XII - RÉBECCA CONÇOIT ET ENFANTE
Chaque fois qu'“ on nous lit Moïse ”, il nous faut prier le Père du Verbe d'accomplir en nous ce qui est écrit dans les Psaumes : “ Ouvre mes yeux et je contemplerai les merveilles de ta loi. ” S'il ne nous ouvre pas lui-même les yeux, comment pourrons-nous voir les grands mystères qui s'accomplissent dans les patriarches et que figurent tantôt les puits, tantôt les noces, tantôt les enfantements, tantôt même les stérilités ?
La lecture présente nous rapporte qu'“ Isaac pria le Seigneur pour Rébecca son épouse, parce qu'elle était stérile ; le Seigneur l'exauça et elle conçut. Et ses enfants se heurtaient dans son sein ”.
Demandons-nous d'abord pourquoi l'Écriture rapporte de plusieurs saintes femmes qu'elles étaient stériles, comme Sara, comme aujourd'hui Rébecca. Rachel aussi, la préférée d'Israël, était stérile. Stérile également Anne la mère de Samuel. Stérile encore Élisabeth, notent les Évangiles. Et l'Écriture donne à toutes ces femmes ce même titre d'honneur d'avoir mis au monde, à la fin de leur stérilité, un saint rejeton.
Ainsi, dans notre texte, l'Écriture dit que Rébecca était stérile, mais “ Isaac pria pour elle le Seigneur qui l'exauça, et elle conçut. Et ses enfants se heurtaient dans son sein ”, dit l'Écriture. Qu'a-t-elle donc conçu, celle qui était stérile ? Ses fils avant de naître se heurtent, et celle qui avait renoncé à toute descendance porte dans son sein des peuples et des nations. Car il est dit : “ Rébecca s'en alla interroger le Seigneur, et le Seigneur lui dit : Tu as deux nations dans ton sein, et deux peuples se sépareront au sortir de tes entrailles. ”
Il serait trop long d'examiner en détail l'agitation des enfants au sein de leur mère. Il serait trop long de proposer à ce sujet les explications et les allégories de l'Apôtre avec les mystères et les problèmes qu'elles soulèvent ; trop long d'expliquer pourquoi, “ avant que les enfants ne naissent et qu'ils n'aient fait en ce monde bien ou mal ”, il est dit à leur sujet : “ Un peuple l'emportera sur l'autre et le plus grand servira le plus petit ” ; trop long d'expliquer pourquoi, avant qu'ils ne fussent sortis du sein de leur mère, il est dit par le prophète : “ J'ai aimé Jacob et j'ai haï Ésaü ”. Tout cela dépasse notre pouvoir et votre entendement.
— Voyons plutôt maintenant ce que signifie cette parole :, “ Rébecca s'en alla interroger le Seigneur ”. Elle s'en alla. Où alla-t-elle ? D'un lieu où le Seigneur n'était pas à un lieu où il était ? C'est bien ce que semblent indiquer ces mots : “ Elle s'en alla interroger le Seigneur. ” Mais le Seigneur n'est-il pas partout ? N'a-t-il pas dit lui-même : “ Je remplis le ciel et la terre ” ? Où donc s'en alla Rébecca ?
Je ne pense pas qu'elle alla d'un lieu à un autre, mais qu'elle passa d'une vie à une autre, d'une action à une autre, du bien au mieux, qu'elle progressa de l'utile au plus utile, qu'elle avança de la sainteté à une sainteté plus haute. Car il est absurde de penser que Rébecca, qui avait été formée dans la maison du sage Abraham par les savantes leçons d'Isaac, était assez simple et ignorante pour croire que Dieu était enfermé en quelque lieu, et pour aller l'y interroger sur le sens de l'agitation de ses enfants dans son sein.
Mais voulez-vous constater que c'est l'habitude des saints de dire, lorsqu'ils s'aperçoivent que Dieu leur montre quelque chose, qu'“ ils s'en vont ” ou qu' “ ils passent ” ?
Moïse, voyant le buisson brûler sans se consumer, dit dans son étonnement : “ Je passerai et je verrai cette vision. ” Il ne voulait pas dire, bien sûr, qu'il allait franchir un espace de terrain, escalader la montagne ou dégringoler les pentes de la vallée. La vision était toute proche de lui, là devant, sous ses yeux. Mais il dit : “ Je passerai ”, pour montrer qu'il est averti par la vision céleste d'avoir à s'élever à une vie supérieure et à “ passer ” de l'état où il était à un état meilleur.
De la même façon, notre texte dit maintenant de Rébecca qu' “ elle alla interroger le Seigneur ”, ce qui ne veut pas dire, comme nous l'avons montré, qu'elle emploie la marche à pieds pour s'éloigner, mais les progrès spirituels.
Vous aussi, par conséquent, si vous vous mettez à fixer les regards, non sur “ les choses visibles, mais sur les invisibles ”, c'est-à-dire non sur les choses charnelles mais sur les spirituelles, non sur les choses présentes mais sur les choses futures, on pourra dire de vous que “ vous êtes allés interroger le Seigneur ”. Si, vous arrachant à vos anciennes compagnies et à la fréquentation de ceux avec qui vous viviez indignement au su de tous, vous participez à des œuvres de bien et à des actes de religion, si, quand on vous cherchera au milieu de vos vilains compagnons dans les bandes de vauriens, on ne vous y trouve plus, on dira également de vous : Il s'en est allé interroger le Seigneur.
Ainsi donc, quand les saints s'en vont, ce n'est pas d'un lieu à un autre, mais d'une vie à une autre, d'habitudes anciennes à des habitudes meilleures.
— Dieu dit donc à Rébecca :
“ Deux nations sont dans ton sein et deux peuples se sépareront au sortir de tes entrailles. Un peuple dominera l'autre et le plus grand servira le plus petit. ”
Les Juifs eux-mêmes, sans avoir la foi, savent comment “ un peuple ”, l'Église, “ a dominé l'autre ”, la Synagogue, et comment “le plus grand sert le plus petit ”. Sur ces notions qui sont manifestes et familières à tous, je pense qu'il est superflu d'insister. Mais, si vous le voulez bien, ajoutons ceci, qui pourra servir à édifier et à instruire chacun de vous.
Je pense que l'on peut dire de chacun de nous qu'il y a également au dedans de lui “ deux nations et deux peuples ”. Car, s'il y a le peuple des vertus en nous, il n'y a pas moins le peuple des vices : “ c'est de notre cœur, en effet, que viennent les mauvaises pensées, les adultères, les vols, les faux témoignages ”, et aussi “ les tromperies, les rivalités, les hérésies, les jalousies, les orgies et autres choses semblables. ” Vous voyez par là l'importance du peuple du mal en nous. Mais si nous pouvons mériter de dire cette parole des saints : “ Par l'effet de votre crainte, Seigneur, nous avons conçu, nous avons enfanté et nous avons fait paraître sur la terre l'esprit de votre salut ”, alors il y a en nous un autre peuple, de génération spirituelle celui-là. Car “ les fruits de l'esprit sont la charité, la joie, la paix, la patience, l'humilité, la douceur, la continence, la charité ”.
Ainsi vous voyez cet autre peuple qui est en nous ; mais il est plus petit, tandis que le premier est plus grand. Les méchants sont toujours plus nombreux que les bons, et les vices que les vertus. Mais si nous ressemblons à Rébecca et si nous méritons de concevoir d'Isaac, c'est-à-dire du Verbe de Dieu, alors en nous aussi “ un peuple dominera l'autre et le plus grand servira le plus petit ”, la chair servira l'esprit et les vices céderont le pas aux vertus.
“ Et le temps fut accompli où elle devait enfanter, et il se trouva qu'elle avait deux jumeaux. ” L'expression : “ Le temps fut accompli où elle devait enfanter ”, n'est presque jamais employée que pour de saintes femmes. Elle est employée pour Rébecca, pour Élisabeth la mère de Jean et pour Marie la mère de Notre Seigneur Jésus-Christ. Aussi me paraît-il que ces enfantements marquent quelque événement important et privilégié, et que l'accomplissement du temps indique que l'enfant qui naît est parfait.
— “ Le premier qui sortit, dit l'Écriture, était roux, tout entier comme un manteau de poil.
Et on le nomma Ésaü. Ensuite sortit son frère, tenant dans sa main le talon d'Esaü ; et on le nomma Jacob. ”
Un autre passage de l'Écriture rapporte que “ Jacob lutta contre son frère dans le sein de sa mère ”, et le signe qu'elle en donne, c'est que la main de Jacob tenait le talon d'Esaü.
Ésaü sortit donc du sein de sa mère “ tout entier comme un manteau de poil ”, Jacob au contraire lisse et nu. La lutte et la dispute valurent à celui-ci le nom de Jacob. Quant à Ésaü, au dire de ceux qui expliquent les noms hébreux, il aurait été ainsi nommé soit à cause de sa rousseur, soit à cause de la terre, et signifierait roussâtre ou terreux, ou encore, selon d'autres interprètes, fabriqué (factura).
Pourquoi Jacob a-t-il supplanté son frère ; pourquoi est-il né lisse et nu, alors que tous les deux ont été conçus, comme dit l'Apôtre, “ d'un seul homme, d'Isaac notre Père ; pourquoi Ésaü est-il au contraire tout entier velu et hirsute et comme recouvert de la saleté du péché et de l'injustice, ce n'est pas mon intention d'expliquer ces privilèges de naissance. Car, si je veux creuser profond et découvrir les filets d'eau vive qui se cachent, les Philistins ne vont pas manquer de me chercher querelle, ils vont me susciter des disputes et des chicanes et se mettront à remplir mes puits de leur terre et de leur boue. Si ces Philistins me laissaient faire, moi aussi, je m'approcherais de mon Seigneur, de mon très patient Seigneur, qui dit : “ Je ne repousse pas celui qui vient à moi ” ; je m'approcherais, et, semblable à ses disciples qui lui demandaient : “ Seigneur, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu'il soit aveugle ? ”, je l'interrogerais de la sorte : Seigneur, qui a péché, Ésaü ou ses parents, pour qu'il soit né tout velu et hirsute et pour qu'il soit supplanté par son frère dans le sein de sa mère ? Mais si je fais mine d'interroger et de scruter là-dessus la parole divine, les Philistins ne manquent pas de s'en prendre à moi et de me chicaner. Aussi nous abandonnerons ce puits, nous l'appellerons “ inimitié ” et nous en creuserons un autre.
— Plus loin l'Écriture dit : “ Isaac sema de l'orge et recueillit le centuple. Le Seigneur le bénit, et cet homme devint grand et il alla s'accroissant de plus en plus, jusqu'à devenir très grand. ”
Pourquoi Isaac a-t-il semé de l'orge et non du froment ? Pourquoi est-il béni pour avoir semé de l'orge ? Pourquoi s'enrichit-il jusqu'à devenir très riche ? — C'est qu'il n'était évidemment pas encore riche jusque-là ; mais lorsqu' “ il eut semé de l'orge et récolté le centuple ”, alors il devint “ très riche ”.
L'orge est d'ordinaire la nourriture des bêtes ou des esclaves à la campagne. Elle présente un aspect assez rugueux qui donne l'impression, à celui qui la touche, de piquer avec des espèces de pointes. Or, Isaac, c'est la parole divine, qui sème l'orge dans la loi, et dans les Évangiles le froment. Il prépare le froment pour les parfaits et les spirituels, et l'orge pour les commençants et les “ animaux ”, car il est écrit : “ Seigneur, vous sauverez les hommes et les bêtes ensemble. ”
Isaac, qui est la parole de la loi, sème donc de l'orge, et, bien que ce soit de l'orge, il récolte “ cent pour un ”. Car, dans la loi aussi, vous trouvez des martyrs qui récoltent “ cent pour un ”. Mais notre Seigneur, lui qui est l'Isaac des Évangiles, parlait aux Apôtres de perfection, tandis qu'il disait aux foules des choses faciles et ordinaires.
Voulez-vous avoir la preuve qu'il donne lui-même de l'orge en nourriture aux commençants ? Eh bien, il est écrit dans les Évangiles qu'il donna à manger aux foules deux fois. La première fois qu'il leur donne à manger, ce sont des commençants : il leur donne “ des pains d'orge ”. Mais après, lorsqu'ils ont déjà fait des progrès : dans la parole et la doctrine, il leur donne des pains de froment.
Mais l'Écriture dit ensuite : “ Le Seigneur bénit Isaac et il devint très grand. ”
Isaac était petit dans la loi, mais, avec le temps, il devint grand. Avec le temps, il devient grand parmi les prophètes. Mais tant qu'il reste uniquement dans la loi, il n'est pas encore grand, car la loi est couverte d'un voile ; il ne fait que grandir parmi les prophètes. Mais lorsqu'il en arrive à rejeter le voile, alors il est “ très grand ”. Quand la lettre de la loi en arrivera à être éliminée, comme la paille de son orge, et qu'il apparaîtra que “ la loi est spirituelle ”, c'est alors qu'Isaac deviendra grand et même “ tout à fait grand ”.
Regardez en effet le Seigneur dans les Évangiles : il ne rompt qu'un petit nombre de pains, mais il restaure des milliers de per- : sonnes et il reste des quantités de corbeilles pleines de morceaux. Tant que les pains sont entiers, il n'y a personne de rassasié, personne de restauré et, dans les pains eux-mêmes, aucune apparence de multiplication. Mais regardez maintenant le petit nombre de pains que nous rompons : nous prenons quelques paroles de la Sainte Écriture, et voici que des milliers de personnes sont rassasiées. Et si ces pains n'avaient pas été partagés, s'ils n'avaient pas été réduits en morceaux par les disciples, autrement dit si la lettre n'avait pas été brisée et rompue morceau par morceau, son sens ne pourrait pas parvenir à tout le monde. Quand nous nous mettrons à explorer attentivement et à approfondir chaque détail, c'est alors que les foules se rassasieront autant qu'elles pourront. Ce dont elles ne voudront plus, il faut le ramasser et le mettre à part pour que “ rien ne se perde ”.
Mais quand il y a des choses que les foules ne peuvent recevoir, les conservons-nous et les ramassons-nous dans des “ paniers et des corbeilles ” ? Et tout à l'heure, quand nous avons rompu le pain de Jacob et d'Esaü, combien en est-il resté de morceaux ? Occupons-nous de ces morceaux, que nous avons recueillis avec soin pour qu'ils ne se perdent pas et que nous conservons dans des “ paniers ” et des “ corbeilles ”, jusqu'à ce que le Seigneur nous dise ce qu'il faut en faire à leur tour.
Pour le moment, dans toute la mesure du possible, il nous faut manger de ce pain ou boire à ces puits. Essayons de réaliser ce que nous recommande la Sagesse quand elle dit : “ Bois l'eau de tes sources et de tes puits, et que ta source soit bien pour toi. ”
Essayez donc, vous qui m'écoutez, d'avoir un puits bien à vous et une source bien à vous ; de la sorte, quand vous prendrez le livre des Écritures, vous arriverez à découvrir, vous aussi, de votre propre chef, quelque explication. Oui, d'après ce que vous avez appris dans l'Église, essayez de boire, vous aussi, à la source de votre esprit, En vous-mêmes, naturellement, il y a “ l'eau vive ”, il y a les canaux intarissables et les fleuves gonflés du sens raisonnable, à moins qu'ils ne soient obstrués de terre et de déblais. Dans ce cas, ce qu'il vous faut, c'est creuser votre terre et la nettoyer de sa saleté, c'est-à-dire chasser la paresse d'esprit et secouer la torpeur du cœur. Écoutez en effet ce que dit l'Écriture : “ Tourmente un œil et il en coulera des larmes ; tourmente un cœur et il en sortira de la vivacité d'esprit. ”
Purifiez donc, vous aussi, votre esprit, pour qu'un jour vienne où vous buviez à vos sources et où vous puisiez l'eau vive à vos puits. Car si vous avez reçu en vous la parole de Dieu, si vous avez reçu de Jésus l'eau vive, et, qui plus est, avec foi, elle deviendra en vous “ une source d'eau jaillissant jusqu'à la vie éternelle ” en Jésus lui-même le Christ notre Seigneur, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il ”.
XIII - LES PUITS D'ISAAC
Nous trouvons sans cesse les patriarches en train de creuser des puits.
L'Écriture rapporte, en effet, qu'Isaac, lorsque “ Dieu l'eut béni et comblé de richesses ”, entreprit une grande œuvre. : “ Il se mit à creuser des puits, ces puits qu'avaient creusés ses serviteurs au temps de son père Abraham et que les Philistins avaient bouchés et remplis de terre. ” Or “ il campa d'abord près du puits de vision ”, et c'est illuminé par le puits de la vision qu'il entreprit de déboucher les autres puits. Non pas en premier lieu des puits nouveaux, mais ceux qu'avaient déjà creusés son père Abraham.
Lorsqu'il eut creusé un premier puits, “les Philistins lui portèrent envie ”. Mais il ne se laissa pas intimider par leur jalousie et ne plia pas devant l'envie : “ Il creusa de nouveau les puits qu'avaient creusés les serviteurs d'Abraham son père et qu'avaient obstrués les Philistins après la mort d'Abraham son père. Et il leur donna les mêmes noms que son père leur, avait donnés. ” Ainsi creusa-t-il les puits que son père avait creusés et que les Philistins, par malveillance, avaient comblés de terre. Il en creusa aussi de nouveaux dans la vallée de Gérare ; pas lui toutefois, mais ses serviteurs : “ Et il trouva là un puits d'eau vive. Mais les bergers de Gérare se querellèrent avec les bergers d'Isaac en disant que l'eau était à eux. Et il nomma le puits : Injustice, car ils avaient agi injustement envers lui. ” Mais Isaac s'éloigne, échappant à leur méchanceté. “ Et il creusa un autre puits au sujet duquel il y eut encore une querelle. Et il le nomma : Inimitié. Et il s'éloigna. Et il creusa encore un autre puits au sujet duquel il n'y eut pas de querelle. Il le nomma Abondance, car maintenant, dit-il, Dieu nous a mis au large et nous a fait croître dans le pays. ”
À juste titre, le saint Apôtre, considérant la profondeur des mystères, dit quelque part : “ Et qui donc les peut pénétrer ? ” De la même manière — ou plutôt bien différemment, puisque nous sommes tellement au-dessous de lui ! — apercevant nous aussi tant de profondeur dans les mystères des puits, nous disons : “ Et qui donc les peut pénétrer ? ” Oui, qui pourrait expliquer dignement les secrets de ces puits si profonds ou ceux des actes qui sont rapportés à leur sujet ? Invoquons donc le Père de la Parole Vivante, qu'il daigne mettre sa parole dans notre bouche, afin qu'à votre soif nous puissions offrir un peu d'eau vive puisée à ces puits si abondants et si nombreux.
— Il y a donc les puits que les serviteurs d'Abraham ont creusés, mais les Philistins les ont comblés de terre. C'est eux qu'Isaac entreprend d'abord de déblayer. Les Philistins détestent les eaux et aiment la terre. Isaac aime les eaux; il recherche les puits, déblaye les anciens, en ouvre de nouveaux.
Contemplez notre Isaac, celui “ qui s'est offert en victime pour nous ” : il vient dans la vallée de Gérare, dont le nom signifie “ muraille ” ou “ barrière ” ; il vient “ renverser le mur de séparation, l'inimitié, dans sa chair ” ; il vient enlever la barrière, c'est-à-dire le péché qui met une séparation entre nous et Dieu, cette barrière qui s'élève entre nous et les vertus célestes ; par là, “ des deux peuples il n'en fait qu'un ”, et la brebis perdue, voici que “ sur ses épaules ” il la ramène jusqu'aux montagnes et la rend aux “ quatre-vingt dix-neuf autres qui n'étaient pas perdues ”.
Notre Sauveur, cet Isaac, une fois dans cette vallée de Gérare, veut donc avant tout creuser les puits qu'avaient creusés les serviteurs de son Père ; autrement dit, il veut renouveler les puits de la loi et des prophètes, obstrués par les Philistins.
Mais quels sont ceux qui remplissent les puits de terre ? — Ceux, à n'en pas douter, qui donnent à la loi un sens terrestre et charnel et lui interdisent un sens spirituel et mystique, en sorte qu'ils ne s'y abreuvent pas ni ne permettent aux autres de le faire. Écoutez ce qu'Isaac, notre Sauveur Jésus-Christ, dit dans l'Évangile : “ Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites, parce que vous avez enlevé la clé de la science ; vous-mêmes n'êtes point entrés et vous avez empêché ceux qui voulaient entrer. ” Les voilà donc, ceux qui comblent de terre “ les puits creusés par les serviteurs d'Abraham” ; ils enseignent la loi charnellement et ils souillent les eaux du Saint-Esprit. Ils possèdent des puits non pour en tirer de l'eau, mais pour y jeter de la terre. — Tels sont les puits qu'Isaac entreprend de creuser. Voyons maintenant comment il s'y prend.
Les serviteurs d'Isaac, ce sont les Apôtres de notre Seigneur. “ Un jour de Sabbat qu'ils passaient au travers des moissons, ils arrachaient des épis et, les froissant dans leurs mains, les mangeaient. ” Là-dessus, réflexion de ceux qui avaient obstrué les puits de son Père : “ Voici que tes disciples font ce qui n'est pas permis le jour du sabbat. ” Mais lui, essayant de dégager leur esprit enlisé, leur dit : “ N'avez-vous pas lu ce que fit David quand il eut faim, lui et ses compagnons; comment il entra chez le grand-prêtre Abiathar et mangea, lui et ses serviteurs, les pains de proposition qu'il n'était permis de manger qu'aux seuls prêtres ? ” — Et il ajouta : “ Si vous compreniez cette parole : Je veux la miséricorde et non le sacrifice, vous n'auriez jamais condamné des innocents ”. — Mais eux, à cela, que repartent-ils ? Ils s'en prennent à ses serviteurs et disent : “ Cet homme n'est pas envoyé de Dieu, puisqu'il n'observe pas le sabbat. ” Telle est donc la façon dont Isaac recreusa les puits “ qu'avaient creusés les serviteurs de son Père ”.
Moïse était serviteur de son Père, lui qui avait creusé le puits de la loi ; David, Salomon, les prophètes et d'autres étaient serviteurs de son Père, eux qui avaient écrit les livres de l'Ancien Testament, ces livres que submergea l'interprétation toute terrestre et grossière des Juifs.
Aussi lorsque (notre) Isaac voulut leur rendre leur pureté et montrer que tout ce que “ la loi et les prophètes ” avaient dit “ était dit de lui-même ”, nos Philistins lui cherchèrent querelle. Mais il s'éloigne. Il ne peut rester avec ceux qui, au lieu d'eau dans leurs puits, veulent de la terre. Il leur dit : “ Voici que votre maison vous sera laissée solitaire. ”
Alors Isaac, ou plutôt ses serviteurs creusent de nouveaux puits. Serviteurs d'Isaac, Matthieu, Marc, Luc et Jean ; serviteurs, Pierre,
Jacques et Jude ; serviteur, l'Apôtre Paul : tous, puisatiers du Nouveau Testament. Mais contre eux s'élèvent “ ceux qui n'ont de goût que pour les choses terrestres ”, ceux qui ne laissent ni découvrir du nouveau, ni purifier l'ancien. Ils s'attaquent aux puits évangéliques, ils sont les adversaires des puits apostoliques. Et parce qu'ils s'attaquent à tout et s'en prennent à tout, c'est pour eux qu'il est dit : “ Puisque vous vous jugez indignes de la grâce de Dieu, désormais nous irons aux Gentils. ”
— Après cela, Isaac creusa un troisième puits, “ et il nomma ce lieu : Abondance, disant : Maintenant, le Seigneur nous a mis au large et nous a fait croître dans le pays ”.
Vraiment, Isaac a été mis au large et son nom a grandi sur toute la terre quand il nous a remplis de la connaissance de la Trinité. Car autrefois “ Dieu n'était connu qu'en Judée et c'était en Israël seulement que l'on invoquait son grand nom ”, tandis que maintenant “ leur son parcourt toute la terre et leurs accents vont jusqu'aux extrémités du monde ”.
Les serviteurs d'Isaac se sont répandus sur toute la surface de la terre ils ont creusé des puits, ils ont montré “ l'eau vive ” à tous, “ baptisant toutes les nations au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ”, car “ au Seigneur appartient la terre et tout ce qu'elle renferme ”.
Or, quiconque est parmi nous ministre de la parole de Dieu, creuse un puits et cherche de “ l'eau vive ” dont il réconforte ses auditeurs. Si donc je me mets, moi aussi, à expliquer les paroles des anciens, si j'y cherche un sens spirituel, si j'essaye d'enlever “ le voile de la loi ” et de montrer que l'Écriture a “ un sens allégorique ”, pour ma part je creuse des puits. Mais aussitôt les amis de la “ lettre ” d'élever contre moi des calomnies, de m'attaquer, de manigancer sans trêve des oppositions et des poursuites, disant qu'il ne peut y avoir de vérité que sur la terre.
Pour nous, puisque nous sommes serviteurs d'Isaac, aimons les puits d'eau vive et les sources. Éloignons-nous de ces brouillons et de ces menteurs et laissons-les à la terre qu'ils aiment. Ne cessons jamais de creuser des puits d'eau vive. Et dans nos explications de l'ancien comme du nouveau, rendons-nous semblables à ce Scribe de l'Évangile dont le Seigneur a dit “ qu'il tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes ”.
Si, parmi ceux qui m'écoutent discourir, il en est un de versé dans les lettres profanes, peut-être pense-t-il : “ Tu nous empruntes ce que tu dis et c'est là la science de notre profession. Cette éloquence avec laquelle tu dissertes et enseignes, c'est la nôtre. ” — Il me cherche querelle, comme un Philistin qui dirait : “ C'est sur mon terrain que tu as creusé ton puits ”, s'imaginant revendiquer à bon droit ce qui est son propre domaine.
À cela, je répondrai que toute terre contient des eaux, mais qu'un Philistin qui “ n'a de goût que pour les choses terrestres ” ne sait pas, en toute terre, découvrir de l'eau ; il ne sait pas en toute âme découvrir la raison (rationabilem sensum) et l'image de Dieu ; il ne sait pas qu'il peut y avoir chez tous foi, piété, sens religieux. À quoi vous sert l'instruction si vous ne savez pas vous en servir, et la parole, si vous ne savez pas parler ?
C'est là justement l'œuvre des serviteurs d'Isaac : en toute terre, ils creusent des puits d'eau vive, c'est-à-dire qu'à toute âme ils disent “ la parole de Dieu ” et ils en recueillent le fruit.
Voulez-vous voir maintenant les grands puits qu'un seul des serviteurs d'Isaac a creusés en terre étrangère ? Regardez Paul qui, “ depuis Jérusalem et les pays voisins jusqu'à l'Illyrie, a porté partout l'Évangile de Dieu ”. À chacun de ces puits, il a subi les persécutions des Philistins. Écoutez-le : “ Que d'ennuis à Iconium, à Lystres ”, et “ à Ephèse ” ! Combien de fois a-t-il été battu et lapidé ? “ Combien de fois a-t-il combattu contre les bêtes ? ” Mais il a persévéré jusqu'à ce qu'il parvînt “ à la plénitude ”, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il eût établi les Églises sur toute la surface de la terre.
Ainsi donc les puits creusés par Abraham, c'est-à-dire les écrits de l'Ancien Testament, ont été remplis de terre par les Philistins, que ce fussent de mauvais docteurs,
Scribes et Pharisiens, ou les puissances adverses : leurs ouvertures furent bouchées, pour qu'ils ne pussent donner à boire aux descendants d'Abraham, Oui, ce peuple ne peut pas boire aux Écritures, et “ la soit de la parole de Dieu ” le tourmente, jusqu'à la venue d'Isaac qui dégage les puits où boiront ses serviteurs. — Soyons donc pleins de reconnaissance pour le Christ fils d'Abraham — dont il est dit : “ Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham ”, — qui est venu et nous a déblayé les puits. Il les déblayait pour ceux qui disaient : “ Est-ce : que notre cœur n'était pas brûlant en nous quand il nous ouvrait les Écritures ? ” Ainsi ouvrit-il ces puits et “ il les nomma comme les avait nommés Abraham son père ”, car il ne les changea pas de nom.
On peut s'étonner que Moïse ait encore gardé pour nous son nom de Moïse, et chaque prophète le sien. C'est que le Christ, sans les changer de nom, a changé la manière de les entendre. Il a opéré ce changement de nous détourner désormais des “ fables judaïques ” et des “ généalogies indéfinies ”, car il est dit : “ ils ferment leurs oreilles à la vérité et les ouvrent à des fables. ”
Ainsi a-t-il ouvert les puits : il nous a enseigné que Dieu n'est pas à chercher en un lieu déterminé, et nous a appris qu' “ un sacrifice est offert à son nom en tout endroit de la terre ”. C'est maintenant en effet “ le temps où les vrais adorateurs adorent le Père ”, non plus à Jérusalem ni sur le mont Garizim, “ mais en esprit et en vérité ”. Ce n'est donc pas dans un lieu ni sur la terre que Dieu habite, mais dans le cœur. Vous cherchez alors où se trouve Dieu ? Dieu se trouve en un cœur pur. C'est là en effet qu'il fera sa demeure, selon qu'il l'a dit par le prophète : “ J'habiterai et je marcherai au milieu d'eux, et ils seront mon peuple et je serai leur Dieu, dit le Seigneur. ”
Remarquez bien que chacune de nos âmes contient en quelque sorte un puits d'eau vive, il y a en elle un certain sens céleste, une image de Dieu enfouie ; c'est ce puits que les Philistins, c'est-à-dire les puissances adverses, ont obstrué de terre. De quelle terre ? Des comportements charnels (carnalibus sensibus), des pensées terrestres, et c'est pourquoi “ nous avons porté l'image de l'homme terrestre ”. C'est quand nous portions cette image de l'homme terrestre que les Philistins obstruèrent nos puits de terre. Mais maintenant qu'est venu notre Isaac, accueillons sa venue et creusons nos puits ; rejetons-en la terre, purifions-les de toute ordure, de toute pensée fangeuse et terrestre : nous trouverons en eux l'eau vive, cette eau dont le Seigneur dit : “ Celui qui croit en moi, des fleuves d'eau vive sortiront de sa poitrine ”. Et remarquez la libéralité du Seigneur ; ce sont des puits que les Philistins ont comblés et de maigres filets d'eau qu'ils nous ont disputés ; à leur place, il nous est rendu des sources et des fleuves.
— Si vous, qui m'écoutez aujourd'hui, vous recueillez fidèlement ce que vous entendez, Isaac travaille aussi en vous et purifie vos cœurs des comportements terrestres. Sachant que de si profonds mystères sont cachés dans les divines Écritures, vous progressez en discernement, vous progressez en comportements spirituels. Vous deviendrez docteurs à votre tour, et il émanera de vous “ des fleuves d'eau vive ”. Car il est là, le Verbe de Dieu, et son opération actuelle est d'écarter la terre de votre âme à chacun, pour faire jaillir votre source. Cette source est en vous et ne vient pas du dehors, comme “ le royaume de Dieu qui est en vous ”.
Ce n'est pas au dehors, mais chez elle, que la femme qui avait perdu sa drachme la retrouva : “ Elle avait allumé sa lampe, elle avait balayé sa maison ” des ordures et des saletés qu'y avait accumulées une longue et paresseuse négligence ; et c'est là qu'elle retrouva sa drachme. — Quant à vous, si vous allumez votre lampe, si vous vous servez de l'illumination du Saint-Esprit, “ si vous voyez la lumière dans sa lumière ”, vous trouverez la drachme en vous. Car c'est en vous que se trouve l'image du roi céleste.
Quand Dieu fit l'homme, au commencement, “ il le fit à son image et ressemblance ” ; et il n'imprima pas cette image à l'extérieur, mais au dedans de lui. On ne pouvait pas la voir en vous, tant que votre maison était sale, pleine d'ordures et de plâtras. Cette source de perfection était en vous, mais elle ne pouvait pas jaillir, puisque les Philistins l'avaient remplie de terre et vous avaient fait ressembler à l' “ homme terrestre ”. Ainsi vous avez porté, jadis, l'image de l'homme terrestre ; mais après ce que vous venez d'entendre, débarrassés par le Verbe de Dieu de cette grande masse de terre qui vous oppressait, faites resplendir en vous, maintenant, “ l'image de l'homme céleste ”.
C'est cette image dont le Père disait au Fils : “ Faisons l'homme à notre image et ressemblance. ”
L'artisan de cette image est le Fils de Dieu. Artisan d'une telle valeur, que son image peut bien être obscurcie par la négligence, mais non pas détruite par la malice. L'image de Dieu demeure toujours en vous, même quand vous y superposez de vous-même celle de l'“ homme terrestre ”.
Le tableau de celui-ci, c'est vous qui en êtes le peintre. La luxure vous a terni ? C'est une première couleur terrestre dont vous vous êtes recouvert. L'avarice vous brûle ? C'est une autre couleur que vous y avez mêlée. La colère vous emporte ? C'est une troisième couleur que vous ajoutez. Et l'orgueil en apporte une autre, et l'impiété une autre. Ainsi vous êtes le peintre, par toutes sortes de fautes qui, réunies, en sont pour ainsi dire les diverses couleurs, de cette “ image de l'homme terrestre ” que Dieu n'a pas mise en vous. Aussi nous faut-il prier Celui qui dit par les prophètes : “ Voici que je détruis tes iniquités comme une vapeur et tes péchés comme de la fumée. ” — Lorsqu'il aura détruit en vous toutes ces vilaines couleurs tirées des noirceurs de la malice, alors c'est la belle image créée par Dieu qui resplendira en vous. — Ainsi vous voyez comment les divines Écritures proposent des représentations et des figures qui renseignent l'âme sur la connaissance et la purification de soi.
Vous voulez encore voir une autre description de cette image ? Eh bien, il y a le billet que Dieu écrit et il y a celui que nous écrivons, nous. Écoutez l'Apôtre : “ Détruisant l'acte qui était écrit contre nous dans les décrets et nous était contraire, il l'a fait disparaître en le clouant à la croix. ” Cet acte dont il parle était un “ reçu ” de nos péchés. Car chacun de nous est débiteur de ses fautes et écrit le billet (de reconnaissance) de son péché. Au jugement de Dieu, que Daniel représente assis, il y a, dit-il, “ des livres ouverts ”, pour contenir, sans doute, les péchés des hommes. C'est nous qui les avons écrits contre nous avec nos fautes. Et cela trouve une illustration dans l'Évangile, quand il est raconté de l'économe d'iniquité qu'il dit à chaque débiteur : “ Prends ton billet, assieds-toi et écris : quatre-vingts ” et la suite. C'est bien à chacun, n'est-ce pas, qu'il est dit : “ Prends ton billet ”. D'où il ressort que notre billet est un billet de péché ; tandis que le billet de justice, c'est Dieu qui l'écrit. En ce sens l'Apôtre dit : “ Vous êtes ma lettre écrite, non avec de l'encre, mais par : l'Esprit de Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs. ” Vous avez donc en vous le billet de Dieu et le billet du Saint-Esprit. Mais si vous péchez, vous signez contre vous l'acte écrit du péché. Remarquez que lorsque vous êtes venus à la croix du Christ et à la grâce du baptême, votre écrit a été crucifié et a été effacé dans l'eau du baptême. N'écrivez pas à nouveau ce qui a été effacé, ne rétablissez pas ce qui a été supprimé : ne gardez en vous que le billet de Dieu, ne conservez en vous que l'écriture du Saint-Esprit.
Mais revenons à Isaac et creusons avec lui des puits d'eau vive. Les Philistins peuvent susciter des oppositions et des querelles, n'en persévérons pas moins avec Isaac à creuser des puits, jusqu'à ce qu'il nous soit dit : “ Bois de l'eau de tes puits et de tes sources ”. Creusons au point que les eaux du puits surabondent sur “ nos places publiques ”, creusons au point d'arriver à une science des Écritures suffisante non seulement pour nous, mais pour enseigner les autres et les instruire, creusons pour que boivent les hommes, creusons pour que boivent aussi les troupeaux. Écoutez, sages, écoutez, simples : “ Le docteur de l'Église est débiteur envers les savants comme envers les ignorants ” ; il doit abreuver les hommes et il doit abreuver les troupeaux, car le Prophète a dit : “ Seigneur, tu sauveras hommes et bêtes ”. — Pour cela, daigne le Seigneur Jésus lui-même, notre Sauveur, nous illuminer et purifier nos cœurs, “ Lui à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il ”.