41ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Nous lisons que la plupart de ceux qui ont remporté des guerres contre d’autres nations n’ont pas pu remporter le combat contre la chair ; et nous avons entendu dire qu’ils ont présenté leurs poitrines aux plaisirs ceux qui n’ont pas présenté leurs dos aux ennemis. Hélas ! Les vainqueurs des peuples ont été captifs de leurs vices; les maîtres des nations ont servi de la servitude honteuse des vices. Ils se sont tenus debout au milieu des glaives dégainés, mais se sont écroulés devant les moeurs efféminées. Ils furent la terreur des royaumes, mais ils sont le jouet des péchés. Ils ont broyé les armées adverses à jeun, et avec leur ivresse, ils ont mis en pièces les camps des vertus. Ils se sont étendus par terre après avoir versé le vin, ceux qui ne sont pas tombés sur le sol après avoir versé leur sang. D’où est-ce que ça vient ? D’où ? Parce que cela n’est pas le produit de la raison, mais de la maladie; non de la vie mais de la fièvre; de la frénésie non de la nature. Car, à chaque fois qu’un excès de nourriture affecte les parties vitales, l’estomac est affaibli, les humeurs sont viciées, la jaunisse éclate, et enfin, l’incendie de la fièvre fait des ravages. A chaque fois, le malade perd l’esprit, délire. Il désire l’impossible, il défend le pour et le contre en même temps, il rejette ce qui pourrait lui procurer le salut, jette son dévolu sur ce qui lui est nuisible, et repousse les remèdes.
Alors les médecins s’efforcent de lui venir en aide par le remède de l’abstinence, pour que l’abstinence guérisse ce que la gloutonnerie avait gâté. Et si pour une cure temporelle, les malades obéissent aux médecins, maintiennent la modération bien que péniblement, pourquoi donc pour le salut éternel est-il difficile d’obéir aux Christ qui nous prescrit des jeûnes modérés, de gouverner notre corps avec mesure, de guider notre esprit en nous contentant de peu, de freiner les sens par la sobriété ? Comme les nuages de la terre assombrissent le ciel, les orgies obscurcissent également les âmes. Comme les tornades apportent la confusion dans un pays, ainsi les estomacs surchargés troublent la santé. L’ébriété noie le corps comme les vagues engloutissent un navire. Elle fait descendre l’homme dans les bas fonds, enlève tout profit à la vie, fait subir le naufrage de la mort. C’est donc une fièvre, que le bienheureux Apôtre déplore haleter dans les viscères humains en ces mots : Je sais que le bien n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans ma chair. Si ce n’est pas le bien, c’est donc le mal.
Quel mal ? La fragilité, certainement, qui s’insinue dans la chair, débouche dans les veines, pénètre dans les os, se cache dans la moelle, bouille dans le sang, et déclenche la frénésie des vices. La fragilité est une fièvre de la nature, la mère des maladies, celle qui engendre les passions. C’est la fragilité qui nous impose ce genre de nécessité. Et où est la nécessité, là n’est pas la volonté. Où la captivité provient de la condition, nul n’est responsable de la perte de sa liberté. La fragilité est ce par quoi l’homme avance non où la volonté invite, mais où la nécessité le conduit. Ecoute l’Apôtre qui dit : Je ne fais pas ce que je veux. La fragilité en préparant à l’homme ce qui est nécessaire le fait parvenir aux choses non nécessaires. Quand elle prépare la nourriture, elle le conduit à l’indigestion. Quand elle lui sert du vin, elle le persuade de s’enivrer. Elle lui présente le sommeil pour l’amener à l’inertie. Elle soigne les maux d’estomac en compromettant la cure de la santé. Elle donne tout à la chair et ne laisse rien à l’âme. Elle fait du corps un cortège de toutes les passions. Elle fait que l’homme meure à lui-même et vive pour les vices. Si donc un tel homme se sent malade, qu’il s’abandonne au Médecin céleste, qu’il acquiesce fidèlement à Ses recommandations, qu’il mange sobrement, qu’il trempe son vin dans l’eau, pour pouvoir surmonter la langueur de la fragilité, fuir la flamme des passions, éviter la fièvre et la frénésie des vices.
L’abstinence est la première médecine de l’homme. Mais pour le succès total de la cure, elle a besoin des dépenses commandées par la miséricorde. L’abstinence éteint la fièvre, mais les membres calcinés par l’incendie de la fièvre ne peuvent retourner à l’intégralité de la santé à moins d’être enduits d’un onguent abondant, à moins qu’on leur applique des baumes odorants, à moins d’être aidés par l’absorption de remèdes. Ainsi bien que le jeûne exclue les morts des vices et repousse au loin les causes des crimes, il n’apporte pas le salut complet aux esprits sans l’onguent de la miséricorde, sans le ruisseau de la pitié, sans les aumônes abondantes. Le jeûne guérit les plaies des pécheurs, mais, sans la miséricorde, il ne fait pas disparaître les cicatrices des plaies. < Ecoute le Seigneur qui dit : Faites l’aumône, et voici que tout est pur pour vous. Par une culture singulière, le jeûne arrache les vices, éradique les crimes, et prépare de bons fruits pour les champs du corps et de l’âme. Mais pas sans avoir posé les fondements de la miséricorde, elle qui est ce qui stimule et vivifie le jeûne. Le jeûne est l’hostie de la sainteté, le sacrifice que demande la chasteté, mais sans l’encens de la miséricorde, il ne peut pas monter en présence de Dieu en odeur de suavité. Ce que l’âme est corps, la miséricorde l’est au jeûne. Quand le jeûne vit de la miséricorde, il vivifie alors le jeûneur. Le jeûne est le navire des vertus, il rapporte des profits à la vie, il transporte les richesses de la vie. Mais il s’engage dans la haute mer de la chair, fend les flots des vices, passe à travers les écueils des crimes, longe les littoraux des passions. A moins d’entrer le plus rapidement possible dans le port de la pitié, il ne peut pas pratiquer les vertus, il ne peut pas avoir les vertus comme profit. Celui qui sait se tenir debout dans le terrain glissant de la vie, celui qui comprend que la route de la chair se traverse en trébuchant, celui qui se sent subjugué par les incartades commandées par l’ignorance et par les chutes dues à la négligence, qu’il maintienne le jeûne sans abandonner la miséricorde. Le jeûne nous ouvre le ciel, le jeûne nous donne accès à Dieu, mais à moins que plaide en notre faveur la miséricorde, nous ne serons pas surs du pardon, nous qui ne pourrons pas faire la preuve de notre innocence, comme le dit le Seigneur : Le jugement sera sans miséricorde pour celui qui n’a pas eu de miséricorde. Le jour est agréable, mais il l’est davantage s’il est serein. Notre jeûne sera plus glorieux si la splendeur de la miséricorde donne des jours sereins au Carême. Le Seigneur proclame à haute voix : Je veux la miséricorde. Homme donne à Dieu ce qu’Il veut, si tu veux qu’Il te donne ce que tu veux. Je veux la miséricorde. C’est la voix de Dieu. Dieu nous demande la miséricorde, et si nous la Lui donnons, que dira-t-Il ? Ce que nous lisons aujourd’hui : J’avais faim et tu m’as donné à manger, soif et tu m’as donné à boire. Et puis quoi ? Venez les bénis de mon Père, prenez possession du royaume qui vous a été préparé depuis le début du monde. Celui qui donne un pain à un affamé se donnera à lui-même le règne. Il se refusera à lui-même la fontaine de vie celui qui refusera un verre d’eau à un assoiffé. C’est avec l’amour du pauvre que Dieu vend son royaume, et pour que tout homme puisse l’acheter, Il en a fixé le prix à une tranche de pain. C’est parce qu’Il veut avoir tous les êtres qu’Il demande comme prix ce que l’homme a conscience d’avoir. Dieu vend son royaume pour le montant d’une tranche de pain. Qui pourra excuser le non acheteur qu’un si bas prix de vente accuse ? Que notre repas soit la table du pauvre, pour que la table du Christ soit transformée en notre repas, selon la promesse formelle du Christ, en ces termes : Ils mangeront à ma table dans mon royaume. Frères, que les délices des pauvres soient nos jeûnes, pour que notre jeûne temporel puisse être transformé pour nous en délices éternelles. Homme, en donnant au pauvre, tu te donnes à toi-même, parce que ce que tu ne donneras pas à un pauvre, un autre l’aura. Il ne te restera que ce que tu auras donné aux pauvres.
42ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Dans le sermon précédent, mes frères, en dépit de nos efforts, nous n’avons fait qu’effleurer les bienfaits du jeûne, et c’est dans la conclusion seulement, que nous avons indiqué que la prière est apparentée au jeûne . Mais parce que le jeûne est insuffisant sans la miséricorde, et que le jeûne jeûne sans la piété, parce que sans la miséricorde l’oraison est débile, et que l’oraison sans la bienfaisance est infirme, fortifions notre jeûne par une prestation de miséricorde, sublimons notre oraison en nous mettant à l’écoute de la misère, accordons au jeûne le patronage de la miséricorde, parce que la faim est le jeûne de l’avarice sans miséricorde, la peine de la cupidité. Et un jeûne sans piété, c’est une punition, non une dévotion ; ce n’est pas jeûner pour Dieu mais pour le monde; c’est s’émacier par l’abstinence, et s’enfler de l’hydropisie de la cupidité; c’est décharger le ventre du poids des aliments, et alourdir l’esprit par le poids de l’argent. Il agit en homme du monde celui qui ne sait ni proroger ni annuler une dette. L’avarice est la gardienne de ce qui appartient à autrui, non la maîtresse de ses propres biens. Parce qu’elle prépare pour un autre ce qu’elle se refuse à soi-même; et le miséricordieux prélève de l’argent pour celui que l’avare a opprimé.
Celui qui jeûne sans miséricorde est un jardin labouré non ensemencé. Le champ qui n’est que labouré est privé de semences, dépourvu de graines. S’il est vrai qu’il échappe à tout reproche de négligence ou de laisser-aller, sans semence il demeure stérile, le labourage par lui-même ne produisant pas de fruit. Le labour exige un travail pénible mais ne peut pas faire lever le forment. C’est ainsi que cultive le jeûne : il purge les sens, purifie le cœur, déracine les vices, éradique les crimes; il cultive l’esprit, embellit le corps. Mais sans la miséricorde, il ne parvient pas au fruit de la vie, il ne se rend pas à la récompense du salut. Ce qu’un palais est sans le roi, voilà ce qu’est le jeûne sans la libéralité. Dans le palais royal l’or étincelle, le marbre brille, les peintures resplendissent, les appartements sont spacieux, les dômes sont majestueux, les plantes vertes réjouissent l’œil, le silence est imposant. Mais sans le roi le palais n’est pas honoré, la gloire lui manque, c’est une coquille vide, c’est un désert enfermé entre quatre murs, c’est une horrible solitude. Il en va ainsi du jeûne. Il brille d’innocence, irradie la chasteté, illumine par les actes, a des mœurs enchanteresses comme un tableau de grand-maître, embaume avec l’encens, est magnifié comme ornement de la sainteté. Mais sans la miséricorde, il n’a pas de gloire, manque de récompense, n’obtient pas la palme, perd la confiance dans la supplication, ne reçoit pas le mérite de la demande, au témoignage de l’Ecriture qui dit : S’il bouche ses oreilles pour ne pas entendre l’infirme, quand lui-même criera, il n’y a aura personne pour l’écouter. Celui qui ne donne pas à autrui la miséricorde se l’enlève à lui-même. La miséricorde sera à celui qui distribue aux pauvres. Il a distribué, il a donné aux pauvres : sa justice demeure pour les siècles des siècles. Celui qui sème la miséricorde chez le pauvre récolte chez lui.. Ceux qui sèment dans les larmes récoltent dans la joie. Les larmes du pauvre irriguent le jeûne bien plus que la pluie ne pénètre dans la terre. Homme, jette les semences de ton jeûne dans les larmes des pauvres, parce que les vertus du jeûne s’assèchent, les moissons des jeûneurs flétrissent, qui n’ont pas été arrosées par les larmes des pauvres. Les pluies du ciel s’écoulent dans la terre, les larmes du pauvre imprègnent le ciel. Le ciel a donc soif et attend de la lamentation du pauvre sa part de rosée, parce que la miséricorde laboure les champs du ciel et la piété conduit les sillions jusqu’au ciel. C’est là que sème la miséricorde. Car tout ce que la main du pauvre a reçu, c’est ici qu’elle en fait la moisson. C’est ici que recueille le froment celui qui a confié sa semence au pauvre pour qu’elle y soit mise en terre . Heureux celui dont les greniers éternels de la vie perpétuelle sont préparés pour recevoir ce qu’il a semé . L’Apôtre avait ceci à prescrire au semeur : Voilà ce que je dis : celui qui sème parcimonieusement récoltera parcimonieusement. Et celui dont la semence est bénie sera béni dans sa récolte. Que chacun agisse selon le mouvement de son cœur : non pas poussé par la tristesse ou par la nécessité. Car Dieu aime celui qui donne avec joie. Les œuvres de Dieu sont grandes, mais la grandeur de la miséricorde l’emporte en munificence. Les œuvres du Seigneur sont grandes. Et il ajoute ailleurs : Les miséricordes de Dieu sont sur toutes ses œuvres. La miséricorde, frères, emplit le ciel, couvre la terre. Seigneur, est-il dit, dans le ciel est ta miséricorde. Et le même dit la même chose : La terre est pleine de la miséricorde du Seigneur. Et en vérité, mes frères, Dieu aurait perdu tout ce qu’Il avait fait si la miséricorde n’était pas intervenue. La faute et la punition avaient enlevé tout ce qui était venu dans ce monde. Car la fragilité tendait toujours vers la chute, et le verdict du juge contraignait à punir. C’est ainsi que des villes ont été consumées par un incendie divin. C’est ainsi qu’un peuple tiré de l’Egypte était caché dans le désert. C’est ainsi que la terre avait engouffré le peuple. Et pour ne pas citer des exemples à n’en plus finir, c’est ainsi que le peuple romain a vengé le sang du Christ en détruisant la Judée. C’est la miséricorde Christ, la grande, la large, la seule qui en un jour a différé tout jugement, qui a obtenu une trêve pour donner à l’homme tout le temps voulu pour faire pénitence, pour que ce que l’enfance avait concédé aux vices, l’adolescence l’en délivre, la jeunesse le mette aux fers, ou la vieillesse l’amende. Et que l’homme se repende tu péché quand il comprend qu’il ne peut plus pécher, et qu’il abandonne au moins le crime quand le crime l’aura abandonné. Qu’il fasse de nécessité vertu, qu’il meure dans l’innocence celui qui a toujours vécu dans le crime. D’où vient que le Prophète accourt de tout son être vers la miséricorde, parce qu’il n’avait pas confiance en sa justice. Aie pitié de moi, Seigneur, dit-il, selon ta grande miséricorde. Et pourquoi grande ? Parce que ta miséricorde est grande envers moi. Tu as retiré mon âme des profondeurs de l’enfer. Et si Dieu rend par la miséricorde ce qui avait été perdu par le jugement, homme, comment pensais-tu tenir, comment pensais-tu résister sans la miséricorde ? Il a donc été démontré que non seulement le jeûne mais que toutes les vertus sont dénudées sans la miséricorde. L’humanité en feu, en la personne d’Abraham, s’est acquittée à la perfection de son obligation de donner l’hospitalité pour Dieu sans rien lésiner, car en accueillant deux voyageurs à sa table terrestre avec Dieu, elle invitait à la table céleste les peuples d’Orient et d’Occident. Ils viendront, est-il dit, de l’Orient etde l’Occident, et siègeront avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume de Dieu. Pace que l’hospitalité a reçu des anges, elle a prévenu le jugement. C’est ainsi qu’elle a vaincu la géhenne dans la chair. Le feu divin ne peut pas brûler le miséricordieux. Il fait donc l’aumône celui qui ne veut pas redouter l’incendie de la géhenne. Jésus, à son arrivée, fera porter son enquête sur la miséricorde avant de se prononcer sur la culpabilité d’un acte. Quand il s’assiéra sur son trône de gloire, il dira : J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger. Il n’a pas dit : vous avez tué vous avez volé, mais J’avais faim, Moi, et vous ne m’avez pas donné à manger. On ne cherchera pas à prouver le crime de celui dont la miséricorde aura été démontrée. Pourquoi ? Parce que : faites l’aumône et tout est pur pour vous. Celui que le juge loue pour sa générosité ne sera pas condamné à des châtiments. Celui qui admet un manque de libéralité exige d’être jugé en toute rigueur. J’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger. Dieu mange dans le ciel le pain que le pauvre a reçu sur la terre. Toutes les fois que vous avez fait cela à un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait. Donne donc du pain, donne de l’eau, donne un vêtement, donne un toit, si tu veux avoir Dieu comme débiteur non comme juge. Rien ne nous nuira sur la terre si au ciel la miséricorde est notre avocate.
43ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Il faut parler au peuple dans le langage du peuple ; l’unanimité s’obtient par un discours à la portée de tous; les choses qui sont nécessaires à tous doivent être dites à la manière de tous; la langue maternelle est chère aux simples, et sonne avec douceur aux oreilles des savants; celui qui enseigne dit des choses profitables à tous. Que les experts pardonnent, aujourd’hui, à la parole inexperte.
Il y a trois choses, mes frères, qui consolident la foi, stabilisent la dévotion et maintiennent la vertu : la prière, le jeûne et la miséricorde. La prière frappe à la porte, le jeûne demande et la miséricorde reçoit. La prière, la miséricorde et le jeûne sont tous trois une seule et même chose qui se donnent mutuellement la vie. Car si le jeûne est l’âme de la prière, la miséricorde est la vie du jeûne. Personne ne coupe les liens qui les unit : ils ne peuvent pas être séparés. Quelqu’un qui ne possède qu’un des trois ou qui ne les possède pas tous les trois ensemble, n’a rien du tout. Donc, que celui qui prie jeûne, que celui qui jeûne fasse l’aumône. Celui qui espère qu’on écoutera ce qu’il demande, qu’il écoute d’abord celui qui demande. Il ouvre l’oreille de Dieu celui qui ne ferme pas son oreille à la supplication. Que celui qui jeûne comprenne en quoi consiste le jeûne. Celui qui veut comprendre Dieu qu’il comprenne le pauvre. Qu’il soit miséricordieux celui qui veut qu’on le traite avec miséricorde. Celui qui implore la pitié doit commencer par l’exercer. Si quelqu’un veut qu’on lui témoigne de l’affection, qu’il en témoigne à autrui. C’est à toi à fixer la mesure de la miséricorde qu’on exercera envers toi : de quelle façon, en quelle abondance, à quel rythme tu veux qu’on soit miséricordieux envers toi. Plus tu seras prompt à venir en aide aux autres, plus on sera prompt à te venir en aide.
Que l’oraison, donc, le jeûne et la miséricorde soient pour nous un seul et même protecteur auprès de Dieu, un seul et même avocat, une seule et même supplication à trois faces. Ce sont eux mes frères, qui pénètrent dans la citadelle du ciel, qui bousculent le verdict du Dieu juge avant qu’il soit formulé, qui plaident devant le tribunal de Dieu les causes du genre humain, qui demandent l’indulgence pour les injustes, qui méritent le pardon pour les coupables. Celui qui ne reçoit pas l’assistance de ces choses au ciel ne peut subsister sur la terre. Comme elles détiennent le premier rang parmi les choses célestes, elles contrôlent, sur la terre, la totalité des choses. Ce sont elles qui font don de la prospérité, ou déclenchent les fléaux. Elles éteignent les vices, allument les vertus. Ce sont elles qui donnent des corps chastes, des cœurs purs; elles apportent la paix aux membres et le repos aux esprits. Elles sont une école de discipline pour les sens humains. C’est par elles que les cœurs humains s’élèvent jusqu’ à la contemplation dans le temple de Dieu. C’est par elles que l’homme l’emporte sur l’ange, ce sont elles qui confèrent à l’homme les honneurs de la divinité. Que de choses Moïse a faites en Dieu par leur suffrage; tous les éléments avaient été mis à sa disposition pour qu’il remporte des triomphes militaires. Il ordonne à la mer de se retirer, au vagues de se solidifier, au lit de la mer de s’assécher, au ciel de pleuvoir. Il donne la manne, force les vents à parachuter des cailles. Il illustre la nuit par la clarté du soleil, il tempère le soleil par le voile d’u nuage. Il frappe la pierre pour que de la plaie récente, coule de l’eau froide en abondance pour les assoiffés. Il est le premier à donner à la terre la loi du ciel, à écrire la règle de vie, à fixer les limites de la discipline. Par elles, Eli n’a pas connu la mort; il a quitté la terre pour entrer dans les cieux, où il demeure avec les anges et vit de la vie Dieu. Et l’hospitalité terrestre possède les demeures célestes. Par elles, saint Jean Baptiste fut un ange dans la chair, un être céleste sur la terre, et le seul à saisir, tenir et embrasser toute la Trinité avec l’ouïe, la vue et le toucher. Et nous, mes frères, si nous voulons avoir part à la gloire de Moïse, à la vie d’Elie, aux vertus de Jean, et aux mérites de tous les saints, vaquons à l’oraison, astreignons-nous au jeûne, mettons-nous au service de la miséricorde. Celui qui vivra de ces choses, qui aura construit des redoutes avec elles, qui porte donc les armes de Dieu et est le soldat du Christ, ne redoutera pas les javelots du péché, les traits du diable, le bélier du monde, les coins des vices, les maux de la chair, les filets des voluptés, les armes de la mort . Mais nous qui nous mobilisons pour combattre l’incertitude, qui traversons les jours au milieu des embûches, qui supportons le poids du jour, qui sommes emportés dans le flux changeant des choses, qui parlons sans réflexion, dont les actions sont remplies de périls, pourquoi ne voulons-nous pas entrer à l’église le matin ? Pourquoi ne voulons-nous pas demander par une prière matinale le secours pour toute la journée? Pourquoi avons-nous t toujours le goût de nous adonner aux activités humaines et ne sentons-nous pas le besoin de consacrer à Dieu un seul instant ? Ce n’est pas de notre faute, mes frères, ce n’est pas de notre faute. C’est une friponnerie diabolique. Quand il veut commencer à séduire quelqu’un, il ne lui permet pas de se fortifier par la prière. Pourquoi redoute-t-il les revers celui qui ne demande pas la prospérité ? Ecoutons l’avertissement de Dieu : Priez pour ne pas entrer en tentation. Il va vers la tentation celui qui ne va pas à l’église. Sachant cela, le Prophète chantait : Venez, adorons-Le, et approchons-nous de Lui. Pleurons devant le Seigneur qui nous a faits. Penses-tu qu’il est digne de répandre des larmes devant Dieu celui qui ne daigne pas prononcer un seul mot ? Soyons matinaux, prions, par crainte humaine si nous ne pouvons pas prier par amour divin. Si nous ne sommes pas attirés par le bien, que nous ne subissions pas la contrainte du mal. C’est notre mépris de Dieu qui rend les temps mauvais, ce n’est pas le dérèglement des saisons . Ce que donc nous avons perdu par le mépris, reconquérons-le par le jeûne. Immolons nos âmes par les jeûnes, car nous ne pouvons rien offrir de plus prestigieux à Dieu. Le prophète est de notre avis quand il dit : Le sacrifice à offrir à Dieu est un cœur contristé. Dieu ne méprise pas un cœur contrit et humilié. Homme, offre à Dieu ton âme, et offre l’oblation du jeûne, pour que l’hostie soit pure, le sacrifice saint, la victime vivante, qui demeurera en toi et qui sera donnée par Dieu. Celui qui ne donnera pas cela à Dieu n’aura pas d’excuse, car il ne peut avoir que ce que ce qu’il se donne à lui-même. Mais pour que ces choses soient agréables à Dieu, la miséricorde doit fermer la marche. Le jeûne ne germe pas s’il n’est pas irrigué par la miséricorde. Le jeûne s’assèche par l’assèchement de la miséricorde. Ce que la pluie est à la terre, la miséricorde l’est au jeûne. Bien qu’il laboure le cœur, purifie la chair, éradique les vices, met en gerbes les vertus, le jeûneur ne moissonnera rien s’il ne donne pas les cours d’eau de la miséricorde. Jeûneur, ton champ jeûne quand jeûne la miséricorde. Ce que tu auras gaspillé en miséricorde, tu le retrouveras dans les greniers . Homme, pour ne pas perdre en conservant, ramasse en prorogeant. Homme, donne à toi-même en donnant au pauvre, car ce que tu laisseras aux autres, tu ne l’auras plus.
44ième Sermon de Saint Pierre Chrysologue
A toutes les fois que le médecin expérimenté veut découvrir le remède qui convient à ceux qui sont atteints de diverses maladies, il fait d’abord un diagnostic, investigue la marche cachée d’une peste, montre aux habitants des diverses régions de l’empire comment se protéger contre une épidémie, enseigne les différentes sortes de remèdes, démontre l’efficacité des plantes médicinales, disserte sur les propriétés des médicaments, promet à ceux qui lui font confiance une santé durable. C’est ainsi qu’il persuade les malades et les amène à des cures pénibles et exténuantes. De la même façon, le saint prophète, s’apprêtant à appliquer une médecine céleste au corps et à l’ âme, inspecte les replis secrets de l’impiété, met à nu les maladies occultes des péchés, montre les iniquités, démonte avec une logique admirable les ressorts secrets des virus des vices, en révèle la nature, décèle l’origine des fautes, les racines des crimes C’est ainsi que, par une divine cure, il conduit à une santé stable les esprits malades des mortels, usant d’une modération équitable qui tient compte de l’âge, du sexe, du temps et des forces de chacun.
Le psaume que nous venons de chanter est une préface aux psaumes, et le psaume par excellence. Il est le psaume des psaumes et la dédicace des dédicaces. C’est un thème qui fait naître d’autres thèmes, il est la somme complète des cantiques qui suivent. Et comme, après avoir ouvert la première porte, la clé de la cour d’un prince donne accès à toutes les chambres les mieux verrouillées, de la même façon ce psaume, après avoir ouvert les premières portes de la compréhension, révèle le secret, le mystère de tous les psaumes. Bienheureux l’homme qui ne s’éloigne pas vers les conseils des impies, et qui ne demeure pas dans le chemin des pécheurs, et ne s’assoie pas sur la chaire de pestilence.
Bienheureux l’homme. Comme on promet d’abord des trophées, des récompenses et des couronnes à celui qui doit lutter contre des bêtes sauvages, et relever le défi des combats les plus féroces, le prophète promet la béatitude, pour motiver l’homme à vaincre toute la férocité des crimes, qu’il énumère ensuite. Bienheureux l’homme qui ne s’éloigne pas vers les conseils des impies, et qui ne demeure pas dans le chemin des pécheurs. Ce qu’il appelle s’éloigner vers et demeurer dans le chemin peut paraître absurde, puisqu’on dit plus normalement : se maintenir dans une résolution et s’éloigner du chemin. Aux pervers, toutes les choses sont perverses; ils ne peuvent conserver l’ordre ceux qui n’agissent pas de façon ordonnée. Mais ici le prophète ne parle pas d’un déplacement du corps mais de l’esprit. Il n’interdit pas aux pieds de s’enfarger, mais il détourne des ruines de l’âme. Bienheureux l’homme qui ne s’éloigne pas vers les conseils des impies . Il s’est éloigné, il s’est éloigné de lui-même, de Dieu quand il s’est éloigné en reculant. Il ne demeure pas ferme dans son propos celui qui erre à l’aventure dans les pensées des impies. Cet homme tantôt s’élève jusqu’au ciel, tantôt est redescendu sur la terre; il est balloté par les vagues, englouti dans les profondeurs de l’océan. Comme il voltige toujours en pensée comme un homme ivre, il examine le ciel au lieu de s’examiner lui-même. Celui qui s’imagine se connaître complètement ne se connaît pas lui-même. S’il se connaissait, il n’adorerait jamais le ciel, le soleil, la lune, les arbres et les pierres, qui lui ont tous été donnés et asservis. Mais il adore la pierre, sert le bois, celui qui refuse avec mépris d’adorer le Dieu vivant et vrai. Et pour que nous déroulions les faits de l’impiété à partir du tout début, le conseil de l’impiété a conduit l’ange aux enfers, il a changé le messager du secret céleste en diable, il a transporté l’homme du royaume de la vie à l’exil d’un habitacle mortel. Il a fait déchoir la femme de la gloire de la virginité dans les enfantements douloureux. Voilà pourquoi elle n’ignore pas les douleurs avant de connaître le bonheur, et pourquoi elle doit subir la peine de la faute avant de se réjouir de la naissance d’un rejeton. En multipliant, je multiplierai tes douleurs et tes gémissements. C’est dans la tristesse et les gémissements que tu enfanteras des enfants. Quelle est la fin, quelle est l’origine de la peine ? Quel est donc celui que la joie peut maintenir dans la voie, puisqu’il a passé le début de sa vie dans la tristesse ? Le prophète savait cela lui qui a dit : J’ai été conçu dans les iniquités, et dans les péchés ma mère m’a enfanté. Mes frères, la naissance nous a projetés dans la voie des pécheurs, et à tous les âges de notre vie nous courons dans le chemin des fautes. Pensons aux vanités de l’enfance, aux chutes de l’adolescence, aux ruines de la jeunesse, aux maladies de la vieillesse, et nous réaliserons que ce n’est pas le chemin de la vie que nous suivons, mais la voie des pécheurs. Le Christ parle de cette voie en disant : Quelle est large et spacieuse la voie qui condit à la perdition, et nombreux sont ceux qui entrent par elle. Elargie par les fautes, agrandie par les passions, rendue spacieuse par les crimes, elle est la vraie et véritable voie où présentement, va et vient l’homme. Une génération s’en vient et une génération s’en va, est-il dit, et la terre demeure toujours. Et c’est pour cela qu’il a dit avant : Bienheureux l’homme qui ne s’éloigne pas vers les conseils des impies, et qui ne demeure pas dans le chemin des pécheurs. Il n’a pas dit : il ne vient pas. Car personne ne vient dans le chemin des impies, où nous conduit d’elle-même la loi de la nature de la mort. Mais bienheureux celui qui n’y demeure pas ! Il s’y tient, il y demeure celui qui allège les fardeaux des pécheurs, mais qui, lourdement chargé, parvient tardivement à la maison céleste, et la trouve fermée pour lui. Alourdi par ces fardeaux, le prophète pleurait ainsi : Mes iniquités sont chargées sur ma tête, et se sont toutes lourdement appesanties sur moi. Et comme cela valait pour tout le temps de la vie, il s’exclame : Je suis devenu misérable, et courbé pour toujours. Ce voyageur a traversé la voie des pécheurs. Il a vu les maux de cette vie, mais les a méprisés; il les a ressentis, mais les a foulés aux pieds. II souffre, mais il triomphe, et plus il les fuit, plus il court. Vient à sa rencontre le portier céleste : la maison céleste ne se ferme pas pour lui. Mais pourquoi a-t-il ainsi rejeté le conseil de la voie d’impiété des pécheurs ? Bienheureux l’homme qui ne s’éloigne pas vers les conseils des impies et qui ne demeure pas dans le chemin des pécheurs. Mais bien que, par sa naissance, il soit dès le début venu dans la voie des pécheurs, qu’il soit tombé d’abord, il n’a pas parcouru longtemps la voie du péché. Il l’a quittée dès qu’il a commençé à gouter le venin du péché, à savourer la graisse des péchés. L’impie tend vers Dieu, va vers Dieu quand il pèche. Dieu rejette les pécheurs, qui avaient été avertis auparavant par Lui de ne pas pécher. Les ténèbres fuient la lumière; les ténèbres retournent quand la lumière se retire. Là où est Dieu, il n’y a pas de péché. Là où est le péché, Dieu n’est pas. Et pour que tu saches, homme, que l’homme parcourt la voie des pécheurs sans se sentir regardé par Dieu, écoute le Prophète : Dieu n’est pas devant ses yeux, ses voies sont polluées en tout temps. C’est plus gravement donc que l’homme tombe dans la voie des péchés quand il tombe des précipices de l’impiété. Et qui ne s’assoie pas dans la chaire de pestilence. Il approuve l’impiété celui qui la commet, il l’aime. Il ne peut pas ne pas l’enseigner. Voilà comment, en enseignant l’impiété, il trône dans la chaire de pestilence. Et, avec un discours mielleux, il diffuse chez ses auditeurs le virus d’une doctrine létale, qui enseigne ou la multitude des dieux, ou la non existence de Celui qui est, ou l’impossibilité de Le découvrir; qui donne la créature à la nature, pour que la nature nie l’Auteur. Le pharisien a donné préséance à la chaire de pestilence, en faisant passer les traditions humaines avant les décrets célestes, Il a projeté ainsi sur le peuple juif une lumière blafarde. L’hérétique s’assied dans la chaire de pestilence. Sous prétexte de foi, il déchire, rompt, détruit l’unité. Bienheureux l’homme qui ne s’est pas éloigné vers le conseil des impies, et qui n’est pas demeuré dans la voie des pécheurs, et qui ne s’est pas assis dans la chaire de pestilence. Et tout à fait bienheureux celui qui en rejetant ces trois choses-là, mérite de parvenir à la béatitude de la Trinité. Qu’il médite donc la loi de Dieu, qu’il la médite jour et nuit, pour mériter de voir dans le futur ce qui vient après, et l’entendre exposer plus abondamment à un moment opportun.