ORIGÈNE
HOMÉLIES SUR JÉRÉMIE
Homélies I - XI
CHAPITRE II
ORIGÈNE PRÉDICATEUR
Seule collection d'homélies d'Origène qui nous soit parvenue en grec, les homélies sur Jérémie sont celles qui nous permettent le mieux d'étudier ce que fut Origène prédicateur. Nous ne dirons évidemment pas tout sur un sujet aussi vaste, mais il peut être utile de répondre par avance aux questions que le lecteur se posera et d'attirer son attention sur quelques points qui l'aideront à comprendre le texte qu'il trouvera plus loin.
1. L'assemblée quotidienne
Une des premières questions qu'on se posera est sans doute de savoir avec quelle fréquence et en quelles circonstances Origène prêchait. En dehors des œuvres d'Origène, nous n'avons là-dessus que deux témoignages qui ne proviennent pas de contemporains.
Le premier est celui de Pamphile et d'Eusèbe dans leur " Apologie pour Origène et ses doctrines ", écrite vers 308 et qui nous est transmise en traduction latine par Rufin. On y lit :
Qu'il ait été honoré du sacerdoce dans l'Église, qu'il ait mené une vie toute adonnée à l'ascèse et à la philosophie, qu'il ait observé la pure discipline de la religion et qu'il se soit consacré par dessus tout à la Parole de Dieu et à la doctrine, cela n'est douteux pour personne d'après les preuves manifestes qui nous sont venues de son travail et de son zèle, en particulier par ces discours qu'il improvisait presque chaque jour à l'église et que les tachygraphes enregistraient en vue de les transmettre à la postérité pour son instruction.
“ Presque chaque jour ” : ce mot “ presque ” montre assez que les auteurs de l'Apologie ne disposaient pas de renseignements très précis. Simplement, ils avaient dans leur bibliothèque un nombre impressionnant d'homélies d'Origène qui leur permettaient d'affirmer que ses prédications avaient été prises par des tachygraphes “ pour les transmettre à la postérité pour son instruction ”. Les homélies qu'ils connaissaient étaient très nombreuses, mais ne l'étaient pas cependant assez pour supposer qu'il prêchait tous les jours : ils ont écrit qu'il prêchait “ presque tous les jours ”.
Le second témoignage est celui de l'historien Socrate dans son " Histoire ecclésiastique " rédigée en 439. Dans un long chapitre où il montre la variété des coutumes selon les églises, il signale qu'à Alexandrie, à son époque, il y a une assemblée non eucharistique le mercredi et le vendredi de chaque semaine, et il affirme que c'était déjà l'habitude au temps d'Origène :
À Alexandrie, le mercredi et le jour qu'on appelle parascève, on lit les Écritures, les prédicateurs les expliquent et l'on fait tout ce que comporte une assemblée sauf la célébration des Mystères. Et cela est une vieille coutume à Alexandrie ; Origène semble en effet avoir prêché souvent ces jours-là devant l'Église.
Les deux parties de ce texte n'ont pas la même valeur documentaire. Pour la première, où Socrate explique la coutume d'Alexandrie à son époque, il peut être informé par des témoins directs. Il n'en va pas de même pour la seconde, où il transpose à l'époque d'Origène ce qui se faisait au Ve siècle. Nous ne pourrions accepter de le suivre que si les œuvres d'Origène apportaient une confirmation à ses dires. Or ce n'est pas le cas. Elles le contredisent doublement :
1) Elles témoignent d'abord que l'assemblée du vendredi comportait l'Eucharistie. Dans le " Contre Celse é, en effet, Origène est amené par son sujet à reprendre à son compte l'idée des philosophes que pour le sage chaque jour est un jour de fête. Mais cela entraînait une objection : les chrétiens n'ont-ils pas des fêtes à jours fixes ? Il énonce l'objection, et à cette occasion il nous renseigne sur les jours de fête chrétiennes à son époque :
On objectera nos célébrations des dimanches, des vendredis, de Pâques ou de Pentecôte, qui se font à des jours fixes.
Il y a donc deux fêtes hebdomadaires, le dimanche et le vendredi, et deux fêtes annuelles : Pâques et Pentecôte. En quoi le vendredi était-il “ jour de fête ” comme le dimanche, sinon parce qu'on y célébrait l'Eucharistie ?
2) Un document contemporain, la " Tradition apostolique ", nous apprend que tous les autres jours de la semaine avaient une assemblée où l'on expliquait l'Écriture sans célébrer l'Eucharistie :
" Les diacres et les prêtres se réuniront chaque jour à l'endroit que l'évêque leur aura prescrit. Les diacres ne négligeront pas de se réunir en tout temps, à moins que la maladie ne les en empêche. Quand tous seront réunis, ils enseigneront ceux qui se trouvent à l'église, et ainsi, après avoir prié, que chacun se rende au travail qui lui revient."
L'existence de ces assemblées quotidiennes consacrées à la Parole de Dieu est confirmée par Origène. Dans son homélie X sur la Genèse, il s'en prend aux chrétiens qui ne viennent écouter la Parole de Dieu que les jours de fête, et il leur rappelle qu'on doit venir l'entendre chaque jour :
" Croyez-vous qu'elle (l'Église) n'ait pas lieu de s'attrister et de gémir, quand vous ne venez pas écouter la Parole de Dieu et que c'est à peine si vous allez à l'église les jours de fête ? Et encore y venez-vous moins par désir d'entendre la Parole que pour jouir de la solennité et profiter d'une sorte de rémission publique ... ."
Si vous ne venez pas aux puits tous les jours, si vous ne puisez pas de l'eau tous les jours, loin de pouvoir donner à boire aux autres, vous endurerez vous-même “ la soif de la parole de Dieu ”....
Les chrétiens mangent tous les jours les chairs de l'agneau, c'est-à-dire qu'ils prennent chaque jour la chair de la Parole divine.
Il le dit encore dans l'homélie IV sur Josué : Quand tu as été reçu au nombre des catéchumènes et que tu as commencé à obéir aux commandements de l'Église, tu as traversé la Mer Rouge ; alors dans les haltes du désert tu t'emploies chaque jour à écouter la Loi de Dieu ... ”.
Il commence l'homélie XIII sur les Nombres par ces mots :
Hier nous avons dit ...
Socrate est donc dans l'erreur lorsque, transposant au IIIe siècle ce qui se faisait au Ve, il croit qu'à l'époque d'Origène le mercredi et le vendredi, et seulement ces deux jours-là, avaient une assemblée non eucharistique où l'on expliquait l'Écriture. En réalité, au témoignage d'Origène lui-même, de telles assemblées avaient lieu tous les jours et, les vendredis, il y avait en outre la célébration de l'eucharistie comme les dimanches.
Les historiens de la liturgie n'ont guère accordé d'attention à ces assemblées quotidiennes au cours desquelles Origène a prononcé ses homélies. Aussi convient-il de nous renseigner davantage sur elles.
Le passage qu'on vient de lire de la " Tradition apostolique " montre qu'elles ont lieu le matin avant la reprise du travail, donc de très bonne heure avant le lever du jour. Elles commencent certainement par une prière, qui correspond à la collecte de la messe romaine. Ensuite un “ lecteur ” lit l'Ancien Testament. Il n'y a pas encore de texte assigné à chaque jour de l'année comme cela se fera plus tard. On prend les livres bibliques à la suite et on en lit chaque fois un assez long passage, qui peut aller comme dans l'homélie sur la pythonisse d'Endor jusqu'à trois chapitres de nos bibles.
Puis a lieu la prédication, faite normalement par un prêtre. Rien ne dit qu'Origène ait été le seul prédicateur à Césarée ; ses homélies sur Jérémie laissent entre elles, nous l'avons vu, de longs passages du texte biblique qui ont pu être expliqués par d'autres prêtres. Il était souvent difficile au prédicateur de commenter tout le passage qui avait été lu. Ainsi, dans l'homélie sur la pythonisse, Origène commence par résumer les quatre péricopes qui viennent d'être lues et demande à l'évêque laquelle il doit expliquer :
La lecture qu'on vient de faire contient plusieurs choses, et, puisqu'il faut résumer, il y a quatre péricopes : on a lu d'abord la suite du récit de Nabal le carmélite ; après cela venait l'histoire de David se cachant chez les habitants de Ziph ... ; la troisième histoire racontait que David s'enfuit auprès d'Ammach roi de Geth... ; suivait l'histoire célèbre de la pythonisse ... Puisqu'il y a quatre péricopes, dont chacune présente des difficultés qui ne sont pas peu nombreuses mais qui auraient au contraire de quoi occuper un prédicateur, même capable de les expliquer, pendant une assemblée non pas d'une heure mais de plusieurs, que l'évêque propose donc celle des quatre qu'il désire, pour que nous nous y consacrions.
— Qu'on explique, dit-il, l'affaire de la pythonisse.
Ailleurs encore il se plaint de n'avoir pas assez de temps.
Le dimanche, la lecture et l'explication de l'Ancien Testament sont suivies de la lecture et de l'explication d'un passage de l'évangile et peut-être, entre les deux, d'une lecture et explication d'un passage des Actes des Apôtres ou des lettres de Saint Paul. Certaines des homélies qu'on lira plus loin, surtout la XVe, sont beaucoup plus courtes que les autres. On peut supposer qu'elles ont été prononcées le dimanche et écourtées à cause de ces autres lectures et homélies qui devaient suivre. Il se peut cependant que dans le cas de l'homélie XV la brièveté du commentaire soit due simplement à la longueur exceptionnelle de la lecture.
Mais revenons aux assemblées non eucharistiques des jours de semaine. Après l'homélie sur l'Ancien Testament, elles se terminent, au témoignage de la Tradition apostolique, par une prière et le baiser de paix :
Quand le docteur a cessé de faire la catéchèse, les catéchumènes prieront à part, séparés des fidèles ... Quand ils auront fini de prier, ils ne se donneront pas le baiser de paix, car leur baiser n'est pas encore saint. Les fidèles se salueront mutuellement, les hommes avec les hommes, et les femmes avec les femmes ; mais les hommes ne salueront pas les femmes.
Origène atteste lui aussi que l'homélie est suivie d'une prière, car à la fin de plusieurs homélies il invite l'auditoire à se lever pour prier. On prie normalement debout, tourné vers l'Orient. Il est cependant des moments où le corps s'incline profondément, et quand ce sont des prières de pénitence, elles se font à genoux. Origène mentionne également le baiser de paix que “ les frères se donnent mutuellement après les prières (post orationes). Cependant un passage de son Commentaire du Cantique laisserait croire que le baiser de paix avait lieu seulement dans les assemblées eucharistiques (sub tempore mysteriorum). Il est dommage que nous n'ayons pas le texte grec de ces deux passages.
Jetons maintenant un regard sur l'assistance. L'évêque et les prêtres sont assis en demi-cercle autour de l'autel ; cette partie de l'église leur est réservée et porte déjà le nom de “ presbyterium ”. Il est probable qu'elle est surélevée. Origène fait sans doute allusion à cette disposition lorsqu'il dit aux fidèles dans l'une de ses homélies : “ Nous qui semblons être par fonction des gens assis plus haut que vous ”. Le siège de l'évêque se distingue des sièges ou bancs des prêtres, car Origène parle du “ trône épiscopal ”.
Les diacres, eux, “ encadrent le peuple ”, c'est-à-dire qu'ils sont au milieu de l'assistance, faisant placer les gens et veillant au bon ordre. L'un d'eux sert à l'autel.
Les fidèles sont assis pendant la prédication. Nous ignorons s'ils y avait des bancs pour le peuple ou s'il était assis simplement par terre sur des tapis, comme aujourd'hui encore dans les mosquées.
Dans cet auditoire il convient de distinguer une catégorie à laquelle Origène s'adresse assez souvent d'une manière spéciale : les catéchumènes. La prédication qu'ils entendaient dans ces assemblées leur servait de catéchisme. La Tradition apostolique prévoit que cette instruction durera normalement trois ans.
Mais ne nous représentons pas ces assemblées du ni siècle sous un jour trop flatteur. Beaucoup de chrétiens, nous avons entendu Origène s'en plaindre, ne venaient que les jours de fête. Il faut bien dire que, vu la longueur de la lecture et celle de l'homélie, ces réunions duraient environ une heure. Il n'était guère possible à la population active d'y assister. Le public qui était là devait être composé de femmes, de vieillards, de quelques riches oisifs ou de pauvres vivant de l'Église. Origène, toujours dans l'homélie X sur la Genèse, montre que son auditoire est fort peu nombreux :
Vous passez la plus grande partie du temps, pour ne pas dire tout le temps, dans les occupations de ce monde, vous êtes partie du temps au forum, partie aux affaires, l'un s'occupe d'un champ, l'autre de ses procès, et personne, hormis un très petit nombre, ne s'occupe d'entendre la Parole de Dieu.
Et ceux qui venaient n'étaient pas toujours attentifs à une prédication qui passait bien au-dessus de leurs soucis quotidiens. On voyait même des gens tourner le dos au lecteur ou au prédicateur pour bavarder :
Pourquoi me plaindre des absents ? Même une fois que vous êtes là et que vous avez pris place à l'église, vous ne faites pas attention, vous bavardez de banalités à votre habitude, et vous tournez le dos à la Parole de Dieu et aux lectures sacrées. Je crains que le Seigneur ne vous adresse, à vous aussi, la parole du prophète : Ils m'ont tourné le dos et ne m'ont pas montré leur visage. Que dois-je donc faire, moi à qui est confié le ministère de la Parole ?
Il y revient dans l'homélie XII sur l'Exode et nous apprend que dès cette époque certains quittaient l'église avant le sermon ou même avant la fin de la lecture :
Certains parmi vous, dès qu'ils ont entendu la lecture, se retirent aussitôt... D'autres n'ont même pas la patience d'attendre que les lectures soient faites à l'église. D'autres ne savent même pas si on les fait, mais, cachés dans les coins les plus reculés de la maison du Seigneur, ils s'occupent d'histoires de ce monde.
Un autre document du IIIe siècle, la Didascalie des apôtres, fait un tableau identique :
Le diacre devra aussi veiller à ce que personne ne parle, ne dorme, ne rie, ou ne fasse des signes.
C'est dans de telles conditions, devant un auditoire le plus souvent clairsemé et distrait, qu'ont été données ces homélies auxquelles aujourd'hui, parce qu'elles sont les témoins d'une autre époque et d'un état ancien de la doctrine chrétienne, nous attachons tant de prix.
La Bible en main et la Bible en tête
Observons enfin le prédicateur. Comme quiconque s'adresse à une assemblée, il est sans doute placé en un lieu surélevé, vu de tous. Mais ce qui nous importe surtout, c'est de savoir qu'il a en main le texte de la Bible, ou tout au moins du livre biblique qu'il va commenter. Origène y fait allusion dans l'homélie II sur Ézéchiel : “ Moi qui prends le Livre saint (qui accipio librum sanctum) et qui essaie de l'expliquer ... ”. Le texte même des homélies sur Jérémie en fournit plusieurs preuves. Par exemple, dans l'homélie XIX, après avoir commenté la première péricope du texte lu par le lecteur, il relit lui-même à haute voix la seconde avant de l'expliquer :
Eh bien ! voilà une péricope terminée, commençons maintenant la deuxième. Le fait est qu'elle présente dès le premier mot des difficultés peu ordinaires ; aussi, en même temps que nous prêtons attention au texte, demandons une nouvelle fois à Jésus de venir, invitons-le du moins à venir d'une manière plus manifeste et plus éclairante pour qu'en venant il nous enseigne à tous si, dans ce qui va suivre, le prophète parlait selon la vérité, comme il convient de le croire, ou mensongèrement, ce qu'il n'est pas permis de dire d'un saint prophète. Il dit à Dieu : “ Tu m'as trompé Seigneur, et j'ai été trompé ; tu l'as emporté et tu as été le plus fort ; j'ai été tourné en dérision, tout le jour je n'ai cessé d'être moqué ; je rirai de ma parole amère, j'invoquerai le manquement à la foi jurée et la misère, parce que la Parole du Seigneur a été pour moi cause d'opprobre et de raillerie chaque jour. Et j'ai dit : Pas de danger que je nomme le nom du Seigneur et que je parle encore en son nom ! Et il se produisit dans mon cœur comme un feu dévorant, brûlant dans mes os. Et j'ai été abandonné de tous côtés, et je ne puis le supporter. Car j'ai entendu les reproches d'une foule qui m'encerclait ”, et c'est elle évidemment qui dit :
“ Unissez-vous et unissons-nous contre lui, nous ses amis ; observez ses desseins pour voir qu'ils seront déçus : alors nous l'emporterons sur lui et nous aurons notre vengeance ”. Mais quand les autres
SUITE
HOMÉLIE I
Quand Jérémie a-t-il commencé à prophétiser, sous quels rois a-t-il prophétisé et qu'est-ce qui lui a été dit ensuite par le Seigneur ?
Dieu est prompt à faire du bien mais lent à châtier ceux qui méritent un châtiment. De fait, alors qu'il pourrait infliger sans rien dire, sans prévenir, un châtiment à ceux qu'il condamne, il n'en fait rien ; au contraire, même quand il condamne, il parle, le fait de parler étant un moyen pour lui de détourner de la condamnation celui qui va être condamné. On peut en trouver beaucoup d'exemples dans les Écritures, mais il suffit du petit nombre de ceux qui me viennent maintenant à l'esprit pour que nous arrivions à saisir l'intention du passage qui a été lu. Les Ninivites étaient devenus pécheurs et furent condamnés par Dieu : encore trois jours et Ninive devait être détruite ; Dieu n'a pas voulu la condamner sans rien dire, mais lui donnant l'occasion de se repentir et de se convertir, il lui a envoyé un prophète hébreu, afin que, quand celui-ci leur aurait dit : “ Encore trois jours et Ninive sera détruite ”, les condamnés ne soient plus condamnés mais obtiennent par le repentir la miséricorde divine. Les habitants de Sodome et de Gomorrhe avaient été condamnés, comme il ressort des paroles de Dieu à Abraham ; cependant les anges ont rempli leur rôle en cherchant à sauver des gens qui ne voulaient pas être sauvés, quand ils ont dit à Lot : “ As-tu ici des gendres, des fils ou des filles ? ” ; ils n'ignoraient pas que ceux-ci ne suivraient pas Lot, mais ils accomplissaient l'œuvre de bonté et de philanthropie de Celui qui les avait envoyés.
Vous trouverez la même chose en ce qui concerne Jérémie. Le texte indique le temps de son activité prophétique : quand il a commencé à prophétiser et jusqu'à quand. Si le lecteur n'applique pas son esprit à la lecture et ne recherche pas l'intention du passage qui a été lu, il dira ensuite : C'est de l'histoire, le texte indique quand Jérémie a commencé à prophétiser et après combien de temps d'activité prophétique il a cessé de prophétiser : que m'importe cette histoire ? J'ai lu, j'ai appris qu'il a cessé de prophétiser “ aux jours de Josias, fils d'Amos, roi de Juda, jusqu'en la treizième année de son règne ”, puis qu'il “ vécut aux jours de Joachim, fils de Josias, roi de Juda ”, prophétisant “ jusqu'à l'achèvement de la onzième année de Sédécias, fils de Josias, roi de Juda ”, et j'ai appris que son activité prophétique s'est étendue sous trois rois “ jusqu'à la captivité de Jérusalem, au cinquième mois ”. Quel est donc l'enseignement qui nous est donné par là, si nous appliquons notre esprit à la lecture ?
Dieu a condamné Jérusalem à cause de ses péchés et la sentence était de livrer ses habitants à la captivité. Toutefois, le moment venu, Dieu dans sa philanthropie envoie encore ce prophète sous le troisième règne avant celui de la captivité, pour que ceux qui le voudraient réfléchissent et se repentent grâce aux paroles du prophète. Il avait chargé le prophète de prophétiser aussi sous le deuxième roi après le premier, et encore sous le troisième roi au temps de la captivité elle-même. Car Dieu dans sa longanimité accordait un répit jusqu'à la veille, pour ainsi dire, de la captivité en exhortant les auditeurs à se repentir afin de supprimer le chagrin de la captivité. Aussi est-il écrit que Jérémie prophétisa jusqu'à la captivité de Jérusalem, jusqu'au cinquième mois. La captivité avait commencé que Jérémie prophétisait encore, à peu près en ces termes : Vous voilà devenus prisonniers ; même dans cet état repentez-vous, car si vous vous repentez, les souffrances de la captivité ne se prolongeront pas, mais la miséricorde de Dieu s'étendra sur vous.
Nous trouvons donc quelque chose d'utile dans le passage qui consigne les temps de la prophétie, à savoir que Dieu, dans sa philanthropie, exhorte ceux qui l'entendent pour qu'ils n'endurent pas les souffrances de la captivité. Il y a quelque chose de semblable pour nous aussi. Si nous péchons, nous devons nous aussi devenir captifs, car “ livrer un tel homme à Satan ” ne diffère en rien de livrer les habitants de Jérusalem à Nabuchodonosor : de même qu'ils étaient livrés à ce dernier à cause de leurs péchés, de même nous sommes livrés à cause de nos péchés à Satan qui est Nabuchodonosor ; l'Apôtre dit encore en parlant d'autres pécheurs : Ceux que j'ai livrés à Satan pour leur apprendre à ne plus blasphémer.
Vois donc quel grand malheur c'est de pécher pour qu'on soit livré à Satan, qui tient en captivité les âmes de ceux qui sont abandonnés par Dieu. Mais ce n'est pas sans raison ni sans jugement que Dieu abandonne ceux qu'il a abandonnés. En effet, quand il envoie la pluie sur la vigne et que la vigne donne des épines au lieu de raisin, que fera Dieu sinon de commander aux nuages de ne plus répandre de pluie sur la vigne ?
Une captivité nous menace donc, nous aussi, à cause de nos péchés, et nous devons être livrés, si nous ne nous repentons pas, à Nabuchodonosor et aux Babyloniens pour être torturés par les Babyloniens au sens spirituel. Devant cette menace, les paroles des prophètes, les paroles de la Loi, les paroles des apôtres, les paroles de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ, nous parlent de repentir, nous invitent à une conversion. Si nous les écoutons, croyons celui qui a dit : “ Je me repentirai moi aussi de tout le mal que j'avais parlé de leur faire ”.
Voilà pour le préambule ; et après le préambule il est écrit que “ la Parole du Seigneur vint à lui ”, évidemment à Jérémie. Et que lui dit la Parole du Seigneur ? Une chose tout à fait remarquable par rapport à ce qui est dit aux autres prophètes. En effet nous ne la trouvons dite à aucun des prophètes : Abraham a été appelé prophète dans le verset : “ Il est prophète et il intercédera pour toi ”, et Dieu ne lui a pas dit : “ Avant de t'avoir façonné dans le ventre maternel je te connais, et avant que tu ne sortes du sein de ta mère je t'ai sanctifié ” ; mais c'est plus tard qu'Abraham a été sanctifié, quand il est sorti de sa terre, de sa famille et de la maison de son père. Isaac est né d'une promesse et cependant nous ne trouvons pas qu'à lui non plus cette parole ait été dite ; et qu'est-il besoin de passer en revue les prophètes suivants ?
Jérémie a reçu un don exceptionnel, à savoir : “ Avant de t'avoir façonné dans le ventre maternel je te connais, et avant que tu ne sortes du sein de ta mère je t'ai sanctifié ”. Nous n'ignorons pas que certains, estimant que ces mots dépassent Jérémie, les rapportent à notre Sauveur et Seigneur. Il faut savoir que, si la plupart des phrases que je vais citer conviennent au Sauveur et peuvent lui être appliquées, il y a un petit nombre de paroles dites à Jérémie qui sont gênantes dans cette interprétation, car elles ne peuvent, aux yeux du grand nombre, convenir au Sauveur. Quelles sont donc celles qui conviennent au Sauveur ? “ À tous ceux auxquels je t'enverrai, tu iras, et tout ce que je t'ordonnerai, tu le diras. Ne crains pas en face d'eux, car je suis avec toi pour te soustraire à eux, dit le Seigneur ” ; il n'apparaît pas encore clairement que ces mots se rapportent au Sauveur, mais c'est clair pour la suite : “ Et le Seigneur étendit la main vers moi et toucha ma bouche, et le Seigneur me dit : Voici que j'ai mis mes paroles dans ta bouche, voici que je t'ai établi aujourd'hui sur des nations et des royaumes pour déraciner et détruire ”. Quelles nations Jérémie a-t-il déracinées ? Quels royaumes a-t-il détruits ? car il est bien écrit : “ Voici que je t'ai établi aujourd'hui sur des nations et des royaumes pour déraciner et détruire ”. Et quel pouvoir Jérémie avait-il d'anéantir puisque ce mot est employé pour Jérémie dans “ et pour anéantir ” ? Et y a-t-il tellement de gens que Jérémie a édifiés pour qu'il soit dit : “ et pour édifier ”. Jérémie déclare : “ Je n'ai pas fait de bien et personne ne m'en a fait ” : comment donc lui a-t-il été donné d' “ édifier et planter ” ? Comment “ planter ” convient-il pour Jérémie ? Ces paroles, si on les rapporte au Sauveur, ne gênent pas l'exégète, parce que Jérémie y est figure du Sauveur ; mais celles que je vais citer gênent beaucoup l'interprète, fut-il le plus intelligent, quand il veut montrer comment elles peuvent convenir elles aussi au Sauveur : “ Et J'ai dit : Seigneur, qui es un maître exigeant, voici que je ne sais pas parler ”. Lui qui est Sagesse, lui qui est Puissance de Dieu, qui nous a apporté la plénitude de la divinité résidant en lui corporellement : comment la parole “ je ne sais pas parler ” peut-elle donc s'appliquer au Sauveur ? En outre il est interdit d'appliquer les mots “ je suis trop jeune ” au Sauveur, qui dirait là une chose qui n'est pas juste ; car si le Seigneur répond : “ Ne dis pas cela ”, il est évident qu'il interdit cette parole parce qu'elle ne serait pas juste.
Ces paroles-ci ne conviennent donc pas au Sauveur, tandis que les précédentes ne semblaient pas gênantes quand on les appliquait au Sauveur. Il serait aisé de dire que les unes se rapportent à Jérémie et les autres au Sauveur. Tout homme de bon sens sera cependant très gêné dans ce passage, en estimant qu'il faut être insensé pour opérer dans un texte aussi lié une coupure entre des paroles adressées à Jérémie et des paroles adressées au Sauveur, et pour dire que les unes ne s'appliquent pas au Christ mais à Jérémie, et que les autres, qui dépassent Jérémie, ne s'appliquent pas à Jérémie mais au Christ.
Admettons donc que le passage entier se rapporte à Jérémie, et ce qui semble dépasser Jérémie, expliquons-le. Quiconque a reçu des paroles venant de Dieu et a la grâce des paroles célestes les a reçues pour “ déraciner et détruire des nations et des royaumes ” ; mais quand on dit que quiconque a reçu des paroles de Dieu déracine des nations et des royaumes, ne prends pas, je te prie, les mots “ nations ” et “ royaumes ” dans un sens corporel ; mais, en considérant que le péché règne sur les âmes humaines selon la parole de l'Apôtre : “ Que le péché ne règne donc plus dans notre corps mortel ! ” et en voyant qu'il y a de nombreuses sortes de péchés, tu comprendras allégoriquement par nations et royaumes les turpitudes qui sont dans les âmes des hommes, turpitudes déracinées et détruites par les paroles de Dieu données à Jérémie ou à n'importe quel autre prédicateur. Et ainsi on peut à la fois appliquer à Jérémie les premières paroles, qui sont gênantes quand il s'agit du Sauveur, et appliquer aussi à Jérémie les secondes, quand on sait les interpréter allégoriquement.
On me dira dans l'assistance : Élucide aussi l'autre parole et essaie d'expliquer tout le passage en l'appliquant au Sauveur ; pour la seconde partie pas de difficulté, car il est clair que le Sauveur a déraciné les royaumes du diable et détruit les peuples en supprimant la vie païenne ; (mais) ici, pour nous en tenir à la phrase qui semble blasphématoire quand on l'applique au Sauveur, élucide un peu comment le Seigneur peut dire : “ Je ne sais pas parler parce que je suis trop jeune ” et la suite.
Tu vois que le passage est embarrassant : nous savons que le Sauveur est Seigneur ; nous nous demandons comment on peut appliquer ces mots au Sauveur d'une manière digne du Verbe et conforme à la vérité. Il faut prendre les Écritures à témoin. Car sans témoins nos conjectures et nos exégèses n'ont aucun crédit, et la règle : “ Toute parole sera fondée sur la déclaration de deux ou trois témoins ”, s'applique davantage aux explications de textes qu'aux hommes : elle requiert que je fonde les paroles de mon interprétation en prenant deux témoins : dans le Nouveau Testament et dans l'Ancien, en prenant trois témoins : dans un Évangile, chez un prophète, chez un apôtre, car ainsi “ toute parole sera fondée ”. Comment pouvons-nous donc appliquer au Sauveur la parole en question ? Voici comme témoin l'Ancien Testament : “ Car avant que le petit enfant ne connaisse le bien et le mal, il se détourne de la méchanceté pour choisir le bien ” ; il est dit très nettement du Sauveur en Isaïe : “ Voici que la Vierge concevra dans son sein et enfantera un fils, et on l'appellera Emmanuel ”, et c'est là que viennent les mots : “ Avant que le petit enfant ne connaisse ”. Et s'il faut prendre aussi un exemple dans l'Évangile, avant d'être devenu adulte quand il n'était encore qu'un petit enfant, Jésus, parce qu' “ Il s'est dépouillé ”, “ progressait ”, — nul en effet ne progresse s'il a atteint la perfection, mais on progresse quand on a besoin de faire des progrès, — il “ progressait ” donc “ en âge ”, il progressait “ en sagesse ”, il progressait “ en grâce devant Dieu et devant les hommes ”. Car s'il “ s'est dépouillé ” en descendant ici-bas, et si, s'étant dépouillé, il a pris de nouveau ce qu'il avait quitté en se dépouillant, — car il s'était dépouillé volontairement, — qu'y a-t-il d'extraordinaire à ce qu'il ait progressé “ en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes ” et à ce que se soit réalisée à son sujet la parole : Avant qu'il ne connaisse le bien et le mal il choisira le bien et se détournera du mal et les autres paroles d'Isaïe que j'ai citées.
Mais, dira-t-on, même si tu peux rapporter au Sauveur l'affirmation “ Il ne sait pas ”, même si tu peux dire du Sauveur une pareille chose en le prenant comme un petit enfant, n'es-tu pas choqué de tenir pareil langage sur le Monogène, sur le Premier-né de toute la création, sur celui qui avant d'être conçu a fait l'objet de cette bonne nouvelle : “ Le Saint Esprit descendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ” ? Et il dit : “ Je ne sais pas parler ” ! Vois si tu ne peux pas trouver quelque chose d'honorable et de grand pour le Sauveur dans ce passage en considérant que, quand il ne sait pas certaines choses, il est plus grand en ne les sachant pas qu'en les sachant. J'ai d'ailleurs l'appui de ses propres paroles attestant qu'il ne sait pas certaines choses. À ceux en effet qui lui disent : N'est-ce pas “ en ton nom que nous avons mangé ”, “ et en ton nom que nous avons bu ”, et “ en ton nom que nous avons chassé les démons ” et “ fait quantité de miracles ? ”, il répond : “ Écartez-vous de moi, je ne vous ai jamais connus ”. Est-ce que la phrase “ je ne vous ai jamais connus ” prononcée là par le Sauveur amoindrit sa puissance ? Ne la grandit-elle pas plutôt et ne la rend-elle pas plus admirable par le fait qu'il n'a pas connu les méchants et les hommes perdus ? Il n'a connu en effet que ce qui est distingué et supérieur : “ Le Seigneur a connu les siens ”, et “ qui l'ignore est ignoré ”.
Donc le pécheur est ignoré de Dieu. On me dira dans l'assistance : Tu as montré que Dieu ne connaît pas les pécheurs, tu as montré qu'il ne connaît pas ceux qui commettent l'iniquité, car ils ne sont pas dignes d'être connus de lui, (mais) comment vas-tu établir que “ je ne sais pas parler ” est une chose grande et glorieuse quand c'est dit par le Sauveur ? — Parler est humain ; parler c'est se servir d'une langue, en sorte qu'on parle la langue des Hébreux, par exemple, ou celle des Grecs ou celle d'autres hommes. Si tu t'élèves jusqu'au Sauveur et que tu le connaisses comme le Verbe qui était “ au commencement près de Dieu ”, tu verras qu'il ne sait pas parler, car le langage est humain, mais c'est parce que les choses qu'il sait dépassent le langage ; et si tu compares les langues des anges aux langues des hommes et que tu saches qu'il est encore plus grand que les anges, comme l'Apôtre l'a attesté dans l'épître aux Hébreux, tu diras qu'il dépassait même la langue des anges quand il était Dieu Verbe auprès du Père. Il apprend donc et, en quelque sorte, reçoit la science, non pas celle des grandes choses, mais celle des choses inférieures et plus petites ; de même que j'apprends, en me forçant, à balbutier quand je parle à de petits enfants, — car ne sachant pas parler, si l'on peut dire, le langage des petits enfants, je dois me forcer, moi adulte, pour dialoguer avec de petits enfants, — de la même manière le Sauveur, quand il est “ dans le Père ” et qu'il se trouve dans la majesté de la gloire de Dieu, ne parle pas le langage humain, ne sait pas parler aux gens d'en bas, puis, lorsqu'il vient dans un corps humain, il dit, au début : “ Je ne sais pas parler, car je suis trop jeune ”, jeune en vertu de sa naissance corporelle, mais vieux en tant que “ Premier né de toute création : jeune parce qu'il est venu “ à l'achèvement des siècles ” et que son avènement dans cette vie est tardif.
Il dit donc : “ Je ne sais pas parler ”, je sais des choses trop grandes pour être dites, je sais des choses qui dépassent ce langage humain. Tu veux que je parle aux hommes ? Je n'ai pas encore assumé la langue des hommes ; j'ai ta langue à toi, Dieu, je suis ta Parole à toi, Dieu ; à toi je sais m'adresser, aux hommes “ Je ne sais pas parler ”, “ je suis trop jeune ”. — “ Ne dis pas : je suis trop jeune, parce qu'à tous ceux à qui je t'enverrai tu iras ”, puis Dieu étend la main, lui touche la bouche, lui donne des paroles, et lui donne des paroles à cause des royaumes, pour qu'il les déracine. Le Sauveur n'avait pas besoin de paroles qui déracinent quand il était “ dans le Père ”, il n'avait pas besoin de paroles qui détruisent et anéantissent les choses mauvaises, car il n'y avait là-bas rien qui mérite d'être détruit, rien qui mérite d'être déraciné. De même donc que c'est une grande chose de dire : Je ne vous connais pas parce que vous êtes des artisans d'iniquité, de même c'en est une de dire : “ Je ne sais pas parler ” quand cela est dit par le Sauveur à cause de la grandeur incommensurable de sa gloire pour signifier : je ne sais pas parler le langage des hommes. Quant aux mots : “ Avant de t'avoir façonné dans le ventre de ta mère je te connais, qu'ils soient dits à Jérémie ou au Sauveur, lis la Genèse, observe ce qui y est dit de la création du monde et tu remarqueras que l'Écriture s'exprime d'une manière très dialectique en évitant de dire : Avant de t'avoir ' fait ' dans le ventre de ta mère je te connais. En effet, lorsque l'homme “ à l'image ” a été créé, “ Dieu dit : Faisons un homme à notre image et à notre ressemblance ”, il n'a pas dit : Façonnons ; mais quand il a pris “ du limon de la terre ”, il n'a pas ' fait ' l'homme, il a “ façonné ” l'homme, et il plaça dans le paradis l'homme qu'il avait façonné, pour le travailler et le garder. Si tu peux, vois ce qui distingue les mots “ faire ” et “ façonner ” et pourquoi le Seigneur, s'adressant soit à Jérémie soit au Sauveur, a évité de dire : Avant de t'avoir ' fait ' dans le ventre de ta mère je te connais : la raison en est que ce qui a été ' fait ' n'est pas dans un ventre, mais c'est ce qui est façonné à partir du limon de la terre qui est créé dans un ventre.
“ Avant de t'avoir façonné dans le ventre de ta mère je te connais. Si le Seigneur connaissait tous les hommes, — car il faut rapprocher de ce verset les mots : “ je ne sais pas parler ”, — il n'aurait pas dit à Jérémie comme une chose exceptionnelle : “ Je te connais ”. Donc Dieu connaît les hommes éminents, il connaît ceux qui sont dignes d'être connus de lui, en somme “ le Seigneur a connu les siens ” ; les indignes, au contraire, Dieu ne les connaît pas, et le Sauveur ne les connaît pas davantage, lui qui a dit : “ Je ne vous ai jamais connus ”. Nous les hommes, dans la mesure où nous faisons des progrès, nous jugeons quelles choses sont dignes que nous les connaissions : il y a des choses dont nous ne voulons même pas entendre parler, pour ne pas les connaître ni les savoir, et il y en a que nous voulons connaître. Eh bien ! le Dieu de toutes choses veut connaître Pharaon, il veut connaître les Égyptiens, mais ils ne sont pas dignes d'être connus de Dieu ; Moïse, lui, en est digne, et tout prophète qui lui ressemble. Il te faut faire beaucoup de bonnes actions afin que Dieu commence à te connaître, car, s'il connaissait Jérémie avant de l'avoir façonné dans le ventre de sa mère, il en est d'autres qu'il commence à connaître quand ils ont trente ans, quand ils ont quarante ans.
Il y a donc des paroles mystérieuses qui, appliquées au Sauveur, ne soulèvent pas de question, mais qui, appliquées à Jérémie, réclament toute l'attention de ceux qui ont des oreilles pour entendre : comment Dieu peut-il dire : “ Avant de t'avoir façonné dans le ventre de ta mère, je te connais et avant que tu ne sortes du sein maternel, je t'ai sanctifié ” ? Dieu sanctifie pour lui-même certains hommes ; dans le cas de celui-ci il n'a pas attendu le terme de sa naissance pour le sanctifier, mais avant sa sortie du sein maternel il l'avait déjà sanctifié. Si tu appliques cela au Sauveur, il n'y a pas de difficulté à dire qu'avant de sortir du sein maternel il a été sanctifié ; le Sauveur, si c'est à lui que tu appliques cela, n'a pas été sanctifié seulement avant de sortir du sein maternel, mais il a été sanctifié encore plus tôt. Jérémie, lui, a été sanctifié avant de sortir du sein maternel.
“ Je t'ai établi comme prophète pour des nations. ” Si tu cherches à expliquer la phrase : “ Je t'ai établi comme prophète pour des nations ” en l'appliquant à Jérémie, observe que dans la suite il reçoit l'ordre de prophétiser sur toutes les nations et l'on trouve ce titre : Prophéties que Jérémie a faites sur toutes les nations, à Élam, “ à Damas ”, “ à Moab ” ; aussi, puisqu'il a prophétisé sur toutes les nations, nous tenons que les mots : “ Je t'ai établi comme prophète pour des nations ”, s'appliquent à lui au sens littéral. Quant au sens spirituel, s'il s'agit de Jérémie, nous venons d'en parler, et s'il s'agit du Sauveur, qu'est-il besoin d'en parler ? Il a réellement prophétisé sur toutes les nations, car, entre beaucoup d'autres titres, il a celui de prophète : comme il est “ grand prêtre ”, comme il est Sauveur, comme il est médecin, ainsi il est prophète. Le fait est que Moïse prophétisant à son sujet l'a présenté, non seulement comme un prophète, mais comme le prophète par excellence, en disant : “ Le Seigneur Dieu suscitera pour vous un prophète pris parmi vos frères, un prophète comme moi ; vous l'écouterez et voici ; si quelqu'un n'écoute pas ce prophète, il sera exterminé et exclu de son peuple ”. C'est donc lui qui a été établi comme prophète pour des nations et qui a reçu de Dieu une grâce répandue sur ses lèvres pour que, non seulement à l'époque où il était présent avec son corps, mais encore maintenant qu'il est présent virtuellement par l'Esprit, il prophétise sur toutes les nations de telle manière qu'à partir de toutes les nations il réalise sa prophétie et amène les hommes au salut.
“ Et j'ai dit : Seigneur qui es un maître exigeant, voici que je ne sais pas parler parce que je suis trop jeune. Et le Seigneur m'a répondu : Ne dis pas : je suis trop jeune, car à tous ceux à qui je t'enverrai tu iras ”. Nous avons dit à maintes reprises qu'on peut être un petit enfant selon l'homme intérieur tout en étant un vieillard selon le corps. Il peut arriver aussi qu'on soit un petit enfant selon l'homme extérieur et, selon l'homme intérieur, un homme fait. Tel était Jérémie, qui avait déjà la grâce de Dieu quand il était encore à l'âge d'un petit enfant selon le corps ; c'est pourquoi le Seigneur lui dit : “ Ne dis pas : je suis trop jeune ”, et le signe qu'il n'était pas trop jeune mais un “ homme accompli ”, c'est la suite : “ À tous ceux à qui je t'enverrai tu iras, et tout ce que je t'ordonnerai de dire, tu le diras. N'aie pas peur en face d'eux ”. Le Verbe de Dieu connaît les dangers que les ministres de la Parole courent auprès de leurs auditeurs : quand ils font des reproches, on les hait ; quand ils blâment, on les persécute ; les prophètes subissent tous les maux possibles : “ Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie et sa propre maison ”, comme nous l'avons rappelé tout récemment.
Dieu connaît donc en envoyant le prophète tous les dangers qu'il courra et il lui dit : “ N'aie pas peur en face d'eux, parce que je suis avec toi pour te soustraire à eux, dit le Seigneur ”. Ce que Jérémie a souffert nous est rapporté : il a été jeté dans une citerne de boue, il y est resté en ne mangeant qu'un seul pain par jour et en ne buvant que de l'eau, et les mille autres souffrances qu'il a endurées sont indiquées dans son livre. “ Lequel des prophètes n'a pas été persécuté par vos pères ? ” est-il dit aux Juifs ; et il est inévitable que ceux qui veulent vivre pieusement en Christ Jésus soient persécutés par les puissances adverses avec tous les moyens qu'elles trouvent.
Aussi, que les persécutés supportent tout sans s'étonner, en souhaitant seulement d'être persécutés injustement et non pas justement, de ne pas l'être pour une injustice qu'ils auraient commise, pour un péché, pour une convoitise ; et quand il arrive qu'on est persécuté pour la justice, qu'on écoute la béatitude : “ Bienheureux êtes-vous lorsqu'on vous insulte, qu'on vous persécute et qu'on dit mensongèrement toutes sortes de mal contre vous à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux. C'est ainsi qu'ils ont persécuté les prophètes avant vous ”.
“ Car je suis avec toi pour te soustraire à eux, dit le Seigneur. Et le Seigneur étendit la main vers moi et toucha ma bouche, et le Seigneur me dit... ” Observe la différence entre Jérémie et Isaïe : Isaïe dit : “ Homme aux lèvres impures, j'habite au milieu d'un peuple aux lèvres impures et j'ai vu de mes yeux le Roi, Seigneur Sabaoth ”, et puisque, d'après cet aveu, il avait, sinon des actions impures, du moins quelques petites paroles impures, — il n'était pécheur que jusqu'à ce point, — pour lui le Seigneur n'a pas étendu la main, mais l'un des Séraphins a touché de la main ses lèvres et a dit : “ Voici que j'ai enlevé tes iniquités ” ; à Jérémie, au contraire, parce qu'il avait été “ sanctifié dès le sein maternel ”, il n'a été envoyé ni pinces ni charbon pris à l'autel des sacrifices, — il n'avait rien qui méritât le feu, — mais la main même du Seigneur l'a touché.
C'est pourquoi il dit : “ Le Seigneur étendit la main vers moi et toucha ma bouche. Et le Seigneur me dit : Voici que j'ai mis mes paroles dans ta bouche, voici que je t'ai établi en ce jour sur des nations et des royaumes pour déraciner ”. Qui est assez heureux pour déraciner les nombreux royaumes que montre le diable, royaumes des puissances adverses, royaumes des péchés, au moyen des paroles que Dieu lui donne selon qu'il est écrit : “ Voici que j'ai mis mes paroles dans ta bouche, voici que je t'ai établi en ce jour sur des nations et des royaumes pour déraciner ” ? Et de même qu'il y a des royaumes, il y a aussi des nations. Il y a, par exemple, un royaume de l'impudicité, les nations de l'impudicité étant les actes individuels d'impudicité. La cupidité et le vol, qui sont des péchés du même genre, ne forment qu'un seul royaume, tandis qu'il y a plusieurs royaumes là où l'on a plusieurs espèces de péchés ; puis regarde les pécheurs un par un pour comprendre ce que sont les nations sujettes du royaume : un tel, peut-on dire, a plusieurs nations sujettes du royaume de l'impudicité, un tel a plusieurs nations sujettes du royaume du vol, de celui de la médisance, de celui de la colère. Les paroles de Dieu envoyées sur les nations et les royaumes ont pour rôle de déraciner et détruire. Déraciner quoi ? Le Sauveur nous l'a appris en disant : “ Toute plante que n'a point plantée mon Père céleste sera déracinée ”. Il y a à l'intérieur des âmes des choses que n'a point plantées le Père céleste ; toutes les “ mauvaises pensées, les meurtres, adultères, fornications, vols, faux témoignages, diffamations ” sont des plantes qui n'ont pas été plantées par le Père céleste. Et si tu veux savoir qui a planté les pensées de cette sorte, écoute : “ C'est l'ennemi qui a fait cela ”, celui qui a “ semé l'ivraie au milieu du froment ”. Dieu se tient donc là avec ses semences, et le diable aussi : si nous laissons “ champ libre au diable ”, l'ennemi sème une plante que n'a point plantée le Père céleste et qui sera complètement déracinée ; si, au lieu de laisser champ libre au diable, nous laissons champ libre à Dieu, Dieu sème avec joie ses semences dans notre raison. N'imagine donc pas que Jérémie ait reçu une triste faveur lorsqu'il a été établi sur des peuples et des royaumes pour déraciner. Non, Dieu est bon de déraciner par ses paroles les turpitudes, les royaumes ennemis du royaume des cieux, les nations hostiles au peuple de Dieu.
“ Pour déraciner et détruire ”. Il y a une construction du diable, il y a une construction de Dieu. La construction “ sur le sable ” est du diable, car elle n'est assise sur rien de ferme, de solide et d'unifié, mais la construction “ sur le roc ” est de Dieu ; vois ce qui est dit aux hommes de Dieu : “ Vous êtes la plantation de Dieu, la construction de Dieu ”.
Les paroles de Dieu sont donc “ sur des nations et des royaumes pour déraciner, détruire et anéantir ”. Si l'on déracine et qu'on n'anéantisse pas la chose déracinée, celle-ci demeure ; si l'on détruit mais que les pierres des ruines ne soient pas anéanties, ce qui a été détruit demeure. Une tâche de la bonté de Dieu est donc, après avoir déraciné, d'anéantir ce qui a été déraciné, après avoir démoli, d'anéantir ce qui a été démoli. À propos des choses déracinées et anéanties, lis avec soin comment elles sont anéanties : Brûlez la paille à un feu inextinguible, liez en bottes l'ivraie et livrez-la au feu. Telle est la façon d'anéantir après le déracinement ; veux-tu voir aussi ce qui, après la démolition, est anéanti dans la construction en mauvais matériau ? Cette maison détruite à cause de la lèpre devient poussière, et devenue poussière elle est jetée hors de la ville, afin qu'il n'en subsiste pas une pierre, comme dans cette parole : “ Je les nivellerai comme la boue des rues ”. Car il ne faut absolument pas que les choses mauvaises subsistent ; mais elles ont été détruites pour éviter que les pierres ne deviennent utilisables pour l'autre construction que peut construire le Malin, elles ont été déracinées pour que le Malin ne trouve pas de la semence dans ce qui a été déraciné et ne sème à nouveau l'ivraie, car c'est bien parce qu'il avait les semences de l'ivraie qu'il l'a semée ; c'est pourquoi liez en bottes l'ivraie et brûlez-la complètement au feu pour qu'elle soit anéantie après avoir été déracinée et que la construction du diable, après avoir été détruite, soit anéantie.
Mais les paroles de Dieu ne s'en tiennent pas à cela : à “ déraciner, détruire et anéantir ”. Supposons en effet que soient déracinées de moi les turpitudes, détruites les choses mauvaises : à quoi cela me sert-il si, à la place de ce qui a été déraciné, n'ont pas été plantés les biens supérieurs ; à quoi cela me sert-il si, à la place de ces choses, n'ont pas été reconstruites des choses meilleures ? C'est pourquoi les paroles de Dieu opèrent d'abord, nécessairement, le “ déraciner, détruire et anéantir ” et après cela le “ bâtir et planter ”. Et j'ai observé dans l'Écriture que les choses qui sont, pour ainsi dire, tristiformes sont toujours nommées en premier lieu, puis celles qui paraissent gaies sont dites en second : “ Moi je ferai mourir et je ferai vivre ” : Dieu n'a pas dit : Je ferai vivre, et après cela : Je ferai mourir, car il est impossible que ce que Dieu a fait vivre soit supprimé par lui-même ou par quelqu'un d'autre, mais : “ Moi je ferai mourir et je ferai vivre ” ; qui ferai-je mourir ? Paul le dénonciateur, Paul le persécuteur, et je le ferai vivre pour qu'il devienne Paul apôtre de Jésus Christ. Si ces pauvres hérétiques avaient compris cela, ils ne nous objecteraient pas continuellement cette phrase en nous disant : Tu vois comme le Dieu de la Loi est cruel et inhumain et comment il dit : “ Moi je ferai mourir et je ferai vivre ” ! (Et toi) ne vois-tu pas dans les Écritures la promesse de la résurrection des morts ? Ou ne vois-tu pas que la résurrection des morts a déjà son prélude en chaque individu : Nous avons été mis au tombeau avec Christ par le baptême et nous sommes ressuscites avec lui ?
Dieu commence donc par les mots les plus tristes mais inévitables ; par exemple : “ Je ferai mourir ”, puis, ayant fait mourir, “ je ferai vivre ; je frapperai et je guérirai ”, — car “ le Seigneur corrige celui qu'il aime et flagelle tout fils qu'il agrée ”, — il frappe d'abord et après il guérit, “ car lui-même fait souffrir et rend la santé ” ; il en va de même ici : “ Je t'ai établi en ce jour sur des nations et des royaumes pour déraciner, détruire et anéantir, pour rebâtir et planter ”. Cependant la première chose est d'extirper de nous ce qu'il y a de mauvais ; Dieu ne peut pas construire là où se trouve la construction mauvaise : “ En effet que peuvent partager la justice et l'injustice ? que peuvent avoir en commun la lumière et les ténèbres ? ” Il faut que le mal soit déraciné de ses fondations, il faut que la construction du mal soit complètement détruite et évacuée de nos âmes pour qu'ensuite les paroles construisent et plantent, car je ne puis comprendre autrement ce qui est écrit : “ Voici que j'ai mis mes paroles dans ta bouche ”, pour quoi faire ? “ pour déraciner, détruire et anéantir ”. Oui, il est des paroles qui déracinent des nations, des paroles qui détruisent des royaumes, mais non pas les royaumes matériels de ce monde ; c'est d'une manière digne de paroles qui détruisent, digne de paroles qui déracinent, que tu dois comprendre ce qui est déraciné par des paroles, ce qui est détruit par des paroles. En ce moment même, dans ce que je dis, n'y a-t-il pas une force, — si Dieu la donne, selon qu'il est écrit : “ Le Seigneur donnera à ceux qui évangélisent une parole douée d'une grande force ”, — une force qui déracine, quand elle rencontre de l'incroyance, de l'hypocrisie, du vice, de l'inconduite, une force qui détruit, quand il existe quelque part une idole construite dans le cœur, afin que, l'idole une fois détruite, soit bâti un temple de Dieu, que dans le temple rebâti se manifeste la gloire de Dieu, et qu'il ne pousse plus de bois sacré, mais une plantation, un paradis de Dieu, où est le temple de Dieu, en Christ Jésus, à qui sont la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. AMEN.