HOMÉLIE XI
Sur : “ À cause de moi toute la terre a été exterminée ” et sur la “ ceinture ”.
Qui est-ce qui dit : “ À cause de moi toute la terre a été exterminée ” ? C'est le Christ. Avant sa venue il y a eu, certes, beaucoup de péchés dans le peuple, mais ils n'étaient pas tels que le peuple dût être complètement abandonné et livré à une captivité interminable ; mais lorsqu'ils eurent comblé la mesure de leurs pères et que, non contents d'avoir supprimé les prophètes et persécuté les justes, ils tuèrent le Christ de Dieu, alors s'accomplit la parole : “ Votre maison vous sera laissée abandonnée ” ; à cause de Lui ils ont subi ce sort et “ toute la terre a été exterminée ”.
Mais si tu veux comprendre d'une manière encore plus élevée les mots : “ À cause de moi toute la terre a été exterminée”, vois comment la terre qui est en toi a été exterminée quand Jésus est venu : elle a été exterminée en effet quand on a fait mourir les membres qui sont sur la terre, et que la terre ne produit plus ses propres œuvres, qu'il n'y a plus chez le juste les œuvres de la chair qui rendaient la chair florissante, qu'il n'y a plus de débauche, plus d'impureté, de luxure, d'idolâtrie, de sorcellerie, etc.
Le Sauveur dit de son côté : Pourquoi imaginez-vous que je suis venu apporter la paix sur la terre ? Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive ; il est bien vrai en effet qu'avant sa venue le glaive n'était pas sur la terre, la chair n'avait pas de désirs contraires à ceux de l'esprit, ni l'esprit de désirs contraires à ceux de la chair ; mais depuis qu'il est venu et que nous avons appris quelles sont les choses de la chair et quelles sont celles de l'esprit, cet enseignement, tel un glaive enfoncé dans la terre, a séparé la chair et la terre de l'esprit.
“ La terre a été exterminée ” quand nous portons en notre corps la mort de Jésus et que nous ne vivons plus selon la chair, mais que l'esprit vit ; quand nous ne semons rien dans la chair mais tout dans l'esprit pour ne pas récolter la corruption qui vient de la chair mais recevoir de l'esprit la vie éternelle. Puis il est dit aux pécheurs : “ Vous semez du blé et vous récoltez des épines ”, car, même s'ils fréquentent les paroles de Dieu, ceux qui les fréquentent mal, qui ne vivent pas comme il faut et qui ne croient pas, sèment du blé et récoltent des épines. On peut s'en rendre compte en particulier chez les hérétiques qui lisent les Écritures et récoltent des épines, non pas des Écritures, mais de leurs propres façons de voir.
“ Leurs fonctions ne leur seront d'aucun profit. ” D'autres avant nous ont expliqué cela et, puisque nous ne rejetons pas leur explication, nous la donnons volontiers, non pas comme l'ayant trouvée nous-mêmes, mais comme ayant reçu un bon enseignement. Cette parole, si nous prêtons attention à ce qui est écrit, sera profitable à vous comme à nous qui semblons être par fonction des gens assis plus haut que vous au point que certains désirent parvenir à cette fonction. Mais sachez que la fonction ne sauve pas nécessairement, car beaucoup même parmi les prêtres se perdent et beaucoup même parmi les laïcs seront déclarés bienheureux. Il y a dans le clergé des gens qui ne vivent pas de manière à tirer profit de leur fonction et à faire honneur au clergé, et c'est à cause de cela, disent les commentateurs, qu'il est écrit : “ Leurs fonctions ne leur seront d'aucun profit ”. Car ce qui est profitable, ce n'est pas le fait de siéger dans le presbyterium, mais de vivre d'une manière digne de cette place comme le demande le Verbe. Le Verbe nous demande à tous, à vous et à nous, de vivre vertueusement, mais s'il est vrai qu'il faut dire : “ Les puissants feront l'objet d'un examen sévère ”, il m'est demandé à moi plus qu'au diacre, au diacre plus qu'au laïc ; quant à celui qui a été chargé d'exercer le commandement ecclésiastique sur nous tous, il lui est demandé plus encore. C'est pourquoi un homme à qui furent confiées de hautes responsabilités, l'Apôtre, dit, écoutez bien : “ Qu'on nous considère comme des serviteurs du Christ et des intendants des mystères de Dieu. Cherchez donc parmi les économes pour en trouver un qui soit fidèle. ” Et il est si rare de trouver un intendant fidèle et honnête que Jésus, qui sait toutes choses avant qu'elles n'arrivent, dit : “ Quel est donc l'intendant fidèle et avisé que son maître établira sur sa maison pour donner en temps voulu la ration de blé à ses serviteurs ? ” puis il blâme certains intendants : “ Mais si le mauvais serviteur commence à dire : Mon maître tarde à venir, qu'il se mette à battre les autres serviteurs et les servantes, à manger et à boire et s'enivrer, le maître de ce serviteur viendra un jour où il ne s'y attend pas et à l'heure qu'il ne connaît pas, il le mettra en pièces et lui donnera sa part avec les infidèles ”.
Voilà pour la phrase : “ Leurs fonctions ne leur seront d'aucun profit ”. Mais voyons aussi le blâme qui suit inévitablement et qu'il est bon de recueillir pour la morale : “ Ayez honte de votre vantardise, de vos outrages à la face du Seigneur. ” Il y a des choses dont nous nous vantons par sottise, car elles ne méritent pas qu'on s'en vante : ainsi, quand quelqu'un se vante d'être riche et de posséder de grands biens, on pourrait lui dire : “ Ayez honte de votre vantardise ” ; si quelqu'un se vante de la noblesse d'ici-bas qui n'est qu'extérieure, on lui dira : “ Ayez honte de votre vantardise ” ; si quelqu'un se vante d'avoir des vêtements somptueux, de s'être fait construire une maison richement bâtie, c'est une vantardise étrangère à la vantardise des saints et c'est pourquoi on dira à cet homme : “ Ayez honte de votre vantardise ”. Écoute la parole du prophète Jérémie nous ordonnant de ne pas nous vanter, même de la sagesse : “ Que le sage ne se vante pas de sa sagesse, ni l'homme fort de sa force, ni le riche de sa richesse, mais que celui qui se vante, se vante de comprendre et de savoir que c'est moi le seigneur h. ” Veux-tu te vanter sans t'entendre dire : “ Ayez honte de votre vantardise ”, vante-toi à la manière de l'Apôtre et dis : “ Loin de moi que je me vante d'autre chose que de la croix de notre Seigneur Jésus Christ par qui le monde a été crucifié pour moi et moi pour le monde ”. Veux-tu te vanter sans qu'on te dise : “ Ayez honte de votre vantardise ”, écoute Paul se vanter et mets-toi à son école lorsqu'il dit : “ Je me glorifierai donc très volontiers de mes faiblesses pour que la puissance du Christ repose sur moi ” ; entends les vantardises dont il se vante : “ dans les peines plus que personne ” — qui de nous peut en dire autant ? — “ dans les prisons surabondamment ; en danger de mort de nombreuses fois ; par les Juifs j'ai reçu cinq fois quarante coups moins un, trois fois j'ai été fouetté de verges, une fois lapidé, trois fois j'ai fait naufrage ”.
Nous apprenons donc que, même parmi les vantardises, il y a des différences au point que certaines méritent qu'on en ait honte et qu'on peut leur appliquer cet autre mot de l'Apôtre : “ Et leur gloire est dans leur honte ”, et là où ils devraient avoir honte ils croient bon de se glorifier. Après cela voyons l'épisode de la ceinture : “ Voici ce que dit le Seigneur : Va te procurer une ceinture de lin, mets-la autour de tes reins et ne passe pas dans l'eau. Et je me procurai la ceinture selon la parole du Seigneur, et je la mis autour de mes reins. Et la parole du Seigneur me fut adressée pour me dire : Prends la ceinture qui est autour de tes reins, lève-toi, va vers l'Euphrate et là cache-la dans la fente du rocher ”. ” Plusieurs jours après, le prophète vient là, trouve cette ceinture complètement pourrie, et le Seigneur ajoute ces mots qui nous mettent sur la voie pour l'interprétation de la ceinture : “ Comme on attache la ceinture aux reins d'un homme, ainsi je me suis attaché la maison d'Israël et toute la maison de Juda, dit le Seigneur, pour qu'elles deviennent pour moi un peuple renommé, une fierté et une gloire. Et elles ne m'ont pas écouté ”. Donc le prophète tient la place de Dieu quand il porte autour de ses reins la ceinture de lin comme Dieu porte le peuple : “ Je me suis attaché ce peuple, dit Dieu ”. Le peuple est devenu comme une ceinture de Dieu, mais pourquoi devient-il ceinture de Dieu autour de ses reins ? Que celui qui le peut lise Ézéchiel ; qu'il voie comment Dieu se rend en quelque sorte corporel pour la pensée et comment ce qu'il y a depuis ses reins jusqu'en bas est du feu, et depuis ses reins jusqu'en haut, du vermeil ; et qu'il cherche la raison pour laquelle la partie de Dieu qui est en bas est du feu. Ce sont les choses qui viennent des reins et de la génération qui sont du feu, car tout ce qui est dans le monde de la génération a besoin de la purification par le feu, tout ce qui est dans le monde de la génération a besoin du châtiment. Mais ce qui est au-dessus des reins et transcende la génération, c'est une matière qui est comme le vermeil dans le monde, très pure et très précieuse. On dit en effet que le vermeil a plus de valeur que l'or. C'est donc pour prendre un exemple montrant que Dieu a un corps supérieur plus précieux et un corps inférieur plus déficient que l'Écriture a présenté Dieu comme composé de feu et de vermeil : chacun de nous, dans le monde de la génération, est feu, et est lui aussi corps de Dieu ; nous ne sommes pas le vermeil, mais si nous nous élevons et progressons, — car il est possible de changer et, du niveau inférieur où nous sommes aujourd'hui, de devenir corps supérieur de Dieu, — nous serons, une fois passés par le feu, le vermeil de la partie la plus haute du corps de Dieu.
Il attache donc à ses reins la ceinture de lin. Pourquoi ? Pour montrer que le peuple est en quelque sorte une protection pour Dieu : car contre ceux qui veulent accuser Dieu, le peuple se dresse, se fait en quelque sorte son bouclier et ne permet pas qu'on tienne des propos déplacés en ce qui regarde Dieu. Mais si nous péchons, de même que le prophète quitte cette ceinture et la jette en châtiment dans l'Euphrate pour qu'elle y pourrisse, de même le pécheur est détaché des reins de Dieu et, rejeté, il est précipité dans l'Euphrate, le fleuve de Mésopotamie, là où il y a les Assyriens, ennemis d'Israël, là où il y a les Babyloniens, et il y pourrit.
Alors qu'il existe tant de fleuves, le prophète est en effet envoyé depuis la Judée jusqu'à l'Euphrate pour s'y occuper d'une ceinture de lin et l'y emporter ; mais pourquoi est-elle de lin ? Parce que le lin prend naissance de la terre. C'est en effet une plante qui lève de terre, puis, après qu'on l'a cultivée, elle est cardée, lavée, essorée et abondamment traitée pour devenir apte à devenir une ceinture ou un vêtement quelconque. Eh bien ! nous aussi nous naissons tous par génération, comme la ceinture de Dieu, et prenant naissance de la terre nous avons besoin de beaucoup de soins pour être cardés, pour être lavés, pour perdre la couleur de la terre ; car autre est la couleur du lin à la naissance, autre celle qui résulte du traitement : la couleur naturelle du lin est noirâtre, et après le traitement elle devient très claire. Il nous arrive donc aussi quelque chose de semblable à nous qui sommes dans le monde de la génération. Nous sommes noirs lors de nos débuts dans la foi — c'est pourquoi il est dit au commencement du Cantique des Cantiques ; “ Je suis noire mais je suis belle ” — et au début nous ressemblons dans notre âme à des Éthiopiens, puis nous sommes essorés pour devenir plus clairs selon la parole : “ Quelle est celle qui monte, rendue toute blanche ? ” et nous devenons du lin clair et pur. Puis nous sommes encore tissés pour être la ceinture de Dieu, lorsque nous méritons d'être attachés à Dieu. Dieu ne nous rejette pas. Il a rejeté le premier peuple, toute la maison de Juda et la maison d'Israël, peuple qui ne sert plus à rien, car Dieu ne les porte plus en ceinture. Dieu s'est ceint de nous à leur place, car après avoir quitté sa ceinture, il n'est pas resté nu, mais il s'est tissé une autre ceinture. Cette ceinture, c'est l'Église issue des nations. Qu'elle sache que, si Dieu n'a pas épargné les premiers, à combien plus forte raison ne l'épargnera-t-il pas si elle vient à pécher, si elle n'est pas digne des reins de Dieu. Mais “ celui qui s'attache au Seigneur ne fait avec lui qu'un seul esprit ”, en Christ Jésus, à qui sont la gloire et la puissance pour les siècles. AMEN.
Homélies sur Josué
HOMÉLIE I
LE MYSTÈRE DE JÉSUS, FILS DE NAVÉ
“ Dieu a donné le nom qui est au-dessus de tout nom ” à Jésus-Christ notre Seigneur et notre Sauveur. Or “ le nom qui est au-dessus de tout nom ”, c'est Jésus.
Et parce que ce “ nom est au-dessus de tout nom, au nom de Jésus tout genou fléchit dans les cieux, sur la terre et dans les enfers ”. Et parce que ce “ nom est au-dessus de tout nom ”, pendant des générations nul ne le reçut. Moïse a écrit le livre de la Genèse; nous y lisons la vie d'Abraham et de ses descendants ; il y eut là beaucoup de justes, mais parmi eux aucun ne mérita le nom de Jésus. Abel non plus ne fut pas appelé Jésus, ni celui qui “ commença d'invoquer le nom du Seigneur Dieu ”, ni celui qui “ plut à Dieu, fut enlevé et dont on ne vit pas la mort ” ; ni celui qui “ parmi les hommes de son temps ” fut seul trouvé juste auprès de Dieu, Noé ; ni même celui qui avait reçu les promesses de l'alliance, Abraham, ni celui qui naquit de lui, Isaac ; ni Jacob — l'homme qui supplante ; ni personne de ses fils. “ Moïse était fidèle dans toute sa maison ” et pourtant il ne fut pas encore appelé Jésus.
Mais le nom de Jésus, je le trouve pour la première fois dans l'Exode et je veux considérer dans quelles circonstances est attribué pour la première fois le nom de Jésus.
“ Amalec vint, dit l'Écriture, et il combattit Israël et Moïse dit à Jésus à Raphidim ”... Voilà la première mention du nom de Jésus... “ Choisis-toi des hommes forts parmi tous les fils d'Israël, sors, et combats demain avec Amalec ”. Moïse avoue qu'il ne peut diriger l'armée, il avoue qu'il ne peut la commander, bien qu'il l'ait “ fait sortir du pays d'Égypte ”. C'est pourquoi, rapporte l'Écriture, il appela Jésus et lui dit : “ Choisis-toi des hommes et sors. ” Tu vois à qui incomba la charge de guerroyer contre Amalec.
La première circonstance où nous apprenons le nom de Jésus, c'est en le voyant conduire une armée ; non que Moïse lui ait imposé ce commandement ; non, mais il lui a cédé sa primauté. Car Moïse n'est pas capable de choisir des hommes forts. “ C'est à toi, dit-il, de te choisir des hommes forts parmi tous les fils d'Israël. ” Donc le premier passage où j'apprends le nom de Jésus, j'y découvre aussitôt le mystère de son symbolisme : Jésus, en effet, conduit une armée.
“ Et il arriva que, lorsque Moïse élevait les mains, Israël avait l'avantage ; mais que, lorsqu'il les baissait, Amalec reprenait le dessus ”. Donc, lorsque Moïse lève les mains, Jésus a l'avantage et la victoire. Mais le peuple fut vaincu par Amalec parce que Moïse ne levait plus les mains et parce qu'il les tenait abaissées. C'est à ce peuple qu'il est dit : “ Si vous croyiez à Moïse vous croiriez aussi en moi ”, et “ voici que vous voulez me tuer, vous qui ne pratiquez pas la Loi ”. Car la Loi et les œuvres de la Loi restant sans effet chez ceux qui “ cherchent à fonder leur propre justice et ne sont pas soumis à la justice de Dieu ”, les mains de Moïse se sont abaissées, l'incrédulité a triomphé, le peuple est vaincu.
Cependant “ Nadab, Abiud et Éléazar ” sont laissés dans le camp pour juger le peuple. On laisse encore Jéthro pour qu'il juge, lui aussi, le peuple avec eux. Mais Jésus, lui, ne reste pas ; il suit Moïse sur la montagne, et on ajoute ce mot étonnant : “ il servait Moïse ”. Comment le “ servait-il ” ? Non pas comme un second ni comme un inférieur, mais comme un aide et un protecteur.
Mais que dire de ceci ? Lorsque Jésus est nommé pour la première fois, on n'a pas indiqué le nom de son père, ni la seconde fois, ni la troisième ; au contraire lorsqu'on vient à citer le nom de Navé, son père, lui-même alors n'est plus appelé Jésus mais Osée. En effet quand il est nommé parmi ceux qui ont été envoyés en éclaireurs, l'Écriture l'appelle Osée. Je croirais volontiers que c'est en raison de ses fonctions d'éclaireur qu'on lui donne au lieu du nom de Jésus, le nom d'Osée et de fils de Navé. Mais quand il revient après avoir accompli sa mission et que, dans l'effroi général, seul il rend courage aux défaillants, seul il raffermit la confiance d'un peuple abattu, alors Moïse lui donne le nom de Jésus ; il n'est pas appelé fils de Navé, il est l'homme à qui Moïse avait dit : “ Fais sortir l'armée et va combattre Amalec. ” Et si nous scrutons plus avant, nous contemplons sa grandeur lors de la transfiguration du visage de Moïse : les fils d'Israël avaient la vue toute obscurcie devant lui et nul ne pouvait considérer son visage ; Jésus, lui, non seulement le contemple, mais il continue à l'intérieur de la tente à participer aux mystères.
À quoi donc nous mène tout cela ? À montrer que le rôle du livre de Josué, c'est beaucoup moins de nous faire connaître les actes de Jésus, fils de Navé, que de nous décrire les mystères de Jésus, mon Seigneur. C'est lui en effet qui après la mort de Moïse a assumé le commandement, lui qui conduit l'armée et combat contre Amalec ; et, ce qui était figuré sur la montagne par les mains étendues, il le réalise “ en clouant à sa croix les principautés et les puissances dont il triomphe en sa propre personne ”.
Moïse est donc bien mort, car la Loi a pris fin : “ la Loi et les prophètes allaient jusqu'à Jean ”. Faut-il te prouver par l'Écriture que Moïse se confond avec la Loi ? Écoute ce que dit l'Évangile : “ ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent ”, Moïse tient évidemment dans cette phrase la place de la Loi.
Il est donc mort, Moïse, le serviteur de Dieu, car la Loi est morte et les commandements de la Loi désormais ont pris fin. Et si tu crois que mes affirmations manquent de fondement, fie-toi à l'autorité de l'Apôtre qui déclare : “ Une femme du vivant de son mari est liée à la Loi ; elle recevra donc le nom d'adultère si elle appartient à un autre homme ; mais si son mari meurt, elle est affranchie de la loi conjugale, en sorte qu'elle n'est plus adultère si elle devient la femme d'un autre ”. La femme signifie sûrement l'âme qui était tenue sous la loi de Moïse et dont on dit : “ du vivant de son mari elle est liée à la Loi ” ; mais si son mari meurt, c'est-à-dire la Loi, l'âme qui était en servitude est dite affranchie. Il faut donc que la Loi meure, pour que ceux qui croient en Jésus n'encourent pas l'accusation d'adultère.
Jésus donc, mon Seigneur et Sauveur, a pris le commandement ; comparons, si vous le voulez bien, les œuvres de Moïse avec le principat de Jésus.
Lorsque Moïse faisait sortir le peuple de la terre d'Égypte, il n'y avait aucune discipline dans la foule, aucun rituel chez les prêtres. Ils franchissent l'eau de la mer, une eau salée qui ne contenait rien de doux, et qui “ formait un mur à droite et à gauche ”. Voilà ce qui se passe sous la conduite de Moïse.
Mais lorsque mon Seigneur conduit l'armée, voyons les réalités qui déjà alors étaient préfigurées. “ Les prêtres marchent devant, ils portent sur leurs épaules l'arche de l'Alliance ” ; nulle part désormais on ne rencontre la mer, nulle part de flots salés ; mais je viens au Jourdain sous la conduite de mon Seigneur Jésus, et j'y viens non pas dans le désordre de la fuite ou dans le trouble de l'épouvante, mais j'y viens avec les prêtres qui portent sur leur nuque et sur leurs épaules l'arche de l'Alliance du Seigneur où sont gardées la loi de Dieu et les tables sacrées. J'entre dans le Jourdain, non pas en me dissimulant dans le silence, mais au son des trompettes qui entonnent un air spirituel et divin, afin de m'avancer jusqu'à la prédication de la trompette céleste. Dans la traversée de la mer Rouge “ l'eau s'était partagée en deux, une muraille à droite, une muraille à gauche ”. Ici, au contraire, “ Celui qui est venu détruire le mur de séparation a rendu unique ce qui était deux ” ; l'eau en effet s'amoncela d'un seul côté, de l'autre elle s'écoula dans la mer.
Ensuite Jésus dit : “ Préparez-vous des provisions pour la route ”. Et aujourd'hui encore, si tu écoutes, Jésus te dit : Si tu me suis, prépare-toi des provisions pour la route. Les provisions en effet sont les œuvres qui nous accompagnent comme un fidèle viatique pour la route à venir. Voyons pourtant — car il convient de se garder dans l'étude des saintes Écritures d'une lecture négligente et rapide — d'où il leur ordonne de tirer leur nourriture, à eux qui n'ont pas de blé : car c'était la manne leur nourriture. Mais, une fois franchies les rives de ce fleuve, “ la manne cesse ”, et c'est pourquoi si on ne se prépare des provisions, on ne pourra pas suivre Jésus à son entrée dans la Terre des promesses. Or vois quels fruits Jésus commence par cueillir dans la Terre des promesses : “ Alors, dit l'Écriture, ils commencèrent à manger du fruit de la région des palmes, et ils mangèrent d'abord des azymes ”. Tu le vois donc : lorsque nous avons quitté les voies de ce monde, si nous suivons Jésus d'un cœur droit, la palme de la victoire se présente à nous tout d'abord, et lorsque nous avons rejeté “le ferment de malice et de perversité ”, nous sont préparés “ des azymes de pureté et de vérité ”.
Cependant notre Jésus envoie des éclaireurs vers le roi de Jéricho et ils reçoivent d'une courtisane l'hospitalité. Mais cette courtisane qui a reçu les envoyés de Jésus, elle les a reçus précisément pour ne plus être courtisane. L'âme de chacun d'entre nous a été aussi “ courtisane ” quand elle vivait dans les désirs et les passions de la chair. Mais voici qu'elle a reçu les éclaireurs de Jésus, “ les anges qu'il a envoyés devant sa face pour préparer la route ”. Si une âme les reçoit avec foi. elle ne les place pas dans des lieux bas et inférieurs, mais dans des lieux élevés et supérieurs, parce que ce n'est pas des régions basses de la terre que nous avons reçu le Seigneur Jésus, lui qui est sorti du Père et venu du ciel.
Quant à la paille de lin dans laquelle se cachaient les éclaireurs, je ne la crois pas non plus exempte de symbolisme. Le lin sert en effet pour les vêtements des prêtres ; ce qui veut dire ou bien qu'était transféré à ceux qui devaient être invités le faîte du sacerdoce — selon la parole de l'apôtre Pierre : “ Vous êtes une nation sainte, un royaume de prêtres ” — ou tout au moins que dans le symbolisme de la Loi, là où il est question des prêtres, se cachait la vocation secrète de ce peuple qui vient “ d'entre les gentils ”.
Aussitôt donc la courtisane est en butte à la haine du roi de Jéricho. Pourquoi, sinon parce que “ la chair a des désirs contraires à ceux de l'esprit et l'esprit à ceux de la chair ” ? Il est dit aussi : “ Le monde vous hait, car il m'a haï le premier ”. Il y a donc un roi qui est l'ennemi de cette courtisane, c'est “ le Prince de ce monde ” qui poursuit les éclaireurs de Jésus et veut s'emparer d'eux ; mais il ne peut les saisir parce qu'ils cheminent “ sur les montagnes ” ; ils ne descendent pas dans les lieux bas et ne se plaisent pas dans les vallées, mais ils recherchent le haut des collines et les sommets des monts ; et cette âme courtisane qui est en nous s'écrie : “ j'ai levé les yeux vers les montagnes ; d'où me viendra le secours ? ” “ Le Prince de ce monde ” ne peut monter dans ces régions, il ne peut parvenir jusqu'à Jésus par des routes élevées ; bien mieux, si dans la tentation il le place sur les hauteurs, il lui dit : “ Jette-toi en bas ”, car il n'aime que ce qui tombe dans les bas-fonds ; c'est là qu'il règne, là qu'il établit sa demeure, dans ces lieux par où il descend même jusqu'aux enfers.
Moïse n'a pas dit : “ Que le soleil s'arrête ”, et il n'a pas commandé aux plus puissants des éléments comme l'a fait Jésus. “ Que le soleil s'arrête sur Gabaon, dit-il, et la lune sur la vallée d'Aïalon ”, et l'Écriture ajoute : “ Jamais Dieu n'écouta ainsi un homme ”. Mon Jésus a donc arrêté le soleil ; et pas seulement à ce moment là, mais bien davantage à son avènement. Tandis que nous guerroyons contre nos ennemis et que nous “ luttons contre les principautés et les puissances, contre les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants répandus dans les airs ”, “ le soleil de justice ” ne cesse de nous accompagner, il ne nous quitte jamais et ne se presse pas de se coucher, car il a dit lui-même : “ Voici que je suis avec vous tous les jours ”. Et il n'est pas avec nous seulement pour une double journée, il est avec nous “ tous les jours jusqu'à la consommation des siècles ”, jusqu'à ce que nous triomphions, nous aussi, de nos adversaires.
Voyons cependant quelle promesse Jésus fait à ses soldats : “ Tout endroit, leur dit-il, que foulera la plante de votre pied vous appartiendra ”. Pour ceux de cette époque, cela représentait le pays des Cananéens, des Phérézéens, des Jébuséens, et de toutes ces nations dont ils prirent le pays en héritage après en avoir chassé les habitants indignes. Mais pour nous, cherchons quelles promesses contiennent ces paroles.
Il existe des races diaboliques de puissances ennemies contre lesquelles nous menons le combat et luttons à grand effort pendant cette vie. Toutes ces grandes puissances, si nous les foulons aux pieds, si nous triomphons d'elles dans les combats, à nous seront leurs pays, leurs provinces, leurs royaumes : ils nous seront distribués par le Seigneur Jésus. Car ces puissances autrefois étaient des anges qui participaient à la splendeur du royaume de Dieu. Ne lisons-nous pas dans Isaïe ce qu'il dit de l'un d'entre eux : “ Comment Lucifer est-il tombé du ciel, lui, l'étoile du matin ? ” Ce Lucifer avait évidemment sa demeure dans les cieux : mais depuis qu'il est devenu ange transfuge, si je peux le vaincre et le placer sous mes pieds, si je mérite que le Seigneur Jésus “ écrase Satan sous ” mes “ pieds ”, j'aurai droit à recevoir la place de Lucifer dans les cieux. C'est donc ainsi que nous comprenons la promesse de Jésus Notre Seigneur que “ tout endroit que foulera la plante de nos pieds nous appartiendra ”. Mais ne croyons pas que nous puissions entrer dans cet héritage si nous baillons et somnolons dans l'inaction et la négligence. La colère possède un ange de son espèce ; si tu n'en triomphes pas dans ton cœur et si tu ne retranches pas loin de toi tous les mouvements d'irritation et de fureur, tu ne pourras pas obtenir en héritage la place occupée par cet ange autrefois, car dans ton indolence tu ne l'auras pas chassé de la Terre des promesses. De même pour l'orgueil, la jalousie, l'avarice et l'impureté : tous ces vices malfaisants ont des anges pour les inspirer et pour les exciter ; si tu ne triomphes pas de ces passions dans ton cœur et ne les extermines pas de ta terre, déjà sanctifiée par la grâce du baptême, jamais tu ne recevras la plénitude de l'héritage promis.
Au temps de Moïse il ne fut pas dit ce qui est dit au temps de Jésus : “ la terre se reposa des combats ”. Il est sûr que cette terre qui est la nôtre, toute pleine de luttes et de combats, cette terre ne pourra se reposer de la guerre que par la vertu du Seigneur Jésus. Car c'est en nous que sont toutes ces peuplades de vices qui font le siège de notre âme sans nous laisser aucun répit. C'est en nous, oui, c'est en nous que sont les Cananéens, les Phérézéens, les Jébuséens. Que d'efforts, de veilles, de longue persévérance ne nous faudra-t-il pas pour chasser de nous toutes ces peuplades de vices, et qu'enfin “ notre terre se repose des combats ” ! C'est pourquoi le prophète nous donne cet avertissement de “ méditer jour et nuit la loi du Seigneur ”.
Cette méditation de la parole de Dieu, elle est semblable à une trompette qui tient ton cœur éveillé pour le combat, de peur qu'il ne t'arrive de dormir pendant que veille ton adversaire. C'est pourquoi il ne suffît pas de méditer pendant le jour, et l'Écriture ajoute : “ pendant la nuit ”.
Qu'allez-vous donc faire, vous qui non seulement dormez la nuit, mais qui toute la journée vous livrez en esclaves aux occupations du monde ou aux plaisirs de la chair, vous qui vous rendez à l'église péniblement aux jours de fête ? Il en est même parmi vous dont la présence n'est pas une présence, car tout présents qu'ils sont ils s'adonnent non à la parole de Dieu mais à leurs bavardages.
Voilà pourquoi la parole divine vous répète : “ Lève-toi, toi qui dors ; lève-toi d'entre les morts, afin de rencontrer le Christ ”. “ Lève-toi d'entre les morts ”, dit-elle à ceux qui persistent dans leurs œuvres de mort et qui s'endurcissent dans leurs souillures et dans leurs crimes ; car si ces actions échappent aux hommes, Dieu, lui, les connaît. Repentez-vous donc et convertissez-vous au Seigneur de tout votre cœur, adonnez-vous à la prière, adonnez-vous à la parole de Dieu. À quoi bon jeûner pour nos péchés, si nous recommençons à pécher ? À quoi bon s'être lavé pour se vautrer de nouveau dans la fange ? Tu as jeûné quelque temps ? C'est là comme si tu avais quitté l'Égypte. Tu as passé la mer Rouge, tu as suivi Moïse en observant les préceptes et les commandements de la Loi ; mais voici que Jésus t'a retiré à Moïse pour une “ seconde circoncision ” au lieu qu'on appelle “ colline des prépuces ”. Et donc, ce qu'il faut circoncire en toi, ce n'est pas seulement le culte des idoles — tu l'as rejeté dès les débuts — mais encore une fois ce culte, plus subtil que celui des idoles, qu'est la cupidité.
Enfin au moment de la seconde circoncision, Jésus dit au peuple : “ Aujourd'hui j'ai ôté de vous l'opprobre de l'Égypte ”. Tant que nous sommes dans le péché, tant que règnent en nous les vices des passions, même si, ayant abandonné les idoles, nous croyons avoir quitté l'Égypte, “ l'opprobre de l'Égypte ” ne nous a pas été enlevé.
Si donc tu acceptes cette seconde circoncision, celle de tes vices, si tu retranches de toi la colère, l'orgueil, la jalousie, l'impureté, l'avarice, l'injustice, et toutes les passions du même genre, alors tu seras purifié des opprobres de l'Égypte et transplanté dans la Terre de la promesse. Tu recevras l'héritage du royaume des cieux, par le véritable Jésus, le Christ, notre Seigneur et Sauveur, “ à qui est la gloire dans les siècles des siècles. Amen ”.