la nature, à la pudeur. Quelle plus grand frénésie y a t-t-il que de réquisitionner un homme déjà débordé de travail, et trouver sa consolation dans la peine d’autrui? Donc, mes frères, quand quelqu’un se porte à de tels excès, nous savons qu’il est atteint du délire de la fièvre. Obéissons donc au Christ et les morsures des frères en délire, les coups et les fardeaux supportons-les avec toute la vertu de la piété, pour libérer nos frères du châtiment, et pour obtenir la récompense que mérite une patience inlassable. Que le serviteur ne dédaigne pas de recevoir de ses compagnons en servitude ce que le Seigneur a daigné accepter de la part de ses esclaves et pour ses esclaves. Il n’a pas soustrait sa face aux soufflets. A celui qui Lui enlevait sa tunique et son manteau, Il a remis aussi son corps. Avec reconnaissance et en toute liberté, Il a suivi jusqu’à la mort celui qui l’avait réquisitionné pour un dur travail. Donc, frères, si le Seigneur a jugé qu’il est honorable et digne de souffrir, comment l’esclave pourrait-il estimer cela indigne de lui ? Nous nous trompons, nous nous trompons, mes frères. Celui qui ne fait pas ce que le Seigneur a ordonné attend en vain ce que le Seigneur a promis.
39ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Les choses divines se suffisent toujours à elles-mêmes. Cette vérité est souvent illustrée par des exemples humains, parce que la Providence céleste ne se demande pas ce qu’elle doit dire mais ce que l’auditeur peut saisir. Ainsi, à sa source, un canal d’eau naturel se fraie un passage, et serpente petit à petit sous la forme d’étroits ruisseaux, jusqu’à ce que, par un juste retours des choses, il se dilate en une grande rivière et s’écoule avec fracas.. Et pour vous parler de nous, à sa naissance, la nature prépare aussitôt au bébé une décoction propre à son âge, puis elle échange la nourriture pour du breuvage, et à l’étonnement de la gorge et à la stupeur des canaux internes, une longue période d’allaitement prépare le bébé à l’ ingestion d’une nourriture plus solide. C’est ainsi que le Seigneur nous rend capables de comprendre les choses divines par des exemples tirés de la vie de tous les jours, comme le font voir ces paroles : Qui de vous ayant un ami qui vient le voir au milieu de la nuit et lui dit : Mon ami, prête-moi trois pains, parce qu’un de mes amis est venu me voir et je n’ai rien à lui offrir, et lui, répondant de l’intérieur : Ne me dérange pas, car la porte est déjà barrée, et mes enfants et moi nous sommes déjà au lit. Comment pourrais-je me lever pour te donner quoi que ce soit ? Et bien moi je vous le dis, s’il ne se lève pas par amitié, il le fera à cause du sans gêne de son ami, et il lui donnera tout ce qui lui est nécessaire. O comme Il veut donner Celui qui accepte de se lever ainsi quand on l’importune ! O comme il montre qu’il se sent obligé de donner ce qu’il peut donner ! O comme Il est impatient d’accourir à celui qui frappe celui qui a placé près de la porte le lit de sa retraite ! O comme Il ne veut rien refuser Celui qui nous montre comment lui extorquer quelque chose contre sa volonté ! O comme ce n’était pas seulement près de la porte qu’était le Seigneur, puisqu’Il est la porte ! Je suis, dit-Il, la porte. Pendant que dorment mes serviteurs, Je suis le premier et le seul à entendre les besoins de celui qui frappe. O comme Il est pieux, comme Il est miséricordieux Celui qui explique et démontre par des exemples ce qu’Il enseigne par ses commandements.
Quand tu fais l’aumône, ne va pas le trompeter. Et encore : Que ta gauche ne sache pas ce que fait ta droite ! Qui de vous a un ami qui vient le voir au milieu de la nuit. C’est peu de chose que la nuit couvre d’un voile celui qui exerce la miséricorde, que le sans-gêne du demandeur cache la générosité du donneur, si l’on passe sous silence le rôle que joue le sommeil pour mettre un comble à la tentative de voiler la charité. Dans cet acte humanitaire, celui qui demande et celui qui dort subissent des nécessités de même nature : l’hôte force l’un à demander et le sommeil force l’autre à donner. De sorte que ce n’est pas l’amitié qui promet de donner à cette heure tardive, mais le sommeil. Il aurait préféré le sommeil qu’il lui soit permis de dormir plutôt que de se complaire à donner à qui demande. Que dire d’autre ? Voici que à celui qui a frappé, le sommeil a été d’un plus grand secours que le cœur. Il ne doit pas être excusé de paresse celui qui ouvre en insistant sur l’heure de la demande, en disant : Qui parmi vous a un ami qui va le voir au milieu se la nuit. Non à la première ou à la deuxième ou à la troisième heure de la nuit, quand un engourdissement délectable, doux aux membres fatigués par le labeur du jour, se communique à tout le corps qui est en train de sombrer dans un profond sommeil, car le réveiller à ce moment-là serait une impolitesse majeure impardonnable. Mais il y a le temps que le jugement du veilleur de nuit indique comme étant celui du zèle. Voilà le temps, que, pressée par les travaux passés et futurs, une âme ardente consacre aux choses divines, et non au repos du corps. Mais avant de terminer les travaux du jour qui vient de se dérouler, elle ébauche et anticipe ceux du lendemain. Voilà l’heure très efficace pour la demande. Le prophète sachant cela, affirme que le temps de sa supplication est arrivé : Au milieu de la nuit, je me lèverai pour me confier à toi. A cette heure, l’Epoux céleste accourt toujours vers ceux qui veillent, Celui dont a dit : Au milieu de la nuit, il y eut une grande clameur : voici que l’Epoux arrive. Il n’a pas pu ne pas demander tout ce qu’il voulait celui qui pour recevoir un hôte, pour le nourrir, s’est interdit tout repos. Et comment à quelqu’un qui demande ainsi, qui frappe ainsi ne répondrait pas celui qui reconnaît avoir été reçu comme hôte, quand Il dit : J’ai été un hôte, et tu m’as reçu. J’estime que c’est celui qui frappe qui a dit cela, ou peut-être que la phrase admet un autre sens : j’ai fait ce que tu as ordonné, rends ce que tu as promis; je t’ai cru quand tu as dit : ne vous souciez pas du lendemain. D’où : il ne m’est rien resté à mette sur la table pour recevoir l’hôte d’hier. Si cela t’embête que je n’en n’aie pas, c’est plus emmerdant pour moi de ne pas en avoir. Et cependant, je n’ai pas pu me refuser à lui car je me suis efforcé de t’obéir. Ici l’embarras de celui qui ordonne est plus grand que la honte de celui qui n’a rien. L’hôte est dans la maison et tu dors, bien plus, tu dors toi qui ne dors pas. Moi j’ai accueilli un hôte. Si tu ne donnes pas de pain, c’est à l’hôte que tu auras refusé du pain. Ce prêteur évangélique a donc méritoirement avancé généreusement autant de pains qu’il a paru nécessaire à celui qui frappait et demandait. Que font ceux qui ne se placent pas dans un lit mais dans un sépulcre ? Qui ne se livrent pas au sommeil mais à la mort ? Ceux que le coq ne réveille pas, que l’étoile du matin n’arrache pas de leur sommeil, que le soleil ne rappelle pas, ne ramène pas à la lumière ? Ceux-ci ont perdu le temps de la supplication, la récompense humaine, et même les œuvres du jour.
Nous nous plaignons, mes frères, quand nous nous tenons debout un peu longtemps devant le Seigneur de ne pas voir avec nous nos fils. C’est au milieu de la nuit qu’a frappé celui dans la maison duquel un hôte était venu. Je demande : toi, pourquoi ne veilles-tu pas un certain temps, toi qui as un hôte dans ta maison ? Accorde-lui gracieusement ce que refuse ta paresse, de bon gré ce que es obligé de faire, toi qui aimes mieux le sommeil que toi-même .
Pour pouvoir veiller pour la vie au lieu de dormir pour la mort, écoute ce qui suit : Et moi je vous dis : demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et on vous ouvrira. Tous ceux qui demandent reçoivent, tous ceux qui cherchent trouvent, et on ouvre à ceux qui frappent. Tu dis : j’en conviens. Mais savoir quoi demander, comment frapper c’est un secret céleste. Comment? En répétant tes demandes, en attendant la décision du bienfaiteur, en supportant très patiemment le retard du donateur. Parce que quiconque s’indigne de ne pas avoir été exaucé après une première demande n’est pas quelqu’un qui demande en suppliant, mais quelqu’un dont c’est l’office d’exiger de façon autoritaire l’exécution de ce qu’il ordonne. Ecoute le Prophète qui dit : Attends le Seigneur, agis courageusement, et ton cœur reprendra confiance. Et s’il se trouble de nouveau dans le futur, mets patiemment ton espoir dans le Seigneur. Tu veux savoir ce que tu dois demander ? Les richesses sont dans le sein du pauvre, et le royaume des cieux est à l’intérieur de toi. Le Seigneur a dit : Le royaume des cieux est à l’intérieur de vous. Qui est donc l’ami qui dort, et qui est l’ami qui arrive de voyage, et qui sont les enfants qui dorment, et qui est celui qui frappe, et pourquoi demande-t-il un nombre précis de pains, trois seulement? Quand je demanderai, je chercherai, je frapperai, et que sans dormir de la nuit je mériterai dans mon angoisse de recevoir, je ne vous renierai pas, vous, les amis de mon Seigneur. Mais vous me dites : voici que l’ami de ton Seigneur vient à toi. Lui, Il a l’habitude de donner plutôt que de recevoir. Le pasteur avide au viatique plantureux a donc épuise sa besace pour qu’il goûte aux vils mets de notre pauvreté ? Et Il n’ pas supporté que je demande ailleurs l’hospitalité par une nuit de tempête, lui qui est très riche. Il n’y a rien d’étonnant là, mes frères. Le riche veut toujours donner au pauvre quant il est sur son déclin. Il demeure toujours à la porte de l’ami de l’évangile. Dans le lit où il dort avec ses enfants, il persiste à être un bienfaiteur évangélique, celui dans l e cœur duquel le Père, le Fils et le Saint Esprit font et établissent leur demeure pour toujours. Que dire d’autre ? Il est Père. Je crois que c’est par Lui que je demande, en Lui que je cherche, et par Lui que je frappe. Je ne vous ai donc pas promis imprudemment qu’il vous donnerait.
40ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Quand l’époque annuelle de la brise printanière commence à tout disposer pour la mise à bas des brebis, quand elle entreprend de disperser en grand nombre par les champs, les prés et les chemins les graines nécessaires à la fécondité du troupeau, le bon pasteur plante là son travail ordinaire, et courant anxieusement ici et là, en fredonnant des chants nouveaux, il recueille et rassemble les agnelets nouveaux nés, puis, tout heureux, il les place autour de son cou, sur ses épaules, dans ses bras, pour les transporter, et les ramener tous sains et saufs, pour les conduire en sécurité dans un bercail. Ainsi, nous, frères, quand au printemps souriant du carême, nous voyons le troupeau ecclésiastique produire des enfants en abondance, nous mettons de côté nos chants profanes et les propos de table, et, anxieusement, par un dur labeur, nous nous consacrons totalement à ramasser et à mettre en lieu sûr tous les soins à apporter à la génération céleste. Mais parce que nous voyons que tous les agneaux ont déjà rejoint le troupeau, dans notre joie, nous entonnons de nouveaux chants divins, et présentons un grand nombre de veaux à l’action de grâces de la nourriture du Seigneur. Pour que ceux que nous avons connus comme compagnons de travail nous puissions les voir participer à nos joies. Et parce que notre introduction au bon Pasteur n’a pour but que de présenter Celui qui seul est bon, seul est pasteur, seul est Pasteur de pasteurs, tout le propos de notre sermon et de notre exposé portera sur Lui.
Le bon pasteur, est-il dit, dépose sa vie pour ses brebis. La puissance de l’amour décuple les énergies, parce que pour l’amour vrai, rien n’est dur, rien n’est amer, rien n’est pénible, rien n’est mortel. Quel tranchant de l’épée, quelles blessures, quelle souffrance, quelles morts parviennent à nous séparer de l’amour parfait ? L’amour est une cuirasse impénétrable qui fait rebondir les javelots et fait tomber les glaives en les secouant. L’amour se rit des dangers et se moque de la mort. Quand l’amour existe, il triomphe de tout. Mais demandons-nous si la mort de ce Pasteur est une chose avantageuse pour les brebis, puisqu’elle disperse les brebis, livre le troupeau sans défense aux loups, abandonne le troupeau chéri aux morsures des bêtes féroces, livre les brebis au pillage, les expose à la mort, comme la mort du Pasteur par excellence, le Christ, l’a démontré. Car Il a déposé son âme pour ses brebis, et Il a permis à la fureur judaïque de Le tuer. Ses brebis parmi les Gentils sont pillées par les incursions des barbares. Elles sont torturées dans les prisons, elles s’enferment dans des cavernes de voleurs. Elles sont lacérées sans arrêt par les persécuteurs comme par des loups enragés; elles sont mordues par les hérétiques, comme par des chiens à la dent empoisonnée. De cela, le chœur des apôtres donne une preuve sans réplique. Le proclame également le sang des martyrs répandu sur toute la terre. Les membres des chrétiens donnés à dévorer aux bêtes fauves, consumés par le feu, jetés à la mer le démontrent clairement. La vie du Pasteur aurait pu empêcher tout ce que Sa mort a apporté. Donc le Pasteur te prouve l’amour par la mort, car comme Il voyait qu’approchait la sélection des brebis, comme Il ne pouvait défendre le troupeau, Il préféra mourir avant de le voir perdu à tout jamais. Mais comment nous exprimer ? Car la Vie n’aurait pas pu mourir à moins de le vouloir. Qui aurait bien pu enlever l’âme à Celui qui a donné l’âme, s’Il ne l’avait pas voulu, selon son propre témoignage : J’ai le pouvoir de déposer mon âme, et j’ai le pouvoir de la reprendre. Personne ne me l’enlève. Il a donc réellement voulu mourir : Celui qui ne pouvait pas mourir permit qu’on Le tue. Demandons-nous donc quelle est la puissance de l’amour, quelle est la raison de cet amour, quelle est la cause de cette mort, quelle est l’utilité de cette passion. Et de toute évidence, la puissance certaine, la vraie raison, la cause du drame est l’utilité escomptée d’un tel sang, car la mort de ce seul Pasteur a dégagé une vertu singulière. Le pasteur est accouru à la mort préparée pour les brebis, pour que, dressant un nouveau traquenard, Il attrape l’auteur de la mort, le diable, en se faisant attraper par lui, le vainque en étant vaincu par lui. le terrasse en Se faisant tuer par lui, et ouvre le chemin de la victoire sur la mort en mourant pour les brebis. Car le démon, en se dirigeant vers l’homme, s’est précipité sur Dieu. Pendant qu’il charge sur le coupable, il tombe sur le Juge. Il rencontre le supplice en infligeant la peine. Il reçoit la condamnation en la donnant. Et vivante, la mort meurt de la nourriture des vivants en dévorant la vie. En absorbant les coupables, elle est absorbée, en déglutissant l’Auteur de l’innocence. Et la mort elle-même enfante, qui avait perdu tout le genre humain en voulant détruire le salut de tous. De cette façon, le Pasteur a précédé ses brebis, Il ne s’est pas éloigné d’elles. Il ne les a pas données non plus aux loups, mais Il leur a livré les loups, en donnant aux siens de choisir les loups comme prédateurs, pour qu’après avoir été tués par eux ils vivent, pour qu’ils ressuscitent après avoir été transpercés, pour que, teints de leur sang, ils brillent d’un éclat rouge écarlate, et que leur vêtement de laine scintille comme de la neige . C’est ainsi que le bon Pasteur a déposé sa vie pour ses brebis : Il ne les a pas perdues. Il a logé les brebis, Il ne les a pas abandonnées. Il ne les a pas laissé périr, mais les a invitées, elles que par des champs mortels, par un chemin de mort, Il a appelées et conduites aux pâturages vivifiants. Mais dira quelqu’un : Quand ces choses auront-elles lieu ? Voici qu’entretemps les brebis, i.e., les apôtres, les prophètes, les martyrs et les confesseurs gisent dans les tombeaux. Les condamnés à mort sont éparpillés sur toute la surface de la terre, recouverts de sang, claustrés dans les sépulcres. Mais qui doute qu’ils ressusciteront et vivront, que règneront les martyrs assassinés, quand le Christ est ressuscité pour eux, est mort et règne après avoir été tué ? Ecoute la voix de ce Pasteur : Mes brebis connaissent ma voix et me suivent. Il est nécessaire que celles qui L’ont suivi jusqu’à la mort, Le suivent jusqu’à la vie; que celles qui L’ont accompagné dans l’ignominie, L’accompagnent dans les honneurs, et soient participantes de la gloire celles qui participèrent à sa passion. Là où je serai, dit-Il, seront mes ministres. Où ? Au plus haut des cieux, là où le Christ est assis à la droite de Dieu. Homme que ta foi ne se trouble pas, que la longueur de l’attende ne te lasse pas! Car il y a une chose qui est certaine pour toi, qui est conservée en Lui-même pour toi par l’Auteur des êtres: Vous êtes morts, dit-Il, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. Quand apparaîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi vous apparaitrez en gloire avec Lui. Tout en travaillant, souviens-toi que ce que tu n’a pas vu dans la semence tu le verras dans la moisson, et que celui qui a versé des larmes sur le sillon jubilera à la vue des fruits.