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102ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(le centurion)
 Que le Christ, qui demeure dans nos cœurs, n’ait pas encore ressuscité tous les morts, n’ait pas encore guéri tous les malades, nous ne l’attribuons pas à un manque de puissance de sa part, mais à un manque de temps. S’il en était ainsi, le temps de la foi soumettrait toute la terre, et l irradierait des rayons de sa vertu, sans rien réserver à la gloire du second avènement. Le Christ n’a pas dosé les miracles et les signes, de façon à donner des preuves de sa divinité et à prodiguer des motifs de croire qui enlèveraient toute excuse à l’infidélité hypocrite. Le centurion, dont l’Evangéliste Luc fait aujourd’hui mémoire, nous le démontre par sa foi et sa clairvoyance. Le serviteur d’un certain centurion qui lui était très cher était atteint d’une maladie mortelle. Ce centurion était un romain. Mais ce soldat, qui commandait à cent hommes, était un chrétien qui rapportait plus que cent pour cent d’intérêts. Et il militait plus pour Dieu que pour le monde. Fort dans la guerre humaine, plus fort dans la divine, il veillait à maintenir la paix. Le serviteur d’un centurion qui lui était très cher avait une maladie mortelle. Il avait un esclave dont la valeur s’estimait à prix d’argent. Demandons-nous donc qui était ce serviteur qui lui était si précieux. Si c’est l’âme qui commande, le corps sert; et à l’homme, il n’est rien de plus précieux que le corps. Le serviteur de ce centurion, qui lui était précieux, avait une maladie mortelle. Le centurion demandait donc que le Christ, à Lui seul, subvienne à la vie perpétuelle, après avoir octroyé ses largesses au corps mortel. Quand il entendit dire que Jésus était arrivé, il lui envoya les chefs des prêtres. Un Gentil envoie des Juifs au Christ. Et celui qui était sans la loi indique l’Auteur de la loi à ceux qui vivaient sous la loi. Que personne ne s’étonne donc si un Gentil, c’est-à-dire, un chrétien appelle quelqu’un pour le mener ou le conduire au Christ. Il lui députa les anciens des Juifs pour lui demander de venir et de sauver son serviteur. Quand les chefs des prêtres arrivèrent près de Jésus, ils le priaient avec insistance, disant : il mérite que tu lui accordes ce qu’il demande, car il aime notre nation, et il nous a construit lui-même une synagogue. Les juifs demandent pour un Gentil ce qu’ils ne demandaient pas pour eux-mêmes; et ils se préoccupent du salut d’un serviteur étranger, eux qui ne font rien pour le salut de leurs propres fils. Ils disent : il mérite que tu lui accordes cela. S’il est digne celui qui entend, croit et envoie au Christ, celui qui vient au Christ, voit et ne croit pas, ne fait-il pas la preuve de son indignité ? Il aime notre nation. Il aime votre nation en la faisant rendre des supplications au christ; mais vous, vous la détestez en la rendant rebelle au Christ. Ou comment un chrétien ne pourrait pas aimer votre nation ? En reconnaissant que le Christ est de votre race, il porte aux cieux tout ce qui se rapporte à votre nation, et le glorifie. Il aime notre nation et nous a construit une synagogue. Vous avez entendu dire que souvent la synagogue est brisée en morceaux, et que les gravats gisent désespérément par terre, et qu’elle ne peut ressurgir en une demeure céleste, à moins que le charpentier chrétien ne la recycle en un temple de l’église.
 Jésus allait avec eux. Mais eux n’allaient pas avec Lui, avec Qui ils n’allaient pas en communion de pensée. Il n’étaient pas non plus avec Lui ceux qui, séparés de cœur, semblaient réunis de corps. Et comme ils n’étaient pas loin de. De qui ? D’un Gentil. Autant les Juifs se séparaient du Christ, autant le Christ se joignait aux Gentils. Et comme ils n’étaient pas loin, le centurion lui envoya des amis. Celui qui avait envoyé des Juifs envoie maintenant des amis. Pour qu’en disant Juifs il désigne des ennemis, avec l’approbation de l’Apôtre qui disait : Des ennemis pour vous. En enviant la foi des Gentils, les Juifs ont perdu tout ce qu’il y avait dans la loi et la grâce. Il lui envoya des amis. Écoute le Seigneur dire aux apôtres : Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis. Comme la foi promeut des serviteurs en en faisant des amis, ainsi, la perfidie ramène les fils à la servitude pénale. Il lui envoya des amis pour lui dire : Maître ne te mets pas en peine inutilement. Pourquoi ? Parce que je ne suis pas digne que tu entres dans ma maison. Vous voyez que c’était plutôt le Christ qui amenait les Juifs que les Juifs qui l’amenaient, pour qu’ils entendent qu’auprès d’un centurion se trouvait le respect de Dieu; auprès d’un Gentil, le culte de la loi; auprès d’un soldat, la solde de la grâce; auprès d’un Romain, la doctrine de la foi. Pour qu’ils voient dans le froid païen, la chaleur chrétienne; dans un cœur terrestre, un sacrement céleste; et dans toute la servitude séculière, la reconnaissance de la souveraineté céleste. Seigneur, ne te mets pas en peine. Ce qui revient à dire : Dieu, pourquoi te fais-tu souffrir dans un corps humain ? Pourquoi t’es-tu imposé un labeur humain ? Pourquoi te fatigues-tu par la longueur de la route ? Pourquoi te promènes-tu de place en place, Toi qui es tout entier partout, et qui, à l’intérieur de Toi, tiens et possèdes toute la création? Seigneur, ne te mets pas en peine. Je ne suis pas digne que tu entres dans ma maison. Mes frères, comme nous est caché ce qui rend digne ou indigne quelqu’un, comment désirer ou repousser l’approche de Dieu ? Frères, ce corps est le toit qui recouvre l’âme, qui rend opaque la pensée, qui voile le domicile du cœur, qui exclut de la vision céleste la liberté de l’esprit . Le centurion estime donc que le Christ est indigne d’entrer sous ce toit, c’est-à-dire, qu’il est indigne de Lui de soumettre la Majesté divine au corps humain.
 Je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit. Mais. Dieu qui, comme Il le veut, rend divin ce qui est humain, et, quand Il daigne le faire, change ce qui est charnel en quelque chose de spirituel, n’a pas dédaigné habiter notre chair, ni entrer dans le toit de notre corps. Voilà pourquoi je me juge indigne de venir vers toi. C’est le fait d’un juste de croire qu’il est indigne que Dieu vienne à lui, et de ne pas se savoir digne d’aller à sa rencontre. Qui entre chez le juge sans avoir été convoqué ? Qui se présente devant le roi sans en avoir reçu l’ordre ? A combien plus forte raison, nul ne comparaît devant Dieu sans avoir été appelé. Ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés. Le centurion ne fuit donc pas devant l’arrivée du Seigneur, il ne refuse pas la présence du Christ; mais il fait en sorte qu’elles soient une grâce de Celui qui est libre, plutôt que la témérité d’un prétentieux. Car, ce que Dieu peut, le centurion l’insinue et le formule par un exemple : Car je suis moi-même un homme constitué en autorité, ayant sous moi des soldats. Et je dis à l’un : va, et il va; viens, et il vient. Et à mon serviteur, fais cela, et il le fait. Ce qui revient à dire : Si moi, qui suis constitué en autorité, je fais, par le seul empire de ma parole, obéir mes subordonnés, comment toi, qui n’est soumis à personne, et à la puissance de qui tout est soumis, ne pourrais-tu pas guérir en en donnant l’ordre par une seule parole, envoyer la santé, produire des prodiges ? Ou, ne peux-tu pas refaire par une parole ce que Tu as fait par une parole ? Il a dit, et elles ont été faites. Il a donné un ordre, et elles ont été créées. Ou, n’es-tu pas capable de réparer à partir de quelque chose, toi qui as tout préparé à partir de rien ? Dis une seule parole, et mon enfant sera guéri. Il a réalisé ce que le Prophète avait chanté de Dieu : Il a envoyé son verbe, et il les a guéris, et il les a arrachés de leur corruption.
 Frères, ce centurion en disant : Je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, a présenté la figure du peuple chrétien, qui juge ne pas mériter la présence corporelle du Christ; mais qui, après la seule annonce de la parole, après le seul énoncé des vérités de foi, observe, écoute avec attention, tous les signes que le Seigneur a opérés pour nous notre guérison, et y croit. Car, quand il dit : Je dis à l’un : va, et il va; viens, et il vient, et à mon serviteur, fais ceci et il le fait, par ces mots, il manifeste le refus des Juifs, la vocation des Gentils, et la soumission du peuple chrétien. Je dis à celui-ci, i.e. au Juif qui n’a pas cru : va-t-en, et il s’en va. Et à l’autre, i.e. au Gentil, parce qu’il a cru, viens et il s’en vient, Et à mon serviteur, i.e. au chrétien, fais cela et il le fait. Prions, mes frères, pour que nous méritions d’être chrétiens non seulement de nom, mais par la foi, et que les choses qui nous sont commandées nous ne nous contentions pas de les entendre, mais que nous les exécutions après les avoir entendues. Car comme c’est le propre d’un chrétien fervent et généreux de faire ce qui a été commandé, c’est le propre d’un esprit opiniâtre et rebelle de ne pas le faire. Dis une seule parole et mon enfant sera guéri. Le Créateur des choses admirables est dans l’admiration. Le créateur des oreilles, comme quelqu’un qui ignore ce qui n’a pas été entendu, est stupéfait de ce qu’Il entend. Mais pendant qu’Il s’émerveille de la foi des Gentils, Il reproche aux Juifs leur incrédulité. Ensuite, Il dit aux foules qui le suivaient, accusant ainsi les Juifs d’être demeurés dans la mort, En vérité je vous le dis, en Israël même, je n’ai pas trouvé autant de foi. Cela est vrai, mes frères. Seule la foi vit, et elle vit dans les Gentils. Les miracles et les prodiges lassent les Juifs, et ne leur sont d’aucun profit.


103ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(la résurrection du fils de la veuve)
 Le bienheureux évangéliste raconte aujourd’hui comment le Christ a rendu la vie au fils unique d’une veuve, déjà ligoté par les bandelettes funéraires, déjà placé sur un lamentable brancard; et, qui, accompagné par une grande foule, était porté de l’enceinte au tombeau. Les esprits sont secoués, les cœurs sont touchés, et les spectateurs, stupéfaits. Les Gentils s’en émerveillent, les Juifs sont médusés, et le monde sent passer un frisson.
 Mais nous, qui croyons que les morts de tous les siècles seront tirés des tombeaux par une seule parole du Christ, pourquoi nous étonner ? Les morts se redresseront et ressusciteront qui sont dans les tombeaux. (Isaïe) Et le Seigneur : L’heure viendra où les morts entendront la voix du Fils de l’Homme, et ceux qui l’entendront vivront. (Jean)  Et l’apôtre : En un instant, en un clin d’œil, au son de la dernière trompette. La trompette résonnera, et les morts ressusciteront, incorruptibles. Quelle est donc cette trompette qui apporte la guerre aux enfers, qui fracasse la masse du sépulcre, qui annonce la vie aux morts, et qui apporte le triomphe aux ressuscités dans la lumière perpétuelle ? Quelle est-elle ? Celle que le Seigneur a indiquée plus haut : Les morts entendront la voix du Fils de Dieu. Non la trompette qui, par de l’air comprimé dans une corne ronde et creuse, en bois ou en métal, émet pour les soldats un triste mugissement, mais celle qui du cœur du Père et de la bouche du Fils, émet une clameur vivifiante dans les enfers et dans les cieux. Et au son de la dernière trompette. La trompette qui, au tout début, a appelé le monde à partir du néant, c’est la même qui, au dernier jour, rappellera le monde hors de la perdition. Et celle qui, au début, suscita l’homme du limon, c’est la même qui, à la fin, ressuscitera l’homme de la poussière. Mes frères, voilà quelle est notre foi. La trompette de la divine voix a divisé le chaos, a formé le cosmos en liant ensemble tous les éléments. Elle les a purifiés, a diversifié le monde et a suspendu le ciel. Elle a posé les fondements de la terre, imposé des limites à la mer. Elle y a enfoncé les enfers, a établi l’alternance des jours et des nuits; et a imposé aux êtres des lois qui les vouent au service continuel de Dieu. Et pour que le cosmos n’ait pas le vide en horreur, elle y a implanté des habitants, et leur a préparé des habitacles. Au ciel, elle a placé des anges, qui sont de purs esprits; et sur la terre, elle a disposé les vies variées de ceux qui y vivent. Dans le ciel, elle a donné le vol aux animaux ailés; dans la mer elle a fait le plus petit et le plus grand, pour qu’y vivent une multitude d’animaux. Et ce qui est le plus étonnant, à partir de ces éléments disparates, elle a formé un tout ordonné, en unissant des éléments différents sans les confondre, et en les séparant sans scinder l’unité. De là vient que la succession du jour et de la nuit assure la répartition suivante : le repos après le travail, et le travail après le repos. De là vient que le soleil et la lune à tour de rôle parcourent les bornes du monde, pour que, par l’apport d’une deuxième lumière, le soleil intensifie la clarté; et pour que la lune, avec une lumière à peu près égale, n’abandonne pas ces heures à la totale cécité de la nuit. De là vient que les étoiles, dans leur parcours, modifient et varient leur lever, pour marquer aux nuits leur durée, et servir de guides aux voyageurs. De la vient que les temps viennent en s’en allant, et qu’ils commencent à être quand ils déclinent. De là vient que les semences naissent, croissent, deviennent adolescentes, jeunes et vieilles, décèdent et meurent, et, de nouveau, ensevelies dans les sillons vitaux, réduites en poussière, retournent à leur vie depuis la mort salutaire; et sont rétablies dans une forme perpétuelle à partir de la corruption.
 Et si, mes frères, la voix de Dieu, la trompette du Christ, pendant des jours, des mois, des saisons, des années, appelle et révoque, amène et ramène, ordonne d’être et fait retourner au néant, redonne à la vie ce qu’elle avait donné à la mort, pourquoi ne peut-elle pas faire une seule fois en nous ce qu’elle a toujours fait en tous ? La vertu divine du soleil s’épuiserait pour nous seulement, nous pour qui seuls la Majesté divine a opéré ce dont nous avons parlé ? Homme, si toutes les œuvres de Dieu revivent de la mort, pourquoi Dieu ne te ferait-il pas revivre de ta mort ? Ce serait en toi seulement que la créature de Dieu dépérirait, alors que c’est pour toi que toute la création chaque jour est mue, se modifie, et se renouvelle ? Frères, je ne dis pas cela, comme si je voulais donner une explication rationnelle aux pouvoirs miraculeux du Christ, mais je plaide à la manière d’un avocat pour que l’exemple d’un ressuscité nous entraîne à la foi dans la résurrection de tous, et pour que nous croyions que la croix de notre corps est une charrue. La foi en est la semence; le sépulcre, le sillon; la décomposition, le germe; l’attente, le temps. Pour que quand le printemps de la venue du Seigneur arrivera, la verdeur de nos corps parvenue à maturité ressurgisse en une moisson vitale qui ne connaîtra jamais de fin, qui ne souffrira plus des chaînes, et qui n’aura plus à éprouver les flagellations. Parce qu’après avoir déposé les pailles de vétusté dans la mort, elle se redressera dans la forme du nouveau fruit d’un corps glorieux.
  Les larmes temporelles d’une seule veuve ont si ému le Christ qu’Il est accouru à sa rencontre sur la route, qu’Il a soulagé les larmes des souffrances qui s’écoulaient goutte à goutte, qu’Il a repoussé la mort, qu’Il a ramené l’homme, qu’Il a ressuscité le corps, qu’Il a ramené la vie, qu’Il a changé les pleurs en liesse, et transformé les lugubres funérailles en la fête d’une naissance. Il dote la mère en lui rendant vivant le fils que la mort retenait sur un grabat.
Voilà ce qu’Il fera bientôt quand Il s’enflammera de toutes ses forces devant les larmes continuelles de son Eglise, et les sueurs de sang de son épouse. Car, par son église suppliante, Il verse d’abondantes larmes; par ses martyrs, il sue des sueurs de sang, jusqu’à ce qu’Il vienne à la rencontre de son unique, i.e., le peuple chrétien, qu’un si grand nombre de siècles ont conduit à la mort; et qu’Il le tire du grabat mortel, pour le rendre à la joie éternelle de la mère spirituelle. Cela n’est que trop vrai, mes frères, parce que le temps de la naissance du Christ est venu, et la virginité qui va enfanter brille déjà de tous les feux d’un miracle céleste. Et ce n’est pas une étoile qui nous annonce la naissance du divin Roi, mais la croissance elle-même du soleil. Nous accourrons tous pour L’adorer, et avec des présents sacrés, nous professons que le Dieu Roi procède d’un temple vierge. Offrons des présents, car à la naissance d’un roi, une oblation publique est toujours préparée. Offrons des présents, parce que celui qui manque de ferveur adore les mains vides. Le Mage nous en donne la preuve lui qui, chargé d’or, embrasé par l’encens, sacré par la myrrhe, s’incline devant le berceau du Christ.
 Qu’est-il donc le chrétien qui ne fait pas ce qu’a fait le Mage ? Qu’est-il donc si pendant les réjouissances de la naissance du Christ, le pauvre pleure, le captif gémit, l’étranger se lamente, l’itinérant pousse des cris de douleur ? Le Juif a toujours honoré les fêtes célestes par le dixième de son revenu ; quelle idée se fait de lui un chrétien qui ne les honore pas par le centième !... Mes frères, que personne ne prenne cela pour une hyperbole, mais pour la plainte d’un cœur blessé. Je me désole, oui, je me désole quand je lis que les mages ont arrosé le berceau du Christ avec de l’or, et quand je vois que les chrétiens laissent vide l’autel du corps du Christ; et en ce moment surtout quand la faim ravage les pauvres; quand se répand la tourbe misérable des captifs . Que personne ne dise « je n’ai rien à donner », puisque Dieu ne demande que ce que tu as, non ce que tu n’as pas. Car les deux pièces de monnaie de la veuve ont paru à Dieu un don de grand prix. Soyons dévoués à Dieu pour que la créature nous soit dévouée. Soutenons les misères de nos proches, pour que nous soyons libérés de nos misères. Remplissons l’autel de Dieu pour que l’abondance des fruits remplisse nos greniers. Il est certain que si nous ne donnons pas, nous n’avons pas à nous plaindre de ne rien recevoir. Que notre Dieu Lui-même vous donne les biens présents aussi bien que ceux du futur, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, à Qui est tout l’honneur et la gloire perpétuelle, avec le Saint-Esprit, pendant tous les siècles des siècles. Amen.
P.S. Je lis en note du texte latin qu’à l’époque de saint Pierre Chrysologue, les chrétiens déposaient de l’argent sur l’autel, que le diacre distribuait aux pauvres, et avec lequel il rachetait les captifs.


104ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
 (le riche dont le champ était fertile)
 A chaque fois que revient parmi nous ce riche que pendant tant de siècles, sur toute la terre, à chaque jour, la clameur de la divine voix accuse, la séduction trompeuse exercée par les richesses s’estompe, la flamme furieuse des cupidités s’éteint, la rage démentielle de l’avarice se calme.
 Jésus commence aujourd’hui par ces mots : Il y avait un homme riche dont le champ avait rapporté une abondante récolte. Et il pensait en lui-même disant : Que vais-je faire, car je n’ai pas où engranger ma récolte ? Et il dit : Voici ce que je vais faire. Je détruirai mes greniers, et j’en ferai de plus grands, et je ramasserai là toutes les bonnes choses qui viennent de pousser, et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens placés pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, fais bonne chère. Dieu lui dit : Imbécile, cette nuit-même on ( en latin : ils te redemanderont) te redemandera ton âme. Ce que tu as thésaurisé, à qui cela appartiendra-t-il ? Misérable est celui que la fertilité a rendu stérile, que l’abondance a rendu anxieux, que l’opulence a rendu inhumain, que la richesse a rendu mendiant. Un champ humain supportait un maître inhumain. Et ce que la terre répandait avec largesse, il le recueillait et l’ensilait chichement; pour qu’il soit le gardien des biens d’autrui celui qui n’a pas été prodigue de ses biens. Il a été ingrat envers Dieu, méchant envers lui-même, ennemi des pauvres, la honte des riches, la prison de la nature.
 Et il pensait en lui-même. Comme si quelqu’un pouvait penser en dehors de lui-même !...Mais celui-ci pensait en lui-même, parce qu’après avoir accueilli le conseil de l’impiété, il ne restait plus rien en lui qui ait quelque rapport avec la bienveillance ou la miséricorde. Il pensait en lui-même en disant. Tu t’es servi d’un digne conseiller : celui qui n’a pu avoir la consolation d’avoir un mauvais ami, ne pouvait avoir un collègue avec qui parler. Et il pensait en lui-même. L’esprit impie luttait avec la piété; et il subissait une guerre intestine celui qui avait perdu la paix et le repos de la miséricorde. Et il pensait en lui-même, disant : que ferai-je ? Ceci est la voix de quelqu’un qui interroge. Et à qui penses-tu que s’adressait celui-ci ? Il y en avait un autre en lui; car le démon avait déjà pénétré en maître dans le sanctuaire de son âme. Et celui qui était entré dans le cœur de Judas possédait la partie la plus secrète de son être.
 Que ferai-je, car je n’ai pas. Vous avez entendu que le riche n’a rien ? Voici qu’il le proclame lui-même : je n’ai pas. Rien n’est plus vrai, car il est toujours dépourvu de tout celui qui convoite tout; et il n’a pas où amasser celui qui recherche pour pouvoir ramasser. Mais écoutons ce que lui répond son conseiller interne : Je détruirai mes greniers. De toute évidence, celui qui est caché apparaît là, car l’ennemi commence toujours par la destruction. Il se démène pour que tu détruises ce que tu possèdes, et que tu ne réformes pas tes mauvaises pensées. Riche, tu es vraiment misérable, toi qui mises stupidement sur le futur, sans avoir aucune idée du présent ! Comme il aurait été préférable que tu transfères les biens présents là où se trouve le siège de l’âme ! Mais maintenant, les chaînes de tes greniers resserrent les gorges des pauvres, enchaînent les cous des hôtes, broient les viscères des affamés. Voilà pourquoi les gémissements des pauvres te précèdent et te suivent; les visages livides des hôtes t’accusent, la foule pitoyable des mendiants te dénonce. Quand tu auras été condamné par le Juge céleste, tu recevras des peines à satiété, car tu as verrouillé tes biens dans tes greniers à ton usage exclusif, en les refusant aux autres.
 A celui qui pensait en lui-même, Il était justifié de lui répondre Celui qui connaît les pensées des hommes, et qui sait qu’elles sont vaines. Imbécile, cette nuit-même, on  (en latin : ils te redemanderont )  te redemandera ton âme. Et ce que tu as thésaurisé, à qui cela appartiendra-t-il ? Imbécile, en effet, car là, tout venait de la chair, rien du cœur. Stupide et insensé, car il avait préparé et mis en réserve tout ce qui était nécessaire pour la migration de son âme. Cette nuit ils te demanderont ton âme. La nuit lui convient, car, en fuyant la lumière de la miséricorde, il s’est asservi aux ténèbres de l’avarice, en disant : Mange, bois, et fais bonne chère. Que les ivrognes sont les fils de la nuit et non du jour, l’Apôtre le déclare ainsi : Et ceux qui s’enivrent, se saoulent la nuit. Il est pris en charge par l’obscurité, il est réclamé par les ténèbres celui qui a confié ce qui entretient la vie à la claustration de ses greniers. Ils te redemanderont ton âme. Pourquoi ne dit-il pas : Il te la redemandera Celui qui te l’avait donnée ? Mais : ils te la redemanderont ? Parce que Dieu redemande et ramène les âmes des saints; les ministres du tartare redemandent et entraînent dans les enfers les âmes des impies.
 Imbécile ! Cette nuit-même on te redemandera ton âme. Et ce que tu as thésaurisé, à qui cela appartiendra-t-il ? Ce riche est averti d’avance, pour qu’il perde plus ce qu’il avait pensé que ce qu’il avait préparé. Et la parole du Prophète est accomplie : Son esprit sortira et retournera dans sa terre. En ce jour, toutes leurs pensées périront. Il avait pensé, lui, à ce qu’il laisserait après lui, non à ce qu’il enverrait à l’avance avant lui. Comme l’a dit l’Apôtre : Ils se sont évanouis dans leurs pensées, et leur cœur insensé s’est obscurci. Se croyant sages, ils sont devenus fous. Une fois éveillé du songe de la vie présente, celui qui avait été appelé imbécile, se trouva les mains vides dans la vie perpétuelle, comme le dit le Psalmiste : Ils dormirent de leur sommeil, et tous ces hommes ne trouvèrent aucune de leurs richesses dans leurs mains. Riche, veille donc à faire le bien, et ne t’endors pas dans le mal. Pour que ta main ne soit jamais vide pour le pauvre, mais toujours pleine pour toi. Car plus le riche répand avec largesse, plus abondants seront ses biens.
Sois donc riche en miséricorde, si tu veux toujours être riche; et tes greniers seront amples et pleins s’ils n’ont pas été embarrés par la cupidité, mais vidés par la largesse.

 
P.S. Une des façons de dire le on en latin, est le pluriel de la troisième personne. On dit se dit ils disent. L’auteur se sert de la littéralité de l’expression  (ils redemanderont qui signifie on redemandera) pour parler des démons.


105ème sermon de Saint Pierre Chrysologue
(la guérison de la femme courbée)
  La guérison que le Christ a opérée aujourd’hui a donné un exemple admirable du pouvoir divin du Christ, a mis à nu l’astuce de la fraude diabolique, et a libéré une femme qui était affligée depuis longtemps par une blessure obscure. Comme le dit l’évangéliste : Jésus enseignait dans une synagogue le jour du Sabbat. Il y avait là une femme qui avait un esprit d’infirmité depuis dix-huit ans, qui était courbée et qui ne pouvait en aucune façon se redresser. Quand Jésus la vit, il l’appela, et lui dit : Femme, tu es libérée de ton infirmité. Il lui imposa les mains, et aussitôt elle se redressa et glorifia Dieu. Elle avait un esprit d’infirmité, et elle était courbée. L’infirmité s’étalait au grand jour, mais l’auteur de l’infirmité ne se montrait pas. Tous voyaient la maladie, mais ils n’en voyaient pas la cause. La douleur était publique, mais dans la souffrance, se dissimulait un intrus carnivore. La courbure du corps était visible pour tous, mais nul ne voyait le poids du corps incurvé. La femme portait son ennemi au milieu de ses compatriotes, mais ils ne voyaient pas l’ennemi de façon à pouvoir l’expulser. L’habileté du plus méchant ennemi passait pour une maladie corporelle naturelle. Le prédateur roué retenait captive par la ruse celle qu’il ne pouvait pas tenir par la force. Le démon ne serait rien si les hommes étaient plus vigilants et plus prudents. Quand a-t-il jamais prévalu sur l’homme par la force ? Ne triomphe-t-il pas plutôt par l’adresse, le mensonge, les embûches, la fraude, la ruse, la méchanceté, par le moyen des vices, par la fureur des crimes ? Il épie toujours les volontés des hommes, et s’enfuit loin des bonnes volontés. Il aide dans leurs entreprises les mauvaises volontés, pour être le ministre des scélératesses, le racoleur des crimes, le parasite des vices. Et parce qu’il ne le peut pas par la force, il domine les esprits dévergondés par la plus honteuse servitude. C’est ainsi qu’il a trompé Eve par le mensonge; c’est ainsi qu’il a garrotté Judas; c’est ainsi qu’il a aveuglé les Juifs par la jalousie; c’est ainsi qu’il a enténébré les Gentils par l’erreur des idoles; c’est ainsi qu’il apporté le trouble et la confusion chez les peuples par l’appât du faste et de la gloire; c’est ainsi qu’il s’est emparé des petits par la vanité, les rendant incapables de goûter les choses saines.
  Ecoutons maintenant ce qu’il avait entrepris de faire à la femme dont nous parlons. Et voici une femme qui avait un esprit d’infirmité depuis dix-huit ans, qui était courbée, et qui ne pouvait en aucune façon se redresser. Vous voyez qu’elle soupirait cette femme qui était affaissée par le poids du plus sauvage ennemi, lui qui toujours déprime les hommes par le poids de leurs péchés. Il les penche en direction de la terre, pour qu’ils ne voient pas le ciel; pour que, par leur Auteur, ils ne recouvrent pas leur liberté. Mais leurs têtes étant baissées, leurs yeux fichés en terre, leurs visages penchés, les captifs sont maintenus sans trêve sous le joug de l’ennemi antique. C’est ainsi qu’était opprimé ce publicain qui n’avait pas la force de lever ses yeux au ciel, mais qui, conscient de ses péchés, se frappait la poitrine. Et parce qu’il n’y avait pas moyen de nier ce qui s’était passé, il cherchait un moyen de susciter la miséricorde divine. Dieu, sois propice à moi qui suis un pécheur. Supportant ce poids, le prophète très bienheureux chantait ainsi : Mes iniquités sont placées sur ma tête et s’appesantissent sur moi comme un poids lourd. Et pour faire connaître l’auteur de son œuvre, il déclare ailleurs : la pointe du cheveu de ceux qui marchent dans le crime. Car ceux qui ne résistent pas aux méfaits, mais marchent dans les mauvaises actions, le diable chevauche et se promène sur la pointe de leurs cheveux. Et ceux que leurs propres passions poussent au mal sont entraînés à de pires choses par l’impulsion diabolique, au dire de l’Apôtre : Ils étaient conduits comme si c’était eux qui s’en allaient.
  Mais examinons plus profondément pour découvrir dans cette histoire un sens spirituel permanent. Et voici une femme qui avait un esprit d’infirmité depuis dix-huit ans, qui était courbée, et qui ne pouvait en aucune façon se redresser. Quelle est cette femme dont les siècles décrivent l’infirmité ? Quelle est cette femme à qui une maladie astucieuse donnait accès à la terre, mais la retenait penchée sur elle ? Quelle est-elle ? C’est la sainte église qui est maintenant la mère de saints fils, celle que, comme le dit l’Apôtre un esprit de l’air, un esprit de perfidie, un esprit d’erreur, vexait, en lui causant un dommage spirituel, et en la chargeant de poids divers. Il l’inclinait et la posait à terre, pour que son regard ne se soulève jamais vers le ciel. Mais pourquoi celle qui présente le type de l’Eglise est-elle incurvée dans la Synagogue ? Pourquoi ? Parce que pendant qu’elle fuit les sacrilèges des Gentils, et rejette les fardeaux des idoles, elle porte des poids plus lourds sur lesquels elle a trébuché, comme le démontre le Seigneur par ces paroles : Malheur à vous, scribes et pharisiens, vous qui attachez des poids lourds et les placez sur les épaules des hommes. Mais vous, vous ne voulez même pas les soulever avec le petit doigt. Et le bienheureux Pierre : Et maintenant, pourquoi tentez-vous Dieu en imposant un joug sur la tête des disciples que ni nous ni nos pères n’ont pu porter ? Voulant soulager les hommes de ces fardeaux, le Christ s’exclame : Venez à moi vous tous qui fatiguez et êtes alourdis par votre fardeau, et moi, je vous referai : prenez sur vous mon joug, car il est suave. Quand Il dit tous, Il appelle les Juifs aussi bien que les Gentils.
  Mais pourquoi la maladie de cette femme a-t-elle trainé en longueur pendant dix-huit ans ? Parce que si le décalogue de la loi n’était venu au huitième jour de la grâce,  (dix plus huit) jamais la sainte Eglise, jamais cette femme ne serait parvenue à la plénitude du temps, au jour du salut, à la présence de son Sauveur. Que cette femme ait représenté une image de l’église, la façon même dont elle a été guérie nous le laisse assez voir. Le Seigneur l’a appelée et lui a imposé les mains. Celui qui a mérité de devenir chrétien et qui regarde quotidiennement des gens le devenir, sait surabondamment que c’est ainsi que l’Eglise guérit. Car, pour que le Gentil incurvé par ses péchés se redresse pour regarder le ciel, l’imposition des mains met d’abord en fuite l’esprit mauvais. Car quelle raison pouvait bien avoir d’imposer Ses mains sur cette femme Celui qui, par un mot, mettait en fuite les démons, et, par Sa seule volonté, guérissait toutes les maladies ? Pourquoi adopte-t-Il cette nouvelle façon de guérir, si ce n’est qu’en en guérissant une, Il les guérissait tous ? On pourrait même dire qu’Il n’a pas reçu l’église avant d’avoir purifié cette femme du démon par l’imposition de Ses mains, et de l’avoir fait chrétienne. Et pourquoi ne pas ajouter que la manière de faire des chrétiens, Il l’établit et l’institue d’après le sacrement de cette présente guérison.
 Mais le chef de la synagogue s’indigne des guérisons opérées par le Christ, le Sabbat. Aujourd’hui encore, le Juif se roule de fureur quand l’intelligence terrestre déroule le sens céleste. Il pense que le Sabbat est un jour sacré pour les quadrupèdes plutôt que pour les hommes, lui qui se hâte d’aller porter secours à son bœuf ou à son âne tombé dans un puits le Sabbat, mais qui n’a aucun geste de pitié ou de miséricorde à offrir à un mourant, le Sabbat. Voilà ce que fait le sans cœur, violant ainsi dans son âme le Sabbat, et la sainteté elle-même dans l’homme. Comme si Dieu et la loi de Dieu lui ordonnait d’agir ainsi ! Et, en observant le Sabbat de cette façon, il rejette le sabbat divin que Dieu, dans Sa clémence, avait généreusement octroyé au Juif, pour qu’il se repose du travail terrestre et des œuvres humaines. Et ils se sont changés en un arc (recourbé))  pervers ceux qui font retomber sur le Seigneur de la loi le détournement des préceptes les plus droits de la loi. Judée, puisses-tu chômer pour la guérison de ton âme, le jour du Sabbat où tu t’abstiens d’activité humaine !. Il manque quelque chose. Et toi, chrétien, observe le jour du Seigneur pour le Seigneur, si tu veux voir le jour du Seigneur, si tu veux posséder par le Seigneur tout ce qui appartient au Seigneur !

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