VIII - LE SACRIFICE D'ABRAHAM
— Vous qui êtes venus à Dieu et qui vous targuez d'être fidèles, prêtez ici l'oreille et mettez tous vos soins à considérer comment, dans, le récit qu'on vient de nous lire, la foi des fidèles est éprouvée. “ Et il arriva, dit l'Écriture, qu'après ces paroles Dieu éprouva Abraham et lui dit : Abraham, Abraham. Celui-ci répondit : me voici. ” Considérez chaque détail de l'Écriture ; car, en chacun, pour qui sait creuser profond, il y a un trésor ; et peut-être même que c'est là où l'on y songe le moins que se cachent les joyaux précieux des mystères.
L'homme dont il est question s'appelait d'abord Abram ; et nulle part nous ne lisons que Dieu l'ait appelé de ce nom ou qu'il lui ait dit : Abram, Abram ; car Dieu ne pouvait l'appeler du nom qu'il allait lui ôter. Il l'appelle du nom qu'il lui a donné, et non content de l'appeler une fois de ce nom, il le répète. Lorsqu'Abraham eut répondu : “ me voici ”, il lui dit : “ Prends Isaac, le fils très cher que tu aimes, et tu me l'offriras. Va sur un lieu élevé, et, là, tu me l'offriras en holocauste sur une montagne que je te montrerai. ” Dieu lui-même explique pourquoi il lui a donné un nom et l'a appelé Abraham : “ parce que je t'ai établi le père d'une multitude de peuples. ” Dieu lui fit cette promesse à l'époque où il avait comme fils Ismaël, mais il lui assura que la promesse se réaliserait dans un fils qui naîtrait de Sara. Il avait donc stimulé en lui l'amour paternel, non seulement en lui accordant une postérité, mais en lui faisant espérer l'accomplissement d'une promesse.
Et voici que ce fils sur qui reposent ces grandes et merveilleuses promesses, ce fils à cause duquel il a reçu le nom d'Abraham, voici que le Seigneur ordonne de le lui offrir en holocauste sur une montagne.
Qu'en dis-tu, Abraham ? Quelles sont les pensées qui s'agitent dans ton cœur ? La voix de Dieu s'est fait entendre pour secouer et éprouver ta foi. Qu'en dis-tu ? Qu'en penses-tu ? Est-ce que tu hésites ? Est-ce que tu rumines et calcules ainsi dans ton cœur : “ Si c'est en Isaac que la promesse m'a été faite et que je l'offre en holocauste, je n'ai plus de promesse à attendre ? “N'est-ce pas plutôt cet autre raisonnement que tu tiens, en te disant que celui qui t'a fait la promesse ne peut mentir et que, quoi qu'il arrive, la promesse demeurera ?
À la vérité, “ je suis un trop petit personnage ” pour sonder les pensées d'un si grand patriarche et je ne puis savoir quelles réflexions fit naître en lui, ni quels sentiments provoqua la voix de Dieu qui venait l'éprouver en lui donnant l'ordre d'immoler son fils unique. Mais “ l'esprit des prophètes est soumis aux prophètes ” ; aussi l'Apôtre Paul qui avait connu, je crois, par l'Esprit, les sentiments et les pensées d'Abraham, nous les a indiqués dans ce passage : “ Abraham ne broncha point dans sa foi, lorsqu'il offrit son fils unique sur qui reposaient les promesses; il estimait que Dieu était assez puissant pour le ressusciter des morts. ”
L'Apôtre nous a donc livré les pensées de cet homme de foi : car ce fut alors, à propos d'Isaac, la première fois que se manifesta la foi en la résurrection. Abraham espérait qu'Isaac ressusciterait ; il croyait que se réaliserait ce qui n'était pas encore accompli. Comment donc peuvent-ils être “ enfants d'Abraham ”, ceux qui ne croient point à l'accomplissement dans le Christ de ce qu'Abraham croyait seulement en espérance dans Isaac ? J'ajouterai, plus clairement encore ; Abraham savait qu'il figurait d'avance l'image de la vérité à venir, il savait que le Christ naîtrait de sa descendance pour être offert en victime, véritable cette fois, du monde entier et ressusciter d'entre les morts.
— Mais pour lors, “ Dieu, dit l'Écriture, éprouvait Abraham et il lui dit : prends ton fils très cher, celui que tu aimes ”.
Comme s'il ne lui suffisait pas de dire “ fils ”, il ajoute “ très cher ”. Passe ! Mais pourquoi ajouter encore : “ Celui que tu aimes ? ” C'est qu'il veut rendre l'épreuve plus pesante : par ces expressions de tendresse et d'affection plusieurs fois répétées, il ravive les sentiments paternels, pour qu'au souvenir vivace de son amour la main du père hésite à immoler le fils et que contre la foi de l'esprit toute l'armée de la chair entre en révolte.
“ Prends donc, dit-il, Isaac, ton fils très cher, celui que tu aimes. ” Passe encore, Seigneur, que vous parliez d'un fils à son père ; mais que vous l'appeliez “ très cher ”, quand vous lui enjoignez de l'immoler ! Ah ! cela suffise au supplice du père ! Mais vous ajoutez encore : “ Celui que tu aimes. ” Et c'est là un supplice trois fois plus grand pour le père. Pourquoi faut-il que vous rappeliez encore son nom d'Isaac ? Abraham ne savait-il donc pas que son fils, son fils très cher, son fils qu'il aimait, s'appelait Isaac ? C'est pour qu'Abraham se souvienne que vous lui aviez dit : “ C'est en Isaac que résidera la postérité qui portera ton nom, et c'est en Isaac que se réaliseront pour toi les promesses ”. Si le nom est mentionné, c'est pour qu'il lui vienne à la pensée de se défier des promesses qui furent faites en ce nom. Bref, tout cela, parce que Dieu éprouvait Abraham.
— Qu'y a-t-il ensuite ? “ Va sur un lieu élevé, dit l'Écriture, sur la montagne que je te montrerai, et, là, tu l'offriras en holocauste. ”
Observez, dans le détail, comment l'épreuve augmente peu à peu. “ Va sur un lieu élevé. ” Est-ce qu'Abraham avec l'enfant n'aurait pas pu être conduit d'abord sur ce lieu élevé et placé sur la montagne que le Seigneur avait choisie, et là seulement s'entendre dire d'offrir son fils ? Mais non : c'est en premier lieu qu'il lui est imposé d'offrir son fils et ce n'est qu'ensuite qu'on lui ordonne de se rendre sur un lieu élevé et de gravir la montagne. Dans quelle intention ?
C'est pour que sur la route, chemin faisant, tout le long du trajet, il soit déchiré dans ses pensées, pour qu'il soit tourmenté tour à tour par le commandement qui le presse et par l'amour de son fils unique qui se révolte. C'est pour cela aussi qu'on lui impose le voyage et l'ascension de la montagne, c'est pour laisser le temps de s'affronter, au cours du trajet, l'affection paternelle et la foi, l'amour de Dieu et l'amour de la chair, l'attrait des biens présents et l'attente des biens futurs.
C'est donc “ sur un lieu élevé ” qu'on l'envoie ; mais, pour un patriarche qui va accomplir pour le Seigneur une si grande action, il ne suffit pas d'un lieu élevé ; c'est une montagne qu'on lui ordonne de gravir ; et cela veut dire qu'il doit, à l'instigation de la foi, délaisser les choses terrestres et monter vers celles d'en haut.
— “ Abraham se leva donc de bon matin, sella son ânesse et fendit le bois de l'holocauste. Il emmena son fils Isaac et deux serviteurs, et parvint à l'endroit que Dieu lui avait fixé, le troisième jour. ”
Abraham se leva le matin — en ajoutant le mot “ matin ” l'Écriture a peut-être voulu montrer qu'un rayon de lumière brillait déjà dans son cœur —, il sella son ânesse, prépara le bois et prit son fils. Il ne délibère pas, n'hésite pas, ne parle à personne de son dessein, mais aussitôt se met en marche.
“ Et il parvint à l'endroit que le Seigneur lui avait fixé, le troisième jour. ” Je laisse de côté pour le moment le symbole caché que contient ce troisième jour et je regarde la sagesse et les intentions du maître de l'épreuve. Ainsi, alors que tout devait avoir lieu sur des montagnes, il n'y avait pas de montagne aux alentours, et le voyage se prolonge durant trois jours, tout au long desquels le retour incessant des inquiétudes déchire les entrailles paternelles. Pendant ce long délai, le père peut à loisir contempler son enfant ; il prend avec lui ses repas ; et l'enfant, durant les nuits, enlace le cou de son père, se serre contre sa poitrine, repose contre son cœur. Vous le voyez, l'épreuve est au comble.
Par ailleurs, ce troisième jour est, comme de juste, plein de mystères : lorsque le peuple sortit d'Égypte, c'est le troisième jour qu'il offre un sacrifice à Dieu et qu'il se purifie ; la résurrection du Seigneur a lieu le troisième jour ; et beaucoup d'autres mystères sont enfermés en ce troisième jour.
— “ En regardant, dit l'Écriture, Abraham vit de loin l'endroit et dit à ses serviteurs : restez ici avec l'ânesse, moi et l'enfant nous irons jusque là-bas, et lorsque nous aurons adoré, nous reviendrons vers vous. ” Il renvoie ses serviteurs. Ceux-ci, en effet, ne pouvaient pas monter avec Abraham jusqu'à l'endroit que le Seigneur avait désigné pour l'holocauste. “ Pour vous, dit-il, restez ici ; moi et l'enfant nous irons, et quand nous aurons adoré, nous reviendrons vers vous. ” Dis-moi, Abraham, est-ce bien la vérité que tu dis aux serviteurs en affirmant que tu vas adorer et que tu reviendras avec l'enfant, ou bien les trompes-tu ? Si tu dis vrai, c'est donc que tu n'offriras pas l'enfant en holocauste ; mais si tu les trompes, ce n'est pas digne d'un grand patriarche. Alors quelle est donc l'attitude que révèlent chez toi ces paroles ? — Je dis bien la vérité, répond-il, et j'offre bien mon enfant en holocauste. C'est pourquoi j'emporte le bois avec moi et c'est pourquoi aussi je reviens vers vous avec l'enfant. Car je crois, et telle est ma foi, “ que Dieu est assez puissant pour le ressusciter des morts ”.
— Ensuite, dit l'Écriture, “ Abraham prit le bois de l'holocauste, le mit sur son fils Isaac, prit du feu dans la main, et le couteau, et ils s'en allèrent ensemble ”.
Si Isaac porte lui-même le bois de l'holocauste, c'est que cela est une figure du Christ qui “ porta lui-même sa croix ”, bien que, toutefois, porter le bois de l'holocauste soit l'office du prêtre : mais le Christ est à la fois la victime et le prêtre. Le mot qui suit : “ Et ils s'en allèrent tous deux ensemble ”, se rapporte au même mystère. Tandis, en effet, qu'Abraham, s'apprêtant à sacrifier, porte le feu et le couteau, Isaac ne marche pas derrière lui, mais avec lui, montrant par là qu'il s'acquitte lui aussi, pareillement, de la fonction sacerdotale.
Quelle est la suite ? “ Isaac, continue l'Écriture, dit à son Père : “ Père ! ” — Voilà bien, à ce moment, dans les paroles du fils, la voix de la tentation. Imaginez-vous à quel point cette voix du fils qui va être immolé peut bouleverser les entrailles paternelles ? Aussi, malgré l'inflexibilité de sa foi, Abraham répond à son tour par un mot d'affection : “ Qu'y a-t-il, mon fils ? ” Et Isaac de dire : “ Voici le feu et le bois, mais où est la brebis pour l'holocauste ? ” À quoi Abraham répondit : “ La brebis pour l'holocauste, Dieu s'en chargera, mon fils. ”
Cette réponse d'Abraham, à la fois exacte et prudente, me frappe. Je ne sais ce qu'il voyait en esprit, car il ne s'agit pas du présent, mais de l'avenir quand il dit : “ Dieu se chargera de la brebis. ” À son fils qui l'interroge sur le présent, il répond en disant l'avenir. C'est que le Seigneur lui-même devait se charger de la brebis dans la personne du Christ : en effet “ la Sagesse elle-même s'est bâti une maison ” et “ Il s'est humilié jusqu'à la mort ” ; bref, tout ce que vous lirez du Christ, vous découvrirez qu'il l'a fait librement et non point par contrainte.
— ,“ Ils poursuivirent tous deux leur chemin et parvinrent à l'endroit que Dieu avait fixé. ”
Quand Moïse parvient à l'endroit que Dieu lui a montré, il n'a pas la permission de monter, mais on lui dit d'abord : “ Détache la courroie des sandales à tes pieds. ” Pour Abraham et Isaac, rien de pareil : ils montent sans quitter leurs chaussures. La raison en est sans doute que Moïse, tout “ grand ” qu'il était, venait d'Égypte et avait des liens de mortalité noués à ses pieds. Chez Abraham et Isaac, pas de ces liens : aussi arrivent-ils au lieu fixé.
Abraham élève l'autel, pose le bois dessus, attache l'enfant et se prépare à l'égorger.
Vous êtes ici, dans l'Église de Dieu, un grand nombre de pères à m'écouter. Voyons ! y en a-t-il qui, au simple récit de cette histoire, aient acquis assez de fermeté et assez de force d'âme pour se proposer, au cas où la mort commune et inévitable leur ferait perdre un fils, ce fils fut-il unique et tendrement aimé, pour se proposer Abraham en exemple et se mettre sa générosité devant les veux ? On ne vous demande pas, il est vrai, le geste héroïque d'attacher vous-même votre enfant sur le bûcher, de le serrer, de préparer le glaive, d'écorcher votre fils unique. On ne réclame pas de vous tous ces offices. Du moins, ayez assez de résolution et de fermeté d'esprit pour offrir joyeusement, sans chanceler dans la foi, votre fils à Dieu. Soyez le prêtre de la vie de votre fils : un prêtre qui immole à Dieu ne doit pas pleurer. Voulez-vous être sûrs qu'on demande bien cela de vous ? Écoutez le Seigneur dans l'Évangile :“ Si vous étiez les enfants d'Abraham, vous feriez les œuvres d'Abraham. ” Eh bien ! voilà une œuvre d'Abraham. Faites donc les œuvres qu'Abraham a faîtes, et sans tristesse, “ car Dieu aime celui qui donne avec joie ”. Et si vous êtes, pour Dieu, autant que lui disponibles, on vous dira à vous aussi : “ Monte sur un endroit élevé, sûr la montagne que je te montrerai ; et là, offre-moi ton fils. ” “ Offre-moi ton fils ”, non pas dans les profondeurs de la terre ni dans une “ vallée de larmes ”, mais sur les sommets de montagnes élevées. Montrez que votre foi en Dieu est plus forte que vos affections charnelles. Car, au rapport de l'Écriture, tout en aimant son fils Isaac, Abraham préféra l'amour de Dieu à l'amour de la chair ; ce n'est pas dans les entrailles de la chair qu'il aima, mais “ dans les entrailles du Christ ”, c'est-à-dire dans les entrailles du Verbe de Dieu, de la vérité et de la sagesse.
— “ Et Abraham, dit l'Écriture, étendit le bras pour saisir le couteau et égorger son fils. Mais l'ange du Seigneur l'appela du ciel et lui dit : “ Abraham, Abraham. Il répondit : me voici. Et l'ange lui dit : Ne porte pas ta main sur l'enfant et ne lui fais rien. Car je sais maintenant que tu crains Dieu. ”
À propos de cette phrase on nous objecte d'ordinaire que Dieu reconnaît maintenant qu'Abraham craint Dieu, comme s'il l'avait ignoré auparavant. — Dieu le savait, cela n'échappait pas à Celui qui “ connaît toutes choses avant qu'elles soient ”. Mais c'est pour vous que ces choses ont été écrites. Car vous avez beau croire en Dieu, si vous n'accomplissez pas les “ œuvres de la foi ”, si vous n'obéissez pas à tous les préceptes, même les plus difficiles, si vous n'offrez point de sacrifices, montrant par là que vous ne préférez à Dieu “ ni père, ni mère, ni enfants ”, on ne reconnaîtra pas que vous craignez Dieu et on ne dira pas de vous : “ Je sais maintenant que tu crains Dieu. ”
Par ailleurs, remarquons-le, l'Écriture place cette parole dans la bouche d'un ange, et la suite nous montre clairement que cet ange est le Seigneur. J'en conclus que si, parmi nous autres hommes, “ il a pris les dehors d'un homme ”, il a vraisemblablement, parmi les anges, pris les dehors d'un ange. Et les anges, à son exemple, dans le ciel, se réjouissent “ pour un seul pécheur qui fait pénitence ”, et tirent gloire des progrès des hommes. Car ils sont comme les administrateurs de nos âmes, eux à qui, “ tant que nous sommes enfants ”, nous sommes confiés “ comme à des tuteurs et à des intendants jusqu'au temps marqué par le Père ”. Aussi, constatant nos progrès actuels, disent-ils de chacun de nous : “ Maintenant je sais que tu crains Dieu. ” Mais pourquoi donc ces paroles ont-elles été dites à Abraham, pourquoi avoir proclamé qu'il craignait Dieu ? C'est parce qu'il n'a pas épargné son propre fils. — Rapprochons de cela les paroles de l'Apôtre où il est dit de Dieu qu'“ il n'a pas épargné son propre Fils mais qu'il l'a livré pour nous tous ”. Voyez avec quelle magnifique générosité Dieu rivalise avec les hommes : Abraham a offert à Dieu un fils mortel qui ne devait pas mourir, Dieu a livré à la mort pour les hommes un Fils immortel.
Qu'ajouter à cela ? “ Que rendrons-nous à Dieu pour tous ses bienfaits ? C'est pour nous que “ Dieu le Père n'a pas épargné son propre Fils. ” Eh bien ! y en a-t-il parmi vous qui entendront un jour la voix de l'ange leur dire : “ Je sais maintenant que tu crains Dieu pour n'avoir pas épargné ton fils ”, ou ta fille, ou ton époux, pour n'avoir pas épargné ton argent ni les honneurs du siècle et les ambitions de ce monde, mais pour avoir méprisé et “ regardé toutes choses comme de la balayure afin de gagner le Christ ”, “ pour avoir tout vendu et donné aux pauvres ” et pour avoir suivi la parole de Dieu ? Oui, quels sont ceux d'entre vous, dites-moi, qui entendront de la bouche des anges semblable parole ? En tout cas, Abraham l'entend, cette parole, et on lui dit : “ À cause de moi tu n'as pas épargné ton fils bien-aimé. ”
— “ Et, se retournant, Abraham leva les yeux, et voici qu'un bélier était retenu par les cornes dans un buisson de sabec. ”
Nous avons dit plus haut, je crois, qu'Isaac figurait le Christ ; néanmoins, ici, c'est le bélier qui semble figurer le Christ. Il est intéressant de savoir comment l'une et l'autre figure, Isaac qui n'est point égorgé et le bélier qui l'est, conviennent également au Christ.
Le Christ est le “ Verbe de Dieu ”, mais “ le Verbe s'est fait chair ”. Par conséquent, dans le Christ, il est une chose qui vient d'en haut et une autre qui vient de la nature humaine et du sein virginal. Or, le Christ souffre, mais c'est dans sa chair ; il subit la mort, mais c'est sa chair qui la subit, dont le bélier est ici la figure. Comme le disait Jean : “ Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde. ” Le Verbe au contraire, c'est-à-dire le Christ selon l'esprit, dont Isaac est l'image, est demeuré “ dans l'incorruptibilité ”. C'est pourquoi il est à la fois victime et grand prêtre. Car, selon l'esprit, il offre la victime à son père, et selon la chair, lui-même est offert sur l'autel de la croix. Il est également écrit de lui : “ Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde ”, et : “ Tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech. ”
Ainsi donc “ le bélier est retenu par les cornes dans un buisson de sabec ”.
— “ Abraham, dit l'Écriture, prit le bélier et l'offrit en holocauste à la place de son fils ; et il nomma ce lieu : le Seigneur voit. ”
À qui sait entendre, la voie de l'intelligence spirituelle s'ouvre tout naturellement. Car tous ces actes aboutissent à la vision. Aussi est-il dit que “ le Seigneur voit ”. Mais la vision que le Seigneur voit est spirituelle, pour que vous aussi vous considériez spirituellement toutes ces choses de l'Écriture. Pas plus qu'il n'y a en Dieu quoi que ce soit de corporel, vous ne devez rien trouver de corporel à tout cela, mais c'est en esprit que vous devez engendrer, vous aussi, votre fils Isaac, lorsque vous vous mettrez à porter “ le fruit de l'Esprit, la joie et la paix ”. Ce fils, vous ne l'engendrerez en fin de compte — à l'instar de ce qui est écrit de Sara, qu'elle eut Isaac alors que ses possibilités de femme étaient inertes — que si disparaît également de votre âme toute réaction de femme, que s'il n'y a plus rien, dans votre âme, de féminin ni d'efféminé, que si, tout au contraire, vous vous comportez virilement, si virilement vous “ ceignez vos reins ”, si vous avez la poitrine protégée par “la cuirasse de justice ” et si vous êtes munis du “ casque du salut ” et du “ glaive de l'esprit ”. Si donc en votre âme les réactions féminines cessent de se produire, avec la vertu et la sagesse pour épouse, vous engendrez comme fils la joie et l'allégresse. C'est la joie que vous engendrez quand “ vous ne voyez qu'un sujet de joie dans les épreuves de toute sorte qui tombent sur vous ”, et que vous offrez cette joie à Dieu en sacrifice.
Quand vous vous approchez de Dieu dans la joie, il vous rend à son tour ce que vous lui avez offert, et il vous dit : “ Vous me reverrez et votre cœur se réjouira et nul ne vous ravira votre joie. ” Ainsi tout ce que vous offrez à Dieu vous revient surabondamment. C'est ce qu'indiquent les Évangiles — encore que la figure soit différente — dans la parabole où il est dit qu'un homme reçut une mine pour la faire fructifier et procurer de l'argent au père de famille. Écoutez le texte en effet : “ Enlevez-lui cette mine, dit-il, et donnez-la à celui qui en a dix. ” Mais si vos cinq mines en rapportent dix, on vous en fera don et elles vous seront laissées.
Ainsi donc, nous paraissons négocier pour le Seigneur, mais c'est à nous que reviennent les bénéfices ; nous paraissons offrir des victimes au Seigneur, mais c'est nous qui recevons en retour ce que nous offrons. Dieu, en effet, n'a besoin de rien, mais il veut que nous soyons riches et il désire en tout notre profit.
Cela nous est encore montré en figure dans ce qui arrive à Job. Cet homme en effet qui était très riche, pour Dieu perdit tous ses biens. Il endura courageusement les coups du malheur et dans toutes ses souffrances fit preuve d'une grande âme. “ Le Seigneur a donné, disait-il, le Seigneur a repris : il en est comme le Seigneur a voulu ; que le nom du Seigneur soit béni ! ” Aussi remarquez, à la fin, ce qui est écrit de lui : “ Il reçut le double de tout ce qu'il avait perdu. ”
Ainsi, voyez-vous, perdre quelque chose pour Dieu, c'est le retrouver plusieurs fois. Et les Évangiles vous promettent même encore davantage, puisqu'ils vous promettent “ le centuple ” et, par dessus tout, “ la vie éternelle ” en Jésus-Christ Notre Seigneur, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il ”.
IX - SECONDES PROMESSES FAITES À ABRAHAM
— À mesure que nous avançons dans notre lecture, les mystères s'accumulent devant nous. Quand on prend la mer sur un faible navire, on ne craint rien tant qu'on reste près de la côte ; mais une fois gagnée la haute mer, que l'on vienne à monter et à descendre avec les vagues qui s'enflent et qui retombent, une immense frayeur s'empare de l'âme et l'on tremble d'effroi à la pensée d'avoir confié une si petite barque à l'immensité des flots. Tel est à peu près notre sentiment, à nous qui, pauvres de mérites et faibles d'esprit, osons affronter un si vaste océan de mystères. Mais si le Seigneur daigne, à vos prières, nous accorder le souffle propice de son Saint Esprit, après une croisière favorable de la parole, nous entrerons au port du salut.
Examinons donc les paroles qu'on nous a lues. “ Et l'Ange du Seigneur appela du ciel Abraham une seconde fois, disant : Je l'ai juré par moi-même, dit le Seigneur, puisque tu as accompli ma parole et que tu n'as point épargné ton fils bien-aimé à cause de moi, je te bénirai et je te multiplierai. Ta race sera nombreuse comme les étoiles du ciel et comme les grains de sable de la mer qu'on ne peut compter. ”
Ces paroles requièrent un auditeur très attentif.
Elles présentent une nouveauté : “ L'Ange du Seigneur appela Abraham du haut du ciel une seconde fois. ” Mais ce qui suit n'est pas nouveau, car il avait été déjà dit : “ Je te bénirai ”, et déjà promis : “ Je te multiplierai ”, et déjà déclaré : “ Ta race deviendra nombreuse comme les étoiles du ciel et comme le sable de la mer. ” Qu'y a-t-il donc maintenant de plus dans ce second appel qui vient du ciel ? Quel est le nouvel objet qui s'ajoute aux anciennes promesses ? Quelle augmentation de récompense y a-t-il à dire : “ parce que tu as accompli cette parole ”, autrement dit : parce que tu as offert ton fils, parce que tu n'a pas épargné ton fils unique ? — Je ne vois rien d'ajouté : ce sont les mêmes promesses qu'auparavant qui sont reprises. Mais alors, pensera-t-on, n'est-il pas inutile de revenir plusieurs fois sur les mêmes choses ? Pas du tout ; c'est nécessaire, car tout ce qui arrive, arrive en mystère.
Si Abraham n'avait vécu que “ dans la chair ”, s'il n'avait été le père que du peuple qu'il engendra dans la chair, il aurait suffi d'une seule promesse. Mais pour montrer qu'il devait être d'abord le père de ceux qui ont été circoncis dans la chair, il reçoit à l'époque de sa propre circoncision une promesse qui devait concerner le peuple de la circoncision. Puis, comme il devait être aussi le père de ceux qui “ appartiennent à la foi ” et entrent dans l'héritage par la Passion du Christ, il reçoit à nouveau, à l'époque de la passion d'Isaac, une promesse qui devait concerner, cette fois, le peuple sauvé par la Passion et la Résurrection du Christ.
L'Écriture répète, semble-t-il, les mêmes choses ; elles sont pourtant bien différentes. Les premières promesses, celles qui concernent le premier peuple, ont été faites sur la terre. L'Écriture dit en effet : “ Il l'amena dehors — c'est-à-dire en dehors de la tente — et lui dit : Regarde les étoiles du ciel et vois si tu peux les compter dans leur multitude, et il ajouta : Ainsi en sera-t-il de ta race. ” Mais quand la promesse est faite à nouveau, l'Écriture remarque que c'est “ du haut du ciel ” que vient la voix. Ainsi la première promesse vient de la terre et la seconde du ciel.
Ne semble-t-il pas qu'il y ait là une évidente allusion à cette parole de l'Apôtre : “ Le premier homme tiré de la terre est terrestre, le second homme venu du ciel est céleste ” ? La promesse qui concerne le peuple de la foi vient du ciel, l'autre de la terre.
Dans celle-ci il n'y a que des paroles ordinaires, mais dans celle-là intervient le serment. Et le saint Apôtre, écrivant aux Hébreux, nous en donne l'explication : “ Dieu, voulant montrer aux héritiers de la promesse l'immuable stabilité de ses desseins, fit intervenir le serment. ” Et il ajoute : “ Les hommes jurent par un plus grand qu'eux ”, “ mais Dieu n'a personne de plus grand que lui par qui jurer ”, aussi “ je jure par moi-même, dit le Seigneur ”. Ce n'est point que Dieu fût obligé de jurer, — qui pourrait exiger de lui un serment ? — Mais, comme l'a expliqué l'Apôtre Paul, “ c'est pour montrer par là à ses adorateurs l'immuable stabilité de ses desseins ”. Semblablement, ailleurs, le Prophète dit encore : “ Dieu a juré et ne se repentira pas : tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech. ”
Enfin, lors de la première promesse, l'Écriture ne dit pas la raison pour laquelle est faite la promesse, mais seulement que la voix conduisit Abraham dehors, “lui montra les étoiles du ciel et lui dit : Ainsi en sera-t-il de ta descendance ”. Dans la seconde promesse, au contraire, Dieu donne la raison, et c'est pourquoi il appuie par un serment la fermeté de la promesse : “ Car tu as, dit-il en effet, accompli ma parole et tu n'as pas épargné ton fils. ” Par là il montre que c'est à cause de l'offrande et de la passion du fils que la promesse est fermement assurée et il insinue clairement que c'est à cause de la Passion du Christ que la promesse demeure fermement assurée au peuple des Gentils, “ qui appartient à Abraham par la foi ”.
N'y a-t-il que là où la seconde ébauche soit plus ferme que la première ? En bien des endroits, vous trouverez l'esquisse de semblables mystères. Moïse brisa et rejeta les premières tables de la Loi qui étaient selon la lettre : il reçut une seconde Loi qui est selon l'esprit, et la seconde est plus ferme que la première. Moïse encore, après avoir renfermé toute la Loi en quatre livres, écrivit le Deutéronome, qu'on appelle la seconde Loi. Ismaël est premier, et Isaac second ; mais c'est encore dans le second que réside la supériorité. Ce qui a lieu aussi pour Ésaü et Jacob, pour Éphraïm et Manassé, et vous le trouverez encore signifié dans mille autres exemples semblables.
Sens moral.
— Mais revenons à nous-mêmes et expliquons en détail le sens moral.
L'Apôtre dit, comme nous l'avons déjà rappelé : “ Le premier homme sorti de la terre est terrestre, le second homme venu du ciel est céleste. Tel est le terrestre, tels sont aussi les terrestres ; et tel est le céleste, tels sont aussi les célestes. De même que nous avons porté l'image du terrestre, nous porterons aussi l'image du céleste. ”
Vous voyez son raisonnement : si vous demeurez dans ce premier homme qui vient de la terre, vous serez rejetés, à moins que vous ne vous changiez, que vous ne vous convertissiez et que, devenus célestes, vous ne receviez en vous l'image de l'homme céleste. C'est ce qu'il dit ailleurs : “ Dépouillant le vieil homme avec ses œuvres et revêtant le nouveau qui a été créé selon Dieu. ” Et ailleurs encore : “ Voici que les choses anciennes sont passées ; tout est devenu nouveau. ”
Dieu renouvelle donc ses promesses pour vous montrer que vous devez, vous aussi, vous renouveler. S'il ne demeure pas, lui, dans les vieilles choses, c'est que vous ne devez pas demeurer, vous, de “ vieux hommes ”. Et s'il prononce ses paroles “ du haut du ciel ”, c'est pour que vous receviez, vous aussi, “ l'image de l'homme céleste ”. Car à quoi bon, pour vous, que Dieu renouvelle ses promesses, si vous ne vous renouvelez pas ? qu'il parle du haut du ciel, si c'est à la terre que vous prêtez l'oreille ? À quoi bon qu'il se lie par un serment, si vous écoutez tout cela en passant comme une histoire ordinaire ?
Pourquoi ne pas remarquer que c'est à cause de vous que Dieu adopte des manières d'agir qui ne semblent pas du tout convenir à sa propre nature ? Si l'Écriture dit que Dieu fait un serment, c'est pour que vous écoutiez avec crainte et tremblement et que, dans votre saisissement, vous mesuriez l'importance de ce qui a motivé le serment de Dieu. Bref, si tout cela se produit, c'est pour que vous soyez attentifs et sur vos gardes, c'est pour qu'apprenant qu'une promesse vous est préparée dans les cieux, vous soyez vigilants et cherchiez à vous rendre dignes des promesses divines.
Explication spirituelle.
Quoi qu'il en soit, l'Apôtre explique notre texte en disant : “ Dieu a donné la promesse à Abraham et à sa descendance. Il n'a pas dit : et à tes descendants, comme s'il s'agissait de plusieurs, mais il dit : et à ta descendance, comme ne parlant que d'un seul qui est le Christ. ” C'est donc du Christ qu'il est écrit : “ Je multiplierai ta descendance et elle deviendra aussi nombreuse que les étoiles du ciel ou que les grains de sable sur le bord de la mer. ” À qui est-il besoin d'expliquer comment la descendance du Christ se multiplie, quand on voit la prédication de l'Évangile s'étendre “ d'une extrémité de la terre à l'autre ” et qu'il n'y a presque plus de lieu qui n'ait reçu la semence de la parole ? D'avance, cette vérité avait été figurée au début du monde, quand il avait été dit à Adam : “ Croissez et multipliez ”, car c'est de cela que l'Apôtre énonce que “ ce fut dit par rapport au Christ et à l'Église. ”
Quant à la parole : “ Aussi nombreux que les étoiles du ciel ”, et celle qui suit : “ Comme les grains de sable sur le bord de la mer qu'on ne peut compter ”, on dira peut-être que la figure du nombre céleste convient au peuple chrétien, et celle du sable de la mer au peuple juif. Je préfère néanmoins penser qu'on peut appliquer aux deux peuples l'un et l'autre exemple. En effet, dans le peuple juif, il y a eu beaucoup de justes et de prophètes qu'on peut assimiler à bon droit aux étoiles du ciel ; dans notre peuple, en revanche, il y en a beaucoup “ qui n'ont de goût que pour les choses terrestres ” et dont la folie “ est plus pesante que le sable de la mer ” ; j'estime qu'il faut surtout ranger parmi eux la masse des hérétiques, sans toutefois nous croire nous-mêmes en sécurité, car les exemples terrestres doivent s'appliquer à quiconque n'a pas dépouillé “ l'image de l'homme terrestre ” et revêtu “ l'image de l'homme céleste. ”
Sans doute est-ce sous l'empire de ces pensées que l'Apôtre dresse le tableau de la résurrection dans les corps célestes et terrestres : “ Autre est la gloire des corps célestes, autre celle des corps terrestres. Même une étoile diffère en éclat d'une autre étoile ; ainsi en sera-t-il pour la résurrection des morts. Et à qui sait entendre, le Seigneur donne le même avertissement quand il dit : “ Pour que votre lumière luise devant les hommes, afin que voyant vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. ”
— Le Christ est bien la descendance d'Abraham et le fils d'Abraham. Voulez-vous vous en convaincre par les paroles de l'Écriture ? Écoutez ce qui est écrit dans l'Évangile : “ Livre de la généalogie de Jésus-Christ fils de David, fils d'Abraham. ” C'est donc en lui que s'accomplit cette parole de l'Écriture : “ Ta descendance recevra en héritage les cités de nos ennemis. ” Comment le Christ a-t-il reçu en héritage les cités de ses ennemis ? Sous ce biais sans doute que “ toute la terre est couverte du bruit ” des Apôtres et “ l'univers entier de leurs paroles ”. Aussi la colère s'empara-t-elle de ces anges qui tenaient tous les peuples sous leur domination. “ Car lorsque le Très-Haut sépara les peuples d'après le nombre des anges de Dieu, Jacob devint sa portion et Israël le lot de son héritage. ” Le Christ, en effet, auquel son Père avait dit : “ Demande-moi et je te donnerai les nations en héritage, les extrémités de la terre comme possession ”, excite la colère des anges en leur ôtant la puissance et la domination qu'ils avaient sur les peuples. Aussi est-il écrit : “ Les rois de la terre se sont dressés et les princes se sont coalisés contre le Seigneur et contre son Christ. ”
Aussi bien se dressent-ils contre nous et nous suscitent-ils luttes et combats. Et l'Apôtre du Christ de dire : “ Nous n'avons pas à combattre seulement contre la chair et le sang, mais encore contre les princes, les puissances et les dominations de ce monde. ” Il nous faut donc veiller et nous conduire avec précaution, “ parce que notre adversaire, comme un lion rugissant, rôde autour de nous cherchant qui dévorer ”. À moins que, “ fermes dans la foi ”, nous ne lui résistions, il nous ramènera en captivité. Dans ce cas, ce serait, de notre part, méconnaître l'œuvre de celui “ qui a cloué sur sa croix les principautés et les puissances en triomphant hardiment d'elles en lui-même ”, et “ qui est venu apporter la délivrance aux prisonniers ”. En suivant au contraire la foi du Christ qui a triomphé d'elles, brisons les liens par quoi elles nous avaient enchaînés à leur puissance. Ces liens qui nous retiennent, ce sont nos passions et nos vices : ils nous retiennent aussi longtemps que “ nous ne crucifions pas notre chair avec ses passions et ses convoitises ”, jusqu'à ce que “ nous ayons brisé leurs liens et rejeté leur joug loin de nous ”.
Donc, “la descendance d'Abraham ”, autrement dit la semence de la parole, c'est-à-dire la prédication de l'Évangile et la foi au Christ, s'est emparée “ des cités de ses ennemis ”.
Mais, je vous le demande : est-ce que le Seigneur a commis une injustice en arrachant les peuples à la puissance de ses ennemis et en les ramenant à la foi en lui et en son pouvoir ? Pas le moins du monde. Car autrefois “ Israël était la portion du Seigneur ”, mais ses ennemis entraînèrent Israël dans le péché loin de son Dieu, et c'est à cause de ses péchés que Dieu lui dit : “ Voici que vous avez été divisés par vos péchés. ” Mais il leur dit encore : “ Quand bien même vous auriez été dispersés d'un bout du ciel à l'autre, je vous rassemblerai, dit le Seigneur. ” C'est parce que les “ princes de ce monde ” avaient envahi l'héritage du Seigneur, que le “ bon pasteur ” a dû laisser dans les hauteurs les quatre-vingt-dix-neuf brebis et descendre sur la terre chercher celle qui était perdue ; il lui fallait la trouver, la charger sur ses épaules et la ramener à la haute bergerie de la perfection.
Mais à quoi bon, pour moi, que “ les cités des ennemis ” appartiennent en héritage à la descendance d'Abraham “ qui est le Christ ”, si ma propre cité ne lui appartient pas, si dans ma propre cité, c'est-à-dire dans mon âme qui est “ la cité du Grand Roi ”, ses lois ni ses préceptes ne sont observés ? À quoi bon que Dieu ait soumis le monde entier et qu'il possède “ les cités de ses ennemis ”, si, en moi, il n'est pas victorieux de ses ennemis, s'il ne détruit pas “ la loi qui est dans mes membres, qui lutte contre la loi de mon esprit et qui me rend captif de la loi du péché ” ?
Que chacun de nous veuille donc bien faire ce qu'il faut pour que, dans notre âme comme dans notre corps, le Christ soit victorieux de ses ennemis, qu'il se les soumette et qu'il prenne triomphalement possession de la cité de notre âme. De la sorte, nous deviendrons sa portion, sa part de choix, comparable “ en éclat aux étoiles du ciel ”, et nous pourrons recevoir, nous aussi, la bénédiction d'Abraham par le Christ notre Seigneur, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il ”.