98ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(la parabole du grain de sénevé)
Vous avez entendu aujourd’hui, mes frères, comment toute l’étendue du royaume céleste est comparée à un grain de sénevé. Et comment se fait-il qu’une si petite chose, une chose si infime, je dirais même, la plus infime des infimes, renferme une si grande puissance ? Voici ce que dit le Seigneur : A quoi comparer le royaume de Dieu ? A quoi le comparerai-je ? Quand Il dit : A quoi ressemble, Il se met et nous met dans l’état d’esprit de quelqu’un qui cherche. Le Verbe qui est la Fontaine de la science, le Fleuve de la parole, qui irrigue les cœurs de tous, qui révèle le sens, qui ouvre des horizons au génie, serait le seul à peiner pour trouver une comparaison ? Mais écoutons ce qu’Il a trouvé. Le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé. Après avoir remué ciel et terre, Il ne trouva rien d’autre qu’un grain de sénevé qui contienne toute la majesté de la Souveraineté céleste ? Et ce royaume, puissant dans sa singularité, heureux pendant toute l’éternité, éclatant de divinité, diffusé dans tout le ciel et répandu sur toute la terre, ce royaume, dis-je, Il le contracte et l’emprisonne dans l’espace étroit d’un grain de sénevé? Le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé. Est-ce cela la totalité de l’espérance des chrétiens ? Est-ce là l’attente suprême des croyants ? Est-ce ainsi que la félicité des vierges est mise en comparaison avec la continence des époux ? Voilà donc la gloire des martyrs, qui a été conquise par l’effusion de tout leur sang ? Voilà donc le ce-que-l’œil -n’a-jamais-vu ? Le ce-que-l’oreille-n’a-jamais-entendu ? Le ce-qui-n’est-jamsis-monté-dans-le-cœur-de-l’homme ? Est-ce donc cela que l’Apôtre a promis que Dieu avait préparé à ceux qui L’aiment, dans un sacrement ineffable ? Mes frères, il n’est pas facile de nous mouvoir dans les paroles du Seigneur. Car si la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes, et la folie divine plus sage que les hommes, cette infime parcelle de Dieu s’avère plus mirifique que toute la grandeur du monde. Semons ce grain de sénevé dans nos esprits, pour qu’il croisse en nous en un grand arbre d’intelligence; qu’il élève nos sens vers le ciel à toute la hauteur possible, et qu’il se déploie en rameaux de sciences; pour qu’il enflamme nos âmes ferventes par la saveur vivifiante de son fruit; qu’il brûle nos cœurs du feu de sa semence et les embrase, et qu’il enlève en nous, par sa dégustation, toute la morgue de l’ignorance.
Le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé que l’home a mis dans son jardin, après l’avoie acquis. Et il crût et devint un grand arbre. Et les oiseaux du ciel venaient se reposer sur ses branches. Le Seigneur nous dit donc que le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé . Il est apporté du ciel par la parole, reçu de la prédication, est planté par la foi, et s’enracine par la croyance. Il croît par l’espérance, se répand par la confession, s’étend par la vertu, et se déploie en branches . Sur ces branches, il appelle les oiseaux du ciel, i.e. les sens spirituels, et les accueille en leur offrant une demeure paisible. Qu’il vienne l’hérétique, qu’il vienne, parce que la porte de l’église est toujours ouverte pour ceux qui retournent au bercail ! Qu’il vienne et qu’il écoute et qu’il cesse de faire obstacle à la bénignité du Seigneur ! Si toute la majesté du royaume céleste se réduit à la taille d’un grain de sénevé, pourquoi se plaint-il que Dieu Se soit abaissé jusqu’à la condition d’un homme, jusqu’à la ressemblance avec un esclave ? Il est venu de cette façon, hérétique, pour qu’Il croisse en toi, par la foi, en plénitude, Lui qui a décru en prenant ta nature. Le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé.
Mais revenons au grain de sénevé. Ainsi, toute la suprématie du règne demeure et réside dans le royaume des cieux. Le Christ est le royaume des cieux qui, semblable à un grain de sénevé, a été envoyé dans le jardin d’un corps virginal, a cru sur l’arbre de la croix, sur toute la surface de la terre. Et Il a donné la saveur de son fruit dans la mesure où Il a été trituré par la passion, pour que, par Son contact vivifiant, Il assaisonne et rende savoureux tout ce qui existe. Car comme dans l’intégralité du grain de sénevé, se trouve une vertu occulte, cette vertu se manifeste avec véhémence s’il est broyé. De la même façon, le Christ a voulu être broyé dans son corps, ne voulant pas en cacher la vertu. Et nous, mes frères, broyons ce grain de sénevé pour que nous comprenions la force de cette comparaison. Le Christ est Roi, parce que c’est Lui qui est l’Origine de la royauté. Le Christ est le royaume, parce qu’en Lui est toute la majesté de Son règne. Le Christ est homme, parce que l’homme est réparé en entier dans le Christ. Le Christ est un grain de sénevé où toute la grandeur de Dieu s’amenuise aux dimensions de la petitesse humaine.
Que dire d’autre ? Il a été fait en entier pour réparer en Lui le monde entier. Le Christ Homme reçut le grain de sénevé, c’est-à-dire que le Christ Homme a accepté le royaume de Dieu que le Christ Dieu a toujours possédé. Il l’a envoyé dans son jardin, i.e. dans l’église, Son épouse, et s’est souvenu souvent de ce jardin dans le Cantique des cantiques, en disant : C’est un jardin clos. L’église est le jardin de l’évangile dont la culture est répandue sur toute la terre. Ce jardin est fermé par les incitations à la discipline, et purifié de tout grain non comestible par le travail apostolique. Il embaume avec les plantes des fidèles, les lys des vierges, les roses des martyrs; il est embelli par la verdure des confesseurs, et exhale le parfum des fleurs éternelles. C’est donc ce grain de sénevé que le Christ envoya dans son jardin, par la promesse de son royaume. Il est enraciné dans les Patriarches, né dans les Prophètes, s’est développé dans les Apôtres. IL a fait de l’église un grand arbre, et a donné plusieurs rameaux, sous forme de charismes, que l’Apôtre énumère en disant : A l’un est donné un discours de sagesse, à un autre la parole de la science, à un autre la guérison des maladies, à un autre la production de miracles ,à d’autres la prophétie, à d’autres le discernement des esprits, à d’autres le don de parler en différentes langues . Vous avez entendu mes frères, comment ce grain de sénevé s’est élancé pour devenir un arbre. Vous avez entendu comment il a enfoncé ses racines, comment il a déployé de si belles et de si nombreuses branches, dans lesquelles les oiseaux du ciel, non de l’air, reposent avec les plumes de la sagesse et le vol de la prudence, dans la sécurité de la foi.
Et toi, écoute, si tu veux ne pas craindre les bêtes de la terre, si tu veux éviter les oiseaux rapaces, les vautours voraces, i.e. les oiseaux de l’air qui sont tous des méchancetés spirituelles. Elève-toi au-dessus de la terre, laisse de côté les choses terrestres, prends les ailes argentées de la colombe prophétique. Implante les plumes irradiées par la splendeur du Soleil divin, et envole-toi comme une boule d’or. Dans de si grandes et si nombreuses branches, dépourvues de toutes formes de pièges, tu te reposeras toujours, confiant dans ton vol et sûr d’une telle maison. Si Dieu me l’enseigne, nous commenterons dans le prochain sermon la parabole suivante.
99ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(la parabole du levain)
L’évangile que nous présente le cycle liturgique tombe on ne peut mieux : la femme évangélique, notre mère l’église, reçoit de Dieu aujourd’hui le levain qui fait lever et croître ce temple en une si grande masse de sainteté. C’est ainsi que le Seigneur a commencé : A quoi comparerai-je le royaume des cieux ? Il est semblable à du levain qu’une femme prend et enfouit dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout lève. Le bon Seigneur, le Christ qui aime les Siens, revient sur le même sujet, avec une nouvelle parabole. Il varie les comparaisons qu’Il ne tire pas de ce qui est étrange ou exotique, qu’Il ne va pas chercher dans les galaxies; mais Il présente ce qui fait partie du quotidien; Il parle de ce qui alimente la conversation du peuple. Pour que parvienne à tous ce qui doit se déployer avec profusion pour tous, selon ce mot du Prophète : Ecoutez cela, toutes les nations, et percevez-le avec vos oreilles, vous tous qui habitez la terre, indigènes de chaque pays, fils d’hommes, riches et pauvres ! Si le Christ présentait à une assemblée de riches aristocrates ce qu’il y a de plus caché dans la divinité; s’Il leur dévoilait le secret du roi ou ce qui est le plus mystérieux, le pauvre ne saurait rien de tout cela; la moyenne des gens n’en saisirait rien; la simplicité serait bouche bée. Il parle aujourd’hui de choses connues des riches, familières aux pauvres, adaptées aux besoins de la vie de tous les jours, parce que l’appel de Dieu s’adresse à l’homme en tant qu’il est un être humain; cette vocation ne fait pas de distinction entre les classes sociales.
Mais revenons à la lecture de la parabole. A quoi comparerai-je le royaume de Dieu ? En parlant ainsi, Il capte l’attention des auditeurs, Il les amène à se poser anxieusement la question : qu’est-ce qui est digne d’être comparé au royaume de Dieu, à l’empire divin ? Et, à l’étonnement de ceux qui, par la pensée, avaient exploré les plus grandes merveilles du ciel, c’est dans la masure d’un pauvre, dans la cuisine d’une boulangère que le Christ découvre ce qui ressemble au royaume de Dieu. Il leur dit : Il est semblable à du levain qu’une femme prend et enfouit dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout lève. Il venait tout juste de comparer Son royaume à un grain de sénevé. Il le rend maintenant semblable à du levain. Le grain de sénevé, c’était un homme qui s’en était servi ; la levure, c’est une femme qui en a besoin. Il avait dit que l’homme faisait croître une toute petite semence en un grand arbre; Il déclare aujourd’hui que la femme a caché le levain dans la pâte pour qu’elle lève et gonfle. L’Apôtre avait raison de dire : Ni l’homme sans la femme, ni la femme sans l’homme, dans le Seigneur. Des paraboles différentes conduisent les sexes différents au même royaume. La vocation chrétienne ne sépare pas l’homme de la femme, i.e. ceux que Dieu a unis, que la nature associe. Et par deux admirables paraboles, Il les rend semblables dans le comportement, Il les réunit dans un travail similaire; pour que si l’époux est un en deux et deux en un, l’homme lui-même soit autre dans l’union conjugale. Pour que cette union ne soit pas une unité par soustraction, ni une union dans la confusion. Mais pourquoi le Seigneur va-t-Il chercher chez l’homme et la femme des images de Son règne ? Pourquoi explique-t-Il sa Majesté par des exemples si vils et si disparates ? Mes frères, un précieux mystère est caché dans cette bassesse, au dire de l’Apôtre : C’est un grand mystère, qui se rapporte au Christ et à son église. Par ces comparaisons, on traite principalement des affaires de tout le genre humain . C’est par l’homme et par la femme, que le procès du monde qui s’est poursuivi pendant tous les siècles, est conduit à son terme. Adam, le premier homme, Eve la première femme, de l’arbre de la science du bien et du mal, sont amenés à l’ardeur du sénevé évangélique, pour que les yeux que l’arbre séducteur avait fermés en les ouvrant, l’arbre du grain de sénevé les ouvre en les fermant à la séduction et à l’aigreur. Pour que les bouches, que le goût de l’arbre vénéneux avait empoisonnées, l’arbre du salut les assainisse par la saveur enflammée de son goût. Et cet arbre, en tant qu’aliment igné, enflammera la conscience par toute l’ardeur de son intimité, que la rigueur extrême avait glacée. La nudité ne produit rien ni n’est confondue, là où le pardon recouvre tout l’homme, où elle fait placer le vêtement de la foi. Et ce que l’homme avait reçu par le grain de sénevé est communiqué à la femme. Mais qu’est-ce que la femme confère à l’homme de ce qu’elle a reçu du levain, cherchons-le plus attentivement.
Le royaume des cieux est semblable à du levain qu’une femme prend et enfouit dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout lève. L’image est tirée de l’usage quotidien. L’homme plante dans un champ un arbre de sénevé; la femme à la maison se procure du levain, et prépare du pain comme nourriture, parce que le travail à l’extérieur de la maison concerne l’homme, et l’entretien de la maison retient la femme . C’est ainsi que la vieille et stérile Sara, en utilisant ainsi le levain, avec trois mesures de farine, a offert au Seigneur l’hospitalité de trois pains cuits sous la cendre, dans un geste de déférence mystique, pour que la stérilité, enfermée dans toute la vieillesse du monde, place le levain de la foi dans les trois mesures, c’est-à-dire dans l’égalité du Père, du Fils, et du Saint-Esprit; et serve à son Seigneur trois pains par la confession de la Trinité, et qu’en récompense, sa fécondité s’étende à toute la descendance du germe chrétien.
Mais revenons à notre propos. La femme a reçu de Dieu le levain de la foi, celle-là même qui avait reçu du démon le levain de la perfidie. Elle l’enfouit dans trois mesures de farine, c’est-à-dire dans trois époques du genre humain qui sont : d’Adam à Noé, de Noé à Moïse, de Moïse au Christ. Pour que la femme qui avait corrompu, en Adam par le levain de la mort, toute la masse du genre humain, réintègre dans le Christ, par le levain de la résurrection, toute la masse de notre chair. Pour que la femme qui avait pétri le pain des lamentations et des sueurs, concocte le pain de la vie et du salut. Pour qu’elle soit, par le Christ, la vraie mère de tous les vivants, celle qui, en Adam, avait été la mère de tous les morts. Le Christ a voulu naitre d’elle, pour que, comme par Eve, la mort était venue à tous, la vie revienne à tous par Marie. Marie a rempli le type de ce levain, de cette figure et de cette image, quand elle reçut du Ciel le levain du Verbe, la chair humaine dans son sein virginal, et l’émailla de fleurs en un bouquet totalement céleste.
Révélons maintenant le sens allégorique encore présent dans cette parabole. La femme qui reçoit le levain c’est l’Eglise. Le levain qu’elle reçoit est le sacrement de la doctrine céleste. Les trois mesures dans lesquelles il est prescrit d’enfouir le levain sont la loi, les prophètes et l’évangile. Pour que le sens divin soit enfermé et caché dans un mot mystique; pour qu’il soit perceptible par le fidèle, mais caché à l’infidèle. Il a dit : Jusqu’à ce que le tout soit levé. Cela se rapporte à ce que l’Apôtre a dit : Nous savons en partie, et nous prophétisons en partie. Quand viendra ce qui est parfait, cesseront les choses imparfaites. La science divine a maintenant besoin d’arrosage : le sens l’asperge, le cœur l’élève, l’esprit lui donne la croissance; et, par l’accoutumance aux doctrines, elle se dilate et fermente au point d’accroitre la sagesse céleste. Quand ? A l’avènement du Christ.
100ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(la cananéenne)
Aujourd’hui, le bienheureux Marc en recommandant la prudence de la syrophénicienne, en rapportant sa foi, stimule l’ardeur de notre foi, mais n’est pas sans poser une question difficile à résoudre à ceux qui l’écoutent dans le trouble et l’inquiétude : Et partant de là, il s’en alla dans le territoire de Tyr et Sidon. Et étant entré dans une maison, il ne voulait pas qu’on le sût, mais il ne put rester ignoré. Il a voulu et Il n’a pas pu. Vouloir et ne pas pouvoir n’ont rien à voir avec la divine Majesté, mais trahissent la faiblesse humaine. Car il est écrit : Tout ce que Dieu a voulu Il l’a fait dans le ciel et sur la terre, dans la mer et dans tous les abymes. Et l’Apôtre : Qui résiste à sa volonté ? La volonté qui n’est ni libre ni absolue succombe à la nécessité. Le lépreux a dit au Seigneur : Si tu le veux, tu peux me guérir. Et l’évangéliste dit : Il a voulu et Il n’a pas pu. Pourquoi le bienheureux Marc a-t-il dit cela ? Veut-il exalter la foi de la femme, en rabaissant le pouvoir et le vouloir divins ? Ou la sagacité de la foi est-elle si grande que, contre la volonté de Dieu, elle puisse investiguer le secret divin ? Ce cas me semble semblable à un autre cas : quand le Seigneur voulut rendre publique la foi de l’hémorroïsse en Sa toute-puissance, et la proposer en exemple, Il demanda : Qui m’a touché ? Les apôtres lui répondirent : la foule te presse de toute part, et tu dis : Qui m’a touché ? Il semblait aux disciples que tous touchaient le Seigneur en le comprimant corporellement, et que tous avaient un accès semblable, qui permît de Le rejoindre. Mais Jésus qui pensait autrement qu’eux, et qui recherchait ce dont ils n’avaient point d’idée, savait que cette femme était parvenue à sa Majesté, qu’elle avait rejoint son pouvoir de faire des miracles, par l’esprit non par le corps; non par le toucher, qu’elle avait en commun avec tous, mais par la foi. Alors ce n’est pas l’homme qui s’exclame, mais Dieu; non la chair mais l’esprit : Qui m’a touché ? Pour que la puissance de l’œuvre révèle Celui que l’humanité cachait.
Mais cherchons à clarifier ce que veut dire : Il a voulu. Et ce que veut dire : Il n’a pas pu. Se souvenant de sa promesse, le Christ état venu d’abord pour le salut du peuple judaïque, et avait accompli fidèlement ce qu’Il avait promis à Abraham, à son rejeton David et à ses descendants. Mais parce qu’ils s’en rendirent indignes par leur perfidie, la foi des gentils a acquis, ravi et recelé ce que l’infidélité des Juifs avait gaspillé et perdu. Ecoute-le qui dit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. Mais ces brebis ayant déjà contracté la rage des loups, et étant rendues plus cruelles que les bêtes sauvage par leur propre férocité, ont toujours cherché à déchirer et violenter leur Pasteur. Voilà pourquoi le Christ ne pouvait pas faire ce qu’Il voulait, non par impuissance personnelle, mais à cause de la malice de ceux qui étaient perdus. Et ce qu’Il avait confié aux uns, il état contraint de l’apporter aux autres. Comme Il avait dit : Le royaume des cieux souffre violence, et ce sont les violents qui s’en emparent. La foi des gentils a usé de violence pour s’emparer de l’héritage du Père, pour piller tout l’héritage des fils, comme la lecture actuelle le montre avec évidence :
Car aussitôt une femme dont la petite fille avait un esprit impur, entendit parler de lui et vint se jeter à ses pieds. Cette femme était grecque, syrophénicienne de naissance, et elle le priait d’expulser le démon hors d’elle. Et il lui disait : Laisse d’abord les enfants se rassasier, car il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. Il n’a pas dit qu’il n’était pas bon de le jeter aux petits chiens, mais qu’il n’était pas bon de l’enlever aux fils pour le donner aux chiens. Parce que donner du pain aux chiens, même si ce n’est pas un geste humanitaire, c’est une action qui est conforme à la raison humaine. En faisant la garde et en restant éveillé pendant toute la nuit, le chien révèle à ses maîtres endormis la présence d’un étranger, terrifie le voleur, court au devant du bandit, prenant pendant la relève des petits serviteurs et accomplissant leur tâche avec sollicitude. Néanmoins, comment peut-il enlever le pain aux fils à qui il l’a si souvent présenté, distribué, donné à manger ? Mais eux se sont appliqués à fouler criminellement aux pieds le pain offert, au lieu de le prendre pour se garder en vie. Mais ce pain méprisé et foulé aux pieds par les fils, le chien s’est empressé de le lécher avec toute sa foi et tout son désir. Voilà pourquoi elle a répondu ainsi : Oui, Seigneur, et les petits chiens sous la table mangent les miettes des enfants. C’est en toute justice que celle qui s’était donné le nom de chien est changée en être humain, et que ceux qui n’ont pas voulu être fils ont été changés en chiens. C’est en toute justice qu’elle est adoptée comme fille, qu’elle est élevée à l’honneur de prendre part à table, celle qui s’était abaissée en se mettant sous la table, poussée par une humilité louable et profitable. C’est en toute justice qu’elle se repaît maintenant des miettes de pain, elle qui a compris et reconnu publiquement qu’elle ne les méritait pas par ses vertus. A quoi servirait de continuer ? Voilà ce que le Seigneur, à cause de Sa justice, n’a pu ni donner aux Juifs ni refuser aux Gentils.
101ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Luc : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps...)
Vous avez entendu, mes frères, comment le Christ exhorte ses soldats, par une harangue royale, au mépris de la mort, et à ne pas redouter ceux qui tuent le corps. Il mettra au rang de ses amis ceux que la passion du triomphe et l’amour de la liberté auront amenés à répandre leur sang dans la joie et sans trépidation. Voici comment Il a parlé : Je vous le dis à vous qui êtes mes amis. Ne soyez pas épouvantés par ceux qui tuent le corps et qui ensuite ne peuvent plus rien faire. Je vais vous montrer celui qui est à craindre : craignez celui qui, après avoir tué, a le pouvoir d’envoyer dans la géhenne. Je vous appelle mes amis. Ne craignez pas. Car c’est la vertu qui distingue l’homme libre de l’esclave; la crainte indique qu’on a affaire à un esclave. Car l’homme libre est né pour la gloire, l’esclave pour la crainte. C’est donc avec justice qu’est élevé à l’amitié divine celui qui ignore les craintes, et qui méprise les morts humaines à cause de Dieu. Si c’est l’imitation des mœurs d’autrui qui fait les amis, et la similitude des mœurs qui les réunit, le Christ n’est que conséquent avec Lui-même quand Il appelle amis ceux qui fouleront aux pieds les javelots du monde et la peur même de la mort, selon la connaissance qu’Il en a depuis toujours. Je vous dis à vous. Ce qui veut dire : Non à tous, mais à mes amis. Ceux que la mort a délivrés de leurs liens, mais n’a pas anéantis. Je vous dis à vous. Ceux que la dissolution du corps promeut à quelque chose de meilleur, mais ne transfère pas au bagne. Je vous dis à vous. Vous pour qui la vie ne finit pas avec la mort, mais commence. Je vous dis à vous. Ceux dont la mort est précieuse, non par elle-même, mais par la raison qui l’a provoquée. Cette mort fait grimper les primes de la vie, plus qu’elle ne fait perdre l’usage de la vie.
Mais écoutons ce qu’Il dit à ses amis : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps. Qu’ils écoutent donc, ceux qui nous ont rabattu les oreilles, dans des livres poussiéreux, avec la noblesse de la mort des anciens. Ils ne furent pas capables d’en tirer motif à amélioration morale ou à consolation. Parce que même si, avec toutes les ressources de leur éloquence, ils ont armé leur âmes pour supporter la mort, ont séché leurs larmes, ont retenu leurs soupirs, se sont interdit les gémissements, ont refoulé leurs pleurs, ils n’ont jamais pu, en grappillant de côté et d’autre, rassembler quoi que ce soit qui apporte une espérance certaine, la vie perpétuelle, le vrai salut. Que dit l’éloquence à l’homme, que dit-elle au savant ? La mort est une chose naturelle; il est nécessaire de péricliter. Les anciens ont vécu pour nous, nous vivons pour les générations à venir : personne ne vit pour lui-même. C’est le propre de la vertu de vouloir ce qui est inéluctable. Reçois volontairement ce que tu es forcé d’accepter malgré toi. Avant d’arriver, la mort n’est rien; une fois venue, on ne sait plus qu’elle est venue. Tu ne dois donc pas déplorer d’avoir perdu ce que tu perds sans le déplorer. En discourant ainsi, les philosophes ne parlent que de la sentence de mort ; ils ne disent pas un mot sur la vie. Car d’où est venue la mort, quand, comment et par qui, ils ne le savent pas. A nous, l’Auteur de la vie a livré l’auteur de la mort. Car Dieu a fait la vie, et le diable a conspiré contre la vie, comme le révèle la parole divine : Dieu n’a pas fait la mort. C’est par l’envie du diable que la mort est entrée sur la planète terre.
Mais tu dis : Pourquoi Dieu a-t-Il supporté que son œuvre périsse par l’opération du démon ? Si tu voulais vraiment recevoir une réponse à tes questions, tu cesserais toute activité pendant un certain temps. Tu te concentrerais, tu ouvrirais tes oreilles, pour que toi, qui es si curieux, tu puisses porter un jugement sur l’unique chose nécessaire. Mais toi, qui es toujours occupé à d’autres choses, tu ne mets jamais en cause ta paresse ou ton oisiveté pour expliquer pourquoi tu ignores les causes des êtres, tous les drames des siècles, la profondeur des jugements divins et leur secret impénétrable. Pour connaître la grammaire et les chefs-d’œuvre de la littérature, ne t’es-tu pas asservi à un maître, ne t’es-tu pas appliqué attentivement aux études, supportant avec patience le labeur et la peine, après avoir quitté tes parents et ta maison ? En quoi cela t’a-t-il été utile, pour savoir ces choses et pour être digne d’entendre un grand nombre de choses de cet acabit, de t’être mis sous la tutelle d’un maître, d’avoir fréquenté une école, d’avoir augmenté tes souffrances par l’enseignement d’un docteur ? Les Apôtres nous enseignent comment faire, et surtout saint Paul. Il enseigne en recevant des coups de bâton, non en frappant, pour que, maître éminent, il subisse autant de tortures qu’il y a de mœurs humaines. Et nous, en une seconde, nous apprendrions, parce qu’on nous l’ordonne, les principes des choses, les causes du monde ? Et pourquoi nous l’ordonner à nous ? Et toi, tu n’entends pas comment l’obligation s’adresse à toi ? Et cette servitude, une telle nécessité nous excuse. Toi, une si grande liberté, une telle volonté t’accusent certainement. Ce que nous disons, c’est notre fonction qui le veut. Ce que nous disons de moins bien ne sert qu’à vous inspirer du dégoût.
Tu demandes, homme, pourquoi Dieu n’a pas éteint la mort avec son auteur immédiatement ? Sa providence n’avait donc pas alors prévu que le virus létal conduirait à la ruine de toute la terre, et surtout de son image à Lui ? Le ciel que tu vois, ô homme, qui est affermi par l’air, porte de grandes masses d’eau, mais n’est lui-même porté par rien. Seul le commandement le suspend là; il n’est soutenu que par la force du précepte, comme le révèle la divine parole : Qui a tendu le ciel comme on tend une peau, qui a recouvert les cieux d’en haut dans les eaux. La terre, qui ploie sous le poids et le fardeau des montagnes, et qui est une masse solide, flotte sur un fondement liquide, comme l’a dit le Prophète : Qui a fondé la terre sur les eaux, pour que ce qui demeure stable le doive au commandement et non à la nature. Lui-même a parlé et les choses ont été faites. Il l’a ordonné et elles ont été créées. Pour que ce qui reste stable le doive à l’action divine, non à la raison humaine. La mer dont les vagues atteignent des hauteurs prodigieuses, et s’élèvent, pour ainsi dire, jusqu’aux nues, sont freinées dans leur élan par de minces couches de sable, pour que nous voyions de nos yeux qu’une telle puissance ne le cède qu’au commandement, non à la poussière. Toutes les choses qui sont dans l’univers sont mues ou vivent par le seul commandement qui les a faites. Et elles seront ensuite dissoutes par le seul commandement, comme le confirme le prophète quand il dit : Au commencement, toi, Seigneur, tu as fondé la terre, et les cieux sont les œuvres de tes mains. Ils périront, mais toi, tu demeureras. Et tous, comme un vêtement, périront. Et comme une couverture tu les changeras, et ils seront changés. Comment ? Pour que le temps vienne à bout de la vieillesse, mais que ce ne soit pas le Créateur qui fasse périr sa créature.
Mais toi qui poses des questions, tu diras que nous sommes en train de noyer le poisson. Parce que quand tu demandes pourquoi Dieu a permis que demeure la mort pour la destruction de son œuvre, nous faisons défiler, comme dans un long cortège, le ciel, la mer et la terre, qui ont été faits de rien et qui retourneront au néant. Au lieu de te répondre, nous ne faisons que prêter flanc à de nouvelles attaques ? Tu dis : moi j’ai cherché pourquoi l’homme périt; toi, tu as affirmé que les éléments eux-mêmes périront, pour que, aux sens fatigués des mortels, tu fournisses, par l’universalité de la dissolution, une consolation, non un repos dans la raison. Comme si ce n’était pas un sujet de douleur la perspective que le ciel périra, que la terra se dissoudra, et que toute la face des êtres sera abolie par le droit que revendique la mort. Tu dis : je demande : Qu’y a-t-il de plus beau que le ciel ? Qu’est-ce qui est plus lumineux que le soleil ? Qu’y a-t-il de plus gracieux que la lune ? Qu’y a-t-il de plus décoratif que les étoiles ? Qu’est-ce qui est plus salubre que la terre? Qu’est-ce qui est plus utile que la mer? Comment parler de vieillesse à leur sujet, puisqu’ils se maintiennent dans l’état où ils étaient quand ils sont nés ou ont été faits ? Ce serait plus agréable si ces choses demeuraient au lieu de périr.
Homme, ce serait peut-être plus agréable, mais pas plus utile, car pendant qu’elles demeuraient stables, tu as oscillé; pendant qu’elles brillaient de tous leurs feux, tu t’es aveuglé toi-même pour ne pas voir; la clarté du ciel a abâtardi des sens, l’éclat du soleil a aveuglé tes yeux. Car, trompé par leur beauté, tu as renié leur Artisan. Ces régisseurs du monde tu as professé qu’ils étaient des dieux, eux que le vrai Dieu t’avait asservis. Il est donc nécessaire de tout dissoudre et de tout rénover, pour que tu croies qu’ils ont été faits, quad tu constateras qu’ils ont été réparés. Ne va pas penser que nous nous sommes perdu dans des digressions, en voyant que nous avons parcouru toute la création en réponse à ta question. Homme, quand ton Auteur t’a fait à partir de la poussière, tu ne t’en es pas rendu compte. Car si tu t’avais vu quand tu as été fait, l’idée de la mort ne te ferait pas verser autant de larmes. Tu t’es vu quand tu étais parfait, quand tu étais vivant, quand tu étais beau, tu t’es vu quand tu étais semblable à ton Auteur. D’où étais-tu, qui étais-tu, toi qui n’avais vu naître où mourir personne, tu ne le savais pas Voilà pourquoi tu t’es donné tout entier à la nature, et tu n’as rien su donner à Dieu. C’est pour cela que Dieu t’a réaligné sur la nature, et a permis que, du néant, tu retournes en poussière. Pour que tu voies ce que tu as été, et que tu rendes grâce à Dieu de ta résurrection future, toi qui n’a pas su rendre grâce pour avoir été fait et créé.
Ne craignons donc pas, frères, comme dit le Seigneur, ceux qui tuent le corps, car ils n’anéantissent pas cette vie, mais la détruisent en faisant de ce qui est temporel quelque chose d’éternel. Que dire de plus, frères ? Il a permis qu’on Le tue Celui qui possède le pouvoir de ressusciter. Il a permis qu’on L’assassine Celui qui se suffit à Lui-même pour vivifier. A Lui l’honneur et la gloire dans les siècles des siècles. Amen.