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Chapitre II : FORMULES POUR LA PRIÈRE PRIVÉE
« Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean enseignait ses disciples à le faire »
(Luc, XI, 1)
Parochial sermons, 1 pp.257-270

Ces mots expriment les sentiments naturels d’une âme en éveil qui se rend compte du grand besoin qu’elle a du secours de Dieu, tout en ne comprenant pas bien en quoi ses besoins particuliers consistent ou comment ils doivent être satisfaits. Les disciples de Jean-Baptiste et les disciples du Christ attendaient de leurs maîtres respectifs qu’ils leur enseignassent comment prier ? C’était en vain que le devoir du repentir était prêché aux uns, celui de la foi aux autres ; en vain que les miséricordes de Dieu et ses jugements étaient exposés, ainsi que leurs propres devoirs. Ils auraient eu, tous, semble-t-il, ce qui leur était nécessaire pour constituer des prières pour eux, et pourtant ils ne le pouvaient ; leurs cœurs étaient débordants, mais demeuraient sourds ; ils ne pouvaient exprimer d’autre demande que celle d’être instruits sur la manière de prier ; ils connaissaient la vérité, mais n’en savaient pas en user. Tellement c’est une chose différente d’être instruit de la religion et de la posséder dans ses applications au point qu’elle est entièrement devenue nôtre.
Leur besoin a toujours été, depuis, celui des chrétiens. Nous tous dans notre enfance, et la plupart des gens dans leur vie adulte, demandons une direction pour la prière. D’où l’usage des formules qui ont toujours été en vigueur dans l’Église. Jean l’enseigna à ses disciples. Le Christ donna à ses apôtres la prière désignée sous le nom d’oraison dominicale. Après qu’il fut monté au Ciel, le Saint-Esprit nous a donné d’excellents conseils de dévotion par la bouche des saints bienheureux que, de temps à autre, il a fait surgir pour être les surintendants de son Église. À en croire Saint Paul, « nous ne savons pas ce que nous devrions demander dans nos prières », mais « l’Esprit vient en aide à notre infirmité » (Rom., VIII, 26). Cela, non pas seulement en guidant nos pensées, mais en dirigeant nos paroles.
C’est là, dis-je l’origine des formules de prières dont j’ai l’intention de parler aujourd’hui, en démontrant ces deux indéniables vérités, à savoir que tous les hommes ont des besoins spirituels et que, d’eux-mêmes, ils ne peuvent les exprimer.
Or, il s’est trouvé en ces derniers temps des gens raisonneurs et suffisants qui ont mis en question l’usage des formules de prières, estimant qu’il valait mieux prier au hasard de leurs propres pensées et user des paroles qui leur viennent à l’esprit au moment où ils prient. Aussi convient-t-il de fournir quelque raison de l’utilité de ces formules que nous avons adoptées parce qu’elles nous ont été transmises, Non que ce soit une raison tout à fait suffisante, pour en faire usage, de dire que nous les ayons reçues et que, ainsi que le fait remarquer saint Paul, « ni nous ni les églises de Dieu n’ont connu d’autre coutume » (I Cor., XI, 16) et que les meilleurs d’entre les chrétiens s’en sont toujours servis. Car c’est un argument pleinement satisfaisant. Il n’y a pas, d’autre part, à espérer convaincre par des raisons, si bonnes soient-elles, ceux qui nous interrogent. C’est la marque d’un esprit extravagant que de nier délibérément l’utilité de telles formules, ce qui le rend peu apte à goûter nos raisons ainsi que la pratique que nous défendons. L’on ne peut dire de telles personnes qu’une chose après l’Apôtre « Si quelqu’un est ignorant, qu’il le reste ». Il n’y a pas à cette ignorance de remède. Mais, ce qui peut être utile, c’est de vous montrer combien est raisonnable la pratique en question, pour que vous en tiriez bénéfice. Lorsque, en effet, nous savons pourquoi nous faisons une chose, nous avons plus de chance, toutes circonstances égales d’ailleurs, de l’accomplir plus aisément que lorsque nous obéissons en ignorants.
Supposons maintenant que personne n’ait de difficulté à user des formules dans le culte public. Le bon sens suffit à nous dire, en effet, que, lorsque beaucoup de personnes doivent se grouper comme un seul homme pour la prière, si l’on veut que leurs pensées convergent, elles doivent auparavant s’entendre sur ce qui devra être le sujet de celle-ci, bien plus, sur les mots qui en font partie, si l’on veut qu’il règne quelque assurance, calme, aisance et régularité dans leurs dévotions communes. Être présent à la prière sans préparation, c’est écouter les prières. Sans doute peut-il arriver, et, en fait, arrive-t-il souvent, que nous ne comprenons pas ce qui est dit. C’est qu’alors la personne qui prie ne le fait guère « dans une langue comprise du peuple », ainsi que le prescrit un de nos Articles (allusion au préjugé protestant du culte en langue vulgaire que Newman partageait encore à ce moment-là). Elle intercède plutôt pour le peuple qu’elle ne prie avec lui et ne le dirige dans le culte. Pour ce qui est de la prière publique, évident est le besoin de formules ; mais il ne l’est pas, à première vue, de manière telle que dans la prière privée aussi, nous n’ayons besoin de formes écrites, au lieu de prières extemporanées, ainsi qu’on les appelle. Tâchons de montrer leur utilité.
1. Ayons bien présent à l’esprit le précepte du sage : « Que ta bouche ne soit pas inconsidérée, et ton cœur trop pressé de proférer n’importe quoi devant Dieu, car Dieu est dans les Cieux et toi sur la terre ; que, dès lors, peu nombreuses soient tes paroles » (Ecclés., V, 2). Les prières composées sur le moment risquent alors de devenir irrévérentes. Considérons, quelques instants avant de prier, en présence de qui nous entrons, - la présence de Dieu. Quel besoin n’avons-nous pas de pensées humbles, graves et circonspectes, comme il convient à des créatures soutenues heure par heure par sa bonté ; à des pêcheurs invétérés n’ayant nullement le droit de parler, soumis qu’ils doivent se rendre en silence près de Celui qui est saint ; et qui plus est, à des serviteurs reconnaissants envers Celui qui nous a tirés de la ruine au prix de son propre sang, humblement assis à ses pieds, comme Marie, pour connaître et faire Sa volonté, et telle l’illustre pénitente admise au festin d’un pharisien notoire, l’adorant paisiblement et faisant sans se troubler son service, lavant ses pieds, pour ainsi dire, avec nos larmes et les oignant avec un onguent précieux, comme ayant beaucoup péché et ayant besoin d’un abondant pardon. Aussi, pour parer à l’irrévérence de paroles inconvenantes ou trop nombreuses et aux pensées malhabiles et à demi-religieuses, est-il nécessaire de prier au moyen d’un livre, ou de mémoire, non au gré de l’improvisation.
On m’objectera peut être que ce motif d’user de formules veut trop prouver, c’est-à-dire faire croire qu’il serait toujours condamnable de s’en passer, ce qui est brider trop rigoureusement la liberté chrétienne. À quoi je réplique que le respect dans nos prières sera suffisamment assuré si, aux moments fixés pour celle-ci, nous faisons usage de formules. Ainsi une tonalité caractéristique sera-t-elle impartie à notre dévotion durant le jour ; oui, les demandes elles-mêmes et les prières ardentes nous seront fournies selon nos besoins. Nos âmes ne seront que plus influencées par la présence de celles-ci au moment même où nous en usons. De sorte que, si l’occasion se présente, nous nous trouverons capables d’aller de l’avant naturellement et sobrement en de telles supplications additionnelles, qui sont de nature trop particulière ou privée pour se laisser rédiger en termes précis.
2. Les formules de prières, au surplus, sont nécessaires pour nous préserver de l’irrévérence des pensées vagabondes. Si nous prions sans des termes précis lus ou remémorés, nos esprits s’écarteront du sujet ; d’autres pensées traverseront nos esprits, et nous les suivrons ; nous perdrons de vue la présence de Celui à qui nous nous adressons. Ce vagabondage d’esprit est dans une bonne mesure évité, grâces à Dieu, par les formules de prières, une de leurs principales utilités étant de fixer l’attention.
 
3. Utiles, elles le sont ensuite pour nous préserver de l’irrévérence provenant d’une surexcitation de pensées. Il y aurait sur ce point beaucoup à dire, car il arrive qu’on fasse le procès des formules de prières, en partant des circonstances mêmes qui en font l’excellence. On les accuse de gêner le cours de la dévotion, alors que le dit cours est en lui-même défectueux et mérite d’être endigué. Ils sont d’autant plus empressés de s’y opposer, ainsi qu’on peut s’y attendre, ceux qui, plus que les autres, ont besoin de se restreindre. Ils articulent parfois leurs objections sous la forme suivante, qu’il y a lieu de considérer, quand ils disent, par exemple : « Si une personne est en état de ferveur, elle ne tardera pas à trouver les mots voulus. Pas besoin n’est pour elle d’une formule fixe de prière. Et, si elle n’est pas dans cet état, une formule ne lui sera d’aucun profit ». Or, qu’une personne en état de ferveur doive trouver bientôt les mots, c’est vrai ou ce n’est pas, selon le sens que ‘l’on donne à l’expression « être en état de ferveur » il est vrai qu’à certains moments de forte émotion, peine ou joie, remords ou crainte, nos sentiments religieux débordent, laissant derrière eux toute formule verbale. En ces cas, non seulement il n’est pas besoin de formules de prières, mais il est peut être impossible d’en rédiger de telles pour des chrétiens agités par de tels sentiments. Toute personne, a, en effet, sa manière à elle de sentir, - peut-être n’en existe-il pas deux qui sentent de même ; - et nous ne pouvons pas plus préciser comment on doit prier à de tels moments que nous ne pouvons donner de règles pour savoir comment nous comporter dans les pleurs ou la gaieté. Plus les gens sont pieux, et mieux ils prieront bien sûr au temps de l’épreuve ; mais l’on ne peut les rendre tels ; il les faut laisser eux-mêmes. Des gens de bien, il est vrai ont, depuis longtemps, rédigé des formules pour des personnes se trouvant en ces circonstances, mais celles-ci doivent être prises, à n’en pas douter, comme des modèles, des secours, des conseils et, le cas échéant, comme des moyens d’apaiser des âmes agitées, plutôt que comme des prières destinées à être utilisées à la lettre entièrement et dans le détail.
En règle générale, les formules de prières ne doivent pas être écrites en un langage ardent et passionné ; il les faut calmes, paisibles et courtes. La prière de notre Sauveur, est à cet égard, pour nous un exemple. Combien peu nombreuses les demandes, combien sobrement exprimées, et avec quelle révérence ; en même temps, combien profondes ne sont-elles pas, combien compréhensibles ! Je conviens volontiers, d’ailleurs, qu’il est des moments ou le cœur dépasse toute parole écrite, ainsi qu’il résulte du cri du geôlier qui gardait l’Apôtre : « Que ferais-je pour être sauvé ? ». Je n’en maintiens pas moins qu’un vocabulaire fixe ne doit pas tendre à imiter les mouvements impétueux auxquels tous les esprits sont sujets à de certains moments en ce monde de changement, - et les esprits religieux sont du nombre, - de crainte de paraître les encourager.
Cela n’épuise pas la question. En admettant qu’il y ait des moments où un cœur reconnaissant et touché au vif fait éclater tous les cadres de prières, la chose, toutefois, n’est pas fréquente. Être en ferveur n’est pas l’état ordinaire de l’âme : l’extraordinaire n’existe que de temps en temps. Bien plus, il ne doit pas être l’état ordinaire de l’âme, et, si nous encourageons en nous cette ferveur, cette précipitation incessante et cette alternance de sentiments, pensant qu’en cela, et en cela seul, consiste la ferveur en religion, nous nuisons à nos âmes et, en un sens, je peux même dire que nous attristons l’Esprit pacifique de Dieu qui voudrait opérer silencieusement et pacifiquement son œuvre en nos cœurs. Donc l’utilité particulière des formules, quand nous sommes pleins d’ardeur, ce qui doit toujours être, c’est de nous prémunir contre une ardeur opiniâtre, de maîtriser notre émotion, de nous calmer, de nous faire souvenir de ce que nous sommes et où nous sommes, de nous amener à une humeur plus pure et plus sereine et à cet amour paisible et profond de Dieu et de l’homme, qui est réellement l’accomplissement de la loi et la perfection de l’humaine nature.
Quant à l’usage des formules, si nous ne sommes pas en état de ferveur, cela aussi reste vrai ou non, selon le sens où nous prenons celle-ci. Car il y a des degrés dans la ferveur. Rappelons-nous que la puissance de la prière étant une habitude, se doit acquérir, comme les autres habitudes, par la pratique. Pour pouvoir parvenir à bien prier, nous devons commencer par nous résigner à le mal faire, car il n’est rien que nous ne fassions mal. Cela n’est-il pas évident ? Qui, dans le cas de tout autre travail, estimerait pouvoir le faire en perfection sans l’avoir essayé ? L’idée en est absurde. Et, pourtant, ceux qui s’opposent aux formules de prières, sous le prétexte déjà mentionné, tombent dans cette étrange erreur. Si, à la vérité, nous pouvions louer Dieu et prier comme les anges, nous pourrions nous passer de formules, mais celles-ci sont faites pour apprendre à ceux qui prient médiocrement à prier mieux. Elles viennent au secours de notre dévotion en nous enseignant ce qu’il faut demander et comment le faire, ainsi que saint Jean et notre Seigneur l’ont enseigné à leurs disciples. Or, il n’y a pas de doute que le meilleur d’entre nous ne prie que médiocrement et a besoin du secours de ces formules. Pourtant, les personnes dont je parle pensent que la prière n’est rien d’autre qu’un sentiment qui éclate avec force, non un acte d’habitude, mais une émotion. Aussi, pour elles, bien sûr, la notion même d’apprendre à prier est-elle absurde. Mais cette complaisance à se livrer à l’émotion se fonde en réalité, ainsi que je l’ai déjà dit, sur une erreur.
4. Qui plus est, les formules de prières sont utiles pour aider notre mémoire et nous représenter d’un coup d’œil, d’une manière ordonnée et complètement, ce que nous avons à demander ; Il ne s’ensuit pas que, lorsque le cœur est réellement plein de la pensée de Dieu, ressentant vivement la réalité des choses invisibles, la prière est alors la plus aisée. Plus profondément notre pensée plonge dans sa Majesté et nos innombrables besoins, et moins il nous est possible d’ordonner nos pensées en paroles. Le publicain ne trouvait à dire qu’une chose : « Dieu ! Ayez pitié de moi, pécheur ». C’était assez pour faire accepter sa prière. Mais offrir à Dieu une liturgie si pauvre n’était pas exercer le don de prière, le privilège d’un fils de Dieu racheté et exalté. Celui que le Christ a illuminé de sa grâce est héritier de toutes choses. Il a un intérêt dans la multitude des affaires de ce monde. Il a une sphère illimitée en lui et au dehors de lui. Il a devant lui une glorieuse perspective. Les saints, par la suite, jugeront le monde ; ne prendront-ils pas ici-bas la connaissance de ses actions ? Ne sont-ils pas en un sens les conseillers et les serviteurs de confiance de leur maître, les intercesseurs près du trône de grâce, les agents secrets par qui et pour qui Il dirige le cours élevé de Sa providence et conduit les nations à leur destin ? Pour ce qui est de leur propre personne, le simple pardon de Dieu et Sa faveur, quelque suprême bénédiction qu’ils soient, suffisent-ils à épuiser leurs désirs ? Si cela est, ils pourraient se contenter de la prière du publicain. Mais ne sont-ils pas plutôt invités à s’avancer vers la perfection, à user de l’esprit qui leur est départi, à élargir et à purifier leur propre cœur et à donner à la nature de l’homme la plénitude de ses capacités à l’image du fils de Dieu ? Or, qui se sent de taille à envisager tous ces objectifs simultanément ? Est-il quelqu’un dont l’esprit n’est pas dépassé par la vue de son propre privilège au point de chercher avidement les mots de prière et d’intercession soigneusement composés pour s’adapter au nombre et à la nature des demandes variées qu’il a à présenter ? De sorte que celui qui prie sans plan perd en fait une grande partie du privilège dont son baptême l’a gratifié.
5. Et, plus encore, l’usage des formules comme secours pour la mémoire ressort lorsque nous tenons compte des sollicitations du monde qui circonviennent la plupart des hommes. Soucis et affaires de la vie s’imposent à eux avec une réalité impossible à éluder. Allons-nous confier ce qui a trait à la vie future aux pensées hasardeuses de nos esprits qui viennent un moment et s’en vont à l’instant d’après, et que nous pouvons ne plus avoir sous la main quand arrivera le temps d’en user, telles ces visions irréelles qui n’ont ni substance ni permanence ? Ce monde est la forme efficace de Satan, l’instrument dont il se sert pour étendre, en les rendant ordonnés et attrayants, ses nombreux pièges. Ceux-ci nous accaparerons, à n’en pas douter, à moins que nous ne donnions aussi une forme aux objectifs spirituels de notre prière et de notre labeur. Combien courts les moments que les gens peuvent consacrer à la prière ? Avant de pouvoir concentrer leur mémoire et leur esprit, leur temps est presque perdu, même s’ils ont la force d’écarter les pensées de ce monde qui, juste auparavant, les occupaient. Cela, les formules de prières le font pour eux. Elles maintiennent la place occupée, de sorte que Satan ne peut empiéter sur les moments de dévotion. Elles sont une sorte de mémorial constant qui se dresse et auquel nous pouvons recourir, de même qu’à un temple de Dieu, trouvant chaque chose en ordre pour notre culte aussitôt nous entrons, quelque limité que soit le temps qui nous est imparti, le matin et le soir.
6. Cet usage des formules devient on ne peut plus inestimable dans le cas de ces multitudes qui, après s’être bien comportées quelques temps, tombent dans le péché. Si même les personnes consciencieuses ont besoin d’être aidées continuellement pour se souvenir de la vie future, combien plus en ont besoin ceux qui cherchent à l’oublier ! Il n’y a pas à nier, bien qu’on ait peur d’y penser, que le plus grand nombre de ceux qui parviennent à l’état d’homme abandonnent, pour un instant tout au moins, le Dieu qui les a rachetés. Dès lors, si, dans leurs premières années, ils n’ont appris ni prières ni psaumes en son honneur et ne s’en sont point servis, qu’est ce qui les empêchera d’effacer de leur esprit jusqu’à toute pensée religieuse ? C’est ici que les formules de l’Église ont toujours profité à ses enfants, à la fois pour les retenir dans leur course au péché et leur fournir le langage voulu pour exprimer leur repentir. Les mots et les phrases entendus par hasard au cours des services religieux font corps avec leur mémoire, surgissant au moment de la tentation et de l’inquiétude pour les réprimer et les faire entrer en grâce.
De là vient que, dans les milieux les plus irréguliers, on constate une différence entre ceux qui ont eu l’occasion d’user dans leur jeunesse de nos formules publiques et ceux qui n’ont pas eu le bonheur de connaître la force de ces premières impressions religieuses. À tel point, que dans le cas des premiers, au sein de leurs plaisirs inconsidérés et de leurs libertinages les plus éhontés, une sorte de révérence secrète s’impose à ces prodigues, les empêchant de se livrer à cette impiété et à cette profanation en lesquelles les autres ont essayé de se dissimuler le danger criminel de leurs actions.
Dans leur repentir, également, si du moins leur est donnée la faveur de cette si grande grâce, quelle sympathie ne semblent-ils pas trouver, parmi leurs ténèbres, dans les mots appris au cours de leur jeunesse, voix bienveillante qui les aide à dire ce qu’autrement ils ne sauraient comment s’exprimer, guidant et apaisant leurs esprits en les ramenant à ces objets de foi qu’il leur faut considérer, mais que d’eux-mêmes ils ne peuvent découvrir ! Ainsi intercèdent-ils pour eux, pour ainsi dire, avec la puissance de l’Esprit bienheureux, alors que la nature ne peut que gémir et enfanter dans la douleur. Pécheurs, comme ils le sont et chargés de leurs méfaits volontaires, avec, devant eux, la perspective de la punition, éclairés seulement par quelques faibles rayons d’espérance, qu’est-ce donc qui les préservera d’une inquiétude fébrile et de toute terreur excessive ? Qu’est-ce qui les fixera dans une attente résignée de leur juge et dans ces humbles efforts pour lui obéir, quelques modestes qu’ils soient, comme il convient à des pénitents, sinon ces paroles depuis longtemps ensevelies dans leur esprit et surgissant à nouveau comme par la résurrection de leur enfance « incorrompue » ?
Il ne faut pas une grande expérience du lit des mourants pour vérifier le fait. Bénie, en vérité la puissance de ces formulaires qui réussissent ainsi à mettre pour quelque temps un pécheur hors de lui-même et à faire passer devant lui les scènes de sa jeunesse, le souvenir de ses amis disparus depuis longtemps, mais qui restent ses gardiens, leur manière d’être et leurs enseignements, leurs pieux services et leur fin paisible. Et, bien que tout cela soit une ferveur subite qui ne dure qu’un temps, il n’en ait pas moins vrai que, s’il y fait des progrès, il en peut résulter pour lui une considération habituelle des actions de ces personnes qui, maintenant, vivent en Dieu, quoique éloignées d’ici. S’il s’améliore en se conduisant d’après elle, cela deviendra un motif persistant de chercher la vie future, une persuasion durable, l’arrachant aux œuvres de ténèbres et lui permettant de caresser l’humble espoir que, dans l’avenir, il sera accepté de son Sauveur et Juge.
7. Telle est l’action de ces forces associées quand il s’agit de se défaire des fautes du passé et de revenir à l’innocence des enfants. Ce n’est pas là, d’ailleurs, tout le bénéfice des prières dont nous usons, et les pécheurs pénitents ne sont pas seuls à en tirer profit. Rappelons-nous comment celles-ci ont été longtemps les formes maîtresses de dévotion dans l’Église du Christ, et nous trouverons là une raison nouvelle de les aimer, une source nouvelle de réconfort à nous en servir. Je sais que l’opinion sur ce point diffère selon les personnes et leur tournure d’esprit. Cependant, nous ne sommes assurément qu’un petit nombre, si nous voulons bien y réfléchir, qui ne penseraient pas que ce fût un privilège d’utiliser par exemple, dans le Notre Père, les paroles mêmes dont s’est servi le Christ. Il donna cette prière et la fit sienne. Les apôtres en usèrent et tous les saints depuis. Quand nous en usons nous-mêmes, nous semblons nous associer à eux. Qui donc ne pense entrer davantage dans l’intimité d’un homme célèbre de l’histoire, en voyant sa maison, son mobilier, ses manuscrits et les livres mêmes qui furent siens. Ainsi le Notre Père nous amène-t-il tout près du Christ et de ses disciples à chaque siècle.
Rien d’étonnant dès lors que, dans le passé, des gens de bien aient tenu à ce point pour sacrée cette forme de prière qu’il leur semblait qu’il fut impossible de la dire trop souvent, comme s’il y avait à cela quelque grâce spéciale. Et nous non plus, nous ne saurions nous en servir trop souvent, elle est pour nous une sorte d’excuse pour nous faire écouter du Christ ; nous ne saurions trop la répéter pourvu que nous fixions nos pensées sur les faveurs qu’elle demande en faisant appel à notre intelligence comme à nos lèvres en la redisant. Et ce qui est vrai de la prière du Seigneur, l’est dans une certaine mesure de la plupart de celles dont l’Église nous apprend à nous servir. C’est vrai aussi des psaumes et des credo. Ils nous sont devenus tous sacrés en souvenir des saints qui sont partis de ce monde après s’en être servis et que nous espérons un jour rejoindre dans les cieux.
Une recommandation pour conclure sur l’usage des pensées que je viens d’émettre. Prenons garde que notre religion ne reste à l’état de pur sentiment, sans aucune application pratique. Des gens peuvent parler, avec un luxe d’imagination, des saints d’autrefois et de la sainte Église apostolique sans faire porter sur leur conduite la ferveur et le raffinement de leur dévotion. Beaucoup aiment à être religieux avec de belles paroles. Récits religieux et hymnes leur plaisent sans qu’ils soient pour cela meilleurs chrétiens. La ponctualité des services quotidiens, voilà ce qui prouve que nos magnifiques contemplations peuvent ou non servir à notre salut. Quiconque accomplit un acte d’obéissance par amour du Christ, n’aurait-il par ailleurs ni imagination ni sentiment raffiné, est un homme meilleur et retourne chez lui plus justifié que le plus éloquent prédicateur et le plus sensible des auditeurs de la gloire de l’Évangile, si un tel homme n’élève sa conduite au niveau de ses connaissances (À rapprocher de la remarque de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus dans ses Conseils et souvenirs : « Écrire des livres de piété, composer les plus sublimes poésies, toute cela ne vaut pas le plus petit acte de renoncement »).

Chapitre III : LES HEURES POUR LA PRIÈRE PRIVÉE
« Toi, quand tu pries, entre dans le secret de ta demeure, et, quant tu as fermé ta porte, prie ton Père, qui est présent dans le secret, et ton Père, qui voit dans le secret, te récompensera ouvertement »
(Matthieu VI, 6
Parochial sermons, I, pp. 244-256

Telle est, en termes simples, clairs et combien aimables, la sanction et la bénédiction attachée par notre Sauveur à la prière. Les pharisiens avaient pour habitude, quand ils priaient, de le faire en public, au coin des rues ; étrange inconséquence eu égard à nos conceptions, « étant donné que, dans notre langage, la prière personnelle est souvent appelée privée. Prière publique et privée : telle était leur pratique en soi contradictoire. Mettant donc en garde ses disciples contre cette forme particulière d’hypocrisie où avait continué de se manifester-là la suffisance de la nature humaine, notre Seigneur promet dans le texte la bénédiction de son Père aux humbles supplications qui seront réellement adressées à Lui et ne viseront pas à obtenir la louange des hommes. Ceux qui cherchent le Dieu invisible, semble-t-il dire, Le cherchent dans leurs cœurs et leurs secrètes pensées, non dans des paroles bruyantes, comme s’Il était loin d’eux. De telles personnes ont coutume de se retirer du monde en des lieux où ne les voit aucun œil humain, afin d’y rencontrer, humblement et pleins de foi, Celui qui se tient « près de leur sentier, de leur lit, et voit toutes leurs actions ». Et Lui, qui sonde les cœurs, de les récompenser ostensiblement. Les prières dites dans le secret, conformément à la volonté de Dieu, sont conservées en trésor dans le divin livre de la vie. Peut-être auraient-elles demandé une réponse ici-bas et ne l’ont-elles pas trouvée. Celui qui les a formulées les a lui-même perdue de vue et le monde ne les a jamais connues. Mais Dieu s’en souvient toujours, et au jour suprême, quand seront ouverts les livres, elles seront dévoilées et récompensées dans le monde entier.
Telle est, dans le texte, l’aimable promesse du Christ reconnaissant et bénissant dans sa condescendance ces exercices de dévotion qui étaient un devoir avant même que l’Écriture ne les prescrivît ; changeant en privilège cette œuvre de foi qui, bien que commandée par la conscience et autorisée par la raison avant même qu’Il ne révélât sa miséricorde, est alourdie, pour toute personne qui s’y adonne, par la culpabilité, le remords et la crainte. C’est là l’inexprimable privilège des chrétiens, et d’eux seuls, d’avoir accès en tout temps au trône de grâce par la médiation de notre Seigneur et Sauveur.
Dans ce que je dirai néanmoins concernant la prière, je ne considérerai pas celle-ci en tant que privilège, mais en tant que devoir. Si nous n’avons pas quelque expérience des devoirs de la religion, en effet, nous sommes incapables d’entrer pleinement dans les privilèges. Et ce n’est que trop la mode du jour, de ne voir que dans la prière qu’une simple prérogative qu’il est sans doute imprudent, mais non péché, de négliger, et dont l’usage reste facultatif.
Or, nous savons bien que nous sommes tenus d’être en un sens en prière et en méditation tout au long du jour. Mais la question se pose alors de savoir si nous le sommes de prier de quelque autre manière. Est-ce assez de garder nos esprits fixés sur Dieu durant le jour et de rester avec Lui en communion dans nos cœurs, ou est-il nécessaire, en plus et au-dessus de cette foi habituelle, de nous ménager des heures particulières pour nous exercer plus systématiquement et plus sérieusement à la prière ? Avons-nous besoin de prier à certaines heures du jour d’une manière déterminée ?
Le culte public requiert à la vérité, par sa nature même, des endroits des heures et même des formules précis. Le culte privé ne requiert nécessairement pas des heures fixées d’avance, parce que nous n’avons à tenir compte que de nous et que nous sommes toujours avec nous-mêmes, pas plus qu’elle ne requiert de formules étant donné qu’il n’y a personne d’autre de qui les pensées doivent aller de pair avec les nôtres. Pourtant, si des heures et des formules de prières déterminées ne sont pas nécessaires dans les prières privées, elles n’en sont pas moins hautement expédientes ou, plutôt, les moments nous en sont effectivement commandés par notre Seigneur dans le texte. « Toi, quant tu pries, entre dans le secret de ta demeure et, quand tu as fermé ta porte, prie ton Père, qui est présent dans le secret, et ton père, qui voit dans le secret, te récompensera ouvertement ».
Ces mots nous prescrivent clairement certaines heures pour la prière, à part la pensée secrète de Dieu qui, en nous, doit toujours rester vivante. La pratique des justes dans l’Écriture nous confirme cette prescription. Notre Sauveur lui-même eut ses heures pour entrer en communion avec Dieu. Ses pensées étaient à vrai dire comme un service continu offert à son Père ; néanmoins, nous lisons qu’Il « allait à l’écart sur la montagne pour prier » et encore qu’Il « passait toute la nuit à prier Dieu » (Matt., XIV, 23 ; Luc, VI, 12). L’on se souvient sans nul doute de sa prière solitaire avant Sa passion quand, par trois fois, Il demanda avec insistance que « cette coupe fût écartée de Lui ». Saint Pierre aussi, comme il est rapporté dans le récit de la conversation de Corneille, le centurion romain, au dixième chapitre des Actes, monta sur la partie haute de la maison de son hôte pour prier vers la sixième heure ; c’est alors que Dieu le visita. Il semble bien que Nathanaël était en prière sous le figuier quand le Seigneur le vit et que Philippe l’appela (Jean, I, 48).
Je pourrai multiplier les exemples de ces « israélites sans ruse », exemples, qui naturellement, se peuvent appliquer à nous, car bien qu’ils fussent sous une économie divine différente à plusieurs points de vue de la nôtre, la religion personnelle n’en reste pas moins la même à toutes les époques. « Le juste » sous quelque économie que ce soit, « vivra de la foi » et, quelques raisons qu’il y ait eu alors pour cette dernière de se déployer et de se maintenir par la prière établie, celles-ci n’en restent pas moins substantiellement identiques maintenant. Deux passages suffisent à le prouver. Le psalmiste dit : « Sept fois par jour, je te loue pour la rectitude de Tes jugements » (Ps., CXIX, 164). La pratique de Daniel nous est dévoilée en une mémorable occasion : « Daniel, quand il sut qu’avait été signé le décret impie interdisant la prière à qui que ce soit sauf au roi Darius, pendant trente jours, monta dans sa maison. Les fenêtres de sa chambre ouvrant vers Jérusalem, il s’agenouillait trois fois par jour, priait et rendait grâces devant son Dieu, comme il avait coutume de le faire jusque-là (Dan., VI, 11.)
Il est évident au surplus que, la tournure dévote que doit revêtir la journée mise à part, des actes cultuels plus solennels et plus précis, réguliers et périodiques, sont exigés de nous par le précepte du Christ et son propre exemple, de même que par l’exemple des apôtres et prophètes sous les deux alliances. Il est donc maintenant nécessaire d’insister sur le devoir qui s’impose d’observer à des heures précises la prière privée que, parmi les soucis et la précipitation de la vie, les hommes sont très portés à négliger. Ce devoir est pourtant beaucoup plus important que ne le croient généralement même ceux qui l’accomplissent.
Important, il l’est pour les deux raisons suivantes :
1. Il a l’avantage de proposer les sujets religieux à l’esprit en une suite régulière. Prier au cours de la journée est, à la vérité, la caractéristique d’un esprit chrétien, mais nous pouvons être sûrs qu’en la plupart des cas ceux qui ne prient pas à des heures précises avec plus de solennité et de manière plus directe, ne prieront jamais bien à d’autres. Nous savons, dans le cours ordinaire de la vie, l’importance qu’il y a à grouper et ordonner nos pensées avec calme et précision avant de procéder à quelque affaire importante et afin de la bien traiter. Ainsi, pour ce qui est de cette occupation qui seule compte réellement, le souci de nos intérêts éternels, si nous voulons que nos esprits soient dans le calme, nos désirs apaisés, nos dispositions intimes tournées vers le Ciel durant toute la journée, il convient, avant de commencer celle-ci, de rester inoccupés régulièrement un moment pour lire au-dedans de nous et méditer en nos cœurs, afin de nous préparer aux soucis et aux devoirs que nous aurons à assumer.
La même raison peut être avancée pour la prière du soir, en ce sens qu’elle nous procure un répit pour jeter un regard en arrière sur la journée écoulée et établir ce compte, que si nous ne le faisons, Dieu n’a pas manqué de faire, Lui, et de transcrire dans le livre qui sera produit au moment du jugement ; un répit pour confesser le péché et prier pour le pardon, remercier pour ce que nous avons fait de bien et pour les miséricordes reçues, prendre de bonnes résolutions en nous reposant sur le secours de Dieu, sceller et mettre en sûreté la journée qui n’est plus en la considérant tout au moins comme un marchepied pour le lendemain.
Les heures précises pour la prière privée ne nous sont sans doute ordonnées en aucun endroit de l’Écriture. Les plus marquantes sont celles que j’ai mentionnées, du matin et du soir. Dans les textes que je viens de produire à l’instant, vous avez entendu qu’il est question de prier trois fois par jour ou sept fois. Cela dépend naturellement des possibilités de chacun. Il est des personnes qui n’ont pas de loisirs, mais pour la prière du matin et du soir, tout le monde peut et doit en trouver.
Des heures fixes pour la prière privée sont donc utiles pour imprimer comme une impulsion à la dévotion qui se doit continuer durant la journée. Elles nous instruisent de ce qui est notre continuel devoir et nous y introduisent. On a coutume de dire que ce qui est l’affaire de tout le monde ne l’est pratiquement de personne : c’est le cas ici. Je le répète, si nous supportons que la religion soit un sujet de pensée pour toutes les heures de la journée également, elle ne le sera en aucune. En toutes choses, c’est par d’humbles commencements et par des voies bien définies qu’il nous est possible d’accéder à des œuvres plus étendues. Des heures fixes de prière nous mettent, si je puis dire, dans la posture en laquelle nous devrions être toujours. Elles nous pressent de nous avancer dans une direction céleste vers laquelle le courant nous entraîne alors.
Pour la même raison, il convient, si possible, de garder à notre culte privé des formes solennels afin d’impressionner nos esprits. Notre Sauveur priait en se jetant à genoux, la face contre terre (Matt., XXVI, 39 ; Luc. XXII, 42) ; ainsi ses apôtres (Actes, XX, 36 ; XXI, 5 ; Eph., III, 14). ; ainsi les saints de l’Ancien Testament. D’où la coutume de nombreuses personnes, dans la mesure où elles en ont la possibilité, de réserver un lieu à part pour leur dévotion privée, toujours pour le même motif, afin de recueillir leur esprit, et, ainsi, que nous le dit le Christ dans le texte, pour « entrer dans le secret ».
2. J’en viens maintenant à la seconde raison d’établir des heures précises pour la prière privée. Celle-ci, en effet, tend non seulement à produire en nous des impressions religieuses durables, sur lesquelles je me suis déjà étendu, mais elle est aussi un moyen plus direct d’obtenir de Dieu une réponse à nos requêtes. Lui-même a ainsi sanctionné cette attitude dans le texte « Ferme ta porte et prie ton Père, qui voit dans le secret de ton cœur, et Il te récompensera ouvertement ».
Nous ne savons pas du tout comment il se peut que la prière reçoive une réponse de Dieu. Il est étrange en vérité que l’homme si faible ait la force de L’émouvoir ; mais c’est notre privilège de savoir que nous avons le pouvoir de le faire. Le système entier de ce monde n’est que l’histoire de la manière dont l’homme contrarie les décrets divins. Si nous avons le triste pouvoir de résister à Sa bonne volonté pour notre ruine – vérité redoutable et incompréhensible que celle-là ; – si quand il nous destine au salut éternel, nous pouvons encore annuler le choix divin qu’Il a fait pour nous et devenir les agents de notre éternelle destruction, encore plus avons-nous le pouvoir de l’émouvoir – et béni en soit son nom – de le faire changer quand Lui, qui cherche les cœurs, discerne en nous la mentalité de ce saint Esprit, qui « intercède pour les saints selon Sa volonté ». Et puisque il a promis une réponse à nos pauvres prières, il n’est pas plus étrange que des prières offertes à des heures particulières et d’une manière particulière puissent avoir sur lui une influence décisive. On peut l’expliquer comme il suit peut-être : c’est la foi qui constitue le moyen approprié d’obtenir toutes les bénédictions de Dieu, – « toutes choses sont possibles à celui qui croit » (Marc, IX, 28). Or, quand, à des heures précises, nous rassemblons nos pensées pour prier et donnons à nos demandes une forme ordonnée et claire, l’acte de foi a bien des chances d’être plus fort et plus profond. Nous réalisons plus parfaitement, ce faisant, la présence de ce Dieu qui a pris sur Lui, une bonne fois pour toutes, le poids de nos iniquités et maladies, afin que, dans toutes nos inquiétudes, nous puissions Le chercher et trouver grâce au jour du besoin. Ce monde, du coup, s’éloigne davantage de notre perspective, et nous pouvons nous approprier plus simplement ces bénédictions qu’il nous suffit de demander humblement pour qu’elles soient nôtres réellement.
Des heures fixes pour la prière sont nécessaires, au surplus, tout d’abord pour mettre l’esprit au calme et rendre plus religieuse notre humeur du moment ; comme moyen, ensuite, d’exercer notre foi avec sérieux et, par là de recevoir en gage une bénédiction plus certaine que nous ne pourrions obtenir autrement. On peut sans doute donner d’autres raisons, mais celles-ci suffisent en tant que thème de pensée pouvant nous être utile, et, en outre, comme moyen de démontrer la sagesse et la miséricorde de ces divines prévisions que la vanité de nos esprits est si portée à mettre en question. Tous les commandements de Dieu en réalité doivent être reçus d’emblée comme matière de foi, même si nous n’en voyons pas la raison. Estimerait-on qu’on a des arguments à leur opposer, ce n’est pas une excuse pour désobéir. Dieu est meilleur juge que nous. Dans sa grande condescendance, Il nous a, il est vrai, permis de voir, en tel cas ou tel autre, les raisons de ce qu’Il fait et ordonne. Et nous devrions conserver précieusement en nous ces indications passagères comme autant de souvenirs pour le temps de la tentation. Lorsque le doute et l’incroyance nous assailliront et que nous nous sentirons perplexes à l’endroit de Sa parole révélée, nous pourrons ainsi rappeler notre esprit à ce premier fond d’expérience où ce qui nous semblait à première vue étrange et difficile nous est finalement apparu, à un examen plus précis, plein de sagesse.
Or, le devoir de nous fixer des heures pour la prière est une de ces observances qui rencontrent, ainsi que je l’ai dit, le plus de scepticisme. On ne sait y voir que formalisme ou, tout au moins, question peu importante, qu’on peut accepter ou négliger à volonté, alors qu’en réalité, étant donné ce nous sommes, il existe la connexion la plus étroite et la plus remarquable qui soit entre les menues observance et le caractère durable de nos principales habitudes et pratiques essentielles.
Il est facile de voir pourquoi l’observance en question est ennuyeuse : c’est qu’elle apporte avec elle son poids d’obligation. C’est un devoir qui réclame notre attention continuelle, et ce qu’il a d’ennuyeux fait que nos cœurs se rebellent ; et ensuite nous cherchons des raisons pour justifier la répugnance qu’il nous cause. Rien n’est plus difficile que d’être disciplinés et réguliers dans notre pratique religieuse. Il est très facile d’être religieux par à coups et par bonds et d’entretenir nos sentiments pas d’artificiels stimulants, mais la régularité semble nous ligoter, et cela nous rend impatients. C’est particulièrement le cas de ceux pour qui le monde est encore neuf et qui peuvent agir à leur guise. La religion est l’affaire principale, celle qui s’offre à eux avec une régularité contraignante. Aussi, la supportent-ils seulement dans la mesure où ils peuvent le faire, c’est-à-dire à la manière des choses de ce monde, comme quelque chose de curieux, de changeant et d’attrayant.
Satan sait qu’il a ici l’avantage ; il ne se rend que trop bien compte que des heures précises pour la prière privée sont le signe distinctif et la sauvegarde de la vraie dévotion pour Dieu, parce qu’elles impriment en nous et y maintiennent une règle de conduite. Celui qui laisse de côté la régularité dans la prière a perdu un des moyens de se souvenir que la vie spirituelle est obéissance à un législateur, non simple affaire de sentiment ou de goût. De la vient que tant d’hommes, dans les rangs policés de la société, en particulier, qui sont à l’abri des péchés graves, se laissent aller à une simple dévotion molle et indulgente qu’ils prennent pour la religion rejetant tout ce qui implique renoncement, prière régulière en particulier. De là vient que d’autres se précipitent en toutes sortes d’extravagances. Cela résulte de ce qu’ayant abandonné la prière privée dans les formes prescrites, ils ont perdu ce qui est la règle essentielle de leurs cœurs. On les entendra, dès lors, récriminer contre la prière régulière, qui est pourtant la médecine de choix adaptée à leur maladie, comme si elle n’était que formalisme ; maintenir que heures, lieux et paroles fixes sont indignes de l’attention d’un chrétien éclairé. D’autres, exposés aux séductions du péché, se perdent également par la même omission.
Soyez-en sûrs, si quelqu’un se permet de négliger les prières du matin et du soir, il dépose par le fait l’armature qui était sa garantie contre les ruses du démon. Avez-vous cessé de les faire ? Il vous arrivera quelque jour de tomber, et cela, au moment où vous ne vous y attendrez pas. Pendant ce temps, vous irez de l’avant, croyant être les mêmes que par le passé ; – les israélites pouvaient aussi bien se reposer sur une provision de manne que vous sur la grâce. Vous priez Dieu pour votre pain quotidien, pour votre pain de chaque jour ; et si vous n’avez pas prié pour lui ce matin, il vous servira peu d’avoir prié pour lui hier. Vous avez prié, et vous avez été exaucé, mais vous n’avez pas obtenu un supplément pour deux jours. En mettant de côté la pratique de la prière à heure fixe, vous vous affaiblissez peu à peu sans le savoir. Samson ne sut pas qu’il avait perdu sa force jusqu’à ce que les Philistins l’eussent attaqué. Vous croirez vous-même que vous êtes toujours le même homme que vous avez été jusqu’à ce que soudain votre adversaire se précipite sur vous avec furie, et vous tomberez alors aussi brusquement que Samson. Vous ne serez capable d’offrir que peu ou pas de résistance. C’est là le sentier qui mène à la mort.
On abandonne en premier lieu la prière privée ; puis, on néglige l’observance de rigueur du jour du Seigneur, qui est un service fixe du même ordre ; on laisse peu à peu s’effacer de l’esprit jusqu’à l’idée même de l’obéissance à une loi fixe et éternelle ; on se permet de faire des choses que la conscience condamne ; on perd finalement la direction de celle-ci qui, à force de mauvais traitements, en arrive à refuser de nous conduire. Abandonné ainsi par notre vrai guide spirituel, on est obligé d’en prendre un autre, la raison cette fois, qui par elle-même, ne sait que peu ou rien de la religion. Alors cette aveugle raison se forge un système du juste et de l’injuste tant bien que mal, flattant nos désirs et se montrant présomptueuse, si elle n’est déjà pas corrompue. Rien d’étonnant qu’une telle conception en vienne à contredire l’Écriture, ce dont on s’aperçoit bientôt. Non pas qu’on s’en rende toujours compte soi-même ; on ne le sait souvent pas, et on s’imagine croire toujours à l’Évangile alors qu’on soutient des doctrines qu’il condamne. Parfois, cependant, on voit bien que ce système ne cadre pas avec l’Écriture. Alors, au lieu d’y renoncer, on fait bon marché de cette dernière, et on professe qu’on n’y croit pas. Tel est le cours de la désobéissance : elle commence par de légères omissions et finit par une incrédulité déclarée ; et toutes les personnes qui marchent dans « la voie large qui conduit à la perdition » n’en sont qu’à des stades différents, l’une plus avancée que l’autre, mais toutes dans la même voie. Si j’insiste là-dessus, c’est pour rappeler le rapport intime qui existe entre cette incrédulité et la négligence des heures fixes pour la prière privée. Au contraire, qui est strict dans l’observance de la prière du matin et du soir, qui prie avec son cœur aussi bien qu’avec ses lèvres, celui-là peut difficilement dévier du droit chemin, car chaque matin et chaque soir lui apportent un moniteur qui le redresse et le refait.
Attention donc à la subtilité de votre ennemi qui voudrait s’emparer de votre position de défense. Ne cédez pas devant ses mauvais raisonnements. Soyez spécialement sur vos gardes quand vous vous trouvez en de nouvelles situations ou circonstances qui vous intéressent et vous plaisent, de peur qu’elles ne vous détournent de votre régularité dans la prière.
Est dangereux pour vous tout ce qui est nouveau ou inattendu. Le fait de pénétrer dans une société mêlée et de voir beaucoup de personnes étrangères, de prendre part à quelques amusements plaisants, de lire des livres intéressants, d’entrer dans une nouvelle ligne de vie, de former de nouvelles relations ou des projets soudains en vue de quelque avantage mondains, ou même de voyager, toutes ces choses et d’autres semblables, quelques innocentes qu’elles soient en elles-mêmes et susceptibles d’un usage religieux, peuvent devenir, si nous n’y prenons garde, des moyens de tentation. Veillez à ne pas être désorientés par elles. Là est le danger ; craignez-le, considérez que la stabilité d’esprit est la première des vertus, car c’est la foi, cela. « Tu les garderas dans une paix parfaite ceux dont l’esprit s’appuie sur Toi, parce qu’ils ont confiance en Toi » (Is. XXVI, 3) – telle est la promesse. Mais « les méchants sont comme une mer houleuse qui ne peut se calmer, roulant de la vase et de la boue ; il n’y a pas de paix, dit mon Dieu, pour les pervers » (Is. XXVI, 3 ; Is LVII, 20-21). Non pas pour les pervers seulement, au sens où nous entendons le mot, mais pour qui, de quelque manière, abandonne son Dieu et court après les biens de ce monde. Ne vous laissez pas aller à la vision de ces biens ; fixez plus haut vos cœurs ; que vos pensées du matin et du soir soient un havre de repos pour l’œil de l’esprit et qu’elles se portent sur la voie étroite de la félicité du Ciel, la gloire et la puissance du Christ, votre Sauveur.
Ainsi vous garderez-vous d’exaltations et de dépressions qui ne conviennent pas, et vous stabiliserez-vous dans une voie équitable. Les gens ne savent en général rien de cela. N’étant pas témoins de vos prières privées, ils vous confondront dans la multitude à laquelle ils sont mêlés, mais vos amis et connaissances gagneront à votre exemple lumière et réconfort. Ils verront vos bonnes œuvres et seront portés à faire remonter à leur source secrète l’influence du Saint-Esprit obtenue par la prière. Ainsi glorifieront-ils votre Père du Ciel et Le rechercheront-ils à votre exemple. « Et Celui qui voit dans le secret vous récompensera finalement et ouvertement ».

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