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HOMÉLIE VIII
SÉDITION DU PEUPLE
Douze des fils d'Israël ont été envoyés en espions “ pour examiner la Terre ” Promise et ils “ revinrent au bout de quarante jours ” avec des rapports contradictoires. Dix d'entre eux incitent le peuple au désespoir : ils veulent renverser Moïse, élire un autre “ chef et retourner en Égypte ”. Les deux autres annoncent de bonnes nouvelles et encouragent le peuple à rester dans la foi en disant : “ Si le Seigneur nous aime, qu'il nous introduise dans cette terre ! ”. Le peuple infidèle se laisse emporter par le désespoir, il s'élance pour lapider les porteurs de la bonne nouvelle. Mais la Gloire du Seigneur les enveloppa de nuées. “ Et le Seigneur dit à Moïse : Je les frapperai de mort, je les ferai périr et je ferai de toi et de la maison de ton père une nation grande et nombreuse plus que n'est celle-ci ”.
Si le Seigneur profère une telle menace, ce n'est pas pour montrer que la nature divine apparaisse sujette aux passions et au vice de la colère ; c'est pour faire connaître la charité de Moïse pour le peuple et la bonté incompréhensible de Dieu envers tout pécheur. Il est écrit que Dieu se met en colère et menace le peuple de mort ; que l'homme en tire ces enseignements : il tient assez de place devant Dieu, Dieu lui fait assez de crédit pour que, même s'il avait quelque sujet d'indignation, elle soit apaisée par les supplications des hommes ; et il peut obtenir de Dieu même qu'il change les décrets qu'il a déjà pris. Car la bonté qui succède à la colère montre le crédit de Moïse auprès de Dieu et apprend que la nature divine est incompatible avec le vice de la colère.
En même temps, il y a un mystère, que l'avenir devait accomplir, caché dans la promesse faite par Dieu de susciter un autre peuple après avoir rejeté le premier. Il dit en effet : “ Je les frapperai de mort, Je les tuerai et Je ferai de toi et de la maison de ton père une grande nation, bien plus grande que n'est celle-ci ”. Cette menace n'est pas colère mais prophétie. Car une autre nation devait être élue, le peuple des païens, mais elle ne devait pas l'être par l'entremise de Moïse. Aussi s'est-il excusé ; il savait que cette grande nation de la promesse ne devait pas recevoir sa vocation de lui, mais de Jésus-Christ et que ce peuple ne devait pas porter le nom de mosaïque mais celui de chrétien. Voilà pourquoi Moïse supplie instamment en faveur du peuple.
Le Seigneur dispense le châtiment avec modération et déclare : “ Les hommes ” qui sont sortis d'Égypte, “ qui M'ont tenté ” et qui sont demeurés incrédules “ tomberont dans ce désert ”, et, dit-Il. “ ils ne verront pas la Terre que J'ai juré de donner à leurs pères, mais seulement leurs fils qui sont in avec Moi et qui ne connaissent pas le bien et le mal ”
Peut-être y a-t-il un mystère plus profond caché dans ces paroles du Seigneur : “ Leurs fils qui sont ici avec Moi ”. “ Ici ”, c'est-à-dire où ? Comment sont-ils “ avec Moi ” ? “ Que celui qui a des oreilles pour entendre entende ”.
Quoiqu'il en soit, nous disons que le peuple ancien a été formé de nos pères et que nous sommes leurs fils. Eux ont été rejetés a cause de leurs péchés et sont tombés, mais nous, leurs fils, nous nous sommes levés et dressés à leur place, nous qui ne connaissions pas le bien ni le mal. Car nous sommes “ issus des Nations ” et nous ne connaissions ni les biens, lesquels viennent de Dieu, ni les maux, lesquels sont produits par le péché. Mais en prenant la place de ceux qui ont été rejetés, craignons l'exemple d'une telle chute et entendons l'avertissement de Paul : “ Vois la sévérité et la bonté de Dieu, Sa sévérité envers ceux qui sont tombés, Sa bonté envers toi, pourvu que tu restes dans cette bonté ? Autrement, c'est toi qui tomberas et eux, pourvu qu'ils ne restent pas dans l'incrédulité, ils seront entés de nouveau ”.
Le Seigneur ajoute : “ Vos fils seront errants dans le désert pendant quarante ans ”. Et il explique le mystère renfermé dans ce nombre : “ D'après le nombre de quarante jours que vous avez mis à examiner la Terre, à raison d'un an pour un jour, vous expierez vos péchés pendant quarante ans ”. Je redoute de sonder les arcanes de ce mystère. Je vois qu'il renferme l'estimation du péché et celle de la peine. Si chaque pécheur doit subir une année de peine pour un jour de péché, si un nombre d'années égal à celui des jours de péché doit être passé dans les supplices, à nous qui péchons tous les jours et ne passons peut-être pas de jour de notre vie sans péché, des siècles, que dis-je ? des siècles de siècles ne suffiront pas, je le crains, pour payer notre dette. Car le fait que l'ancien peuple souffre dans le désert pendant quarante ans pour une faute de quarante jours, et ne peut entrer dans la Terre Sainte, présente, semble-t-il, quelque analogie avec le Jugement à venir, quand il faudra établir le compte des péchés. Mais peut-être les bonnes œuvres apportent-elles quelque compensation, ou même les souffrances que chacun a éprouvées dans sa vie, comme Abraham l'a enseigné au sujet de Lazare. Mais l'entière connaissance de ces choses est réservée “ à Celui à qui le Père a remis tout jugement ”. Quant au fait qu'un jour de péché vaille un an de punition, il n'est pas seulement établi par ce livre, au-dessus de toute discussion ; on trouve aussi des indications analogues dans le “ Pasteur ”, si toutefois l'on veut bien recevoir ce texte comme Écriture Sainte.
On contestera peut-être qu'il soit compatible avec la bonté de Dieu d'attacher un an de supplices à un péché d'un jour ; on dira même : la proportion fut-elle d'un jour pour un jour, Dieu semblerait encore manquer de clémence ou de bonté. Écoute donc bien : peut-être pourrons-nous résoudre la difficulté par des comparaisons plus claires. Si le corps est blessé, si un os est fracturé, si les nerfs se rompent, ces blessures du corps se produisent d'ordinaire en moins d'une heure : mais il faut ensuite beaucoup de souffrances et beaucoup de temps pour les guérir ; que d'enflures, que de tourments ! Mais s'il arrive qu'un homme reçoive la même blessure une seconde fois ou plus souvent encore et que sa fracture se renouvelle, que de peines pour guérir, que de souffrances pour en réchapper ! Au bout de combien de temps, s'il peut l'être, sera-t-il ramené à la santé ? Et il sera difficile de le guérir assez bien pour qu'il n'en garde pas quelque infirmité ou quelque cicatrice affreuse. Que l'on passe maintenant de l'exemple du corps aux blessures de l'âme. L'âme est blessée à chaque fois qu'elle pèche. Qu'on n'en doute pas : elle est blessée par le péché comme par des traits et des épées ; écoute plutôt l'Apôtre nous conseiller de prendre le “ bouclier de la Foi grâce auquel vous puissiez éteindre tous les traits enflammés du Malin ”. Vois-tu ? les péchés sont les traits du Malin dirigés contre l'âme. Mais elle est exposée, outre ces blessures causées par les traits, à avoir les jambes fracturées, quand “ des lacs sont tendus sous ses pieds ”, et qu'on “ la fait trébucher ”. En combien de temps crois-tu qu'on peut guérir ce genre de blessures ? Oh ! si nous pouvions voir à chaque péché comme en nous l'homme intérieur est blessé et comme les mauvaises paroles lui font du mal ! N'as-tu pas lu : “ On dit que les épées blessent : moins que la langue ! ”. L'âme est donc blessée par la langue, elle l'est aussi par les mauvaises pensées et les mauvais désirs, niais elle est brisée et écrasée par les œuvres de péché. Si nous pouvions tout voir, si nous pouvions sentir les cicatrices de l'âme blessée, ah ! nous résisterions au péché jusqu'à la mort. Mais comme des hommes possédés d'un démon ou des fous ne sentent pas qu'ils sont blessés parce qu'ils n'ont pas l'usage des sens naturels, de même, affolés par les passions du monde, ou enivrés par les vices, nous ne pouvons sentir quels coups nous portons, quelles blessures nous infligeons à notre âme par le péché ! Aussi l'application la plus naturelle de la peine, qui est en réalité un traitement et une médication, est-elle celle qui la prolonge et qui augmente la durée du traitement selon la gravité de chaque blessure.
Ainsi la justice et la bonté de Dieu éclatent-elles jusque dans les supplices infligés à l'âme. En entendant cela, que le pécheur se repente et ne pèche plus ! Car la conversion dans la vie présente et la pénitence accomplie avec fruit apportent un prompt remède à cette sorte de blessures, parce que la pénitence ne guérit pas seulement la blessure déjà reçue, mais empêche l'âme par la suite d'être blessée par le péché. J'ajouterai même ceci : si je suis pécheur, subirai-je la même peine si je n'ai péché qu'une seule fois que si j'ai péché une seconde, une troisième fois ou plus souvent encore ? Non, la grandeur de la peine devra être proportionnée à la nature, au nombre et à la mesure du péché. Car Dieu nous donnera “ le pain des larmes et nous abreuvera de larmes, mais avec mesure ”. Cette mesure sera celle que chacun a gardée dans cette vie en péchant plus ou moins. Il est dit d'autre part : “ La coupe de vin pur dans la main du Seigneur est pleine de mélange ”. Il se fera donc un mélange pour chacun et le Jugement sera prononcé non seulement d'après le mal, mais aussi d'après le bien qu'on aura fait. Et cependant, dans le mélange des deux, “ la lie ”, qui, je crois, représente le mal, “ ne sera pas ” complètement “ anéantie ”.
Mais cela, comme je l'ai dit, est dans la main de Dieu ; notre affaire à nous, c'est de hâter notre purification, de nous repentir sans hypocrisie, de pleurer le passé, de prendre garde à l'avenir, d'implorer le secours de Dieu ; dès que “ t'étant tourné vers Dieu tu auras gémi ”, tu seras sauvé. Car tu trouveras un “ Avocat ”, “ qui s'adresse pour toi ” au Père, dans “ le Seigneur Jésus ”, bien supérieur en crédit à Moïse, qui, cependant “ pria pour le peuple ” et fut exaucé. Et peut-être est-ce pour cela que l'Écriture rapporte l'intercession de Moïse à l'occasion des péchés de l'ancien peuple, pour que nous ayons bien plus confiance encore que notre Avocat, Jésus, nous obtiendra du Père un pardon assuré, pourvu que nous nous tournions vers Lui et que “ notre cœur ne revienne pas en arrière ”, comme le prouvent les paroles de Jean dans son Epître : “ Je vous dis cela, petits enfants, pour que vous ne péchiez pas. Si l'un de vous a péché, nous avons un Avocat auprès du Père, Jésus le juste, qui intercède pour nos péchés ”.
“ À Lui la gloire dans les siècles des siècles.
Amen ”.

HOMÉLIE IX
LES BRASIERS DE CORÉ. NOUVELLE SÉDITION ET INTERCESSION DE MOÏSE ET D'AARON. - LA VERGE D'AARON.
Devant Dieu, quand il est donné de le comprendre, rien n'est insignifiant ; ce qui paraît aux hommes digne d'être écarté et rejeté se trouve en fin de compte contribuer à une œuvre nécessaire. La présente lecture nous suggère cette pensée ; elle nous raconte l'épisode des brasiers de Coré et de ceux qui ont péché avec lui : Dieu ordonne de ne pas rejeter même ces objets, mais d'en faire des plaques de métal laminées et d'en entourer l'autel. L'Écriture rapporte que, sur l'ordre de Dieu, “ Eléazar, fils du grand-prêtre Aaron, reçut les brasiers d'airain qu'avaient présentés les victimes du feu ; ils en firent des lames et les appliquèrent sur l'autel, afin de rappeler aux enfants d'Israël qu'aucun étranger à la race d'Aaron ne doit s'approcher pour offrir l'encens devant le Seigneur, de peur qu'il ne lui arrive comme à Coré et à sa troupe, selon ce que le Seigneur avait annoncé par la bouche de Moïse.
Le Seigneur dit quelque part, en termes clairs, par la bouche d'un prophète : “ Mes desseins ne sont pas comme les vôtres, ni Mes pensées ne sont comme les vôtres ”. Si cette question était soumise aujourd'hui au jugement des hommes, si par exemple on soumettait aux chefs des Églises le cas de ceux qui ont donné un enseignement contraire à celui des Églises et qui ont subi la vengeance divine, ne serait-il pas décidé que toutes leurs paroles, toute leur doctrine, et même tous leurs écrits doivent périr avec leur cendre. Mais les jugements de Dieu ne sont pas comme les nôtres. Apprends comment des brasiers des rebelles qui s'étaient dressés contre le prophète de Dieu, il faut faire des lames et les appliquer au pourtour de l'autel. Coré est la figure de ceux qui se révoltent contre la foi de l'Église et l'enseignement de la vérité. Il est écrit de Coré et de sa troupe qu'ils offrirent dans les brasiers d'airain un encens allumé à un feu étranger. Dieu ordonne de disperser et de répandre au loin “ le feu étranger ”. “ Quant aux brasiers ”, dit-Il, “ parce qu'ils sont sanctifiés, fais-en des plaques de métal laminé et entoures-en l'autel, parce qu'ils ont été présentés au Seigneur et sanctifiés ”. Cette figure me paraît montrer que ces brasiers, qui, d'après l'Écriture, sont “ d'airain ”, représentent l'Écriture Sainte elle-même. Les hérétiques y mettent un “ feu étranger ”, c'est-à-dire un sens et une interprétation étrangers à Dieu et contraires à la vérité et ils offrent ainsi à Dieu un encens qui ne Lui est pas agréable, mais abominable. Les prêtres d'Israël représentent les Églises. S'il se produit quelque sédition de ce genre, tout ce qui s'éloigne de la vérité doit être complètement arraché par l'Église ; mais si l'on trouve dans les paroles des hérétiques des idées empruntées à l'Écriture Sainte, qu'on ne les rejette pas en même temps que les idées contraires à la foi et à la vérité ; car les idées tirées de l'Écriture divine ont été sanctifiées et présentées au Seigneur.
Mais on peut encore comprendre d'une autre manière l'ordre d'incorporer et d'associer à l'autel les brasiers des pécheurs ; et d'abord le fait même qu'ils sont “ d'airain ” ne paraîtra pas un détail oiseux. Quand il s'agit de la vraie foi et du pur enseignement de la parole de Dieu, l'Écriture parle d'objets d'or ou d'argent : l'éclat de l'or signifie la pureté de la foi, “ un argent essayé au feu, des paroles éprouvées ” ; mais ce qui est d'airain dans l'Écriture ne consiste que dans le son des paroles et non dans la force de l'Esprit ; c'est, dit l'Apôtre “ comme un airain sonore et une cymbale retentissante ”. Si donc nous appliquons ces brasiers d'airain, c'est-à-dire les paroles des hérétiques, à l'autel de Dieu, où brûle le feu divin, où se donne le véritable enseignement sur Dieu, la vérité éclatera davantage par comparaison avec l'erreur. Si, par exemple, j'y place les paroles de Marcion ou de Basilide, ou de quelque autre hérétique et que je les réfute par les paroles de la vérité et les témoignages des Saintes Écritures, comme par le feu de l'autel divin, leur impiété ne sera-t-elle pas soulignée par la seule comparaison ? Car si la doctrine de l'Église était simple et n'était pas cernée au dehors par les hérésies, notre foi ne pourrait paraître ni si éclatante ni si éprouvée. Mais l'assaut des contradicteurs assiège la doctrine catholique, pour que notre foi ne s'endorme pas dans le repos mais soit affinée par l'exercice.
C'est pourquoi l'Apôtre disait : “ Il faut qu'il y ait des hérésies afin que les hommes éprouvés soient reconnus parmi vous ”. Autrement dit, “ il faut entourer l'autel des brasiers ” des hérétiques pour que tout le monde fasse avec évidence la discrimination des fidèles et des infidèles. Alors que la foi de l'Église aura la splendeur de l'or, que son enseignement brillera aux regards comme “ de l'argent essayé au feu ”, les paroles des hérétiques en paraîtront plus laides et plus honteuses sous l'ignoble revêtement d'un airain sans éclat.
L'on veut se rendre compte que les choses bonnes montrent mieux leurs qualités par contraste avec les mauvaises ? Qui saurait que la lumière est bonne si nous ne connaissions pas les ténèbres de la nuit ? Qui apprécierait la douceur du miel s'il n'avait rien goûté d'amer ? Enfin qu'on supprime le Diable lui-même et les puissances adverses qui nous combattent, les vertus de l'âme ne pourront pas resplendir faute d'adversaires. De même la gloire des prêtres fidèles ne pourra éclater que si la condamnation et la punition des infidèles la font ressortir.
D'après ce que nous avons lu, chacun des justes semble tenu en plus grand honneur devant Dieu par la comparaison avec les autres. Il est écrit de Noé qu'il était “ juste et parfait dans sa génération ”. Cela montre qu'il n'était pas absolument parfait, mais qu'il l'était dans sa génération, et s'il est proclamé juste, c'est par comparaison avec les autres. De même à mon avis pour Lot. Plus la corruption des Sodomites s'aggravait de jour en jour, plus il apparaissait juste. Dans le livre même que nous avons en mains, au retour des espions de la Terre Promise, lorsque dix d'entre eux poussèrent le peuple au désespoir par des discours timorés, tandis que les deux autres, Caleb et Josué, annonçaient de bonnes nouvelles et encourageaient le peuple à persévérer dans ses résolutions, ce qui leur valut un mérite immortel de la part du Seigneur, ce ne fut pas tant leur courage à proclamer la vérité que la lâcheté de leurs compagnons. Leur force d'âme n'eût pas éclaté avec tant de grandeur si la honteuse lâcheté des dix autres ne s'était découverte. Tout cela, nous l'avons dit à propos des brasiers des coupables ; ils doivent être appliqués à l'autel pour que la gloire des justes soit rehaussée par la comparaison de leurs inférieurs. Ils doivent l'être en même temps pour donner un exemple à la postérité, pour que personne n'ait l'orgueilleuse présomption de s'emparer de la dignité pontificale sans l'avoir reçue de Dieu, pour qu'on s'incline devant celui que n'y ont mené ni l'ambition humaine, ni une faveur corrompue, qui ne l'a pas usurpée par de condamnables largesses, mais qui n'y est monté que par la conscience de ses mérites et la volonté de Dieu.
Le récit continue. “ Et les fils d'Israël murmurèrent contre Moïse et Aaron en disant : Vous avez fait mourir le peuple du Seigneur. Et voici : comme l'assemblée se précipitait sur Moïse et Aaron, ils s'enfuirent d'un trait dans la Tente du Témoignage. Mais une nuée la recouvrit, la Gloire du Seigneur apparut et Moïse et Aaron entrèrent dans le parvis de la Tente du Témoignage. ”
Nous n'avons lu nulle part jusqu'ici qu'“ une nuée ait recouvert la Tente ”, ni que “ la Gloire du Seigneur soit apparue ” et ait recueilli dans la nuée Moïse et Aaron, sinon maintenant que le peuple révolté a voulu les lapider. Apprenons par là quel bénéfice les Chrétiens tirent des persécutions, combien de grâce elles apportent, comment Dieu se fait leur champion, avec quelle abondance se répand l'Esprit Saint. La grâce de Dieu n'est jamais présente autant que dans le déchaînement de la cruauté humaine ; nous sommes en paix avec Dieu quand nous endurons la guerre pour la justice de la part des hommes. “ Car là où a abondé le péché, la grâce a surabondé ”.
La nuée de la Tente les a donc recouverts ; “ l'assemblée s'est précipitée sur Moïse et Aaron et la Gloire du Seigneur est apparue ”. Si “ grands ” que soient Moïse et Aaron par les mérites de leur vie, si éminentes que soient leurs vertus, la Gloire de Dieu n'aurait pas pu leur apparaître s'ils ne s'étaient trouvés en butte aux persécutions, aux tribulations, aux dangers et presque sur le seuil de la mort. N'espère donc pas voir apparaître la Gloire de Dieu si tu dors et te reposes. N'est-ce pas dans ces difficultés que l'Apôtre a mérité lui aussi la Gloire de Dieu ? Ne rappelle-t-il pas qu'il a passé plus que tout autre par “ les tribulations, les privations, les emprisonnements ”, “ qu'il a été fouetté de verges trois fois, lapidé une fois ”, qu'il a enduré “ naufrages, dangers sur mer, dangers des fleuves, dangers des brigands, dangers des faux frères ” ? Plus les souffrances se sont multipliées, plus elles apportent la Gloire de Dieu à ceux qui les ont courageusement endurées.
“ Et le Seigneur parla à Moïse et Aaron disant : Éloignez-vous du milieu de cette assemblée et Je les ferai périr tous d'un coup. Moïse et Aaron tombèrent face contre terre ”. À Sodome, jadis, on cherchait au moins dix justes pour pouvoir sauver les habitants de la Pentapole de Sodome ; maintenant si l'on trouve deux justes comme Moïse et Aaron, ils suffiront à sauver tout le peuple israélite. Que trouvons-donc de plus en ces deux justes ? Quelle est la vertu, quel est le mérite qui délivrent six cent mille hommes et plus de la mort sous les coups du Dévastateur ? Je crois que la personne de Moïse représente la Loi, qui enseigne aux hommes la science et l'amour de Dieu ; la personne d'Aaron figure la prière et les supplications adressées à Dieu. Si donc il arrive un jour que Dieu s'indigne contre nous ou contre tout le peuple, la sentence vengeresse fut-elle déjà prononcée par le Seigneur, si la Loi de Dieu revient dans notre cœur nous rappeler et nous enseigner la pénitence, la réparation pour les péchés, la supplication pour nos fautes, aussitôt la colère cessera, l'indignation s'apaisera, le Seigneur redeviendra propice, comme si Moïse et Aaron intercédaient pour nous et suppliaient pour le peuple tout entier. Mais si un jour où l'indignation divine nous infligeait pour nos péchés un sévère châtiment, nos cœurs endurcis refusaient de “ se tourner vers le Seigneur ”, de “ s'humilier devant Lui ” pour apaiser les mouvements de Sa colère par l'expression de nos voix suppliantes ; si nous disions au contraire : Dieu ne s'occupe pas de la vie des mortels, cela ne Le regarde pas, Il nous a abandonnés depuis longtemps et cela ne va pas jusqu'à Sa connaissance, si, dis-je, nous entretenions ces pensées dans notre cœur, si nous faisions sortir ces paroles de nos lèvres, alors assurément nous n'aurions point en nous Moïse ni Aaron, la science de la Loi et les “ fruits de la pénitence ” pour échapper à la mort imminente. C'est ce qui arriva, je crois, au peuple qui nous a précédés, quand tous “ se furent égarés ”, quand “ tous ensemble devinrent inutiles ”, quand “ il n'y en eût plus un seul qui fît le bien, non pas même un seul ”. S'il y en avait eu un, jamais Dieu ne les aurait abandonnés. Craignons, nous aussi, d'être trouvés dans ces dispositions. Je crains en effet la parole de Nôtre-Seigneur et Sauveur, Lui qui connaît tout par avance et qui demandait : “ Crois-tu qu'à Sa venue le Fils de l'homme trouvera la foi sur la terre ? ”.
Moïse et Aaron donc reçoivent l'ordre de “ sortir du milieu de l'assemblée ”, pour qu'elle “ périsse toute d'un coup ”. Mais voyons ce qu'ils font : ils sont saints, ils sont parfaits ; disciples de l'Évangile plus que de la Loi, ils “ aiment leurs ennemis et prient pour leurs persécuteurs ”. Tandis qu'ils viennent les tuer, eux se prosternent face contre terre. “ Et Moïse dit à Aaron : Prends un brasier, mets-y du feu pris à l'autel, jettes-y de l'encens, emporte-le vite vers le camp et prie pour eux ; car la colère est déjà sortie devant le Seigneur et elle a déjà commencé à frapper le peuple ”. Puisque nous sommes arrivés à ce passage, je veux rappeler aux disciples du Christ la bonté de Dieu : que personne d'entre vous ne se laisse ébranler par les hérétiques si, dans la controverse, ils disent que le Dieu de la Loi n'est pas bon, mais juste et que la Loi de Moïse n'enseigne pas la bonté, mais la justice. Qu'ils voient, ces détracteurs de Dieu en même temps que de la Loi, comment Moïse lui-même et Aaron, ces hommes de l'Ancien Testament, se sont conformés par avance aux enseignements de l'Évangile. Moïse “ aime ses ennemis et prie pour ses persécuteurs ”, ce qui est précisément l'enseignement du Christ dans les Évangiles. Apprenez en effet comment, tombant face contre terre, ils prient pour les rebelles qui voulaient les tuer. Ainsi l'on trouve l'Évangile en puissance dans la Loi, et les Évangiles ne se comprennent qu'appuyés sur le fondement de la Loi.
Et je n'appelle pas cette Loi un Ancien Testament si je la comprends en esprit. La Loi ne devient un Ancien Testament que pour ceux qui veulent la comprendre charnellement. Évidemment, pour eux elle est devenue ancienne, elle a vieilli parce qu'elle ne peut conserver sa force. Pour nous au contraire, qui la comprenons et l'expliquons en esprit et au sens de l'Évangile, elle est toujours nouvelle et les deux Testaments sont pour nous un Nouveau Testament, non à cause de la date temporelle, mais à cause de la nouveauté du sens.
N'est-ce pas ce que l'apôtre Jean signifie dans son Épître quand il dit : “ Petits enfants, je vous donne un précepte nouveau, c'est de vous aimer les uns les autres ”. Il savait que le précepte de l'amour avait été donné dès longtemps dans la Loi. Mais parce que “ la charité ne disparaît jamais ” et que le précepte de la charité ne vieillit pas, il affirme l'éternelle nouveauté de ce précepte qui ne vieillit pas. Car éternellement le précepte de la charité renouvelle en esprit ceux qui l'observent et qui le gardent. Pour le pécheur au contraire et pour ceux qui n'observent pas le pacte de la charité, même les Évangiles vieillissent. Il ne peut pas y avoir de Testament Nouveau pour qui “ ne dépouille pas le vieil homme et ne revêt pas l'homme nouveau, créé selon Dieu ”.
Moïse invite donc le Grand Prêtre à offrir de l'encens dans le camp et à prier pour le peuple. Car “ déjà ”, dit-il, “ le peuple a commencé a être frappé ”. Moïse voyait en esprit ce qui se passait. Il a vu une Puissance sortir vers le camp, pour frapper et faire périr les pécheurs ; c'est pourquoi il invite le Grand Prêtre à “ prendre un brasier ”, à “ y mettre du feu pris à l'autel ”, à “ y jeter de l'encens ”, à “ sortir ” et à “ se tenir entre les vivants et les morts pour que s'arrête le fléau ” ou plus correctement, selon l'expression de l'Écriture, “ la brisure ”.
Mais d'abord, si vous le voulez bien, exposons l'image contenue dans l'histoire afin qu'après avoir bien dégagé les apparences du fait, nous cherchions s'il n'y a point ici de mystère. Qu'on imagine le peuple d'Israël rangé dans le camp selon l'ordre des tribus et des familles ; une Puissance envoyée par Dieu commence à frapper de mort le peuple, non pas au hasard mais en le prenant par un point donné ; regarde le fléau qui s'avance progressivement. Puis le Grand Prêtre, vêtu des ornements pontificaux, portant “ le brasier, le feu et l'encens ”, se dirige vers le point où était arrivée la mort apportée par l'Ange Dévastateur, et se tient debout au lieu où elle venait de faucher ses premières victimes et s'approchait des suivantes. Contemple le pontife debout, qui, en s'interposant lui-même, sépare les vivants des morts ; la vertu de son intercession et le pouvoir mystérieux de l'encens font reculer l'Ange Dévastateur ; et voici que la mort s'arrête et que la vie reprend.
Si l'on a compris le déroulement de l'histoire, si l'on a pu voir, de ses yeux pour ainsi dire, “ le Grand Prêtre debout entre les vivants et les morts ”, qu'on monte maintenant vers les hautes leçons contenues dans ce passage, qu'on voie comment le véritable Grand Prêtre, Jésus-Christ, après avoir pris le brasier d'une chair humaine, après y avoir mis le feu de l'autel, c'est-à-dire l'âme sublime avec laquelle Il s'est incarné, après y avoir jeté l'encens de Son Esprit sans tache, s'est tenu debout entre les vivants et les morts, a empêché la mort de s'avancer plus loin, et, comme dit l'Apôtre, a réduit à l'impuissance “ celui qui détenait le pouvoir de mort ”, c'est-à-dire le Diable, “ afin que celui qui croit en Lui ne meure pas, mais vive à jamais ”.
Tel est le mystère à venir qui épouvanta par avance le Dévastateur du peuple. Car il reconnaissait la figure contenue dans l'encensoir, le feu et l'encens et il voyait d'avance quelle Victime devait offrir à Dieu Celui qui se tenait entre les vivants et les morts. L'image prophétique a sauvé ceux-là, mais à nous est venue “ la réalité même du salut ”. Car ce ne sont pas les ornements du grand prêtre, tissus de pourpre, de laine et de byssus, qui ont fait reculer l'Ange Destructeur, mais il a compris ce que devaient être plus tard les ornements du Grand Prêtre et il a reculé devant ceux auxquels toute créature doit céder.
Cette image a trouvé sa réalisation au premier avènement de Notre Seigneur et Sauveur, mais, à mon avis, elle vaudra sans doute aussi pour le second. Car le Fils de l'homme viendra une seconde fois ; et à sa venue, il trouvera certainement des morts et des vivants. Ce que l'on peut entendre d'une première manière : quelques-uns seront encore dans cette vie où nous sommes maintenant et beaucoup les auront précédés dans la mort. Mais on peut l'entendre aussi autrement : par “ morts ”, comprenons les corps, par “ vivants ”, les âmes. Certains de ceux qui ont fait avant nous l'exégèse de ce passage ont appelé “ morts ” ceux que l'on peut considérer comme morts dans leurs péchés par l'excès de leurs crimes ; “ vivants ” ceux qui ont persévéré dans les œuvres de vie. À ces deux sens, notre Grand-Prêtre et Sauveur Se tiendra au jour futur entre les vivants et les morts. Mais il faut dire aussi qu'il Se tiendra entre les vivants et les morts quand Il placera “ les brebis à Sa droite et les boucs à Sa gauche et dira à ceux qui sont à Sa droite : Venez, bénis de Mon Père, prenez possession du royaume qui vous a été préparé depuis la formation du monde, etc... ” et “ à ceux qui sont à Sa gauche : Allez, artisans d'iniquité, au feu éternel que Mon Père a préparé pour le Diable et ses anges, parce que Je ne vous connais pas ”. Les “ morts ” sont alors ceux qui sont envoyés au feu éternel, les “ vivants ” ceux qui sont introduits dans le Royaume.
“ Et le fléau cessa ” ou plutôt, d'après une variante que nous avons citée, “ la brisure cessa ”, ce qui concorde mieux avec la véritable interprétation. Car il s'agit d'une brisure comme celle qui se produit sur les vases d'argile. Les pécheurs deviennent des vases d'argile, comme l'indique le prophète Jérémie dans les Lamentations : “ Les fils de Sion qui étaient à l'honneur et estimés à l'égal de l'or, comment ont-ils été traités en vases d'argile, œuvre des mains d'un potier ? ”. Et l'Apôtre : “ Dans une grande demeure il n'y a pas seulement des vases d'or et d'argent, il y en a aussi de bois et d'argile, les uns objet d'honneur, les autres de mépris ”. Ainsi les vases d'argile sont objet de mépris et ils peuvent aussi être brisés.
Mais examinons plus attentivement ce que l'Apôtre dit ensuite des vases d'argile : “ Si quelqu'un s'est purifié lui-même de ces choses, il sera un vase d'honneur utile à son Maître et prêt à toute œuvre bonne ”. D'où il résulte que le vase qui est fait et l'artisan qui le fait désignent un seul et même homme. Dans l'artisan qui fabrique, comprends la volonté de l'homme ; le reste de l'homme est le vase fabriqué pour l'honneur ou le mépris. Lorsque notre réflexion choisit le bien et nous fait mener une vie bonne, elle fait de nous un vase utile.
Mais lorsque notre volonté négligente s'est écartée du bien, nous devenons un vase méprisé. Si notre intellect est terreux et ne pense qu'à la terre et aux objets d'ici-bas, nous devenons “ un vase d'argile, œuvre des mains d'un potier ”. C'est a un homme de cette sorte qu'il sait habité de pensées fangeuses et terrestres que l'Apôtre reproche de poser des questions qui le dépassent et de dire : “ De quoi Se plaint-Il encore ? Qui résiste à Sa volonté ? ” L'Apôtre lui répond en le traitant comme un vase de terre : “ Qui es-tu, homme, pour répondre en face à Dieu ? Est-ce que le vase dit au potier : pourquoi m'as-tu fait ainsi ? ”
Vase d'argile, c'est encore notre corps dans l'Écriture, ou encore la lettre de la Loi dans le mot de l'Apôtre : “ Ayant ce trésor dans des vases d'argile ”. Les deux sens sont acceptables dans ce passage : d'une part, tandis que nous sommes dans le corps, le Seigneur nous accorde un trésor de grâce par l'Esprit Saint ; d'autre part, les paroles de la Loi qui sont méprisées et tenues pour viles, parce qu'elles ne sont pas châtiées selon l'art des grammairiens, recèlent le trésor de la sagesse et de la science de Dieu ; et l'on peut bien dire qu'elles contiennent : “ les trésors cachés de la sagesse et de la science de Dieu ”.
Voici ce que nous avions à dire de la “ brisure ” dont l'Écriture raconte qu'elle a cessé ; maintenant disons quelques mots de la suite de l'histoire : de l'épisode des verges.
“ Et le Seigneur parla à Moïse disant : Parle aux fils d'Israël et reçois-en une verge par groupe de famille, soit douze verges de tous les chefs de tribu ; inscris le nom de chacun d'eux sur sa verge et inscris le nom d'Aaron sur la verge de Lévi ; il y a en effet une seule verge par tribu, ils te la donneront par groupe de famille. Tu les poseras dans la Tente du Témoignage en face de l'Arche et par elles Je Me ferai connaître à toi. L'homme que J'aurai choisi sera celui dont la verge germera et Je te délivrerai du murmure des fils d'Israël, quels que soient les motifs pour lesquels ils murmurent contre vous ”.
Tout chef de tribu et tout chef du peuple a une verge. Personne ne peut gouverner le peuple s'il n'a une verge. C'est pourquoi l'apôtre Paul qui était chef du peuple disait : “ Que voulez-vous ? Viendrai-je à vous avec la verge ou avec la charité, en esprit de douceur ? ” Tout chef de tribu doit donc avoir sa verge, mais il n'y en a qu'un, nous apprend l'Écriture, le grand prêtre Aaron, dont la verge ait germé.
Puisque, nous l'avons souvent montré, le Christ est le vrai Grand Prêtre, Il est le seul dont la verge, qui est la Croix, ait non seulement germé, mais fleuri et produit les fruits de tous les peuples croyants.
Or quel fruit a-t-il porté ? “ Des noix ”, dit l'Écriture. C'est un fruit dont la première enveloppe est amère : il est défendu, protégé par la seconde ; il est mangeable et nourrissant sous sa troisième forme. Telle apparaît à l'école du Christ la doctrine de la Loi et des Prophètes. Le premier visage, celui de la lettre est assez amer, il prescrit la circoncision de la chair, règle les sacrifices et tout ce que signifie une “ lettre qui tue ”. Rejette tout cela comme l'écorce amère de la noix. En second lieu, tu arriveras aux défenses de la coque, qui désigne l'enseignement moral ou l'obligation de la continence : ces choses sont nécessaires pour protéger ce qui est conservé à l'intérieur, mais elles doivent être brisées et sans aucun doute disparaître un jour ; par exemple, l'abstinence des aliments, la mortification du corps sont nécessaires assurément tant que nous vivons dans ce corps sujet à la corruption et aux passions ; mais quand il se sera brisé et dissous, quand, au moment de la résurrection, de corruptible il deviendra incorruptible et d'animal, spirituel, il ne sera plus soumis à aucune corruption, non plus à cause du labeur de l'affliction ni de la mortification de l'abstinence, mais par une propriété de sa nature ; ainsi la méthode d'abstinence apparaît à la fois comme nécessaire maintenant et inutile plus tard. En troisième lieu, on trouvera enfermé et caché sous ces enveloppes le sens des mystères de “ la Sagesse et de la Science de Dieu ”, qui restaure et nourrit les âmes des Saints, non seulement dans la vie présente, mais aussi dans la vie future. C'est en effet là le fruit pontifical, “ dont se rassasieront ”, suivant la promesse, “ ceux qui ont faim et soif de la justice ”.
De même à travers toutes les Écritures se dessine ce triple mystère. La Sagesse nous conseille aussi de “ graver trois fois ces choses ” dans notre cœur, “ pour répondre ”, dit-elle, “ une parole de vérité à ceux qui nous provoquent ”. Le patriarche Isaac creuse trois puits, mais le troisième seul reçoit le nom de Largeur ou Grandeur. D'autre part, c'est, à mon avis, parce que la verge de noyer renferme un mystère relatif aux prêtres, que Jérémie, qui faisait partie des prêtres d'Anathoth, vit une verge de noyer et lança la prophétie de la verge de noyer et du chaudron allumé, qui montrait la vie dans la baguette de noyer et la mort dans le chaudron allumé. Car nous avons à choisir entre “ la Vie ” et “ la Mort ” ; la Vie est le Christ sous le mystère de la noix, la Mort est le Diable sous la figure du chaudron allumé. Si l'on commet le péché, on s'engage avec le chaudron allumé ; si l'on pratique la justice, on est engagé avec le Grand Prêtre dans le camp de la verge du noyer. Le Cantique des Cantiques dit aussi que l'épouse descendit au jardin des noyers où elle découvrit en même temps que des noix une grande abondance de fruits en quelque sorte sacerdotaux.
Cependant, avions-nous dit d'abord, Dieu a promis de tirer un seul fruit des verges, et Il en a donné plusieurs. Mais écoutez bien : peut-être pourrons-nous faire voir que la générosité de Dieu dépasse Ses promesses, peut-être pourrons-nous pénétrer et découvrir la bonté ineffable de Dieu toujours cachée dans la lettre de l'Écriture et la voir plus généreuse dans l'exécution que dans la promesse. 8. Le passage de l'Écriture dont nous parlons porte ceci : “ Et l'homme que J'aurai choisi sera celui dont la verge germera ”. Dieu ne promet qu'une chose : la verge de celui qu'il aura choisi germera. Mais quand on arrive aux effets, au moment de montrer la promesse accomplie, vois tout ce qui s'ajoute à l'exécution de la promesse. L'Écriture dit en effet : “ Et voici : La verge d'Aaron germa dans la tribu de Lévi ”. C'est là simplement ce qui avait été promis, mais ce n'est pas tout. “ Elle poussa des feuilles, fit éclore des fleurs et produisit des noix ”. La promesse ne portait que sur la germination, vois la générosité de Dieu : en plus des bourgeons, Il fait pousser des feuilles ; en plus des feuilles, Il fait éclore des fleurs ; en plus des fleurs, Il fait venir des fruits. Que faut-il retenir et contempler dans tout cela ? En premier lieu un mystère de la résurrection des morts. En effet, une verge desséchée germe, quand le corps mort se reprend à vivre. Or quelles seront les quatre propriétés du corps ressuscité ? “ Né dans la corruption, il ressuscite incorruptible ; né dans la faiblesse, il ressuscite dans la force ; né dans l'ignominie, il ressuscite dans la gloire ; né corps animal, il ressuscite corps spirituel ” : telles sont les quatre pousses qui naissent sur la verge desséchée de notre corps à la résurrection.
Mais nous dirons en second lieu : de même que Dieu a ici donné le quadruple de Sa promesse et accordé beaucoup plus qu'il n'a promis et des biens beaucoup plus précieux ; de même dans tous les passages de l'Écriture qui contiennent une promesse de Dieu, pourvu qu'on mérite d'en obtenir l'accomplissement, l'effet qui sera préparé dépassera bien des fois celui qui est annoncé. Et ainsi s'accomplira vraiment ce que dit l'Apôtre : “ L'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, et le cœur de l'homme ne peut concevoir ce que Dieu a préparé pour ceux qui L'aiment ”. Admire donc ce que sont en grandeur et en qualité Ses biens, que non seulement on ne peut ni voir ni entendre, mais qui ne sont même pas concevables pour le cœur, c'est-à-dire pour la pensée de l'homme. Qu'il s'agisse de la terre, du ciel, du soleil de ce monde et de l'éclat de la lumière visible, l'œil a vu tout cela, l'oreille en a entendu parler et ce ne peut pas être cela que l'œil n'a pas vu, que l'oreille n'a pas entendu et qui n'est pas concevable pour le cœur de l'homme. Dépasse tout cela, transcende tout ce que tu vois, tout ce que tu entends, tout ce que tu peux même concevoir, et sache que la récompense de ceux qui aiment Dieu, c'est ce que ton cœur ne peut même pas concevoir. Aussi, me semble-t-il, ne faut-il imaginer aucun objet corporel dans ces promesses. Par nature en effet la matière corporelle ne peut échapper entièrement à l'appréhension de la pensée humaine. Mais les biens promis sont de ceux qui ne sont concevables pour la pensée et le cœur de personne, qui ne sont saisissables que par la Sagesse de Dieu.
Mais de même que les biens donnés dépassent les promesses, de même les châtiments annoncés aux pécheurs seront appliqués avec un redoublement de supplices, ainsi que nous l'avons expliqué précédemment à propos du châtiment d'un an pour un jour de péché. À moins qu'on ne pense à un troisième cas et qu'on ne tire quelque consolation de la menace faite à David ; un fléau est annoncé pour trois jours, et le temps du supplice est ramené à six heures. Mais on ne peut tirer parti de cet exemple que là où sont accordés le temps de la pénitence et la possibilité de réparer. Cependant il est écrit que si Dieu fait retomber Sa sévérité sur les méchants “ jusqu'à la troisième et à la quatrième génération ”, Il fait miséricorde aux bons, non seulement à la troisième et à la quatrième génération, mais, dit l'Écriture, “ jusqu'à mille générations ”.
Revenons à ce que nous avions commencé de dire des verges. Nous pouvons encore interpréter la différence des pousses qui sont venues sur la verge de la manière suivante. Tout homme qui croit au Christ meurt, puis renaît : la verge desséchée qui reverdit en est la figure. La première pousse est la première confession de Christ par le fidèle. Ensuite il se couvre de feuilles quand, rené, il a reçu le don de la grâce de Dieu, par l'action de l'Esprit Saint. Puis il produit des fleurs quand il commence à faire des progrès, à s'orner de la suavité des bonnes mœurs et à répandre le parfum de la miséricorde et de la bonté. En dernier lieu il produit aussi les fruits de justice, par lesquels il ne vit pas seulement mais donne encore la vie aux autres. Lorsque, en effet, il est arrivé à la perfection, qu'il tire de lui-même la parole de la foi, la parole de la science de Dieu et qu'il en fait profiter les autres, cela revient à porter du fruit pour en nourrir les autres. Ainsi chaque croyant se développe sur la Verge d'Aaron, qui est le Christ.
Ces quatre degrés différents sont symbolisés dans d'autres passages de l'Écriture par les quatre âges que l'Apôtre Jean distingue mystérieusement dans son Épître ; il dit en effet : “ Je vous ai écrit, enfants..., je vous ai écrit, adolescents..., je vous ai écrit, jeunes gens..., je vous ai écrit, pères ”. Il distingue ainsi, non les âges du corps, mais les degrés dans l'avancement des âmes, de la même manière que nous les avons remarqués sur la verge du grand prêtre. Tout cela ne se passe pas tant sur la verge d'Aaron que sur Celle “ qui est sortie de la racine de Jessé ; et une fleur est montée de sa racine, sur laquelle s'est reposé l'Esprit de Dieu ”. Et là même ce n'est pas un détail insignifiant que la verge “ sorte ” tandis que la fleur “ monte ”. Quoique, en effet, le Christ soit un par hypostase, cependant Il se différencie selon les besoins de celui en qui Il opère. Pour celui qui est plus faible et plus négligent, le Christ se fait une Verge de correction et sous la forme d'une verge on ne dit pas de Lui qu'il monte, mais qu'il sort. En effet celui qui est paresseux et faible doit sortir de cet état où il aurait tort de s'attarder et passer à un autre état, comme à coups de verges, c'est-à-dire d'après les conseils sévères d'une doctrine plus stricte. Mais on dit que le Christ monte en celui qui est juste, car “ le juste fleurira comme un palmier ”. Ainsi pour celui qui a besoin de coups Il est une Verge et “ sort ” vers lui ; pour celui qui progresse vers la justice, Il “ monte ” comme une fleur ; Il monte jusqu'à ce que le juste produise “ les fruits de l'Esprit qui sont la charité, la joie, la patience ” et les autres vertus, dans le Christ Jésus Notre Seigneur “ à qui sont honneur, gloire et puissance dans les siècles des siècles.
Amen. ”
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