5ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
C’est le propre d’un débiteur madré et impudent de ne pas respecter les ententes, et de faire attendre longtemps le plus patient des créditeurs par des subtilités astucieuses. Voici le cinquième sermon sur le départ et le retour du fils luxurieux, au cours duquel, tel qu’annoncé, nous nous efforcerons d’élever le sens historique jusqu’à la compréhension mystique unique qu’en a la divinité. Priez mes frères, pour que moi qui, en tant que débiteur, ne suis propre qu’à acheter à crédit, je devienne par la grâce de Dieu celui qui paie.
Un homme avait deux fils. Depuis que le Christ a assumé le fardeau de notre chair, et a revêtu les dépouilles de l’humanité, Dieu s’appelle en toute vérité homme. Dieu prend vraiment le nom de père des deux fils, parce que la déité mélangée à l’humanité, la piété associée à la déité ont mêlé l’homme et Dieu, ce que le Seigneur unit dans le Père. Cet homme, donc, ce père eut deux fils, qui n’obtinrent pas l’existence par leur mérite, mais par le commandement de Dieu. Car le Christ a été vu par nous comme un homme sans cesser d’être Dieu dans les arcanes de sa majesté. Il eut deux fils, i.e. deux peuples, le peuple des juifs et celui des Gentils. Le peuple juif, Il le rendit plus âgé par la modération de la loi. La stupidité du paganisme garda le peuple des gentils plus jeune. Car comme la sagesse donne de la mesure, la sottise enlève tout ce qui est viril . Ce n’est pas l’âge qui l’emporte chez le jeune, mais les mœurs. Ce ne sont pas les années qui ont fait le vieux mais les pensées.
Et le plus jeune dit à son père : donne-moi ma part d’héritage. Il ne demanda pas cela de vive voix à celui qui connaît les pensées, mais par le désir. Car la volonté propre de Dieu nous apporte le bien et le mal. Donc, celui-ci, maître de toutes les destinées comme son Père, a obtenu sa part par sa propre volonté, en disant : donne-moi ma part d’héritage. Et quelle est cette part ? Que peut-elle bien être ? La vertu, la parole, la science, la raison, le jugement, toutes ces choses qui appartiennent sur cette terre à l’homme de préférence aux animaux, c’est-à-dire, selon l’Apôtre, la loi naturelle. Il répartit donc ses biens, donnant au plus jeune ces cinq biens de la nature que nous avons énumérés. Au plus âgé, il a donné cinq livres divinement inspirés, d’après une répartition inégale selon le mérite, mais égale par le chiffre. La part du plus jeune corromprait l’ordre humain; la part du plus âgée subsisterait, ayant été instituée par Dieu. L’une et l’autre loi conduiraient les fils à la connaissance du Père, promouvraient la révérence envers son auteur. Et quelques jours plus tard, après avoir fait ses bagages, il part en voyage en direction d’une terre lointaine, et là, il dissipe tous ses biens en vivant dans le luxe. Nous avons dit que ce n’étaient pas les années qui avaient fait le jeune mais les mœurs. Peu de temps après, parce que depuis le début du monde, la gentilité s’est précipitée vers le pays de l’idolâtrie. L’âme a voyagé vers la région éloignée du démon, non localement; elle a vagabondé à travers les éléments par de vaines cogitations. Elle ne s’est pas déplacée d’une terre à l’autre par les mouvements du corps, car elle était devant le Père sans le Père, et quand elle était en elle-même, elle n’était pas avec elle-même. . De là vient que le luxurieux, par le désir de l’éloquence séculière, et des lupanars scolaires, par les trivialités des écoles philosophiques, dissipa les biens du Père, dans une discussion démentielle. Et comme il a consumé dans de pures hypothèses le don de la parole, de la science, de la raison, du jugement, le malheureux éprouva une grand disette, une grande faim de connaître la vérité. Parce que la philosophie avait incité à la recherche laborieuse de la vérité, mais n’avait nullement produit le résultat de la découverte de la vérité. C’est pourquoi l’immigrant était lié au propriétaire qui l’a envoyé dans ce siècle, i.e., dans la villa aux multiples superstitions, pour qu’il paisse des porcs, qui ont dit au Seigneur : Si tu nous chasses, envoie-nous dans ces porcs. Pour qu’il paisse les démons avec de l’encens, des victimes, du sang, pour que, pour un tel travail, ils obtiennent la récompense de donner de fausses réponses. Une bête était immolée pour qu’elle devine, après avoir été tuée, ce qu’elle ignorait vivante; pour que les lobes du foie des hosties expriment ce que leur bouche n’aurait jamais proclamée. Comme le gentil ne trouvait rien de divin, rien de salutaire dans ces choses, désespérant de Dieu, de la providence, du jugement, de l’avenir, il opéra le passage de l’école à la gloutonnerie, cherchant à se rassasier des siliques que mangeaient les porcs. Les épicuriens ont expérimenté cela. Après avoir parcouru le cycle des études aristotéliciennes et platoniciennes, ne trouvant aucune discipline scientifique divine, ils se livrèrent à Epicure, le maître suprême du désespoir et de la volupté. Et ils mangèrent des siliques, i.e. qu’ils convoitèrent honteusement les voluptés et les plaisirs du corps, et se mirent à paître les démons qui toujours s’engraissent des vices du corps et de tout ce qu’il y a de plus sordide. Comme celui qui se joint au Seigneur est un seul esprit avec Lui, ainsi celui qui se joint au démon est une seule chose avec lui. Même si ce jeune homme convoitait les siliques, il ne pouvait s’en rassasier. Parce que personne ne lui en donnait. Le démon voulait par la faim de la science, par l’âpreté des voluptés, rendre le Gentil encore plus avide de poursuivre les choses illicites, et de commettre des crimes. Mais le Père céleste a permis que le Gentil souffre de la faim, pour que la cause de l’erreur devienne un moyen de salut. Car Il soutint le Juif pour qu’il ne se perde pas, et Il toléra que le Gentil souffre de la faim, pour qu’il retourne. Il retourne en effet à son Père et il s’écrie : Père, j’ai péché contre le Ciel et devant toi. Que le plus jeune soit retourné à la maison du Père et qu’il ait appelé Dieu son père, la voix de l’Eglise le témoigne à chaque jour : Notre Père qui es aux cieux. J’ai péché contre le ciel et devant toi. Il a péché contre le Ciel quand il a dit en blasphémant que le soleil, la lune, et les étoiles étaient des dieux, et quand il les profanait en les adorant. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes serviteurs. Ce qui signifie que je ne suis pas digne d’obtenir la gloire du fils, ou du pardon comme salaire d’un travail mercenaire. Et celui à qui disparaît l’honneur de la postérité, se maintient quand même en vie par le pain quotidien. Mais le père sort à sa rencontre Quand nous étions encore des impies, le Christ est mort pour nous . (Saint Paul) Le père est accouru et est allé à la rencontre du fils quand Il est descendu ciel, et a touché terre. Le Père qui m’a envoyé est avec moi (Jean)
Il lui saute au cou. Il s’est jeté lorsque toute la divinité se coucha à table avec nous, et se pencha sur notre chair. Et il l’embrassa. Quand ? Quand la miséricorde et la vérité se sont rencontrées, la justice et la paix se sont embrassées. Il donna une robe de fête. Celle qu’Adam perdit, la gloire sempiternelle de l’immortalité. Il lui mit une bague au doigt. Un anneau d’honneur, un gage insigne de l’esprit, le sceau de la foi, les arrhes des noces célestes . Ecoute l’Apôtre : je vous ai fiancé à un seul homme, comme une vierge qui présente au Christ sa chasteté. Et des sandales à ses pieds. Pour que les pieds soient chaussés en vue de la prédication de l’Evangile, pour que soient bienheureux les pieds de ceux qui prêchent la paix de l’évangile. Et il tua le veau gras. Celui dont David chantait : " Et Dieu se complut dans un veau nouvelet, cornu et gras. " Le veau est ainsi tué à la demande du père, parce que Dieu le Christ Fils de Dieu ne pouvait être tué sans la permission du Père. Ecoute l’Apôtre : Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais L’a livré pour nous tous. Voilà ce veau qui dans notre coupe, à chaque jour, est toujours immolé.
Mais le frère plus âgé, mais l’aîné des fils revenant des champs, le peuple de la loi, (la moisson est abondante et les ouvriers peu nombreux)entend de la musique et du chant choral dans la maison du père, et ne veut pas entrer. Nous voyons cela aujourd’hui de nos propres yeux. Car il vient le Juif à la maison du Père, i.e., l’église, il entend de l’extérieur, avec envie, résonner la cithare de David, il entend la symphonie du consentement des prophètes, il entend les chœurs du concours universel des peuples, mais ne veut pas entrer, demeurant à l’extérieur par jalousie. Pendant qu’il juge son frère gentil par ses frasques d’antan, et se scandalise de ses mœurs dépravées, il s’exile des biens paternels, et s’interdit les joies maternelles. Il a dit : depuis tant d’années que je te sers, sans jamais te désobéir, et tu ne m’a jamais donné un bouc pour que...Il est préférable de passer ces paroles sous silence, comme nous l’avons déjà dit, car c’est un Juif qui parle. Ce sont des paroles de grand parleur mais de petit faiseur. Le père sort et dit à son fils : Fils, tu es toujours avec moi. Comment ? Par Abel, par Hénoch, par Sem, par Noé, par Abraham, Isaac et Jacob, par Moïse, et par tous les saints d’où émane le peuple juif, comme l’Evangile le raconte. Et tout ce qui est à moi est à toi. Comment ? Parce qu’à toi est la loi, la prophétie, le temple, le sacerdoce, les sacrifices, le règne, les charges, et ce qui est au-dessus de tout, le Christ. Mais parce que, par jalousie, tu veux perdre ton frère, le festin paternel, les joies familiales, tu mérites de ne pas les posséder. Dans un sermon trop court nous n’avons pas pu élucider comme nous l’aurions aimé les mystères les plus secrets. Ce qui dans notre exposé peut paraître avoir été traité trop succintement, je le laisse à compléter par la sagesse de votre intelligence. Que votre collaboration ne soit ni ingrate, ni simple, ni occulte, pour que nous ne soyons pas obligé de révéler et d’expliquer les choses mystiques et relevées, au lieu de simplement les raconter ou les proclamer.
6ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Parce qu’au retour du fils plus jeune, toute la famille chante en chœur, joue une symphonie céleste, il nous convient à nous aussi aujourd’hui de psalmodier, de jouer du tambourin, de faire vibrer les orgues, de toucher la cithare, et pour la joie d’un tel Père, de faire retentir une mélodie davidique. Jubilez pour votre Dieu, toute la terre. Quoi donc ? Que nous faut-il pour comprendre la signification de cette exultation ? Pourquoi, mais pourquoi donc, après tant de commandements de Dieu si terribles et si mirifiques, la terre est maintenant appelée, invitée à la jubilation ? Réjouissez-vous, est-il dit, terre entière. Pour quelle autre raison, si ce n’est que le Dieu terrible a choisi la houlette d’un pasteur très doux, est devenu personnellement un pasteur, pour que la miséricorde du pasteur réunisse en un seul troupeau les peuples qui vont à l’aventure, les hordes vagabondes, les nations dispersées sur toute la longueur et la largeur de la terre, comme des brebis errantes. Bien plus, pour que des nations sauvages qui sont la proie de la mort, qui, enfiévrées d’une fureur bestiale, ont pour nourriture la chair, pour brevage le sang, soient amenées à l’usage du lait, à la manducation du blé, à la douceur des brebis. Cette miséricorde demande et impose la discipline pastorale à toute la terre, en disant : Réjouissez-vous, terre entière. Comme la trompette invite le soldat à la guerre, la douceur de la jubilation invite les brebis aux alpages. Il convient donc de mitiger l’ardeur belliqueuse par la douceur pastorale, pour que la suavité d’une telle grâce sauve les peuples, où sévit depuis longtemps la férocité naturelle. Qu’il s’agissait bien du retour du bon pasteur quand le Christ est venu sur la terre, Lui-même l’indique aujourd’hui : Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses amis. C’est pourquoi le Maître Lui-même pourvut à s’adjoindre des auxiliaires, des aides pour prendre soin de toute la terre, en disant : Réjouissez-vous, terre entière. C’est pourquoi, retournant au ciel, Il confia à Pierre la garde de ses brebis, pour qu’en retour, Pierre les fasse paître en tant que siennes. Pierre, lui dit-il, m’aimes-tu ? Pais mes brebis. Mais pour que l’exercice de cette charge ne nourrisse pas la soif du pouvoir mais pousse à la piété, Il répète : Pierre, m’aimes-tu ? Pais mes brebis. Quand Il recommande les brebis, Il recommande aussi leur progéniture, parce que le Pasteur connaissait à l’avance la fécondité de son troupeau. Pierre, m’aimes-tu ? Pais mes brebis. Paul, le collègue du pasteur Pierre, présentait à ces brebis, en guise de pieuse pâture, des mamelles gonflées de lait, en disant : Je vous ai donné du lait comme aliment, non de la nourriture solide. Le saint Roi comprend cela, c’est pourquoi, comme exhalant une odeur de parfum, il s’exclame : Le Seigneur me pait. Rien ne manquera. Il me conduit dans un lieu de verdure. Il me mène vers des eaux rafraîchissantes. Après donc le gémissement continuel des guerres, après la triste vie sanguinaire, un verset de paix évangélique succédant, marquant le retour aux pâturages, annonce la joie à la servitude. L’homme était esclave du péché, captif de la mort, il était la propriété du démon, né dans la maison des idoles, il était fouetté par les vices, il était un produit du crime. A cause de tels et de si grands maux causés par son maître, l’homme faisait montre d’une servitude mauvaise et misérable. Quand le pécheur n’éprouve-t-il pas de la tristesse ? Quand ne se sent-il pas démuni devant la mort ? Quand donc les démons ne le font-ils pas souffrir ? Quand donc ne tremble-t-il pas de peur devant les idoles ? Quand donc n’est-il pas considéré comme suspect, quand il est dominé par les vices ? Quand donc les crimes ne le portent-ils pas au désespoir ? L’homme poussait de profonds soupirs quand il avait continuellement à supporter des maîtres si cruels. Nous voyant donc libérés de ces sortes de choses, et rappelés au service du Créateur, à la grâce du Père, à la liberté de la servitude du seul bon Seigneur, le prophète s’exclame à bon droit : Servez le Seigneur dans la joie. Car ceux que la faute avait rejetés, ceux que le remords avait expulsés, la grâce les ramène, l’innocence les introduit. Entrez en sa présence dans l’exultation. Celui qui entre en sa présence dans l’exultation est libéré de la faute, il est tout à fait assuré de la récompense. Mais cependant, à quoi exhorte ce prophète ? Qu’est-ce qu’il s’efforce de persuader? Entrez en sa présence dans l’exultation. Qui est libre en face de Dieu ? Qui peut mentir entre ses deux yeux ? Comment exulter devant la terreur de la majesté suprême ? Les archanges tremblent, les anges sont interdits, les puissances ont peur, les vieillards redoutent la face du Ciel, les éléments fuient, les rochers éclatent, les montagnes s’écroulent, la terre tremble, et, dans son intrépidité, l’homme pétri de terre, entrera jusque là pour s’y asseoir dans l’exultation ? D’où vient donc que le prophète présume que nous devions agir ainsi ? D’où cela vient-il? De ce qui suit : Sachez, est-il dit, que le Seigneur lui-même est Dieu. Que ce Seigneur qui est Dieu s’est fait enfant dans notre chair, lui qui dans le berceau était puissant, doux sur le sein de sa mère, calme dans son comportement, caressant en notre compagnie. Entrez donc en sa présence dans l’exultation. Parce qu’il a éloigné toute la peur qu’inspire la divinité, toute crainte du juge à notre endroit, il les a déplacées ces choses d’un regard qui pourvoit à tout. Pour que l’entrée ne redoute pas la condamnation du juge, mais s’attende à recevoir l’étreinte d’un parent. Et comment n’exulterait-il pas celui qui reconnaît son Père dans celui qu’il craindrait comme enquêteur ? Entrez en sa présence dans l’exultation. Sachez que le Seigneur est Dieu, que c’est Lui qui nous a faits, et non pas nous Lui. Vain est le travail du père et de la mère si dans le germe n’ont pas été présentes l’action et l’opération du Créateur. Tes mains , est-il écrit, m’ont fait et m’ont façonné. Et ailleurs ; tu m’as formé et tu as posé sur moi ta main. Notre naissance, notre existence nous ne les devons pas à nous-mêmes, mais entièrement à notre Auteur. Nous sommes son peuple et les brebis de son pâturage. Il a été démontré plusieurs fois dans les proverbes qu’un pasteur céleste viendrait, avec une joie angélique, pour rappeler aux pâturages vivifiants les brebis débilitées par de la moulée délétère. Entrez, est-il dit, par les portes en confessant. La seule confession qui nous ouvre la porte du ciel est celle de notre foi. Il y a des hymnes dans la salle d’entrée Confessez-le, louez son nom. Nous avons déjà dit qu’une fois placés là, une symphonie spirituelle de cantiques célestes serait ajoutée pour que nous puissions confesser notre foi en entrant, pour qu’il y ait des hymnes dans le portique, que la louange soit présente jusqu’au fond du sanctuaire, là où la plénitude de la divinité habite toute entière. Confessez-le, louez son nom. Confessez-le car il est Dieu, louez son nom. Nom par lequel nous sommes sauvés, nom devant lequel tout genou fléchit, au ciel, sur la terre et dans les enfers . Parce que Dieu est suave? Mais comment donc ? Parce que sa miséricorde est éternelle. Il est vraiment suave par sa miséricorde, par laquelle seule Il a daigné annuler la sentence très amère de la condamnation de tout le genre humain. Voici l’agneau de Dieu, voici Celui qui enlève les péchés du monde. Sans fausser la vérité, Dieu prend pitié, Lui qui pardonne les péchés en enfermant la justice dans sa miséricorde et dans son intelligence, Lui qui est béni dans les siècles des siècles.
7ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Quand Dieu s’est muté en Père, Il a préféré régner plutôt par l’amour que par la puissance, être aimé plutôt qu’être craint. Son affection paternelle nous met en garde pour qu’un effort pénible, très saint par lui-même, n’entraîne pas notre perte, selon les mots de l’Evangéliste : quand vous jeunez, ne prenez pas un visage triste comme font les hypocrites. Ils prennent une mine défaite pour que les hommes voient bien qu’ils jeûnent. En vérité, en vérité, je vous le dis, ils ont reçu leurs récompenses.
L’hypocrisie est un mal subtil, un ver solitaire, un venin latent, une contrefaçon des vertus, la teigne de la sainteté. Tous les ennemis font usage de leurs forces, combattent avec leurs propres armes, font la lutte ouvertement, On se protège contre eux d’autant plus facilement qu’on les voit. Mais l’hypocrisie feint en toute sécurité, prospère en trompant, ment par curiosité, et avec une adresse cruelle, elle émousse la pointe des vertus. Elle anéantit le jeûne par le jeûne, elle évacue la prière par la prière, elle terrasse la miséricorde par la miséricorde. La jalousie, apparentée à la fièvre, met du feu dans la coupe froide. Ce que l’hydropisie est pour les corps, l’hypocrisie l’est pour les âmes. L’hydropisie assoiffe quelqu’un, l’hypocrisie l’enivre. Ils prennent une mine défaite, pour que les hommes voient bien qu’ils jeûnent. L’hypocrisie, en cherchant à captiver les yeux, devient elle-même captive des yeux. Ils prennent une mine défaite. Et s’ils assombrissent leurs faces, quel ornement du corps demeurera ? Il en est vraiment comme le dit le Seigneur : Si la lumière qui est en toi est ténèbres, que ne seront pas ces ténèbres ? Hypocrisie, s’il te plaît de rendre terne le visage, d’avoir la peau négligée, l’air triste, un visage d’enterrement, tu n’as même pas recueilli de louanges auprès des hommes, et, auprès de Dieu, tu as perdu le fruit du jeûne. Hypocrisie, tu as peiné par le jeûne de façon à ce que la peine du jeûne ne te soit d’aucun profit. Hypocrisie, tu es entrée dans les eaux de l’abstinence, tu as été ballotée par les vagues, tu t’es aventurée en haute mer, mais tu as fait naufrage dans le port du jeûne. Tu n’as remporté aucun profit, mais tu as fait l’acquisition de la vanité, toi qui as voulu t’enrichir sur le compte de Dieu. Tu devras donc Lui rendre des comptes, toi qui as perçu les intérêts de la misérable louange humaine. Frères, il faut fuir ce virus, il faut se protéger contre cette peste, qui crée les maladies à partir des remèdes, qui produit la fièvre à partir des médicaments, qui transforme la sainteté en crime, la tentative d’apaisement en faute, qui d’un sacrifice propitiatoire fait un instrument de rejet. Celui qui fuit l’hypocrisie remporte la victoire. Celui qui donne de la tête sur l’hypocrisie, croule. Fuyons l’hypocrisie, mes frères. Fuyons-la. Que notre jeûne soit sanctifié par la simplicité, par l’innocence. Que la pureté le rende pur, la sincérité sincère. Qu’il soit caché aux hommes, ignoré du démon, mais connu de Dieu. Celui qui ne cache pas un trésor l’exhibe au grand jour. Les vertus dont on fait parade ne dureront pas. Comme les vertus abandonnent ceux qui en font étalage, elles gardent ceux qui les tiennent sous surveillance. Donc, le jeûne qui est pour nous la première ressource contre les vices, doit être placé dans l’arène du cœur. Parce que, si le jeûne préside à l’intérieur, les vices n’auront pas la force de nous ébranler à l’extérieur. Pour que le chrétien puisse avoir cette sorte de jeûne, le Christ l’exhorte en disant : Toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête, lave-toi le visage, pour que ton jeûne soit connu non des hommes mais de ton Père qui est là dans le secret. Et ton Père qui voit dans le secret te le rendra. Dieu ne se complait pas dans les minois voluptueux, mais Il rejette les visages qui présentent une fausse apparence. Le visage défait, abattu par la douleur recherche la vaine gloire. Il n’est d’aucun profit au jeûne volontaire. Si quelqu’un veut jeûner, quel besoin a-t-il de la tristesse ? S’il ne veut pas jeûner, pourquoi jeûner ? C’est en toute justice qu’il porte le poids de la tristesse celui qui fait de la vertu un vice, de la vérité un mensonge, de la récompense une dépense, de la remise des peines un péché. Le cultivateur, s’il ne herse pas, s’il ne laboure pas, s’il ne creuse pas de profonds sillons, s’il n’arrache pas les mauvaises herbes, s’il ne dépose pas la semence en sécurité, c’est à lui-même qu’il ment, non à la terre, A la terre il ne fait pas de tort, mais il se prive de la récolte. Et c’est ainsi qu’il s’appauvrit, se frustre et se nuit celui qui ment à la terre d’une main trompeuse. Que fera-t-il, qu’aura-t-il, que trouvera-t-il celui qui ment à Dieu, pour apaiser sa faim, quand surabondera l’hypocrisie ? Parce que nous avons fait mention du cultivateur, qu’il sache devoir soutenir un labeur incessant, qu’il n’aura rien si, saisissant la charrue du jeûne et avalant les mauvaises herbes de la gourmandise et éradiquant l’ivraie de la luxure, il ne jette pas la semence de la miséricorde. C’est ce que le Seigneur a voulu nous faire comprendre lui qui, en nous prêchant sur le jeûne, ajoute ensuite : Ne vous amassez point de trésors sur la terre où la mite et le ver consument, où les voleurs percent et cambriolent. Mais amassez-vous des trésors dans le ciel. Là, point de mite ni de ver qui consument, point de voleurs qui perforent et cambriolent. Qu’y a-t-il de plus paternel ? Qu’est-ce qui provient plus directement de l’amour ? Quel conseil plus convoyeur de charité ! Il veut que rien de ce qui est à toi ne périsse, lui qui veut déposer tes trésors dans les voûtes célestes. En quelle sécurité il dort celui qui a mérité d’avoir Dieu comme gardien de ses biens ! Comme il ignore l’inquiétude, comme il a surmonté les angoisses, comme il est sans anxiété, comme il est éloigné du faste, celui qui a confié ses biens à la garde de son Père ! Ce que la crainte servile ne pouvait pas surveiller, comme l’affection paternelle le fait ! Quand le Père donne quelque chose à ses fils, Il ne le prélève pas sur les choses qui avaient été par eux remises à sa garde . Il ne sait pas ce qu’est le Père, il ne sait pas qu’il est fils celui qui ne croit pas au Père. Les choses mises sons clé n’éliminent pas les mites, mais elles les emprisonnent. S’il elles les engendrent, elles ne les repoussent pas. Les choses conservées nourrissent la rouillent, elles ne peuvent l’éviter, car ce qui nait d’une chose ne peut être évité. Où il y a des trésors, les voleurs ne peuvent manquer. Celui donc qui remet ses biens à la garde des mites, de la rouille et des voleurs, ne les met pas en sécurité. Les mites naissent nécessairement des vêtements, la rouille du métal, les voleurs de l’argent. De la même façon, l’avarice naît des richesses, la cupidité du luxe, le désir d’acquérir, de l’avoir. Celui donc qui veut vaincre l’avarice, qu’il se dépouille des richesses, qu’il ne mette pas sa confiance en elles. Déposons d’avance, mes frères, notre trésor dans le ciel. Que les porteurs en soient les pauvres, eux qui peuvent apporter nos biens au ciel, dans leurs cœurs. Personne ne croit sérieusement au messager qui porte les morts. C’est toi qui es responsable de ce transfert, au cours duquel nos biens sont apportés à Dieu sous la sauvegarde de Dieu. A Lui honneur et gloire, vertu et règne, et actions de grâces dans les siècles des siècles. Amen.
8ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Sermon sur le jeûne et la miséricorde envers les pauvres
Quand un navire appareille, quand il fait voile dans le but de traverser la mer, le prudent capitaine met de côté les soucis domestiques, nationaux, conjugaux, financiers, et ainsi, tout entier, il se livre corps et âme aux travaux nautiques, pour qu’il puisse résister aux intempéries, et pour que, vainqueur des obstacles, il puisse entrer dans le havre d’un port lucratif.
De la même façon, nous, mes frères, après être entrés dans le chemin de l’abstinence, nous être avancés dans la haute mer du jeûne, sur la route du carême, détachons le navire de notre corps du littoral mondain. Renonçons aux soucis de la patrie séculière. Sur le mât de la croix, larguons toutes les voiles de notre esprit. Maintenons notre vitesse de croisière avec les câbles des vertus, les rames de la sagesse et le gouvernail de la discipline. Et si nous dérivons ou si nous échouons, contemplons le ciel, pour que sous la conduite des signes célestes, nous puissions voguer en toute sécurité dans la houle et le tangage de la vie. Quand le Christ saisira le gouvernail, quand soufflera le Saint-Esprit, quand nous aurons triomphé des écumes des voluptés, vaincu les vagues des vices, détourné les tempêtes des crimes, évité les écueils des péchés, et échappé aux naufrages de tous les délits, nous entrerons dans le port de Pâques, dans les joies de la résurrection. Comme nous devrons cheminer par des champs dénudés, au milieu de tourbillons capables de nous égarer, dans des déserts aux pistes incertaines, il faut apporter avec nous notre viatique.
Exerçons abondamment la miséricorde en puisant dans notre besace.
Mes frères, le jeûne affame, le jeûne assoiffe celui qui ne se sustente pas avec le pain de la piété, que l’aumône ne protège pas, que ne recouvre pas le vêtement de la miséricorde.
Ce que le printemps est à la terre, la miséricorde l’est est au jeûne. Comme les vents printaniers font germer les fleurs des champs, ainsi, ce que le jeûne a semé, la miséricorde le fait fleurir; elle fait fructifier la vertu du jeûne en une moisson céleste. Ce que l’huile est à la lampe, la piété l’est au jeûne. Comme c’est le gras de l’huile qui produit de la lumière dans la lampe, et qu’une consommation modérée d’huile donne de la clarté pendant toute la nuit, de la même manière, c’est la piété qui fait resplendir le jeûne, et le fait rayonner pendant toute la durée de la continence.
Ce que le soleil est au jour, l’aumône apprend à l’être au jeûne. Comme le soleil dans toute sa splendeur rend plus éclatante la lumière du jour, et disperse complètement l’obscurité apportée par les nuages, ainsi l’aumône sanctifie la sainteté du jeûne, dissipe complètement la nuit de la cupidité par la lumière de la piété. Et pour que je ne me perde pas dans une infinité d’exemples, ce que l’âme est au corps, la libéralité l’est au jeûne. Comme le corps est mortifié quand l’âme se sépare de lui, ainsi l’éloignement de la libéralité est la mort du jeûne. Le jeûne est la mort des vices, la vie des vertus. Le jeûne apaise le corps, il est l’honneur des membres, l’ornement de la vie. Le jeûne donne la force mentale, la vigueur de l’âme. Le jeûne est le mur de protection de la chasteté, le rempart de la pudeur, la forteresse de la sainteté. Le jeûne est l’école où l’on gradue, le magistère du magistère, la discipline des disciplines. Le jeûne est le viatique de la voie ecclésiastique, détient la primauté de la milice chrétienne. Mais dans ces vertus, le jeûne déploie de la force, remporte la victoire, triomphe, quand il lutte en compagnie de la miséricorde. La miséricorde et la piété sont les ailes du jeûne, à l’aide desquelles il prend son envol et se rend jusqu’au ciel, et sans lesquelles il reste sur place on tourne en rond. Le jeûne sans la miséricorde n’est qu’un simulacre de la faim; il n’est nullement l’image de la sainteté. Le jeûne sans piété est une occasion d’avarice, ce n’est pas un vœu d’économie. Car autant cette parcimonie dessèche le corps, autant elle gonfle la bourse. Le jeûne sans miséricorde n’est pas un jeûne véritable mais imaginaire. Là où est la miséricorde, là se trouve la vérité. Le prophète en donne la preuve quand il dit : La miséricorde et la vérité sont venues à ta rencontre. Le jeûne sans la miséricorde n’est pas une vertu mais un vice, au dire même du Seigneur : quand vous jeûnez etc...Celui qui ne jeûne pas pour le pauvre, fuit Dieu. Celui qui en jeûnant ne sacrifie pas son repas, mais le met en réserve, donne la preuve qu’il jeûne par cupidité non par imitation du Christ. Quand nous jeûnons, mes frères, notre repas replaçons-le dans la main du pauvre, pour que la main du pauvre nous conserve ce que le ventre aurait éventuellement perdu. La main du pauvre est le sein d’Abraham, où le pauvre s’empresse de déposer ce qu’il a reçu. Le trésor du ciel est la main du pauvre. Ce qu’elle reçoit, pour qu’il ne se perde pas sur la terre, elle le redépose au ciel. Ramassez des trésors dans le ciel. La main du pauvre est la salle du trésor du ciel, parce que le Christ accepte tout ce que le pauvre reçoit. Donne donc, ô homme, la terre pour que tu reçoives le ciel ! Donne de l’argent pour acquérir le royaume ! Donne une parcelle pour entrer en possession du tout ! Donne au pauvre pour qu’il te donne, parce que tout ce que tu donneras au pauvre demeurera ta propriété. Ce que tu n’auras pas donné au pauvre appartiendra à un autre. Dieu réclame la miséricorde. Celui qui refuse à Dieu ce que Dieu veut, il veut que Dieu lui refuse ce qu’il désire. Je veux la miséricorde. Homme, c’est Dieu qui demande, mais pour toi, non pour Lui. Je veux la miséricorde. Il demande la miséricorde humaine pour faire don de la divine miséricorde. La miséricorde est dans le ciel où elle parvient par les miséricordes terrestres. Seigneur, est-il dit, dans le ciel est ta miséricorde. Quand tu plaideras ta cause devant le tribunal de Dieu, prends pour avocate la miséricorde . C’est par elle que tu seras innocenté. Celui qui est assuré du patronage de la miséricorde, qu’il se sente sûr du pardon, qu’il ne doute pas d’être exonéré. Seule la miséricorde prévient la condamnation, précède la mise en accusation, et révoque l’arrêt de mort, elle libère ceux qui ont été adjugés. Les Ninivites en sont la preuve. Des gens qui avaient déjà subi leurs sentences, qui étaient déjà livrés aux supplices, en position de victimes, qui étaient condamnés à mort, la miséricorde s’en est emparé, les a saisis, les a protégés de telle façon que Dieu a préféré reconduire sa sentence plutôt que de manquer en quelque chose à la miséricorde. Le jeûne, alors comme aujourd’hui, plaidait en faveur de l’accusé, mouillait de ses larmes les cendres, s’étendait sur une pièce d’étoffe en poil de chèvre, gémissait, fondait en larmes. Et ce que les mots ne pouvaient pas excuser, la douleur le régularisait. Mais elle n’aurait pas pu modifier le verdict, si la miséricorde n’était pas intervenue en suppliante. La miséricorde libère les pécheurs et rétablit les saints. Car si la miséricorde n’avait pas été présente, même un David, après son adultère, aurait perdu le don de prophétie. Et le blasphémateur Paul serait demeuré persécuteur. Il le reconnaît, cela, Paul quand il dit : Moi qui fus d’abord, un blasphémateur, un persécuteur et un enragé. Mais j’ai obtenu miséricorde. Frères, par la miséricorde envers les pauvres, faisons l’acquisition de la miséricorde, pour que nous puissions nous soustraire à la condamnation et être assurés de notre salut. Bienheureux les miséricordieux, est-il dit, parce qu’ils obtiendront miséricorde. C’est en vain qu’espère la miséricorde là-bas celui qui ne l’a pas exercée ici-bas. Celui qui fait la miséricorde court vers la victoire, celui qui ne pratique par la miséricorde se précipite vers les supplices [de l'enfer].