Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

X - RÉBECCA
— “ Isaac grandissait ”, dit l'Écriture, et il se fortifiait ; c'est-à-dire que la “ joie ” grandissait pour Abraham, à qui n'importaient pas “ les choses visibles, mais les invisibles ”. Abraham ne tirait pas sa joie des choses présentes, ni des richesses du monde, ni des événements du siècle. Voulez-vous savoir pourquoi Abraham était joyeux ? Écoutez ce que le Seigneur dit aux Juifs : “ Abraham votre père a désiré voir mon jour, il l'a vu et il s'est réjoui. ” La vision du jour du Christ et l'espérance qu'elle contenait comblaient de joie Abraham et faisaient donc grandir Isaac. Plût au ciel que vous deveniez d'autres Isaac et que vous soyez la joie de votre Mère l'Église !
Mais je crains que l'Église n'enfante encore ses fils dans la tristesse et les gémissements. Croyez-vous qu'elle n'ait pas lieu de s'attrister ni de gémir, quand vous ne venez pas écouter la parole de Dieu et que c'est à peine si vous allez à l'église les jours de fête ? Et encore y venez-vous moins par désir d'entendre la parole que pour jouir de la solennité et profiter d'une sorte de rémission publique.
Que dois-je donc faire, moi à qui fut confié Je ministère de la parole ? moi qui, bien que “ serviteur inutile ”, ai cependant reçu du Seigneur “ la charge de distribuer à toute la maison du Seigneur la mesure de froment ” ? Mais écoutez la fin de la phrase du Seigneur : “ la charge de distribuer la mesure de froment au temps convenable. ” Que dois-je donc faire ? Où et quand trouverai-je le temps qui vous convient ? Vous passez la plus grande partie du temps, pour ne pas dire tout le temps, dans des occupations mondaines ; vous êtes partie du temps au forum, partie aux affaires ; l'un s'occupe de son champ, l'autre de ses procès, et personne, hormis un très petit nombre, ne s'occupe d'entendre la parole de Dieu.
Mais pourquoi vous incriminer sur vos occupations ? Pourquoi me plaindre des absents ? Même une fois que vous êtes là et que vous avez pris place à l'église, vous n'êtes pas attentifs, vous bavardez de banalités à votre habitude, et vous tournez le dos à la parole de Dieu et aux lectures sacrées. Je crains que le Seigneur ne vous adresse, à vous aussi, la parole du prophète : “ Ils m'ont tourné leur dos et ne m'ont pas montré leur visage. ”
Que dois-je donc faire, moi à qui fut confié le ministère de la parole ?
Ce qu'on vous lit est plein de mystères, il faut l'expliquer par les secrets de l'allégorie.
Mais puis-je faire pénétrer “les perles ” de la parole de Dieu dans des oreilles sourdes et distraites ? L'Apôtre ne l'a point fait ; voyez ce qu'il dit : “ Vous qui lisez la loi, vous n'entendez pas la loi. Car Abraham eut deux fils ”... et le reste. Puis il ajoute : “ Ces choses ont un sens allégorique. ” A-t-il dévoilé les mystères de la loi à ceux qui ne la lisent ni ne l'entendent ? Non. Mais il se contentait de dire à ceux qui lisaient la loi : “ Vous ne l'entendez pas. ” Comment donc pourrai-je découvrir et livrer, à des gens pour qui entendre et lire la loi sont chose inconnue, les mystères et les allégories de la loi que l'Apôtre nous a enseignés ?
Je vous parais peut-être bien sévère, mais je ne puis “ couvrir de plâtre ” un mur qui s'écroule. Car je redoute ce mot de l'Écriture : “ Mon peuple, ceux qui vous rendent heureux sont des séducteurs et ils ruinent le chemin où vous devez passer ”. Aussi “ je vous avertis comme mes fils très chers ”. Je m'étonne que vous ne soyez pas encore instruits de la voie du Christ et que vous n'ayez même pas entendu dire qu' “ elle n'est pas large ni spacieuse, la voie qui conduit à la vie, mais étroite et resserrée ”. Vous donc, “ entrez par la porte étroite ” et laissez les larges espaces à ceux qui se perdent. “ La nuit est avancée et le jour approche ”, “ marchez comme des enfants de lumière ”. “ Le temps est court ; il n'y a qu'une chose à faire : que ceux qui possèdent soient comme s'ils ne possédaient pas, et ceux qui usent de ce monde, comme s'ils n'en usaient pas. ”
L'Apôtre a prescrit de prier “ sans relâche ” ; or, vous qui n'assistez pas aux prières, comment pouvez-vous accomplir “ sans relâche ” ce que vous négligez sans cesse ? Pourtant le Seigneur l'a recommandé : “ Veillez et priez, de peur que vous n'entriez en tentation. ” Si ceux qui veillent et qui prient et qui ne cessent de se conformer à la parole de Dieu n'échappent cependant pas à la tentation, qu'en est-il de ceux qui ne viennent à l'église que pour les grandes fêtes ? “ Si le juste est sauvé avec peine, que deviendra le pécheur et l'impie ? ”
Je n'ai pas le goût de parler de ce qu'on vient de lire ; l'Apôtre dit en effet à propos de textes semblables qu' “ il est difficile de les expliquer, parce que vous êtes devenus lents à comprendre ”.
— Examinons cependant ce qu'on vous a lu tout à l'heure : “ Rébecca, dit l'Écriture, venait puiser de l'eau au puits avec les jeunes filles de la ville. ”
Chaque jour, Rébecca allait aux puits ; chaque jour, elle puisait de l'eau. C'est à cela qu'elle dut de rencontrer le serviteur d'Abraham et d'épouser Isaac.
Peut-être pensez-vous que ce sont là des fables et que, dans les Écritures, l'Esprit Saint conte des histoires. Mais il y a là une science et un enseignement spirituels pour les âmes. Vous vous y formez et vous y apprenez à venir chaque jour aux puits des Écritures a, aux eaux de l'Esprit Saint, à y puiser sans cesse et à en rapporter chez vous une pleine mesure.
Ainsi faisait sainte Rébecca ; et elle n'aurait pu épouser le grand patriarche Isaac, “ né en vertu de la promesse ”, sans avoir puisé de l'eau, — sans en avoir puisé une quantité telle qu'elle pût donner à boire non seulement à ceux de sa maison, mais encore au serviteur d'Abraham, — et non seulement donner à boire au serviteur d'Abraham, mais abreuver encore ses chameaux “jusqu'à ce qu'ils cessent de boire ”, dit l'Écriture, — tant était abondante l'eau que Rébecca avait tirée du puits.
Tout est mystère, de ce qui est dans l'Écriture. Le Christ veut vous fiancer à lui, vous aussi. C'est à vous qu'il s'adresse par les prophètes, quand il dit : “ Je te fiancerai à moi pour toujours, je te fiancerai à moi dans la fidélité et la miséricorde et tu connaîtras le Seigneur. ” Voulant donc vous fiancer à lui, le Christ vous envoie un serviteur. Ce serviteur, c'est la parole inspirée : sans l'avoir reçue, vous ne pouvez épouser le Christ.
Mais il vous faut savoir que ce ne sont pas les novices ni les ignorants qui peuvent recevoir la parole inspirée ; ce sont ceux qui savent aller au fond du puits pour tirer de l'eau et qui en tirent en telle abondance qu'il y en ait assez pour les sots et les méchants, dont les chameaux sont la figure, et qu'ainsi ils puissent dire, eux aussi : “ Je me dois aux savants et aux ignorants. ”
Bref, le serviteur s'était dit en lui-même : “ Celle qui me dira, parmi ces jeunes filles qui viennent puiser de l'eau : bois, puis j'abreuverai tes chameaux, celle-là sera l'épouse de mon maître. ” — Alors Rébecca — ce nom signifie “ patience ” — dès qu'elle eut vu le serviteur, dès qu'elle aperçut la parole inspirée, “ abaissa la cruche ” qu'elle tenait sur l'épaule. Elle abaissa, en effet, la prétention hautaine de l'éloquence grecque et, s'inclinant vers l'humilité et la simplicité du langage inspiré, elle dit : “ Bois, puis j'abreuverai tes chameaux. ”
— Vous direz peut-être : si le serviteur représente la parole inspirée, comment se fait-il que Rébecca lui donne à boire, quand c'est plutôt lui qui devrait le faire ? Mais prenez garde : il fait comme le Seigneur Jésus. Le Seigneur Jésus est “ le pain de vie ” et nourrit les âmes qui ont faim ; pourtant il déclare qu'il a faim lui aussi, quand il dit : “ J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger. ” — De même, il est “ l'eau vive ” et donne à boire à tous ceux qui ont soif ; pourtant il dit lui-même à la Samaritaine : “ Donne-moi à boire. ”
Semblablement, la parole inspirée désaltère ceux qui ont soif, et pourtant on peut dire que ce sont ces derniers qui lui donnent à boire, quand elle est l'objet de la pratique et de l'étude de ceux qui s'intéressent à elle. Une âme qui fait ainsi tout avec patience, qui est entièrement disponible, qui s'applique à une connaissance si élevée et qui a pour règle d'aller au plus profond puiser les eaux de la science, une telle âme peut être prise par le Christ en mariage.
Par conséquent, si vous ne vous rendez pas aux puits tous les jours, si vous ne puisez pas de l'eau tous les jours, loin de pouvoir donner à boire aux autres, vous endurerez vous-mêmes “ la soif de la parole de Dieu ”. Écoutez ce que dit le Seigneur dans les Évangiles : “ Celui qui a soif, qu'il vienne et qu'il boive ! ”
Mais vous, à ce que je vois, “ vous n'avez ni faim ni soif de la justice ” ; comment pouvez-vous donc dire : “ Comme le cerf soupire après les sources d'eau, mon âme soupire après vous, ô Dieu. Mon âme a soif du Dieu vivant : quand irai-je et paraîtrai-je devant sa face ? ”
Je vous en prie, prenez patience, vous qui êtes assidus à écouter la parole, tandis que nous parlons pour les négligents et les indifférents. Prenez patience, parce que c'est de Rébecca, c'est-à-dire de la patience, qu'il s'agit. Il nous faut bien châtier un peu par la patience ceux qui ne se soucient pas de venir à l'assemblée et qui esquivent la parole de Dieu ; ils ne désirent ni le “ pain de vie ” ni “ l'eau vive ”, ils ne sortent pas du camp ni de leur “ maison de boue ” pour recueillir la manne, ils ne viennent pas au rocher, à ce “ rocher spirituel ” où l'on boit, “ ce rocher qui est le Christ ”, comme dit l'Apôtre. Ayez donc un peu patience, dis-je, car nous parlons aux indifférents, à ceux “ qui se portent mal ” ; “ ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais ceux qui se portent mal. ” Dites-moi, vous qui ne venez à l'église que les jours de fête, les autres jours ne sont-ils pas des jours de fête ? ne sont-ils pas les jours du Seigneur ? Ce sont les Juifs qui ont de rares jours déterminés pour célébrer leurs solennités ; aussi Dieu leur dit-il : “ Je né peux souffrir vos néoménies, vos sabbats et votre grand jour. Mon âme a en horreur vos jeûnes, vos réjouissances et vos fêtes. ” Dieu a donc en horreur ceux qui pensent qu'il n'y a qu'un jour de fête pour le Seigneur.
Les chrétiens mangent tous les jours les chairs de l'agneau, c'est-à-dire qu'ils prennent chaque jour la chair de la parole divine. “ Car le Christ, notre Pâque, a été immolé. ” La loi de la Pâque prescrit que la pâque soit mangée le soir : aussi le Seigneur a-t-il souffert au soir du monde ; et vous qui vivez dans un soir continuel, jusqu'à ce que vienne le matin, vous ne devez pas cesser de manger de la chair de la parole (de carnibus verbi). Si, au cours de cette soirée, vous avez été vigilants, si durant votre vie vous vous êtes appliqués “ aux jeûnes, aux pleurs ” et à toutes les œuvres de justice, vous pourrez dire, vous aussi : “ Le soir, viennent les pleurs, et, le matin, l'allégresse. ” Car vous vous réjouirez au matin, c'est-à-dire dans le siècle à venir, à condition que dans le siècle présent vous recueilliez, dans les pleurs et dans la peine, “ les fruits de justice ”.
Venez donc avec nous pendant qu'il est encore temps, allons boire “ au puits de vision ” où demeure Isaac et où il entreprend de travailler.
Remarquez l'importance des choses qui se passent près des eaux. Aussi vous invite-t-on à venir chaque jour près des eaux de la parole de Dieu et à vous tenir près de ses puits, comme faisait Rébecca, dont il est dit : “ La jeune fille était très belle, elle était vierge et nul ne l'avait connue. ”
“ Et voici, dit l'Écriture, qu'elle sortit vers le soir pour puiser de l'eau. ”
— Ce n'est pas sans raison que cela est écrit d'elle. Mais une chose me frappe : que signifie la parole : “ C'était une jeune fille, une vierge et aucun homme ne l'avait connue ” ? Comme si une vierge pouvait être autre chose qu'une femme qu'un homme n'a point touchée ! Et que peut-il bien s'ajouter au mot vierge, lorsqu'il est dit qu' “ aucun homme ne l'avait connue ” ? Peut-il donc y avoir des vierges qu'un homme aurait connues ?
J'ai dit déjà souvent qu'en choses semblables il ne faut pas voir un récit d'histoires, mais un tissu de mystères. Or, je pense que c'est à quoi il faut s'en tenir ici.
Si le Christ est appelé le mari de l'âme, — car l'âme l'épouse quand elle vient à la foi, — son adversaire est bien cet autre mari que l'âme épouse quand elle s'écarte de la foi, celui-là même que l'Écriture nomme “ l'ennemi ” parce qu' “ il sème l'ivraie au milieu du bon grain ”. Il ne suffit donc pas pour l'âme qu'elle soit chaste de corps, il faut encore que ce mari exécrable ne l'ait point connue. Car il peut arriver qu'une femme, tout en conservant la virginité du corps, connaisse ce mari exécrable qu'est le diable, et qu'en accueillant dans son cœur les traits de la convoitise elle perde la chasteté de l'âme. Et c'est parce que Rébecca était saintement vierge de corps et d'âme à la fois, que l'Écriture redouble son éloge et dit : “ elle était vierge et aucun homme ne l'avait connue. ”
“ Rébecca s'en va donc à l'eau le soir. ” Tout à l'heure nous avons déjà parlé du soir. Mais remarquez la prudence du serviteur : il ne veut amener comme épouse à son maître Isaac qu'une vierge parée et qui a beau visage. Il ne lui suffit pas que ce soit une vierge, il faut aussi qu'aucun homme ne l'ait connue et qu'il la trouve en train de puiser de l'eau, car il ne veut pas en fiancer une autre à son maître.
Elle est simple dans sa toilette, sans apprêt, sans raffinement, et le serviteur ne lui donne de parures, “ boucles d'oreilles et bracelets ” que parce qu'elle est telle.
Faut-il penser que le père de Rébecca, riche certes, n'avait pas de bracelets ni de boucles d'oreilles à faire porter à sa fille ? Avait-il tant d'insouciance ou d'avarice pour ne point lui donner de parures ? C'est que Rébecca ne veut pas se parer de l'or de Bathuel : les parures d'un barbare et d'un ignorant ne lui conviennent pas. Mais elle cherche ses bijoux dans la maison d'Abraham, parce que la “ patience ” trouve sa parure dans la maison du sage.
Les oreilles de Rébecca n'auraient donc pas trouvé leur beauté si le serviteur d'Abraham n'était venu les embellir ; et ses mains ne reçoivent d'autres parures que celles qu'a envoyées Isaac. Car elle veut recevoir dans ses oreilles des paroles d'or et tenir dans ses mains des actions toutes d'or. Mais elle n'aurait pu ni recevoir ni mériter tout cela, si elle n'était venue auparavant puiser de l'eau aux puits. Vous donc, qui ne voulez pas venir près des eaux, qui ne voulez pas recevoir dans les oreilles les paroles d'or des Prophètes, comment pourrez-vous porter la parure de la doctrine, la parure des œuvres, la parure de la vie ?
— Mais passons ! Car, actuellement, ce n'est pas le moment de commenter, mais d'édifier l'Église de Dieu et de remuer les auditeurs inertes et nonchalants par les exemples des saints et les explications mystiques.
Donc Rébecca, en suivant le serviteur, arrive chez Isaac, — comme l'Église, en suivant la parole inspirée, arrive au Christ. Et où le trouve-t-elle ? “ Près du puits du serment, dit l'Écriture, alors qu'il se promenait. ”
Ainsi, en aucun cas, on ne s'éloigne des puits ; en aucun cas, on ne cesse de puiser de l'eau. C'est près d'un puits que l'on trouve Rébecca. C'est près d'un puits qu'elle, à son tour, trouve Isaac. C'est là qu'elle l'aperçoit pour la première fois, c'est là qu'elle “ saute de son chameau ”, c'est là qu'elle voit Isaac que lui désigne le serviteur. Peut-être pensez-vous que l'Écriture ne s'en tient qu'à cela sur les puits ? Mais c'est à un puits aussi que vient Jacob et qu'il trouve Rachel ; c'est là que Rachel lui paraît “ belle de taille et belle de visage ”. C'est encore près d'un puits que Moïse trouve Séphora, fille de Raguel.
Tout cela ne vous frappe-t-il pas et ne comprenez-vous pas que cela a un sens spirituel ? Vous croyez peut-être que c'est un hasard si les Patriarches viennent toujours à des puits et si leurs unions se contractent toujours au bord des eaux ? Quiconque se l'imagine est “ l'homme animal qui ne perçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu ”. En reste là qui voudra, demeure “ animal ” qui voudra. Pour moi, à la suite de l'Apôtre Paul, je dis que ces choses sont “ allégoriques ”, et je dis que les noces des saints représentent l'union de l'âme avec le Verbe de Dieu, car “ celui qui s'unit au Seigneur est un seul esprit avec lui ”.
Quant à cette union de l'âme avec le Verbe, il est certain qu'elle ne peut se réaliser que par l'étude des Livres Saints, qui sont des puits, selon leur appellation figurée. Quiconque vient à ces puits et y puise de l'eau, c'est-à-dire quiconque, méditant l'Écriture, en approfondit le sens, aura des noces dignes de Dieu ; car son âme est unie avec Dieu. Celui-là descend aussi de son chameau, c'est-à-dire qu'il se défait de ses vices, rejette ses instincts déraisonnables, et s'unit à Isaac ; car il convient qu'Isaac s'avance de “ vertu en vertu ”. Le fils de la “ vertu ” qui est Sara se lie et s'unit maintenant à la “ patience ” qui est Rébecca ; car c'est en cela que consiste le passage “ de la vertu à la vertu ” et “ de la foi à la foi ”.
Mais venons-en aux Évangiles. Quand le Seigneur lui-même “ est fatigué de marcher ”, voyons, où cherche-t-il le repos ? — “ Il arriva près d'un puits, dit l'Écriture, et il s'assit sur le bord ”.
Vous le voyez, partout les mystères se répondent ; il y a accord des figures entre le Nouveau et l'Ancien Testament. Dans l'Ancien, c'est aux puits et à leurs eaux que l'on se rend pour trouver des épouses ; et c'est dans le bain de l'eau que l'Église s'unit au Christ.
Voyez quel poids de mystères nous accable ! Ils se présentent si nombreux que nous ne pouvons les expliquer. Du moins doivent-ils vous exciter à écouter et à venir aux assemblées. Ainsi, même si nous passons trop vite sur quelques-uns, vous pourrez, lorsque vous y reviendrez et que vous vous y appliquerez, faire la lumière et trouver par vous-mêmes. Puissiez-vous au moins persévérer dans la recherche, afin que le Verbe de Dieu, vous trouvant vous aussi près de l'eau, vous prenne et vous unisse à lui, pour devenir avec lui “ un seul esprit ” dans le Christ Jésus Notre Seigneur, “ à qui sont la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il ”.

XI - ABRAHAM ÉPOUSE CÉTHURA - SÉJOUR D'ISAAC AU PUITS DE VISION
— C'est toujours le saint Apôtre qui nous donne l'occasion de découvrir le sens spirituel ; il en montre les traces, peu nombreuses il est vrai, mais indispensables à ceux qui étudient l'Écriture pour leur faire reconnaître où que ce soit “ la loi spirituelle ”.
Parlant d'Abraham et de Sara, il dit quelque part : “ Sans faiblir dans sa foi, il ne considéra pas que son corps était déjà éteint, puisqu'il avait près de cent ans, ni que le sein de Sara était épuisé. ” Cet homme dont l'Apôtre dit qu'il avait le corps éteint à cent ans et qu'il engendra Isaac plutôt par la puissance de la foi que par la fécondité du corps, voici que l'Écriture rapporte maintenant qu'il prit une femme du nom de Céthura, qu'il eut d'elle plusieurs enfants, et cela vraisemblablement à l'âge d'environ cent trente-sept ans. Car Sara, son épouse, était, dit l'Écriture, de dix ans plus jeune que lui, et elle mourut à cent vingt-sept ans ; ce qui indique qu'Abraham avait plus de cent trente-sept ans lorsqu'il épousa Céthura.
Sens spirituel de ce mariage.
Qu'en conclure ? Faut-il penser qu'un si grand patriarche sentait encore à cet âge les aiguillons de la chair ? Faut-il croire que celui qu'on nous a montré naguère éteint aux mouvements naturels, sente maintenant revivre en lui la passion ? Ou plutôt, comme nous l'avons souvent dit, les mariages des patriarches n'indiquent-ils pas quelque chose de mystique et de sacré, — comme ces paroles du Sage qui disait en parlant de la Sagesse : “ J'ai songé à la prendre pour épouse ” ?
Sans doute Abraham a-t-il songé à quelque chose de semblable ; il était sage, et partant il savait que nulle limite n'est assignée à la sagesse et que la vieillesse ne met pas un terme au savoir. Car celui qui se met ordinairement en mariage de la façon que nous avons dite plus haut en parlant d'Abraham, c'est-à-dire qui garde habituellement la vertu comme épouse, quand peut-il abandonner cette union ? Le dernier sommeil de Sara signifie la consommation de la vertu. Or, celui qui possède une vertu parfaite et consommée doit toujours s'adonner à quelque science. C'est cette science que le langage divin appelle “ son épouse ”.
J'imagine que c'est à cause de cela qu'il y a dans la loi une malédiction pour le célibataire et l'homme stérile. Il est dit en effet : “ Maudit soit celui qui n'aura pas laissé de descendants en Israël ”. Si l'on entend ces mots de la descendance charnelle, il faut englober sous la malédiction toutes les vierges de l'Église. Et que dis-je, les vierges de l'Église ? Jean lui-même, “ le plus grand parmi les enfants des femmes ”, et d'autres en grand nombre parmi les saints n'ont pas laissé de descendance charnelle. Et pourtant il est bien certain qu'ils ont laissé une descendance spirituelle et des fils spirituels et qu'ils avaient tous la Sagesse pour épouse, — tel Paul qui “ engendrait des fils par l'Évangile ”.
Donc Abraham épousa Céthura, alors qu'il était un vieillard au corps déjà éteint. Je crois qu'il vaut mieux, selon les raisons que j'ai données plus haut, se marier lorsque le corps est éteint, lorsque “ les membres sont morts ”. Car nos sens sont bien plus capables de recevoir la Sagesse quand “ nous portons la mort du Christ dans notre corps ” mortel.
Enfin Céthura, qu'Abraham déjà vieux, prit en mariage, signifie ??? ???, c'est-à-dire parfum ou bonne odeur. Par quoi il faut entendre que “ nous sommes, comme a dit Paul, la bonne odeur du Christ ”. Or, voyons comment l'on devient la bonne odeur du Christ. Le péché est une chose qui sent mauvais. Les pécheurs sont comparés à des porcs, qui se roulent dans leurs péchés comme dans une ordure infecte. Et David, parlant au nom du pécheur pénitent, dit : “ mes meurtrissures sont infectes et purulentes. ”
— Quiconque parmi vous ne répand plus l'odeur du péché, mais au contraire l'odeur de la justice et la douceur de la miséricorde, quiconque offre au Seigneur l'encens d'une prière “ ininterrompue ” et dit : “ Que ma prière monte vers vous comme l'encens, que l'élévation de mes mains soit comme le sacrifice du soir ”, celui-là a pris Céthura comme épouse.
C'est la façon la plus convenable, à mon avis, d'expliquer les noces des vieillards : oui, c'est à leur honneur que les patriarches ont contracté ces unions à un âge très avancé et presque défaillant, — et je pense qu'il faut également tenir compte des fils qu'ils ont engendrés. Pour des mariages de cette sorte et pour une descendance pareille, les jeunes gens sont moins bien faits que les vieillards. Car plus la chair est accablée, plus l'âme est résistante et propre aux embrassements de la Sagesse. Aussi est-il raconté dans les Écritures que le juste Helchana avait en même temps deux épouses ; l'une s'appelait Phennana et l'autre Anne, c'est-à-dire la conversion et la grâce. Et c'est de Phennana d'abord, c'est-à-dire de la conversion, que l'Écriture dit qu'il eut des enfants, et d'Anne, c'est-à-dire de la grâce, seulement par la suite.
C'est par les mariages aussi que l'Écriture désigne symboliquement les progrès des saints. Aussi, dans ces mariages vous pouvez être le mari si vous voulez : si, par exemple, vous exercez l'hospitalité de grand cœur, c'est elle, l'hospitalité, que pour ainsi dire vous prenez pour épouse ; et si vous lui ajoutez le soin des pauvres, c'est comme une seconde épouse que vous prenez ; si vous y joignez la patience, la douceur et les autres vertus, vous aurez pris autant d'épouses que vous avez de vertus.
C'est pourquoi l'Écriture mentionne que certains Patriarches ont en même temps plusieurs épouses, et que d'autres, à la mort de leur première femme, en ont pris une seconde ; elle veut indiquer par là en figure qu'il y en a qui peuvent exercer en même temps plusieurs vertus, tandis que d'autres doivent avoir mené l'une à sa perfection pour en pratiquer une autre. Ainsi Salomon, à qui le Seigneur avait dit : “ Il n'y a pas eu de Sage comme toi dans le passé, il n'y en aura point à l'avenir ”, eut, dit l'Écriture, plusieurs épouses à la fois. Le Seigneur lui avait donné une prudence infinie “ comme le sable de la mer ” pour qu'il jugeât son peuple dans la sagesse. Aussi pouvait-il exercer plusieurs vertus ensemble.
Si, en plus des vertus que nous enseigne la loi de Dieu, nous nous adonnons aux disciplines qui, étant du siècle, semblent venir du dehors, comme la littérature, la grammaire, la géométrie, l'arithmétique, la dialectique, si nous faisons concourir ces disciplines tirées du dehors à notre enseignement, si nous les admettons à témoigner en faveur de notre loi, alors on pourra dire que nous avons pris en mariage des étrangères ou même des concubines. Et si de semblables unions nous amènent à exposer nos idées, à discuter, à réfuter des contradicteurs et qu'à ce propos nous puissions en convertir quelques-uns à la foi ; et si, maniant mieux qu'eux leurs propres sciences et leurs propres méthodes, nous les persuadons de recevoir la vraie philosophie du Christ et la vraie piété de Dieu, alors on pourra dire que nous avons eu des enfants de la dialectique ou de la rhétorique comme d'une étrangère ou d'une concubine.
Ainsi donc, pour personne, la vieillesse n'empêche ces sortes de mariages ni la procréation de semblables enfants. Au contraire, cette chaste descendance convient mieux à un âge avancé.
C'est ainsi qu'Abraham, déjà très âgé et, comme dit l'Écriture, “ vieux et plein de jours ”, prit Céthura pour épouse.
Mais, dans les données historiques, il ne doit pas nous échapper quelles furent les générations qui sortirent de cette union. En les gardant dans notre mémoire, nous pourrons plus facilement saisir ce que disent les Écritures sur les différentes nations.
Par exemple, il est dit que Moïse prit pour épouse une fille de Jéthro le prêtre de Madian. Or, ce Madian est un des fils de Céthura et d'Abraham. Ce qui nous fait reconnaître que l'épouse de Moïse était de la race d'Abraham, et non pas une étrangère. Lorsqu'on parle de la “ reine de Cédar ”, il faut savoir également que Cédar est un descendant de Céthura et d'Abraham. Vous ferez de semblables découvertes dans la postérité d'Ismaël. À l'examiner attentivement, vous en tirerez beaucoup de remarques historiques qui ont échappé à d'autres.
Mais remettons ce sujet à une autre fois et hâtons-nous vers la suite du récit.
— “ Après la mort d'Abraham, dit l'Écriture, Dieu bénit son fils Isaac ; et Isaac habitait près du puits de vision. ”
Au sujet de la mort d'Abraham, que pouvons-nous ajouter à ce que contient la parole du Seigneur dans les Évangiles : “ À propos de la résurrection des morts, n'avez-vous pas lu ce que Dieu dit dans le passage du buisson : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob ? Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants car tous sont vivants devant lui ” ? Souhaitons donc pour nous-mêmes une mort de ce genre, pour qu'“ étant morts au péché, comme dit l'Apôtre, nous vivions pour Dieu ”. Car ainsi faut-il comprendre la mort d'Abraham : elle a dilaté son sein dans une telle mesure que tous les saints qui viennent des quatre coins du monde “ sont portés par les anges dans le sein d'Abraham ”.
Mais voyons maintenant comment, après la mort d'Abraham, “ Dieu bénit son fils Isaac ” et quelle est cette bénédiction.
“ Le Seigneur bénit Isaac, dit l'Écriture, et il habitait près du puits de vision. ” L'essentiel de la bénédiction du Seigneur sur Isaac était qu'il habitât “ près du puits de vision ”. Précieuse bénédiction, à la vérité, pour qui sait comprendre ! Puisse le Seigneur me la donner à moi aussi, pour que je mérite d'habiter “ près du puits de vision ” !
Qui peut connaître et pénétrer la vision “ qu'eut Isaïe, fils d'Amos ” ? Qui peut connaître la vision de Nahum ? Qui peut pénétrer le contenu de la vision qu'eut Jacob à Béthel lorsqu'il allait en Mésopotamie et où il dit : “ Voici la maison de Dieu et la porte du ciel ” ? Celui qui peut connaître et pénétrer chacune des visions qui sont dans la loi ou dans les prophètes, celui-là habite “ près du puits de vision ”.
Mais examinons de plus près quelle est cette extraordinaire bénédiction qu'Isaac mérita de recevoir du Seigneur pour “ habiter près du puits de vision ”. Tandis que nous, quand pourrons-nous seulement mériter de ne faire que passer près du puits de vision ? Isaac a mérité de demeurer en état de vision, d'y habiter ; nous, c'est à peine si, illuminés par la miséricorde de Dieu, nous pouvons comprendre ou entrevoir des bribes de chaque vision.
Si cependant je peux acquérir ne fût-ce qu'un rayon d'intelligence des visions de Dieu, je pourrai dire que j'ai passé un jour près du puits de vision. Et si je peux en saisir quelque chose, pas seulement selon la lettre mais selon l'esprit, je pourrai dire que j'ai passé deux jours près du puits de vision. Et si je pénètre jusqu'au sens moral, j'y aurai séjourné trois jours. Et si, ne pouvant tout comprendre, je suis du moins assidu à écouter les Écritures divines, si “ je médite jour et nuit la loi de Dieu ”, si je ne cesse jamais de chercher, de fouiller, d'examiner, et, ce qui passe avant tout, de prier Dieu et de lui demander l'intelligence, à lui “ qui enseigne toute science à l'homme ”, je pourrai dire que j'habite, moi aussi, près du puits de vision.
Si, au contraire, je me néglige, si je ne mets pas plus en pratique en mon particulier la parole de Dieu que je ne me rends fréquemment à l'église pour l'écouter, comme je vois faire à certains d'entre vous qui viennent seulement à l'église les jours de fête, en vérité des gens de cette sorte n'habitent pas près du puits de vision. Je crains pour ma part que ceux qui se montrent ainsi négligents, ne boivent pas aux puits de la vie et ne refassent pas leurs forces ; et cela, quand bien même ils se rendraient à l'église, car ils s'occupent alors des affaires qui leur tiennent à cœur, des soucis qu'ils emportent avec eux, et ils s'en vont sans s'être désaltérés aux puits des Écritures.
Hâtez-vous donc et faites en sorte que descende sur vous la bénédiction du Seigneur qui vous rendra capables d'habiter près du puits de vision ; le Seigneur vous ouvrira les yeux, vous contemplerez le puits de vision et vous en tirerez “ l'eau vive ” qui deviendra en vous “ une source d'eau jaillissante pour la vie éternelle ”. Ne venir que rarement à l'église, ne puiser que rarement aux sources des Écritures, s'en aller aussitôt et, pris par d'autres affaires, ne pas tenir compte de ce qu'on a entendu, ce n'est pas habiter près du puits de vision.
Laissez-moi vous montrer quel est celui qui ne s'éloigne jamais du puits de vision : c'est l'Apôtre Paul. Il disait : “ Nous tous, le visage découvert, nous contemplons la gloire du Seigneur ”.
Et vous, si vous scrutez sans cesse les visions des prophètes, si vous les examinez sans cesse, si vous désirez sans cesse en faire votre profit, si vous les méditez, si vous demeurez en elles, vous aussi vous recevrez la bénédiction du Seigneur et vous habiterez près du puits de vision. Le Seigneur Jésus vous apparaîtra aussi “ sur le chemin ”, il vous ouvrira les Écritures, et vous direz alors : “ Est-ce que notre cœur n'était pas tout brûlant : au dedans de nous tandis qu'il nous dévoilait les Écritures ? ” Car le Seigneur Jésus apparaît à ceux qui tiennent compte “ de sa loi nuit et jour ”. “ À lui la gloire : et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. ”
suivant