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49ième sermon de Saint Pierre Chrysologue
A toutes les fois que l’Evangéliste raconte des choses humaines que le Seigneur saint a faites ou subies, il apporte le trouble dans les esprits comme fait un orage ou une tempête. Ceux qui ont l’esprit débile ne savent pas entendre, discerner et divulguer les mystères qui se rapportent au corps du Seigneur, comme la lecture d’aujourd’hui le montre en ces mots : Après être parti de là, Il vint dans sa patrie. Il sort de la façon dont il entre Celui qui n’est contenu ni enfermé dans aucun lieu. A quelle patrie va-t-Il Lui qui a fait la terre et possède l’univers ? Comme le dit le Prophète : A toi sont les cieux, et à toi est la terre. C’est toi qui as fait la terre et tout ce qu’elle contient. En vérité, Il ne sort pas de Lui-même pour aller vers Lui-même, mais Il sort par toi (dans ton humanité) et pour toi, et Il entre jusqu’à ce qu’Il te rappelle, toi qui a été expulsé; qu’Il te fasse entrer toi qui a été exilé; et te ramène toi qui a été banni. Jésus s’éloigna en direction de sa patrie. Non pour se redonner à Lui-même une patrie, mais pour te redonner ta patrie qu’Adam avait perdue. Il s’éloigna en direction de sa patrie. S’Il est né, comment ne pourrait-Il pas être un homme ? S’Il est un homme, comment ne pourrait-Il pas être un citoyen ? S’Il est un citoyen, comment s’étonner qu’Il ait une patrie ? Parce que Celui qui est et qui était avant les siècles, notre Dieu, notre Père, a voulu naître dans les derniers temps pour que Sa miséricorde sauve ceux que Sa puissance avait créés, et que sa compassion récupère ceux que sa justice avait bannis. Tout ce que nous lisons que le Christ a fait ou subi ou supporté dans son humanité, nous n’entendons pas que ce fut au détriment de sa divinité, mais à la gloire de l’Homme-Dieu. Et ses disciples le suivaient. Ils avaient bien raison les disciples de suivre Jésus qui retournait dans sa patrie, eux qu’une telle élection et une si grande plénitude de grâce avaient fait citoyens de la patrie céleste, avaient inscrits sur le rôle d’évaluation du royaume céleste, conformément à la parole du Seigneur : Réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux.
Et le jour du Sabbat, Il commença à prêcher dans la synagogue, et plusieurs de ceux qui l’écoutaient s’étonnaient de sa doctrine en disant : D’où lui vient tout cela, et quelle est donc cette sagesse qui Lui a été donnée ? Et tous ces prodiges opérés par ses mains ? Terrible et horrible méchanceté de la pensée juive, toujours plus prompte à contester qu’à croire. Les prodiges divins ne la sollicitent pas à croire, ne l’amènent pas à la foi mais à la calomnie, car elle n’a mérité que d’entendre la sagesse. Mais où se trouve une démarche inquisitoriale pointilleuse et malicieuse, qui croit facilement au mal et tient le bien pour suspect, la doctrine est méprisée plutôt qu’admirée. Elle méprise les préceptes qu’elle approuve. Elle biaise et temporise dans le culte qu’elle doit rendre à Dieu, à cause de l’attirance qu’elle ressent envers les idoles. Elle est fermée aux choses divines, mais complètement tournée vers le bois et la pierre. Rebelle aux prophètes, mais se fourvoyant dans ce qui est contraire à la vérité, les augures mensongers. A qui cela pose-t-il un problème qu’un aveugle voie? Qui peut être troublé par le fait qu’un mort ressuscite ? Où est la difficulté de croire qu’un muet parle ? Assurément, personne n’ignore que c’est par Dieu seul que toute l’infirmité humaine est guérie par un commandement. Moïse a fait plusieurs miracles, Elie a donné de grandes preuves de sa puissance, et Elisée en a fait autant. Pourquoi personne ne fait-il pas d’investigation sur l’auteur du miracle ? Pourquoi personne ne met-il pas en question l’évènement ? Pourquoi la curiosité et l’ingratitude ne font demander à personne : Qui étaient-ils ? D’où venaient ces prodiges, et par qui les faisaient-ils ? Jésus est le seul à être jugé, qui n’a pas voulu juger pour ne pas punir. On discute sur Lui avec une sévérité déplacée, Lui qui n’a rien demandé avant d’exercer sa miséricorde. Et, comme étant seul innocent, Il trouva tous les autres coupables, Il préféra se rendre aux raisons apportées par une immense piété, plutôt que de simplement abroger la sentence de condamnation. Et cela, pour rendre aux mortels la vie autrefois perdue, et restaurer ceux qui ont été tués. Il est vrai de le dire avec l’Apôtre : C’est un grand sacrement de piété que le Christ se soit manifesté dans notre chair. Mais cette animosité charnelle aiguise sa curiosité, elle dont la pensée est toujours ennemie de la vérité. Et elle n’accepte pas de croire en la divinité du Christ à cause de sa doctrine et de ses miracles, mais en s’appuyant sur l’affinité, la fraternité, la parenté, la proximité, elle se borne à ne voir, ne comprendre, ne reconnaître en Jésus qu’un homme, en disant : Celui-ci n’est-il pas le fils du menuisier et de Marie ? Ses frères ne sont-ils pas Jacques, Joseph, Jude et Simon? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous ? Caïphe a prophétisé d’une bouche profane, et comme il était grand-prêtre, il a vaincu le sens de la fausseté par sa fonction de vérité. Balaam prouve sa sentence non par son autorité de maître mais par sa condition d’esclave. Poussé par un bénisseur médisant et entraîné vers la méchanceté, il révèle tous les mystères de la vérité. Et comme une rose fleurit dans les épines, et comme sur des arbrisseaux hérissés germent des fleurettes d’un parfum merveilleux, de la même façon, les sens des pires hommes sont parfois attirés malgré eux vers ce qui est bien selon Dieu. Ce qu’ils disent ne provient pas de leur mérite mais d’un mystère céleste. C’est ce que nous voyons se réaliser dans la malice judaïque. Elle met en épingle le métier du menuisier Joseph, pour avilir la génération du Seigneur. Elle n’a d’yeux que pour la menuiserie. Mais en parlant ainsi, elle proclame et confesse la qualité de son vrai Père, quand elle dit : Celui-ci est le fils du menuisier. Elle a su taire la personne en représentant le père par le métier, en disant non Joseph, mais fils du menuisier. Et qui est un Artisan comme Celui qui a fabriqué tout l’univers à partir du néant ? Ou quel est le meilleur Ouvrier que Celui qui est l’auteur de tous les métiers, qui les a produits à Lui seul ? Dis donc, Juif, fils de l’artisan pour nommer malgré toi le Fils de Dieu. Appelle-Le fils de Marie, pour que tu sois disposé à Le confesser comme vrai homme et Fils de la vierge. Dis frères, pour que tu prêches et professes la si grande dignité de ton Créateur. Et bien que, avec cela, tu t’efforces d’occulter les vertus de la sainte mère, la vérité de l’évangéliste démontre à souhait que ceux que tu appelles frères de Jésus sont les fils non de Joseph et de Marie, mais de Cléophas et d’une sœur de Marie du même nom. D’après la coutume en vigueur même de notre temps, le nom de frères est donné aux frères et aux fils des frères : on appelle frères les cousins. N’aurait-ce pas été contre l’ordre de la piété que Jésus ait confié du haut de la croix la mère du Seigneur à un étranger, i.e. Jean, si elle avait eu d’autres fils ? Mais Il a confié une vierge à un homme chaste, pour qu’il ne soit question entre eux que de ce qui se rapporte au sacrement, pour qu’ils ne soient réunis que par la seule religion. Pour qu’un tel disciple ne se préoccupe pas des évènements mondains. Pour que, ayant à prêcher dans le futur l’enfantement virginal, il ait à la portée de la main de quoi convaincre les sceptiques. Jacques a régi de façon admirable l’église de Jérusalem au tout début de l’Eglise, et pendant que faisait rage la fureur judaïque. En sa qualité d’évêque, n’avait-il pas tout ce qu’il fallait pour prendre en charge une femme, et une mère si Marie avait été la sienne ? Le Seigneur ajoute avec raison : Un prophète n’est sans honneur que dans sa patrie. Voilà comment savent apprécier un prophète des citoyens charnels ! Voilà comment les parents mondains le reconnaissent et l’honorent ! Bienheureux celui qui mérite d’avoir Dieu pour Père ! Il ne désire rien en dehors de la patrie céleste.


50ième sermon de Saint Pierre Chrysologue
La lecture d’aujourd’hui nous montre que dans ses actions humaines Jésus a accompli des mystères divins, et que par le moyen des choses visibles il a réalisé des oeuvres invisibles. Il monte dans un bateau, traverse et arrive dans sa ville. N’est-ce pas Celui qui, après avoir chassé les eaux de la mer, en dénuda le fond, pour que le peuple Israélite traverse à pied sec au milieu de vagues immobilisées, creuses et rondes comme des montagnes? N’est-ce pas Celui qui a fait s’affaisser d’énormes vagues aux pieds de Pierre, pour préparer, par grâce, à ses pieds humains le secours d’un chemin liquide solide ? Mais pourquoi rejette-t-Il le service servile de la mer à son endroit pour faire une courte traversée sur un petit lac ? Il monte dans un bateau et traverse. Et qu’y a-t-il là d’étonnant, mes frères ? Le Christ est venu pour prendre sur Lui nos infirmités, et nous conférer ses vertus : chercher les choses humaines et apporter les divines; recevoir des injures et rendre des honneurs; supporter les dégoûts et rendre les santés. Car un médecin qui n’a pas eu à supporter des infirmités, ne sait pas comment les guérir. Et celui qui n’a pas été infirme avec l’infirme ne peut pas apporter la santé à l’infirme. Si le Christ s’était limité à faire des prodiges et des miracles, Il n’aurait eu rien de commun avec les hommes. Et s’Il n’avait pas vraiment assumé la condition humaine, son incarnation aurait été inutile. Il s’est donc soumis à ces nécessités, pour démontrer par les besoins humains qu’Il était vraiment homme. Il monte dans un bateau. Jésus monte dans le navire de son église pour toujours apaiser les flots déchaînés du monde, pour qu’une paisible navigation conduise dans la patrie céleste ceux qui croient en Lui, et pour faire citoyens de Sa ville ceux qu’Il avait fait participants de Son humanité. Le Christ n’a donc pas besoin de navire, mais c’est le navire qui a besoin du Christ, parce que sans pilote divin, il ne pourra pas parvenir au port céleste, voyageant en haute mer en grand danger de perdre la vie. Ce que nous venons de dire se rapporte à la compréhension spirituelle de l’évènement. Tenons-nous en maintenant à la succession des évènements.
Il monta dans un navire, traversa et arriva dans sa ville. Le Créateur des êtres, le Seigneur du monde, après s’être enfermé pour nous dans notre chair, a commencé à avoir une patrie humaine, a commencé à être citoyen d’une ville judaïque. Il commença à avoir des parents, Lui le Père de tous les parents, pour que l’amour invite, que la charité attire ceux que la toute-puissance avait mis en fuite; pour que l’affection convainque et que l’humanité persuade ceux que la crainte avait dispersés et que la justice avait bannis. Il vient dans sa ville, et voici qu’on Lui apporte un paralytique, étendu sur un grabat. Jésus regarda et vit leur foi. Puis il dit au paralytique : Aie confiance, mon fils. Tes péchés te sont remis. Le paralytique entend le pardon et se tait. Il ne remercie en aucune façon, parce qu’il recherchait plus la guérison du corps que celle de l’âme. Et il déplorait plus les misères temporelles d’un corps atrophié que les peines éternelles d’une âme paralysée, estimant la vie présente plus importante que la future. C’est avec raison que le Christ a eu égard à la foi des porteurs, et ne tint pas compte de la démence de celui qui était alité, pour que l’âme du paralytique soit guérie avant le corps par le suffrage d’une foi étrangère. Regardant leur foi. Vous voyez dans ce cas-ci, mes frères, que Dieu ne cherche pas les volontés de ceux qui sont déraisonnables, n’attend pas la foi des ignorants, ne scrute pas les désirs insensés des infirmes, mais Il n’a pas empêché que ce qu’Il conférait par la seule grâce soit une réponse à la foi d’un autre. Et en vérité, mes frères quand donc le médecin des maladies cherche-t-il à complaire à ses patients, quand l’infirme demande toujours et exige des choses contraires à sa santé ? Voilà pourquoi il présente et applique à ceux qui ne le veulent pas le fer, ou le feu ou un brevage amer, pour qu’une fois guéris, ils se réjouissent de la cure qu’ils ne pouvaient pas supporter quand ils étaient malades. Et si le médecin fait fi des injures, méprise les malédictions pour apporter de plein gré le salut et la vie aux malades et aux infirmes, à bien plus forte raison le Christ-médecin attire-t-Il malgré eux au salut par sa bonté divine, ceux qui sont infectés par les péchés, et sont atteints de la frénésie des crimes. O si nous voulions, mes frères, si nous voulions observer attentivement toute la paralysie de notre esprit, examiner notre âme privée des vertus étendue dans les sentiers des vices, il nous arriverait de comprendre comment le Christ regarde continuellement nos volontés coupables, nous attire aux remèdes salutaires, et nous harcèle malgré nous. Mon fils, tes péchés te sont remis. En parlant ainsi, Il a voulu qu’on Le considère comme le Dieu que l’homme cachait aux yeux humains. Par les prodiges et les miracles, Il était comparable aux prophètes qui eux aussi, mais par Lui, avaient opéré des prodiges. Que pardonner aux péchés est une chose qui n’appartient pas à l’homme mais est une prérogative divine insigne, Dieu l’avait gravé dans les cœurs humains. La jalousie des Pharisiens en est une preuve : Tes péchés te sont remis. Les Pharisiens répondirent : Il blasphème! Qui peut remettre les péchés sinon Dieu ? Pharisien, toi qui ignores en sachant, qui renies en professant, tu réfutes en attestant. Si c’est Dieu qui remet les péchés, pourquoi le Christ n’est-Il pas Dieu pour toi, Lui qui par l’apport de sa seule miséricorde a enlevé tous les péchés du monde. Nous en avons la preuve. Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui enlève les péchés du monde. Pour que tu puisses comprendre de plus grandes marques de sa divinité, rends-toi compte qu’Il a pénétré le secret de ton cœur. Reconnais qu’il s’est introduit jusque dans les replis de ta pensée. Comprends qu’Il a mis à nu les projets camouflés de ton cœur. Et quand Jésus vit leurs pensées, il leur dit : Pourquoi ces mauvaises pensées dans vos cœurs ? Qu’est-ce qui est plus facile de dire : tes péchés te sont remis, ou bien : lève-toi et marche ! Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir de remettre les péchés, il dit au paralytique : lève-toi, prends ton grabat et retourne dans ta maison. Et il se leva et retourna dans sa maison. Le scrutateur des âmes prévient les pensées malicieuses, et donne la preuve de sa divinité en faisant un miracle. Il raccorde les membres épars de son corps, resserre les nerfs, emboite les os, complète les viscères, ajuste les articulations, et répare le pied pour la course dans le cadavre redevenu vivant de ceux qui étaient ensevelis. Prends ton grabat. Ce qui signifie : porte Celui qui porte, chante l’ambivalence de ton action, pour que ce qui est un témoignage de l’infirmité soit une preuve de la santé, pour que le lit de ta douleur soit le signe de ma guérison, et que la grandeur du poids du lit atteste la grandeur de la force reçue. Va dans ta maison, de peur qu’une fois guéri par la foi chrétienne, tu demeures dans les voies de la perfidie judaïque.


51ème sermon de Saint Pierre Chrysologue
Parce que, plus qu’à l’accoutumée, nous avons été accablés par une chaleur intense, je me suis tu pendant un certain temps, de peur que la cohue qui naît du désir d’entendre n’engendre l’incendie d’une chaleur caniculaire. Maintenant que la température automnale a rafraichi l’air, nous revenons, avec l’aide du Seigneur, à la parole de Dieu.
Quand un homme amenait au Seigneur, pour qu’Il le guérisse, son fils possédé par la fureur d’un esprit sourd et muet, l’évangéliste rapporte que le Seigneur, contrairement à sa patience habituelle, en fut tellement troublé qu’avant de partir pour délivrer le fils, Il songea d’abord à soigner la plaie du père. Quelqu’un de la foule répondant dit : Je t’ai amené mon fils qui a un esprit muet. A quelque endroit qu’il se saisit de lui, il le jette à terre et il écume, grince des dents et devient raide. Et j’ai di à tes disciples de l’expulser, et ils n’en ont pas été capables. Jésus répondit et dit : O génération incrédule ! Quelqu’un de la foule répondant. Comment expliquer qu’un seul interroge, mais que tous sont blâmés ? Comment se fait-il que tous soient accusés d’incrédulité quand un seul a parlé ? Pourquoi, à la voix d’un seul, toute une génération est déclarée perfide et orgueilleuse ? Pourquoi ? Par qu’elle n’était pas venue vers Dieu mais vers le maître, et exigeait la cure non de la vertu divine mais de la science médicale. Parce qu’elle imputait le retard de la cure au soigneur, non à la vraie cause. En attribuant l’incapacité des disciples du Maître à l’inexpérience, l’envieuse jalousie des scribes, par une telle prétention, clamait au peuple sa satisfaction. Et j’ai dit à tes disciples de le chasser et ils n’ont pas pu. Ce qui revient à dire : Il y a un démon qui ne redoute pas le Christ. Il y a un démon qui possède plus de pouvoir que n’en possède le petit nom du Christ. Car les disciples chassaient les démons du corps des possédés, non en leur nom, mais au nom du Christ. Le fait que le démon ne cédait pas aux injonctions des disciples, la faute n’en revenait pas aux disciples mais à la faiblesse du nom du Christ. Voyant donc Jésus que les escadrons de Juifs qui l’entouraient pensaient ainsi, que la perfidie des pères se communiquait aux fils, que les germes empoisonnés pullulaient dans les pères : O génération incrédule ! Le Seigneur allant vers ses disciples vit près d’eux une grande foule, et les scribes qui discutaient avec eux. Et aussitôt tout le peuple en voyant Jésus fut étonné et accourut à sa rencontre. Les scribes craignaient que l’arrivée du Maître ne leur fasse perdre ce qu’ils avaient gagné en se moquant des disciples, et qu’une fois le démon mis en fuite, ce qui, à cause des disciples, leur fut un sujet de gloire leur devienne un sujet de honte. Voilà pourquoi Jésus répondit à l’interrogation d’un seul : O génération incrédule!
Combien de temps serai-je parmi vous ! A cause de leur incrédulité, aucun démon n’était chassé des corps des possédés. Combien de temps serai-je parmi vous ? Et je n’enverrai pas aux Gentils ? Là où à la voix d’un seul de mes disciples, les temples s’écroulent, les idoles s’enfuient, les autels sont ravagés, les statues fracassées, les feux des vestales éteints, et là où est muselée toute l’ancienne puissance des démons. La prophétesse gémissant et tremblant sur les sièges de la divination s’enfuit en criant. Les temples d’idoles sont métamorphosés en églises, les autels païens sont convertis en autels chrétiens, les victimes des taureaux morts sont transmuées en hostie vivante du cœur, les augures, les divinations et les songes en la seule volonté de Dieu. Combien de temps serai-je parmi vous ? Combien de temps aurai-je à vous supporter ? Ce n’est pas la difficulté de l’entreprise, son incapacité ou la peur de ne pas réussir qui le font souffrir : sa patience, sa miséricorde et sa confiance sont mises à rude épreuve. Il supporte cela, Il le prend sur Lui et Il attend, Lui qui veut le retour de l’impie et non sa perte.
Apportez-le moi. Comme s’Il ne pouvait pas guérir quelqu’un à distance !... Mais apportez la cause de votre incrédulité, la raison de votre infidélité, le document de votre perfidie. Apportez-le. Pour que vous qui n’avez pas voulu croire à l’enseignement de Dieu vous croyiez en la profession de foi du démon; et que vous compreniez que vous êtes pires que le démon, quand vous le verrez Le confesser, et redouter la présence de Celui qui le connaît. Et ils le lui apportèrent. Sitôt qu’il vit Jésus l’esprit secoua violemment l’enfant qui tomba à terre et s’y roulait en écumant. L’homme se roulait, mais le démon était mis à la torture. La cure tourmentait l’envahi, mais la majesté du Juge condamnait l’envahisseur. Le captif était accablé, mais l’ennemi était puni. La peine du démon apparaissait dans les tortures du corps humain. Il nous faut, mes frères, il nous faut la lumière de Dieu de peur que les yeux humains ne faillent à l’oeuvre divine. Et il interrogea son père. Depuis combien de temps cela lui arrive-t-il ? Et il répondit : depuis son enfance. L’auteur du temps s’enquiert du temps de la souffrance, le Médecin veut savoir la durée de la maladie. Non parce qu’Il l’ignore, mais pour que Celui qui le sait l’apprenne à ceux qui ne le savent pas. Par une telle interrogation, Il remonte le cours du temps, indique l’âge, et pointe l’enfance. Pour que la cause d’un tel mal n’accuse pas l’enfant mais le père, car le gage que Dieu lui avait donné il l’avait remis au bon plaisir du diable, à l’honneur des démons, au dire même de l’Ecriture : Et ils offrirent leurs fils et leurs filles aux démons. Pour que l’enfance loge en elle le démon, quel crime reconnaît-elle, quelle faute ? Mais les enfants sont remplis des démons quand ils sont offerts aux démons par leurs parents; ils sont remis par eux aux soins du diable. Vient un moment où il est libéré par la foi du père celui qui avait été lié par l’infidélité du père. Voici comment résonne la voix du père : Si tu peux quelque chose, aide-nous, aie pitié de nous ! Ce qui veut dire : aide-nous, aie pitié de nous, nous dont les crimes accablent l’innocent, nous dont la punition a rejailli en souffrance sur l’enfant. Et Jésus fait bien de solliciter la foi des parents en disant : Si tu peux croire. Tout est possible à ceux qui croient. Et le père : Je crois, Seigneur, mais viens en aide à mon manque de foi. Le père a cru. Et comme nous avons dit, la foi du père a délivré celui qui avait été condamné par l’infidélité du père. Car celui à qui la foi du père a été avantageuse, comment son infidélité n’a-t-elle pas pu lui être nuisible ?
Comment a-t-il été guéri, pourquoi ses disciples qui avaient chassé plusieurs démons n’ont-ils pas pu chasser celui-là ? C’est ce que nous rechercherons avec l’aide de Dieu dans le prochain sermon.


52ième sermon de Saint Pierre Chrysologue
Le devoir d’un docteur est de commenter les lectures de la Bible, et d’élucider par un exposé limpide les obscurités mystiques, de peur que là où il pouvait et devait apporter une connaissance salutaire, une information insuffisante ne cause du dommage à l’auditeur. Voici donc à quoi ressemble la lecture d’aujourd’hui. Et un de la foule répondant lui dit : Maître, j’ai apporté mon fils qui a un esprit sourd et muet. (Marc) Il n’a pas dit : j’ai apporté mon fils qui est sourd et muet, mais j’ai apporté mon fils qui a un esprit sourd et mauvais. La méchanceté spirituelle qui est étrangère à nos membres peut-elle être engouffrée dans les sens humains pour subir nos faiblesses et nos passions ? Elle ne pourrait pas voir à moins de passer par les fenêtres des yeux et les trous des oreilles ? Elle ne pourrait pas s’exprimer s’en proférer un discours avec la langue ? Et comment un esprit peut-il partager l’état misérable d’un sourd et muet, puisque sa nature ténue et aérienne ne connaît pas la chair, n’a pas besoin d’ossature, traverse toute la terre en une seconde comme un tourbillon, assume diverses apparences, se transforme de plusieurs façons, pénètre les cœurs, séduit les âmes, inspire les pensées impies et honteuses ? Il ne perçoit pas par les sens où il va et d’où il vient; et, tel un javelot volant, il transperce avec une grande facilité les âmes innocentes, et leur inflige une blessure mortelle. Il aurait peu importé que le père ait été le seul à le dire en suppliant le Seigneur, J’ai apporté mon fils qui a un esprit sourd et muet- si le Seigneur lui-même n’avait pas utilisé les mêmes mots en expulsant l’esprit impur : Esprit sourd et muet, je te l’ordonne, sors de Lui. Mais portons-nous vers les réflexions qui peuvent nous amener à solutionner cette question. Dieu qui va roussir les démons dans un incendie perpétuel, qui déjà, en personne, resserre leurs liens, les angoisse à la pensée des tourments qui les attendent, les oppresse de châtiments, peut à n’importe quel moment, les rendre complètement débiles, et rendre sourds, aveugles et muets ceux qui voient, entendent et parlent.
Mais en ce passage, est déclaré ce que le démon a fait à l’homme. Dès que l’apostat antique s’est aperçu que Dieu était venu sur la terre, il a obstrué les oreilles des hommes, s’est emparé de leur langue, et après avoir verrouillé les sens des humains sauvages, il s’est fait dans leur cœur un antre qui lui sert d’abri, et s’en est ainsi rendu maître, estimant que sans l’audition de la parole, la vertu du nom divin ne pourrait pas opérer. En même temps, comme il est rusé et sournois, il pensait pouvoir attraper le père et tromper les parents par un tel procédé, pour qu’ils désespèrent de la cure de qui ne pouvait ni entendre ni parler. Et pour qu’ils pensent que ce qui venait de l’action diabolique était une faiblesse humaine; pour qu’ils l’attribuent au sort, et rendent responsable la nature de ce que l’ennemi lové avait saisi. Ensuite, comme Matthieu le rapporte, il montre le père accablé par d’autres roueries de ce misérable. Car il le suppliait ainsi : Seigneur, aie pitié de mon fils, parce qu’il est un lunatique et est méchamment torturé. Le démon a voulu que ce qui venait de ses artifices passe pour provenir de la nature humaine ou d’un astre, attribuant aux chars de Junon les passions humaines. Il vexait les corps par les croissants de lune, pour que l’on croie que vient de la lune ce qui procédait de la fureur criminelle du diable. C’est ainsi qu’il trompa les hommes, circonvint les ignorants, vitupéra la lune auprès des désoeuvrés, elle qui par sa lumière pâlotte ne peut pas brûler les hommes, mais est plutôt forcée de les aider en une servitude perpétuelle. Après la venue du connaisseur des choses cachées, du scrutateur très consciencieux des cœurs, à qui les pièges les mieux dissimulés du démon ne pouvaient pas échapper, on amène l’enfant pour qu’il soit guéri par une prescription divine, pour que tout ce que le démon avait conquis soit délivré par le Christ. L’ennemi a agi de façon à ce que la possession diabolique paraisse être l’œuvre de la nature.
Mais pourquoi les disciples n’ont-ils pas pu l’expulser ? Parce que cet homme est présenté comme une figure du peuple des Gentils. Car selon l’Apôtre, le peuple des Gentils avait un esprit aérien de cette sorte. L’esprit de l’air qui opère maintenant dans les fils de l’incroyance. Le Gentil était donc sourd et muet, qui ne pouvait ni écouter la loi, ni ne pouvait confesser Dieu; il était dans le feu de la géhenne, lui qui était balloté toujours par les flots d’un gouffre amer. Il ne pouvait être guéri ni par les disciples ni par aucun être humain, car c’est le Christ depuis longtemps qui était appelé la vie et la rédemption des Gentils, la confession du salut, et l’accueil de la foi. Là donc où le commandement du Christ met le démon en fuite, les portes s’ouvrent, les chaînes tombent, la parole est rendue, l’ouïe revient, l’homme est réparé. Et il n’y a que le démon qui se lamente d’avoir été privé d’une possession durable. Voilà pourquoi, à son arrivée, par l’imposition des mains et l’exorcisme, il est d’abord purgé du démon, reçoit l’ouverture des oreilles, et peut comprendre la parole de la foi. Afin de pouvoir parvenir au salut en suivant le Seigneur.
[Hésitation de traduction entre Junon ou Lunon ds texte latin. Mais c’est sans conséquence pour le sens. Il s’agit de Junon. Il y avait un grand J majuscule et des voyelles qui pouvaient se rapporter à Junon. Il n’est pas impossible que le J ait été un l et soit la première du mot lune. On parle après explicitement du rôle assigné à la lune. Junon pouvait représenter symboliquement la lune puisque les philosophes grecs ou latins païens qui donnaient une explication naturaliste des dieux considéraient que Junon désignait la lune, et Jupiter le soleil. Que Junon y soit ou n’y soit pas, le sens demeure le même.]


53ième sermon de Saint Pierre Chrysologue
Bienheureux les pacifiques, dit l’Evangéliste, mes très chers, parce qu’ils sont appelés fils de Dieu. C’est à juste titre que les vertus chrétiennes verdissent dans celui qui a l’harmonie de la paix chrétienne. La paix, mes très chers, est ce qui arrache l’homme à la servitude, ce qui fait d’un homme un homme libre. Elle fait que la personne change de condition aux yeux de Dieu : d’un serviteur, elle fait un fils; d’un esclave, un homme libre . La paix entre les frères est la volonté de Dieu, la joie du Christ, la perfection de la sainteté, la règle de la justice, la maîtresse de la doctrine, la gardienne des mœurs, et une louable discipline en toutes choses. La paix est le suffrage des prières et le garant des supplications. Elle est un chemin impénétrable, la plénitude rêvée de tous les désirs. La paix est la mère de la dilection, le lien de la concorde, et le signe évident d’une âme pure. Elle exige de Dieu pour elle-même ce que Dieu cache. Elle demande tout ce qu’elle veut et reçoit tout ce qu’elle demande.
Des préceptes divins nous enjoignent de conserver la paix, selon ces paroles du Christ Notre-Seigneur : Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Ce qui revient à dire : Je vous ai quittés dans la paix, je vous trouverai dans la paix. En partant, Il a voulu donné ce qu’Il désirait trouver chez tous à son retour. Conserver ce qu’Il a donné est un mandat céleste qui se résume en une seule phrase : Je trouverai ce que J’ai laissé. Planter la paix jusqu’à la racine est l’œuvre de Dieu; l’arracher complètement est l’œuvre de l’ennemi. Car comme l’amour fraternel vient de Dieu, de la même façon, la haine vient du démon. Il faut donc condamner les haines, parce qu’il est écrit : Celui qui hait son frère est un homicide. Vous voyez donc, frères très chers, pourquoi il faut aimer la paix et affectionner la concorde. Ce sont elles qui engendrent et nourrissent la charité. Vous savez que, d’après l’Apôtre, la charité est de Dieu. Il est donc sans Dieu celui qui n’a pas la charité. La paix du peuple, très chers, est la gloire du prêtre; la charité parfaite des fils est une joie pleine de paix. C’est le devoir du prêtre de dénoncer les manquements; le devoir du peuple est d’écouter ses exhortations. C’est le devoir du pasteur de prohiber tout ce qui n’est pas permis; c’est le devoir du peuple d’écouter et de vouloir s’amender. Si les deux remplissent leurs devoirs, tout va pour le mieux. Dieu ne trouve pas alors dans le peuple de quoi punir, et le prêtre n’a rien qui le contriste. Conservons donc, mes frères, les préceptes, qui sont des préceptes de vie. Que la fraternité se maintienne dans les liens d’une profonde paix, et que le lien salutaire de la charité la fixe dans la dilection mutuelle, laquelle recouvre la multitude des péchés. Il faut donc tendre vers la charité de tous nos désirs, puisqu’elle possède autant de biens que de récompenses. Il faut garder la paix avant toutes les autres vertus, parce que Dieu est toujours dans la paix. Ne donnons pas d’occasion à l’ennemi, pour qu’il ne puisse pas semer de la zizanie dans le champ où le blé a été semé, de peur que le cultivateur insouciant, frustré de l’espoir de son long travail, ne perde lors de la maturité de la moisson les fruits escomptés. Ou de peur que le mélange de la lie avec un vin rendu plus savoureux par l’âge ne le transforme en une liqueur de perfidie. Ou que la douceur de l’eau miellée ne soit empoisonnée par l’amertume du fiel. Loin de nous les affrontements, loin de nous les rixes, loin de nous les malédictions! Parce que la langue du médisant et de l’hypocrite est un filet de mort, que chacun épargne son âme ! Qu’il ne s’attache pas avec les liens de la mort à son instrument de supplice! Aimez la paix et tout sera paisible. Pour que les joies que vous vous réservez soient pour nous des récompenses, et pour que l’Eglise de Dieu fondée sur l’unité de la paix garde une discipline parfaite dans le Christ.

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