IV - Des dix plaies qui frappèrent l'Égypte.
On vient de nous lire une histoire fameuse et qui par son importance mérite d'être connue du monde entier. Elle nous apprend que l'Égypte avec le Pharaon son roi fut châtiée de coups terribles, par des miracles et des prodiges, pour que le peuple hébreu, né d'ancêtres libres, et qu'elle avait réduit de force à l'esclavage, fût rendu à sa liberté première. Mais ce récit est si riche que, si l'on en examine avec soin chaque trait, on en trouve beaucoup plus qui exigent une étude prolongée, que d'autres sur lesquels on puisse passer rapidement. Et comme il serait trop long de suivre pas à pas l'ordre de l'Écriture, nous ramasserons en résumé la matière de toute l'histoire.
Donc, comme premier miracle, “ Aaron jeta son bâton à terre, où il devint un serpent ”. Les magiciens d'Égypte et les enchanteurs, convoqués, “ firent la même chose ”, et leurs bâtons devinrent des serpents. Mais le serpent qui provenait du bâton d'Aaron engloutit les serpents des Égyptiens. Ce prodige aurait dû plonger le Pharaon dans la stupeur et le disposer à croire : il eut un effet contraire. L'Écriture nous dit en effet : “ Le cœur du Pharaon s'endurcit et il n'écouta pas Moïse et Aaron. ” Ici, elle dit que “ le cœur du Pharaon s'endurcit ” ; mais à la première plaie, quand l'eau se change en sang, elle le dit également ; de même à la deuxième plaie, quand les grenouilles se mettent à pulluler ; de même à la troisième, lorsqu'à lieu l'invasion des moustiques, à la quatrième, quand sortent les scarabées, à la cinquième, quand la main du Seigneur frappe les troupeaux des Égyptiens, c'est encore la même expression. Mais à la sixième plaie, lorsque Moïse prend de la cendre au four et la jette en l'air, et que tumeurs et pustules brûlantes se forment sur les hommes et sur les animaux, et que les magiciens ne peuvent plus rivaliser avec Moïse, alors il n'est pas dit simplement que le cœur du Pharaon s'endurcit, mais il est ajouté quelque chose de plus effrayant : “ Le Seigneur endurcit le cœur du Pharaon, et il n'écouta pas Moïse et Aaron, comme le Seigneur l'avait décidé. ” De nouveau, à la septième plaie, quand grêle et feu dévastent l'Égypte entière, “ le cœur du Pharaon est endurci ”, mais ce n'est pas par le Seigneur. Mais à la huitième, celle des sauterelles, c'est le Seigneur qui est dit endurcir le cœur du Pharaon. De même à la neuvième, quand “ des ténèbres épaisses se répandent sur toute la terre d'Égypte ”. Enfin, après le départ du peuple hébreu qui suivit la mort des premiers-nés égyptiens, il est dit au terme d'un long développement : “ Et le Seigneur endurcit le cœur du Pharaon roi d'Égypte et de ses serviteurs, et il partit à la poursuite des fils d'Israël. ” Déjà, quand Moïse, envoyé de la terre de Madian en Égypte, recevait l'ordre d'accomplir tous les prodiges que le Seigneur avait “ mis dans ses mains ”, il était ajouté : “Tu feras ces choses en présence du Pharaon ; et moi j'endurcirai son cœur, et il ne renverra pas le peuple. ” Tel est le premier endroit où le Seigneur dit : “ J'endurcirai le cœur du Pharaon. ” Une seconde fois, après avoir énuméré les chefs d'Israël, l'écrivain ajoute au nom du Seigneur : “ J'endurcirai le cœur du Pharaon et je multiplierai mes signes. ”
Si nous croyons que les Écritures sont divines et écrites sous l'inspiration de l'Esprit saint, je ne pense pas que nous puissions avoir de ce divin Esprit, une idée assez basse pour attribuer au hasard une telle variété, le cœur du Pharaon étant dit tantôt endurci par Dieu, et tantôt s'être endurci de lui-même. Certes, je m'avoue bien incapable de sonder les intentions cachées de la divine Sagesse dans les diversités “ de ce genre. Cependant, je vois l'Apôtre Paul qui, fort de l'Esprit de Dieu habitant en lui, osait dire avec assurance : “ Dieu nous l'a révélé par son Esprit, car l'Esprit pénètre tout, même les profondeurs de Dieu ”, — je le vois, dis-je, comprenant pour ainsi dire la différence des deux expressions : “ le cœur du Pharaon s'endurcit ” et “ le Seigneur endurcit le cœur du Pharaon ”. Car il dit ailleurs : “ Est-ce que vous méprisez les trésors de sa bonté, de sa patience et de sa longanimité, ignorant que la patience de Dieu vous conduit à la pénitence ? En proportion de la dureté et de l'impénitence de votre cœur, vous amassez sur vous la colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu. ” Par là, il est clair qu'il charge d'une faute celui qui s'est spontanément endurci. Mais en un autre endroit, il pose comme une question à ce sujet, disant : “ Il fait donc miséricorde à qui il lui plaît, et il endurcit qui il lui plaît. Mais alors, me direz-vous, de quoi se plaint-il encore ? qui peut résister à sa volonté ? ” Et l'Apôtre d'ajouter : “ Ô homme, qui es-tu pour répliquer à Dieu ? ” Ainsi, au sujet de celui qui est endurci par le Seigneur, il répond moins en résolvant la question qu'en faisant appel à son autorité apostolique. Sans doute ne jugeait-il pas à propos, étant donné l'incapacité de ses interlocuteurs, de livrer “ à l'encre et au parchemin ” le mystère de telles réponses ; ailleurs encore, ne dit-il pas lui-même, à propos de certaines paroles, qu'il a entendu des choses “qu'il n'est pas permis de répéter ” ? Aussi, dans ce qui suit, la sévérité de cet admirable docteur terrifie celui qui se plonge avec curiosité dans ces arcanes, moins pour le profit de l'étude que par soif de connaître :
“ Ô homme, qui es-tu pour répliquer à Dieu ? L'objet façonné dit-il à l'artiste : pourquoi m'as-tu fait ainsi ? ”, etc. Qu'il nous suffise donc d'avoir pris garde à ces choses et d'avoir montré à nos auditeurs combien il y a dans la loi divine de traits ensevelis dans de profonds mystères, à propos desquels nous devons dire en priant : “ De ces profondeurs j'ai crié vers toi, Seigneur ! ”.
Mais il est une remarque qui ne me paraît pas moins digne d'être examinée. C'est quand il est dit que certaines plaies furent infligées au Pharaon ou à l'Égypte par Aaron, d'autres par Moïse, d'autres enfin par le Seigneur en personne. En effet, à la première plaie, celle de l'eau changée en sang, il est dit qu'Aaron éleva sa verge et frappa l'eau. À la seconde aussi, quand il frappa les eaux et en fit sortir des grenouilles, et à la troisième, quand “ il étendit la main et frappa de sa verge la poussière de la terre et que naquirent les moustiques ”. De ces trois plaies, c'est Aaron qui fut l'instrument. Mais voici qu'à la quatrième, il est dit que le Seigneur fit “ advenir les scarabées ”, qui remplirent les demeures du Pharaon ; à la cinquième, quand “ périssent les troupeaux des Égyptiens ”, la chose est encore attribuée au Seigneur. Au contraire, à la sixième, c'est Moïse qui “ disperse la cendre du four ” d'où proviennent ulcères et pustules rongeant hommes et bestiaux ; à la septième, “ Moïse lève la main vers le ciel, et l'orage gronde, et la foudre s'abat sur la terre ” ; à la huitième, c'est Moïse encore qui tend la main vers le ciel, et “ le Seigneur fait souffler tout le jour et toute la nuit un vent ” qui amène les sauterelles ; de même à la neuvième : “ Moïse lève la main vers le ciel, et les ténèbres se répandent sur toute la terre d'Égypte. ” Mais à la dixième, c'est le Seigneur lui-même qui accomplit et parfait toute l'œuvre. Il est en effet écrit : “ Voici qu'au milieu de la nuit le Seigneur frappa tous les premiers-nés sur la terre d'Égypte, en commençant par le premier-né du Pharaon qui siégeait sur le trône, jusqu'au premier-né de la captive qui est dans la fosse, et tous les premiers-nés du bétail. ”
Nous avons observé encore une autre différence. À la première plaie, quand l'eau se change en sang, il n'est pas encore ordonné à Moïse d'entrer chez le Pharaon, mais il lui est dit : “ Va à sa rencontre au bord du fleuve, à l'heure où il vient se baigner. ” Mais à la seconde plaie, après que la première fut exécutée avec une fidélité rigoureuse, il lui est dit : “ Entre chez le Pharaon ”, et de fait il y entre et dit : “ Voici la parole du Seigneur ”, etc. Puis à la troisième, quand les moustiques font irruption, déjà les magiciens jusque là réfractaires, commencent à céder, avouant que “ le doigt de Dieu est là ”. À la quatrième, Moïse reçoit encore l'ordre de “ veiller ” et de “ se porter le matin à la rencontre du Pharaon quand il ira au bain ; c'est alors que les scarabées envahissent les maisons égyptiennes ”. À la cinquième, celle de la destruction des troupeaux, Moïse reçoit de nouveau l'ordre d'“ entrer chez le Pharaon ”. À la sixième, il n'est pas fait mention du Pharaon, il n'est pas dit que Moïse ou Aaron ait pénétré chez lui ; simplement, “ il se produisit des ulcères et des pustules brûlantes qui s'attaquaient même aux magiciens d'Égypte, et ils ne pouvaient résister à Moïse ”. À la septième, il reçoit l'ordre de “ veiller ” et de “ se présenter de grand matin devant le Pharaon ”, lorsqu'il déclencha grêle, foudre et tonnerre. À la huitième, celle des sauterelles, il reçoit l'ordre d'“ entrer ” chez lui. À la neuvième, le Pharaon est de nouveau passé sous silence, et Moïse doit “ tendre la main vers le ciel pour que des ténèbres s'étendent sur toute la terre d'Égypte, des ténèbres opaques ” ; il n'entre pas, mais il est appelé auprès du Pharaon. De même à la dixième plaie, lorsque, après l'extermination des premiers-nés, on le presse de sortir en hâte d'Égypte.
Il y a encore une foule d'autres particularités, dont chacune manifeste des signes de la divine Sagesse. Vous remarquerez, par exemple, que tout d'abord le Pharaon ne fléchit pas ; il ne cède pas aux châtiments divins quand les eaux se changent en sang. À la seconde plaie, il paraît déjà un peu adouci, car il appelle Moïse et Aaron pour leur dire : “ Priez pour moi le Seigneur, qu'il me délivre des grenouilles, moi et mon peuple, et je renverrai votre peuple. ” À la troisième, ce sont les magiciens qui cèdent, disant au Pharaon : “ Là est le doigt de Dieu. ” À la quatrième, châtié par le moyen des moustiques, il dit : “ Allez, offrez un sacrifice au Seigneur votre Dieu, mais ne vous éloignez pas trop ; priez pour moi le Seigneur. ” À la cinquième, quand le bétail est frappé de mort, non seulement il ne cède pas, mais il s'endurcit encore davantage. De même à la sixième plaie, celle des ulcères. Mais à la septième, lors des dévastations de la grêle et de la foudre, “ il envoie chercher Moïse et Aaron et leur dit : “ J'ai péché, le Seigneur est juste, et mon peuple et moi sommes impies ; priez donc pour moi le Seigneur. ” À la huitième, quand les sauterelles l'accablent, il se hâte de convoquer Moïse et Aaron et leur dit “ J'ai péché en présence du Seigneur votre Dieu et contre vous, prenez en charge mon péché et priez le Seigneur votre Dieu ”. À la neuvième, quand se répandent les ténèbres, il appelle encore Moïse et Aaron et leur dit “ Allez servir le Seigneur votre Dieu ”. Mais enfin à la dixième, lorsque sont exterminés les premiers-nés des hommes et des animaux, “ le Pharaon, dit l'Écriture, convoque Moïse et Aaron la nuit et leur dit “ Levez-vous et retirez-vous de mon peuple, vous et les enfants d'Israël, allez, servez le Seigneur votre Dieu comme vous dites, prenez vos brebis et vos bœufs et mettez-vous en route comme vous avez dit Et bénissez-moi ” Et les Égyptiens forçaient le peuple à quitter au plus vite la terre d'Égypte sans quoi, disaient-ils, nous mourrons tous ”
Quel est celui que Dieu remplira du même esprit dont il a rempli Moïse et Aaron quand ils opéraient ces prodiges et ces signes, pour qu'il puisse parler de leurs actes dans la lumière du même esprit ? Car je ne pense pas qu'on puisse expliquer les diversités de ces événements immenses, autrement que dans le même esprit qui en fut l'auteur L'Apôtre Paul ne nous dit-il pas “ Que l'esprit des prophètes soit soumis aux prophètes ? ” Il ne revient donc pas à n'importe qui d'expliquer les paroles des prophètes, mais elles sont elles-mêmes “ soumises aux prophètes ”. Cependant, puisque le même bienheureux Apôtre nous commande de nous faire les imitateurs de cette grâce, c'est-à-dire du don de prophétie, comme étant chose de notre ressort, quand il dit “ ambitionnez des dons meilleurs, mais surtout celui de prophétie, essayons nous aussi de nous hausser jusqu'à une telle ambition, de ravir ces biens autant qu'il est en nous, tout en attendant du Seigneur la plénitude du don Car c'est pour cela que le Seigneur dit par le prophète “ Ouvre ta bouche et je la remplirai ”, pour cela encore qu'un autre texte dit “ Frappe l'œil, il en coule des larmes, frappe le cœur, il en sort l'intelligence ” Donc, ne nous livrons pas, de désespoir, au silence, ce qui n'édifie pas l'Église de Dieu, mais reprenons en quelques mots ce dont nous pouvons dire quelque chose, dans la mesure ou nous le pouvons. Autant que j'en puis juger, il me semble que ce Moïse qui vient en Égypte arme de la verge dont il va la châtier et la frapper des dix plaies, c'est la Loi de Dieu, qui fut donnée au monde pour le corriger et l'amender au moyen de dix plaies, c'est-à-dire des dix commandements du décalogue. Quant à la verge par laquelle sont accomplies toutes ces choses, qui soumet l'Égypte et dompte le Pharaon, c'est la croix du Christ, par laquelle ce monde est vaincu, qui triomphe du “ Prince de ce monde ” ainsi que des “ principautés et des puissances ” Jetée à terre, la verge se mue en dragon ou serpent et dévore les serpents des magiciens d'Égypte qui “ avaient fait de même ”. l'Évangile nous montre que ce serpent, c'est la sagesse, ou la prudence, quand il dit “ Soyez prudents comme des serpents ”, et il est dit ailleurs “ Le serpent l'emportait en prudence sur tous les êtres vivants et les animaux qui étaient dans le paradis ” Donc la croix du Christ, cette croix dont la prédication paraissait une “ folie ”, cette croix qui se trouve contenue dans Moïse c'est-à-dire dans la Loi, selon la parole du Seigneur “ C'est de moi qu'il a écrit ”, cette croix, dis-je, dont Moïse à écrit, une fois qu'elle fut jetée en terre, c'est-à-dire une fois qu'elle fut venue se proposer à la foi des hommes, elle s'est changée en “ sagesse ”, et en une sagesse telle qu'elle dévore toute la sagesse de l'Égypte, c'est-à-dire de ce monde. Regardez en effet comment “ Dieu a rendu stupide la sagesse de ce monde ” en montrant dans “ le Christ en croix la force de Dieu et la sagesse de Dieu ” dés lors l'univers entier est saisi par celui qui a dit “ je prendrai les sages dans leur astuce ”.
Quant aux eaux du fleuve qui se changent en sang, l'application en est assez claire. Il fallait d'abord que ce fleuve, ou les enfants hébreux étaient livrés à une mort cruelle, rendît aux auteurs du crime une coupe sanglante, et qu'ils goûtassent en en buvant la saveur de tout le sang des bas-fonds qu'ils avaient souillés de parricides. En outre, pour que rien ne manqué à l'allégorie, les eaux se changent en sang et l'Égypte à son propre sang pour boisson !' Les eaux d'Égypte, se sont les idées erronées et changeantes des philosophes parce qu'ils ont trompé l'esprit des tout petits et l'intelligence des enfants, dés que la Croix du Christ a montré à ce monde la lumière de la vérité, ils doivent subir le châtiment de leur crime, payer le prix du sang. C'est ce que dit le Seigneur lui-même “ Tout le sang répandu sur la terre, depuis le sang du juste Abel jusqu'au sang de Zacharie, sera redemandé à cette génération ”
La seconde plaie, celle des grenouilles, figure, a ce que je croîs, les chants des poètes Ils ont apporté au monde leurs fables décevantes au moyen d'une présomptueuse et vaine harmonie, semblable a la voix et au chant des grenouilles. Cet animal n'est en effet bon à rien d'autre qu'a émettre des cris malhonnêtes et importuns. Viennent ensuite les moustiques. Cet animal vole dans l'air, il est si menu qu'il échappe à un œil qui n'a pas la vue perçante, mais, posé sur le corps, il le fouille de son aiguillon acéré, de sorte que, si l'on ne peut le voir voler, on le sent piquer .Tout a fait comparable à la dialectique, qui transperce l'âme avec l'aiguillon subtil des mots et la circonvient avec tant d'astuce, que celui qui est trompe ne voit ni ne comprend d'où vient le mensonge. Quatrièmement, je comparerais le scarabée à la secte des Cyniques, qui, en plus de leurs autres malhonnêtetés trompeuses, enseignent que la volupté et la licence sont le bien suprême. Le monde ayant donc commencé d'être trompé de toutes ces façons, la Parole et la Loi divines viennent lui infliger de tels châtiments, pour que la lourdeur de la peine lui fasse reconnaître la gravité de son égarement. En cinquième lieu, la mort frappe l'Égypte dans ses troupeaux. Ici se trouve dénoncée la bassesse et la folie des hommes qui ont rendu un culte a des animaux sans raison et donne le nom de Dieu non seulement à des représentations humaines, mais à des figures de bêtes, en bois ou en pierre, vénérant Jupiter Ammon dans le bélier, Anubis dans le chien, honorant aussi Apis dans le taureau, et tant d'autres, dans lesquels l'Égypte admirait des merveilles divines. Partout ou ils croyaient voir un culte divin, il convenait qu'ils trouvassent un supplice misérable. Puis c'est le tour des ulcères et des pustules brûlantes. Il me semble que dans les ulcères est blâmée la méchanceté fourbe et purulente, dans les abcès l'orgueil bouffi et boursouflé, dans les brûlures la folie de la colère et de l'emportement. C'est ainsi que jusqu'à nos jours les châtiments sont dispenses au monde sous la forme même de ses égarements. Après quoi viennent des “ voix ” d'en haut — sans doute la voix du tonnerre —, “ et la grêle, et le feu au milieu de la grêle ”. Voyez comment Dieu s'y prend pour corriger. Il ne frappe pas en silence, mais il envoie du ciel des voix et un enseignement qui doivent permettre à celui qui est puni de reconnaître sa faute. Il envoie la grêle qui dévaste les semis encore tendres des vices. Il envoie le feu, parce qu'il sait qu'il y a “ des épines et des fourrés ” qui devront être la proie de ce feu dont parle le Seigneur “ Je suis venu mettre le feu sur la terre ”. C'est lui qui brûle ainsi l'aiguillon de la volupté et de la licence. En huitième lieu, mention est faite des sauterelles, je croîs que ce genre de plaie confond l'inconstance du genre humain, toujours en dissensions et en disputes, car les sauterelles, n'ayant pas de roi, “ sortent en bande sur une seule ligne ”, comme dit l'Écriture, et les hommes, bien que Dieu les ait doués de raison, n'ont pas su se gouverner en ordre ni supporter avec patience les commandements de Dieu leur roi. La neuvième plaie est celle des ténèbres celles-ci servent soit à accuser l'aveuglement de leur esprit, soit à leur faire comprendre que les raisons de la divine Providence sont pleines d'obscurité. Car “ Dieu a établi les ténèbres comme son refuge ” En voulant audacieusement et témérairement les sonder et en allant d'affirmations en affirmations, ils se sont trouvés enveloppés dans les ténèbres “ lourdes et opaques ” de l'erreur. Enfin, la dernière plaie — le massacre des nouveaux-nés — contient sans doute un mystère qui passe notre intelligence. Les Égyptiens n'auraient-ils pas commis un crime contre “ l'Église des premiers-nés qui est inscrite aux Cieux ” ? Pour cette besogne, est envoyé l'ange exterminateur, qui n'épargne que ceux qui ont marqué les battants de leur porte du sang de l'agneau. Pendant ce temps, sont extermines les premiers-nés de l'Égypte, qui représentent soit ces principautés ” et ces “ puissances ”, ces “ régents du monde de ténèbres ”, dont il est dit que le Christ les a “livrés en spectacle ”, c'est-à-dire les a fait figurer comme captifs à son avènement, et “ les a vaincus sur le bois de la croix ”, soit les inventeurs des fausses religions qui furent en ce monde et que la vérité du Christ a éteintes et détruites avec leurs auteurs. Voilà pour ce qui est de l'interprétation mystique. Si maintenant nous en venons aux significations morales, nous dirons que toute âme en ce monde, tant qu'elle vit dans l'erreur et dans l'ignorance de la vérité, se trouve en Égypte. Quand la loi divine commence à s'en approcher, elle change pour elle l'eau en sang, c'est-à-dire qu'elle transforme la vie fluante et lascive de sa jeunesse dans le sang de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ensuite elle l'arrache au vain bavardage qui, au regard de la providence divine, est semblable au chant des grenouilles. Elle la purifie aussi des pensées mauvaises qui sont comme la morsure des moustiques, et elle en retire les aiguillons de la méchanceté. Elle la panse des blessures que lui font les plaisirs, semblables aux dards des scarabées, et détruit en elle la sottise et l'intelligence bestiale, cette sorte d'intelligence par quoi l'homme, malgré sa splendeur, refuse de comprendre, et peut être comparé aux animaux sans raison. Elle s'en prend aux ulcères de ses péchés et apaise en elle l'enflure de l'orgueil et la brûlure de la colère. Elle ajoute encore à cela la voix “ des fils du tonnerre ”, c'est-à-dire les enseignements de l'Évangile et des Apôtres. Elle emploie le châtiment de la grêle pour réprimer la luxure et les plaisirs des sens. Elle y joint le feu de la pénitence pour l'amènera dire: “Est-ce que notre cœur n'était pas brûlant en nous ? ” Elle ne manque pas de lui donner l'exemple des sauterelles qui s'attaquent à tous ses mouvements agités et troubles et les dévorent, pour qu'elle apprenne d'elle-même ce qu'enseigne l'Apôtre, à savoir que “ tout ce qui la concerne soit fait avec ordre ”. Une fois qu'elle a reçu un châtiment suffisant pour ses mœurs et qu'elle a été contrainte à corriger sa vie en une vie meilleure, quand elle a reconnu l'auteur des coups et a commencé d'avouer que “ le doigt de Dieu est là ”, alors elle aperçoit surtout les ténèbres de ses œuvres, alors elle reconnaît la nuit de ses erreurs. Parvenue à ce point, elle méritera que soient exterminés en elle les premiers-nés de l'Égypte.
Voici à peu près comment on peut comprendre ce dernier processus. Toute âme, quand elle est parvenue à un certain âge et qu'une certaine loi de nature commence à y affirmer ses droits, produit des mouvements premiers qui vont nécessairement dans le sens des désirs de la chair, sous l'excitation d'une force stimulée par la concupiscence ou la colère. C'est pourquoi le prophète dit du Christ seul, comme un trait essentiel qu'il ne partage pas avec le reste des hommes : “ Il mangera du beurre et du miel avant de faire ou de dire le mal ; il choisira le bien, car avant que l'enfant sache distinguer le bien du mal ”, il résiste au mal pour choisir ce qui est bien. Un autre prophète disait, parlant de lui-même : “ Ne vous souvenez pas des fautes de ma jeunesse et de mon ignorance. ” Donc, ces premiers mouvements de l'âme selon la chair tendant avec force au péché, c'est avec raison qu'on voit en eux, au sens moral, les premiers-nés des Égyptiens, qui seront exterminés par une conversion redressant le cours du reste de la vie. Ainsi donc, dans l'âme que la loi divine châtie et corrige après l'avoir tirée de l'erreur, les premiers-nés de l'Égypte sont aussi détruits, — à moins que, malgré tout cela, elle ne persiste dans l'infidélité, refusant de se joindre au peuple d'Israël, et que, au lieu d'émerger des profondeurs et d'en sortir saine et sauve, elle ne demeure dans l'iniquité et ne descende “ comme le plomb dans l'épaisseur de l'eau ”. Car, d'après la vision du prophète Zacharie, l'iniquité siège sur une masse de plomb : aussi celui qui demeure dans l'iniquité est-il enseveli “ comme le plomb ” dans l'abîme. Nous avons remarqué plus haut que certains prodiges furent accomplis par Aaron, d'autres par Moïse, d'autres par le Seigneur en personne : ce qui peut signifier qu'il est des cas où nous devons être purifiés par les sacrifices des prêtres et les prières des pontifes, que représente Aaron ; d'autres, où c'est la connaissance de la loi divine qui doit nous corriger : tel est l'office de Moïse ; mais en d'autres cas, sans conteste les plus difficiles, il y faut la puissance même du Seigneur.
Mais ne croyez pas non plus sans portée cette remarque que nous avons faite, que d'abord Moïse ne va pas chez le Pharaon mais le rencontre allant au bain, puis entre dans son palais, enfin est invité à s'y rendre. Par quoi il faut entendre, me semble-t-il, que, soit que nous soyons en lutte ouverte avec le Pharaon au sujet de la Parole de Dieu et de la liberté de la religion, soit que nous cherchions à ravir à sa domination nos âmes opprimées par lui et que le combat soit dur, nous ne devons pas commencer par attaquer les derniers recoins des problèmes, mais il nous faut aller à la rencontre de l'adversaire et l'affronter auprès des eaux ; car ces eaux, ce sont les autorités des philosophes païens ; c'est auprès d'elles qu'il nous faut aller quand nous voulons engager la lutte, pour les attaquer et les convaincre d'erreur. Ensuite, il nous faut pénétrer jusqu'au centre de la bataille ; car, dit le Seigneur, “ si l'on n'a d'abord attaché l'homme fort, on ne peut s'introduire dans sa maison et prendre son mobilier ”. Il nous faut donc d'abord “ lier le fort ”, l'enserrer dans les liens de la discussion, pour nous introduire ainsi chez lui, voler son mobilier, délivrer les âmes qu'il retenait par l'artifice du mensonge. Quand nous aurons souvent fait ainsi, nous tenant debout devant lui — dans l'attitude dont parle l'Apôtre : “ Tenez-vous donc debout, les reins ceints de la vérité ”, et encore : “ Tenez-vous debout dans le Seigneur et agissez virilement ”, alors ce vieux et rusé menteur feindra aussi d'être vaincu et de céder, dans l'espoir de nous rendre ainsi plus négligents au combat. Il feindra le repentir, il nous priera de partir mais sans trop nous éloigner. Il veut que nous soyons par quelque côté ses voisins, que nous ne nous écartions pas trop de son territoire. Mais si nous ne partons pas au loin, si nous ne franchissons pas la mer en disant : “ autant il y a de distance entre l'Orient et le Couchant, autant il a éloigné de nous nos iniquités ”, nous ne pourrons être sauvés. Prions donc le Seigneur, que sa miséricorde nous tire du pays d'Égypte, de la puissance des ténèbres, et qu'il ensevelisse “ comme le plomb dans une eau épaisse ”, le Pharaon et son armée. Alors, libérés, nous chanterons avec joie et allégresse un hymne “ au Seigneur, car il s'est manifesté glorieusement ” : à Lui “ honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen ”.
V - Le départ des fils d'Israël.
L'Apôtre Paul, “ docteur des nations dans la foi et la vérité ”, a fait connaître à l'Église qu'il a rassemblée des nations l'usage qu'elle devait faire des livres de la Loi que d'autres lui ont transmis, d'autres qui lui étaient d'abord inconnus et fort étrangers, de peur que, recevant des institutions étrangères et dont elle ignorait le principe, elle ne fît de faux accords sur un instrument emprunté. C'est pourquoi lui-même nous a laissé quelques exemples d'interprétation, pour que nous nous y conformions en tout le reste et n'allions pas croire que nous sommes devenus disciples parce que nous lisons le même livre et usons du même instrument que les Juifs. Il veut donc que les disciples du Christ diffèrent de ceux de la Synagogue en ceci, que, comprenant spirituellement la Loi, cette Loi qui, mal entendue des Juifs, leur a fait repousser le Christ, nous montrions qu'elle fut donnée à juste titre pour l'instruction de l'Église.
Les Juifs, donc, comprennent seulement que “ les fils d'Israël quittèrent ” l'Égypte, que leur première étape fut “ à partir de Rames ”, qu'ils arrivèrent ensuite “ à Sochoth ”, puis qu'ils vinrent “ de Sochoth à Othon ”, près d'Épaul au bord de la mer ; que plus tard la nuée les précéda, que les suivit la pierre d'où ils tiraient de l'eau, qu'ils traversèrent la Mer Rouge et parvinrent au désert de Sina. Pour nous, voyons la règle d'interprétation que nous a léguée l'Apôtre Paul. Écrivant aux Corinthiens, il dit : “ Nous savons que nos ancêtres furent sous la nuée, qu'ils ont tous été baptisés en la personne de Moïse dans la nuée et dans la mer, qu'ils ont tous mangé la même nourriture spirituelle et tous bu le même breuvage spirituel ; ils buvaient à la source du rocher qui les accompagnait ; or ce rocher c'était le Christ. ” Vous voyez la différence entre la lecture purement historique et l'enseignement de Paul. La traversée de la mer par les Juifs, Paul l'appelle un baptême ; en ce qu'ils croyaient être une nuée, Paul voit le Saint-Esprit. De ce passage il convient de rapprocher la parole du Seigneur dans l'Évangile : “ Celui qui n'est pas rené de l'eau et de l'Esprit saint, ne peut entrer aux royaumes des cieux. ” La manne, où les Juifs ne voyaient qu'un aliment pour apaiser la faim de l'estomac, Paul l'appelle une nourriture spirituelle. Et non seulement Paul, mais aussi le Seigneur, qui dit dans le même Évangile : “ Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts ; mais celui qui mangera du pain que je donne, moi, ne mourra jamais. ” Et il ajoute “ Je suis le pain descendu du ciel. ” Paul parle ensuite clairement du rocher qui les accompagnait et il dit : “ Ce rocher c'était le Christ. ” Qu'allons-nous donc faire, nous qui avons reçu de Paul, maître de l'Église, de telles règles d'interprétation ? N'est-il pas juste que nous appliquions à d'autres cas l'exégèse dont il nous a donné l'exemple ? Ou bien, suivant l'avis de quelques-uns, laisserons-nous ce que nous a transmis un si grand et excellent Apôtre pour retourner aux “ fables judaïques ” ? Pour moi, si je suivais une autre méthode que Paul, j'estime que je donnerais la main aux ennemis du Christ ; je crois que c'est là ce que dit le prophète : “ Malheur à qui donne à boire à son prochain et l'enivre ! ” Ayant donc reçu du bienheureux Apôtre Paul les germes de l'intelligence spirituelle, cultivons-les dans la mesure où, grâce à vos prières, le Seigneur daignera nous éclairer.
“ Les fils d'Israël quittèrent Rames et vinrent à Sochoth, puis de Sochoth à Othon. ” S'il en est qui se préparent à quitter l'Égypte ; s'il en est qui désirent laisser les actions ténébreuses de ce monde et la nuit de l'erreur, il leur faut d'abord partir de Rames. Rames signifie “ érosion de la rouille ”. Si vous voulez que le Seigneur soit votre guide, qu'il vous précède “ dans la colonne de nuée ” et que vous suive “ la pierre ” qui doit vous fournir une “ nourriture spirituelle ” et une “ boisson ” également “ spirituelle ”, partez, sortez de Rames, “ n'amassez pas de trésor là où la rouille ronge, là où les voleurs percent les murs et dérobent ”. C'est ce que dit clairement le Seigneur dans l'Évangile : “ Si tu veux être parfait, vends tous tes biens et donne le prix aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens et suis-moi. ” Voilà ce que signifie partir de Rames et suivre le Christ.
Voyons maintenant ce que signifie l'emplacement du camp où l'on vient en partant de Rames. “ Ils arrivèrent, dit l'Écriture, à Sochoth. ” Les étymologistes nous disent que Sochoth signifie chez les Hébreux “ tentes ”. Après avoir quitté l'Égypte, secoué la rouille de toute corruption et rejeté les occasions de vice, vous habiterez sous des tentes. Car nous habitons sous des tentes dont nous ne voulons pas être dépouillés, mais nous voulons en revêtir d'autres par-dessus ”. Il habite sous la tente, celui qui se hâte vers Dieu, libre, sans embarras de bagages.
Mais il ne faut pas s'arrêter là ; il faut poursuivre la marche ; il faut lever le camp de Sochoth et nous hâter de venir à Othon. Othon peut, dit-on, se traduire en notre langue : “ signe pour eux ”. Nom bien choisi, car vous allez entendre dire maintenant que “ Dieu les précédait le jour dans une colonne de nuée et la nuit dans une colonne de feu ”. Vous ne trouvez pas cela à Rames ni à Sochoth, qui sont les deux premières étapes du voyage, mais c'est à la troisième étape que se produisent les signes divins. Rappelez-vous ce qui a été lu plus haut. Moïse disait au Pharaon : “ Nous irons trois jours dans le désert et nous ferons un sacrifice à notre Dieu. ” Voilà donc ce voyage de trois jours que Moïse avait hâte d'entreprendre et auquel l'opposait le Pharaon. Ce dernier disait : “ N'allez pas trop loin. ” Le Pharaon ne permettait pas aux fils d'Israël d'aller jusqu'au lieu des signes ; il ne leur permettait pas de s'avancer jusqu'à pouvoir jouir des mystères du troisième jour. Car écoutez ce que dit le prophète : “ Le Seigneur nous ressuscitera après deux jours, et au troisième jour nous ressusciterons et nous vivrons en ta présence. ” Le premier jour est pour nous celui de la Passion du Sauveur ; le second, celui de sa descente aux enfers, et le troisième, celui de la Résurrection. C'est pourquoi, en ce troisième jour, “ Dieu les précédait le jour dans une colonne de nuée et la nuit dans une colonne de feu. ” Si, suivant ce que nous avons dit plus haut, l'Apôtre a raison de nous enseigner que ces paroles contiennent le mystère du baptême, il faut que “ ceux qui sont baptisés dans le Christ soient baptisés en sa mort et ensevelis avec lui ”, et qu'avec lui ressuscitent des morts le troisième jour ceux que, comme dit encore l'Apôtre, “ il a ressuscites en même temps que lui et fait asseoir avec lui dans les cieux ”. Quand donc vous aurez fait vôtre le mystère du troisième jour, Dieu commencera à vous conduire et à vous montrer lui-même le chemin du salut.
Voyons ce qui est dit ensuite à Moïse et quelle route il reçoit l'ordre de choisir. “ En partant d'Othon”, est-il dit, “ changez de direction et faites route entre Épauleum et Maddolum, vis-à-vis de Béelsephon. ” Voici la signification de ces noms. Épauleum, c'est “ montée tortueuse ” ; Magdolum, “ tour ” ; Béelsephon, “ montée de la vigilance ”. Vous croyiez peut-être que le chemin que Dieu montre est uni et facile, qu'il n'exige ni effort ni labeur : non, c'est une montée, et une montée tortueuse. Car le chemin qui va aux vertus ne descend pas, il monte, et cette montée est étroite et difficile. Écoutez aussi ce que dit le Seigneur dans l'Évangile : “ Le chemin qui conduit à la vie est rude et étroit. ” Voyez quel accord entre l'Évangile et la Loi ! Dans la Loi, le chemin de la vertu se présente comme une montée tortueuse ; dans l'Évangile, “ le chemin qui conduit à la vie est rude et étroit ”. Des aveugles même ne peuvent-ils pas voir que c'est le même Esprit qui a écrit la Loi et les Évangiles ? La route suivie est donc une montée tortueuse, et c'est la montée de la vigilance “ Montée ” se rapporte aux œuvres, “ vigilance ” a la foi. C'est que les œuvres et la foi comportent beaucoup de difficultés et d'efforts Ceux qui veulent agir selon Dieu rencontrent en effet nombre de tentations et d'obstacles Puis, on trouve dans la foi bien des choses tortueuses, bien des problèmes, bien des objections faites par les hérétiques, bien des contradictions de la part des infidèles Voilà le chemin qu'ont a faire ceux qui suivent Dieu Et sur ce chemin se trouve une tour Quelle est cette tour ? Celle, sans aucun doute, dont le Seigneur dit dans l'Évangile “ Quel est celui qui, voulant construire une tour, ne commence pas par s'asseoir et par supputer les frais, pour savoir s'il aura de quoi l'achever ? ” Car cette tour est le siège ardu et élevé des vertus.
Écoutez aussi ce que dit le Pharaon a cette vue “ Ces gens là s'égarent ” Pour le Pharaon, celui qui suit Dieu s'égare, car, comme nous l'avons dit, le chemin de la sagesse est tortueux, il a nombre de détours, de difficultés et de dénivellations Quand vous confessez qu'il y a un seul Dieu et que vous affirmez, dans la même confession, que le Père, le Fils et Je Saint-Esprit sont un seul Dieu, combien tout cela paraît tortueux, difficile, inextricable aux infidèles. Quand vous dites ensuite que “ le Seigneur de Majesté ” a été crucifie et qu'il est le fils de l'homme “ descendu du ciel ”, que ces choses paraissent tortueuses et difficiles. Celui qui les entend, s'il n'a pas la foi, dit “ Ces gens-là s'égarent ” Mais vous, soyez fermes et ne mettez pas en doute une telle foi, dans la certitude que c'est Dieu qui vous montre cette route de la foi. Car c'est lui qui a dit “ Levez le camp d'Othon et installez-le entre Epauleum et Magdolum, face à Béelsephon ” En fuyant l'Égypte, c'est a ces lieux que vous venez, vous venez a cette montée des œuvres et de la foi, vous arrivez a la tour, vous arrivez aussi a la mer, dont vous rencontrez les vagues. Car il n'y a pas de chemin de la vie ou ne se trouvent les vagues des tentations, selon la parole de l'Apôtre “ Tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ souffriront persécution ” Job dit aussi que “ la tentation est notre vie sur terre ” voilà donc ce que c'est que d'être arrive a la mer.
Mais si vous faites ce voyage en suivant Moïse, c'est-à-dire la Loi de Dieu, l'Égyptien vous poursuit et vous serre de près, et voyez ce qu'il advient : “ L'ange du Seigneur qui marchait en avant du camp d'Israël se leva et passa en arrière, la colonne de nuée se déplaça de devant leurs yeux et vint se placer derrière eux, s'interposant entre leur camp et les Égyptiens ”. Cette colonne de nuée devient pour le peuple de Dieu un mur, mais aux Égyptiens elle apporte les ténèbres. Car ce n'est pas une colonne de feu qui se porte vers eux pour qu'ils voient la lumière, mais ils restent dans les ténèbres, “ parce qu'ils ont préféré les ténèbres a la lumière ”. Vous aussi, voyez quels secours Dieu vous prépare, quels protecteurs sont à votre disposition si vous quittez l'Égypte et fuyez loin du pouvoir des démons Ils sont assez forts pour que vous demeuriez fermes dans la foi, pour que vous n'ayez pas peur du formidable appareil de la cavalerie et des chars d'Égypte, pour que vous ne vous révoltiez pas contre la Loi de Dieu qu'est Moïse, en disant comme quelques-uns d'entre les Hébreux. “ Comme s'il n'y avait pas de tombeaux en Égypte, tu nous as fait sortir pour que nous mourions dans ce désert. Il eût mieux valu pour nous servir les Égyptiens que de mourir dans ce désert ” Ce sont là paroles d'un cœur qui faiblit sous la tentation. Mais quel est l'homme assez heureux pour que, sous le faix des tentations, ne se glisse dans son esprit aucune pensée de doute ? Voyez quelles paroles adresse le Seigneur à cette grande base de l'Église, à cette pierre inébranlable sur laquelle il l'a fondée “ Homme de peu de foi, pourquoi as-tu doute ? ” Quant à ce qu'ils ajoutent “ Il valait mieux pour nous être esclaves en Égypte que de mourir dans le désert ”, ce sont la encore paroles de tentation et de faiblesse. Ce qu'elles expriment est d'ailleurs faux il vaut beaucoup mieux “ mourir dans le désert ” qu'“ être esclave en Égypte ”. Celui qui meurt dans le désert, du fait même qu'il a quitte les Égyptiens et s'est éloigne des “ Seigneurs des ténèbres ” et de la puissance de Satan, a déjà fait quelque progrès, même s'il n'a pu parvenir a la pleine perfection. Il vaut mieux mourir en route en allant a la recherche de la vie parfaite, que de ne pas entreprendre cette recherche. C'est ainsi qu'apparaît fausse l'opinion de ceux qui, trouvant trop rude le chemin de la vertu, supputant les difficultés, les dangers et les chutes, estiment qu'il ne vaut pas la peine de se mettre en route ou de commencer. Mais il m'est bien meilleur même de mourir, s'il le faut, en ce voyage, que de trouver la mort étant demeure au milieu des Égyptiens et d'être enseveli dans les flots amers et sales.
Pendant ce temps, Moïse crie vers le Seigneur. Comment crie-t-il ? Il ne fait entendre aucun bruit de voix, et néanmoins Dieu lui dit “ Pourquoi cries-tu vers moi ? ” Je voudrais savoir comment les saints crient vers Dieu sans paroles. L'Apôtre nous apprend que “ Dieu a mis en nos cœurs l'Esprit de son Fils qui crie ' Abba, Père ' ” Et il ajoute “ L'Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables ” Et encore “ Celui qui sonde les cœurs sait les désirs de l'Esprit, car il prie selon Dieu pour les saints ”. C'est donc par l'Esprit Saint que Dieu entend le cri que les saints poussent en silence.
Que se passe-t-il ensuite ? Moïse reçoit l'ordre de frapper la mer de sa verge pour qu'elle se divise et se retire au passage du peuple de Dieu, et que cet élément des eaux qui lui était objet de crainte obéisse à la volonté divine, formant “ à droite et à gauche ” une “ muraille ” qui n'est pas un danger mais une protection. Les vagues refluent donc en montagne, et l'eau refoulée sur elle-même s'incurve ; elle devient solide, et le fond de la mer n'est plus que sable. Comprenez ici quelle est la bonté du Dieu créateur. Si vous obéissez à sa volonté, si vous suivez sa Loi, il oblige même les éléments à agir contre leur propre nature pour vous servir. J'ai entendu dire aux anciens que dans ce passage de la mer, les eaux se divisèrent en autant de fractions qu'il y a de tribus des enfants d'Israël, et que chaque tribu eut sa propre route ouverte dans la mer ; la preuve en serait dans ces mots du psaume : “ Celui qui a divisé la Mer Rouge en fractions. ” Par là serait enseigné qu'il y eut plusieurs partages, non un seul. Mais, d'après ce qui est dit : “ là Benjamin le plus jeune est dans l'étonnement, et les princes de Juda leurs chefs, et les princes de Zabulon, et les princes de Nephtalim ”, il ne semble pas que soient énumérés des passages propres à chaque tribu. J'ai cru pieux cependant de ne pas omettre cette remarque des anciens sur les divines Écritures. Quel enseignement nous est donc donné par là ? Nous avons déjà dit plus haut l'interprétation de l'Apôtre. Il appelle cela “ un baptême, accompli en Moïse dans la nuée et dans la mer ”, afin que vous, qui êtes baptisés dans le Christ, dans l'eau et l'Esprit Saint, vous sachiez que les Égyptiens suivent vos traces, qu'ils veulent vous ramener à votre ancienne servitude, c'est-à-dire auprès des “ princes de ce monde ” et des “ esprits mauvais ” dont vous fûtes les esclaves. Ils cherchent à vous atteindre, mais vous descendez dans l'eau et en sortez sains et saufs ; ayant lavé les souillures des péchés, vous remontez “ homme nouveau ”, prêts à chanter “ le cantique nouveau ”. Quant aux Égyptiens qui vous poursuivent, ils seront ensevelis dans l'abîme, même s'ils ont l'air de prier Jésus de ne pas les y jeter. Mais nous pouvons aussi recevoir une autre interprétation. Si vous fuyez l'Égypte, si vous abandonnez les ténèbres de l'ignorance pour suivre la Loi divine qu'est Moïse, si en arrivant devant la mer vous rencontrez les vagues des contradictions qui se jettent sur vous, frappez les eaux tumultueuses avec la verge de Moïse, c'est-à-dire avec la Parole de la Loi, et ouvrez-vous un chemin au milieu de vos adversaires en disputant avec une attention vigilante aux Écritures : les eaux céderont aussitôt, et les vagues domptées livreront passage aux vainqueurs ; à l'étonnement et à la stupeur de ceux qui peu auparavant étaient vos adversaires, vous vous taillerez le droit chemin de la foi avec la règle convenable de la discussion ; vous ferez enfin de tels progrès en doctrine, que les auditeurs que vous aurez instruits au moyen de cette verge de la Loi se dresseront eux-mêmes contre les Égyptiens comme les vagues de la mer et que, non contents de les combattre, ils les terrasseront et les extermineront. Car celui-là extermine l'Égyptien, qui n'accomplit pas “ les œuvres de ténèbres ” ; il extermine l'Égyptien, celui qui ne vit pas selon la chair mais selon l'esprit ; il extermine l'Égyptien, celui qui chasse de son cœur les pensées souillées et impures ou ne les y reçoit même pas du tout, selon la parole de l'Apôtre : “ Prenant le bouclier de la foi pour éteindre tous les traits enflammés du Malin. ” C'est ainsi qu'aujourd'hui encore nous pouvons voir “ les cadavres des Égyptiens étendus sur le rivage ”, leurs chars et leurs chevaux submergés. Nous pouvons voir submergé le Pharaon en personne, si nous vivons avec assez de foi pour que “ Dieu terrasse promptement Satan à nos pieds ” par Jésus-Christ notre Seigneur, à qui sont gloire et puissance dans les siècles des siècles. Amen.