94ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Marie-Madeleine, la critique du pharisien et la réponse de Jésus)
Dans le dernier sermon, nous avons parcouru la première partie de la lecture de l’Évangile d’aujourd’hui. Nous avons admiré à qui mieux mieux avec quelle ferveur, avec quelle foi, avec quelle audace, avec quelle inventivité dans l’hommage, Marie-Madeleine avait vénéré les pieds de Notre Seigneur. Ce que le pharisien disait en se taisant, et ce que le Seigneur répondit au sujet de celle qui se taisait quand on parlait d’elle, écoutons-le maintenant. Voyant que le pharisien qui l’avait invité se disait en lui-même : Si cet homme était un prophète, il saurait certainement quelle est la femme qui le touche. Pharisien, ce que tu contemples de tes yeux ce n’est pas de l’ignorance, mais de la puissance. Cela provient d’un jugement divin, non d’une erreur humaine. Pharisien, tu te trompes. S’Il était un prophète, Il pourrait ignorer encore plus de choses, car la prophétie ne relève pas du libre arbitre, c’est un don divin. Car le prophète sait non dans le mesure où il le veut, mais dans la mesure où le lui donne Celui qui accorde la prophétie. S’il était un prophète, il saurait certainement quelle est la femme qui le touche. Les attouchements d’une femme perdue brûlent celui qui est conscient d’avoir commis le mal; ils polluent quelqu’un qui est semblable à elle; ils indiquent un suspect; dénoncent un homme de mauvaise volonté. A l’inverse, la pécheresse devient bonne, sainte, innocente quand elle touche le Donateur du pardon. Le fumier ne souille pas le Soleil en le touchant. Quand les plaies viennent en contact avec le Médecin, Il n’est pas contaminé par le pus. Le coupable peut toucher le Juge autant qu’il le veut; il ne peut pas L’entacher par sa supplication. Ainsi en est-il quand le pécheur touche le Seigneur : il ne Le contamine pas. Mais, tout d’un coup, le voilà débarrassé de tout péché; et il va même jusqu’à s’emparer subitement de la sainteté. La femme hémorroïsse en a donné la démonstration : elle a touché la frange du vêtement du Christ sans la souiller. Aussitôt, elle a été libérée de la souillure d’une vieille calamité S’il était un prophète, il saurait certainement quelle est la femme qui le touche. Le pharisien croirait que le Christ est un prophète s’Il voyait ce que tous voient, s’Il savait ce que tous savent ? Quoi ! Penses-tu qu’il croira quand il découvrira qu’Il est l’Arbitre de son esprit, le Juge de son cœur, le Témoin de sa conscience, le Connaisseur de toutes ses pensées ? Penses-tu qu’alors il reconnaîtra comme Dieu Celui qu’après tant de prodiges, il ne reconnaît même pas comme Maître ? S’il était un prophète, il saurait certainement quelle est la femme qui le touche. La femme avait une blessure, et elle en était consciente. Et c’est pourquoi elle recherchait un Médecin capable de guérir une telle plaie. Le pharisien, atteint de la maladie de la perfidie, enfiévré et brûlé par l’orgueil, avait la frénésie d’ignorer sa maladie.
Voilà pourquoi le Christ dirigea d’abord la cure là où sévissait l’infirmité ignorée, pour que, Médecin céleste, Il guérisse deux malades avec un seul médicament. Voyant que le pharisien qui l’avait invité se disait en lui-même. Parce que le pharisien s’était contenté de se parler à lui-même, le Christ lui répondit de façon à être entendu par tout le monde. Et en révélant les pensées secrètes du pharisien, Il démontre que c’est Lui qui est l’Auteur de toutes les prophéties. Répondant, Jésus dit : Simon, j’ai quelque chose à te dire. A toi qui as besoin de remède, et qui ne sais pas que tu dois t’en procurer; à toi qui donnes à Dieu le nom de Maître, et à qui forfais à l’enseignement de Dieu. Tu ignores qu’il fait une grande injure au Maître celui qui se proclame Son disciple, sans suivre ses enseignements ? Comme la probité du disciple est la louange du Maître, l’ignorance de l’enseignement du Maître de la part du disciple est la honte du Maître. Simon, j’ai quelque chose à te dire. Et il répondit : Maître, dis-le. De nouveau, maître, dis-le, et non : Dieu, dis-le. Déjà, déjà, il Le sentait Dieu Celui qu’il appelait Maître. Deux hommes devaient à un usurier. L’un lui devait dix deniers, et l’autre cinquante. Comme ils étaient incapables de payer leurs dettes, il leur en fit remise. Lequel des deux l’aimera davantage? Simon répondit. J’estime que c’est celui à qui il a plus remis. Et le Seigneur : tu as correctement jugé. Vous avez entendu de quelle façon le Créancier céleste compense surabondamment par sa charité pour tout ce que l’on doit. Et pour toute la dette accumulée, Il ne requiert et n’exige que les intérêts du seul amour. Il mérite un châtiment le débiteur qui néglige de racheter sa caution par la seule charité. Tu veux savoir, o homme, ce que tu dois à Dieu ? Tu as été fait au crédit de Dieu. Que tu sois doué de raison, c’est de l’argent placé à intérêt. Que tu possèdes la capacité de distinguer le bien du mal, c’est quelque chose que tu as reçu. Quand tu as reçu la norme de la vie par les tables de la loi, tu ne peux disconvenir que tu as promis de l’argent par stipulation. Mais quand, par les vices de la chair, tu te vautres dans la boue, à la manière des verrats, et vis à la façon des quadrupèdes, tu renonces à la raison dont tu as été doté; et quand dans les abimes des crimes, tu perds la capacité de distinguer le bien du mal, et, captif des plaisirs du monde, tu dissipes la substance de la loi divine, tu es devenu le pitoyable débiteur du glorieux Prêteur à gage. Et comme les dividendes de tes vertus ont été déficitaires, l’intérêt mensuel du capital est centuplé par tes crimes.
Mais bien qu’en cela tu sois tombé, bien que tu aies roulé de haut en bas, vois à ne pas perdre espoir. Homme, il te reste de quoi satisfaire au très miséricordieux Créancier. Tu veux être absous ? Aime. La charité recouvre la multitude des péchés. Y a-t-il un crime pire que celui du reniement ? Et pourtant Pierre a pu l’effacer par le seul amour, avec l’approbation du Seigneur qui lui a demandé : Pierre, m’aimes-tu ? Parmi tous les commandements du Seigneur, l’amour obtient la primauté. Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toutes tes forces. Aime donc Dieu, o homme, et aime-Le de tout ton être, pour que tu puisses vaincre toutes choses sans labeur, et effacer les péchés. C’est le propre d’une milice courtoise, d’un conflit sans effusion de sang de remporter la victoire sur tous les crimes par le seul amour, comme l’illustrera ce qui suit.
Se tournant vers la femme, il dit à Simon : Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison, tu ne m’as pas lavé les pieds. Elle, elle arrosé mes pieds de ses larmes. Tu ne m’as pas embrassé, elle, depuis que je suis entré, n’a pas cessé de baiser mes pieds. Tu n’as pas versé d’huile sur ma tête, mais elle, elle a oint mes pieds avec de l’onguent. A cause de cela je te dis : beaucoup de péchés lui sont remis parce qu’elle a beaucoup aimé. Celui à qui on remet moins aime moins. La preuve est faite que l’amour efface et absout tous les péchés. Mais pourquoi donc a-t-Il ajouté : Celui à qui on remet moins aime moins. Il suffirait donc pour pécher impunément de faire étalage d’une plus grande charité? Loin de nous cette pensée, mes frères. La charité pourvoit au passé, elle ne libère pas des crimes du futur. Comme elle est amour, la charité ne sait pas ce que c’est que pécher; elle n’est pas charité si elle prévarique. La charité de Dieu est la gardienne de la sainteté. Mes frères, si nous savons que nous sommes pécheurs, et si nous ne voulons désormais plus l’être, donnons des larmes aux pieds du Christ; couvrons-les avec nos cheveux; imprimons-y nos baisers; répandons l’huile de la piété avec une immense dévotion, pour que nous entendions, nous aussi : beaucoup de péchés vous sont remis parce que vous avez beaucoup aimé. Imitons cette femme qui, nous le savons, est parvenue au faîte de la sainteté, après avoir été pécheresse. Quelle est cette femme, nous l’exposerons par la suite, comme nous l’avons promis, si Dieu agit en mois, car le sermon d’aujourd’hui sur la charité nous en a détourné.
95ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(explication allégorique de la conversion de Marie-Madeleine)
Toutes les actions qui sont rapportées avoir été faites humainement par le Christ sont à la fois d’une vérité historique criante, et sont démontrées être toujours remplies de sacrements célestes. Nous avons déjà, à deux reprises, exposé le sens obvie du récit évangélique. Priez pour que nous remplissions notre promesse; et pour que, dans la mesure où le Saint-Esprit nous le révèlera, nous dévoilions un sens caché. C’est faire un emploi minable de la parole que ne donner des actions divines qu’une explication purement humaine.
Un pharisien a invité Jésus pour qu’il vienne manger avec lui. Le mot pharisien, chez les Juifs, signifiait orthodoxe ou catholique. Car il croyait à la résurrection, et s’opposait au Sadducéen qui la rejetait. Voilà pourquoi il invite le Christ, l’Auteur de la résurrection, à venir manger avec lui. Car celui qui vit avec le Christ, en mangeant avec Lui, ne saurait mourir. Il est certain qu’il vit éternellement. Il avait invité le Seigneur pour qu’il vienne manger avec lui. Tu demandes, pharisien, à manger avec Lui; crois, sois chrétien, pour pouvoir te nourrir de Lui. Je suis le pain descendu du ciel. Dieu accorde toujours plus qu’on ne Lui demande. Car Dieu Se donne en nourriture à celui qui Lui avait demandé de lui faire la grâce de manger avec lui. Et ce qui n’et pas sans surprendre, Il Se donne en nourriture sans refuser ce qui Lui avait été demandé. N’a-t-Il pas promis cela à ses disciples sans qu’ils le Lui demandent ? Vous qui êtes demeurés avec moi jusqu’à la fin, vous mangerez et boirez à ma table dans mon royaume. Tu L’as entendu parler du banquet de Dieu. Ne te fais pas de soucis au sujet de la munificence du festin. Celui qui mérite de parvenir à la table du Roi mangera tout ce que possèdent la souveraineté et le pouvoir absolu de Dieu. Ainsi, celui qui viendra au banquet du Créateur fera ses délices de tout ce que contient la création.
Mais revenons à notre récit. Et il entra dans la maison du pharisien. Dans quelle maison ? Dans la synagogue. Après être entré dans la synagogue, Il s’est étendu sur un lit de table. Il s’est couché dans la synagogue, mes frères, quand il a été étendu mort dans la tombe. Mais Il a transféré Son corps à la table de l’Eglise, pour qu’il soit une chair céleste à donner à manger pour le salut des Gentils. Si vous ne mangez la chair du Fils de l’Homme, et si vous ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. De quelle façon sera mangée la chair du Christ, et de quelle façon sera bu son sang, le savent ceux qui ont initiés aux sacrements célestes. Voici une femme qui était une pécheresse publique. (pécheresse dans la cité). De quelle femme s’agit-il ? De l’église sans aucun doute. Pécheresse dans la cité. De quelle cité ? Celle de qui le prophète avait dit : Comment Sion est-elle devenue la prostituée de la cité fidèle ? Et ailleurs : J’ai vu l’iniquité et la contradiction dans la cité, et l’iniquité et le labeur au centre et l’injustice; et l’usure et l’escroquerie ne manquaient pas dans les places publiques. Dans la cité, donc, protégée par les murs de la perfidie, fortifiée par les tours de l’orgueil, verrouillée par les portes de la contradiction, peinte du pourpre de l’arnaque, solidifiée par les pierres de l’usure, alourdie par les tracas et les soucis du travail de tous les jours, déshonorée par les lupanars, i.e. les temples des idoles, cette femme, c’est-à-dire l’Eglise pouvait revendiquer une très grande culpabilité de la multitude des crimes précédents. Mais elle entendit dire que Jésus venait à la maison du pharisien, i.e. à la synagogue; elle fut informée qu’à la Pâque juive, Il avait livré les mystères de Sa passion; qu’Il avait inauguré le sacrement de Son corps et de Son sang; manifesté le mystère de notre rédemption; qu’Il avait décrit les scribes comme de très mauvais portiers -----Malheur à vous docteurs de la loi qui vous êtes emparé de la clé de la science----Alors, elle défonça les portes de la contradiction, méprisa l’autorité du sanhédrin, et, à vive allure, hors d’haleine et tout en sueur, elle parvint à l’endroit le plus retiré de la maison, là où se trouvait la salle du banquet de la loi. Là elle découvrit le Christ trahi au milieu du repas de noce, et pendant que l’on trinquait, étendu par la fraude judaïque, selon le mot du Prophète : Si un ennemi m’avait fait des reproches, je l’aurais supporté; et si quelqu’un qui me hait avait médit de moi, je me serais caché loin de lui. Mais toi qui ne formais qu’une seule âme avec moi, mon chef et mon ami, qui festoyais avec moi, nous avons marché dans la maison du Seigneur en communion de pensées et de sentiments Quand elle apprit qu’Il s’était couché dans la maison du pharisien, i.e. dans la synagogue; qu’Il avait été condamné par la ruse et la fraude; qu’Il avait souffert, qu’Il avait été crucifié et qu’Il avait été enseveli, une telle injustice n’apporta pas de retard à la ferveur de sa foi. Au contraire, elle apporte de l’onguent, elle apporte au chrétien l’huile de l’oint. Et parce qu’elle ne méritait pas de voir le visage corporel du Christ, elle recule non localement mais dans le temps; elle s’attache à la plante de Ses pieds pour pouvoir Le suivre. Et les larmes qu’elle répand sont plus des larmes de désir que de componction, pour que Celui qu’elle n’a pas mérité de voir quand Il s’est éloigné, elle mérite de Le voir quand Il reviendra. Elle répand donc aux pieds du Christ des larmes que fait couler l’amour. Pendant qu’elle tient dans ses mains les pieds de ceux qui annoncent la bonne nouvelle de Son règne, qui est fait de bonnes œuvres, elle les lave des larmes de sa charité, les embrasse avec les lèvres de la confession, et répand tout l’onguent de la miséricorde, jusqu’à ce que le Seigneur se retourne vers elle.
Que signifie : Il s’est retourné vers elle ? Cela veut dire : Il s’est détourné. Qu’Il le dise à Simon, qu’Il le dise aux pharisiens, qu’Il le dise aux apostats, qu’Il le dise au peuple des Juifs : Je suis entré dans votre maison, et vous ne m’avez pas donné d’eau pour mes pieds. Et cela, quand le dira-t-Il ? Quand Il viendra dans la majesté de Son Père, et séparera les justes des injustes, comme le pasteur qui sépare les brebis des boucs. Et Il dira : J’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger. J’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire. J’étais un étranger, et vous ne m’avez pas reçu. C’est tout comme s’Il disait : Vous ne m’avez pas donné d’eau pour mes pieds.
Mais celle-ci, en lavant les pieds des miens, en les oignant, en les embrassant, a fait pour les serviteurs ce que vous n’avez pas fait pour le Seigneur. Elle a fait pour les pieds ce que vous n’avez pas voulu faire pour la tête; elle a accordé aux tout petits ce que vous avez refusé à l’Auteur. Alors Il dira à l’Eglise : Beaucoup de péchés te sont remis parce que tu as beaucoup aimé. Parce que la rémission des péchés aura lieu quand sera enlevé tout ce qui porte au péché; quand la corruption revêtira l’incorruptibilité; quand la mortalité sera suivie de l’immortalité; quand la chair de péché deviendra, en tout et pour tout, une chair de sainteté; quand la servitude terrestre sera changée en souveraineté céleste; et quand la milice humaine sera promue au règne divin. Priez mes frères, pour que nous aussi qui nous sommes rangés du côté de l’église, nous méritions de parvenir aux choses que nous avons énumérées, par l’action du Christ Lui-même, à Qui appartiennent l’honneur et la gloire avec l’Esprit Saint dans les siècles des siècles. Amen.
96ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
le bon grain et l'ivraie
Si l’on soumettait les paroles et les actions du Christ au verdict des sens corporels, mon esprit s’engourdirait, mon cerveau chômerait, mon âme s’endormirait, mon cœur dépérirait, et tout ce qu’il y a de chaleur et de vigueur humaine en moi s’étiolerait. Il leur proposa cette parabole. Le feu, qui dans la pierre, permet de cuire des aliments, se cache dans le fer; mais le feu jaillit de la friction de la pierre et du fer. Ainsi, le sens d’un mot apparaît brusquement en le rapprochant d’un mot obscur. De toute évidence, si ces paroles de l’évangile n’étaient pas surnaturelles et mystérieuses, il n’y aurait plus de ligne de démarcation entre le fidèle et l’infidèle, le dévot et l’impie. Il n’y aurait pas de différence entre le chrétien fervent et le relâché, entre l’indolent et le travailleur, entre celui qui veille et celui qui dort. Mais quand l’âme demande, quand l’esprit insiste, quand le sentiment cherche, quand la piété espère, quand la foi exige, quand l’intention mérite, apparaissent alors les fruits de celui qui a sué et la punition du paresseux; et la justice de Celui qui donne à l’un et l’autre ce qui leur revient. On savoure davantage les choses reçues que celles qu’on possède déjà; et les choses découvertes plaisent plus que les choses qui nous sont familières. Voilà pourquoi le Christ voile sa doctrine dans des paraboles, la recouvre de figures, la cache sous des sacrements, et la rend obscure par des mystères. Il leur a proposé une parabole. A eux, c’est-à-dire non aux siens, mais aux étrangers, aux ennemis, à ceux qui ne sont certainement pas amis; ceux qui assistent pour le calomnier, non ceux qui écoutent pour leur salut. Je leur parle donc en paraboles pour que voyant ils ne voient pas, et entendant ils n’entendent ni ne comprennent. Pourquoi ? Parce que celui qui médit du passé ne mérite pas de voir le présent; et il n’est pas digne de reconnaître la Grâce celui qui cache la Loi pour qu’elle ne soit pas connue. Malheur à vous, docteurs de la loi, parce que vous avez pris possession de la clé de la science. Vous-mêmes n’y êtes pas entrés, et vous avez empêché d’entrer ceux qui entraient.
Il leur proposa cette parabole en disant : le royaume des cieux ressemble à un homme. Quelle faute commet le Christ s’Il s’est fait semblable à l’homme pour venir au secours du genre humain qui périssait ? Qu’y a-t-il de scandaleux si le Seigneur, pour affranchir les esclaves, se met dans la condition des esclaves? La Majesté est comparée à un homme pour tout ce qui a trait à l’avènement du règne à venir. Le royaume des cieux est semblable à un homme qui a semé de la bonne semence dans son champ. Quand les hommes dormaient, son ennemi vint et sema par-dessus de la zizanie au milieu du froment, et s’en alla. Vous avec entendu comment le Semeur du monde a semé de bons principes d’êtres. Et aucun mal ne provient de l’Auteur du début des choses. C’est par l’ennemi que le mal a été semé par- dessus. Le mal n’a pas été créé en même temps que les êtres par le Père des êtres. Et Dieu vit. Et tout ce qu’il avait fait était très bon. Bon et très bon. Car ce que Dieu, en le faisant, avait appelé monde, l’ennemi, en le défaisant, l’a rendu immonde. Et l’homme que Dieu avait placé dans le paradis de délices, pour qu’il y vive, l’ennemi l’a entraîné dans cette vie de labeur, pour qu’il y meure. Et l’affection que Dieu avait, par la nature, insérée dans la chair, l’ennemi la changea, par envie, en fratricide. Caïn en est la preuve vivante lui qui, le premier, teignit la terre du sang de son frère; et qui, en assassinant Abel, fut le premier ministre de la mort. Ainsi, la mort née de la discorde, scinde et déchire toujours la charité. Il serait fastidieux de tout énumérer dans le détail. Mais nous nous sentons quand même obligé d’expliquer en quelques mots comment l’ennemi, pour notre ruine, a semé le malheur sur le bonheur, les vices sur les vertus, la mort sur la vie. Dieu n’a-t-Il pas rempli toute la terre à partir d’un seul homme; et le pieux Semeur n’a-t-Il pas, à partir d’une seule semence, multiplié tout le genre humain en une si grande moisson ? Mais l’ennemi s’est empressé de réduire tous les hommes à un seul . Et en semant le mal sur ce qui avait été bien semé, il a détruit l’homme par le déluge, bien loin de l’avoir purifié. Ainsi la Loi qui avait été bien semée avec ses préceptes divins véridiques, il l’a farcie d’inventions humaines menteuses, pour faire du prêtre un persécuteur, du docteur un corrupteur, du défenseur de la loi un ennemi. Les créatures qui avaient été faites pour reconnaître leur Créateur, il les a maintenues, par le mensonge, dans l’ignorance de Dieu, en leur faisant croire qu’elles étaient des dieux. Il rendit stupides les sages du siècle; il apprit à ne rien voir à ceux qui observaient le monde. Il priva les savants de leur science; ceux qui s’enquièrent de tout, il les laissa dans leur ignorance. C’est ainsi qu’ il a amené la confusion dans la semence évangélique semée par le Semeur céleste, en semant par-dessus avec la zizanie hérétique, pour faire avec les gerbes de la foi des faisceaux de géhenne, pour qu’ils ne deviennent pas du blé des fenils célestes Que dire de plus ? Après s’être lui-même métamorphosé d’ange en démon, il mit tout en œuvre, en usant de stratagèmes, d’artifices de toutes sortes, de machinations et de tromperies, pour qu’aucune créature ne demeure dans son état originel.
Mais revenons à l’explication de la parabole présente. Le royaume des cieux est semblable à un homme. A quel homme ? Pour sur, au Christ. Qui a semé du bon grain. Parce que dans l’ensemencement même des êtres, la condition de Créateur ignore le mal. Dans son champ. C’est-à-dire le monde, comme l’a expliqué le Seigneur Lui-même : Ce monde est le champ. Pendant que les hommes dormaient. Les hommes, c’est-à-dire les saints Pères, les patriarches, les prophètes, les apôtres, les martyrs, dormant temporairement dans la torpeur de la mort, parce que la mort des saints est un sommeil. Pour les pécheurs, c’est une vraie mort, parce qu’ils vivent dans l’enfer de la peine; ils périssent pour avoir péché contre la vie. Son ennemi venant. C’est-à-dire le diable. Il a semé par-dessus avec de la zizanie. Il a semé par-dessus; il n’a pas semé tout court. Les biens du Créateur viennent avant, les maux du diable viennent après. Pour que l’on sache que le mal qui vient du diable est accidentel non naturel. Il a semé par-dessus au milieu du froment. Parce que le démon a l’habitude de semer gratuitement les hérésies parmi les fidèles, le péché chez les saints, des rixes parmi les pacifiques, des pièges chez les simples d’esprit, la débauche chez les innocents. Il ne sème pas pour récolter de la zizanie, mais pour mener le froment à sa perte; non pour attraper les coupables, mais pour se procurer les innocents. L’ennemi en veut plus au chef qu’au simple soldat. Il n’assaille pas les morts, mais fait la lutte aux vivants. Ainsi, le démon ne cherche pas à attraper les pécheurs, qui ploient déjà sous son joug, mais il s’évertue à s’emparer des justes. Il sema par-dessus avec de la zizanie au milieu du froment, et il s’en alla. Car le démon déploie toutes ses forces pour faire tomber quelqu’un; mais après l’avoir terrassé, il l’abandonne. Ce n’est pas de l’homme que le démon se met en peine, mais de sa damnation. Mes frères, il se réjouit de nos misères, se délecte de notre ruine, il se guérit avec nos blessures. Il a soif de notre sang, se rassasie de notre chair, et vit de nos morts. Le démon ne veut pas avoir l’homme mais le perdre. Pourquoi ? Parce qu’au ciel, d’où il est tombé, il ne désire pas, il ne veut pas, il ne supporte pas que l’homme parvienne. Et parce que le sermon d’aujourd’hui a traîné en longueur, reportons le reste à plus tard, pour, qu’ensemble, nous nous reposions après l’effort, et que nous puissions rendre justice à ce qui reste encore à commenter. Que notre Dieu daigne me donner la grâce de dire, et à vous le désir d’entendre !
97ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(suite de la parabole du semeur et de son ennemi)
Puisque la hâte avec laquelle nous avons fait le sermon précédent ne nous a pas permis de parvenir au cœur de la parabole en cours, même si elle a ménagé nos énergies, nous entreprenons maintenant de commenter le reste, dans la mesure où Dieu nous le révèlera.
Il leur proposa une parabole. Le royaume des cieux est semblable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint, et il sema de l’ivraie par-dessus au milieu du froment, et s’en alla. Quand les hommes dormaient. Le tentateur se sert de la nuit pour se dissimuler. Il fuit ceux qui se tiennent éveillés pendant la journée; il jette son dévolu sur les dormeurs. Aux forts, il prépare un affrontement; il les provoque ouvertement en présence de tous, et veut remporter la victoire au su et vu des peuples. Se précipiter sur des dormeurs est le signe d’une grande faiblesse. Pendant que les hommes dormaient, l’ennemi vint. Il n’arrive jamais que le méchant ne soit pas sot. Que fait donc ici l’ennemi ? Admettons que les serviteurs dormaient. Peut-on en conclure que le Maître dormait aussi ? Admettons que la fatigue avait clos les yeux des serviteurs après le travail. La fatigue avait-elle appesanti les paupières du Maître ? Ennemi, fugitif de la lumière, tu as veillé, tu as travaillé, mais tu n’as pas pu te cacher; car, quand les serviteurs dormaient, le Maître Lui-même t’a vu. Déserteur du ciel, tu es arrivé avant les autres, tu as agi, mais tu n’as pas pu en tirer profit. Dieu ne peut pas perdre de ce qu’Il garde. Auteur de la fraude, ce n’est pas à Dieu que tu t’en prends, mais à Ses serviteurs, faisant en sorte que ce qui provient de ta fraude soit mis sur le compte de leur négligence. Lui, Lui, te voit qui est témoin de toute ta fraude et de toute ton ingéniosité. Celui qui fait le bien conserve les fruits de son travail; demeurent au fraudeur les peines dues à sa malice. Les serviteurs emportaient le blé dans les silos célestes; toi tu apportais les fascicules de tes zizanies à la géhenne. Pendant que les hommes dormaient, survint l’ennemi, et il sema de l’ivraie par-dessus. Pourquoi ? Pour que périsse la moisson du Seigneur. Et quel profit en tirait l’ennemi, en dehors du fait que la damnation de l’homme satisfait sa jalousie, et qu’il estime avoir acquis ce que l’homme a perdu ? Voilà pour le démon. Il tourne la meule dans la plus profonde obscurité, pour que les serviteurs assument toute la responsabilité du dommage causé par l’adultération de la moisson; et qu’ils soient punis quand ils espéraient être récompensés. Une fois réveillés, les serviteurs sont terrifiés à la pensée de ce qui s’est passé. Ils craignaient qu’on ne les accuse d’avoir mis en terre les semences de l’ivraie, alors que leur conscience témoignait qu’ils n’avaient jeté que du bon grain. Ils prévinrent donc les questions de leur maître, de peur que le silence ne les convainque d’une faute que leur conscience ne leur reprochait pas. Un innocent qui est accusé d’un crime, plus il se démène pour se disculper, plus il ravive les soupçons de celui qui mène l’enquête. Quand les grains se développèrent et produisirent du froment, apparut aussi l’ivraie. Ce qui est caché dans les jeunes pousses se manifeste dans l’épi. Et ce qui est caché dans la semence apparaît dans le fruit. Ainsi, ceux que nous estimons être tous également croyants, nous les découvrons dissemblables par la foi. C’est ainsi que la moisson du Juge révèle ce que cachait le germe de l’église. Comme le disait le Seigneur : Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Mes frères, beaucoup promettent une multitude de fruits, mais, mis à l’épreuve des rafales de vent, un très petit nombre parviennent à fructifier. Parmi ceux qui croient dans le Christ, beaucoup semblent être dans la paix de l’église; mais quand souffle l’ouragan des persécutions, on découvre peu de martyrs dans le fruit. Mais sainte Euphémie a rapporté plus de fruits que les fleurs ne le laissaient espérer. Ayant conservé la fleur de sa virginité, elle est parvenue à l’abondante fructification de son martyre.
Les serviteurs du père de famille s’avancèrent et dirent : Ils s’avancèrent, mes frères, non corporellement, mais par l’esprit. Non localement, mais par la foi. Ils dirent, non en vociférant, mais avec la douleur silencieuse du cœur : Seigneur, n’as-tu pas semé du bon grain dans ton champ ? Tu as semé, non nous avons semé. Nous, ce que nous faisons de bien, nous l’attribuons toujours à notre Auteur; et Toi, dans les choses que Tu nous ordonnes de faire, Tu nous assistes toujours, Toi, l’Agissant. Si donc tu daignes nous faire participants de Ton œuvre, Tu n’attribues pas à nous seul l’apparition de l’ivraie. Seigneur, ou l’innocence nous sauvegarde avec Toi, ou la faute T’atteint avec nous. Nous ne pouvons être fiers de ce que nous faisons, et à la sueur de notre front, nous ne pouvons nous procurer que des disgrâces. Toi, tu as ce que Tu veux, quand Tu le veux et où Tu le veux. Nous, sans ta grâce, nous n’avons rien qui nous permette de tenir, de vivre, de nous mouvoir et d’être. Sans la grâce nous succombons, nous défaillons et nous périssons. C’est donc nous qui avons fait en sorte, par notre travail, que le froment soit mis en danger de périr ? Mais qui a fait cela ? Tu l’as vu, Toi qui es le seul à ne pas dormir quand nous dormons. Et si Tu l’as vu, juste Juge, Tu sais qui l’a fait : celui qui veille, non celui qui dort. Fais-nous le donc connaître, pour sécuriser ceux que tu vois si troublés. Le seigneur dit : C’est l’homme ennemi qui a fait cela. Un homme ennemi a fait cela. Et toi, Seigneur, qui le voyais faire, pourquoi lui as-Tu permis d’agir ainsi ? Pourquoi ? Parce qu’Il ne peut craindre la fraude Celui qui ne peut rien perdre.. Parce que c’est une plus grande chose de trier ce qui a été mélangé, que d’interdire le mélange. Parce que c’est une plus grande chose de réparer ce qui avait péri, que de le garder sain et sauf. Enfin, il faut qu’il y ait de la zizanie, i.e. du scandale, pour que soient manifestés ceux qui sont approuvés.
Les serviteurs lui dirent : veux-tu que nous allions les ramasser ? Les serviteurs dévoués s’engagent ainsi à travailler sans répit; et souffrent de voir l’aspect horrible de la moisson du Seigneur sur la terre. Mais le Seigneur, que les temps ne fatiguent pas, et qui peut quand Il le veut soustraire sa moisson à l’injure, les en empêche en disant : De peur qu’en ramassant l’ivraie, vous n’arrachiez en même temps le froment. Ils étaient donc si incompétents ces cultivateurs, si ignares, si dénués de discernement qu’en voulant ramasser l’ivraie, ils arracheraient aussi le froment ? Où sont donc les Prophètes qui prophétisent par l’esprit de Dieu ? Où est donc Pierre à qui le Père révélait ce qu’il devait dire ? Où est Paul en qui parlait et opérait le Christ ? Mais où sont donc tous les saints, véritablement saints mais serviteurs, qui savent dans la mesure où Celui qui donne libéralement les sciences leur donne à chacun de savoir ? Mais tu dis : cela n’était pas du tout caché. Il n’y avait rien de caché là. quand on apercevait l’un en épi et l’autre en fleur. Et ce qui était aujourd’hui de la zizanie, se transformait le lendemain en froment. De la même façon, quelqu’un est réputé aujourd’hui hérétique qui sera demain fidèle. Et celui que l’on considère aujourd’hui pécheur sera dans le futur un juste. Voilà pourquoi l’Auteur les renvoyait tous les deux à la moisson. i.e., jusqu’au jugement de la divine patience, et jusqu’au temps de notre pénitence. Pour que celui qui, de mauvais, se sera transformé en bon, soit mis au nombre du froment du Seigneur, et engrangé dans les greniers célestes. Celui qui, de fidèle, se sera fait infidèle sera envoyé dans l’incendie de la géhenne.
Que dire d’autre ? Si la patience de Dieu n’avait pas temporisé avec l’ivraie, l’église n’aurait pas, d’un publicain, récolté Matthieu l’évangéliste, ni d’un persécuteur, l’Apôtre Paul. Ananie ne cherchait-il pas à éradiquer le froment, quand, envoyé auprès de Saül, il se lamentait ainsi de Paul : Seigneur, combien de maux il a faits à tes saints. Ce qui revient à dire : Arrache l’ivraie ! Pourquoi l’agneau est-il envoyé au loup, le dévot à l’obstiné, un tel prédicateur à un persécuteur ? Mais au moment où Ananie voyait Saul, le Seigneur voyait Paul. Quand Ananie lui donnait le nom de persécuteur, le Seigneur connaissait déjà le prédicateur. Et quand Ananie le jugeait une zizanie digne de l’enfer, le Seigneur plaçait dans son grenier le froment devenu son vase d’élection. Sois sans crainte. Celui-ci est mon vase d’élection.