HOMÉLIE IX
Sur : “ Le Verbe qui vint à Jérémie de la part du Seigneur en disant : Entendez les paroles de cette alliance ”, jusqu'à : “ Ils sont retournés aux iniquités de leurs premiers pères ”.
Si l'on considère l'avènement de notre Seigneur Jésus Christ décrit par l'histoire, sa venue s'est faite dans un corps, et ce fut une venue pour tous, qui a illuminé le monde entier, lorsque “ le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous ” ; “ il était en effet la lumière véritable qui éclaire tout homme venant dans le monde ; il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a pas connu, il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas reçu ”. Il faut cependant savoir qu'il venait aussi auparavant, bien que ce ne soit pas corporellement, en chacun des saints, et qu'après sa venue visible il vient encore à nous. Si tu veux en avoir la preuve, prête attention aux mots : “ Le Verbe qui vint à Jérémie de la part du Seigneur en disant : Entendez ” et la suite. Quel est en effet le Verbe qui vint de la part du Seigneur soit à Jérémie, soit à Isaïe, soit à Ézéchiel, soit à quelque autre prophète, sinon le Verbe qui était au commencement auprès de Dieu ? Pour moi, je ne connais pas d'autre Verbe du Seigneur que celui dont l'évangéliste a dit : “ Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu ”.
Il nous faut encore savoir ceci : c'est surtout chez ceux qui peuvent en tirer profit, qu'il y a, individuellement, une venue du Verbe. Car à quoi me servirait que le Verbe soit venu pour le monde si moi je ne l'ai pas ? À l'inverse, même s'il n'était pas encore venu pour le monde entier, suppose que j'aie été comme les prophètes, j'aurais le Verbe. Je dirais volontiers que le Christ est venu à Moïse, à Jérémie, à Isaïe, à chacun des justes, et que la parole qu'il a dite à ses disciples : “ Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à l'achèvement des temps ”, était observée et réalisée effectivement dès avant sa venue. Il était en effet avec Moïse et il était avec Isaïe et avec chacun des saints : comment ceux-là pourraient-ils avoir dit la parole de Dieu si la Parole de Dieu n'était pas venue en eux ? C'est surtout chez nous qui sommes de l'Église qu'il est nécessaire de savoir ces choses, puisque nous voulons qu'il y ait un même Dieu de la Loi et de l'Évangile, un même Christ autrefois, maintenant et pour tous les siècles. Il y aura des gens pour faire une coupure — qui n'a de réalité que dans leur pensée — entre la Divinité antérieure à la venue du Sauveur et la Divinité proclamée par Jésus Christ, mais nous, nous ne connaissons qu'un seul Dieu autrefois et maintenant, un seul Christ autrefois et maintenant.
Voilà pour la parole : “ Le Verbe qui est venu à Jérémie de la part du Seigneur en disant ”. Qu'avons-nous donc, nous aussi, à entendre ? “ Entendez les paroles de cette alliance, et dites-les à des hommes de Juda et aux habitants de Jérusalem. ” Les hommes de Juda, c'est nous, à cause du Christ, “ car il est notoire que notre Seigneur est issu de Juda ”. Et si j'établis par l'Écriture que le nom de Juda se rapporte au Christ les hommes de Juda ne seront pas les Juifs qui ne croient pas au Christ mais nous tous qui croyons dans le Christ : “ Toi, Juda, que tes frères te louent : tes mains sont sur le dos de tes ennemis ”. Qu'ils te louent : ce n'est pas le Juda fils de Jacob que ses frères ont loué, mais c'est le Juda d'à présent que ses frères loueront, puisque ce Juda a dit : “ J'annoncerai ton nom à mes frères, au milieu de l'Église je te louerai ”. Ce n'est pas au Juda d'autrefois qu'il est dit : “ Tes mains sont sur le dos de tes ennemis ”. Où trouvons-nous que ce Juda-là. ait mis ses mains sur le dos des ennemis ? L'histoire ne raconte rien de tel à son sujet, mais si tu comprends ce que fut la venue du Seigneur Jésus détruisant le diable, dépouillant les Principautés et les Puissances, les livrant en spectacle et triomphant d'elles sur le bois, tu vois que c'est sur le Juda d'à présent que s'est accomplie la prophétie disant : “ Tes mains sont sur le dos de tes ennemis. ” S'il en est ainsi et si le Verbe s'adresse maintenant à des hommes de Juda, à qui peut-il s'adresser si ce n'est à nous qui croyons au Christ appelé aussi d'une certaine manière Juda parce qu'il est issu de la tribu de Juda ?
“ À des hommes de Juda ” s'adresse le Verbe “ et aux habitants de Jérusalem ”. Il s'agit de l'Église, car l'Église est la Ville de Dieu, la Vision de paix ; c'est en elle que grandit et se voit la paix qu'il nous a apportée, si du moins nous sommes des enfants de paix.
“ Entendez donc les paroles de cette alliance et dites-les à des hommes de Juda et aux habitants de Jérusalem. Et tu leur diras : Ainsi parle le Seigneur Dieu : maudit soit l'homme qui n'entendra pas les paroles de l'alliance que j'ai prescrite à vos pères. ” Qui entend le mieux les paroles de l'alliance que Dieu a prescrite aux pères ? Est-ce ceux qui croient en Lui, ou ceux dont on a la preuve qu'ils ne croient pas même en Moïse puisqu'ils n'ont pas cru dans le Seigneur ? Le Sauveur leur dit en effet : “ Si vous aviez cru en Moïse, vous croiriez aussi en moi, car c'est de moi qu'il s'agit dans ses écrits, mais si vous ne croyez pas à ses écrits, comment croirez-vous à mes paroles ?” Donc ces gens-là n'ont pas cru en Moïse, mais nous, en croyant en Christ, nous croyons à l'alliance conclue par l'intermédiaire de Moïse, et c'est à nous qu'il est dit, pour que nous échappions à cette malédiction : “ Maudit soit l'homme qui n'entendra pas les paroles de l'alliance que j'ai prescrite à vos pères. ”
Eux donc reçoivent la malédiction, car ils n'ont pas entendu l'alliance que Dieu a prescrite aux pères, “ au jour ”, dit-il, “ où je les ai fait monter du pays d'Égypte, de la fournaise de fer ”. Nous aussi, Dieu nous a fait sortir du pays d'Égypte, de la fournaise de fer, surtout si l'on comprend ce qui est écrit dans l'Apocalypse de Jean, que le lieu “ où leur Seigneur a été crucifié s'appelle spirituellement Sodome et Égypte ” ; de fait, s'il s'appelle spirituellement Égypte et si ce n'est pas l'Égypte terrestre qui est appelée spirituellement Égypte, car elle est d'ordre sensible, alors il est clair que, si tu as compris ce qu'est le pays qui est appelé spirituellement Égypte et que tu en sois sorti, tu es, toi, celui qui est sorti du pays d'Égypte, de la fournaise de fer et c'est à toi qu'il est dit : “ Entendez ma voix et faites tout ” cela.
Ensuite il y a une promesse de Dieu pour ceux qui entendent, s'ils font ce qu'il a ordonné : “ Alors vous serez mon peuple et je serai votre Dieu. ” Ce n'est pas tout peuple se disant peuple de Dieu qui est peuple de Dieu. Aussi ce peuple-là qui se prétendait peuple de Dieu s'est-il entendu dire “ Vous n'êtes pas mon peuple ” dans le verset : “ Car vous n'êtes pas mon peuple ”. À ce peuple-là il a été dit “ Pas mon peuple ”, puis ce peuple-ci a été appelé “ Peuple ”, car “ ils m'ont rendu jaloux avec un non-dieu ”, — il parle des premiers, — “ ils m'ont irrité avec leurs idoles. Eh bien ! moi, je les rendrai jaloux avec une non-nation, je les irriterai avec une nation stupide ”. Nous sommes donc devenus, nous autres, un peuple pour Dieu, et la justice de Dieu est annoncée au peuple qui sera enfanté, au peuple issu des nations. Ce peuple-ci est enfanté, en effet, tout d'un coup, et il est dit dans le prophète : “ Un peuple est-il né en une seule fois ? ” Oui, un peuple est né en une seule fois lorsque le Sauveur est venu et qu'en un seul jour cinq mille hommes ont cru, auxquels s'en ajoutèrent trois mille un autre jour, et l'on peut voir tout un peuple enfanté par le Verbe de Dieu et la stérile enfantant tout d'un coup, elle qui n'enfantait pas auparavant et à qui il est dit : “ Réjouis-toi, stérile qui n'enfantais pas, éclate en cris de joie toi qui n'as pas connu les douleurs de l'enfantement, car les enfants de la solitaire sont plus nombreux que les enfants de celle qui a un mari ”. Solitaire, parce qu'elle était privée de la Loi, privée de Dieu, tandis que l'autre, la synagogue, est dite avoir le code de la Loi pour mari.
Que me promet donc Dieu ? “ Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu. ” Il n'est pas le Dieu de tous, mais seulement de ceux à qui il se donne gracieusement lui-même comme Dieu, ainsi qu'il l'a fait à ce patriarche à qui il a dit : “ C'est moi ton Dieu ”, et il dit à nouveau à un autre “ Je serai ton Dieu ”, et à propos d'autres encore : “ Je serai leur Dieu ”. Quand donc parviendrons-nous — je veux dire individuellement — à ce que Dieu soit notre Dieu ? Si tu veux savoir de quels hommes Dieu est le Dieu et à qui il accorde la grâce d'ajouter leur nom au sien : “ Je suis, dit-il, Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob ”, et commentant cela le Sauveur dit : “ Il n'est pas le Dieu d'hommes morts mais de vivants ”. Qui est le mort ? Le pécheur, quiconque n'a pas Celui qui a dit : “ Je suis la vie ”, quiconque a les œuvres mortes parce qu'il ne s'est pas encore repenti des œuvres mortes dont parle l'Apôtre : “ Sans poser de nouveau le fondement du repentir des œuvres mortes ”.
Donc, puisque Dieu “ n'est pas le Dieu d'hommes morts, mais de vivants ” et puisque nous savons qui est le vivant, à savoir l'homme qui vit selon Christ et qui demeure avec lui, si nous voulons que Dieu soit notre Dieu, renonçons aux œuvres de la mort, afin qu'il accomplisse sa promesse : “ Et moi, je serai votre Dieu, afin que je tienne le serment que j'ai fait à vos Pères de leur donner une terre où coulent le lait et le miel ”. Observe ce qu'il dit : “ Que je tienne le serment que j'ai fait à vos Pères de leur donner une terre où coulent le lait et le miel ” : il parle comme quelqu'un qui ne leur a pas encore donné la terre où coulent le lait et le miel. En effet ce n'est pas cette terre-ci que Dieu annonçait comme une terre où coulent le lait et le miel, mais il s'agit de cette autre terre dont le Seigneur parlait dans son enseignement quand il disait : “ Bienheureux les doux, parce qu'ils recevront la terre en héritage. ”
Ensuite, en réponse à ce que le Seigneur a dit précédemment : “ Maudit soit l'homme qui n'entendra pas les paroles de cette alliance ”, le prophète dit : “ J'ai répondu et j'ai dit : Que cela soit, Seigneur ! ”. Que signifie : “ Que cela soit, Seigneur ” ? Que soit maudit celui qui ne respectera pas les paroles de cette alliance.
“ Et le Seigneur me dit : lis ces paroles dans les villes de Juda et hors de Jérusalem ” — nous lisons les paroles de Dieu même aux gens du dehors pour les inviter au salut — “ en disant : entende les paroles de cette alliance et mettez-les en pratique. Et ils ne l'ont pas fait, et le Seigneur m'a dit : On a découvert un lien chez les hommes de Juda et chez les habitants de Jérusalem. ” N'est-ce pas plutôt à nous de nous repentir des péchés dont il est question à propos des hommes de Juda, puisque nous savons que nous sommes les hommes de Juda à cause du Christ qui a été appelé Juda par les prophètes ? Peut-être est-ce en effet parce qu'il y a parmi nous des pécheurs et des gens qui n'agissent pas selon la droite raison que le prophète dit : “ On a découvert un lien chez les hommes de Juda et chez les habitants de Jérusalem ”. De fait, lorsqu'on a découvert chez des gens qui se réclament de l'Église un lien d'iniquité et un lien de péché, en sorte qu'on puisse appliquer au pécheur la parole : “ Chacun est enserré dans les filets de ses péchés ”, Dieu peut dire : “ On a découvert un lien chez les hommes de Juda ”. Eh bien ! qu'on ne trouve pas ce lien chez nous ! Et le moyen qu'on ne trouve pas de lien chez nous alors que jusqu'à ce jour encore il y a un lien chez certains ? “ Brise tout lien d'iniquité, délie les cordes des contrats imposés par la violence, romps toute convention injuste, partage ton pain avec le pauvre. ” “ On a donc découvert un lien chez les hommes de Juda et chez les habitants de Jérusalem. Ils sont retournés aux iniquités de leurs premiers pères. ” Ils sont retournés aux iniquités de qui ? Il ne dit pas simplement : de leurs pères. Qu'ajoute-t-il ? Ils sont retournés aux iniquités de leurs premiers pères. Nous disions que cela s'adressait à nous et à ceux qui parmi nous sont pécheurs. Comment donc ceux qui parmi nous sont pécheurs sont-ils retournés aux iniquités non pas de leurs pères, mais de leurs premiers pères ? Ne serait-ce pas que nos pères sont de deux sortes et qu'il y a d'une part en nous une espèce mauvaise de pères, car avant de croire nous étions, pour ainsi dire, fils du diable, comme le montre l'évangile : “ Vous, vous avec pour père le diable ”, puis, lorsque nous avons cru, nous sommes devenus fils de Dieu. Chaque fois donc que nous péchons, nous retournons aux iniquités non pas simplement de nos pères, mais de nos premiers pères. Et pour montrer que nos pères sont de deux sortes, j'emprunterai au psaume XLIV cette parole : “ Écoute, ma fille, regarde et tends l'oreille, oublie ton peuple et la maison de ton père ”. Un père dit : “ Oublie la maison de ton père ”, car c'est bien en qualité de père qu'il dit : “ Écoute ma fille ”. Donc nos pères sont de deux sortes. Eh bien, oublie la maison de ton père, du premier ! Et si, après avoir oublié la maison du premier, tu retournes aux péchés, alors c'est toi qui as commis les péchés dont il est question ici.
“ Ils sont retournés aux iniquités de leurs premiers pères. ” Je disais que le diable lui aussi était notre père avant que Dieu ne devienne notre Père, — si du moins le diable n'est pas notre père encore maintenant ! — Nous le montrerons aussi à partir de l'épître catholique de Jean, où il est écrit : “ Tout homme qui commet le péché est né du diable ”. Si tout homme qui commet le péché est né du diable, c'est comme si nous étions nés du diable autant de fois que nous péchons. Malheureux donc celui qui naît sans cesse du diable, et à l'inverse bienheureux celui qui est engendré sans cesse par Dieu. En effet, je ne dirai pas que le juste a été engendré une fois pour toutes par Dieu, mais qu'il est engendré sans cesse, à chaque œuvre bonne, car c'est là que Dieu engendre le juste. Quand je t'aurai fait remarquer, à propos du Sauveur, que le Père n'a pas engendré son Fils de telle manière que celui-ci n'ait plus à naître ensuite de lui, mais qu'il l'engendre sans cesse, je montrerai qu'il en va de même pour le juste. Voyons ce qu'est notre Sauveur : Rayonnement de gloire ; le rayonnement de gloire n'a pas été engendré une fois pour toutes de manière à n'être plus engendré ; mais aussi longtemps que la lumière est génératrice de rayonnement, aussi longtemps est engendré le rayonnement de la gloire de Dieu. Notre Sauveur est Sagesse de Dieu; or la sagesse est “ rayonnement de la lumière éternelle ”. Si donc le Sauveur est sans cesse engendré — ce qui lui fait dire : “ Avant toutes les collines Il m'engendre ”, non pas : avant toutes les collines II m'a engendré, mais bien : “ Avant toutes les collines Il m'engendre ”, — si, dis-je, le Sauveur est sans cesse engendré par le Père, de même, toi aussi, si tu possèdes l'esprit d'adoption, Dieu t'engendre sans cesse dans le Sauveur, à chacune de tes œuvres, à chacune de tes pensées. Et ainsi engendré tu deviens un fils de Dieu sans cesse engendré en Christ Jésus, à qui sont la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. AMEN.
HOMÉLIE X
Sur : “ Fais-moi savoir, Seigneur, et je saurai ”, jusqu'à : “ Rassemblez tous les fauves de la contrée, et qu'ils aillent le dévorer ”.
Si ce sont des paroles de Dieu qui sont contenues dans la Loi et les Prophètes, dans les Évangiles et les Apôtres, celui qui est instruit par les paroles de Dieu devra réserver le titre de maître à Dieu. Car “ Celui qui enseigne la connaissance à l'homme ” c'est Dieu, comme il est écrit dans les psaumes, et le Sauveur atteste qu'on ne doit donner à personne sur terre le titre de maître : Et vous n'appelez personne maître, sur la terre, car vous n'avez qu'un maître, le Père qui est dans les deux. En effet, le Père qui est dans les deux enseigne ou bien en personne, ou par l'intermédiaire du Christ, ou dans l'Esprit Saint, ou encore par l'intermédiaire de Paul, mettons, ou de Pierre, ou de l'un des autres saints, pourvu que l'Esprit de Dieu et le Verbe de Dieu viennent enseigner. Pourquoi ai-je dit cela ? Parce que le prophète dit précisément : “ Fais-moi savoir, Seigneur, et je saurai ”, car je ne saurai pas si tu ne me fais pas savoir, mais si je sais parce que tu m'auras fait savoir, “ alors ” je verrai “ leurs manœuvres ” et je comprendrai les agissements de chacun et ses intentions.
Voilà ce que dit le prophète. Voyons ensuite ce que dit le Sauveur présent dans le prophète : “ Moi, comme un jeune agneau sans malice qu'on mène au sacrifice, je n'ai pas su. Ils ont comploté contre moi en disant ; Venez, jetons du bois dans son pain et retranchons-le de la terre des vivants et qu'on ne se souvienne plus de son nom ”, comme dit aussi le prophète Isaïe : Christ “ a été conduit comme un agneau à la boucherie, et comme un agneau muet devant celui qui le tond il n'ouvre pas la bouche ”. Là c'est Isaïe qui parle du Christ, mais ici c'est le Christ qui parle de lui-même : “ Moi, comme un agneau sans malice qu'on mène au sacrifice, je n'ai pas su ”. Il n'a pas dit ce qu'il ne savait pas. Il n'a pas dit :je n'ai pas su le mal ; il n'a pas dit : je n'ai pas su le bien ; il n'a pas dit : je n'ai pas su le péché, mais simplement : je n'ai pas su. Il t'a donc laissé le soin de chercher ce qu'il n'a pas su. Apprends ce qu'il n'a pas su grâce à cette parole : “ Celui qui n'a pas su le péché, (Dieu) l'a fait péché pour nous ”. Car savoir le péché c'est pécher, tout comme savoir la justice c'est pratiquer la justice. Tout homme donc qui parle de justice et ne pratique pas la justice n'a pas su la justice.
“ Ils ont comploté contre moi en disant : Venez et jetons du bois dans son pain ”. Que les Juifs l'aient crucifié, c'est un fait évident et nous le proclamons avec assurance ; mais comment mettre en rapport ce fait et la parole : “ Ils ont comploté contre moi en disant : Venez et jetons du bois dans son pain ”, c'est une affaire que de le comprendre ! Le pain de Jésus, c'est la parole dont nous sommes nourris ; aussi, quand, le voyant enseigner parmi le peuple, ils voulurent mettre le scandale dans son enseignement en le crucifiant, ils dirent : “ Jetons du bois dans son pain ”. Car lorsqu'à la parole de l'enseignement de Jésus s'ajoute la crucifixion du Maître, c'est bien du bois qui est jeté dans son pain. Que ces gens-là, lorsqu'ils délibèrent entre eux pour leur complot, disent donc : “ Venez et jetons du bois dans son pain ”, et moi je dirai d'une manière encore plus paradoxale : le bois jeté dans son pain a rendu le pain plus fort. Je prends un exemple dans la Loi de Moïse : le bois jeté dans l'eau amère l'a rendue douce. De la même façon, le bois de la passion de Jésus Christ, en entrant dans sa parole, a rendu son pain plus doux. De fait, avant que le bois n'entre dans son pain, lorsqu'il y avait seulement du pain et qu'il n'y avait pas de bois dans son enseignement, “ sa voix ne portait pas sur la terre entière ” ; mais après que le pain eut reçu de la puissance par le bois jeté en lui, alors la parole de son enseignement a pris possession de toute la terre habitée. Le bois d'autrefois était un symbole de la passion de Jésus par laquelle l'eau amère devient douce, car je dis que la Loi, si elle n'est pas comprise spirituellement, est une eau amère, mais que vienne le bois de Jésus et qu'arrivé l'enseignement du Sauveur, la Loi de Moïse est adoucie et devient suave à lire et à connaître.
Ils dirent donc : “ Venez et je tons du bois dans son pain ”, et ils ajoutent : “ Effaçons-le de la terre des vivants et qu'on ne se souvienne plus de son nom ”. Ainsi ils l'ont tué dans le dessein de faire disparaître son nom. Mais Jésus sait comment et pourquoi il meurt. Aussi dit-il : “ Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul, mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits ”, de telle sorte que la mort de Jésus devient un épi de blé qui rend au multiple et en abondance ce qui a été semé ; et de même, si, par hypothèse, il n'avait pas été crucifié et n'était pas mort, le grain de blé serait resté seul et il n'y aurait pas eu des foules qui seraient sorties de lui. Prête donc attention à sa phrase pour voir si ce n'est pas cela qu'il a voulu dire en déclarant : “ Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul, mais s'il meurt il porte beaucoup de fruits ” : la mort de Jésus a donné comme fruits tous ces chrétiens ; si la mort a porté tant de fruits, combien n'en portera pas la résurrection !
“ Seigneur des puissances, qui juges avec justice, qui sondes les reins et les cœurs, puisse-je voir la vengeance que tu tireras d'eux. ” C'est par mode prophétique qu'il souhaite cela : de voir la vengeance que Dieu tirera d'eux, car Jérusalem a été entourée par des armées et sa dévastation s'est approchée, et il lui a été dit : “ Voici que votre demeure vous sera laissée abandonnée ”.
“ Puisse-je donc voir la vengeance que tu tireras d'eux, car c'est à toi que j'ai exposé ma cause. C'est pourquoi voici ce que dit le Seigneur contre les hommes d'Anathoth qui en veulent à ma vie et qui disent : Ne prophétise pas au nom du Seigneur, sinon tu mourras de nos mains. Voici que Moi je vais les visiter ; leurs jeunes gens mourront par l'épée, leurs garçons et leurs filles périront de faim, et il n'y aura pas de quartier, parce que j'amènerai le malheur sur les habitants d'Anathoth l'année où je les visiterai. ” Le nom d'Anathoth est pris figurativement, et c'est tout le mystère juif qui y est contenu allégoriquement. Anathoth se traduit en effet par obédience. L'obédience de Dieu était donc dans le peuple juif ainsi que le royaume de Dieu, et à propos de ce royaume s'est réalisée la parole : “ Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera porter des fruits ”, et c'est en cela que s'est aussi réalisée la parole disant que les hommes d'Anathoth, les gens de l'obédience, en voulaient à sa vie, non pas à la vie de Jérémie, — car l'histoire ne dit pas que des hommes d'Anathoth en aient voulu à la vie de Jérémie : nous avons les livres des Rois, l'Écriture y fait mention de Jérémie, et il n'y est rien dit de semblable, non plus que dans les Paralipomènes ; nous avons le livre même du prophète et l'on n'y trouve rien qu'aient dit les hommes d'Anathoth, — mais cela est dit de Christ.
“ Ceux qui en veulent à ma vie et qui disent ; Ne prophétise pas au nom du Seigneur ”, — les Juifs ont empêché Jésus d'enseigner, — “ sinon tu mourras de nos mains. Voici que Moi je vais les visiter : leurs jeunes gens mourront par l'épée, leurs garçons et leurs filles périront de faim. ” Ce n'est pas au temps de Jérémie qu'ils périrent par l'épée, mais c'est maintenant, après la dévastation, que la faim s'est abattue sur eux, non pas une faim de pain ni une soif d'eau, maïs une faim d'entendre la parole du Seigneur, car on ne dit plus chez eux : “ Voici ce que dit le Seigneur tout puissant ”. La faim, c'est qu'il n'y ait plus chez eux de prophétie, et pourquoi parler de prophétie ? il n'y a même plus d'enseignement. Et se donnerait-on chez eux mille fois le titre de Sage, la parole du Seigneur n'est plus chez eux, puisque s'est accomplie la parole : “ Le Seigneur retirera de la Judée et de Jérusalem l'homme fort et la femme forte, le géant, l'homme fort, le guerrier, le juge, le prophète, le devin, l'ancien, le chef de cinquante et le magistrat distingué, l'habile architecte et le disciple intelligent ”. Plus personne chez eux qui puisse dire : “ En habile architecte j'ai posé les fondements. ” Il sont partis les architectes, ils sont passés à l'Église, ils ont posé comme fondement Jésus Christ, et leurs successeurs bâtissent eux aussi sur lui.
C'est donc “ dans la faim ” que ce peuple-là est abandonné, car “ j'amènerai le malheur sur les habitants d'Anathoth l'année où je les visiterai. Tu es trop juste, Seigneur, pour que je plaide contre toi, pourtant je dirai mes griefs contre Toi. Pourquoi la voie des impies est-elle prospère ? Tous ceux qui commettent des trahisons sont florissants ”. Nous nous demandons encore si le Dieu qui a donné la Loi et les Prophètes est bon quand nous voyons que la voie des impies est prospère et qu'il ne châtie pas les impies. “ Tous ceux qui commettent des trahisons sont florissants ” : même ceux qui parlent contre le démiurge, qui blasphèment contre lui sont florissants. Ils ont été plantés et ont pris racine, ils ont enfanté et fructifié. Combien de fruits enfantés par Marcion ! combien par Basilide ! combien par Valentin ! car tel est le sens de ce qui est prophétisé et dit au sujet des impies dans la parole : “ Ils ont enfanté et fructifié ”. “ Tu es près de leur bouche, mais loin de leurs reins. ” Ils nomment bien le nom de Jésus, mais ils ne possèdent pas Jésus, car ils ne le confessent pas comme il faut.
“ Et toi, Seigneur, tu me connais. Tu m'as vu, tu as sondé mon cœur devant toi ; purifie-les au jour de leur immolation. ” Que faire pour rendre cela plus clair ? Par purification il désigne les châtiments de ceux qui sont châtiés : “ Purifie-les ”, dit-il en effet, “ au jour de leur immolation ”, purifie-les en les immolant. “ Car celui qu'aimé le Seigneur, il le châtie, et il flagelle tout fils qu'il agrée. ”
“ Jusques à quand la terre sera-t-elle en deuil et l'herbe des champs sera-t-elle desséchée par suite de la perversité de ses habitants ? ” Ici encore le prophète parle comme si la terre était animée, quand il dit que la terre est en deuil par suite de la perversité de ceux qui marchent sur elle. Pour chacun d'entre nous, la terre ou bien est en deuil, ou bien se réjouit, car ou bien elle est en deuil par suite de la perversité de ses habitants ou bien elle se réjouit de la vertu de ses habitants. C'est donc en chacun d'entre nous que l'élément lui-même se réjouit ou est en deuil, et ce qui dit est dit de la terre vaut sans doute aussi pour les autres éléments. Je dirai pareillement : l'eau et l'ange préposé à l'eau (se réjouissent ou sont en deuil), pour expliquer que la terre est en deuil ou non, car ce n'est pas le corps qu'est la terre qui est en deuil du fait de ceux qui l'habitent, mais comprends que pour l'administration de l'univers il y a un ange préposé à la terre, un autre préposé aux eaux, un autre encore à l'air et un quatrième au feu. De même, élève-toi par le raisonnement pour contempler l'ordre qui règne chez les animaux, les plantes, les astres célestes : un ange est même préposé au soleil et un autre à la lune et d'autres encore aux étoiles. Eh bien ! ces anges en compagnie desquels nous sommes tant que nous vivons sur terre, ou bien se réjouissent à notre sujet, ou bien sont en deuil quand nous péchons. La terre, dit Jérémie, est en deuil du fait de ses habitants : il donne à l'ange le nom de terre par homonymie avec la terre elle-même. De même qu'il est dit : “ Maudite soit l'œuvre des mains et celui qui l'a faite ”, — non que la chose inanimée soit elle-même maudite, mais on désigne par œuvre (le démon) qui réside dans la statue inanimée et qui prend le nom de celle-ci, — de même donc je dirai que “ terre ” désigne l'ange préposé à la terre et “ eau ” l'ange préposé à l'eau selon qu'il est écrit : “ Les eaux t'ont vu, ô Dieu, les eaux t'ont vu et ont été saisies de peur, les abîmes ont été troublés par le fracas des eaux, les nuages ont donné de la voix, et en effet tes flèches traversent l'air ”.
“ J'ai quitté ma maison, j'ai abandonné mon héritage, j'ai livré mon âme bien-aimée aux mains de ses ennemis. ” Regarde donc celui qui étant de condition divine est dans les deux, vois sa maison supracéleste. Si tu veux voir encore plus haut, — car “je suis dans le Père ”, — vois que sa maison est Dieu. Il quitte son Père et sa mère, la Jérusalem d'en-haut, il vient dans le lieu terrestre et dit : “ J'ai quitté ma maison, j'ai abandonné mon héritage ”. Son héritage c'était en effet les contrées où l'on est avec les anges, le rang où l'on est avec les saintes puissances. “ J'ai livré mon âme bien-aimée aux mains de ses ennemis ” : il a livré son âme aux mains des ennemis de l'âme, aux mains des Juifs qui l'ont tué, aux mains des princes assemblés contre lui, aux mains des rois, quand les rois de la terre se sont levés et que les princes se sont rassemblés contre le Seigneur et contre son Christ. “ Mon héritage est devenu pour moi comme un lion dans la forêt. ” Cet héritage qu'il avait reçu sur terre s'est retourné comme une bête sauvage contre lui, et son héritage s'est mué en Juifs furieux contre lui comme un lion dans la forêt. Rien d'étonnant à ce que son héritage soit devenu alors comme un lion dans la forêt. Maintenant encore il y a des lions dans la forêt qui veulent jeter l'anathème sur Jésus, qui blasphèment contre lui et complotent contre ceux qui croient en lui.
“ Mon héritage est donc devenu pour moi comme un lion dans la forêt. Il a donné de la voix contre moi, aussi l'ai-je pris en aversion. Mon héritage n'est-il pas devenu une caverne d'hyène ? ” Il prophétise sur cet héritage : Mon héritage n'est-il pas devenu une caverne d'hyène ? Une caverne d'hyène, la bête la plus sauvage, la charognière qui rôde autour des tombeaux, la dévoreuse de cadavres.
“ Mon héritage n'est-il pas devenu pour moi comme une caverne d'hyène, ou bien comme une caverne autour d'elle ? Allez ” ” puisqu'ils sont devenus tels, je vous ordonne, à vous les anges d'aller et de rassembler les bêtes sauvages et de livrer ces gens aux bêtes : “ Allez et rassemblez toutes les bêtes sauvages de la campagne et qu'elles viennent le manger ”. Les bêtes sauvages de la campagne sont venues, elles dévorent ce peuple : voyez leurs cœurs dévorés par les puissances adverses. Si Jésus ne les a pas épargnés mais a dit : “ Allez, rassemblez les bêtes sauvages ”, à combien plus forte raison ne nous épargnera-t-il pas ! Si nous ne pratiquons pas la Loi de Dieu, la parole de l'Évangile, il dira de nouveau : “ Allez, rassemblez les bêtes sauvages et livrez-le ”, mais nous osons dire dans les prières : “ Ne livre pas aux bêtes sauvages une âme qui te confesse ses fautes ”. Confessons nos fautes en nous repentant et nous ne serons pas livrés aux bêtes sauvages mais aux saints anges, qui seront des nourriciers, nous porteront sur leur sein et nous feront passer de ce monde-ci au monde futur en Christ Jésus, à qui sont la puissance et la gloire pour les siècles. AMEN ?.