25ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Aujourd’hui, écoutez avec quelle insinuante exhortation le Seigneur console les débuts terrestres microscopiques du troupeau évangélique. Ne craignez pas, petit troupeau, est-il dit, car il a plu à votre Père de vous donner le Royaume. Il enlève l’anxiété de l’espérance, le non-sens des évènements. Il exclut et rejette toute crainte, quand au tout début de sa prédication, Il promet le règne aux nouveaux nés. . Car il a plu à votre Père de vous donner le royaume. Pourquoi se torturer à la pensée de la nourriture, du vêtement, des impôts à payer, de la précarité des bourgeons printaniers, quand on est certain de régner, quand la domination nous est assurée ? Il se veut du mal à lui-même celui qui, élevé aux choses sublimes s’abaisse aux choses viles, et s’étend de tout son long devant le vide.
Mais il convient de savoir qui est ce Père, de quelle nature Il est, et quel est le royaume qu’Il a promis à ses fils. Qui est ce Père, tu l’apprends chaque jour dans la profession de foi, quand tu proclames : Notre Père qui es aux cieux. De quelle nature Il est, tu le découvres par la grandeur de ses œuvres. A partir de rien, Il a fait le ciel, et Il a solidifié la terre à partir du liquide. Il a érigé des montagnes qui ne branlent pas et Il a renfermé les mers entre leurs limites légitimes sous la seule juridiction de l’abîme. Si tu désires vraiment connaître la qualité du règne qu’Il a promis aux petits, c’est Lui qui l’explique en disant : Laissez venir à moi les petits, car le royaume des cieux est à eux. Etre dans le ciel, c’est déjà une chose extraordinaire, vivre dans le ciel est le propre de la Majesté. Ce que peut bien signifier régner dans le ciel, la raison humaine renonce à s’en faire une idée. Et cependant, que l’homme soit impuissant à l’imaginer, tu l’as compris en entendant l’Apôtre dire : L’œil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, jamais n’a pénétré dans le cœur de l’homme ce que Dieu a préparé à ceux qui L’aiment. Et ce que tu doutes avoir mérité, avoir bien à toi, posséder, tu es déjà forcé de le confesser. Qu’a donc à voir avec la terre celui qui possède le ciel, avec les choses humaines, celui qui a acquis les divines ? A moins que par hasard on se complaise dans les lamentations, que l’on coure après ce qui est pénible, que l’on se délecte des périls, que l’on mette sa joie dans la dépravation des mœurs, que les maux imposés soient plus agréables que les biens offerts. Mais voyons donc le conseil que donne le Père à ceux qui sont sur le point de régner. Vendez ce que vous possédez, et donnez l’aumône. Si vous avez déjà la conviction que vous vaincrez, que vous régnerez, que vous serez riches dans les cieux, pour qu’existe ce qui vous fera immigrer, les biens que vous possédez doivent vous précéder là où vous régnerez. Comptez vos œuvres de miséricorde envers les miséreux. Convertissez les choses humaines en choses divines. Et, et si tu crains que fasse défaut le service de la poste impériale pour véhiculer ce que tu rejettes, réquisitionne le pauvre pour les corvées de transport. Les pauvres portent nos fardeaux, et ils le font de plein gré, parce qu’ils ne sont pas écrasés par nos poids, mais allégés. Vendez ce que vous possédez, et donnez-le en aumône. Faites-vous des sacs qui ne vieillissent pas, des trésors qui ne périssent pas dans le ciel, où le voleur n’approche pas et que la mite ne dévore pas.
Faites-vous des sacs qui ne vieillissent pas. Vous voyez que ce Père veut enrichir ses fils, non les appauvrir. Faites-vous des sacs qui ne vieillissent pas. Celui qui entend cela achète d’une nouvelle façon, d’une façon céleste : il achète en vendant. Il met de côté en retirant son argent pour la distribuer. Il acquiert en perdant. Celui qui dit : faites-vous des sacs qui ne vieillissent pas veut que l’argent perdure, que les sacs de richesse mis en réserve demeurent à perpétuité. Il enseigne que c’est l’avarice qui a commencé à persuader les riches de mépriser les pauvres. Faites-vous des sacs qui ne vieillissent pas. Et Celui qui reprochait à ceux qui thésaurisaient d’attiser la cupidité, c’est Le même qui ordonne de prendre soin des sacs pendant toute l’éternité. Christ, jusqu’où t’a conduit l’amour des tiens ! Pour enrichir l’avare, tu lui fais entendre ce qu’il désire, non ce qu’il faudrait. Tu commandes des sacs. Tu veux qu’on prépare des trésors éternels qui ne périssent pas. Pour que l’avare attrape la vertu ou soit attrapé par elle, pendant qu’il court à ses profits usuraires coutumiers. Vraiment tu es Père, toi qui agis ainsi avec les tiens, quelle que soit leur petitesse. . Et nous, entre temps, à nos petits qui demandent des choses nuisibles nous leur faisons absorber des choses salutaires qui ont l’apparence de choses nuisibles, trompant le sens du goût, mais ne trahissant pas l’affection. Faites-vous des sacs qui ne vieillissent pas, des trésors qui ne périssent pas dans le ciel. Pourquoi préparer des sacs ? A quoi peuvent bien servir les coffres- forts là où l’innocence est chargée de la surveillance ? Pourquoi cadenasser là où nul n’est soupçonné de vol ? Si même dans les cieux on a besoin de sacs, la vigilance n’est pas éliminée, elle change de nature. Seigneur, tu as observé que les avares placent toute leur foi dans les sacs, toute leur espérance dans les trésors. Et c’est pour cela que tu veux que soient préparés dans le ciel des sacs incorruptibles, pour que qui ne te suis pas dans le ciel suive au moins ses sacs. Avare, fais-toi des sacs, et fais-les sur l’ordre de Dieu, parce que la divine Majesté a acquiescé à tes désirs . Mais fais-toi des sacs en dépensant, parce ce que tout ce que le pauvre reçoit le Père céleste l’encaisse. Et où les conserve-t-Il ? Dans le ciel. Et de peur que tu gémisses de crainte de les avoir perdus, ainsi que leurs dividendes, tu recevras cent pour cent d’intérêts de tout ce que tu auras transféré dans le ciel, qui aura transité sur le dos du pauvre. L’usure du monde donne du un pour cent, mais Dieu donne du cent pour un. Et pourtant les hommes ne veulent pas signer de contrat avec Dieu. Sont-ils inquiets au sujet de la garantie ? Pourquoi ? L’homme n’est-il pas étroitement lié à un homme par un engagement fixé sur un petit bout de papier ? Dieu nous met en garde par de si nombreux et de si grands volumes, et le débiteur n’est pas tenu à en tenir compte ? Mais tu dis, je concède qu’il le doit, mais à qui a-t-il l’obligation de restituer ? A lui-même. Parce qu’à celui-là, il ne peut pas mentir : il est lui-même le magistrat chargé d’exécuter les poursuites, et le débiteur. Il ne sera pas insensible, en donnant, celui qui répand ses largesses. Crois homme, que Dieu te rendra plus que ce qu’Il t’a donné . Il veut rendre encore plus, parce que le Prêteur se veut Débiteur.
26ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Ce qu’on lit que le Seigneur a répondu à Pierre qui L’interrogeait, la compréhension de plusieurs est à l’effet que cela a été dit en figure pour les apôtres eux-mêmes, pour les docteurs seulement ou pour les évêques et les prêtres. Pierre interroge : Cette parabole, est-ce que tu la dis pour nous ou pour tous ? A quoi répondit le Seigneur : Qui penses-tu être le dispensateur fidèle et prudent que Dieu a établi sur sa famille pour lui donner en son temps sa mesure de froment ? Bienheureux ce serviteur que, quand reviendra le maître il trouvera actif. Je vous le dis en vérité qu’Il l’établira sur tout ce qu’Il possède. Que si un serviteur dit dans son cœur : le maître tarde à venir me trouver, et se met à battre les enfants et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, le maître viendra au jour qu’il ne l’attendait pas, à l’heure qu’il ignorait, et il lui mesurera sa part, et la placera chez les infidèles.
Cette parabole s’impose d’abord à ceux qui président dans les églises, mais elle n’exclut aucun mortel, aucun homme. Bien que parlant du dispensateur, Il répond à tous après avoir été interrogé par un seul. S’il y a quelqu’un qui n’a rien reçu de Dieu, il ne redoutera pas une réflexion sur l’administration des deniers publics, ni sur le poste d’administrateur. Homme, si tu as reçu cela même que tu donnes, comment pourras-tu nier que tu as reçu ce que tu as ? Des trésors célestes confiés à sa garde, placés dans des greniers, l’homme devra rendre compte; et celui qui proroge les délais de paiement devra en donner des raisons à l’Eglise. Et plus élevé a été le crédit qu’il a reçu, moins il devra hésiter à rendre ce qu’il doit, au dire du Seigneur : On exigera plus de qui aura plus reçu. Les puissants subiront puissamment des tortures. Plus haut s’élèvera un homme, de plus haut il tombera dans sa chute. Qu’y a-t-il de plus haut que le ciel ? Celui qui pèche tombe du ciel dans le fumier. Il fonce en avant, d’une course désespérée, celui qui commet une offense sous les yeux du Maître. Et il est sans excuse celui qui commet un crime, ayant le Juge lui-même comme témoin. Et quelle défense espère celui qu’accuse le témoignage de son avocat ? Ainsi le démon, quand il était ange dans le ciel et devant Dieu, était d’une clarté fulgurante et, il brillait de tous ses feux pendant que Dieu purifiait l’or au creuset. Pendant qu’il s’enorgueillissait sous les yeux de Dieu, il tomba par terre, et fut rejeté dans le tartare : d’ange il se transforma en démon. Et celui qui était le ministre du pardon est devenu le tortionnaire suprême des coupables. C’est pourquoi l’Apôtre met en garde les hommes de notre ordre pour que nous ne tombions pas dans le filet satanique de l’orgueil. Le dispensateur de la parole divine, l’administrateur de la doctrine céleste se tient toujours en présence de Dieu, est toujours au service des autels, ne peut jamais échapper au regard de Dieu. Il prend sur lui les causes des pécheurs et les douleurs du peuple, fait des offrandes, fait monter ses prières vers Dieu, reçoit, puis rapporte, restitue ce qu’il a obtenu de Dieu. D’homme qu’il était, il a été changé en ange. Il ne peut pécher que devant la face de Dieu et dans le saint des saints, allant, s’il pèche, chercher un crime là où les autres ont coutume d’aller chercher le pardon. Les prêtres Nadab et Abiad, les fils du prêtre Aaron, ayant prétendu pouvoir contaminer les autels avec un feu profane, un incendie consuma ces autels, pour qu’ils tirent leur peine du sacrifice, eux qui ont fait de la propitiation un péché. Ce péché, c’est l’ébriété qui le leur avait insufflé. Parce que l’odeur du vin a fait fuir l’odeur de l’encens, et les braises de l’ébriété ont fait jaillir des flammes sur l’autel. Parce que, rendus étrangers à eux-mêmes par le vin, ils ont apporté un feu étranger, et le feu divin s’est bientôt éteint en eux. L’ébriété est un crime chez quiconque, mais dans un prêtre c’est un sacrilège, parce que l’un assassine son âme par le vin, tandis que l’autre, le prêtre, éteint l’Esprit de sainteté, selon l’Apôtre : N’éteignez pas l’Esprit. C’est avec raison que parmi les choses que le sermon d’aujourd’hui reproche au mauvais dispensateur est condamnée la passion maniaque du vin, par ces paroles : Que si ce serviteur dit : mon maître tarde à venir me trouver, et s’il commence à frapper les enfants et les servantes, à boire, à manger et à s’enivrer. Il a raison de dire : manger et boire, s’enivrer et frapper. L’ébriété est la mère du meurtre, le père des procès, la mère du délire, elle est l’ignoble maîtresse de l’impudence. Celui qui l’a ne se possède pas. Celui qui l’a n’est pas un homme. Celui qui l’a n’est pas quelqu’un qui a péché, il est le péché lui-même. L’ébriété est un démon séducteur, un poison envoutant, c’est une rage volontaire, un ennemi invité. Elle est la geôlière de l’honnêteté, une offense à la pudeur. Aucun chrétien digne de ce nom ne la connaît; le prêtre ne la connait que par ouï-dire. Ne pouvant être la forme des vertus, elle devient celle des vices, et leur sert d’exemple.
Puisque nous avons suffisamment parlé de nous et des ecclésiastiques, nous rechercherons comment la réponse du Sauveur concerne tout le monde, parce que personne n’est étranger à la dispensation de Dieu. Toute autorité vient de Dieu. Si c’est de Dieu que vient toute autorité, c’est de Dieu que le dispensateur du royaume tient sa dignité. De la même façon, le chef, le soldat, les procurateurs des provinces, tous ces gens devront rendre compte de leur gestion : ont-ils outrepassé les limites de la charge qui leur avait été assignées, leurs jugements ont-ils été conformes à la jurisprudence royale, ont-ils été équitables, ont-ils gouverné avec modération, ont-ils gardé la justice, ont-ils négligé la miséricorde, ont-ils maintenu égaux les plateaux de la balance pour que l’aiguille de la balance ne penche pas d’un côté plus que d’un autre ? Ont-ils eu l’œil à tout, ont-ils procuré le repos aux citoyens, en pourvoyant à ce que les soldats soient en nombre suffisant pour maintenir la paix, mais pas en nombre excédentaire de façon à encombrer et à harasser les tributaires ? Le chef aura aussi des comptes à rendre à Dieu : a-t-il présenté à ses sujets l’exemple des vertus, est-il resté éveillé au milieu des dormeurs, a-t-il été infatigable dans ses allées et venues, et a-t-il procuré la paix à tous par ses propres efforts ? Le soldat devra aussi rendre des comptes : a-t-il obéi aux ordres, a-t-il extorqué de l’argent à quelqu’un, a-t-il mérité son salaire par un travail honnête ? Avec son jugement, le juge devra corroborer le Juge suprême. Et toi qui es le maître de ta maison, je veux que tu te croies un dispensateur placé par un plus grand que toi, plutôt qu’un maître, pour que tu manifestes en toute simplicité ta charité à ton épouse. Et pour que tu communiques avec prudence la doctrine que tu as apprise dans l’Eglise à celle à qui l’Apôtre a commandé de se taire dans l’Eglise, et d’apprendre à la maison la parole de Dieu de ta propre bouche, en disant : Que les femmes se taisent dans l’église. Si elles veulent apprendre quelque chose à la maison, elles interrogeront leurs maris. Aux fils, tu exprimeras une affection sobre, des soins attentifs, et tu les élèveras fidèlement dans la discipline du Seigneur. Aux esclaves, tu leur fourniras la nourriture et le vêtement qui leur sont dus, tu leur remettras leurs manquements, tu les contiendras par des menaces, tu exigeras la discipline, et tu traiteras comme des frères d’une parenté céleste ceux que tu possèdes en tant qu’esclaves d’une mondaine servitude. Vous aussi, serviteurs, vous devez la fidélité au maître dans cette servitude qui est votre lot, car celui qui, d’un cœur pieux et pur, ne rend pas à son maître charnel l’hommage révérenciel qui lui est du, est félon envers Dieu, qui voit les cœurs avant que les hommes n’en reçoivent des dommages. C’est Lui qui t’a fait entrer dans sa parenté par la grâce, toi que ta condition, qui est d’une bassesse servile, avait fait dissemblable à Dieu. Que dois-je dire du lévite, qui a d’autant plus de dettes qu’il a plus reçu.
Il y a des choses qui manquent. En même temps qu’Il rend à l’un, Il livre à l’autre. S’il ne voulait pas les rendre, Il les confierait à des individus partie par partie. Et toi, pauvre, tu n’estimeras pas de peu de valeur la part qui t’a été dévolue, si tu le supportes patiemment, si tu n’es pas ingrat, si la mendicité a pour résultat de te garder sobre et frugal. Si tu rends grâce à celui qui donne, si tu n’injuries pas en blasphémant celui qui ne donne pas, si tu ne t’attends pas à recevoir plus que ne te donne la miséricorde, non ce que réclame une cupidité effrénée. Toi aussi, le pauvre, qui demandes volontiers, donne aussi de bon cœur à ceux qui te demandent quelque chose. Mais tu diras peut-être : je n’ai rien. Que soit en toi le besoin de donner, et l’occasion de faire l’aumône ne te manquera pas. Mets ta chaise à la disposition du visiteur, ta table, ton cierge, ta lampe. Tout comme Elie et Elisée. Quand ils logèrent dans les maisons vides et sans vivres des veuves, ils suppléèrent copieusement à ce qui leur manquait. Le Seigneur a ajouté pour compléter sa parabole, ces paroles : Le serviteur qui a connu la volonté de son maître et ne s’est pas préparé, et qui n’a pas agi selon cette volonté, sera roué de coups par le maître. Celui qui a agi sans la connaître, et a fait des choses qui mériteraient des coups, sera peu battu par le maître. Celui qui pèche en conscience est affranchi plus difficilement des remords de la conscience, en toute justice. Mais même celui qui pèche par ignorance n’évitera pas les coups de fouet et les coups de bâton que lui aura mérités son ignorance. Comme il n’est pas permis de mépriser Dieu, il n’est pas non plus permis d’ignorer.
27ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Quand on redoute d’être pris à l’improviste, des sentinelles sont placées pour ne donner aucune occasion aux guet-apens, aucune facilité aux embûches. Il n’y a rien de plus redoutable qu’une attaque nocturne impromptue de l’ennemi, car ou elle surprend des gens qui n’ont pas été prévenus, où elle jette le trouble chez des gens qui ne sont pas prêts, où elle massacre les soldats dans leur sommeil. C’est pourquoi le Christ, notre Roi avant les siècles, pendant toute la nuit du monde, a mobilisé ses soldats et les a placés à différents postes de guet pour faire face à la ruse cauteleuse de notre vieil ennemi, le démon, aux impulsions de nos vices latents, aux pièges insidieux des crimes, aux scandales qui naissent chez nous de différentes causes, aux tentations de la vie présente, aux armées envahissantes des pressions séculières, nous avertissant ainsi : Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation. Et déterminant la façon dont on doit veiller, Il ajoute : Et s’il vient durant la deuxième veille, et s’il vient durant la troisième veille, et trouve tout ainsi, bienheureux sont ces serviteurs, qu’il trouvera vigilants quand il viendra. Oui, vraiment bienheureux ! Car ceux qui prévoient les ruses de l’ennemi, en veillant, seront comblés de gloire à l’arrivée de leur maître. Aujourd’hui, toutefois, le Seigneur nous a exposé sa ligne de conduite contre les scandales, et a armé des sentinelles en disant à ses disciples : Il est impossible que n’arrivent pas des scandales. Ce qui veut dire : il est impossible que ne viennent pas les ennemis. Et, en tout premier lieu, il nous convient, frères, de savoir ce que sont les scandales. Il y a plusieurs genres de scandales, et les premiers sont ceux qu’enfante la fourberie du diable. Et les seconds sont ceux qu’engendre la rouerie humaine. Les troisièmes sont ceux que produit d’elle-même notre nature soupçonneuse et insouciante. Viennent du démon ceux qui placent la tromperie sur la qualité morale des actes, en présentant comme bons ceux qui causent le mal. Comme il a agi envers Adam, il nous enlève des biens humains en nous en promettant des divins. Et celui-là qu’il a opéré par l’intermédiaire de Pierre : Que cela ne t’arrive pas, Seigneur ! Il s’efforce d’évacuer le triomphe de la croix, en prétendant faussement brûler d’un immense amour. Car quand Jésus parlait de la gloire de sa passion, Pierre a répondu : Que cela ne t’arrive pas, Seigneur ! La douceur du venin du serpent ! Il fait en sorte que le soldat rejette avant le temps la victoire de son Roi, que le serviteur renie son Seigneur. Alors, le Seigneur fait passer derrière Lui le serviteur, et Il renvoie le scandale à son auteur . Après avoir dit à Pierre : Va derrière moi, Il dit à Satan : Satan, tu es pour moi une cause de scandale ! Et Pierre va vraiment derrière le Seigneur, parce que pour suivre Jésus au ciel, il n’est pas disposé à monter sur la croix. Le scandale que le démon a produit chez les Juifs en est un semblable. Car il a strié la pierre posée avec des empreintes durables et en a exaspéré la rugosité, pour tourner en scandale la pierre de tout le fondement, et lui faire apporter la ruine aux miséreux. Voici que je pose en Sion une roche d’achoppement, une pierre de scandale. Voici ce que le psalmiste postule en une supplication anxieuse : Garde-moi du piège qu’on m’a tendu, et des scandales des artisans d’iniquité. Et parce qu’il avait franchi l’obstacle de l’offense, qu’il avait vaincu le scandale, il rend gloire ainsi : Tu m’as élevé dans la pierre, et tu m’as guidé, parce que tu es devenu mon espérance.
Après avoir parlé du premier genre de scandale, parlons maintenant du second, que nous avons dit provenir de l’astuce humaine. Le devin Ballaam proposa au peuple Israélite un scandale, quand il est venu à la rencontre des guerriers non avec des soldats bardés de fer, mais avec des jeunes filles fardées et poudrées, pour transformer la guerre en luxure, pour changer le triomphe en infamie, le faute en faute, pour susciter des vengeurs, et pour profaner, avec la turpitude, tout ce qu’il y de plus saint . Quand Moïse s’en rendit compte, il lui infligea la peine suivante : Et tuez le devin Baal, dit-il, parce qu’il a apporté le scandale aux fils d’Israël. Jéroboam, lui aussi, a machiné un scandale. Il a érigé des vaches en or pour être adorées comme dieux, en une représentation misérable de la divinité, pour que le peuple n’aille pas vers le vrai Dieu, vers le vrai temple, la loi divine, les rois légitimes, pour qu’ils ne suivent pas les rites ancestraux. C’est ainsi que le peuple s’aliène à l’erreur, et se scandalise, selon les paroles de l’Apôtre, quand quelqu’un mange des viandes immolées aux idoles comme s’il ne devait pas en recevoir aucun dommage. Un tel comportement l’amène à surseoir au mépris qu’il vouait à des pierres inintelligentes, et à des dieux faits de bois, qui ne peuvent ni sanctifier ni corrompre personne. Ce qui est présenté comme un exemple de foi, devient pour les ignorants une occasion d’erreur, car il provoque les ignares non au mépris mais au culte des idoles. E à ceux qui ne savent rien, ceux que sciemment il consume par l’ardeur de la dérision, le démon présente cette manducation de viandes consacrées aux idoles comme étant des agapes. C’est pourquoi l’Apôtre conclut ainsi en expliquant : Et ta science fera périr ton frère, pour qui le Christ est mort.
Le troisième genre de scandale, nos propres sens l’engendrent d’eux-mêmes, quand les yeux nous trompent, quand l’ouïe nous induit en erreur, quand nous sommes médusés par l’odeur, et séduits par la saveur. Ainsi Eve, à qui avait été défendue la nourriture létale, a été blessée par le gout et la vue. Et la femme vit que l’arbre était bon à manger, qu’il était agréable à voir et beau à regarder. Le Seigneur a raison d’ajouter que les sens eux-mêmes scandalisent, en disant : Si ton œil te scandalise, ou ta main, arrache-le ou coupe-le. Jette-le loin de toi. Il est préférable pour toi de parvenir à la vie sans œil ou sans main plutôt que d’entrer dans la géhenne sain et sauf. En parlant ainsi, le Seigneur nous commande de couper non nos membres mais les fautes et les vices. Si Eve, mère du genre humain avait agi ainsi, elle serait entrée en meilleure forme dans la vie, sans mains et sans yeux, au lieu d’avoir envoyé toute sa postérité dans une mort lugubre. Nous devons donc faire attention, nous, mes frères, de ne pas être un objet de scandale pour autrui, de peur d’être suppliciés pour un acte commis par un autre. Le scandale porte offense aux sens, il est ce qui a fait d’un ange un démon, d’un apôtre un traître, ce qui propage le mal dans le monde, qui mène l’homme à la mort. Ecoute le seigneur qui dit : Malheur au monde à cause des scandales ! Le scandale tente les saints, vient à bout de la résistance des vigilants, précipite du haut en bas les imprudents, confond tout, trouble tout le monde. Et il est permis à cet endroit au Seigneur de parler du scandale de sa passion, et de désigner Judas par qui est venu le scandale des scandales. Et pour que personne ne Lui demande d’empêcher le scandale d’arriver, il dit : Il est impossible que les scandales n’arrivent pas. Il serait préférable qu’une meule de moulin soit suspendue à son cou et qu’il soit jeté dans la mer, plutôt que de scandaliser un de ces petits. Pourquoi faut-il que ce soit une meule de moulin et non pas une pierre quelconque ? Pace que la meule de moulin pendant qu’elle mout le froment, pendant qu’elle en extirpe la farine, lorsqu’elle sépare les téguments de la fleur de farine, fournit pieusement du pain aux laboureurs. Celui qui pense que l’auteur du scandale est plus grand que l’auteur de la paix, il est bon qu’on lui attache au cou une meule de moulin, pour qu’il entraîne à la mort ce qu’il aurait du employer à la vie. Parce que les sens qui nous ont été donnés pour la vie, il les détourne de leur usage naturel pour en faire des agents de mort, leur persuadant de voir autre chose, d’entendre autre chose, de sentir autre chose, de goûter autre chose, que ne voyait, n’entendait, ne sentait et ne goûtait le Christ, autre chose que ce qu’Il a enseigné pour notre salut. Ainsi la pierre angulaire, la pierre qui vient à notre secours, la pierre qui s’est détachée du rocher sans l’aide de main humaine, qui est le Christ, il l’a mobilisée, exploitée en vue du scandale des petits, pour en pétrir non un pain de vie, mais de douleur et de larmes, comme l’atteste le Prophète en ces mots : Vous qui mangez le pain de la douleur. Jésus avait donc bien raison de dire ici comme ailleurs : Qu’on lui entoure une meule de moulin autour du cou. Pout qu’il reçoive la peine là où il avait reçu les sens, et qu’il soit mis sur un pied d’égalité avec les juments dénuées d’intelligence, lui qui n’a pas voulu apparier les réalités célestes aux hommes sages.
28ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Que la pauvreté soit connue par les vertus, le prouvent la discipline terrestre et la céleste. Un athlète se présente nu à la lutte. C’est nu également que le matelot se bat avec les flots. Le soldat ne se tient au garde-à-vous qu’une fois déchargé de ses bagages. Celui qui tend à la philosophie doit d’abord mépriser tout l’être des choses. La pauvreté est donc connue par les vertus. Et si la pauvreté, qui est la mère des vertus, est considérée comme leur compagne, il convient de savoir pourquoi le Christ a appelé des pauvres au devoir de la vertu. Pierre et André, Jacques et Jean, qui ont en commun d’être frère l’un de l’autre, et qui partagent entre eux quatre la pauvreté, sont choisis comme prémisses des apôtres. Pauvres pour le fisc, humbles par le lieu de leur naissance, vils par le métier qu’ils exercent, obscurs par la vie qu’ils mènent, habitués à trimer dur, entraînés à veiller, exposés aux injures, n’ayant de ressources que leur filet, tirant leur nourriture et leurs vêtements de la seule capture des poissons. Mais en eux, bien qu’abjects d’apparence, le regard de Dieu ne voyait que des âmes précieuses. Ils étaient trop pauvres pour payer l’impôt, mais riches d’innocence, humbles par le lieu, mais sublimes par la sainteté, ignobles par le métier, mais précieux par la simplicité, obscurs par leur vie, mais lumineux par le mérite de leur vie. Des métiers communs, mais singuliers par le motif. Ils étaient adonnés aux veilles, mais déjà appelés aux victoires célestes, ballotés par les flots, mais non submergés. Ignorés des hommes, mais riches d’honneurs et non inconnus. Exposés aux injures, mais non abattus par elles. Attrapeurs de poissons, mais déjà prédestinés à être pêcheurs d’hommes. Venez, est-il dit, et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. Pour que par le lancer de l’appât vital, de l’hameçon de la parole céleste, ils arrachent les âmes de la gorge de la mort pour les amener à la vie éternelle. Les attrapeurs de poissons deviennent des pêcheurs d’hommes; ils passent d’un travail à l’autre, parce que le travail de la méditation ne saurait lasser. Tout ce qui procède de l’habitude ne fatigue pas. La vertu perdure en étant exercée. Voilà pourquoi le Seigneur a voulu entraîner ses apôtres par des travaux humains, pour les rendre infatigables dans les divins. Dieu a voulu ainsi que la force soit toujours portée à son paroxysme, que la vertu parvienne à l’excellence par l’effort constant. Et parce que le fruit vient du labeur, Il n’a pas voulu qu’ils perdent leur métier, mais qu’ils changent de travail. Il a voulu d’abord leur inculquer l’habitude du travail pour leur donner ensuite l’endurance que requiert la vertu. C’est ainsi qu’ils ont vaincu les royaumes, les peuples, les prisons, les chaînes, les tourments, les morts, les hommes cruels sur tous les territoires. Nous avons déjà dit que dans les apôtres avait été élue la pauvreté, amie des vertus, et chère à Dieu.
Matthieu s’était enrichi au bureau de perception des impôts; il avait multiplié ses gains par les prêts usuraires, et regorgeait des richesses du monde. Le Maître l’a appelé comme apôtre. Qu’avons-nous à dire à cela ? Aujourd’hui, Matthieu commence ainsi : Et comme Jésus passait, Il vit un homme assis au bureau de perception d’impôts, du nom de Matthieu, et Il lui dit : Suis-moi. Le publicain Matthieu ne nous pose pas une petite question par sa richesse. Son souci d’acquérir nous donne un grand souci. Mais dira quelqu’un : quel souci ? Dieu accueille les pauvres, mais ne repousse pas les riches. Celui qui a reçoit, et Dieu attire à Lui les non possédants. Abraham était riche, Job riche, David riche. Et pourquoi Abraham est-il plus heureux, Job plus fort, David plus saint ? Mais Abraham, après les douleurs de la terre, a accueilli dans le sein de sa consolation les âmes pieuses qui retournaient au ciel en volant. Job a vaincu lui-même le diable et les pièges de la richesse qui lui avaient été tendus, et nous a légué en exemple la façon de vaincre le démon. Les richesses qu’Abraham posséda, il les posséda de façon à les mépriser souvent quand elles étaient offertes, et à les fouler aux pieds quand elles voulaient l’accaparer. Et ainsi, il aimait posséder des richesses mais ne pas être possédé par elles. En posséder pour avoir de quoi faire l’aumône, non pour enflammer la cupidité. Mais on répond à cela que les richesses n’ont pas entaché l’innocence des saints, parce qu’elles avaient été données par Dieu, et non acquises de façon malhonnête. Concédées pour l’usage de la vie, non pour l’usure mortelle. Mais les richesses proclament que Matthieu le publicain était un maître de la cupidité, qu’elles l’avaient tellement cuit dans le four de l’avarice, qu’elles le liaient tellement par les liens des reçus, l’écrasaient tellement sous les poids des choses du monde qu’il ne pouvait s’élever à l’innocence, se redresser à la recherche de la justice, progresser dans la vertu. C’est pourquoi être assis signifiait dans son cas, être accroupi, non être assis. Pourquoi Dieu a-t-il appelé un tel homme à son royaume, pourquoi l’a-t-il élu en vue de choses divines ? Il l’a fait comme s’il nous proposait une énigme, et non seulement une énigme, mais un scandale, comme le contexte semble l’indiquer. Quel casse-tête pour l’infirmité humaine de voir le Christ promouvoir ainsi l’argent, faire confiance à un escroc, s’apitoyer devant un fonctionnaire vénal, offrir le ministère au maître-renard de la cupidité, le magistère de la sainteté au docteur ès fraudes, le secret céleste à un publicain mondain ! Les témoins voyaient sans en croire leurs yeux que l’usure qui fait de la terre un désert était élevée jusqu’aux cieux, que Dieu se faisait le défenseur de ce que détestent les hommes. Que les témoins aient ressenti ce genre de choses, Matthieu le laisse entendre. Ne voulant pas faire le récit de ses misères, il n’a pas pu taire ce qui suit : Comme Jésus était à table dans sa maison, voici qu’arrivèrent plusieurs publicains et pécheurs et prirent place à table avec Lui et ses disciples. Ce que voyant les pharisiens, ils dirent aux disciples : Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs? Les Pharisiens parlaient ainsi parce que le mal qui s’étalait là pouvait déplaire même aux méchants. Et s’il était néfaste pour le Christ que les publicains prennent part à la fête et au banquet, en quoi était-il interdit de les associer aux choses divines ? Mes frères, par cette question, le génie de l’interprète serait mis à rude épreuve si le Seigneur Lui-même, à qui la question a été posée, n’en avait pas enlevé toute la difficulté.
Reprenons maintenant le récit de la leçon du jour. Ecoutons pourquoi Jésus s’est dirigé vers Matthieu. Comme Jésus passait, est-il dit. L’évangéliste ne dit pas : comme Il se tenait debout. Jésus passait et repassait là afin que Matthieu ne s’y établisse pas à demeure. Jésus passait pour que Matthieu ne demeure pas perpétuellement dans l’état où il était. Il voit un homme. Il n’a pas dit : Il a vu Matthieu. Parce qu’en Matthieu Il libérerait l’homme. C’est-à-dire : les hommes que l’argent possède, qui sont esclaves de l’argent et ne peuvent servir Dieu. Vous ne pouvez pas servir Dieu et Mammon, est-il dit. Viens et suis-moi. Ce qui veut dire : dépose tes fardeaux, romps tes chaînes, délie tes liens. Suis-moi. Pars à la recherche de toi-même. Abandonne l’usure, pour que tu puisses te retrouver toi-même. Mais écoutons ce qu’Il a répondu aux Pharisiens . Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais les malades et les infirmes. Voilà pourquoi Jésus était venu voir Matthieu : pour soigner les plaies de son avarice, pour le guérir de la peste de l’usure. Allez et apprenez ce que veut dire : je veux la miséricorde et non le sacrifice. Il a voulu la miséricorde pour que ce que Matthieu avait extorqué à la misère, il le rembourse en plusieurs versements par ses miséricordes, pour qu’il se rachète là où il avait commis la faute. Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs. En parlant ainsi, Il ne repousse pas les justes, mais Il exclut les injustes qui s’imaginent être justes. Jésus est venu vers les pécheurs pour enlever les péchés, non pour fraterniser avec le péché. Il est aussi difficile de donner la vie à un mort que la générosité à un avare. L’explication de l’appel de Matthieu n’est pas à chercher dans l’argent, mais dans la vertu. Et, en fin de compte, Matthieu est devenu pauvre sur la terre pour être riche dans le ciel.