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111ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(« comme par un seul homme le péché est entré dans ce monde »)
 La lecture présente, mes frères, en nous disant que le monde entier a été condamné à cause d’un seul homme, ne nous invite pas à déployer notre éloquence, mais nous condamne à pleurer, en renouvelant au plus profond de notre cœur notre douleur. Car si un devin se lamente longtemps sur une catastrophe qui frappe tout un peuple, une seule ville, ou même un seul homme, quelle intelligence n’est pas plongée dans les ténèbres, quelle raison n’est pas frappée d’hébétude, quels yeux ne deviennent pas des fontaines et des fleuves de larmes, quand la chute d’un seul est la ruine de tous; quand la faute d’un seul entraîne la punition de tous; quand la conduite blâmable du parent a préparé un châtiment féroce à tout le genre humain, au dire de l’Apôtre : Comme par un seul homme le péché est entré dans ce monde, et par le péché, la mort. Malheur à moi ! Celui qui était la cause de tous les biens est devenu la porte de tous les maux. Le péché est entré dans ce monde. Dans ce monde ! Tu t’étonnes qu’il ait lésé ses descendants, qu’il ait damné le monde par son crime à lui? Et tu dis : Comment le péché est-il entré ? Par qui est-il entré ? Comment ? Par la faute. Par qui ? Par l’homme. Eh quoi ! Le péché est-il une nature ou une substance ? Il n’est ni une nature ni une substance, mais un accident. C’est cette puissance contraire qui apparaît dans les actions, qui se découvre dans la punition, qui fait la guerre à l’âme, qui blesse l’esprit, qui viole et trouble la nature. Que de dire de plus, mes frères ! Le péché est à la nature ce que la fumée est aux yeux, ce que la fièvre est au corps, ce que la salure amère est aux plus pures fontaines. De toute évidence, l’œil est clair et limpide par nature, mais il est troublé et enténébré par la fumée . De la même façon, le corps, du fait qu’il a été créé par Dieu, jouit toujours de ses sens et de ses membres. Mais là où s’immisce l’ardeur de la fièvre, là où l’ouragan prend le contrôle, il n’y a plus qu’imbécillité. Alors, la bouche écume, les yeux sont embrouillés, les pas sont chancelants, une légère brise suffoque, ceux qui nous sont chers nous importunent, les marques d’estime nous sont odieuses. Autant les fontaines sont agréables par leur fraîcheur et leur pureté, autant elles sont insupportables si leur eau a été souillée.
Mais revenons à ce que nous avons commencé. Comme par un seul homme le péché est entré dans ce monde, et par le péché, la mort. Voici mes frères quelle est la porte : le péché est entré par l’homme, et le péché est entré pour procurer la mort. Péché, ô cruelle bête fauve, qui ne se contente pas d’une seule tête, mais qui veut sévir sur tout le genre humain; que nous voyons dévorer tous les rejetons si précieux de la souche originelle, avec une triple gueule. Je dis triple gueule, mes frères, parce que le péché attrape, le mort dévore et l’enfer engloutit. Et comme nous avons dit, avec quel déluge de larmes ne devrions-nous pas pleurer ce parent qui nous a légué tant de misères en héritage; qui non seulement a perdu les biens qu’il possédait, mais a laissé ses descendants redevables à des créanciers si féroces. O dure, o cruelle hérédité ! Comme nous sommes misérables, nous qui n’avons pas eu la liberté de conquérir l’héritage, mais à qui il n’a été que permis d’y renoncer.
Ecoute ce qui suit : Et c’est ainsi que la mort est entrée dans tous les hommes. Mais pour que n’apparaisse pas injuste que le péché soit entré dans tous par un seul, considère que tous sont par un. Tu déplores avoir été condamné par celui par qui tu te glorifies d’avoir vu la lumière du jour. Mais tu dis : si je dois ma naissance à mon géniteur, lui dois-je aussi le crime, de façon à ce que la nature me fasse coupable,avant que je n’aie commis de faute ? A cette question, les paroles de l’Apôtre qui suivent répondront. En qui tous ont péché. Dans l’homme aussi bien que dans la péché. Par lui et en lui tous péchèrent. Le péché ne s’est donc pas changé en nature, mais, en ingérant la mort, le péché exige une peine qui est due par nature. Dieu avait fait la nature de façon à créer les hommes pour la vie. Mais cette nature, en engendrant sans vouloir la mort, se reconnaît redevable au péché, à qui elle voue un service d’expiation pendant la vie. Car qui s’imagine, mes frères, que la nature veuille que ses enfants soient exterminés, que ses fœtus si chers soient tués ? Mais en gémissant et en se lamentant, elle déplore la perte de sa liberté et désire la retrouver. Mais par qui la récupérera-t-elle ? Jean est le premier à le montrer clairement : en voyant le Christ, il proclame tout haut et dit à pleine voix : Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Le péché du monde, c’est-à-dire, mes frères, celui que l’Apôtre atteste être entré par un seul homme. Réjouissez-vous donc, mes frères, parce que le péché qui nous plongeait dans le tartare, a été supprimé par le Christ, a été inondé dans le tartare. Et nous que la faute de notre premier parent avait asservis à la mort, la grâce de notre deuxième et divin Père nous a rappelés du châtiment à la vie. L’homme ne pouvait donc pas être sauvé sans le Christ, parce qu’avant Sa venue, tout le péché du monde demeurait tel quel. Mais tu acceptes d’avoir été justifié par le Christ, et tu refuses d’avoir été condamné par Adam. Et tu te plains d’avoir subi des dommages de la peine d’un autre, quand tu trouves normal d’avoir été sauvé par la sainteté d’Un seul. L’arbre entier n’est-il pas dans la semence ? Un vice de la semence est donc un vice de tout l’arbre. Si la nature avait pu se subvenir à elle-même, Son Auteur ne l’aurait jamais assumée pour la réparer. Tu crois qu’elle a été crée pour la vie, mais tu doutes encore qu’elle a été réparée par son Auteur ?
 Jusqu’à la loi, le péché était dans le monde . Quant tu entends : jusqu’à la loi, tu dois comprendre : jusqu’à la fin de la loi, c’est-à-dire, jusqu’à l’avènement de notre Seigneur Jésus-Christ. Parce que le péché n’était pas imputé quand il n’y avait pas de loi. A quel moment n’y avait-il pas de loi, puisqu’elle a commencé avec l’homme lui-même? S’il n’y avait pas eu de loi, Adam n’aurait certainement pas été un prévaricateur, comme l’Apôtre le laisse entendre quand il dit ; Mais la mort a régné depuis Adam jusqu’à Moïse. Les deux avaient reçu la loi. Mais Adam s’est empressé de prévariquer pour la recevoir; Moïse a promulgué aux prévaricateurs la loi qu’il avait reçue, au dire de l’Apôtre : La loi a été posée comme une cause de prévarications. La mort a donc régné par la loi, car il est plus grave d’être prévaricateurs que simples pécheurs. Et la cruelle a dévoré non seulement ceux qui sont tombés par le vice de leur parent, mais par leurs propres crimes. Mais la mort a régné d’Adam jusqu’à Moïse même sur ceux qui n’ont pas péché par une prévarication semblable à celle d’Adam. Car elle ne dévorait pas seulement les grands, mais aussi les petits. Et non seulement ceux qui lui étaient redevables, mais ceux qui ne lui étaient pas. Quand je dis qu’ils n’étaient pas redevables à la mort, je veux dire qu’ils ne l’étaient pas par leurs fautes propres; mais ils l’étaient par la faute du premier parent. La condition de l’enfant n’en était que plus lamentable, parce qu’il expiait la peine de son premier parent, avant même d’avoir goûté à la vie; et il pleurait le péché du monde avant d’avoir connu le monde. Reconnaissons, mes frères, que la mort a régné par un seul, à cause du péché d’un seul, si nous désirons tous être absous par Un seul, par le Christ. Car celui qui vit le doit au Christ, non à lui-même; et la mort, il la devra à Adam.


112ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(« si à cause de la faute d’un seul, la mort est entrée dans le monde par un seul »)
Si quelqu’un présente une coupe d’eau froide à un voyageur assoiffé, il refait les forces d’un homme fatigué, et se porte au secours de l’humanité, mais il n’étanche pas la soif au complet. De la même façon, à ceux qui désirent connaître le magnifique secret de la science divine, notre sermon ne suffit pas, qui ne fait que répondre à la hâte au besoin d’un moment. Si pour faire le tour de toutes les connaissances humaines, la vie d’un homme est trop courte, quel temps, pensez-vous, suffira à l’étude des choses divines ? Montrez-vous compréhensifs, mes frères, si pendant un si court laps de temps—une heure---, j’arrive à peine à clarifier des points obscurs, à dévoiler des choses cachées, à éliminer des doutes, à m’approcher des choses profondes. D’aucune façon, il ne m’est possible d’élucider un sacrement qui est demeuré ineffable pendant tant de siècles. Aux disciples et aux fils, il nous est encore possible d’en parler avec prudence, avec sécurité et confiance; mais d’en parler d’une façon continue aux incroyants, cela ne se peut pas. Le discours apostolique d’aujourd’hui se fraie un chemin sans ambages jusqu’aux oreilles de ceux qui l’écoutent; et ne comporte rien d’ambigu pour des esprits catholiques : Car si par la faute d’un seul, la mort a régné par un seul. Déposant tout souci oratoire, appuyons-nous en toute simplicité sur les paroles apostoliques, afin que notre sermon n’engendre aucune obscurité pour ceux qui désirent savoir la vérité.
 Si, à cause de la faute d’un seul, la mort a régné par un seul. L’autorité évangélique peine à expliquer pourquoi le premier homme a légué la mort en héritage à ses descendants. La phrase de la Sagesse aurait suffit qui dit : Dieu n’a pas fait la mort. Je ne peux pas comprendre qu’il y a des gens qui attribuent à Dieu la création d’une chose aussi cruelle, aussi féroce, aussi barbare. Personne, sans blasphémer, ne peut penser qu’un Dieu si pieux et si bon a pu créer la mort, dont l’univers entier accuse et déteste l’auteur par une douleur continuelle, des gémissements et des larmes. Si même les hommes ont criminalisé la mort, qui ose croire qu’elle a été crée en même temps que l’homme, et qu’un Dieu innocent l’a infusée dans l’homme, pour le punir, avant la vie elle-même ?
 Mais écoutons l’Apôtre : Car si à cause de la faute d’un seul la mort a régné par un seul, ceux qui reçoivent l’abondance de la grâce, du don et de la justice règneront bien davantage dans la vie par un seul Christ, notre Seigneur. Voici un seul et un seul : Adam et le Christ. Par l’un, le péché a régné dans la mort; par l’autre, la grâce a régné dans la vie. Voilà donc les deux principes de la vie et de la mort, de l’absolution et de la punition, de la liberté désirée et de la damnation exécrée. Celui qui continue la lecture du texte l’Apôtre le découvre et le déclare : Donc, comme la faute d’un seul homme a entraîné la condamnation de tous les hommes, la justice d’un seul a procuré la justification de la vie à tous les hommes. Par un seul et un seul, ou la mort règne, ou la vie est accordée. Le sermon du commentateur qu’a-t-il à ajouter à cela ? Mais si tu accoles le silence à ces paroles, les auditeurs cesseront de réfléchir à la doctrine. Donc comme la faute d’un seul homme a entraîné la condamnation de tous les hommes, la justice d’un seul a procuré la justification de la vie à tous les hommes. Comme la rivière, de la source, et le fruit, de la semence, la postérité dépend de l’origine qui l’asservit ou l’affranchit. Ce que l’Apôtre ajoute nous le fait comprendre encore mieux. Car comme par la désobéissance d’un seul homme plusieurs ont été constitués pécheurs, ainsi, par l’obéissance d’un seul, beaucoup ont été constitués justes. Que l’homme soit pécheur pour que Dieu soit juste, parce que la faute rebondit jusqu’au Juge, s’Il punit de peine un innocent. Et c’est pourquoi il a dit : Comme par la désobéissance d’un seul beaucoup sont devenus pécheurs. Pour qu’ils sachent qu’ils ont participé à sa faute, quand ils réalisent qu’ils sont des compagnons de bagne.
 Mais de quel profit a été la loi selon l’Apôtre, qu’ils l’écoutent ceux qui sont entichés de droit civil : La loi est intervenue pour qu’abonde le péché. La loi, d’après l’Apôtre, n’a pas procuré l’immunité des fautes, mais les a fait abonder. Non par elle-même, frères, mais par celui qui ne pouvait pas, par faiblesse, supporter la loi. Ce n’est pas la grandeur de la lumière du soleil qui paralyse les yeux, puisqu’elle a été crée par Dieu pour eux; mais la faiblesse des yeux ne peut ni en soutenir ni en supporter tout l’éclat. Il en est de même pour la loi, mes frères. Par elle-même, elle est tout ce qu’il y a de juste et de saint; mais en imposant une sévère discipline à l’homme fragile, elle devient de plus en plus pesante, et fait connaître le délinquant. Et cela, pourquoi, mes frères ? Pour que par la grâce et le pardon du Créateur, il retourne à la vie celui qui par la concupiscence et l’ignorance----quand il se glorifiait, de mauvaise foi, de son innocence---  était conduit, lui aussi, au châtiment, pour payer la dette de son parent. La maladie n’apparaissait pas au grand jour : elle était cachée. Elle pénétrait dans les méandres les plus secrets des veines, des os et des parties vitales; leur apportait la destruction, et se communiquait à toutes les parties et à tout l’ensemble du corps. La loi est venue qui a fait connaître la blessure, et qui a annoncé l’arrivée d’un Médecin céleste capable de soigner la maladie atavique. La loi est venue qui par ses baumes adoucissants, a fait apparaître à la surface de la peau ce qui sévissait mortellement en profondeur. La loi est venue pour que, par le glaive des préceptes, soit percé l’abcès séculaire; et assaini l’organisme par l’éjection salutaire du pus. Mais elle ne pouvait, par elle-même, frères, ni cicatriser ni suturer la plaie, ni apporter au malade la santé parfaite. Quand le malade prit conscience de cela, et reconnut le caractère lamentable de son état, il commença à tendre vers son Médecin. Pour que la bonté gratuite et l’habileté d’un si grand Médecin guérisse celui que la loi avait abandonné, après avoir aggravé sa maladie. Nous disons que la maladie a été aggravée, mes frères, parce qu’après l’incision, la putréfaction, la puanteur, l’horreur, la douleur apparaissent; et, par la cure, l’aspect de la maladie du malheureux est pire que quand on en ignorait le danger latent. Le Médecin arrive donc, et, par l’autorité d’une seule parole, Il vient à l’aide de celui qui en avait marre des cures, et plus que marre des vexations des cures. Comme le confesse le centurion, en disant : Dis une seule parole, et mon enfant sera guéri. Et pour que s’accomplisse cette prophétie : Il a envoyé son verbe, et il les a guéris. Et c’est pour cela qu’il continue ainsi : Où a abondé le péché, la grâce a surabondé. Comme s’il disait : Où la maladie s’est aggravée, la santé a refleuri avec plus de vigueur. Que personne donc ne soit ingrat envers la loi, parce que celui qu’elle avait trouvé malade et alité, elle l’a levé, l’a réchauffé, et, pour l’amener au salut, elle l’a conduit jusqu’au Médecin, exultant à l’avance de sa santé recouvrée. Comme le dit l’Apôtre : Comme le péché a régné dans la mort, ainsi la grâce règne dans la vie éternelle, par Jésus-Christ notre Seigneur. La grâce règne dans la vie, le péché dans la mort. La foi droite n’impute pas au Dieu Créateur la mort de l’homme, la destruction de l’homme. Elle ne Lui attribue que le salut de l’homme. Que la mort soit revendiquée par l’homme, par le péché, pour que l’on croie que la création et la restauration de la vie sont l’œuvre exclusive du Christ.


113ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(« Que dirons-nous donc ? Demeurerons-nous dans le péché pour que la grâce abonde ? »)
 Quand l’Apôtre fait des interrogations oratoires, quand il pose une question qui ne demande pas de réponse, il semonce et gourmande ceux qui, par leur interprétation, faussent le sens des paroles divines; des gens qui vont chercher des incitations au crime, là où ils devraient puiser des exemples de vertu. Voilà pourquoi il commence ainsi aujourd’hui : Que dirons-nous donc ? Demeurerons-nous dans le péché pour que la grâce abonde ? Un peu plus haut, il avait dit : Là où avait abondé le péché la grâce a surabondé. Voilà pourquoi il a ainsi commencé. Comme un pédagogue divin chevronné, il se met dans la peau des ignorants, pour leur répondre avec une érudition pleine de prudence céleste. Car si là où a abondé le péché, la grâce a surabondé, que devrons-nous en conclure ? Que nous demeurions dans le péché pour qu’abonde la grâce ? Si la miséricorde se penche sur les délinquants, si la grâce est généreuse envers les pécheurs, si la libéralité divine est amie des injustes, que dire du chemin pénible des vertus que nous devons parcourir; que dire du dur labeur que nous devons nous imposer pour atteindre la sainteté; que dire des souffrances que nous devons supporter, pour porter le joug de la conservation de l’innocence au milieu des méchants ? Que les crimes humains se multiplient, pour que la bonté céleste pullule ? Faisons les maux ----comme il le dit lui-même---pour que viennent les biens ? Demeurons dans le péché, pour que la grâce abonde ? Le même qui pose la question fournit la réponse : Certes non ! Car, nous qui sommes morts au péché, comment vivrions-nous encore en lui ! Quand il dit : Certes non !, il voue à l’exécration la compréhension que les insensés ont de cette phrase, et le sens qu’ils lui donnent. Le médecin ne met pas ses soins à améliorer la maladie, mais la santé; il ne se réjouit pas à cause de la putréfaction ou à cause des maladies, mais à cause de la seule santé. De la même façon, Dieu qui, à cause de la grandeur de la plaie, a utilisé la puissance et la vigueur de la médecine, n’a pas procuré Sa grâce au péché, mais à l’homme. Il n’a pas versé l’ondée de Sa pitié pour multiplier les péchés, mais pour les exterminer. Que personne, absolument personne ne rende grâce d’avoir été guéri, en voulant que demeurent les blessures ! Il est ingrat envers le Médecin, et hostile à toute cure, celui qui brûle toujours d’être soigné, mais qui ne désire jamais être guéri; et qui implore la surabondance de la grâce de Dieu sur ses péchés, parce qu’il veut les rendre plus abondants encore. Misérable est celui qui, par un tel désir, ambitionne d’être coupable en recherchant le pardon. Il faut fuir comme la peste cette démence, mes frères, qui, même après la cure, est retenue captive par l’amour des maladies, car la rechute est souvent mortelle.
 Quand il dit : Nous qui sommes morts au péché, il parle ici de la figure du temps présent, parce qu’il dit que nous sommes morts au péché; mais il ne dit pas que le péché est complètement mort en nous. Car même si, chez les saints et les fidèles, le péché en acte est mort, il continue à vivre, et il exerce encore sa fureur sur notre mort. Le péché en lui-même mourra en nous quand la corruption aura revêtue l’incorruptibilité, quand le mortel sera devenu immortel, et quand sera accomplie la parole : Mort, où est ton aiguillon ? Enfer, où est ta victoire ? L’aiguillon de la mort est le péché. Il vit pour le péché –comme il le dit par la suite--- celui qui se rend l’esclave des concupiscences. Et il sert comme un misérable qui est traité à coup de fouets celui qui se soumet à ses vices, qui succombe aux crimes en une continuelle et malheureuse captivité. Il donne le nom de nature au péché; et se sert de la maladie, qui n’est qu’un accident, comme il le ferait d’une œuvre ou d’un bienfait du Créateur.
oEt c’est pourquoi, pour réfuter l’ignorance de ces gens-là, il ajoute ces mots : Ne savez-vous pas que nous tous qui avons été baptisés dans le Christ Jésus, nous avons été baptisés dans sa mort ? Nous sommes ensevelis avec lui par le baptême dans la mort. Que les fidèles écoutent et qu’ils comprennent! Les trois jours de présence du Seigneur dans le tombeau sont représentés, dans le baptême, par la triple immersion. Pour que les re-nés se réjouissent d’être ressuscités avec le Christ, par la nouveauté de la vie, s’ils ne le sont pas encore corporellement. Que l’homme en son entier soit le domicile des vertus, lui qui avait été autrefois un réceptacle des vices.
 Comme il dit : Pour que, comme le Christ est ressuscité des morts pour la gloire du Père, nous marchions, nous aussi, dans la nouveauté de la vie. Tout ce que le Christ possède en fait de vertus qui Lui appartiennent en propre, Il le réfère à son Père. Et l’homme, qui ne possède rien de lui-même, s’applique à ne revendiquer pour lui-même que de devoir au Christ sa propre résurrection. En disant : Marchons dans la nouveauté de la vie, ces paroles ne font que confirmer ce que nous avons déjà dit : Que tout l’être se métamorphose, dans sa vie, sinon encore dans son corps. Qu’il se comprenne lui-même, et qu’il domine les éléments celui qui, jusqu’ici, servait les éléments par ignorance. Qu’il prodigue ses biens pour la gloire celui qui, auparavant, pillait les biens d’autrui. Et celui qui exauçait les désirs illicites de la chair, qu’il méprise maintenant les licences corporelles. Et celui qui jusqu’à présent, s’efforçait de corrompre l’innocence, qu’il meure pour l’innocence, afin de conquérir une gloire plus qu’humaine .
. Quel besoin y a-t-il d’ajouter autre chose ? Si, à partir du vieil homme, un nouveau est déjà apparu, qu’il change l’abime des vices en une fontaine de vertus. Jusqu’à la fin de ce passage, voici ce qu’il enseigne, voici ce qu’il démontre : Il pourra vivre avec le Christ, il pourra régner avec le Christ celui qui fait sienne l’innocence du Christ ressuscité, qui imite Sa vie, qui s’efforce de se remplir de Sa sainteté Quand il dit : Pour que soit détruit le corps de péché, on détruit les actes du corps, non la substance ; par des actes réels, non en imagination, car l’homme veut périr au péché, non à Dieu. Saint Paul dit : Considérez que vous êtes morts au péché et que vous vivez pour Dieu. Et celui qui dit : Que le péché ne règne pas dans votre corps mortel, s’efforce, avec une grande bonté, de restituer à l’homme la liberté céleste. Il dit encore : Que le péché ne domine pas en vous ! Il n’a pas dit : Qu’il ne vienne pas à vous ! Qu’il ne vous tente pas ! Qu’il ne vous séduise pas ! Mais qu’il ne règne pas, qu’il ne domine pas! Qu’il guerroie à la gloire du triomphateur; qu’il se batte et succombe au triomphe du vainqueur. Et que se désole entre temps la domination impie du péché, qui se voit privée par ses esclaves de toute sa sécurité, et foulée aux pieds. Et que le cruel tyran gémisse d’être enchaîné aux pieds de ses captifs. Et que l’ennemi antique déplore d’avoir été traîné au triomphe de ceux dont il avait triomphé pendant si longtemps.


114ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
 Le retour à la maison est toujours doux et cher au voyageur; et le temps rend de plus en plus enchanteurs les appartements de la maison paternelle. Il en est de même pour moi. Pendant le temps libre que me laisse la préparation des sermons, le retour aux lectures des textes des Apôtres me procure un plaisir de plus en plus suave. Une contrainte religieuse nous force souvent à parler d’autres sujets que ceux qui avaient été annoncés, et nous rend incapable de suivre dans le détail un plan logiquement élaboré. Car l’ordre dans lequel il faut présenter la doctrine doit être réglé de façon à ce que l’exposé d’un point ne nuise pas à l’exposé d’un autre. Écoutons donc ce que le bienheureux Apôtre dit aujourd’hui .
 Que dit-il donc ? Nous avons péché (allons-nous pécher ?)  parce que nous ne sommes pas sous la loi mais sous la grâce. Certes non ! Cette interrogation, mes frères, condamne l’ignorance de ceux qui, prisonniers de la pratique séculière de la loi, sont incapables de saisir les vertus dont bénéficient gratuitement les chrétiens; et ceux que la kyrielle de préceptes légaux a rendus rebelles. Ils avaient été sclérosés par l’observation de rites vidés de leur sens, qui ne se survivaient que dans la pompe extérieure des cérémonies, et dans des dons qui ne visaient qu’à ce qui est convenable ou profitable. Et quand le temps aura expulsé la loi, comment celui qui rend un culte à Dieu selon la loi se trouvera-t-il rejeté par la loi ? Juif, qu’as-tu que tu n’as pas perdu ? Si tu l’as perdu, pourquoi te glorifies-tu comme si tu ne l’avais pas perdu ? Où est le temple, où est le prêtre, où est le sacrifice, où est l’encens ? Où sont tes purifications, où est la ferveur de tes cérémonies qu’il n’était pas permis d’omettre ? Mais tu as raison de te faire circoncire pour être Juif, parce que tu as été sectionné de tous les biens ci-haut cités. Car il est écrit : Malheur à tout homme qui n’observera pas tout ce qui est écrit dans le livre de la loi. Si celui qui n’a enfreint la loi qu’une fois est maudit, combien de fois sera-t-il maudit celui qui sera convaincu de n’avoir obéi à aucune loi ?
  Nous avons péché (!) (allons-nous pécher?)  parce que nous ne sommes pas sous la loi mais sous la grâce ? C’est comme s’il disait : Frères, nous avons péché  (!)  parce que nous ne sommes pas demeurés sains pendant la cure. Nous avons péché  (!) parce que, après avoir été guéris, nous avons abandonné le feu, le fer et les médicaments. Malheureux malade, qui, après la cure, ne veut pas guérir l’instrument de torture. Que dire de plus, mes frères ? Est-ce qu’il guérit celui qui demande et attend le jugement du malade ? Une humeur froide fait allumer le feu dans le corps, et un froid glacial, tout en faisant grelotter, provoque et engendre un plus violent incendie. Alors le malade, pour combattre la flamme qui lui brûle les veines et le fait haleter, attend avec impatience qu’on lui donne de l’eau froide, ignorant que si on la lui donnait, le chaud serait éteint par le chaud, et que l’incendie serait alimenté par le froid. La loi, donc, attend et soutient la volonté de l’homme. L’homme empêtré dans les bagages du péché, la loi ne parvenait pas à le faire obéir aux commandements. La loi ne parvient pas à affranchir du péché son dévot, mais le lie par le crime de la prévarication.
Et c’est pourquoi il ajoute : Ne savez-vous pas qu’en vous offrant à quelqu’un comme esclaves pour obéir, vous devenez les esclaves du maître à qui vous obéissez, soit du péché pour la mort, soit de l’obéissance pour la vie ? Quand nous parlons de la loi, pour quelle raison, mes frères, nous déclare-t-il que l’homme a été l’esclave du péché ? Ou du péché pour la mort, ou de l’obéissance pour la vie. Parce qu’il avait dit plus haut : Que le péché ne domine pas en vous, car vous n’êtes pas sous la loi mais sous la grâce. Ceux, donc, qui sont sous la loi, sont rabaissés et incurvés par l’empire du péché; et ils ne pourront, les pauvres, être libérés de leur honteuse servitude que si la grâce leur est envoyée, sans mérite de leur part. Je rends donc grâce à Dieu parce que vous avez été des esclaves du péché. Rend- il grâce à Dieu comme quelqu’un qui se réjouit que l’homme ait été esclave du péché ? En aucune façon. Il rend grâce non parce que nous avons été les esclaves d’un maître si cruel, mais parce que nous ne sommes plus soumis à son empire. Son intention apparaît clairement plus loin : Vous vous êtes soumis du fond de votre cœur à cette forme de doctrine qui vous a été transmise. Libérés du péché, vous êtes devenus les esclaves de la justice. Nous avons obéi selon le bon plaisir de Celui qui nous a appelés, non selon le nôtre, parce que notre libre arbitre était encore tenu captif. Vous avez obéi du fond du cœur à cette forme de doctrine. A laquelle ? A celle de l’Evangile, évidemment, où un nouveau genre de liberté ne rejette pas le service mais le transforme, parce que le service divin est préférable à une liberté indisciplinée et présomptueuse. Vous êtes devenus les esclaves de la justice. Cet esclavage, mes frères, n’enchaîne pas, mais affranchit. Il n’avilit pas, mais comble d’honneurs. Il éponge la tache de l’esclavage, mais ne l’imprime pas au fer rouge. Comment ne pas voir quelque chose de divin là où l’esclavage est repoussé par l’esclavage, où une fondation est mise en fuite par une autre fondation, où la mort met à mort la mort, où la perdition est guérie par la perdition, et, pour tout résumer en une formule lapidaire, où toute l’adversité est terrassée par l’épée de l’adversité elle-même.
Je le dis humainement à cause de la faiblesse de votre chair. Car comme vous avez autrefois présenté vos membres comme des esclaves de l’impureté et de l’iniquité en vue de l’iniquité, offrez maintenant vos membres comme des esclaves de la justice en vue de la sanctification. Quand il dit cela, il montre la grandeur de sa piété, car il compare la doctrine évangélique à des choses si basses, pour ne pas dire ignobles. Quand il impose et ordonne à l’esclavage autant de sainteté qu’elle a eu autrefois d’impureté, autant de justice aujourd’hui que d’iniquité autrefois. Cette comparaison semble, mes frères, absurde et indécente, puisqu’elle souhaite que le degré de gloire corresponde pour l’homme au degré d’ignominie. Et plaise à Dieu que le degré soit le même ! Et comment la fragilité humaine pourrait-elle servir Dieu autant qu’elle a servi le monde, autant le ciel que la terre, autant les vertus que les vices ? L’homme misérable en son entier, est adonné à la chair, est préoccupé par les choses de la terre de façon telle qu’il ne laisse rien en lui qui vaille pour la vie éternelle, qui lui permette de se consacrer aux biens divins. La puissance de la concupiscence corporelle l’Apôtre Paul, dans un passage, l’a présentée d’une manière adaptée aux consciences humaines. Il l’a exprimée dans des termes qui convenaient, pour que les membres humains se mettent au service de la justice et de la pureté avec la même volonté, la même véhémence et avec la même démence avec lesquelles ils se sont livrés à l’abrutissement des vices. Il exige probablement peu de choses ou rien du tout celui qui désire s’en aller après la perte de sa propriété; et il enlève toute excuse celui qui commande d’être payé en retour pour ses grandes faveurs par des choses faisables et ordinaires. Donne donc, donne ô homme, à Dieu autant que tu as accordé à la chair et aux vices. Et pourquoi ne te dois-tu pas d’abord à Dieu avant de te devoir aux vices ? Et cela Dieu ne veut l’obtenir que de ton seul amour.
Il continue : Quand vous étiez esclaves du péché, vous étiez libres par rapport à la justice. Maintenant que vous avez été libérés du péché, vous êtes devenus esclaves de la justice. Autrefois, esclaves du péché, aujourd’hui, esclaves de la justice. Voici que par l’Apôtre, l’esclavage à succédé à l’esclavage. Montre maintenant que le temps de la liberté est un temps de rébellion. Le péché donnait autrefois la fausse illusion d’être libre à celui qu’il maintenait pitoyablement captif. Maintenant, la grâce t’appelle esclave toi que, pour te libérer, elle adopte comme fils de Dieu. La parole du Christ est donc accomplie qui disait : Celui qui veut être maître, qu’il serve. Il est bienheureux cet esclavage qui engendre une domination éternelle. L’autre liberté nous avait fait récolter des souffrances et une honte insupportables. Quel fruit ces choses vous-ont-elles rapporté ? Vous en rougissez aujourd’hui. Car leur fin est la mort. Voilà la récompense avec laquelle elle honore l’esclavage diabolique. Pour que la mort termine la vie en commençant la punition. Mais ceux qui servent le Christ, mes frères, après s’être joués de la mort avec l’aumône, sont transférés à la vie perpétuelle de la sainteté. La fin du Christ ne reçoit pas de fin, parce que cette fin ne tue pas l’homme mais le parfait.
P.S. Nous lisons dans la Bible de Rome : Pécherons-nous parce que nous ne sommes plus sous la loi ?  (Rom. 6,15)  Pierre Chrysologue dit : Nous avons péché. Et il se sent obligé d’expliquer qu’après être passés de la loi à la grâce, les chrétiens ont effectivement péché, et il en donne les raisons.

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