106ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(le figuier qui ne produisait pas de fruits)
Un maître expérimenté, en variant les sujets doctrinaux, stimule, aiguillonne et enthousiasme l’esprit de disciples incultes qui ont de la difficulté à saisir, et qui sont lents à comprendre. De la même façon, le Seigneur, en variant les images et en diversifiant les comparaisons, convoque et invite à l’enseignement évangélique les indolents et les bornés. Car aujourd’hui, Il commence ainsi : Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint pour y trouver des figues, mais n’en trouva point.. Il dit au vigneron : voici trois ans que je viens chercher des figues dans ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le. Pourquoi occupe-t-il de la terre ? Mais le vigneron lui répondant lui dit : Accorde-lui encore une année : je vais creuser tout autour, et lui mettrai du fumier. Peut-être produira-t-il des figues ! S’il n’en produit pas, tu le couperas après.
Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Je le demande : qu’y a-t-il de plus clair, de plus simple, de plus ordinaire ? Qu’y a-t-il de plus adapté aux frustres et de plus approprié aux érudits, que la façon dont cette comparaison est proposée ? Venant de la langue de tous les jours, elle les instruit tous par la parole et les convertit par l’exemple. Un arbre stérile encombre les mottes de terre, étouffe l’espace, draine à lui les sucs vitaux, cause du dommage au cultivateur, et décourage le propriétaire. Il est donc avantageux de le couper, et profitable de ne pas le conserver. Ainsi en va-t-il de l’homme qui, par des actes stériles et inopérants, renverse, immerge, paralyse le don de la nature, le présent de l’âme, le bienfait de la raison, l’excellence du sentiment, le jugement de l’esprit, le développement artistique, le bien de la culture, et refuse le fruit à l’Auteur, la reconnaissance au Cultivateur. Comme l’arbre mérite d’être retranché de la terre, ainsi cet homme mérite-t-il d’être retranché de la vie. Un arbre stérile, planté dans une vigne, répand une ombre mortelle sur les plantes voisines, et non content d’être ennemi de lui-même, il le devient aussi des sarments fertiles. De la même façon, si un homme indolent et lâche préside au destin des peuples, il ne se nuit pas seulement à lui-même mais à la multitude, en viciant et perdant par son exemple ceux qui le suivent.
Mais pourquoi le Seigneur a-t-Il choisi cette comparaison, écoutons-le. Le figuier, après le solstice d’hiver, par ses fleurs, laisse prévoir des fruits, mais produit des figues qui n’arrivent pas à maturité. Il trompe ainsi les inexpérimentés, et se joue des ignorants. Car il rejette ces figues qui n’arrivent pas à maturité, fait pousser ce qui est lent à apparaître, et le fait éclater en bourgeons, Et il produit plus tardivement que les autres arbres fruitiers celui qui semblait devancer tous les autres. C’est donc avec raison que la Synagogue est comparée par le Seigneur à un figuier, qui, réchauffée pendant la saison de la loi, eut son fruit dans sa fleur en son temps, en tant que figure de l’église. Solidement enracinée sur les patriarches, agrandie jusqu’au faîte du sacerdoce, élargie par les branches prophétiques, nourrie par l’observation de la loi judaïque, elle fleurissait en figues qui ne peuvent pas parvenir à maturité, n’ayant que l’espoir de donner des fruits par le Christ. Mais espérant surtout donner le Christ, comme fruit qui vient après, comme le dit le Psalmiste : Je mettrai sur ton siège un fruit de ton ventre. Les saints, qui savaient ces choses, tiraient de la fleur l’espoir du fruit, et se consolaient des choses présentes par les choses futures. Ils voyaient déjà les choses éternelles remplacer les mortelles, les choses perpétuelles les caduques. Ils voyaient la grâce remplacer la loi, l’Église la synagogue, les choses célestes les choses terrestres, les choses divines les choses humaines. Et le Christ remplacer toutes choses. Comme ils avaient attendu Sa venue avec une longue patience, ils se sont réjouis, à Son arrivée, de la joie de ceux qui sont restés fidèles.
De ceux-ci était ce Siméon à qui il avait été promis qu’il ne verrait pas la mort avant de voir le Christ du Seigneur, et qui a chanté ainsi en Le tenant dans ses bras : Laisse partir en paix, maintenant, ton serviteur, Seigneur, selon ta parole, car mes yeux ont vu ton salut. Les ignorants ne mirent leur confiance que dans la loi; ils ne se sont pas souciés d’attendre le Christ, et ils ne méritèrent ni de Le recevoir ni de Le reconnaître. C’est ainsi qu’ils ont été trompés par les fleurs de la loi, comme le figuier trompe les ignorants par des figues en fleur qui ne peuvent pas parvenir à maturité. Voilà pourquoi le Seigneur envoie au figuier ceux qui désirent connaître les temps de sa venue, en disant : Voyez le figuier et tous les arbres. Quand ils produisent leurs fruits, vous savez que l’été est proche. De la même façon, quand vous aussi vous verrez ces choses arriver, sachez que le royaume de Dieu est proche. Vous voyez que le figuier n’indique pas des choses qui sont présentes, mais annonce des choses futures.
Mais poursuivons l’explication de la parabole, en suivant de près le récit. Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Le figuier c’est la synagogue, le propriétaire de l’arbre est le Christ. La vigne dans laquelle on rapporte que cet arbre est planté est le peuple israélite, au dire même du prophète Isaïe : La vigne du Seigneur Sabaoth est la maison d’Israël. Il est venu chercher du fruit en elle, et Il n’en a pas trouvé. Le Christ est venu, et dans la Synagogue, Il n’a trouvé aucun fruit de foi, parce qu’elle était complètement ombragée par les ruses de la perfidie. Le Christ est venu au figuier, où on lit qu’Adam s’est réfugié tout nu après la faute, comme le dit la Genèse : Et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus, et cousirent des feuilles de figuier et s’en firent des pagnes. Le Christ est donc venu au figuier pour y trouver Adam, et pour couvrir sa nudité du vêtement de Son corps miséricordieux. Car le figuier ne voilait pas la nudité d’Adam, mais ne faisait qu’augmenter sa pudeur. Ce figuier, i.e, la Synagogue, avec ses circoncisions, ne pouvait que dénuder les parties honteuses du corps; elle ne les couvrait pas. Il est venu chercher des figues et n’en trouva pas. Il dit alors au vigneron : voici trois ans que je viens chercher des figues sur ce figuier, mais je n’en trouve pas. Coupe-le.
Le vigneron qui reçoit l’ordre de couper le figuier stérile est l’ange gardien de la Synagogue qui, parce qu’il ne pouvait pas en excuser la stérilité, demande, en suppliant, de surseoir à l’exécution de la sentence. Mais on ne peut pas passer légèrement à côté de ce que dit le Seigneur : Voici trois ans. Trois ans. Elles sont au nombre de trois les époques au cours des quelles le Christ est venu chercher du fruit chez la Synagogue : celle de la loi, celle des prophètes, et celle de Sa présence corporelle. Pour que le figuier stérile, qui avait déjà refusé à la divinité des fruits non nécessaires, ne refuse pas des fruits nécessaires à l’homme, à l’affamé, à l’alimentation du Christ.
Venons-en maintenant à ce que le vignoble répondit au propriétaire de la vigne : Seigneur, accorde-lui encore une année. Le vignoble supplie que soit concédée encore une année de temps évangélique. Comme le dit Isaïe : Prêchant une année agréable au Seigneur, et un jour de rétribution. Pourquoi ? Pour que je creuse tout autour Il a voulu que l’on creuse avec la liturgie apostolique, parce qu’Il n’avait pas pu supporter la culture du culte légal. Et je mettrai du fumier. Il est tellement nécessaire aux racines, qui, réchauffées par un tel engrais, n’ont pourtant pas mérité d’être fécondées par une aspersion céleste. Figuier stérile, la Synagogue misérable est engraissée par le fumier des Gentils, pour que, secourue par des ferments ignobles, elle revienne au fruit, elle qui s’était éloignée de l’abondance d’un fruit si précieux. Si, après cela, elle demeurait dans la même stérilité, alors elle serait coupée non par la faux du vignoble, mais par la hache du Seigneur lui-même, désespérée et inutile. Et c’est pourquoi il n’a pas dit : Je la couperai dans le futur, mais tu la couperas, conformément à cette parole de Jean : La hache est déjà posée sur la racine de l’arbre. Tout arbre qui ne produira pas de bons fruits sera coupé et envoyé dans le feu. Parce qu’après la culture du temps évangélique, la hache du Juge coupera les arbres stériles, et l’enfer les recevra, et les brulera dans un incendie d’une puissance inouïe.
107ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
Un hommage à saint Pierre
Mon peu d’éloquence semblerait me condamner au silence. Mais me forcent à parler la sainteté de celui qui m’en donne l’ordre, et la véhémence avec laquelle il me le commande. Il est préférable de produire un discours qui n’est pas selon les règles de l’art, plutôt que de refuser de faire un éloge dicté par le devoir. Qui pourrait refuser de rendre hommage à un tel homme qui a reçu du ciel et le nom de l’Apôtre et le privilège du sacerdoce suprême ? Il faut croire que ce n’est pas sans un jugement divin que, dans son enfance, il ait été jugé digne d’un tel prénom. Nous pensons que nul autre que Dieu n’a pu le lui donner. Comment les parents auraient-ils pu en juger puisqu’ils ne savaient rien de ses mérites futurs ? Etre appelé Pierre, pour la plupart, cela ne signifie que recevoir un nom. Mais pour Pierre Chrysologue, c’était la prérogative de la vertu. Il a vraiment été bienheureux ce Pierre, lui qui a été le fondement immobile du salut. Il s’est montré tel dans le sacerdoce que veulent apparaître ceux qui désirent le sacerdoce. Quelle règle de sainteté ne s’est-il pas imposé celui qui s’est imprégné des pratiques monastiques ! Les jeûnes ont pâli son visage, les macérations ont réduit son corps, l’aumône supplie pour ses fautes, les larmes baptisent ses péchés. Mais que le peuple des gens pieux ne s’en étonne pas ! Pierre a pleuré quand le Christ a fixé ses yeux sur lui. Que personne ne blâme l’Apôtre d’avoir fait de ses pleurs une pluie qui fertilise !
Il est le gardien de la foi, la pierre de l’église, et le portier du ciel. C’est lui qui a été choisi comme pêcheur apostolique, qui engloutit au fond de l’eau la foule des erreurs, qui attire par l’hameçon de la sainteté, et qui, par le filet de sa doctrine, attrape pour la foi une multitude abondante d’hommes. Il est aussi le très bienheureux et apostolique oiseleur qui atteint par la plume de son divin sermon les âmes des jeunes qui volent dans les airs. C’est donc de plein droit que le vénérable prêtre de Dieu qui avait autrefois obtenu le nom de l’Apôtre ait obtenu maintenant ses mérites. Il sème dans les peuples les préceptes de la justice, et il explique avec clarté les questions mystérieuses des livres saints. Son enseignement de maître dans les sciences célestes est tellement grand que celui qui se convertit lui doit d’avoir été pardonné, et que celui qui ne se corrige pas porte la responsabilité de sa faute. Le désir de le voir attire vers lui une grande foule de toutes les parties des régions. Tous ceux qui habitaient des solitudes désertiques ou des ermitages isolés préfèrent venir voir Pierre plutôt que le monde. Il leur est donné parfois d’apprendre, mais difficilement; mais c’est plus glorieux que de lutter avec le monde présent. Et contre les tourbes de délinquants instruits, il brandit l’épée de la sainteté. Quelle grande palme est réservée après le combat pour ceux qui sont placés dans le monde, si, sans combats, des couronnes sont dues à ceux qui vivent dans les solitudes !
Le très bienheureux Pierre, mes frères, vous a instruits par la prédication de sa doctrine de tout ce qui relève de la vertu divine. Il vous a enseignés également par ses exemples. Prions le Seigneur notre Dieu pour que, pendant de longues années, il vous réjouisse par un sermon de doctrine céleste.
P.S. auteur anonyme. Cet éloge aurait été prononcé du vivant de saint Pierre, pendant qu’il exerçait encore son ministère à Ravenne. Une question se pose : la seule chose extraordinaire que l’auteur relève chez le saint, c’est d’avoir porté le prénom de saint Pierre. S’il avait été choisi miraculeusement par le pape comme on le raconte, cela n’aurait-il pas été dit ? Comment concilier ces deux choses ?
108ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(pour que l’homme soit une hostie et un prêtre pour Dieu, d’après St. Paul : Je vous supplie par la miséricorde de Dieu, etc. )
Elle est étonnante la piété qui prie pour que lui soit accordé gracieusement de prier. Aujourd’hui le bienheureux Apôtre prie ainsi, non en demandant des choses humaines, mais en communiquant des choses divines. Je vous conjure, par la miséricorde de Dieu. Pour persuader les malades de prendre des remèdes dégoûtants, le médecin procède par prière; il ne force pas le malade en lui intimant des ordres. Il sait, en effet, que c’est la faiblesse, non la volonté, qui repousse ce qui est salutaire, toutes les fois que le malade répudie les remèdes. De la même façon, le père attire par l’amour, non par la contrainte, à la rigueur de la discipline; car il n’est pas sans savoir à quel point est rebutante la discipline aux sens de la jeunesse. Des prières conduisent l’infirmité corporelle à la cure; des caresses amènent l’âme enfantine à la prudence. Qu’y a-t-il d’étonnant si l’Apôtre, qui est toujours médecin et père, prie ainsi pour élever aux remèdes divins les esprits humains souillés par des maladies charnelles : Je vous conjure par la miséricorde Dieu. Il introduit un nouveau genre de supplication. Pourquoi pas par la puissance de Dieu, par sa majesté ou par sa gloire ? Non. Il a dit : Par la miséricorde de Dieu. Parce que c’est par elle seule que Paul a échappé au crime de persécuteur, et qu’il a reçu la dignité d’un tel apostolat. Comme il le reconnaît lui-même en disant : Moi qui ai été d’abord un blasphémateur et un persécuteur injurieux, mais j’ai obtenu la miséricorde de Dieu. Et de nouveau : L’enseignement est fidèle et digne de toute considération, car le Christ est venu dans ce monde pour sauver les pécheurs, dont je suis moi le premier. Mais j’ai reçu la miséricorde de Dieu à l’exemple de tous ceux qui croiront en lui pour la vie éternelle.
Je vous conjure par la miséricorde de Dieu. Paul demande, bien plus, Dieu demande par la bouche de Paul, parce qu’Il veut être plus aimé que craint. Dieu supplie parce qu’Il ne veut pas tant être un Seigneur qu’un Père. Dieu demande par la miséricorde, pour ne pas condamner par la rigueur. Écoute le Seigneur qui demande : Toute la journée, j’ai étendu mes mains. Celui qui étend les mains ne prie-Il pas par son geste ? J’ai étendu mes mains. . En direction de qui ? Du peuple. Et en direction de quel peuple ? Non d’un peuple qui croit, mais qui contredit. J’ai étendu mes mains. Il étend ses bras, Il distend ses membres, Il dilate ses viscères, Il montre son cœur, Il offre son sein, Il ouvre ses bras, pour qu’un amour si respectueux le révèle comme Père. Ecoute Dieu suppliant ainsi en d’autres mots : Mon peuple, que t’ai-je fait, ou en quoi t’ai-je contristé ? Ne dit-Il pas : Si la divinité est inconnue, que la chair du moins soit connue ! Voyez, voyez en moi votre corps, vos membres, vos viscères, vos os, votre sang ! Et si vous avez peur de ce qui est divin, pourquoi n’aimez-vous pas ce qui est vôtre ? Si vous fuyez loin du Seigneur, pourquoi ne recourez-vous pas à Celui qui vous est apparenté ? Mais peut-être que vous confond l’énormité de Ma passion, que vous avez causée. Ne craignez pas. Cette croix est l’aiguillon de la mort, non le Mien Ces clous ne M’infligent pas de douleur à Moi; ils enfoncent votre charité plus profondément en Moi. Ces plaies ne produisent pas Mes gémissements, mais vous introduisent toujours plus avant dans Mon cœur. La distension de Mon corps n’accroit pas Mes peines, mais vous fait une place encore plus grande dans Mon cœur. Mon sang ne dépérit pas pour Moi-même, mais il est prorogé, pour que vous en receviez le prix. Venez donc, revenez, et reconnaissez qu’il est Père Celui que vous constatez qu’Il a rendu le bien pour le mal, l’amour pour les injures, et une si grande charité pour tant de blessures.
Mais écoutons ce que demande l’Apôtre : Je vous conjure d’offrir vos corps. L’Apôtre en priant ainsi, élève tous les hommes au rang sacerdotal. Que vous offriez vos corps comme une hostie vivante. O office inouï du pontificat chrétien, quand l’homme est pour lui-même hostie et prêtre ! Quand l’homme ne cherche pas à l’extérieur ce qu’il a l’intention d’immoler à Dieu; quand l’homme apporte en sacrifice ce qui est avec lui, en lui et près de lui; quand demeure la même hostie et perdure le même sacerdoce. Quand l’hostie qui a été immolée demeure en vie, le prêtre qui sacrifie ne peut plus tuer. Sacrifice étonnant où le corps est offert sans le corps, où le sang est offert sans le sang. Je vous supplie par la miséricorde de Dieu d’offrir vos corps comme une vraie hostie vivante.
Frères, ce sacrifice descend du sacrifice de Celui qui a immolé vitalement Son corps pour la vie du monde. Et Il a fait, en toute vérité, de Son corps une hostie vivante, parce qu’Il vit après avoir été immolé. Dans une telle victime, la mort est condamnée, l’hostie demeure; l’hostie vit, la mort est punie. De là vient que les martyrs naissent de la mort, commencent pas la fin, vivent d’avoir été tués; et ils brillent dans le ciel ceux que l’on croyait exterminés sur la terre.
Je vous conjure, mes frères, par la miséricorde de Dieu, d’offrir vos cœurs comme une hostie vivante. Voilà ce que le Prophète a chanté : Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation, mais tu m’as formé un corps. Voilà, homme, voilà le sacrifice de Dieu et le Prêtre ! Ne perds pas ce que t’a concédé et donné l’Autorité divine. Revêts l’étole de la sainteté; ceins le baudrier de la chasteté. Que le Christ soit dans le voile de ta tête; que la croix continue à te servir de protection sur ton front. Sur ta poitrine, pose le sacrement de la science divine. Fais monter le parfum de prière comme une odeur d’encens. Saisis le glaive de l’esprit, dépose ton cœur sur l’autel, et déplace ainsi ton corps en toute sécurité comme une victime à offrir à Dieu.
Dieu demande la foi non la mort. Il a soif du vœu, non du sang. Il est apaisé par la volonté, non par le meurtre. C’est ce que Dieu nous montre quand Il demande à saint Abraham d’immoler son fils en sacrifice. Car, qu’est-ce qu’Abraham offrait d’autre, dans son fils, que son propre corps? Qu’est-ce que Dieu réclamait d’autre au père que la foi, puisque Celui qui lui a ordonné d’offrir son fils ne lui a pas permis de le tuer ? Confirmé par un tel exemple, ô homme, offre ton corps. Ne te contente pas de le macérer, mais découpe-le par tous les membres des vertus. Parce que toutes les fois que meurent les mauvaises tendances des vices, tu immoles à Dieu les viscères des vertus. Offre la foi, pour que soit punie la perfidie. Immole le jeûne, pour que cesse la voracité. Sacrifie la chasteté, pour que meure la concupiscence. Impose-toi la piété, pour que soit déposée l’impiété. Invite la miséricorde, pour que l’avarice soit mise en pièces. Et il convient d’immoler toujours la sainteté, pour venir à bout de la sottise. Ton corps deviendra ainsi ton hostie, s’il n’a pas été blessé par le javelot du péché. Ton corps vit, ô homme. Il vit à toutes les fois que tu immoles à Dieu la vie des vertus par les morts des vices. Il ne peut pas mourir celui qui mérite d’être tué par un glaive vivifiant. Que Dieu Lui-même qui est la Voie, la Vérité et la Vie nous libère de la mort et nous conduise à la vie !
109ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(de l’hostie de notre âme et de notre corps à offrir à Dieu de façon raisonnable, selon les mêmes paroles de l’Apôtre)
Le précédent sermon n’a touché que les premières paroles du texte de l’Apôtre. Écoutons maintenant ce que Dieu nous inspire au sujet de ce qui suit. L’Apôtre commence ainsi : Je vous conjure, par la miséricorde de Dieu, d’offrir vos corps comme une hostie vivante. En parlant ainsi, l’Apôtre prétend-il que nos corps soient les seuls dignes d’être offerts à Dieu, comme des vivantes hosties ? Et les âmes, il les passerait sous silence; il n’en ferait aucun cas, et les laisserait de côté, comme s’il les réprouvait ? L’âme ne vient-elle pas du ciel, et le corps de la terre ? L’âme régit, le corps est régi; l’âme commande, le corps sert; le corps vit, mais c’est l’âme qui le vivifie. L’âme demeure, mais le corps passe; le corps vieillit, mais l’âme ne sait ce que c’est que vieillir. Et pour finir, la mort, qui n’a de pouvoir que sur le corps, n’affecte pas l’âme, même si la mort a lieu en la présence de l’âme. Pourquoi tait-il l’âme et n’invite-t-il que le corps à être une hostie de Dieu ? Mes frères, l’Apôtre, ici, rend honneur au corps, mais il n’abaisse pas l’âme. Ce corps que les péchés captivent, que les fautes soumettent, que les crimes avilissent, que les vices corrompent, que les passions culbutent, l’Apôtre désire l’affranchir. Il s’efforce de le libérer, il travaille à l’élever, et le voue à l’expiation. Pour que le corps s’élève jusqu’à l’origine de l’âme, mais pas pour que l’âme descende à la nature du corps; pour que le corps accompagne l’âme dans le ciel, mais pas pour que l’âme suive le corps dans les choses terrestres. Écoute l’Écriture qui dit à quel point l’âme est accablée par les tourments que lui inflige le corps : Le corps, qui se corrompt, alourdit l’âme, et la pensée terrestre abaisse l’intelligence de celui qui pense beaucoup de choses. L’Apôtre ne veut donc pas se défaire de l’âme, mais exalter le corps. Et il veut que ce soit l’âme et le corps, c’est-à-dire l’homme complet qui devienne un sacrifice agréable à Dieu, une hostie sainte. Que l’âme soit, elle aussi, un sacrifice agréable à Dieu, le Psalmiste le déclare en disant : Le sacrifice à Dieu est un cœur contrit.
Pour que vous offriez vos corps comme une hostie vivante, sainte, agréable à dieu. Car l’homme ne plaît pas à Dieu du fait qu’il vit, mais du fait qu’il vit bien. Et l’homme ne devient pas hostie du seul fait de s’offrir à Dieu, mais s’il s’offre saintement à Dieu. Autant une victime immaculée apaise Dieu, autant une victime maculée l’exacerbe. Écoute Dieu qui dit : Tu ne m’offriras pas de boiteux, de borgne, quelqu’un qui est pollué par la pensée de la mort, mais un animal sain et sans tache. Voilà pourquoi l’Apôtre demande une hostie vivante. Donc, mes frères, si nous sommes un encens de propitiation, rien ne manque.
Caïn nous le démontre. Dans son ingratitude, le pontife Caïn répartit ainsi le peu qu’il offrait à Dieu de son abondante récolte : il offrirait par le feu ce qui était le moins bon, et ce qu’il y avait de meilleur, il se le réserverait à son propre détriment. En faisant une mauvaise répartition de ses biens avec son Auteur, il s’est retranché, lui et ses successeurs, de la vie et du genre humain. Suivons donc Abel jusqu’à sa récompense; n’accompagnons pas Caïn jusqu’à son châtiment. Abel est considéré comme un agneau, parce qu’il portait un agneau à offrir en sacrifice à Dieu. Caïn, en transportant de la paille, n’a fait que trouver de quoi alimenter un feu qui a tout consumé. Pour que vous offriez vos corps comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu, votre hommage raisonnable. Autant plaît à Dieu un culte qui est conforme à la raison, autant Lui déplaît un hommage irrationnel. L’hommage est rationnel s’il n’est pas troublé par la présomption, s’il n’est pas dénaturé par la témérité; s’il n’est pas entaché de choses illicites et z s’il n’est pas fardé d’hypocrisie. Pour le service du roi, le soldat doit se tenir debout en tremblant. La domination humaine exige une servitude anxieuse; la peur de celui qui obéit le soumet au bon vouloir de celui qui commande. Une dévotion prudente acquiert le prix d’une juste rémunération; et le service présomptueux n’échappe pas à la peine de la témérité. Qui, sans avoir été appelé, se précipite au palais royal pour y exercer une fonction ? Qui oser se déclarer soldat sans avoir été enrôlé ? Qui usurpe le nom d’une dignité sans en porter les insignes ? Ces façons de faire sont conservées avec soin et attention par les humains. Elles demeurent toujours en vigueur si le commandement les maintient en vie, et si la peur les conserve. A plus forte raison, les serviteurs de Dieu, ceux qui lui rendent un culte, doivent-ils avoir à cœur, dans la crainte et le tremblement, de Lui présenter un hommage divin rationnel. Que votre hommage soit rationnel. Un hommage que la raison équilibre se nomme ferveur; il se nomme fureur s’il n’est pas freiné par la raison.
C’est pourquoi le peuple juif perdit le Dieu qu’il servait avec sa raison, quand il chercha un dieu de façon irrationnelle. C’est pourquoi les fils d’Aaron, ayant fait fi de la raison, ont présumé pouvoir approcher les feux terrestres des feux divins, transformant ainsi la flamme du sacrifice salutaire en un incendie de souffrances. C’est pourquoi Saül, enflé par le pouvoir royal, a perdu ce qu’il avait reçu, quand il a pensé qu’il lui était permis d’exercer aussi le sacerdoce, en montant témérairement à l’autel pour offrir un sacrifice. C’est pourquoi le Juif a tué l’Auteur de la loi, après avoir pratiqué la loi sans comprendre la loi. C’est pourquoi le Gentil n’a pas pu parvenir au service unique et véritable de Dieu, tant que, égaré loin de la saine raison, il rendit un culte à une multitude de dieux, et à des dieux dépravés. C’est pour cela qu’Arius croyait honorer le Père en blasphémant le Fils. Et en donnant un commencement au Fils, il a été assez misérable pour assigner une fin au Père. C’est pour cela que Photin, en niant que le Fils est coéternel au Père, a conjecturé que le Père n’a pas toujours été Père C’est pour cela que toutes les hérésies qui injurient la Divinité, qui parlent mensongèrement de la Trinité, blasphèment Dieu en l’Honorant.
Mais nous, mes frères, que nos corps soient aptes à devenir une hostie vivante pour Dieu. Procurons à Dieu notre hommage rationnel, pour que la foi soit vraie, la conscience pure, l’esprit sobre, l’espérance ferme, le cœur pur, la chair chaste, la miséricorde généreuse, la vie sainte, la conduite honnête. Pour qu’en tout hommage que nous rendons au Christ, l’humilité nous accompagne.
110ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Lettre aux Romains, 4, 23 et s.)
Le bienheureux Apôtre, aux premiers et aux derniers, i.e., aux Juifs et aux Grecs, a toujours présenté l’étendard du salut, qui est unique et tout à fait spécial. Celui qui ne méritera pas de l’avoir et de le conserver ne pourra accéder à la gloire des triomphes célestes. L’étendard est le seul à pouvoir guider les soldats vers l’armée perfide; le seul à indiquer le roi; le seul à unifier l’armée. Il terrifie l’ennemi impie par sa seule vision.
Voici comment l’Apôtre commence aujourd’hui : Ca n’a pas été écrit seulement pour Abraham que cela lui a été compté à justice, mais pour nous aussi qui croyons en celui qui a ressuscité des morts Jésus, notre Seigneur. Vous voyez, mes frères, que si les anciens ont cru dans les choses futures et nous dans les choses passées, nous parvenons tous au salut par le même chemin de foi. Eux ont professé le Christ qui allait venir, et nous, nous confessons Celui qui est déjà venu. Eux croient en Quelqu’un qu’ils s’étonnent de voir descendre jusqu’à la mort, à la façon d’un homme. Nous, nous nous glorifions de Sa mort et de Sa résurrection. A quoi bon en dire davantage, mes frères ? Tant aux anciens qu’à ceux d’aujourd’hui, la connaissance du salut par les yeux a été refusée, pour qu’il s’opère par la foi.
Parce qu’il a dit : En celui qui a ressuscité des morts Jésus, notre Seigneur, que personne ne pense qu’Il a été ressuscité par un autre. Lui-même a fait et a ressuscité Son corps, Lui qui a dit : J’ai le pouvoir de déposer mon âme et j’ai le pouvoir de la reprendre. Car la Résurrection ne peut pas être ressuscitée par un autre, ni la Vie vivifiée par un autre. Il ne pouvait pas se refuser à Lui-même ce qu’Il était sur le point d’accorder à tous. Car la Fontaine n’as pas soif, et le Pain n’a pas faim; le Soleil n’a pas besoin d’être éclairé, et le Repos ne se fatigue pas.
Celui qui a été livré pour nos péchés, et qui est ressuscité pour notre justification. Livré à cause de nos péchés, non pour que soit anéantie la Vie qui ne pouvait pas mourir, mais, pour qu’à Elle seule, elle anéantisse les péchés qui nous avaient exilés de la vie. Et il est ressuscité pour notre justification. Tant que demeure la condamnation, le condamné ne peut pas être réhabilité. La faute du premier parent nous avait adjugés, pour que la mort nous garde sous sa dépendance, de plein droit. Mais le Christ, notre vrai père céleste, après avoir abrogé la sentence de condamnation, justifie la résurrection par sa propre mort, pour que ce ne soit pas le coupable qui périsse mais la faute. Cette punition, i.e. la mort, qui avait été imposée pour terrasser des coupables, perdra son emprise en toute justice, et se fera arracher les insignes de sa puissance. Pourquoi l’impie a-t-elle osé s’en prendre à l’Innocent ? Pourquoi la cruelle a-t-elle osé s’attaquer au Juge ?
Et c’est pourquoi il ajoute : Pour que, justifiés par la foi, nous ayons la paix en Dieu. Ce qui revient à dire : Qu’elle cesse, qu’elle cesse la mère des dissensions, l’ennemie du repos, la conscription hostile à la paix ! Que le Juif ne s’enorgueillisse pas de la loi; que le Gentil ne tire pas vanité de la nature ! Que les philosophes cessent de se monter la tête avec leurs élucubrations et leurs divagations ! Que personne ne se glorifie de ses mérites et de ses actions ! Parce que la Paix divine nous a restitué et nous a rendu la vie, que la première prévarication nous avait dérobée, et que la lutte furieuse avait éloignée de nous. Ayons la paix en Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ. Que la terre ne se rebelle pas contre le ciel; que la chair ne s’insurge pas contre l’esprit; mais qu’elles soient admises, dans l’humilité, à la gloire perpétuelle de la paix surnaturelle. Par qui nous aurons accès. Parce qu’Il s’est fait Lui-même pour nous la Voie, par la foi dans cette grâce. Le guide de cette vie, mes frères, c’est la foi. Dans laquelle nous nous tenons, et nous nous glorifions dans l’espérance de la gloire des fils de Dieu. C’est la foi qui nous maintient debout, non le corps; et nous nous réjouissons dans l’espérance, non dans la possession de la chose elle-même.
Nous nous ne réjouissons pas seulement de cela, mais nous nous réjouissons aussi de nos tribulations, parce que la tribulation opère la patience, la patience la probation et la probation l’espérance. L’espérance ne trompe pas. Voilà par quelles étapes le juste se fortifie pour devenir un homme parfait : dans la tribulation, dans la patience, dans la probation, dans l’espérance. La tribulation vient en premier lieu, qui secoue et trouble l’enfance de l’homme juste. Mais quand elle découvre qu’il est patient, elle éduque à de plus grandes choses l’adolescent qui manifeste une riche nature. La tribulation opère la patience. La patience, mes frères, est ce qui démontre que le jeune homme est apte aux vertus chrétiennes. L’espérance ne nous trompe pas. C’est l’espérance qui parfait l’homme. Et, sans fatigue, elle conduit à la mesure de la plénitude du Christ. C’est le propre de la vertu parfaite de ne pas chercher à posséder par la force de l’espérance ce qui n’existe que dans la réalité. Parce que la charité est diffusée dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous est donné. Et pour montrer la qualité de la charité divine diffusée en nous, il ajoute : Comment comprendre que le Christ soit mort pour des impies, alors que nous étions encore infirmes selon le temps ? C’est à peine si quelqu’un meurt pour un juste. Car pour un homme bon, quelqu’un osera peut-être mourir. Dieu nous fait valoir la grandeur de sa charité en ceci qu’il est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs
Si Dieu a aimé le genre humain au point de donner Sa mort pour les impies et les pécheurs, quoi d’autre pensons-nous qu’Il prodiguera aux justes que Sa vie, Son règne, Sa gloire. C’est de toi qu’Il a reçu la mort, qu’Il a dépensée sur la terre pour les impies. Il te réserve à toi ce qu’Il possède en Lui-même et par Lui-même depuis toujours, et qu’Il possède dans le ciel. Disons donc avec le Prophète : Que donnerai-je en retour à Dieu pour tout ce qu’il m’a accordé ? Je prendrai le calice du salut. Ce qui signifie : Je mourrai, moi aussi, pour Lui. Quelle ressemblance y a-t-il de ceci à cela ? Lui, Il est mort volontairement pour l’impie et le pécheur. Moi, c’est tout juste si je mourrais pour un homme parfait et bon. Moi, c’est à peine si j’accepterais de mourir, car ce n’est pas ma volonté qui me conduit à la mort, mais la nécessité. Écoute-Le dire à Pierre : Quand tu seras vieux, un autre te ceindra et te conduira là où tu ne voudras pas. Dans les calamités, mes frères, on ne peut pas mettre sur un même plan la volonté et la nécessité. Se résigner à un malheur, la nécessité nous l’enseigne; le vouloir est le propre de la vertu. La mort est subjuguée par celui qui la veut, parce que la mort exerce toujours son empire sur celui qui ne la veut pas. Et cependant, mes frères, parce que l’homme ne pourra jamais rien donner en retour qui soit semblable à la charité divine, qu’il donne ce qu’il peut; car le don est accepté s’il correspond à ce que l’homme a. Qu’il dépérisse en vue de la gloire, qu’il meure pour la vie, qu’il périsse pour être sauvé. Réjouissons-nous de ce nouveau renversement de notre condition, parce que la mort qui était parmi les hommes un rétablissement de la piété, est devenue par le Christ une recommandation de la charité divine.