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VI - Du cantique que Moïse chanta avec le peuple et Marie avec les femmes.
Nous lisons dans les Écritures divines que de nombreux cantiques furent composés. Mais le premier de tous est celui que le peuple de Dieu chanta après sa victoire, quand les Égyptiens eurent été submergés avec leur Pharaon. Il est dans les habitudes des saints d'offrir à Dieu un hymne d'actions de grâces après la défaite de leurs ennemis, en hommes qui savent que ce n'est pas leur force mais la grâce divine qui a remporté la victoire. Pour chanter leur hymne, ils prennent en main des tambourins, comme il est rapporté de Marie sœur de Moïse et d'Aaron. Et vous aussi, si vous avez traversé la Mer Rouge, si vous avez vu les Égyptiens submergés, le Pharaon noyé et précipité dans les profondeurs de l'abîme, vous pouvez chanter un hymne à Dieu, vous pouvez dire, en un cri de gratitude : “ Chantons au Seigneur, car il a été glorifié magnifiquement, il a jeté à la mer le cheval et son cavalier. ” Mais il sera meilleur et plus digne de le dire en ayant un tambourin à la main, c'est-à-dire en “ crucifiant votre chair avec ses vices et ses convoitises ”, en “ mortifiant vos membres qui sont sur terre ”.
Voyons cependant ces paroles. “ Chantons au Seigneur, car il a été glorifié magnifiquement. ” Comme s'il ne suffisait pas de dire : “ Il a été glorifié ”, le texte ajoute : “ magnifiquement ”. Autant que je puis m'en rendre compte, autre chose est d'être glorifié, autre chose de l'être magnifiquement. Car mon Seigneur Jésus Christ, en recevant sa chair de la Vierge pour notre salut, a été glorifié, parce qu' “ il est venu chercher ce qui était perdu ”, mais il ne l'a pas été magnifiquement ; en effet, il est dit de lui : “ Nous l'avons vu, et il n'avait ni apparence ni beauté, et son visage était méprisable aux fils des hommes. ” Il fut glorifié en allant à la croix et en supportant la mort. Voulez-vous le savoir ? Lui-même disait : “ Père, l'heure est venue, glorifie ton Fils, pour que ton Fils te glorifie. ” Donc, sa passion même fut pour lui une gloire ; seulement, cette gloire n'était pas magnifique, mais humble. Enfin il est dit de lui : “ Il s'est humilié jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. ” C'est de celle-ci que le prophète avait prédit : “ Condamnons-le à une mort des plus honteuses. ” Isaïe dit encore de lui : “ C'est dans l'humilité que son jugement fut exalté. ” En tout cela le Seigneur a donc été exalté, mais, pour ainsi dire, humblement, non pas magnifiquement. “ Il fallait que le Christ souffrît cela pour entrer ainsi dans sa gloire. ” Mais “ quand il viendra dans la gloire de son Père et des saints anges ”, “ quand il viendra dans sa majesté pour juger la terre ”, quand “ il tuera d'un souffle de sa bouche ” le vrai Pharaon, c'est-à-dire le diable, quand il resplendira “ dans la majesté de son Père ” et qu'après son avènement dans l'humilité il nous montrera son second avènement dans la gloire, alors non seulement le Seigneur sera glorifié, mais il sera glorifié magnifiquement, “ tous honorant le Fils comme ils honorent le Père ”.
“ Il a jeté à la mer le cheval et son cavalier, il s'est fait mon aide et mon protecteur pour me sauver. ” Les hommes qui nous poursuivent sont des chevaux, et, si j'ose dire, tous ceux qui sont nés de la chair sont, au sens figuré, des chevaux. Mais ils ont leurs cavaliers. Il y a des chevaux que le Seigneur monte et qui parcourent toute la terre ; c'est d'eux qu'il est dit : “ Votre cavalerie est mon salut. ” Mais il y en a qui ont pour cavaliers le diable et ses anges. Judas était un cheval; tant qu'il eut le Seigneur pour cavalier, il fit partie de la cavalerie du salut ; il était envoyé avec les autres Apôtres, il donnait aux malades la guérison, aux faibles la santé ; mais dès qu'il se fut soumis au diable, — car “ après la bouchée Satan entra en lui ” — Satan devint son cavalier ; guidé par ses rênes, il commença à chevaucher contre notre Seigneur et Sauveur. Tous ceux qui persécutent les saints sont des chevaux hennissants ; mais les cavaliers qui les montent sont les mauvais anges, et c'est pourquoi ils sont méchants. Si donc il vous arrive de voir que votre persécuteur fait preuve d'une cruauté excessive, sachez que c'est parce qu'il est éperonné par son cavalier le démon ; voilà pourquoi il est cruel, il est insensible.
Le Seigneur a donc “ précipité dans la mer le cheval et son cavalier, il est devenu mon salut. Il est mon Dieu et je l'honorerai, il est le Dieu de mon père et je l'exalterai ”. Il est donc mon Dieu et le Dieu de mon Père. Notre Père qui nous a créés et qui nous a engendrés, c'est le Christ. Lui-même nous dit : “ Je vais à mon Père et à votre Père, à mon Dieu et à votre Dieu. ” Si donc je reconnais que Dieu est mon Dieu, je le glorifierai ; mais si je reconnais en outre qu'il est le Dieu de mon père le Christ, je l'exalterai. Car il faut plus de profondeur d'intelligence pour comprendre comment le Christ, afin de maintenir sauve la vérité d'un seul Dieu, appelle son Dieu celui que par nature il nomme père. “ Il est le Seigneur qui terrasse les guerres, le Seigneur est son nom. ” N'allez pas croire qu'il ne terrasse que des batailles visibles : il terrasse aussi celles que nous avons, “ non pas contre la chair et le sang, mais contre les principautés et les puissances, contre les princes des ténèbres de ce monde ”. Car “ le Seigneur est son nom ”, et il n'est aucune créature dont il ne soit le Seigneur.
“ Il a précipité dans la mer les chars du Pharaon et son armée, il a noyé dans la Mer Rouge les cavaliers d'élite et les triples équipages. ” Comme le plus puissant en malice et chef du royaume d'iniquité, le Pharaon conduit les chars. Il ne lui suffit pas de monter un seul cheval : il en guide plusieurs ensemble, qu'il fait marcher sous le fouet. Tous ceux que vous verrez les plus dégradés en luxure, les plus insensibles en cruauté, les plus sordides en avarice, les plus déréglés en impiété, sachez qu'ils sont attelés aux chars du Pharaon. Il s'assied sur eux, leur fait tirer son char, va et vient porté par eux, les guide à bride abattue à travers le vaste champ des crimes. D'autres aussi sont “ cavaliers d'élite ”, — d'élite en méchanceté, cela va sans dire.
Mais nous avons déjà parlé des cavaliers. Il nous faut voir maintenant ce que signifie “ triple équipage ”.
À mon avis, un tel nom vient de ce qu'il y a dans l'homme une triple source de péché. On pèche par action, par parole et par pensée. Ces triples équipages désignent donc chacun de ceux qui assiègent en nous et surveillent ces trois voies du péché, toujours en embuscade, celui-là pour tirer d'un pauvre homme une parole méchante, cet autre pour extorquer une injustice, cet autre encore une mauvaise pensée. La semence de là Parole de Dieu, est-il écrit, tombe aussi et se perd en trois endroits : une part en tombe “ sur le chemin ”, où on la foule aux pieds ; une autre “ dans les épines ”, une autre “ dans les rocailles ”. En revanche, la “ bonne terre” porte un triple fruit : cent, soixante ou trente pour un. Car il y a aussi trois routes du bien : on fait le bien également par action, par pensée ou par parole. C'est ce que veut dire l'Apôtre par ces mots : “ celui qui construit sur ce fondement un édifice d'or, d'argent, de pierres précieuses ”, indiquant ainsi la triple route du bien. Il y ajoute la triple route du mal en disant : “ du bois, du foin, de la paille. ” Ces “ triples équipages ” sont donc les anges mauvais de l'armée du Pharaon ; ils se tiennent sur ces routes, guettant chacun de nous pour le faire tomber dans le péché. Le Seigneur les noiera dans la Mer Rouge, il les livrera le jour du jugement aux flots enflammés, il les engloutira dans un océan de peines, si vous vous soustrayez à leur pouvoir en suivant Dieu.
“ Ils tombèrent au fond de l'abîme comme une pierre. ” Pourquoi cela ? C'est parce qu'ils n'étaient pas de ces “ pierres dont peuvent surgir des enfants d'Abraham ”. Ils étaient de ceux qui aiment les bas-fonds et chérissent l'élément liquide, c'est-à-dire de ceux qui saisissent le plaisir amer et fuyant des choses présentes. Aussi est-il dit d'eux qu'ils sont “ ensevelis comme le plomb sous une grande épaisseur d'eau ”. Les pécheurs sont lourds. Le prophète Zacharie montre l'iniquité “ siégeant sur un talent de plomb ” : “ J'ai vu, dit-il, une femme assise sur un talent de plomb, et j'ai demandé : Qui est-elle ? Et il me fut répondu : l'iniquité. ” Voilà donc pourquoi il est dit que les hommes injustes sont ensevelis tout au fond, “ comme du plomb, sous une grande épaisseur d'eau. ” Les saints, eux, ne sont pas engloutis : ils marchent sur les eaux, parce qu'ils sont légers, et que le poids du péché ne les alourdit pas. Enfin, notre Seigneur et Sauveur “ marcha sur les eaux ”, car il est celui qui, en vérité, ignore le péché. Son disciple Pierre y marcha lui aussi, bien qu'il tremblât un peu, car il n'était pas si pur qu'il n'eût en lui quelque alliage de plomb. Il en avait, quoique peu. C'est pourquoi le Seigneur lui dit : “ Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? ” C'est pour cela que celui qui est sauvé est sauvé par le feu : s'il se trouve en lui du plomb, le feu l'en purifiera, pour qu'il devienne un or de bonne qualité ; car, est-il dit, “ l'or de cette terre ” que les saints habiteront “ est de bonne qualité ”, et “ comme le creuset éprouve l'or ”, ainsi fait pour l'homme juste la tentation. Tous doivent donc venir au feu, tous doivent venir à la fonderie, car “ le Seigneur siège, il fait fondre et purifie les fils de Juda ”. Alors celui qui apporte beaucoup de bonnes œuvres mêlées de peu d'injustice voit fondre au feu ce peu comme du plomb, il est purifié et reste tout entier comme de l'or pur. Celui qui s'est davantage alourdi de plomb doit brûler davantage pour que ce plomb soit tout fondu et que, s'il lui reste peu d'or, au moins cet or soit pur. Mais à celui qui n'est que plomb, il adviendra ce qui est écrit : “ Il sera englouti ” dans les profondeurs, “ comme le plomb sous une grande épaisseur d'eau ”. Mais il serait trop long de tout expliquer en détail. Tenons-nous en à quelques passages.
“ Lequel des dieux est semblable à toi, Seigneur ? Qui est semblable à toi ? Qui est comme toi auguste en sainteté, admirable en majesté, opérant des prodiges ? ” Ces mots : “ qui est semblable à toi parmi les dieux ? ” ne comparent pas Dieu aux idoles des nations ou aux démons qui s'attribuent menteusement le nom de Dieu, mais ils font allusion à ceux qui sont appelés dieux par grâce et par participation divine. C'est d'eux que l'Écriture dit en un autre endroit : “ J'ai dit : vous êtes des dieux ”, et encore : “ Dieu prit place dans l'assemblée des dieux. ” Mais, quoiqu'ils soient capables de Dieu et qu'ils aient reçu ce nom par grâce, aucun d'eux n'est cependant semblable à Dieu en puissance ni en nature. Et bien que l'Apôtre Jean dise : “ Mes enfants, nous ne savons pas encore ce que nous serons, mais quand il nous sera manifesté — c'est du Seigneur qu'il parle — nous lui serons semblables ”, cette ressemblance ne vient pourtant pas de la nature, mais de la grâce. C'est comme si nous disions qu'un tableau est semblable à celui dont il reproduit les traits : pour ce qui est de la beauté, il peut l'être; mais quant à la réalité même, il en est bien loin. D'un côté, en effet, nous avons une chair réelle et la beauté d'un corps vivant ; de l'autre, des traits et des couleurs étalés sur une toile dépourvue de sensations. Nul donc “ parmi les dieux n'est semblable au Seigneur ”, car nul n'est invisible, incorporel, immuable, sans commencement et sans fin, nul n'est créateur de toutes choses, si ce n'est le Père avec le Fils et le Saint-Esprit.
“ Tu as étendu ta droite, et la terre les a dévorés. ” Aujourd'hui encore la terre dévore les impies. Ne vous apparaît-il pas que la terre dévore celui qui n'a que des pensées et des actions terrestres, celui qui parle de la terre, plaide pour la terre, désire la terre et met dans la terre toute son espérance, celui qui n'élève pas son regard au ciel, ne pense pas à la vie future, ne craint pas le jugement de Dieu ni ne désire ses promesses de bonheur, mais pense toujours aux choses présentes et soupire après les choses terrestres ? Quand vous verrez un tel homme, dites-vous que “ la terre l'a dévoré ”. Et si vous voyez un homme adonné à la luxure de la chair et aux voluptés du corps, en qui l'esprit n'a point de force, la chair ayant tout conquis, dites-vous que cet homme-là aussi, “ la terre l'a dévoré ”.
Il me reste une difficulté. Il est dit : “ Tu as étendu ta droite et la terre les a dévorés ”, comme si le fait que le Seigneur a étendu sa droite était cause que la terre les ait dévorés. Si vous considérez comment le Seigneur, du haut de la croix, “ étend tout le jour ses mains vers un peuple incroyant et rebelle ”, et comment la mort a puni le crime de ce peuple félon qui criait : “ Crucifiez-le, crucifiez-le ! ”, vous découvrirez le sens de ces mots : “ II a étendu sa main et la terre les a dévorés. ” II ne faut pourtant pas totalement désespérer. Car, s'il se repent, il est possible que celui qui fut dévoré soit rejeté, comme Jonas. Mais je pense que nous tous aussi, la terre nous retenait dévorés dans les profondeurs infernales ; c'est pourquoi notre Seigneur n'est pas descendu seulement jusqu'à la terre, mais jusque “ dans les profondeurs de la terre ”. Là, il nous a tous trouvés dévorés, “ assis à l'ombre de la mort ”, et nous en tirant, il nous prépare une place, non pas sur terre, — de crainte que nous ne soyons à nouveau dévorés, — mais dans le royaume des cieux.
“ Ta justice a guidé ce peuple que tu avais délivré. Ta puissance l'a consolé dans ton saint repos. ” Le Seigneur “ conduit dans la justice ” son peuple, qu'il a “ libéré par le bain de régénération ” ; il le console par la consolation de l'Esprit Saint “ dans sa puissance et son repos ”. Car l'espérance des biens futurs donne le repos à ceux qui peinent, comme l'espoir de la couronne adoucit, à ceux qui luttent, la douleur de leurs blessures.
“ Les nations l'ont appris et elles sont en colère. La terreur s'est emparée des Philistins. Les chefs d'Édom et les princes de Moab se sont hâtés, la peur les a saisis. Tous les habitants de Canaan ont perdu courage. ” Du point de vue de l'histoire, on constate qu'aucun de ces peuples ne s'est trouvé mêlé aux prodiges accomplis. Comment donc Édom, les Moabites, les Philistins et les autres peuples énumérés paraîtront-ils dans l'épouvante, la hâte et la colère ? Mais si nous faisons appel à l'intelligence spirituelle, vous découvrirez que les Philistins, c'est-à-dire les peuples qui tombent, et Édom, qui veut dire “ terrestre ”, sont dans l'agitation, que les chefs de tous ces peuples s'affairent et tremblent, que la crainte les étreint, quand ils voient que leurs royaumes, qui sont dans l'enfer, sont envahis par celui “ qui est descendu dans les profondeurs de la terre ” pour en arracher ceux que détenait la mort. D'où leur crainte et leur tremblement : car ils ont éprouvé “ la grandeur de son bras ”. Perdent courage aussi tous les habitants de Canaan, dont le nom signifie changement et mobilité, en voyant leurs royaumes ébranlés, “ le fort lié et son mobilier enlevé ”. “ Que vienne donc sur eux la peur, et qu'ils craignent la grandeur de ton bras ! ” Que craignent les démons ? Qu'est-ce qui les fait trembler ? Il est certain que c'est la croix du Christ, “ qui les a vaincus, qui a dépouillé leurs principautés et leurs puissances ”. Les voilà donc “ saisis de crainte et de tremblement ”, lorsqu'ils aperçoivent le signe de la croix fermement fixé en nous et “ la grandeur de ce bras ”, que le Seigneur a étendu sur sa croix, comme il est dit : “ Tout le jour j'ai tendu les mains à ce peuple infidèle et rebelle. ” Ils ne vous craindront et la frayeur ne tombera sur eux, que s'ils voient en vous cette croix du Christ et si vous pouvez dire : “ Loin de moi l'idée de me glorifier autrement que dans la croix de mon Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde m'est crucifié, et moi au monde ! ”
“ Qu'ils deviennent comme la pierre, jusqu'à ce que ton peuple passe, Seigneur, jusqu'à ce que passe ce peuple que tu t'es acquis. ” Devenir comme la pierre est autre chose que d'être pierre par nature : car on ne devient que ce qu'on n'était pas d'abord. Cette remarque est à l'adresse de ceux qui disent que le Pharaon et les Égyptiens étaient mauvais par nature et que ce n'est pas leur libre arbitre qui les a menés là ; elle est aussi à l'adresse de ceux qui accusent Dieu de cruauté parce qu'il change des hommes en pierres. Qu'avant de blasphémer, ils pèsent attentivement ce texte. Car il n'est pas dit : “ qu'ils deviennent comme la pierre ”, sans plus, mais le temps est marqué, et la mesure du châtiment déterminée. Il est dit en effet : “ jusqu'à ce que passe mon peuple ”, c'est-à-dire : qu'après le passage du peuple ils ne soient plus comme des pierres. Il me semble qu'ici la prophétie reste en partie obscure. Car je vois que le premier peuple, celui qui nous a précédés, est devenu comme la pierre, non pas toutefois au point de se fixer dans la nature de la pierre, mais “ jusqu'à ce que passe ce peuple, le peuple qu'il s'est acquis ”. Israël en effet, — l'Israël selon la chair — “ fut en partie frappé d'aveuglement ”, “ jusqu'à ce qu'entre la plénitude des nations ”. Mais “ quand cette plénitude sera entrée ”, alors tout Israël, que la dureté de l'incrédulité avait rendu comme la pierre, “ tout Israël sera sauvé ”. Voulez-vous voir comment il sera sauvé ? “ Dieu ”, est-il dit, “ est assez puissant pour susciter de ces pierres des enfants à Abraham. ” Ils restent donc pour l'instant pierres, “ jusqu'à ce que passe ton peuple, Seigneur, ce peuple que tu t'es acquis ” ! Mais si le Seigneur est le créateur de toutes choses, il nous faut voir en quel sens il est dit qu'il s'est acquis ce qui lui appartenait sans conteste. — Il est dit aussi dans un autre cantique, au Deutéronome : “ N'est-ce pas là ton Dieu, qui t'a façonné et créé et qui t'a acquis ? ” — Car il est évident que chacun n'acquiert que ce qui ne lui appartenait pas. C'est là-dessus que s'appuient les hérétiques pour dire du Sauveur que ceux qu'il s'est acquis n'étaient pas à lui, puisqu'il a dû payer d'une rançon les hommes que le créateur avait faits. C'est un fait certain, disent-ils, que chacun achète ce qu'il n'a pas ; l'Apôtre dit en effet : “ Vous avez été achetés à prix. ” Mais écoutez ce que dit le prophète : “ Vous avez été vendus à vos péchés, et j'ai renvoyé votre mère à cause de vos iniquités. ” Vous voyez donc bien que nous sommes tous créatures de Dieu, mais que chacun est vendu à ses péchés et que ses iniquités l'ont éloigné de son propre créateur. Nous appartenons donc à Dieu, puisqu'il nous a créés ; mais nous sommes devenus les esclaves du démon, puisque nous avons été vendus à nos péchés. Mais, par sa venue, “ le Christ nous a rachetés ”, alors que nous servions ce maître auquel nous nous sommes nous-mêmes vendus en péchant ; et de la sorte, il a comme repris à nouveau ceux qu'il avait créés, il s'est acquis comme des étrangers ceux qui en péchant avaient cherché un autre maître.
Sans doute, dira-t-on, il est juste de dire que le Christ nous a rachetés, puisqu'il nous a payés de son sang. Mais qu'avait donné de pareil le diable pour nous acheter ? Prêtez donc attention. La monnaie du diable, c'est l'homicide, car “ il est homicide dès le commencement ”. As-tu commis un homicide ? Tu as reçu la monnaie du diable. La monnaie du diable, c'est l'adultère, car il en porte imprimée “ l'effigie et la devise ”. As-tu commis un adultère ? Tu as reçu du diable une pièce de monnaie. Le vol, le faux témoignage, le pillage, la violence, tout cela constitue les revenus et le trésor du diable, car un tel argent provient de son hôtel des monnaies. C'est donc avec cet argent qu'il paye ceux qu'il achète ; il réduit en esclavage ceux qui ont reçu, si peu que ce soit, de ce genre de revenus. Mais je crains que le diable n'achète en dessous à notre insu quelques-uns même de ceux qui sont à l'Église, quelques-uns de ceux qui sont ici ; je crains même qu'il ne glisse cette monnaie que nous venons de détailler à quelques-uns d'entre nous, qu'il n'écrive pour eux “ des lettres d'esclavage et une charte de péché ” et ne mêle aux serviteurs de Dieu ceux dont il a fait ses esclaves au prix du péché. Car il a l'habitude, étant “ l'homme ennemi ”, de “ mélanger l'ivraie au froment ”. Cependant, si quelqu'un, trompé par le diable, a reçu de lui ce genre de monnaie, qu'il ne perde pas courage, car “ le Seigneur est pitoyable et miséricordieux ”, “ il ne veut pas la mort de sa créature, mais qu'elle se convertisse et qu'elle vive ”. Que par sa pénitence, ses larmes, ses réparations, il efface la faute commise. Car le prophète dit : “ lorsque tu te seras converti en pleurant, tu seras sauvé ”.
Nous nous sommes un peu écartés de notre sujet, voulant expliquer comment on peut dire que Dieu acquiert ce qui lui appartient et que le Christ rachète “ de son sang précieux ” ceux que le diable avait achetés avec la vile marchandise du péché.
“ Conduis-les et enracine-les sur la montagne de ton héritage. ” Dieu ne veut pas nous enraciner en Égypte ni en des lieux abjects et vils, mais ceux qu'il établit, il veut les établir sur le mont de son héritage. Ne vous semble-t-il pas que ces mots qu'il ajoute : “ Conduis-les et enracine-les ”, ont l'air de parler d'enfants que l'on mène à l'école, pour toute espèce d'instruction ? Comprenez donc par là, si toutefois vous avez “ des oreilles pour entendre ”, comment Dieu plante, pour que vous n'alliez pas vous imaginer qu'il enfonce en terre une branche de figuier ou quelque autre bouture de ce genre, lorsque vous entendrez dire qu'il conduit et qu'il plante. Comprenez comment il le fait, d'après d'autres passages de l'Écriture. “ Tu as emporté ta vigne de l'Égypte, dit le prophète, tu as expulsé les nations et tu l'as plantée. Tu lui as ouvert un chemin, tu as enfoncé ses racines et elle a rempli la terre. Son ombre a recouvert les montagnes et ses ramures les cèdres de Dieu. ” Remarquez-vous déjà comment Dieu plante et où il plante ? Il ne plante pas dans les vallées, mais
Homélies sur les Nombres

HOMÉLIE I
LE DÉNOMBREMENT
Tout le monde n'est pas digne d'accéder aux Nombres divins, mais il y a un ordre déterminé dans la désignation de ceux qui doivent être compris dans le Nombre de Dieu.
Le livre des Nombres en fournit une preuve évidente. Il y est rapporté que, sur l'ordre de Dieu, les femmes ne doivent pas être comptées dans ce Nombre, évidemment à cause de la faiblesse féminine, ni aucun esclave à cause de la bassesse de leur vie et de leurs mœurs. Même parmi les Égyptiens, aucun de ceux qui avaient été incorporés au peuple n'est dénombré ; c'est qu'ils sont étrangers et barbares ; on ne compte que les Israélites, et non pas tous, mais à partir de vingt ans et au-dessus. On ne tient pas compte seulement de l'âge, on cherche aussi à savoir si l'homme se montre assez fort pour faire la guerre ; car c'est ce qu'enjoint la parole de Dieu : “ compter tout ce qui marche dans la force. ” Ce n'est donc pas seulement l'âge, c'est aussi la force qu'on demande à l'Israélite. L'enfance n'est pas comptée ni considérée comme propre aux calculs divins, à moins qu'il ne s'agisse des premiers-nés ou des descendants de la souche sacerdotale de Lévi. Ceux-ci seuls parmi les enfants sont comptés dans le Nombre. Mais aucune femme n'y accède.
Qu'en dis-tu ? Peut-il ne pas y avoir de mystère dans ce passage ? Mais alors croirons-nous que l'Esprit-Saint, quand il l'a dicté à l'écrivain, n'a cherché qu'à nous faire connaître quelle partie du peuple a été dénombrée et quelle partie est restée en dehors du nombre ? Quel profit en tireront ceux qui cherchent à s'instruire dans les livres sacrés ? À quoi sert d'avoir appris cela ? Qu'importé à l'âme pour son salut de savoir qu'une partie du peuple a été dénombrée dans le désert, et qu'une autre partie ne l'a pas été ?
Mais si, suivant la maxime de Paul, nous croyons que “ la Loi est spirituelle ” et si nous entendons spirituellement son contenu, il se dégagera du texte un grand profit pour l'âme. La présente lecture m'apprend que, si je dépasse l'imbécillité de l'enfance, si je cesse d'avoir des pensées d'enfant, si, “ devenu homme, je me débarrasse de ce qui est l'enfant ”, si, dis-je, je suis devenu un “ jeune homme ”, et un “ jeune homme ” capable de “ vaincre le Malin ”, je me montrerai digne d'être de ceux dont il est écrit : “ Tous ceux qui marchent dans la force d'Israël ”, et je serai réputé bon pour les Nombres divins. Mais tant qu'il reste à quelqu'un d'entre nous des pensées puériles et chancelantes, ou une paresse féminine et relâchée, ou si nous nous conduisons d'une manière égyptienne et barbare, nous ne méritons pas d'être comptés devant Dieu dans le nombre saint et consacré. “ Innombrables ”, est-il dit dans Salomon, “ sont ceux qui périssent ” ; au contraire ceux qui sont sauvés sont tous comptés.
Tu veux la preuve que le Nombre des saints est compté devant Dieu ? Écoute ce que dit David des astres du ciel : “ C'est Lui qui compte la multitude des étoiles et les appelle toutes par leurs noms. ” Le Sauveur, non content de fixer un nombre pour les disciples qu'il s'est choisis, dit que même les cheveux de leur tête sont comptés : “ Même les cheveux de votre tête ”, dit-Il, “ ont été comptés ”. Il ne voulait pas dire par là que les cheveux qu'on coupe aux ciseaux et qu'on jette aux ordures ou qui tombent et meurent avec l'âge aient été comptés, mais les cheveux qui sont comptés devant Dieu sont ceux des Nazaréens, où résidait une force de l'Esprit-Saint, qui permettait de terrasser les Philistins. Les forces de l'âme et l'abondance des pensées qui venaient de la faculté maîtresse de l'intelligence, symbolisée par la tête des apôtres, voilà ce que le texte appelle “ cheveux de la tête ”. Mais nous avons abordé ce sujet par manière de digression, revenons maintenant à notre propos.
“ Et le Seigneur parla à Moïse dans le désert de Sinaï ”. Il lui dit ce que nous venons de résumer. Il lui ordonna “ de compter, à partir de vingt ans et au dessus, tout ce qui marche dans la force d'Israël ”. Quiconque marche “ dans la force ”, et non pas dans n'importe quelle force, non pas dans la force des Égyptiens, ni dans celle des Assyriens, ni dans celle des Grecs, mais dans la force d'Israël, sera compté devant Dieu. Il existe en effet une force d'âme que les philosophes Grecs enseignent ; mais elle n'a rien à voir avec le Nombre de Dieu ; ce n'est pas pour Dieu, mais pour la gloire humaine qu'elle s'exerce. Il existe aussi une force des Assyriens, ou force des Chaldéens, qui fait l'objet des études astrologiques, mais ce n'est pas la force israélite, aussi n'a-t-elle rien à voir avec Dieu. Il y a aussi une force des Égyptiens, leur prétendue sagesse secrète, mais elle n'entre pas dans les calculs de Dieu. Seule est comptée devant Dieu la force israélite. C'est la force qui est enseignée par Dieu, qui s'apprend par les divines Écritures, qui est transmise par la foi évangélique et apostolique. C'est pourquoi Dieu dit de ne compter que “ ceux qui marchent dans la force d'Israël ”.
Mais examinons aussi cette question : pourquoi le peuple n'est-il pas dénombré dès la sortie d'Égypte ? C'est que Pharaon le poursuivait encore. Il ne l'est pas après le passage de la Mer Rouge, quand il vint au désert ; les Israélites n'avaient pas encore été tentés, ils n'avaient pas encore été attaqués par l'ennemi. Ils se battent avec Amalec, et remportent la victoire, mais une victoire ne suffit pas a qui tend vers la perfection. Ils reçoivent la nourriture de la manne et boivent l'eau de la “ Pierre qui les suit ”, mais ils ne sont toujours pas dénombrés. Les éléments aptes aux Nombres n'avaient pas encore grandi en eux. La Tente du Témoignage est dressée ; même alors, le moment n'est pas venu de dénombrer le peuple. Mais la Loi est donnée par Moïse, la forme des sacrifices est prescrite, le rite des purifications est enseigné, les lois et les mystères de la sanctification sont institués ; c'est alors que sur l'ordre de Dieu le peuple accède au Nombre.
“ Grave ”, auditeur, “ ces enseignements dans ton cœur ” en double et “ en triple exemplaire ”. Vois quelles épreuves il te faut traverser, quelles souffrances supporter, par combien de progrès, dans combien de tentations, en combien de batailles il faut combattre et vaincre pour pouvoir appartenir au Nombre de Dieu, pour pouvoir compter devant Dieu, pour être jugé digne d'être dénombré avec les Tribus Saintes, pour pouvoir être passé en revue et inscrit sur les registres des Nombres par les prêtres de Dieu, Aaron et Moïse. Il te faut d'abord recevoir la Loi de Dieu, la Loi de l'Esprit-Saint, offrir les sacrifices, accomplir les purifications, achever les prescriptions de la Loi de l'Esprit pour pouvoir enfin appartenir au Nombre Israélite.
Je trouve encore un plus grand sujet de méditation dans ce livre des Nombres. La répartition des tribus, la distinction des ordres, le groupement des familles et toute la disposition du camp me marquent de grands mystères, grâce à l'apôtre Paul qui répand en nous la semence du sens spirituel.
Eh bien ! voyons le sens mystérieux renfermé dans tout ce calcul des Nombres et dans les places différentes qui sont assignées. Nous attendons fermement la résurrection des morts, le moment où “ les vivants laissés sur la terre, ne devanceront pas ”, — comme on pourrait le croire —, “ lors de la venue du Christ, ceux qui se sont endormis, mais unis à eux, seront ravis dans les nuées pour aller en l'air à la rencontre du Christ ”, et où, par conséquent, nous abandonnerons la corruption de ce lieu terrestre, de ce séjour de mort, et nous demeurerons tous “ en l'air ” comme l'annonce Paul ; quelques-uns même seront transportés au Paradis ou à d'autres emplacements choisis parmi “ les nombreuses demeures du Père ”. Mais ces destinations et cette gloire différentes seront attribuées selon les mérites et les actions de chacun, et chacun sera dans l'ordre où l'auront placé les mérites de ses actions, comme l'atteste le même Paul disant des ressuscites : “ Chacun dans son ordre. ” D'où il résultera que chacun sera inscrit selon des critères spirituels, par exemple dans la tribu de Ruben parce qu'il a eu ressemblance ou parenté avec Ruben pour les mœurs, les actions ou la vie ; un autre dans la tribu de Siméon, sans doute pour son obéissance ; un autre dans la tribu de Lévi, à savoir celui qui s'est bien acquitté des fonctions sacerdotales, ou qui a conquis dans le ministère un degré de perfection ; un autre dans la tribu de Juda, parce qu'il a nourri des sentiments royaux et bien dirigé le peuple des pensées intellectuelles et des réflexions du cœur qui est en lui. Ainsi chacun sera associé à la tribu à laquelle ses actions ou ses mœurs l'auront apparenté. Il y aura ainsi des ordres à la résurrection des morts comme le fait entendre l'Apôtre, ordres dont le type et la figure me semblent être préformés dans ce livre des Nombres.
Le fait que la position du camp et son tracé établissent entre les tribus certains groupements et certaines associations est assurément relatif, lui aussi, à la résurrection des morts. Que trois tribus aient été placées du côté de l'Orient, trois du côté du Midi, trois du côté de la mer, et les trois dernières vers l'Aquilon qui est “ un vent froid ” ; que la tribu de Juda, qui est la tribu royale, soit établie au Levant, d'où “ s'est levé Notre Seigneur ”, qu'Issachar et Zabulon lui soient associés, que le nombre trois soit attribué aux quatre divisions du camp, — car bien qu'elles aient des particularités dans leurs positions respectives, toutes cependant sont comprises sous le nombre de la Trinité —, que dans ces quatre parties on retrouve toujours le même nombre trois parce c'est uniquement sous le nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit que sont recensés les habitants des quatre parties du monde qui invoquent le nom du Seigneur et “ prennent place avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume de Dieu ” : ce ne sont pas là des faits négligeables.
Nous avons donné ces indications sommaires pour ceux qui veulent prendre rapidement une vue d'ensemble du contenu mystique de tout ce livre sacré, afin qu'on saisisse cette occasion de passer au sens spirituel du texte et qu'on poursuive des recherches de ce genre, ou même, si Dieu accorde plus libéralement ses lumières, de plus hautes et plus sublimes. Quant à moi en effet, je me juge incapable de décrire les mystères renfermés dans ce livre des Nombres, et bien inférieur à ceux du Deutéronome.
Aussi nous faut-il nous hâter de parvenir à Jésus (Josué), non pas au fils de Navé, mais a Jésus-Christ. Mais d'abord, mettons-nous à l'école de Moïse, “ débarrassons-nous ” chez lui “ de l'ignorance de l'enfant ”, puis marchons vers la perfection du Christ. Moïse en effet n'a pas éteint toutes les guerres ; mais Jésus (Josué) les a toutes apaisées et Il a donné la paix à tous les hommes, comme le prouve le texte : “ La terre s'est reposée de la guerre ”. La Terre Promise, la terre de l'héritage, la terre “ où coulent le lait et le miel ”, est partagée par Jésus (Josué). “ Heureux les doux ” car grâce à Jésus, “ ils hériteront de la terre ”.
Ce partage aussi, on le trouvera annoncé par des types et des images. Il n'est pas en effet inutile de savoir que les uns reçoivent en partage “ le pays situé au delà du Jourdain ” ; les autres, le pays d'en deçà du Jourdain, qu'il y a des héritiers en première instance, en seconde, et même en troisième, et que c'est selon l'ordre que se fait le partage de la terre où chacun “ reposera sous son figuier et sous sa vigne, sans que personne vienne le troubler ”. Toutes ces perspectives préfigurées par de sublimes mystères, c'est le Seigneur Jésus Lui-même qui les accomplira au jour de son avènement, non plus “ dans un miroir et par énigme, mais face à face ”, selon les mérites de chacun, qu'il connaît, Lui, qui “ scrute les cœurs ”. “ À lui la gloire et la puissance dans les siècles des siècles.
Amen. ”
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