17ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Que le Seigneur soit venu de l’autre côté du lac dans la région des Gadaréniens, et qu’aussi tôt débarqué, soit accouru à lui d’un cimetière voisin, un homme ayant un esprit immonde, lié et enchaîné, le récit évangélique nous l’apprend aujourd’hui. L’auteur de la mort, qui avait élu domicile dans les tombeaux, séjournait dans les maisons de la mort, et avide de morts d’hommes, il jubilait, dans sa sauvagerie, à la pensée d’inhumer vivants ceux que sa cruauté ne pouvait pas tuer. L’avare exécuteur de notre supplice mortel est en furie, lui pour qui la naissance d’un être humain est une souffrance, une torture le prolongement de notre vie. Il s’ingénie à allonger la brève vie humaine par l’horreur des sépulcres. Dans sa confusion et son trouble, il pervertit la vie et la mort, car il engouffre les vivants dans les sépulcres et apporte de la nourriture aux morts. Il inocule le poison pour faire vieillir prématurément, et trouble le repos des morts. L’homme était lié et enchaîné, vaincu par le crime d’un autre, par le forfait de celui qui habite en lui. Innocent, il était torturé chez lui. Le trop plein de la faute du démon débordait dans le châtiment de l’homme, et le prédateur, pénétré à l’intérieur de la proie, s’engraissait de ses misères. L’envie exécrable le réduit à subir plutôt qu’à agir.
Voulant venir en aide à cette maladie, le Seigneur traverse le lac, i.e. que par la navigation de notre corps, navigation saturée de naufrages dans la ténébreuse région de l’ignorance aveugle, Il nous transporte aux extrémités de ce monde changeant, et parvient aux rivages de notre salut. Il inonde le monde de la splendeur de sa lumière, et Il est sur le point de saisir par surprise les pièges de l’astucieux ennemi, et de mettre en fuite, avec une puissance royale, le prince de l’iniquité spirituelle lui-même avec ses légions, pour libérer enfin ceux que le pouvoir ennemi tenait jusque là captifs.
Voyant Jésus de loin, il accourut à Lui et l’adora, et poussant de grands cris, il dit : qu’y a-t-il entre toi et moi, Jésus fils du Dieu puissant ? Je t’adjure, par Dieu, de ne pas me tourmenter. L’ordre des punitions a été inversé d’un geste de Jésus. Auparavant, l’homme innocent était affligé par les actes de piraterie du démon . Maintenant, l’homme court, mais c’est le démon qui encourt la peine. La chair ploie, mais l’immonde gît par terre et le démon est prosterné. Il accourut et il adora. Pourquoi, diable, maintenant, tremblant et pitoyable, te prosternes-tu pour adorer Celui que tu as provoqué à la chute par une triple tentation, que tu as supplié de t’adorer par la promesse fallacieuse d’un règne universel ? Celui qui promettait tous les honneurs du règne et de la gloire, voici maintenant qu’on découvre qu’il habite dans la putréfaction cadavérique des tombeaux. C’est ainsi qu’il trompe pour attirer avec lui dans les enfers, quand par de fausses promesses, il égare ceux qui le consultent dans les sanctuaires des faux dieux. Qu’y a-t-il entre toi et moi, Fils du Dieu puissant ? Car maintenant, c’est comme un adulateur, non comme un dévot et un suppliant qu’il adore, voulant échapper à la punition, et redoutant de perdre sa proie. Il pense, le malheureux,que Celui qu’il ne peut pas vaincre par la tentation, qu’Il n’a pas pu fléchir par la promesse d’honneurs, il pourra l’ébranler par une adulation . Mais Lui, Il avait l’habitude de libérer les vaincus, de rappeler les captifs, tous ceux qu’Il avait acquis en les créant, et qui Lui étaient restitués. Pour culbuter l’ennemi, sa propre force suffit, et pout le terrasser, Il ne requiert pas le renfort de sa troupe. . Et, poussant de grands cris, il dit : qu’y a-t-il entre toi et moi, Jésus, fils du Dieu puissant ? Je t’adjure par Dieu de ne pas me torturer. Que ne fait pas, que ne supporte pas la fragilité humaine sujette à de si grandes et de si nombreuses misères ? Voici que le diable, par la voix d’un homme qui lui sert de truchement, va supplier un autre homme en poussant de grands cris. Et tous les membres de cet homme militent pour leur propre perte en militant pour leur ennemi. Qu’y a-t-il entre moi et toi, Jésus, fils du Dieu puissant ? Si tu reconnais le Fils, tu n’ignores certainement pas l’héritier. Si tu as connu l’héritier, pourquoi présumes-tu ravir l’héritage ? Je t’adjure par Dieu, ne me torture-pas. Il craint, celui qui use de faux fuyants, et il louvoie. Il reconnaît le Fils, mais il fait tout pour qu’Il ne soit pas reconnu comme Dieu. Il adjure Dieu par Dieu, pour faire en sorte qu’Il apparaisse être un autre, pour surprendre la bonne foi des assistants.
Jésus l’interrogea : quel est ton nom ? Il interroge. Il n’ignore pas, mais Il remplit le rôle de juge, Il conserve la forme normale de l’interrogatoire. Il lui demande son nom, pour enquêter sur sa condition, juger la faute, et le convaincre de crime. Il répond : légion, car nous sommes nombreux. L’interrogatoire repousse notre ignorance, nous révèle ce qui était caché : une légion de démons pour un seul homme. Le désenchantement du soldat apparaît avec évidence s’il déserte l’armée, s’il revient sur ses pas, s’il redoute l’affrontement, quand il prévoit, par exemple, qu’en raison du nombre, l’adversaire l’emportera et qu’il sera fait prisonnier. En présence de ce Roi, que valent ceux qui, avant même d’avoir désarçonné une simple recrue, se regroupent en une armée complète ? Où seraient-ils s’ils voyaient déjà ici l’étendard de la croix, s’ils voyaient les signes du Christ ? Va, chrétien, avance en sécurité ! Une troupe si grande et si nombreuse qui a tremblé devant le désarmé, prendra la fuite si elle voit, si elle pressent, si elle a la certitude qu’Il est armé. Les esprits le suppliaient de les envoyer dans les porcs. Vois quel est l’endroit où Satan veut établir son siège. Il va des sépulcres aux pourceaux. Après avoir été infecté par la putréfaction, il recherche des habitations fétides et immondes. Il se délecte de la crasse et de la boue, lui qui se repaît toujours de la puanteur des crimes et de la saleté des vices. Mais son odeur pestilentielle et infernale est telle que le groin des porcs ne pouvait pas la supporter. Ils ont donc préféré périr dans les flots du lac plutôt que d’avoir à endurer plus longtemps leur crasse et tolérer leur pourriture. Que peuvent présumer accomplir des démons qui ne parviennent même pas à s’emparer des pourceaux, à moins qu’une puissance divine ne leur en donne la permission. Malheureux est celui qui, après avoir rejeté le juge, recherche inutilement la sympathie du bourreau, qui ne peut par lui-même ni maltraiter ni épargner, qui ne peut ni diminuer ni augmenter les tourments, mais fait tout ce qu’il fait, lui qui est affecté au fouet, sur l’ordre et sur l’avis du juge.
18ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
La leçon d’aujourd’hui apprend à l’auditeur attentif pourquoi le Seigneur du Ciel, restaurateur des univers, est entré dans des maisons terrestres et serviles. Il n’y a pas à s’étonner qu’Il pourvoie à tout avec dignité, Lui dont la clémence prend soin de ceux qui Le vénèrent. Quand Jésus vint dans la maison de Pierre, est-il dit, Il vit la belle-mère de Pierre clouée au lit par une fièvre. Vous voyez quelle est la chose qui a invité Jésus dans la maison de Pierre. Non le désir de faire bonne chair, mais l’infirmité de la malade. Non le besoin de s’alimenter, mais une occasion d’apporter le salut. Une œuvre de vertu divine, non le faste d’un banquet. Dans la maison de Pierre, ce sont des larmes que l’on versait, non du vin. Ce qui troublait cette famille ce n’était pas le souci de bien recevoir, mais les soins à apporter à celle qui languissait. Ce n’était pas un appétit dévorant qui consumait les entrailles, mais la fièvre. Le Christ n’était donc pas entré là pour festoyer, mais pour rendre la vie. Dieu est à la recherche de l’homme, non de ce qui appartient à l’homme. Il désire communiquer les biens célestes, Il ne convoite pas les terrestres. Jésus n’est pas venu pour quémander nos biens, mais pour nous recevoir dans son ciel.
Quand Jésus vint dans la maison de Pierre, Il vit la belle-mère de Pierre clouée au lit pas une fièvre. Entré dans la maison de Pierre, Jésus vit ce pourquoi Il était venu. Il ne prêta pas attention à la beauté de la maison, au nombre des convives, aux courbettes de ceux qui le saluaient, ni aux membres de cette famille. Il n’eut pas d’yeux pour apercevoir les décorations et les branches de rameaux, mais il perçut le gémissement de celle qui souffrait. Il détecta l’incendie qui ravageait la fiévreuse. Il vit le péril de celle qui désespérait de son salut, et, immédiatement, Il étendit la main pour accomplir l’œuvre de sa divinité. Jésus ne s’est pas mis à table pour satisfaire des besoins humains avant que celle que dévorait la fièvre ne se lève à la recherche des choses divines. Il lui tint la main, et la fièvre la quitta. Vous voyez comment disparaît la fièvre que le Christ avait tenue. Il n’y a pas d’infirmité là où est présent l’Auteur de la vie. La mort n’entre pas là où le Vivificateur a son entrée. Il lui tint la main. Quelle nécessité y avait-il de toucher là où se trouvait le droit de commander ? Mais le Christ a tenu la main de la femme pour lui donner la vie, parce que Adam avait reçu la mort de la main de la femme. Il lui tint la main. Pour que ce qu’elle avait perdu par la main du présomptueux, la main de l’Auteur le restaure. Il tint sa main. Pour que la main, qui avait provoqué la sentence de mort, reçoive le pardon.
Et elle se leva, et elle Le servit. Le Christ avait-Il besoin d’être servi par une femme, et, par une femme avancée en âge, octogénaire ou nonagénaire, affaiblie de surcroît par de nombreuses maternités ? Dans la maison de Pierre, il n’y avait donc pas de jeune esclave née dans la maison, pas de servante, pas de domestique, pas de parente, même pas sa femme, pour décharger la belle-mère du soin de servir à table ? Et pour tout dire, Pierre lui-même ne rougissait-il pas de voir une grand-mère, sa belle-mère, rendre au Maître ce que le disciple Lui devait? Mes frères, le Christ n’exigeait pas de cette femme des marques de déférence, Lui qui était chargé du service divin. Mais Il a permis qu’elle serve à table comme preuve de la guérison. Le Christ met en fuite les maladies de façon à redonner sur-le-champ les forces perdues, telles qu’elles étaient autrefois. Là où l’art opère des cures, là demeure l’épuisement causé par la maladie. Là où c’est la vertu qui guérit, il ne reste plus trace de langueur.
Mais si nous voulons savoir quelle signification spirituelle se cache dans cette leçon, nous nous tournerons vers les fleurs. Celui qui cherche en tout le rassasiement, méprise ce qui est gracieux. Les violettes, les roses, les lys, les narcisses sont plus agréables, mais le pain est plus recherché. Ce que l’odeur est aux narines, les ornements d’un sermon le sont pour les oreilles. Ce que le pain donne à la vie, la science le donne au salut. Il faut savoir mettre de côté les joies de l’éloquence quand la science l’exige de force. Quand Jésus vint dans la maison de Pierre. Jésus vint dans la maison de Pierre pour que la maison de Pierre vînt au Christ. Le moment où le Christ est venu dans la maison de Pierre c’est quand Il est entré dans l’habitacle de notre chair. Quand Jésus vint dans la maison de Pierre. Qu’est-ce que la maison de Pierre ? C’est celle de qui dit le Seigneur : Et toi, Bethléem, maison de Juda, tu n’es pas la plus petite parmi les principautés de Juda. C’est de toi que sortira le Chef, qui régira ton peuple. D’où l’apôtre : De qui le Christ est né selon la chair, qui est le Dieu béni dans les siècles.
Quand Il vint dans la maison de Pierre, Il vit etc...Il vit la synagogue gisant dans les ténèbres de sa perfidie, étendue sur les hardes de ses péchés. Il la vit enfiévrée jusqu’à la pleurésie à causes de ses vices. Et c’est pourquoi Il lui tint la main, car Il opérait le salut du peuple juif non seulement par la parole, mais avec ses mains. Ecoute le Prophète : Dieu, notre Roi, a opéré le salut au milieu de la terre avant les siècles. Il lui a tenu la main. Pour que sa main soit purifiée par le sang des prophètes, avant de recevoir le sacrement du ministère ecclésiastique. Et elle se leva, et elle le servait. Elle s’est redressée celle qui était entre la vie et la mort, et elle sert Jésus, sanctifiant ainsi par de bonnes actions les mains qu’elle avait autrefois polluées par de mauvaises .
Le soir venu, ils lui présentèrent un grand nombre de possédés du démon, et d’une seule parole, Il expulsait les mauvais esprits. Comment peut-on comprendre humainement parlant qu’à la tombée du jour, au crépuscule, ceux qui étaient avides des remèdes du salut aient apporté sur leurs dos des infirmes ? Mais c’est le soir, quand finit le jour du siècle, le moment où le monde voit le déclin de la lumière des temps. Celui qui ramène la lumière vient le soir, pour restituer le jour éternel à nous, les Gentils, qui venons de la nuit des siècles. Le soir venu, ils lui apportèrent des possédés du démon. Le soir, i.e., dans les derniers temps, la dévotion pieuse et sacerdotale des Apôtres nous offre à Dieu, nous les Gentils. Et nos démons sont expulsés, qui nous avaient imposé le culte des idoles. Ecoute le Prophète : Tous les dieux des Gentils sont des démons. Ignorant le Dieu unique, nous les servions dans des dieux innombrables, en une servitude sacrilège des plus sordides. Et par une parole, Il chassait les démons. Parce qu’à nous, le Christ n’est pas venu corporellement, mais par la parole. La où la foi est venue de l’audition, et l’audition de la parole, cette foi nous a libérés de la servitude démoniaque; de dominateurs impies, elle a fait des démons des captifs. Voilà la raison pour laquelle les démons nous sont soumis, et subissent la torture à notre commandement, eux qui nous assujettissaient par des morceaux de bois, qui nous asservissaient à des pierres, et qui, à chaque jour, par des statues inanimées, nous remplissaient d’une peur insensée. Soyons prudents, mes frères, pour que l’infidélité ne nous ramène pas à leur servitude. Ne nous laissons pas prendre aux filets des augures, ne nous laissons pas tromper par l’art de prédire, ne soyons pas victimes des tablettes du sort, ne consultons pas les âmes des morts, ne nous détournons pas des cadavres, ne redoutons pas les vapeurs pestilentielles, mais recommandons-nous au Seigneur, nous et nos actes, abandonnons-nous au Père, croyons en Dieu. Car le temps des hommes dépend de la façon dont Dieu agit, et comme Il dirige les actions de ses fils en tant que Père, en tant que Seigneur, Il ne néglige pas le soin de sa famille.
19ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Aujourd’hui, l’Evangéliste commence ainsi : Jésus voyant les foules nombreuses qui l’entouraient, donna l’ordre de traverser le lac. Toutes les fois que la foule indisciplinée fait irruption et se précipite en bourrasque, elle trouble le repos de la conscience. Alors Jésus cherche à aller sur l’eau. Il quitte le port, s’expose au naufrage, prend le large, les yeux fixés en haut. Le Christ ordonne de traverser cette mer troublée par de telles foules. Jésus, voyant les foules nombreuses qui l’entouraient, donne l’ordre de traverser le lac. Non pour fuir les hommes, Lui qui était venu apporter le salut aux hommes, non la perte. Il accorde un délai pour croire, s’attendant au retour des fugitifs. Il use de patience et d’indulgence Celui qui ne veut pas proférer la sentence de condamnation. Il supporte les rebelles, Lui qui ne veut pas perdre, mais sauver ce qu’Il a fait.
Un scribe s’approchant, Lui dit : Maître, je te suivrai partout où tu iras. Au lieu de s’approcher, il s’est éloigné celui qui étourdiment promet de suivre le Seigneur partout. Qui peut promettre de pouvoir tout faire ? Il aurait parlé plus prudemment s’il avait dit : Je te suivrai partout où tu m’ordonneras d’aller. Comme un homme bien élevé, à tout le moins. Je te suivrai partout où tu iras, partout où tu voudras m’envoyer. C’est ainsi que parle celui qui ignore ce qu’il y a de commun entre lui et le Seigneur. Ainsi parle celui qui ne comprend pas que le Christ est Dieu, mais un maître quelconque. Je te suivrai partout où tu iras. Pierre l’a suivi sur la mer, mais s’est enfoncé dans l’eau. Il le suit jusqu’à Sa passion, mais le renie. Et si Pierre chute ainsi, il succombe dans quelques cas seulement. Mais celui-là, qu’est-il donc pour promettre de suivre Jésus en tout ? Je te suivrai partout où tu iras. Il parle celui-là comme come s’il pouvait subir les épreuves avec le Christ, se rendre à la gloire par l’ignominie de la croix, entrer dans la citadelle de la mort, mortifier la mort par la mort, pénétrer dans les entrailles du tartare inconnues à tous, rompre les chaînes de l’enfer, rappeler à leurs corps les âmes qui y sont plongées depuis des siècles, privées de la lumière du jour, ébranler la terre, fendre les rochers, ouvrir les sépulcres, ramener des enfers ceux qui y ont été ensevelis, les rendre témoins de leur propre résurrection. A celui qui veut suivre le Christ partout où Il ira, il lui reste encore à ajouter d’être porté sur les épaules des anges, de s’asseoir à la droite du Père, d’atteindre le sommet de toutes les dignités célestes. C’est dans toutes ces choses que l’esclave orgueilleux, le scribe stupide promet de suivre le Christ son Seigneur. Mais une telle présomption a reçu du Christ la réponse qu’elle méritait : Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel des nids. Mais le Fils de l’homme n’a pas où poser se tête. Qu’est-ce à dire ? Le renard, faible physiquement mais fort par la ruse, inventeur de la fourberie, auteur de la fraude, maître dans l’art de la dissimulation, dénué de simplicité mais rempli d’artifices, prédateur des oiseaux domestiques, ennemi des poulaillers et des lapinières, lui que le Christ a représenté avec raison sous les traits d’Hérode, roi des juifs de Galilée, qui, ayant fait fi de la liberté d’antan, détenait son autorité de la puissance romaine, dominait par les faux-fuyants, régnait par la ruse, s’imposait en feignant l’amour du peuple. Et parce qu’il n’avait pas la vaillance voulue pour extorquer aux peuples voisins un butin de guerre, il dévorait comme s’ils n’étaient que des oiseaux domestiques, les gens de sa race, les peuples qui parlaient sa langue. C’est ce que démontre Jésus quand Il envoie dire à Hérode : Dites à ce renard. Un vrai renard celui qui s’est emparé du trône par les intrigues, que la naissance ne lui a pas mérité, mais sa servilité envers le conquérant. Cet Hérode avait déposé dans les cœurs des scribes ses propres crimes, pour qu’ils y fermentent jusqu’au meurtre du Christ. Et il n’a pas laissé d’endroit où le Christ puisse poser la tête de sa divinité.
Les renards ont leurs tanières, et les oiseaux leurs nids. Il appelle ici oiseaux les démons qui circulent dans les airs, qui, eux aussi, avaient fait les nids de leurs malices dans les cœurs des scribes, où proliféraient tous les germes de leurs méchancetés. C’est pourquoi, là où le diable s’est insinué dans l’âme des juifs, il conçut le fruit de la ruse et enfanta le crime de la trahison. Vous constatez que Jésus n’a pas repoussé un homme de bonne foi, mais Il a révélé l’hypocrite, et rejeté le présomptueux. Et pourquoi le Christ, pourquoi l’Auteur de la piété, le donateur du salut, l’empêcherait de venir s’il était bien disposé, Lui qui, un peu après, a empêché un autre disciple de retourner où il voulait. Un autre disciple dit : Seigneur, permets-moi d’abord d’aller ensevelir mon père. Jésus lui dit : Suis-moi, et laisse les morts ensevelir les morts ! En parlant ainsi, Le Christ rejette-t-il le dernier devoir de piété à rendre aux morts ? Est-ce qu’il interdit les derniers honneurs qui doivent être rendus aux défunts ? Ce ne sont pas les obsèques de la piété qu’Il nie, mais Il met le service divin avant les affections humaines. Ecoutez ce que le disciple avait dit : Permets-moi d’abord d’aller ensevelir mon père. Si cela ne vient pas en premier lieu, mais en second lieu, le père terrestre doit venir après le père céleste. Suis-moi, et laisse les morts ensevelir les morts! Ce qui veut dire : suis-moi jusqu’à l’ignominie de la passion, pour que tu puisses parvenir avec Moi à la gloire de la résurrection. Laisse les morts ensevelir les morts. Le fils de la foi pourquoi retournerait-il à la maison de la perfidie ? La progéniture du salut pourquoi deviendrait-elle dépravée avec les dépravés ? Rechercher le gage de la résurrection auprès des tombeaux paternels ? Suis-moi, et laisse les morts ensevelir les morts. Comment les morts ensevelissent-ils leurs morts ? Frères, Il a dit Lui-même : Je suis la Vie. Ce que l’âme est au corps, le Christ l’est à l’âme. Sans l’âme, le corps ne vit pas. Sans le Christ, l’âme ne vit pas. Quand l’âme se retire, bientôt apparaissent une odeur pestilentielle, la corruption, la putréfaction, les vers, la cendre, l’horreur, et toutes sortes de choses dégoutantes . Quand Dieu se retire, aussitôt germe dans l’âme l’odeur pestilentielle des péchés, la corruption des crimes, la putréfaction des vices, les vers du remords, la cendre des vanités, l’horreur de l’infidélité, et dans le sépulcre vivant du corps, sont célébrées les funérailles de l’âme déjà ensevelie. On en arrivait donc à la situation où les perfides rendaient les honneurs funèbres au cadavre de la perfidie, où le ministère de l’impiété prenait soin de la piété. Entré dans la maison du riche, Jésus vit la symphonie. De telles gens ne font-ils pas de la piété une calamité, ceux qui, à leurs funérailles, joignent à leur chansons tristes, à leurs rites funéraires les lamentations d’étrangers ? Là où il n’y a pas de vraies pleurs, la musique est une musique de commande, vide de sens. Ce n’est pas à la flute de Pan d’un professionnel de pleurer les morts, mais à la simplicité de l’affection. Le Christ n’a donc pas voulu que son disciple refuse de rendre les honneurs funèbres à son père, mais Il n’a pas voulu qu’il y mêle des pleurs profanes.
20ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Les leçons ecclésiastiques dévoilent les secrets divins, de façon à ce qu’elles apportent aux savants une connaissance encore plus sublime, et qu’elles prodiguent aux simples la grâce de comprendre ce qui est nécessaire au salut. Après que Jésus fût monté dans un bateau de pêche, une tempête éclata subitement, provoquant d’énormes vagues. Jésus étant monté dans un bateau, les disciples le suivirent, et voici que d’énormes vagues se formèrent dans la mer et pénétraient dans le navire. Jésus, Lui, dormait. La mer,aux pieds du Christ à la robe gonflée de vent, frappe sournoisement, étend ses tourbillons sur une surface lisse, imprime des secousses aux flots déchaînés, contracte et dilate les eaux, et trace une voie liquide qui a la solidité de la pierre, Comment se fait-il qu’elle se déchaîne et rugisse jusqu’à mettre en péril la vie de son Auteur ? Pourquoi le Christ qui connaissait l’avenir, semble si ignorant du présent qu’il ne perçoit pas l’imminence de l’orage, l’heure de la tempête, le moment du péril ? Mais parmi tous ceux qui veillaient, Lui seul aurait sombré dans le sommeil, quand menaçait un si grand péril pour lui et les siens ? Frères, ce n’est pas une mer paisible qui représente un défi pour l’habileté du pilote, mais une mer orageuse. Quand la brise est douce, un mousse peut conduire un bateau. Quand les vents soufflent en tout sens, est requis l’art du pilote le plus expérimenté. Voilà pourquoi, après que les apôtres eurent réalisé que leur savoir-faire nautique était dépassé par les évènements, que la mer fonçait sur eux, que les vagues les envahissaient, qu’ils étaient soumis aux bouraques de vents contraires, ils se réfugièrent, en tremblotant, auprès du Gouverneur de l’univers, du Recteur du monde, du Maître des éléments, Lui demandant de calmer la fureur des vagues, d’écarter le péril, et d’apporter le salut aux désespérés. Et quand une seule parole subjugua la mer, apaisa les vents, fit disparaître les tourbillons, apporta le calme, les marins sentirent, crurent, professèrent qu’Il est l’Auteur de toutes choses.
Mais essayons de dégager un sens plus secret. Quand le Christ fut monté dans le navire de son église pour effectuer la traversée de la mer du monde, les tempêtes des persécutions, les orages de la foule, les brouillards des démons se ruèrent avec une telle violence sur elle qu’ils déchaînèrent une tempête sur la totalité du globe. Les vagues des rois écumaient, les flots des puissants grondaient, les esclaves se révoltaient, les tourbillons d’eau bondissaient, les écueils de la perfidie abondaient, les marées mugissaient sur les littoraux chrétiens, les naufrages des renégats éclataient ici et là, et dans toute l’étendue du monde, il n’y avait qu’un seul péril, qu’un seul naufrage. Alors les disciples s’approchent du Christ pour Le réveiller, lui disant : Seigneur, sauve-nous, nous périssons. Et Jésus leur dit : Pourquoi craignez-vous, hommes de peu de foi ? Réveillé par les disciples, le Christ se saisit de la mer, i.e. du monde, apaise l’univers, adoucit les rois, calme les puissants, rassemble les peuples à la façon dont il avait aplani les flots, fait des romains des chrétiens. Parmi ceux qui avaient été des persécuteurs du nom chrétien, il en choisit quelques-uns pour être des interprètes de la parole de la foi chrétienne. Cette tranquillité les princes chrétiens la conservent, l’Eglise la maintient, la Chrétienté la possède, elle fait l’admiration des Gentils. Alors, se levant, Il commanda à la mer et au vent, et un grand calme survint. Or, ces hommes furent étonnés et dirent : Quel est Celui-ci à qui la mer et le vent obéissent ? Les disciples dont on parle sont ceux qui se sont approchés du Seigneur, qui L’ont réveillé, qui L’ont prié de les sauver par une humble supplication. On dit que ce sont des hommes eux qui s’étonnent de ce que les éléments obéissent ainsi au Christ. Oui, ce sont vraiment des hommes et des hommes du monde pour s’étonner que par obéissance à la parole du Christ, le monde se soit converti, que les toits des temples aient été pris de stupeur à la pensée d’avoir été ainsi renversés comme les tourbillons d’eau. Ces hommes ont vu les païens fuir les écumes des idoles, les trombes des démons. La tranquillité profonde qui est diffusée dans tour le monde chrétien les rend abasourdis. Frères pendant que dormait le Christ du sommeil de la mort, une grande tempête s’est élevée dans l’église. Mais quand le Christ est ressuscité des morts, une grande tranquillité a été rendue à l’église, comme il est écrit. Bientôt nous réveillerons le Christ dormant en nous, par un gémissement venant du cœur, par une parole de foi, avec des larmes chrétiennes, et de grandes lamentations, avec des clameurs apostoliques, nous le réveillerons et nous lui dirons : Seigneur, sauve-nous, nous périssons !
Et parce que la leçon convient parfaitement au temps, et comme il est écrit : un vent pénible pour l’aigle. Le vent du nord, c’est lui qui souffle sur nous les peuplades barbares et sauvages Donc cet Aquilon, ce vent cinglant, par les quatre points cardinaux, se répand en bourrasques, se mêle aux eaux de la mer, détruit des objets d’airain, abat les montagnes, avale les villes, inonde les provinces, réduit tout l’univers à n’être plus qu’un naufrage. Voilà pourquoi le petit bateau du Christ est tantôt emporté jusqu’au ciel, tantôt descend dans les gouffres des anxiétés, tantôt il est régi par le pouvoir du Christ, tantôt il est rabattu par la crainte, tantôt il est balloté par le flot des passions, tantôt il vogue par les rames de ses confesseurs. Et nous, mes frères, ne nous lassons jamais de nous écrier : Seigneur, sauve-nous, nous périssons. Et nous nous efforcerons de subvenir aux besoins de nos frères. Et quand le glaive sera en délire, nous verrons sur nos terres la mer de notre sang, nous verrons les naufrages de tants de corps et de tant d’âmes, et humblement nous demanderons d’une voix suppliante : Seigneur, sauve-nous, nous périssons ! Et cependant, aucune compassion, aucune pitié, aucune terreur, aucune honte, aucune componction n’éveillera en nous la douleur. Cela vient de Dieu que nous soyons pressés par les maux, que toujours nous soyons fustigés, que les Gentils l’emportent, que la grêle ruine la récolte, que la rouille nous afflige, que l’impiété ait du pouvoir, que la maladie pullule, que la mort sévisse, que la terre tremble. Nous, nous ne tremblerons pas, nous ne craindrons pas, nous ne chercherons pas à nous soustraire aux maux, et nous ne convoiterons pas les biens . L’avarice fait rage, le faste s’étale, l’iniquité est à la mode, les biens d’autrui sont alléchants, mais les nôtres périssent. Les fléaux de Dieu s’en viennent, mais ce sont nos fautes qui les provoquent. Si Dieu est juste, Il est aussi miséricordieux. Frères, revenons à Dieu, pour que Dieu revienne à nous. Renonçons aux maux pour que les biens répondent à notre appel.. Servons Dieu, le Bon, pour que nous ne devenions pas les esclaves des nations perverses ni des potentats iniques. Avec l’aide du Christ Seigneur et Gouverneur de l’univers, souhaitons que l’honneur et la majesté de Dieu demeurent sans fin, pendant les siècles des siècles.