29ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Quand le Seigneur appelle et élève le publicain Matthieu au faîte de l’apostolat, Il donne la main aux renégats, Il rend l’espoir aux désespérés, Il rend à la vie ceux que la mort tenait déjà dans ses mâchoires. Comme Jésus passait, Il vit Lévi le fils d’Alphée assis à un bureau de perception d’impôts. Il était assis, en vérité, celui que le fardeau de la cupidité empêchait de se tenir debout, et il était courbé par la pleine conscience de son attachement à l’argent. L’or est lourd par nature, mais l’avarice l’alourdit davantage. C’est pourquoi il ploie plus le possesseur que le porteur, et appesantit plus les cœurs que les corps. Il naît dans les entrailles de la terre, il fauche les bases des montagnes, et court ca et là au plus bas des veines du roc dans les sinuosités aveugles. Et bien qu’il retrouve toujours sa nature, il dépose la nature céleste dans les enfers. Il assombrit toujours les sens; les pensées les plus hautes de l’esprit humain il les plonge dans la trivialité. L’or achète le bien, et le remplace par le mal; il méprise ce qui a de la valeur et fuit ce qui est d’une certitude absolue. Comme le propre de la vertu est de vaincre, le propre du bonheur est d’échapper à l’or. La fureur de l’or brûle plus dans le cœur de l’homme que la flamme dans une fournaise, et il dissout plus âcrement les hommes qu’il n’est fondu dans la chaleur des flammes. L’or est le maître de la cruauté, un ennemi furieux. Il blesse en aimant, il appauvrit en enrichissant, il ensorcelle le regard, rompt les engagements, viole l’affection, blesse la charité, trouble le repos. Il enlève l’innocence, enseigne le vol, pousse à frauder, commande le vol à main armée. Et quoi encore ? L’Apôtre l’a bien dit : La racine de tous les maux est l’avarice. C’est une commutation unique en son genre quand l’homme prudent expédie l’or dans le ciel avant lui, comme l’insensé l’envoie dans le Tartare. Qu’il l’envoie par la main du pauvre, parce que tout ce qu’il a donné au pauvre à cause de Dieu, le pauvre le transmet sans retard. C’est avec raison que le Seigneur a libéré Matthieu de telles chaînes, désirant que se relève celui qui était entravé, en lui disant : Suis-moi. Ce qui veut dire : suis-moi vers les choses célestes avec l’aide des choses célestes, et ne suis pas l’or qui émerge de l’enfer pour retourner à l’enfer. Là où sera ton trésor, là sera ton cœur. L’or a corrompu, au point de les rendre étrangers à la piété, les rejetons des patriarches, la sainte progéniture, toute la lignée des fils de Jacob, pour qu’ile livrent Joseph à des Egyptiens, le frère à des barbares, l’innocent à des coupables, la candeur à la servitude. L’or a asséché les esprits, dépravé les cœurs au point que ce qu’il y avait en eux de sentiments humains, il l’a changé en une rage sauvage. Il ne leur a pas permis de se souvenir de l’offense faite au père, de la douleur d’un saint vieillard, des liens du sang qui les unissaient. Pourquoi se demander s’il y a quelque chose de plus abrutissant que l’or, puisque ce qui fait perdre aux hommes leurs mœurs, leur fait aussi perdre leur nature. L’or a captivé le peuple judaïque par sa beauté, il l’a vaincu par ses attraits, il l’a trompé par son éclat, au point de croire qu’il était dieu et le vrai dieu, et au point de renier le Dieu qui s’était fait connaître par tant de bienfaits. C’est ainsi qu’il convertit en bêtes de somme des hommes capables de prendre la tête d’un veau pour celle de Dieu, et de faire passer la cervelle d’une brute avant le cerveau qui a créé toutes choses. Essayez de comprendre jusqu’à quel point il faut fuir cette peste qui après avoir entraîné la mort des mœurs, de l’honnêteté, de la vie, a voulu enlever Dieu à l’homme, et y a mis tous ses efforts. Cela veut dire que c’est l’or qui a fait de Judas un traître, forçant l’homme à renier Dieu, à vendre son semblable, à triturer le Créateur, et à évaluer le prix du sang que le Seigneur était sur le point de verser pour notre rachat. Mais pour qu’un excès d’exemples ne produise le dégoût, passons au reste.
Suis-moi. Et, se levant, il le suivit. On lit souvent que la vertu est utile même chez l’ennemi, qu’elle ne peut être confirmée que par l’adversaire. On n’enlève pas à Mathieu son travail, mais on l’affecte d’un autre sens. Il reçoit un bureau de perception d’impôts plus qu’il ne le quitte, pour qu’il conquière pour Dieu des choses qui demeurent, non des choses périssables pour l’homme, pour que le triste comptable n’ait pas à calculer le treizième des impôts du quarantième et du cinquantième, mais qu’il mette en réserve dans la joie ,dans les coffres divins, trente fois le soixante et le centième du fruit de la joie à venir. Et, se levant, il le suivit. C’est une nature généreuse qui abandonne facilement et méprise comme si elles n’étaient rien des choses auxquelles il avait attaché une grande valeur. Il semble bien que c’est par ignorance que les richesses de la terre l’avaient auparavant conquis, car dès qu’il se vit ou se sentit libéré, il fut envoûté par les choses divines. Et il arriva que comme Jésus s’était attablé dans la maison de Matthieu, plusieurs publicains et pécheurs se mirent à table avec Jésus et ses disciples. Jésus était couché pour manger plus dans l’esprit de Matthieu que sur le lit de table demi-circulaire, et ce qui le mettait en fête ce n’étaient pas les mets mais la conversion du pécheur. Sa conversation amène rappelait à la convivialité, à la bonne entente et à l’estime de l’humanité ceux qui mangeaient avec Lui, qu’Il savait pouvoir être réduits en miettes par la puissance enflammée du Juge, par la terreur panique qu’inspire sa Majesté. Ils ne pouvaient être terrassés par la présence nue de Celui qui s’est enveloppé d’un corps humain pour venir au secours de l’homme. L’homme a caché le Seigneur, Lui qui a daigné ne pas renier Sa fidélité envers ses esclaves. Il a recouvert d’un manteau sa majesté, Lui qui a la passion d’embrasser le fragile avec un amour parental. Mais les Juifs s’en offensent en disant : Pourquoi votre Maître mange-t-Il et boit-Il avec les publicains et les pécheurs ? Tu te demandes avec étonnement, Judée, pourquoi Il prend part au banquet avec les pécheurs, Lui qui a voulu naître pour les pécheurs, et qui pour eux n’a pas refusé de mourir . Tu te déchaînes parce qu’Il boit le vin des pécheurs Celui qui a répandu son sang pour les pécheurs. Et si tu veux pousser plus loin ton indignation, apprends qu’ Il a pris sur Lui le péché pour ne pas perdre les pécheurs. Le Juge a retourné contre Lui-même l’arrêt de mort, pour révéler qu’Il a plus aimé les pécheurs en expiant pour eux à leur place qu’en leur donnant simplement le pardon. Mais qu’il suffise à ce genre de personnes ce que le Seigneur a répondu : Ceux qui sont en santé n’ont pas besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs. Et qui n’était pas malade, la nature du genre humain étant si malade ? Il est donc venu vers tous Lui qui a découvert que tous étaient des malades ayant besoin de guérison. Il mérite certainement de mourir celui qui a méprisé le médecin de peur de s’accuser lui-même, de peur de se reconnaître malade. Mais le Seigneur explique peu après le sens de cette parole en disant : Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs. Le Seigneur ne rejette pas ici les justes mais les orgueilleux. Et Il désigne ceux qui se vantent d’être saints sans l’être. Et où étaient les justes lorsque le Prophète a prononcé : Il n’y a en avait pas qui fasse le bien, pas même un seul. Pour qu’ils admettent qu’ils sont malades, pour qu’ils accueillent le médecin en vue de leur guérison, pour qu’ils confessent qu’ils sont des pécheurs, pour que bientôt le Christ, leur parent et leur convive, leur accorde le pardon, afin que plus tard le Juge n’inflige pas à des contumaces la peine éternelle qui leur est due.
30ème sermon de Saint Pierre Chrysologue
Aujourd’hui la lecture évangélique a changé le publicain Matthieu en Apôtre, pour que celui qui fraudait avec l’argent devienne un distributeur de la grâce, et pour que de l’école de l’impiété, il parvienne à la maîtrise de la piété; pour que devienne docteur de la miséricorde celui qui avait été un instituteur de l’avarice. Pendant que Jésus passait par là, Il vit un homme assis au bureau de perception des impôts. Quand Jésus a passé par là, Il a passé d’un endroit à un autre. Il a traversé à pied la Judée pour aller chez les Gentils; Il dépassait la Synagogue pour se rendre à l’Église. Il traversait le pays de la chair pour demeurer au siège de sa Divinité. Dans le Christ, mes frères, l’injure de la chair est transitoire, Lui en qui l’honneur de la divinité est permanent. Pendant qu’Il passait, Il vit un homme. Il l’a vu plus avec ses yeux divins qu’avec ses yeux humains. Il a vu un homme, pour ne pas voir les péchés de l’homme. Il a regardé Son œuvre à Lui pour détourner les yeux des œuvres des hommes. Dieu l’a vu pour que lui voie Dieu. Le Christ l’a vu pour ne plus apercevoir les subterfuges, les prétextes où se camouflent les péchés d’avarice. Dieu l’a vu assis, parce que, affaissé par le poids de la cupidité, il ne pouvait plus se redresser. Mes frères, ce publicain qui était assis dans le bureau de perception des impôts était dans un état plus grave que le paralytique étendu sur son grabat, dont nous avons déjà parlé. Parce que ce dernier souffrait d’une paralysie du corps, l’autre de l’âme. Dans le premier c’était le corps dans tout ses membres qui était affecté, dans le second c’était les sens dans leur ensemble qui étaient détraqués. L’un gisait prisonnier de sa chair, l’autre était assis, captif du corps et de l’âme. L’un succombait aux douleurs malgré lui, l’autre s’était fait volontairement serviteur des vices. L’un se voyait innocent du crime d’avarice, l’autre, au milieu de ses plaies, se reconnaissait pécheur. L’un continuait à accumuler les crimes des profits usuraires, l’autre effaçait ses péchés par les gémissements que lui arrachaient les douleurs. C’est donc avec raison qu’il est dit au paralytique : Aie confiance, mon fils, tes péchés te sont remis, parce qu’il avait expié ses fautes par les douleurs. Mais au publicain il est dit : Viens, suis-moi. Pour que, en me suivant, du payes pour ce que tu as perdu en poursuivant l’argent. Mais dira quelqu’un : pourquoi ? Le publicain qui était plus grand dans le crime est plus grand dans le ministère ? Mais bientôt après, assigné d’avance à la dignité durable de l’apostolat, non seulement il reçoit lui-même le pardon des péchés, mais il l’accorde aux autres. Il irradie toute la terre de la splendeur de la prédication évangélique, et le paralytique semble digne du seul pardon. Tu veux savoir pourquoi le publicain a reçu davantage ? Parce que d’après l’Apôtre, là où a abondé le péché, la grâce a surabondé.
Nous savons que le publicain présente le type du peuple Gentil, et le paralytique la figure du peuple Juif qui, encore aujourd’hui, est retenu dans son lit par une maladie infectieuse, de sorte que, à moins d’être porté dans son lit par la foi des gentils, offert au Christ par la pitié des saints, sauvé par la foi du peuple chrétien, il ne peut pas parvenir à la maison de la foi, à la maison de la patrie. Après s’être mis à table, voici que vinrent beaucoup de publicains et de pécheurs, et s’attablèrent avec Lui et ses disciples. Ce que voyant les Pharisiens dirent aux disciples : pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? On fait des reproches à Dieu parce qu’Il se penche vers les hommes : Pourquoi s’étend--Il près d’un pécheur ? Pourquoi a-t-Il faim de la pénitence ? Pourquoi est-Il assoiffé de la conversion des pécheurs ? Pourquoi accepte-t-Il les plats de la miséricorde ? Pourquoi prend-il la coupe de la piété ? Mes frères, le Christ est venu au banquet, La vie est venue au festin, pour faire vivre avec Lui ceux qui étaient sur le point de mourir. La Résurrection s’est couchée pour que ceux qui dormaient du sommeil de la mort surgissent des sépulcres. L’indulgence s’est allongée pour élever les pécheurs jusqu’au pardon. La divinité vient à l’humanité pour que l’humanité vienne à la divinité. Le roi vient au banquet des coupables, pour que l’humanité prévienne la sentence de la condamnation. Le médecin vient vers ceux qui sont languissants pour qu’en mangeant avec eux, il refasse les forces des épuisés. Le bon pasteur penche ses épaules pour ramener la brebis perdue au bercail du salut. Mais cela, le Pharisien l’a en horreur, et en fait un motif d’accusation, croyant que c’était le ventre du Seigneur qui festoyait et non la vertu, non l’esprit mais la chair, non la bonté divine mais la volupté charnelle, la débauche de la terre non la grâce du Ciel. Il se voit ainsi lui-même lui qui ne voit pas Dieu. Qui reproche au Médecin de s’étendre près de ceux qui sont étendus, si ce n’est l’ennemi du salut humain ? Qui reproche au pasteur de porter sur ses épaules l’agneau fatigué, si ce n’est celui qui n’aime dans le troupeau que le profit ? Qui fait au Juge un crime de sa piété, si ce n’est le désespéré ? Qui méprise la communion de Dieu, si ce n’est le sacrilège ? Qui méprise son pardon si ce n’est le cruel qui l’a en horreur ? Pourquoi votre maître mange-t-Il avec les publicains et les pécheurs ? Et qui donc est le pécheur si ce n’est celui qui refuse de se voir tel ? Il est un plus grand pécheur, et pour parler plus correctement, il est lui-même le péché celui qui ne comprend pas encore qu’il est un pécheur. Et qui est le plus injuste si ce n’est celui qui se juge juste : les Scribes, les Pharisiens, parce qu’aucun vivant n’est justifié en ta présence. Tant que nous sommes dans le corps mortel, la fragilité domine en nous. Et si nous avons vaincu les péchés en acte, nous ne pouvons pas vaincre les péchés en pensée, ni fuir les jugements téméraires. Si nous pouvons éviter les fautes provenant du corps, et si nous sommes capables de triompher d’une conscience mauvaise, comment pourrons-nous éliminer les fautes de négligence, comment pourrons-nous abolir les péchés d’ignorance ? Pharisien, confesse ton péché, pour que tu puisses venir à la table du Christ, pour que le Christ soit pour toi le Pain, et que la fraction de ce pain soit faite pour le pardon de tes fautes, et que la coupe du Christ existe pour toi, elle qui est versée pour la rémission de tous tes péchés. Pharisien, mets-toi à table avec les pécheurs, pour pouvoir manger avec le Christ. Reconnais-toi pécheur, pour que le Christ prenne son repas avec toi. Entre avec les pécheurs au banquet de ton Maître pour que tu puisses ne plus être un pécheur. Entre dans la maison de la miséricorde avec le pardon du Christ de peur que, à cause des jugements que tu as faits en dehors de la maison de la miséricorde, tu en sois exclus. Reconnais le Christ, écoute le Christ, écoute ton Seigneur, écoute le Médecin céleste réfuter tes calomnies de façon péremptoire : Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades et les infirmes.. Si tu veux la cure reconnais l’anémie. Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs. Si tu désires la miséricorde, confesse ton péché. Allez et apprenez z ce que veut dire : je veux la miséricorde et non le sacrifice. Le Christ veut la miséricorde et non le sacrifice. Quel sacrifice pourrait-Il chercher Lui qui pour te chercher s’est fait Lui-même sacrifice ? Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs. Il ne rejette pas les justes, mais c’est que, sans le Christ, personne n’est innocent sur terre. Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs. En parlant ainsi, Il ne repousse pas les justes, mais c’est que, pour Lui, tous sont pécheurs. Écoute le Psalmiste : Du haut du ciel, le Seigneur examine les fils d’hommes, pour découvrir s’il en est un qui soit intelligent et qui recherche Dieu. Ils se sont tous détournés du chemin, tous ensemble ils sont devenus inutiles. Il n’y en pas qui fasse le bien, pas même un seul. Mes frères, mes frères, confessons que nous sommes pécheurs, pour qu’avec le pardon du seigneur nous ne le soyons plus .
31ème sermon de Saint Pierre Chrysologue
La bonté est la mère des vertus, et la malice est l’origine des vices. La gloire accompagne les vertus, une confusion connaturelle est inhérente aux vices. Comme les vices sont apparentés à la fausseté, les vertus ont pour apanage la liberté. De là vient que le Christ, Lumière des vertus, agissait en toute liberté, n’énonçait que la vérité, l’emportait comme Dieu, souffrait en tant que Père, incriminait en tant que Seigneur. Les Juifs, vraie race de vipères, mort de leur mère, assassinat de leur père, ont rompu les entrailles de leur mère la synagogue en détruisant le Christ. Tout à fait comme il a été écrit : engeance de vipères. Ils inclinaient leurs têtes, adoraient avec la langue, ils blessaient avec leur hypocrisie, ils corsaient leurs poisons avec des blasphèmes. Et comme si cela n’était pas encore assez, ils étaient le mépris poussé jusqu’à la haine, le dénigrement jusqu’au déni de justice. C’est ainsi qu’ils ont persécuté Jésus par toutes sortes de traquenards, qu’ils Lui ont tendu des pièges, qu’ils L’ont accusé de crimes imaginaires, qu’ils L’ont abreuvé d’insultes, et assiégé avec toute la dissimulation de l’envie. Ils lui objectaient de guérir des malades le Sabbat . S’Il ne l’avait pas fait, leur mépris L’aurait taxé d’impuissance. S’il avait guéri, la condamnation aurait émané de la loi elle-même. Ils Lui demandaient par quel pouvoir Il opérait des prodiges à volonté. S’Il avait dit par le pouvoir divin, ils auraient été mordus par l’envie. S’il s’était tu, ils l’auraient rejeté comma magicien. Car ils disaient que c’était par Beelzebub, le prince des démons, qu’il chassait les démons. Et d’après la lecture d’aujourd’hui, ils accusaient le maître auprès des disciples pour avoir participé au festin des publicains. Et auprès du Maître, ils accusaient les disciples comme des gens qui ne voulaient rien savoir du jeûne, et qui sont aux adonnés aux plaisirs de la table. En cherchant des occasions pour susciter la suspicion entre disciples et maître et maître et disciples, ils lançaient les semences du venin de la discorde Les disciples de Jean, est-il dit, s’avancèrent et dirent : Comment expliques-tu que les Pharisiens et nous jeûnions fréquemment, alors que tes disciples ne jeûnent pas. Quelle association pouvait-il bien y avoir entre les Pharisiens et les disciples de Jean, à part le fait que l’envie réunissait ce que la discipline séparait. Il perd ses droits ici le zèle qui a réuni ce qu’il a coutume de dissocier . Les Juifs ne supportaient pas que Moïse soit placé après le Seigneur : les disciples de Jean ne voulaient pas que le Christ soit préféré à Jean en quoi que ce soit. Ils frémissaient donc contre le Christ d’une jalousie commune.. Comment se fait-il qu’alors que nous et les pharisiens nous jeûnons fréquemment, tes disciples ne jeûnent pas? Pourquoi ? Parce que votre jeûne vient de la loi, non de votre volonté. Le jeûne ne regarde pas celui qui jeûne, mais celui qui jeûne de plein gré. Et quel profit tirez-vous du jeûne, vous qui jeûnez d’un jeûne qui n’est pas volontaire ? Le jeûne est la charrue insigne de la sainteté, il laboure les cœurs, éradique les crimes, arrache les fautes, déracine les vices, sème la charité, nourrit avec abondance, dresse la table de l’innocence. Les disciples du Christ établis dans la totalité du champ ensemencé de la sainteté, et cueillant les gerbes des vertus, ayant le pain du nouveau froment, ne peuvent jeûner des jeûnes désuets et caducs. Cette jactance en paroles, cette pâleur de visage, ce trafic frauduleux plaisent aux yeux humains, non aux divins. Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas quand les pharisiens et nous nous jeûnons fréquemment ? Jésus répondit : Les fils de l’époux peuvent-ils jeûner tant que l’Epoux est avec eux ? Qu’est-ce à dire? Quand on interrogea Jean, il attesta que Jésus était l’Epoux. Celui qui a l’épouse est l’époux. Mais l’ami de l’époux qui est présent et entend, se réjouit de joie en entendant la voix de l’époux. Il est donc tout à fait normal que Jean ait répondu à ses disciples par la voix de son Maître pour qu’ils croient en Lui, pour qu’ils ne contraignent pas les temps du triste jeûne à entrer dans les temps joyeux de l’Epoux. Car celui qui cherche une épouse écarte les jeûnes, .laisse de côté l’austérité, se donne tout entier à la joie, s’adonne aux festins : il est la gentillesse et l’amabilité personnifiée. Il se met sur un pied de fête, et fait tout ce que requiert la tendre affection de l’épouse. Le Christ qui, alors, épousait son église, se permettait de participer à des festins, ne se refusait pas à la joie des convives; sa pieuse charité le rendait affable, sociable, charmeur, afin d’unir les choses humaines aux choses divines, et pour faire de la société terrestre une harmonie céleste. Notre-Seigneur ajoute à ce qu’Il avait déjà dit en disant : Personne ne rapièce un vieux linge avec une étoffe brute. Il enlève au vêtement sa rigidité, et une déchirure pire encore apparaît. Le vêtement de l’ancienne loi, altéré par le zèle judaïque, dont le sens a été corrompu, déchiré par les sectes, rendu obsolète par des actes impurs, appelle l’étoffe rude de l’évangile. Mais comprends que l’étoffe ne fissure pas une partie du vêtement, mais les fibres même de la texture. Car alors, en premier lieu, la toile du vêtement royal était tissée avec la toison du Christ, de la toison que donnait l’Agneau, l’Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde. Le vêtement des rois était tissé, que le sang rouge de la passion teindrait en pourpre éclatant. C’est donc avec raison que le Christ interdisait de mettre cette étoffe brute sur la vétusté judaïque, pour que ne se produise pas une déchirure pire encore, si la nouveauté chrétienne fendillait la vétusté judaïque. Et il ajoute un exemple semblable en disant : On ne met pas non plus du vin nouveau dans de vieilles outres. Autrement les outres se fendillent et le vin s’écoule, et les outres sont perdues. Mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et les deux se conservent. Il donne aux Juifs le nom de vieilles outres. Il appelle les chrétiens des outres neuves. Car comme les outres sont purgées de toute forme de saleté, et sont enduites de drogues odorantes pour pouvoir conserver sans altération la saveur du vin, ainsi les jeûnes humains sont purifiés de la saleté de toutes les fautes charnelles, et deviennent aptes aux pressoirs divins, pour que de la presse de la croix ils reçoivent un vin nouveau, et se conservent dans une nouveauté incorruptible. Mais je parle du jeûne que les chrétiens pratiquent. Ainsi les Juifs, s’il ne deviennent chrétiens, ne l’auront pas. Corrompus par les vices et pécheurs invétérés, ils reçoivent le vin nouveau qui est la parole de l’Evangile en rompant les outres et en laissant s’échapper le vin. Il faut donc reconnaître qu’avec ces exemples, Jésus n’avait pas l’intention d’empêcher ses disciples de jeûner, mais Il ne voulait pas qu’ils mêlent le vrai jeûne au jeune frelaté.
32ème sermon de Saint Pierre Chrysologue
Il faut croire que tous les miracles du Christ sont des œuvres d’une puissance étonnante, qui n’ont pas été produites humainement ni par hasard, mais par une procuration divine, comme la lecture de l’évangile d’aujourd’hui nous le démontre. Et Jésus entra dans une synagogue, est-il dit, et il y avait là un homme ayant une main desséchée. Le Christ entre dans la synagogue, mais le Juif ne le L’accueille pas à Son entrée, ne Le reconnaît pas quand il est mis en Sa présence, ni ne comprend, dans son aveuglement, Son activité thaumaturgique. Constatez comment se réduit à rien la présence corporelle là où les esprits sont pitoyablement séparés. On peut dire à l’inverse que l’absence corporelle n’entrave pas l’union des cœurs quand la foi les rassemble. Et il y avait là un homme ayant une main desséchée. Cet homme est une image de tous les hommes, sa cure est celle de tous les hommes, son retour à la santé est le rétablissement de la santé longtemps différé de tous les êtres humains. La main de l’homme était affligée plus par la paralysie de la foi que par le dessèchement des nerfs, et plus par le remords de la conscience que par la défaillance de l’organisme. Cette maladie était suffisamment ancienne : elle remontait au début du monde, et ne pouvait être guérie ni par la science médicale ni par la philanthropie . Elle avait été contractée par la juste indignation de Dieu quand la main avait touché ce qui était défendu, quand elle avait aspiré présomptueusement à ce qui n’était pas concédé, quand elle s’était étendue jusqu’à l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Elle avait besoin non d’un charlatan qui lui appliquerait un cataplasme, mais de son Auteur, de Celui qui pourrait révoquer la condamnation portée, délier par Son pardon ce que Son indignation avait lié. Dans cet homme, apparaît l’ombre seulement de notre santé. La perfection de notre salut était réservée à notre Christ, car la sécheresse de notre main a été guérie par la miséricorde quand elle a été versée dans le sang rouge de la passion du Seigneur, quand le Seigneur a été étendu sur le bois vivifiant de la croix, a extirpé de la douleur une vertu fertile et féconde, quand Il a embrassé tout l’arbre du salut, quand le corps du Seigneur a été supplicié aux montants et traverses de la croix, pour que l’homme ne retourne jamais à l’arbre de la concupiscence et à l’aridité de la volonté. Les pharisiens observaient pour voir s’Il le guérirait un jour de sabbat, afin d’avoir un motif d’accusation contre Lui. A l’infamie du juge, et à l’iniquité de l’enquêteur, est présentée une cure dont on fait un crime, une œuvre de miséricorde qu’on s’efforce de rendre peccamineuse, un acte vertueux que l’on veut incriminer. On demande la peine de mort pour une santé restituée. Mais il n’y a là rien d’étonnant : le bien offense toujours les mauvais, les œuvres pies les impies, les choses saintes les profanes. Quand donc celui qui est lascif n’accuse-t-il pas la discipline, le vicieux la vertu, le criminel l’innocence ? Les fauteurs de crimes passent leurs nuits à veiller; ils sont à l’affût pour mettre les vertus en accusation, comme si le Sabbat avait été institué contre le salut et non pour le salut. Les Pharisiens observaient pour voir s’Il le guérirait un jour de Sabbat. Avec un tel interprète de la loi, le malade non seulement souffre terriblement, mais son état ne peut qu’empirer, et bientôt il expire. Jésus n’a pas refusé de guérir les infirmes en homme sans cœur, mais sa grande miséricorde accorda souvent le repos à ceux qui étaient rendus à bout, et qui par un trop dur labeur touchaient à leurs derniers jours. Et Il dit à l’homme ayant la main desséchée : lève-toi et viens au centre. Celui qui professe l’incrédulité judaïque est un professeur de sa propre débilité, le superviseur de la piété céleste, un témoin qui dépose contre la vertu divine. Lève-toi, et viens au milieu. Pour que, à la vue d’une telle déchéance physique, un sentiment de compassion émeuve et adoucisse ceux que la puissance de tant de miracles n’amène pas à la componction, que les œuvres d’un tel salut n’ébranlent pas. Il leur dit alors : Est-il permis, le Sabbat, de faire du bien plutôt que du mal, de sauver une âme plutôt que de la perdre ? En parlant ainsi, Il met l’accent sur la bonté de son œuvre, et blâme leurs desseins malicieux consciemment échafaudés. Car Jésus s’était proposé de sauver cet homme dans son corps et dans son âme. Mais c’est à perdre Jésus que s’acharnait le zèle de ces accusateurs, eux qui souffraient de voir Jésus guérir un jour de sabbat. Ils voulaient quand même L’induire à opérer une guérison pour qu’au cas où Il le ferait, ils en détournent malicieusement le sens, et que, pour avoir été si patients, ils deviennent plus méchants que la malice elle-même, et soient plus furieux pour s’être contenus, que démentiels pour avoir porté un tel jugement. Mais eux se taisaient, et les regardant avec colère, contristé par l’aveuglement de leurs cœurs. Regardant tout autour, ne regardant pas seulement le visage comme homme, mais en tant que Dieu, contemplant les corps, les cœurs, les esprits, les sens, le passé, le présent et le futur. Les regardant avec colère, contristé. Il se fâche comme Seigneur, Il est contristé en tant que Père, et Il souffre comme homme, Il pénètre les secrets des cœurs en tant que Dieu. Il dit à l’homme : étends ta main. Et il l’étendit, et sa main fut guérie. Etends ta main. Par un commandement, est déplié ce qui avait été recroquevillé par un commandement. Etends ta main. La peine reconnaît le Juge, l’œuvre de miséricorde montre du doigt le Dieu Créateur. Prions mes frères pour que la Synagogue soit seule à être assombrie par une telle débilité, et pour qu’il n’y ait personne dans l’Eglise dont la main soit desséchée par la cupidité, contractée par l’avarice, affaiblie par les rapines, dont l’infirmité soit entretenue par la parcimonie. Mais si une pareille chose devait jamais arriver, que cette personne écoute le Seigneur, et immédiatement, Il lui étendra la main pour qu’elle puisse faire une œuvre de miséricorde, et la lui ouvrira toute grande pour qu’elle fasse l’aumône. Il ne saurait connaître la guérison celui qui ne sait que prêter son argent à intérêt aux pauvres. Les Pharisiens étant sortis avec les Hérodiens se réunirent pour trouver de quelle façon ils le feraient mourir. Le Juif se joint toujours aux Hérodiens pour se jeter sur les chrétiens. Jésus avec ses disciples se retira en direction de la mer. Pour que la figure des flots illustre et démontre l’erreur des Juifs qui devaient servir de guides à l’humanité. Mais aussi parce que Jésus, grâce au fidèle service que lui rend le bateau, i.e., l’Eglise, est isolé du brouhaha des foules, et parce que le pilote du peuple chrétien y habite à demeure, sans être jamais fatigué par la grande diversité des maladies qu’Il a à guérir. Et Il commanda aux vents et à la mer, pour que l’obéissance les tranquillise et les apaise, selon le Prophète : Rompons leurs chaînes, et rejetons loin de nous leurs jougs. Pour que demeurant sous le joug de la piété, nous méritions de participer à la gloire divine.