HOMÉLIE II
LE SENS DE LA MORT DE MOÏSE
Au sujet de ce qui est écrit : Moïse, mon serviteur est mort.
Il nous faut commenter aussi la mort de Moïse ; car si nous ne comprenons pas comment meurt Moïse, nous ne pourrons comprendre comment règne Jésus.
Si donc tu considères Jérusalem détruite, l'autel désaffecté, que tu ne voies nulle part ni sacrifices, ni victimes, ni libations ; plus de prêtres, plus de pontifes, plus de liturgie des lévites ; quand tu vois tout cela cesser, dis que “ Moïse, le serviteur de Dieu est mort ”.
Si tu ne vois personne venir “ trois fois l'an devant la face du Seigneur ”, ni offrir de dons dans le temple, ni égorger la Pâque, ni manger les azymes, ni offrir les prémices, ni consacrer les premiers-nés, quand tu ne vois plus célébrer tout cela, dis que “ Moïse, le serviteur de Dieu est mort ”.
Mais, lorsque tu vois les nations entrer dans la foi, les églises s'édifier, les autels, non plus trempés du sang des animaux, mais consacrés par le “ précieux sang du Christ ”, lorsque tu vois les prêtres et les lévites ne plus administrer “ le sang des taureaux et des boucs ”, mais la parole de Dieu par la grâce de l'Esprit-Saint, dis alors que Jésus a pris la place de Moïse et qu'il possède le principat, non pas le Jésus, fils de Navé, mais Jésus, Fils de Dieu. — Lorsque tu vois que “ le Christ, notre Pâque, a été immolé ”, et que nous mangeons “ les azymes de la pureté et de la vérité ”, lorsque tu vois les fruits de la bonne terre dans l'Église se multiplier à “ trente, soixante et cent pour un ”, je veux dire les veuves, les vierges et les martyrs, quand tu vois s'accroître la race d'Israël, de ceux “ qui ne sont pas nés du sang, ni de la volonté de l'homme, ni de la volonté de la chair, mais de Dieu même ”, et quand tu vois “ réunis ensemble les enfants de Dieu qui étaient dispersés ”, quand tu vois le peuple de Dieu célébrer le sabbat, non pas en s'abstenant de la manière commune de vivre, mais en s'abstenant des œuvres du péché ; quand tu vois tout cela, dis que “ Moïse, le serviteur de Dieu est mort ” et que Jésus, le Fils de Dieu, possède le principat.
Enfin dans un petit ouvrage où est décrit ce mystère en figure (bien que cet ouvrage n'appartienne pas au canon), on rapporte qu'on voyait deux Moïse : l'un vivant en esprit, l'autre mort dans son corps. Voici, à coup sûr, le sens de cette préfiguration : si tu considères la lettre de la Loi, flasque et vide de tout ce que nous avons rappelé plus haut, voilà le Moïse qui est mort dans son corps. Mais si tu peux écarter le voile de la Loi et comprendre que “ la Loi est spirituelle ”, voilà le Moïse qui vit en esprit.
“ Et le Seigneur dit à Jésus, fils de Navé, serviteur de Moïse : Moïse, mon serviteur est mort. Maintenant donc, lève-toi, passe le Jourdain, toi et tout ce peuple, pour entrer dans la terre que je vous donne ”.
Peut-être demanderas-tu comment notre Seigneur Jésus, Fils de Dieu, a été, lui aussi, serviteur de Moïse ? Parce que “ lorsque vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, né d'une femme, né sous la Loi ”. C'est donc parce qu'il est “ né sous la Loi ” qu'il est devenu “ serviteur de Moïse ”.
Or Dieu leur ordonne de passer dans la terre, non pas dans celle qu'a donnée Moïse, mais “ celle, dit-il, que je vous donne ”. Tu vois qu'après la mort de Moïse, c'est par Jésus que Dieu donne la terre au peuple. Quelle est cette terre ? Celle-là assurément dont le Seigneur dit : “ Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre en héritage ”.
“ Tout lieu où vous serez montés avec la plante de vos pieds, je vous le donnerai ”. Quels sont ces lieux où nous montons avec la plante de nos pieds ? La lettre de la Loi est placée par terre et gît dans les bas-fonds. On ne monte donc jamais quand on suit la lettre de la Loi. Mais si tu peux monter de la lettre à l'esprit et t'élever du sens historique à une intelligence plus haute, alors tu auras fait l'ascension de ces régions sublimes que Dieu te donnera en héritage. Car si, dans les Écritures, tu saisis les types ; si tu comprends qu'il y a là la figure des choses célestes, si tu cherches avec ton esprit et ton intelligence “ les choses d'en haut, là où le Christ est assis à la droite de Dieu ”, alors tu recevras ce lieu en héritage, selon la parole de notre Seigneur et Sauveur : “ Là où je suis, là aussi sera mon serviteur ”.
Si donc tu es parvenu jusqu'au Christ, assis à la droite de Dieu, par ta foi, ta vie, ta pureté, ta vertu et qu'avec “ ces plantes de tes pieds ” “ que lava Jésus ”, tu entres dans ces régions, Dieu t'en fera don ; alors tu ne seras plus seulement “ héritier de Dieu, mais cohéritier du Christ ”.
“ Comme je l'ai dit à Moïse, je te donnerai le désert (eremum) et l'Antiliban que voici, jusqu'au grand fleuve de l'Euphrate ”. Dieu a soumis à Jésus le désert (eremum), c'est-à-dire les solitudes (déserta). Quelles solitudes (déserta) ? Celles dont le prophète dit : “ Réjouis-toi, désert (eremus) qui as soif ”, et “ les fils de la délaissée sont plus nombreux que ceux de celle qui a un mari ”.
Et l'Écriture a ajouté que Jésus a reçu de Dieu, non le Liban, mais l'Antiliban. Or on dit Antiliban comme on dirait : à la place du Liban.
Si donc tu envisages le premier peuple, le peuple selon la chair, Israël, qui était “ le véritable olivier ”, comprends que c'est lui, le vrai Liban, mais en voyant qu'à cause de son incrédulité “ le Royaume lui est enlevé et donné à une nation qui porte du fruit ”, en voyant le premier peuple chassé et l'autre introduit à sa place dans le royaume, comprends que le second peuple, c'est l'Antiliban, c'est-à-dire “ l'Église du Dieu vivant ”, rassemblée “ de parmi les nations ” par Jésus-Christ notre Seigneur “ à qui est gloire et puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.
HOMÉLIE III
LES DEMI-TRIBUS. LA MAISON DE RAHAB
Les deux tribus et demie et les neuf tribus et demie.
Moïse distribua leur part de terre au-delà du Jourdain à deux tribus et demie, c'est-à-dire à la tribu de Ruben, la tribu de Gad et la demi-tribu de Manassé. Quant aux autres tribus, ce fut Jésus et non Moïse qui leur partagea la terre.
Cependant il fut convenu avec les deux tribus et demie qui avaient reçu la terre au-delà du Jourdain qu'elles y laisseraient les femmes et les petits enfants et que les hommes viendraient combattre avec leurs frères jusqu'à ce que ces derniers fussent entrés en possession de leur part d'héritage. Il fallut donc, après la mort de Moïse qui avait conclu ce pacte, que Jésus leur réclamât l'accomplissement des promesses et leur rappelât de porter secours à leurs frères qui allaient combattre. Voilà les faits que nous rapporte la lettre du récit.
Mais, puisque nous avons maintenant le cœur tourné vers le Seigneur qui “ ôte le voile à la lecture de l'Ancien Testament ” et donne à ses serviteurs qui croient en Lui de “ contempler la gloire de Dieu, le visage découvert ”, il nous faut comprendre que “ toutes ces choses qui leur arrivaient en figure, ont été écrites pour notre instruction, à nous qui sommes arrivés à la fin des temps ”. Essayons donc, comme nous l'avons déjà dit plus haut, de monter de la lettre à l'esprit, des figures à la réalité, et cherchons la signification des deux tribus et demie qui reçoivent par Moïse leur terre d'héritage, et des neuf tribus et demie restantes qui reçoivent par Jésus la promesse de la Terre sainte.
Pour commencer, je crois impossible d'attribuer au hasard le fait que ceux qui reçoivent leur part de Moïse sont tous des premiers-nés. Ruben, en effet, est premier-né de Lia, Gad, premier-né de Zelpha, et Manassé, premier-né d'Aseneth l'Égyptienne, fille de Putiphar, prêtre d'Héliopolis, et épouse de Joseph, Non, j'en suis convaincu, ce n'est pas un hasard s'il n'y eut que des premiers-nés à recevoir de Moïse leur part d'héritage, je pense bien plutôt qu'en cela déjà s'esquissait la figure des deux peuples, l'un qui paraîtrait le premier dans l'ordre de la nature, mais l'autre qui recevrait par la foi et la grâce la bénédiction de l'héritage.
Et ceux qui reçoivent l'héritage par Moïse, c'est-à-dire ceux qui ont plu à Dieu par la Loi, n'ont droit au repos que s'ils aident leurs frères dans les combats. Seuls les femmes et les petits enfants reçoivent de Moïse permission du repos ; les autres ne prennent aucun repos, ils s'en vont au secours de leurs frères.
Vois donc ! quand je m'épuise aujourd'hui dans les luttes de cette vie, quand je soutiens le combat contre mes ennemis, c'est-à-dire les puissances adverses, vois comment me viennent en aide ceux qui, avant la venue de Jésus-Christ mon Seigneur, furent justifiés sous le régime de la Loi. Vois le secours que m'apporte Isaïe, quand il illumine mon esprit par la lecture de ses œuvres. Vois Jérémie accourir à notre aide, fantassin léger tout armé pour la guerre : des javelots de son livre il met en fuite les plus redoutables ennemis, les ténèbres de mon cœur. Daniel aussi s'arme pour nous secourir quand il nous instruit et nous avertit à l'avance de la présence royale du Christ et des perfidies à venir de l'Antéchrist. Et voici Ézéchiel : il nous présente les mystères célestes dans le quadruple cercle de ses roues, “ enfermant la roue dans la roue ”. Osée, à son tour conduit les escadrons de la colonne des douze prophètes ; tous s'avancent, “ les reins ceints de la vérité ” qu'ils annoncent pour secourir leurs frères, afin qu'instruits par leurs œuvres nous soyons avertis des ruses du démon.
Les voilà donc, ces hommes de cœur, tout armés et les reins ceints de la vérité. Ils sortent à notre aide et combattent avec nous. Mais “ les femmes et les petits enfants ” ne sortent pas pour notre combat. Rien d'étonnant à cela. Le petit enfant est appelé ainsi parce qu'il ne parle pas. Quelle aide aurait pu m'apporter celui qui ne dit rien, chez qui je ne trouve rien à glaner, dont l'entretien ne m'apprend rien ? Quant à la femme, l'Apôtre dit qu'elle est un “ vase de fragilité ”. Aussi un “ vase de fragilité ” ne vient-il pas au combat, de peur de se briser et de périr — c'est ainsi qu'on dit du Seigneur Jésus dans les Évangiles qu'il n'a pas “ brisé le roseau froissé ”. Puisque les femmes donc sont invitées à se faire instruire chez elles par leurs maris et que leur rôle est plutôt un rôle d'élèves que d'enseignantes, je ne tire aucun secours de qui ne peut m'enseigner et chez qui je ne trouve rien à imiter ni à retenir.
Que disent cependant à Jésus ceux qui viennent de la terre qu'a distribuée Moïse ? “ Comme nous avons écouté Moïse, ainsi t'écouterons-nous toi aussi ”. Rien n'est plus vrai : tout homme qui écoute Moïse écoute aussi Jésus notre Seigneur, car c'est de Jésus que Moïse a écrit. Dans l'Évangile, le Seigneur prouve aux Juifs qu'en ne croyant pas en lui, ils ne croient pas non plus à Moïse : “ Si vous croyiez à Moïse, vous croiriez de même en moi, car il a écrit de moi ”.
Voici pourtant un fait qui me semble lourd de sens : ce ne sont pas exactement trois tribus qui reçoivent leur terre par Moïse, ni exactement neuf tribus qui entrent dans leur héritage, grâce à Jésus, mais deux et demie d'un côté, et neuf et demie de l'autre et cette tribu partagée en deux empêche le nombre trois d'être entier et le nombre dix d'atteindre son parfait et complet achèvement. Je pense que le sens de ces détails, c'est que les anciens, qui vivaient sous la Loi, ont atteint une certaine connaissance de la Trinité ; non pas une connaissance complète et parfaite, mais une “ connaissance partielle ”. Il leur manquait en effet, dans la Trinité, de connaître aussi l'incarnation du Fils unique. Car s'ils ont cru à sa venue, cru à tous les biens qu'il lui restait à dispenser, et si même ils l'ont annoncé, pourtant il ne leur a pas été possible de voir et d'atteindre l'objet de leur foi. “ Beaucoup de prophètes et de justes, dit le Seigneur à ses disciples, ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu ; entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu. ” En effet il manquait quelque chose à leur foi, parce que l'économie de l'Incarnation n'avait pas encore été réalisée dans le Christ. Ce à quoi nous croyons maintenant comme fait et accompli, eux y croyaient seulement comme à venir.
Ces tribus ne sont donc pas au nombre de deux, pour que les Pères ne soient pas étrangers à la foi trinitaire et au salut qui en découle, ni au nombre de trois — chiffre complet et parfait — pour qu'on ne croie pas que le mystère de la Trinité bienheureuse ait été déjà chez eux porté à son achèvement. Cependant, en vérité, ils ont touché au nombre trois et, comme le dit le Seigneur, “ ils ont désiré voir ce que nous voyons et entendre ce que nous entendons ”, mais ils ne l'ont guère pu, car le Fils de l'homme n'avait pas encore été “ élevé ” et “ la plénitude des temps n'était pas encore venue ”.
Mais ici je me sens forcé d'aller plus loin. Oui, peut-être la venue et l'incarnation de Jésus ne nous donnent-elles pas encore un enseignement parfait et complet ; et même sa passion — consommation totale — et sa résurrection d'entre les morts ne nous livreront-elles pas une pleine révélation. C'est un autre qu'il nous faut pour nous en ouvrir et révéler la totalité. Écoute le Seigneur lui-même dans les évangiles : “ J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les comprendre maintenant. L'Esprit de vérité viendra, qui procède du Père et recevra de ce qui est à moi ; et il vous enseignera toutes choses. ” Si le nombre trois se montre incomplet, ce n'est donc pas seulement chez Moïse ; Jésus encore dit à ses disciples : Vous ne pouvez pas comprendre avant la venue du Paraclet, de l'Esprit de vérité, parce que c'est par lui et en lui que se consomme la perfection de la Trinité. Car ces neuf tribus et demie, dont Jésus possède le commandement, et qui ne sont pas exactement dix — le nombre par excellence de la consommation et de la perfection — quelle raison leur trouver, sinon celle que donne le Seigneur Jésus : ce qui est réservé à l'Esprit-Saint ne se manifeste encore qu'à un stade incomplet et intermédiaire. En effet, c'est le Seigneur et Sauveur qui prêche la pénitence et la conversion au bien ; c'est par lui qu'est donnée à tous ceux qui croient la rémission de leurs péchés, et que s'accomplissent toutes les choses qu'on voit tendre à la perfection de la décade ; cependant, la perfection et la consommation de tous les biens, c'est, après tout cela, de mériter de recevoir la grâce de l'Esprit-Saint. Quelle perfection d'ailleurs pourra-t-on trouver chez celui à qui manque l'Esprit-Saint, l'Esprit par lequel se consomme le mystère de la Trinité bienheureuse.
Faut-il te prouver avec plus d'évidence encore, que chez ce premier peuple, préfiguré par Moïse dans les deux tribus et demie, tout n'avait pas atteint la perfection ? La chose est claire dans le récit suivant, consigné au même livre de Jésus Navé : il y avait, y dit-on, un véritable autel dans la terre que distribuait Jésus ; or, ceux qui étaient au-delà du Jourdain, c'est-à-dire Ruben, Gad, et la demi-tribu de Manassé, se fabriquèrent un autel, non pas un véritable autel, mais un autel qui avait le type et la figure du véritable autel, celui de Jésus. Ne t'étonne donc pas si des gens qui n'avaient pas construit un autel parfait et véritable, n'avaient pas reçu la connaissance parfaite de la Trinité. C'est pour la même raison qu'ils battirent peu d'ennemis et peu de rois parmi les puissances adverses. Seuls, rapporte l'Écriture, Séon, roi des Amorrhéens, Og, roi de Basan, et les Amalécites furent battus de l'autre côté du Jourdain. Mais quand c'est Jésus qui dirige l'armée, tantôt cinq rois tombent à la fois, qui s'étaient réfugiés dans les cavernes — et non seulement ils tombent, mais “ ils sont pendus au bois ” ; tantôt “ vingt-neuf ” adversaires sont égorgés à leur tour et des foules immenses de l'armée ennemie sont toutes anéanties, exterminées ; elles qui occupent la terre sainte dans l'impureté et qui détiennent dans l'amertume de la malice le pays où coulent le lait et le miel.
Cependant Jésus envoie des éclaireurs à Jéricho, et ils sont reçus par Rahab, la courtisane. Ces éclaireurs qui sont envoyés devant la face de Jésus, on peut les considérer aussi comme des anges de Dieu, selon ce qu'il est écrit : “ Voici que j'envoie mon ange devant ta face qui préparera tes voies. ” — Si d'autres réalisaient invisiblement cette parole, ce fut Jean la réalisation visible, car c'est de lui aussi qu'elle fut écrite. D'autre part, à propos du baptême de Jean, le Seigneur dit que les Scribes et les Pharisiens n'ont pas cru en lui, mais que “ les courtisanes et les publicains y crurent ” et furent baptisés. Cette parole s'accomplit aussi lorsque la courtisane reçut les éclaireurs de Jésus, et qu'elle fut arrachée par eux à la ruine de tout le peuple ennemi.
Mais voyons enfin qui est cette courtisane ! Son nom est Rahab, mais Rahab signifie ampleur. De quelle ampleur s'agit-il, sinon de cette Église du Christ qui s'est recrutée parmi les pécheurs et qui les reçoit comme au sortir de la prostitution ? Elle s'écrie : “ L'espace est trop étroit pour moi ; fais-moi de la place pour que j'y puisse habiter. Qui m'a élevé ces enfants ? ” et on lui répond : “ Écarte tes pieux et élargis ta tente. ” La voilà donc cette ampleur qui a reçu les éclaireurs de Jésus.
— Je me rappelle qu'un jour, dissertant dans une église des deux courtisanes du jugement de Salomon (au troisième livre des Pois), dont l'une avait un enfant mort et l'autre un enfant vivant, j'ai dit, après avoir examiné attentivement ce passage, que la première courtisane représentait celle à qui Salomon, non pas celui d'autrefois mais celui qui est venu “ réconcilier toutes choses, celles du ciel et celles de la terre ”, fit rendre son enfant vivant, et que l'autre dont l'enfant était mort représentait soit la synagogue du peuple juif, soit la synagogue de ceux qui sont tombés dans l'hérésie.
Il y a aussi une autre courtisane, celle que le prophète Osée reçoit l'ordre de prendre pour sa femme, figure sans aucun doute de celle qui est rassemblée de parmi les nations. —
C'est donc bien ainsi qu'il faut interpréter la courtisane qui a reçu les éclaireurs de Jésus ; mais, lorsqu'elle les a reçus, elle les place dans des lieux supérieurs et les établit sur les hauteurs des mystères de la foi. Car aucun envoyé de Jésus ne se trouve par terre dans les bas-fonds ; il demeure sur les sommets, et ce n'est pas lui seulement qui demeure sur les sommets et sur les hauteurs, mais cette courtisane aussi, qui les a reçus et qui devient maintenant prophète, car elle s'écrie : “ Je sais que le Seigneur votre Dieu vous a livré cette terre. ” Tu vois comment celle qui était naguère une courtisane païenne et impure est maintenant remplie de l'Esprit-Saint ; elle rend témoignage du passé, donne foi au présent, prophétise et prédit l'avenir. Ainsi donc, Rahab, qui signifie ampleur, se dilate et progresse jusqu'à ce que “ sa voix atteigne les extrémités de la terre ”.
Mais Japhet aussi, de semblable manière, veut dire dilatation ; il portait en lui, sans nul doute, la figure de ce peuple qui est sauvé “ parmi les nations ” ; le jeune Canaan lui est soumis comme esclave par son père, à lui et à son frère Sem qui préfigure ceux qui sont sauvés parmi les circoncis. Il faut admirer la bonté et la providence de Dieu qui, voulant offrir un remède au pécheur Canaan et lui conférer le salut, le rend serviteur de ses frères — comme Ésaü le devint de son frère Jacob — non pas certes pour qu'il périsse mais, pour qu'en obéissant à de meilleurs que lui, il trouve le chemin du salut.
C'est un très grand avantage en effet pour les méchants et les pécheurs, qui ne savent se gouverner eux-mêmes, de ne pas être livrés à eux-mêmes, mais de devenir les serviteurs des saints et d'être soumis à meilleurs qu'eux, afin de ne pas se régler sur leur propre jugement qui est pervers, mais sur celui des saints qui est bon. Vous voyez combien le Seigneur est miséricordieux, mais il dérobe et dissimule sa bonté aux oreilles des profanes et la cache sous des paroles fort dures, de peur que le serviteur mauvais et ingrat n'en vienne à mépriser les bontés de son maître en en comprenant l'excès.
Voyons cependant comment agit avec les éclaireurs cette sage courtisane. Elle leur donne un conseil spirituel et céleste qui n'a rien de terrestre : “ Partez par les montagnes ”, dit-elle, ne descendez pas par les vallées ; fuyez ce qui est vil et bas ; prêchez ce qui est élevé et sublime. Quant à elle, elle place sur sa maison un signe d'écarlate qui devait la sauver dans la ruine de sa cité. Oui ! le seul signe qu'elle reçoit, c'est l'écarlate, l'écarlate, figure du sang. Car elle savait qu'il n'y a de salut pour personne ailleurs que dans le sang du Christ.
Et quelles instructions donne-t-on à la courtisane d'autrefois ? “ Tous ceux qu'on trouvera dans ta maison seront sauvés ; mais s'il en est qui sortent de ta maison, nous sommes quittes du serment que tu nous a fait prêter ”. Si donc quelqu'un veut être sauvé, qu'il vienne dans cette maison de la courtisane d'autrefois. Et si même, du milieu de ce peuple ancien, quelqu'un veut être sauvé, qu'il vienne à cette maison afin d'obtenir le salut. Qu'il vienne à cette maison où se trouve le sang du Christ en signe de rédemption. Car chez ceux qui ont dit : “ Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ”, le sang du Christ est là pour leur condamnation. Jésus en effet avait été “ établi pour la ruine et pour la résurrection d'un grand nombre ”, et c'est pourquoi, pour ceux qui contredisent à son signe, son sang devient châtiment, mais pour ceux qui croient en lui, il devient porteur de salut.
Que personne donc ne se fasse illusion, que personne ne se méprenne ; hors de cette maison, c'est-à-dire hors de l'Église, personne n'est sauvé. Si quelqu'un en sort, il se rend responsable de sa propre mort. C'est là qu'est le signe du sang, car c'est là qu'est la purification qui se fait par le sang.
Pourquoi maintenant ce signe est-il pendu à une fenêtre ? C'est, je pense, parce que la fenêtre éclaire la maison, et nous permet de recevoir, non pas la lumière totale, mais ce que peuvent en contenir nos yeux et notre regard. Puisque même l'incarnation du Sauveur ne nous a pas apporté la vision pure et complète de la divinité, mais nous en a fait seulement apercevoir la lumière par son incarnation comme par une fenêtre, voilà la raison, me semble-t-il, pour laquelle le signe du salut a été donné à travers une fenêtre.
Que par ce signe obtiennent le salut tous ceux qui seront trouvés dans la maison de la courtisane d'autrefois ; tous ceux qui auront été purifiés dans l'eau et dans l'Esprit-Saint et dans le sang de Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ “ à qui est gloire et puissance dans les siècles des siècles. Amen”.
HOMÉLIE IV
LE PASSAGE DU JOURDAIN
Le pécheur ressent l'inimitié de toutes les créatures, comme il est écrit des Égyptiens : hostile leur était la terre, hostiles les eaux, hostiles même les airs, hostile le ciel. Pour le juste au contraire, même les régions apparemment inaccessibles se transforment en plaine et en pente douce. Le juste franchit la mer Rouge comme s'il marchait à sec ; mais l'Égyptien qui veut la franchir y sera englouti ; l'eau ne lui formera pas de muraille à droite et à gauche. Que le juste s'avance dans les immensités effroyables du désert, et il lui est servi une nourriture des cieux !
C'est ainsi qu'il en est au Jourdain. L'Arche d'alliance conduisait le peuple de Dieu. Prêtres et lévites s'arrêtent, et les eaux, comme saisies de respect devant les ministres de Dieu, retiennent leur course, s'accumulent en monceau, et offrent au peuple de Dieu un chemin sans danger.
Ne t'étonne pas lorsqu'on te raconte ce qui a été accompli à l'égard du peuple ancien. À toi, chrétien, qui par le mystère du baptême as franchi le cours du Jourdain, la parole de Dieu te promet des biens beaucoup plus grands et beaucoup plus élevés ; elle te promet chemin et passage, même à travers les airs ; écoute en effet Paul dire des justes : “ Nous serons enlevés sur les nuées à la rencontre du Christ dans les airs, et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur. ” Non, le juste n'a aucune crainte à avoir; toutes les créatures sont à son service. Écoute encore les promesses que Dieu nous fait par l'intermédiaire du prophète : “ Quand tu passerais au milieu du feu, la flamme ne te brûlera point, car je suis le Seigneur ton Dieu. ” Le juste est donc chez lui partout et toutes les créatures manifestent la soumission qu'elles lui doivent.
Et ne va pas t'imaginer, toi qui maintenant entends raconter ce qui s'est passé chez les anciens, que tout cela ne te concerne pas ; toutes ces choses s'accomplissent en toi d'une manière spirituelle. Car lorsque tu abandonnes les ténèbres de l'idolâtrie et que tu désires arriver à la connaissance de la loi divine, alors commence ta sortie d'Égypte. Quand tu as été agrégé à la foule des catéchumènes et que tu as commencé d'obéir aux commandements de l'Église, tu as traversé la mer Rouge ; dans les haltes du désert chaque jour tu t'appliques à écouter la loi de Dieu et à contempler le visage de Moïse que te découvre la gloire du Seigneur. Mais, lorsque tu arriveras à la source spirituelle du baptême et qu'en présence de l'ordre sacerdotal et lévitique tu seras initié à ces mystères augustes et sublimes que connaissent ceux-là seuls qui ont le droit de les connaître, alors, ayant traversé le Jourdain grâce au ministère des prêtres, tu entreras dans la Terre de la promesse ; cette terre où Jésus, après Moïse, te prend en charge et devient le guide de ta route nouvelle. Alors te souvenant de ces marques inouïes de la puissance de Dieu : la mer coupée en deux pour toi, l'eau du fleuve arrêtée dans sa course, tu te retourneras et tu t'écrieras: “ Pourquoi, mer, t'es-tu enfuie ? et toi, Jourdain, es-tu retourné en arrière ? Et vous, montagnes, pourquoi avez-vous bondi comme des béliers, et vous, collines, comme des agneaux ? ”. Et la parole de Dieu te répondra : “ La terre a tremblé devant la face du Seigneur, devant la face du Dieu de Jacob, qui change le rocher en étang et le roc en sources d'eaux. ”
Que de grandeurs dans le passé ! La mer Rouge traversée à pied sec, la manne envoyée du ciel, les sources jaillies dans le désert, la Loi donnée par Moïse, des signes et prodiges innombrables accomplis dans le désert ! Et pourtant nulle part on ne dit que Jésus fut “ exalté ” ! Mais c'est à la traversée du Jourdain que Jésus s'entend dire : “ En ce jour, je commence à t'exalter devant la face de mon peuple. ” Avant le mystère du baptême en effet, Jésus n'est pas “ exalté ”, mais à partir de ce moment-là, il commence d'être exalté, et exalté à la face de son peuple. Car si “ tous ceux qui sont baptisés dans le Christ Jésus sont baptisés dans sa mort ”, et que la mort du Christ ne s'accomplit que dans l'exaltation de la croix, il convient que pour chaque fidèle Jésus ne soit exalté qu'au moment du mystère baptismal selon ce qui est écrit : “ Dieu l'a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, pour qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers. ”
Cependant le peuple est conduit par les prêtres et il poursuit sa route vers la Terre de la promesse sous le magistère des prêtres. Qui aujourd'hui parmi les prêtres pourrait prétendre à être inscrit dans leurs rangs ? S'il en existe un, les flots du Jourdain reculeront devant lui et les éléments mêmes auront pour lui une crainte respectueuse ; une partie des eaux du fleuve rebondira en arrière et s'arrêtera derrière lui, l'autre, d'une fuite rapide, s'écoulera dans la mer Salée.
Je crois d'ailleurs, que si l'Écriture signale qu'une partie des eaux du Jourdain s'enfonce dans la mer et se précipite dans les flots amers, tandis que l'autre persévère dans la douceur, ce n'est pas sans raison spirituelle. Car si tous ceux qui sont baptisés gardaient la douceur de la grâce céleste qu'ils ont reçue et si personne ne retournait à l'amertume du péché, il n'aurait sûrement pas été écrit qu'une partie du fleuve s'était jetée dans le gouffre de la mer Salée. Et c'est pourquoi ces paroles me semblent indiquer une différence entre les baptisés, différence que — je le rappelle avec douleur — nous avons souvent l'occasion de constater. Il y en a qui reçoivent le saint baptême et retournent se livrer aux occupations du monde et aux attraits des passions, et boivent de nouveau à la coupe salée de la convoitise. Leur symbole, c'est la partie des eaux qui s'écoule dans la mer et périt dans le flot salé. Mais la partie des eaux qui demeure arrêtée et garde sa douceur, peut désigner ceux qui sans fléchir conservent le don qu'ils ont reçu de Dieu. Et il est normal que ceux qui sont sauvés aient pour symbole une seule part, car il n'y a aussi qu'un seul “ pain qui est descendu du ciel et donne la vie à ce monde ”, et “ une seule foi, un seul baptême, un seul Esprit ”, dont tous sont abreuvés au baptême, et “ un seul Dieu, Père de tous ”.
Cependant l'ordre des prêtres et des lévites est là pour montrer le chemin au peuple de Dieu qui est sorti d'Égypte. Car ce sont eux qui apprennent au peuple à sortir de l'Égypte, c'est-à-dire des erreurs du monde, à traverser le vaste désert, c'est-à-dire à franchir les différents genres de tentations, à fuir les serpents, morsures des démons, et à éviter le venin de leurs mauvaises inspirations. S'il se trouve pourtant au désert quelque victime des serpents, qu'ils lui montrent le serpent d'airain pendu à la croix ; quiconque l'aura regardé, c'est-à-dire aura cru à celui que représentait ce serpent, échappera, grâce à lui, au venin du démon.
C'est l'ordre des prêtres et des lévites qui se tient auprès de l'Arche d'alliance du Seigneur où se trouve portée la Loi de Dieu ; ils doivent donc éclairer le peuple sur les commandements de Dieu, selon la parole du prophète : “ Ta parole est un flambeau devant mes pas, une lumière sur mon sentier. ” Cette lumière est allumée par les prêtres et par les lévites. Et s'il se trouve quelqu'un, parmi eux, pour placer “ la lampe allumée sous le boisseau ” et non “ sur le chandelier pour qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison ”, que celui-là se demande ce qu'il fera, quand il commencera à rendre compte de la lumière au Seigneur, à la place de ceux qui, ne recevant des prêtres aucune clarté, marchent dans les ténèbres et sont aveuglés par l'obscurité de leurs fautes.
Considère enfin pourquoi il est dit : “ Que le peuple se tienne éloigné de l'Arche d'alliance, à une distance de deux mille coudées. ” Prêtres et lévites, au contraire, se tiennent tout près, tellement près qu'ils portent sur leurs épaules l'Arche du Seigneur et les commandements divins. Heureux ceux qui méritent de s'approcher de Dieu ! Mais souviens-toi qu'il est écrit : Ceux qui m'approchent s'approchent du feu. Si tu es or ou argent et que tu t'approches du feu, le feu multipliera l'éclat et la splendeur de tes rayons ; mais si tu es coupable d'avoir bâti sur le fondement de ta foi avec “ du bois, du foin ou de la paille ” et que tu approches du feu avec une telle bâtisse, tu seras consumé. Bienheureux donc ceux qui sont tout près, si près que le voisinage du feu les éclaire sans les enflammer. Israël pourtant sera sauvé, mais il sera sauvé de loin ; il suit son chemin, mais non par ses propres moyens, avec l'aide et sous la sauvegarde des prêtres.
Or à quelle date a lieu ce passage du Jourdain ? Car, je l'ai remarqué, c'est un détail qui n'a pas été indiqué au hasard, mais pour bien mettre le moment en relief. “ Le dixième jour du premier mois ”, dit l'Écriture. C'est le jour même où, en Égypte, on anticipait le mystère de l'agneau. Le dixième jour du premier mois on célébrait ce mystère en Égypte, le dixième jour du premier mois on entre dans la Terre des promesses. Il me paraît très heureux que le jour même où l'on échappe aux erreurs du monde, on mérite aussi d'entrer dans la Terre des promesses. Ce jour est celui que nous vivons en ce monde ; toute notre vie présente en effet est symbolisée en un seul jour. Aussi apprenons-nous, par ce mystère, à ne pas remettre au lendemain nos actes et nos œuvres de justice, mais à nous hâter d'accomplir “ aujourd'hui ” — c'est-à-dire tant que nous vivons, tant que nous demeurons en ce monde — tous les actes qui ont la perfection pour but et c'est ainsi seulement que nous pourrons, le dixième jour du premier mois, entrer dans la Terre des promesses, c'est-à-dire dans le bonheur de la perfection.
Or si tu te livres à un examen attentif, tu te rendras compte que les Écritures rassemblent bien d'autres faits sur ce même jour. Mais je ne voudrais pas, en les étudiant séparément, prolonger outre mesure la durée de ce sermon ; voici donc ce qu'il faut penser de cette fréquente reprise du dixième jour : pour nous, la perfection prise dans son ensemble est une, et pourtant, lorsque nous cherchons à développer une vertu en particulier, si nous arrivons à la vivre dans son intégrité parfaite, cette vertu atteint sa perfection propre. Par exemple, si un homme coléreux désire acquérir la vertu de douceur, il se heurte évidemment à bien des échecs avant d'arriver à rendre naturel ce qui est le fruit d'un exercice longtemps prolongé. Et lorsqu'il a atteint son but, il détient assurément la perfection de la douceur, mais ne possède pas pour cela la perfection de toutes les vertus. Ainsi donc les vertus, prises une à une, conduisent à bien des perfections diverses ; mais la perfection, prise dans son ensemble, contient en elle la somme de toutes les perfections. C'est pour cette raison que tant d'œuvres saintes sont rassemblées sur ce dixième jour, afin de bien montrer que toutes les perfections particulières tendent à une fin unique, selon la parole du prophète : “ Mon âme a fait de nombreux voyages à l'étranger ”, et cette autre : “ On me répète chaque jour : Où est ton Dieu ? je me suis rappelé ces choses et j'ai épanché mon âme au-dedans de moi-même : je passe dans le lieu du tabernacle admirable jusqu'à la maison de Dieu, parmi les chants d'allégresse et de louange pareils au bruit d'un festin. ”
Car après les fatigues et les tentations que nous avons supportées dans le désert de ce monde, après le passage de la mer Rouge, après le cours du Jourdain, si nous nous sommes montrés dignes d'entrer dans la Terre des promesses, nous y parviendrons avec des transports de joie, en suivant les prêtres du Seigneur notre Christ et Sauveur ; “ à Lui gloire et puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.