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Chapitre IV : LE CULTE PUBLIC, REMÈDE AUX PASSIONS
« Quelqu’un d’entre vous est-il dans l’affliction ? Qu’il prie. Quelqu’un est-il joyeux ? Qu’il chante les psaumes »
(Jacques, V, 13)
Parochial sermons III, pp, 336 -348

Il semble résulter de ces paroles de saint Jacques qu’il y a dans le culte public, de quoi satisfaire à tous nos besoins spirituels, de quoi convenir à chaque disposition d’esprit et à chaque variété de circonstances, en plus de l’assistance céleste et surnaturelle qu’il nous est permis d’en espérer. Prière et louange semblent être, ainsi entendues, un remède universel, une panacée, comme on dit, dont il convient d’user sans tarder, quelle que soit la cause de ce qui nous trouble. Et, comme cela résulte de cette vertu universelle qui leur est attribuée, elles produisent des effets très opposés selon nos besoins, calmant ou enlevant, selon le cas, la fièvre de l’âme. L’Apôtre ne parle pas de péché ; il parle des émotions de l’âme, joyeuses ou tristes, de bonnes ou mauvaises dispositions. Pour ces troubles et tous autres semblables, prière et louange sont une médecine. Le péché, certes, a lui aussi ses remèdes appropriés, et plus sérieux même, tels que pénitence, humiliation, triomphe sur soi, mortification et autres semblables. Mais le texte suppose le cas d’un chrétien, non d’un simple pénitent, le cas non de perversité scandaleuse, mais d’émotion, d’agitation d’esprit, de regret d’impatience dans le désir ;d’allégresse, de transport ou de ravissement ; et il est dit, pour de tels troubles, prière et louange sont le remède qui convient.
L’indisposition du corps se traduit d’une manière ou d’une autre par une douleur ; une détresse qui devient l’objet de nos pensées, les concentre sur elle, entrave notre manière d’être ordinaire et détruit l’équilibre de notre esprit. Ainsi en est-il de l’indisposition de l’âme quelle qu’en soit la nature, passion ou affection, espoir ou crainte, joie ou tristesse. Elle nous arrache à la claire contemplation du monde à venir, nous agite et nous laisse surexcités. C’est là, en un mot, ce que nous appelons une agitation d’esprit. Les excitations sont l’indisposition de l’esprit et, de celles-ci, en différentes manières, les services du culte sont l’antidote approprié. Comment ils le sont, c’est ce qu’il nous faut maintenant considérer.
1. Les causes d’agitation sont de deux sortes : séculières et religieuses. Envisageons d’abord les premières, la poursuite d’un bénéfice par exemple, d’un pouvoir ou de l’ambition. Les divertissements sont des excitations, les applaudissements d’une foule encore, les rivalités, les espérances, les risques, les querelles, les contestations, les désappointements, les succès enfin. En ce cas, l’objectif poursuivi absorbe évidemment l’esprit, excluant toute pensée qui ne le concerne pas. Ainsi un homme se voit-il devenir esclave de ce monde. Il n’a en tête qu’une idée, et une seule, qui devient son idole. Jour par jour, elle l’accapare et son cœur lui rend un culte. Elle peut l’attirer ou par l’imagination ou par la raison ; elle peut faire appel à son cœur ou à son égoïsme personnel ou à son orgueil. Au surplus, que l’on soit jeune ou vieux, riche ou pauvre, chaque âge, chaque situation a sa manière propre de s’agiter, qui arrive à fasciner l’œil de l’esprit, à nous affaiblir et à nous ruiner. Non pas tout d’un coup, Dieu merci, mais graduellement, jusqu’à ce que toute pensée religieuse finisse par se perdre devant la contemplation de ce bien plus immédiat.
Le sujet de trouble le plus ordinaire, en ce pays du moins, est la poursuite du gain. On peut voir une personne vivre de semaine en semaine en proie à la fièvre d’une avidité décente, donnant à celle-ci une raison spécieuse, par exemple le désir de faire son devoir pour sa famille, jusqu’à ce que le cœur de toute religion soit rongé au-dedans de lui. Elle peut vivre ou mourir dans sa ferme ou son négoce, travailler en vue de quelque distinction dépendant de la manière heureuse dont elle se sera comportée en certaines circonstances d’épreuve, ce qui réclame au préalable une laborieuse préparation ; ou encore se laisser oiseusement accaparer par quelque objet sensible ou futile qui la remplit de vains rêves et de douleurs sans profit, engagée dans le train général de la vie, pleine de plans, de projets, de manigances et d’efforts politiques, de haine, de jalousie, de ressentiment ou de triomphe s’occuper à mener, à persuader, à dépasser, à maîtriser d’autres hommes. Elle peut être également dans l’une ou l’autre de ces situations, non pour toute une vie, mais pour un certain temps, ce qui est le cas le plus général. De toute façon, qu’il s’agisse d’une durée plus ou moins longue, voilà cette personne occupée, ce qui fait que toute pensée de religion va être, pendant ce temps, exclue par la force même de l’agitation qu’elle éprouve.
Voyons maintenant le remède : « Quelqu’un est-il affligé ? Qu’il prie ; est-il joyeux qu’il chante les psaumes ». D’où l’importance qu’il y a pour nous à tous user de la prière et de la louange comme coupant court à la trame des pensées profanes. C’est là précisément le bénéfice propre d’un culte à temps fixe de nous faire rompre officiellement avec ce que les agitations du monde ont de pressant. Notre prière quotidienne du matin et du soir interrompt nos occupations pour ce qui est du temps et des sens. C’est le cas en particulier des prières de chaque jour imposées par l’Église. Je dis « en particulier », car une personne engagée dans la vie d’affaires est souvent tentée, sous la pression de ses obligations, de se dérober aux pratiques de dévotions privées. Elle n’a pas beaucoup d’instants à leur donner, et si, par hasard, on vient l’interrompre, le moment passe et est perdu. Le service public, par contre, est d’une certaine longueur et ne peut être interrompu ; il est assez long pour calmer et équilibrer notre esprit. Il y a l’Écriture à lire, les psaumes à chanter, les prières à réciter. Chaque chose vient en son temps. Aussi j’estime, grâce à Dieu, qu’il est impossible que quelqu’un qui observe le service quotidien de l’Église « avec respect et crainte de Dieu », avec le désir de s’efforcer d’y attacher ses pensées, ne se trouve pas par lui équilibré et porté en lui-même. Quoi de plus charmant, quand quelqu’un est agité, que de voir un ami placer sa main sur lui, en guise d’avertissement, pour le faire tressaillir et le rappeler à lui ? Cela a souvent pour effet de nous éviter des paroles de colère, des propos déplacés, des plaisanteries inconsidérées ou des résolutions précipitées. Tel est précisément le bienfait du culte public sur les chrétiens distraits par une foule de choses : il les fait se souvenir de l’unique nécessaire et leur évite de se laisser attirer dans le grand tourbillon du temps et des sens.
C’est là, la chose à noter, un important bienfait de l’institution du jour du Seigneur. Non seulement il nous apporte le privilège d’un jour sur sept de festivité religieuse, mais il peut être considéré par le chrétien comme une trêve miséricordieuse à ses occupations usuelles qui l’empêche d’être accablé. La plupart des gens en réalité s’en rendent compte qui se sentent recouverts de la poussière de ce monde quand vient le samedi et comprennent quelle miséricorde c’est pour eux de ne pas être obligés de travailler sans répit. Et pourtant il n’en manque pas qui, n’était là un ordre exprès de la religion, se sentiraient tentés ou même considéreraient comme leur devoir de continuer leur labeur séculier, bien que la coutume de la société leur permette de se reposer. Cette tentation, en fait, ils l’éprouvent par moments, quand ils ont quelque objet présent en vue qui les amène à conclure qu’ils n’ont pas un seul jour à perdre. La plupart l’éprouvent toujours, ceux, par exemple, qui sont dans certaines professions, - le commerce entre autres, - qui, plus ou moins, échappent à toute règle de temps et de lieu. Nombreux sont, c’est à craindre, ceux qui cèdent à la tentation, ne tardant pas à en toucher du doigt à divers égards le résultat déplorable qui va parfois jusqu’à la dégradation de leur santé et de leur raison. La liturgie hebdomadaire de prière et de louange, en tout cas, se présente à nous comme une aimable détente, comme une pause d’avec le monde, comme un reflet du troisième Ciel, empêchant que le monde ne nous dérobe notre espérance, et que ne nous asservisse ce maître tyrannique qui complote notre éternelle destruction. Vous voyez par là quel remède apporte le culte aux agitations du siècle en les brisant et les rendant sans effet.
2. Il nous faut considérer ensuite comment l’agitation religieuse est opportunément combattue par la même médecine divine. Si nous avions toujours persévéré dans la voie de lumière et de vérité, soumis à Dieu depuis notre enfance, nous ne connaîtrions, à n’en pas douter, que peu de ces mouvements tumultueux de l’âme, si communs parmi nous. Ceux qui ont grandi dans la foi et la crainte de Dieu ont une piété calme et égale, à ce point qu’on les accuse souvent, pour cela même, d’être ternes, froids, formalistes, insensibles, morts pour le monde à venir. Or, il va de soi que quelqu’un qui a toujours l’œil fixé sur ses privilèges évangéliques, s’efforçant de s’en rendre digne, n’éprouvera pas cette surprise agitée et cette joie véhémente qu’il ressentirait, et très légitimement, si, auparavant, il n’avait rien connu d’elle. Le gardien de prison de l’Apôtre qui, pour la première fois, entendit parler du salut qui vient, par le Christ, donna des signes non douteux de transport. Voilà, qui assurément, est naturel et normal, mais ce n’en est pas moins un état d’agitation, et, s’il m’est permis de le dire, de tels états ont des tendances dangereuses. De sorte qu’on ne peut jamais être sûr d’un nouveau converti, car, dans sa première ferveur, l’affectivité a une plus grande part que la raison ou la conscience, et, s’il n’y prend garde, elle peut l’entraîner, à la façon d’un vent, en une fausse direction. Il n’a d’autre stabilité que celle qui repose sur la pointe d’un esprit agité, et il lui est facile de choir. Ce danger n’existerait pas, il est vrai, du moins communément et sérieusement, si les gens se tournaient vers Dieu dès leur première enfance. Mais, en fait, ils ne s’y tournent pas, hélas, ouverts qu’ils sont en réalité à l’influence de l’agitation, dès qu’ils commencent à le chercher. La question est de savoir comment les traiter par la suite.
Il arrive souvent qu’on donne à ces personnes le conseil suivant : « Laissez-vous aller à l’inspiration ; quand une activité languit, cherchez-en une autre ; vivez dans la pensée de Dieu ; efforcez-vous de bien faire ; que votre lumière rayonne devant les hommes ; dites-leur ce que Dieu a fait pour votre âme ». Ce qui signifie, pour entrer dans les détails, qu’il convient qu’elles s’imaginent avoir quelque chose de plus que les autres ; qu’elles négligent ce qui est leur occupation dans le monde ; du moins qu’elles ne s’y plient que comme à une croix ; qu’elles s’agrègent à un groupe à part de fanatiques, s’incorporent à telle ou telle société religieuse, aillent écouter des prédicateurs extraordinaires et importunent leurs proches à temps et à contretemps de leurs nouveaux sentiments et de leurs opinions nouvelles.
J’ai ici en vue la tournure d’esprit non de ceux qui professent d’adhérer à l’Église, mais de ceux qui, plus ou moins, se détachent de sa discipline, et la raison pour laquelle je les cite est celle-ci : on entend dire souvent que le schisme et la dissidence ne sont que les accidents d’un tempérament religieux ; que ceux qui s’y laissent choir, s’ils sont pieux, ressemblent foncièrement aux gens d’Église, séparés qu’ils sont d’eux simplement par quelque différence extérieure de forme et de circonstance. Ainsi la mentalité d’un dissident, quand on le considère de près, est tout à fait distincte de la mentalité du Christ et de sa sainte Église catholique (Il est à remarquer que Newman parle ici de l’Église catholique en toute candeur, comme s’il se trouvait dans la véritable, l’Église anglicane étant, selon lui, l’une des branches de l’Église catholique, les deux autres, l’Église romaine et l’Église orientale. Qu’il soit « dissident » lui-même, cela ne lui vient même pas à l’idée).
Qu’elle soit très éloignée, en tout cas, de la mentalité et de l’esprit de l’Église primitive, cela résulte nettement de l’histoire. S’il fut un temps où ces cas particuliers d’irrégularité doctrinale, maintenant si communs, étaient sujets à se multiplier, c’était dans la primitive Église. Des gens qui avaient vécu toute leur vie indiciblement souillée par le péché, enveloppés dans l’obscurité du paganisme, furent brusquement conduits à la lumière de la vérité chrétienne. Leurs péchés étaient généreusement pardonnés, dûment lavés dans les eaux du baptême. Un nouveau mode d’idées s’ouvrait à eux, et les objets les plus étonnants s’offraient à leur croyance. Quel état de transport ne devait pas, dès lors, être le leur ! Qu’il en fut ainsi, nous le savons par leur propre témoignage dans les Actes. Le geôlier de l’Apôtre « se réjouit, croyant en Dieu avec toute sa maison ». Et quel état d’exaltation critique n’était pas le leur, critique et dangereux dans la proportion même où il était réellement une bénédiction, car c’est dans la mesure des privilèges dont nous jouissons que nous risquons d’en mal user. En dépit de la bénédiction qui s’attachait à eux, ils couraient un risque, cela en raison même de l’agitation de leurs esprits. Comment purent-ils échapper à cet enthousiasme qui, maintenant, prévaut, à cette irrévérence, à cette impudeur, à cette grossièreté ? Je le répète, s’il est un temps où cet esprit de fièvre si répandu aujourd’hui eût dû s’affirmer, c’est bien au début de l’Évangile. Comment se fait-il que nous n’apprenions pas que se soit passé en général ce qui se passa, dans une mesure limitée et pour un moment, dans l’Église de Corinthe, où l’on vit des chrétiens professer que leurs propres cœurs étaient les meilleurs juges en matière religieuse et désobéir à leurs directeurs, censurer ceux-ci à leur gré, adoptant leurs propres professeurs et, de la sorte, déchirer l’Église du Christ en dix mille morceaux ? S’il fut un temps où le cadre extérieur du christianisme fut en danger, ce fut sûrement alors. Comment les éléments ingouvernables qui étaient en lui, n’arrivèrent-ils pas à faire éclater et à réduire en pièces le vaisseau qui les contenaient ; ? Comment, pendant quinze cents ans, l’Église fut-elle préservée des tares mentales spéciales et de ces aberrations de sentiment et de conduite qui, maintenant, la tourmente comme une fièvre ; ?
Quand on regarde aux causes extérieures et secondes, il est certain que les miracles ont beaucoup contribué à maintenir, chez les premiers chrétiens, cette bienheureuse maîtrise. Ils les ont gardés de l’obstination et de l’extravagance et assagis selon l’esprit de la crainte divine. Ainsi saint Paul, une fois converti, ne fut-il pas livré à lui-même, si l’on peut dire. La miséricorde du Seigneur garda la main sur lui et dirigea chacun de ses pas, de peur qu’il ne fît des écarts et ne déviât de sa route. Aussi ne lui fut-il pas dit de suite ce qu’il avait à faire, bien qu’il le désirât. Le Seigneur lui commanda simplement de « se lever et d’aller dans la ville » ; il lui serait dit là ce qu’il aurait à faire. Il fut conduit par la main, image frappante de son état d’esprit, et amené à Damas. Le voilà, dès lors, trois jours sans voir, sans manger ni boire. Durant ce temps, il est tenu en suspens et ignorant de ce qui doit lui arriver, en profitant pour prier. Un tel isolement, fait d’obscurité, de jeûne et d’incertitude, a plutôt sur lui une influence apaisante. Ananie lui est envoyé alors pour le baptiser. Le voilà ensuite qui, incontinent, se met à prêcher le Christ à Damas, mais il est bientôt empêché, contrecarré, envoyé en Arabie, dans un grand éloignement, trois ans durant. Ensuite, il retourne à Damas et, de nouveau prêchant le Christ, est obligé de fuir à bref délai pour sauver sa vie. Il arrive à Jérusalem et recommence à prêcher. Là, il a d’abord quelque difficulté à se faire admettre par les apôtres, qui, pour un temps, se défient de lui ; les juifs, au surplus, complotent pour le tuer. Comme il prie dans le temple, le Christ lui apparaît et lui commande de quitter Jérusalem. Ses frères le conduisent à Césarée, d’où il passe à Tarse. Qui ne voit, par cette histoire, comment l’Apôtre fut tenu en tutelle et contraint de s’incliner par les clairs commandements de la providence de Dieu, qui l’entraîna de côté et d’autre, sans lui dire pourquoi ? Puis, de nombreuses années s’écoulent avant qu’il ne se consacre à prêcher aux païens, et cela seulement sur un ordre formel.
Il semble donc que la prodigieuse providence de Dieu, une crainte respectueuse réprimant les élans de leur cœur, ait été un des moyens spéciaux qui préservèrent les premiers chrétiens du fanatisme ; les persécutions de l’Église en furent un autre. Mais, parmi les moyens les plus ordinaires, il en est un dont nous pouvons bénéficier aujourd’hui si nous le voulons, à savoir la régularité des services religieux, la ronde de prière et de louange qui, à la vérité, fit aussi partie du programme de saint Paul, ainsi que nous l’avons vu, et qui a sur l’âme agitée et exaltée un excellent effet, lui donnant une échappatoire, tout en la calmant, l’apaisant, la dirigeant et la purifiant.
Pour entrer dans le détail, il arrive souvent que, dans une famille dont les membres ont vécu ensemble, l’un d’eux prend tout à coup ce qu’on appelle une tournure religieuse. Il désire être plus fervent que le reste de la famille, faire quelque chose qui sorte de l’ordinaire, mais sans savoir au juste quoi. On le voit en général s’agréger alors à quelque secte dissidente dans le seul dessein de se prouver à lui-même qu’il est plus rigoriste. L’esprit de cet homme est tout simplement sous l’emprise de l’exaltation. Il semble dire avec saint Paul : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? ». C’est là, maintes et maintes fois, le cas de personnes qui se retranchent de l’Église. D’où la notation courante que les groupes dissidents ont en eux plus de vraie religion que celle-ci, pour cette raison, dis-je, que des gens ardents, chez qui s’éveille le sens religieux, désirent faire quelque chose de plus que l’usuel et s’agrègent à des sectes et à des hérésies, afin de calmer leurs esprits et de se libérer de sentiments puissants, qui comprimés en eux, les accablent de leur poids.
Il n’est pas niable qu’à cet égard ces sectes peuvent gagner et l’Église perdre des gens sérieusement religieux ou qui, du moins, le seraient devenus avec le temps. Car il n’est que trop vrai, tandis que les sectes en question se recrutent de cette manière et s’accroissent aux dépens de l’Église, les personnes qui s’y agrègent se font tort à elles-mêmes, perdant la plus grande partie de cette lumière et de cette chaleur religieuse qui les enveloppaient même si, jusque-là, elles avaient été négligentes et ne s’en étaient servies que partiellement. C’est comme s’il arrivait à une main vivante de toucher un fer froid ; le fer en serait quelque peu réchauffé, mais la main refroidie. Ainsi la fleur de la vérité, les promesses de la vraie religion, sont-elles perdues pour l’Église. Les gens commencent bien, mais, séduits par leur propre perversité, se détachent.
C’est ici, à condition de les bien employer, qu’interviennent les cérémonies de l’Église pour tranquilliser et guider les esprits agités « Quelqu’un est-il affligé ? Qu’il prie. Est-il joyeux ? Qu’il chante les psaumes ». Quelqu’un est-il dans le trouble ? Inutile pour lui d’aller à des prédicateurs ou à des meetings excentriques pour se soulager de son malaise. Nous pouvons lui donner une règle de vie plus stricte et plus sûre. Notre Seigneur ne fait-il pas une distinction entre la vie de Marthe et celle de Marie et, sans blâmer Marthe, qui fut troublée à cause de lui par les soucis du ménage, ne loue-t-il pas davantage Marie qui s’assit à ses pieds ? Saint Paul ne distingue-t-il pas entre les devoirs nécessaires à un chrétien et ceux qui sont convenables et dignes d’éloges ? Si les personnes agitées veulent bien s’appliquer à adorer l’église, cela mettra leurs esprits en harmonie avec la loi du Christ, tout en les déchargeant d’un fardeau. Saint Paul ne pria-t-il pas durant trois jours où il fut aveugle ? Il priait aussi par la suite dans le Temple quand lui apparut le Christ. Voilà qui mérite considération. Nous pouvons bâtir des maisons de Dieu sans nombre en tel et tel point de la terre, comme c’est notre devoir. Nous pouvons multiplier les ministres résidents – (ceci, contre l’ « absentéisme », qui tenait éloignés de leurs paroisses maints pasteurs anglicans et le « pluralisme » qui leur en faisait attribuer plusieurs qu’ils négligeaient également) – ; nous pouvons, avec un zèle moins louable, faire notre possible pour plaire au grand nombre et aux riches, cela n’enlèvera rien de leur attrait et de leur charme aux groupes dissidents – (Même illusion de Newman sur sa position religieuse que celle déjà signalée) - ; tels qu’ils sont, leur force est de paraître plus stricts que les membres de l’Église. Tant que nous n’agissons pas en conformité plus exacte avec les principes que nous professons ; tant que nous n’avons pas en fait, dans notre pratique actuelle, des services religieux plus fréquents de louange et de prière, des projets plus réellement catholiques pour procurer l’honneur de Dieu et faire du bien à l’homme ; tant que nous ne produisons pas de plus nobles et de plus belles formes de dévotion chrétienne en vue de provoquer l’admiration de l’élite et de la mieux diriger, nous n’avons en quelque sorte rien fait. Il nous faut assurément quelque chose de plus que les murs de pierre ; il nous faut l’ »esprit et la vérité » de la Jérusalem céleste, des adorateurs « continuant dans le temple, d’un commun accord, avec joie et simplicité de cœur, à louer Dieu », persévérant et se montrant supérieurs dans la prière et « ayant ainsi, sans les chercher, les suffrages de tout le peuple ».
Quelqu’un désire-t-il apporter du réconfort à son âme, enfoncer très avant en son cœur la pensée du Christ et faire les plus grandes et plus glorieuses choses pour le monde entier ? J’ai dit comment procéder. Qu’il loue Dieu, que le psautier de David soit comme les paroles usuelles de sa bouche, son service quotidien, toujours répété, et pourtant toujours nouveau et toujours sacré. Qu’il prie, spécialement qu’il intercède. Ne mettons pas en doute la puissance de la foi et de la prière pour réaliser toutes choses en Dieu. Vous avez beau essayer, vous ne pouvez faire des choses comparables à celles que la foi et la prière accomplissent au nom du Christ. Donneriez-vous votre corps pour être brûlé et tous vos biens pour nourrir les pauvres, vous n’arriveriez pas à faire autant que par une continuelle intercession. Peu sont riches, peu sont capables de souffrir pour le Christ, mais tous peuvent prier. Seriez-vous un apôtre de l’Église ou un prophète, vous ne pourriez faire plus que vous ne pouvez faire par la puissance de la prière.
Ne vous fourvoyez pas en inventant de nouveaux modes de servir Dieu et de faire du bien à l’homme. Je vous montre « une meilleure manière ». Venez à nos services, venez à nos litanies ; arrachez-vous à l’égoïsme de votre cœur ; que le péché et les pécheurs absorbent vos pensées ainsi que la contemplation du trône de Dieu, de Jésus médiateur entre Dieu et l’homme, de même que cette glorieuse Église qui a reçu en charge la dispensation de ses mérites. Aspirez à être ce que le Christ veut faire de vous, c’est à dire son ami, ayant sur lui le pouvoir d’être exaucé. D’autres ne prieront pas pour eux-mêmes. Vous pouvez le faire, ainsi que pour l’Église en général, et, tout en priant, vous trouverez encore assez de défauts dans votre prière pour vous souvenir de votre néant et vous garder de l’orgueil, tout en tendant à la perfection.
Que nos agitations, pour finir, viennent des objets de ce monde ou de l’autre, la louange et la prière seront, par la grâce de Dieu, notre remède, empêchant l’esprit de retomber en friche, le calmant, l’adoucissant, l’apaisant, le stabilisant, l’accordant à la volonté de Dieu et à l’intention de l’Esprit, lui apprenant à aimer tous les hommes, à être joyeux, reconnaissant et résigné dans toutes les dispositions de la providence à notre égard.
Ô ! Puissions-nous connaître notre vrai bonheur, maintenant que le Christ est venu, au lieu d’être, comme les païens, des brebis sans berger. Puisse le Seigneur qui est bon accomplir en son temps les desseins qu’il a sur nous. Amen !

Chapitre V : LE SERVICE QUOTIDIEN
« Ne désertez pas les assemblées, comme certains en ont pris l’habitude ; exhortez-vous au contraire mutuellement, et cela d’autant plus que vous voyez approcher le grand jour »
(Hébreux, X, 25)
Parochial sermons III, pp, 301-317

Les premiers chrétiens établirent l’Église sur la base d’une continuelle prière « Ils persévéraient chaque jour en un même esprit dans le temple, et, rompant le pain de maison en maison, prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, louant Dieu » (Actes, II, 46-47). Saint Paul, dans ses épîtres, fait un devoir à leurs successeurs d’imiter toujours leur exemple. À la vérité, il eut été difficile de concevoir, même si lui et les apôtres étaient restés silencieux, qu’une si solennelle ouverture de l’Évangile, telle qu’elle est contenue dans le livre des Actes, eût revêtu seulement un caractère temporaire au lieu d’être plutôt un spécimen de ce qui, à chaque âge, devait trouver place parmi le peuple élu, ombre de ce parfait service qui sera dans les Cieux sa bénédiction. Saint Paul enlève tout doute à cet égard en faisant de cette prière commune une obligation incessante, en divers passages de ses épîtres ; par exemple : « Je désire qu’on prie en chaque endroit en élevant des mains saintes » I Tim., II,8). Persévérez dans la prière et veillez avec elle dans l’action de grâces » (Col., IV, 2) et le texte lui-même.
Mais, dira-t-on peut-être, les temps sont changés ; les rites et les observances de l’Église sont locaux et occasionnels ; il n’est pas nécessaire que ce qui était alors un devoir le reste, même quand il arrive à saint Paul de l’imposer à ceux à qui il s’adresse. Une telle prière continuelle était la forme particulière que revêtait la religion des premiers chrétiens ; la nôtre en a pris une autre. Qu’on ne suppose pas, du fait que je me permets de rapporter l’objection, que j’estime moi-même que cette prière une et continuelle puisse être considérée un seul instant comme un simple usage ou une mode. Mais c’est ainsi qu’on la traite, et que peut-être quelques uns d’entre nous ont été tentés à un certain moment de se la figurer dans le secret de leur cœur, inclinés que nous sommes à penser que le culte public à l’intervalle d’une semaine a en soi quelque chose de naturel, de convenable et de raisonnable que le culte continuel chaque jour de la semaine n’a pas. Mais, en admettant que le culte quotidien est une simple observance ou un usage, ce que n’est pas le culte dominical, en lui donnant son appellation la plus dédaigneuse et la plus désobligeante, la question reste de savoir si l’observance d’une prière une et continuelle était prévue par les apôtres pour toutes les époques de l’Église ou simplement pour les premiers chrétiens. Un précepte peu, après tout, n’être que positif, non pas simplement moral, et pourtant être de la perpétuelle obligation. Je réponds sans hésiter que la prière une, incessante, est prescrite par saint Paul que j’ai justement cité, extrait d’une épître relative aux règles du gouvernement et à l’ordonnance qui convient à l’Église jusqu’à la fin des temps. Il y a même des raisons plus plausibles d’enlever son caractère sacré au dimanche, qu’il ne mentionne pas dans son épître, que de négliger la prière continuelle dont il parle. Observons en effet de quelle manière explicite il en parle « Je veux encore que les gens prient en tout endroit », non seulement à Jérusalem, non seulement à Corinthe, non seulement à Rome, mais même en Angleterre ce jour même, dans nos villages éloignés, dans nos villes opulentes, populeuses et affairées, quelques importantes que soient les affaires séculières qui absorbent nos pensées et notre temps.
Prenons encore le texte et voyons s’il est en faveur de la notion d’un changement ou d’un relâchement de la coutume primitive : « Ne négligeons pas de nous assembler de nous-mêmes, comme c’est l’habitude de quelques-uns, mais exhortons-nous l’un l’autre, et cela d’autant plus que nous voyons approcher le Jour ». Les troubles qui augmentent dans le monde, la furie de Satan, la folie des gens, l’effroi causé par le soleil, la lune et les étoiles, la détresse et la perplexité des nations, le cœur des hommes défaillant de crainte, le mugissement des mers et les vagues, tous ces témoignages pressants de la colère divine ne sont pas autre chose que des appels à demeurer plus persévéramment unis encore dans la prière. Ceci à l’adresse de ceux qui disent que nous nous laissons aller à rêver d’époques disparues, manquant notre but, nés que nous sommes hors du temple voulu, étant donné que nous insistons sur des devoirs et des pratiques, qui, maintenant, sont tout simplement démodés. Ceux qui considèrent le tumulte et la fièvre qui travaillent la nation entière, disent qu’il convient que nous soyons affairés et troublés nous aussi pour y correspondre ; que le cours des événements va dans un sens unique et que nous devons nous y associer, si nous voulons être gens pratiques ; que c’est chose inutile que d’essayer de s’y opposer, alors que ce serait une grande chose de le diriger ; qu’étant donné que l’époque actuelle aime à converser sur la religion et à en entendre parler, et ne se plaît ni à la pensée silencieuse, ni à l’attente patiente, ni aux prières qui se répètent, ni aux exercices sévères, nous lui devons obéir et, mettant de côté rites et sacrements, convertir l’Évangile en une foi rationnelle, c’est ainsi qu’on la nomme, et en une religion du cœur. Que ces personnes considèrent sérieusement l’exhortation de saint Paul à persévérer dans la prière, et cela « en tout lieu », et cela d’autant plus que les affaires de ce monde deviennent de plus en plus troublantes et préoccupantes. Cela, sans omettre en rien de s’employer activement, mais sans négliger pour cette raison la prière.
J’ai parlé de saint Paul. Mais cette règle de « continuité dans la prière » est également illustrée par l’exemple de saint Pierre. Il avait appris du Sauveur son maître à ne pas considérer celle-ci comme une perte de temps. Le Christ l’avait pris avec Lui sur la sainte montagne, bien que la multitude attendit en bas la guérison et l’enseignement. De plus, avant sa passion, Il l’avait amené au jardin de Gethsémani, et, tandis que Lui-même priait, invité lui aussi à « veiller et prier, de peur d’entrer en tentation ».En conséquence, saint Pierre, dans sa première épître, comme saint Paul dans le texte cité, nous donne cet avertissement : « la fin de touches choses est proche. Aussi, soyez calmes et veillez en prières » (I Pierre, IV, 7). Dans un mémorable passage de son histoire, il reçut la révélation d’une vérité très importante et très consolante au moment où il faisait ses prières. Qui n’aurait dit qu’il perdait son temps quand, retiré dans la maison de Joppé pour plusieurs jours, il monta pour prier sur la terrasse de la maison, vers la sixième heure ? Était-ce bien là la place d’un apôtre qui avait pour mission de prêcher l’Évangile ? Mettait-il alors la « lumière sous le boisseau », au lieu d’aller au devant des exigences de son temps ? Pourtant, Dieu vint à lui et mit une parole dans sa bouche. Il apprit là cette vérité, réconfortante que les gentils n’étaient plus désormais gens grossiers et impurs, mais qu’il y avait possibilité de les admettre dans l’alliance de grâce. Si un apôtre trouvait son emploi à prier continuellement, à plus forte raison la prière s’imposait-elle à ces chrétiens sur lesquels ne reposait pas à un tel degré le labeur de l’apostolat. Aussi, lorsque saint Pierre était en prison, des prières étaient-elles offertes « sans cesse » par l’Église, prières qui furent exaucées, et quand, miraculeusement relâché, il arriva dans la maison de Marie, la mère de Marc, trouva-t-il « un grand nombre de personnes assemblées pour prier » Actes, XII, 12).
Une prière à heure fixe et continue, surtout faite à l’unisson, est donc, de toute évidence, le devoir des chrétiens. Si nous demandons à quel rythme il y a lieu de prier, je réponds qu’il nous faut considérer la prière comme un vrai privilège ; dès l’instant qu’elle est un devoir, oiseuse est la question. Assurément, une fois persuadés que nous pouvons approcher du siège de la miséricorde, le seul problème qui se pose est de savoir si quelque chose nous empêche d’en approcher souvent, quelque chose impliquant qu’une telle approche fréquente est présomptueuse et irrévérente. C’est une si grande miséricorde qu’il nous soit permis d’y venir qu’un esprit humble peut se demander à juste titre : « Venir quand je veux, n’est-ce pas une intrusion profane » ? Si ce ne l’est pas, chacun se réjouira d’y venir continuellement. Or, pour écarter ces craintes, l’Écriture contient des intimations très libérales nous y autorisant en tout temps. Ainsi, dans la prière du Seigneur, nous demandons pour le jour même le pain quotidien ; c’est donc que notre Sauveur voulait qu’on en usât chaque jour. Il est dit plus loin : « Donnez-nous », « Pardonnez-nous ». C’est donc que nous pouvons à coup sûr présumer que Dieu nous a donné là une prière sociale. La prière même du Seigneur semble donc sanctionner le devoir de la prière quotidienne en commun.
Au surplus, si nous considérons ces mots de la parabole : « Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? » (Luc, XVIII, 7), bien que ce soit là prendre les mots selon leur sens bien restreint, c’est deux fois par jour au moins que la prière semble nous être permise. Et, étant donné que, sous la loi ancienne, Daniel priait trois fois par jour et le psalmiste jusqu’à sept, nous pouvons conclure que des chrétiens ne sont sûrement pas irrespectueux et n’encourent pas le reproche de se livrer à de vaines répétitions en se rassemblant pour plusieurs services religieux.
Que répondre à des arguments, si imparfaits soient-ils, comparés à la preuve qui, dans l’ensemble, peut être apportée ? Je ne le vois pas, sauf peut-être que quelques uns des textes cités peuvent se référer à une simple prière secrète, ne s’accompagnant presque pas de paroles, et que quelques-uns d’entre eux ont prétendu parler, en premier lieu, de prière privée. Mais on ne peut nier d’autre part que la prière faite en commun, non la prière privée ou secrète, est celle que visent surtout les passages du Nouveau Testament relatifs à la prière en général. S’il en est ainsi, le reste peut s’appliquer, indirectement ou non, au gré de notre décision, sans que la conclusion tirée par ailleurs s’en trouve modifiée. Si l’on dit cependant que l’accomplissement du devoir consiste dans la prière en famille sans la prière à l’église, je répondrai que je ne parle pas du tout de celle-ci comme d’un devoir, mais comme d’un privilège. En voilà sûrement assez pour ceux qui ont « faim et soif de justice » et désirent humblement voir la face de Dieu.
Quelques mots maintenant de la façon dont les premiers chrétiens remplissaient ce devoir. Tout au début, alors que faisaient rage les persécutions, ils s’assemblaient quand et où ils pouvaient ; parfois, il ne leur était loisible que de tirer parti de la promesse du Christ : « Si deux de mes disciples s’accordent entre eux quelque part sur terre sur ce qu’ils désirent demander, le père céleste le fera pour eux ». Ils semblent, bien que par petits groupes, s’être assemblés continuellement dans les villes dès le début. Petit à petit, à mesure qu’ils devenaient plus forts ou qu’ils avaient la chance d’être tolérés, ils affichaient en plein leur privilège sacré, montrant bien par là quel était le désir de leur cœur.
Leur service religieux le plus solennel avait lieu le jour du Seigneur, comme un pouvait s’y attendre, quand on célébrait la sainte eucharistie (Bingham’s Antiquities, XIII, 9). Après le dimanche, vint le mercredi et le vendredi, jours où l’on s’assemblait pour continuer le culte jusqu’à trois heures de l’après-midi, en observant le jeûne ; on faisait aussi l’eucharistie en quelques endroits. Le samedi encore était sanctifié, en certaines communautés de l’Église, avec une particulière dévotion ; les saints mystères y étaient solennisés, et d’autres services célébrés, comme lors du jour du Seigneur. L’on doit mentionner ensuite les fêtes des martyrs qui, s’ajoutant aux saints offices du dimanche, comprenaient la lecture, un compte-rendu concernant le martyr commémoré, avec exhortation à suivre son exemple. Ces jours privilégiés, le dimanche ou la fête d’un saint, étaient ordinairement précédés d’une vigile ou veillée religieuse, ainsi qu’on le trouve signalé dans le calendrier au début du Prayer Book (L’on voit ici le souci de Newman non point d’innover en matière liturgique, mais de remettre en honneur les prescriptions du Prayer Book tombées en désuétude). Ces cérémonies se prolongeaient durant la nuit. Il y avait, au surplus, des périodes sacrées ; tels étaient les quarante jours de Carême, par exemple, remplis par le jeûne, et les cinquante entre Pâques et Pentecôte, faits pour la joie.
C’était là, dans la primitive Église, le cours des dévotions particulières, sans oublier que chaque jour avait encore ses services religieux ordinaires, prières du matin et du soir. On peut aussi mentionner les prières des heures canoniales, dont l’usage fut d’abord privé, mais qui, finalement, se dirent en commun, à la troisième heure, ou neuf heure du matin, en souvenir de la descente du Saint-Esprit à la Pentecôte ; à la sixième, moment où Pierre eut sa vision à Joppé, en souvenir de la crucifixion de notre Sauveur ; à la neuvième, en souvenir de sa mort, heure à laquelle saint Jean et saint Pierre montèrent au Temple et guérirent le boiteux. En certains endroits, enfin, il y a lieu de l’ajouter, la sainte eucharistie était célébrée et distribuée quotidiennement.
Ce n’est certes pas une énumération complète des saints offices de la primitive Église ; c’est abondamment suffisant néanmoins pour montrer, selon mon désir, quelle haute idée on s’y faisait du privilège de la prière en commun et comment on interprétait à la lettre les paroles du Christ et de ses apôtres. Loin de moi de prétendre cependant que chaque point de discipline et d’ordre doit être exactement le même à notre époque. Les chrétiens avaient alors plus de temps à leur disposition que n’en ont beaucoup d’entre nous ; certaines particularités du moment et du lieu où ils résidaient pouvaient se combiner aussi afin de leur rendre possible ce qui ne l’est pas pour nous. Il n’en reste pas moins, pour toute personne de bonne foi qui considère le fait, qu’ils prenaient une certaine sorte de plaisir à un exercice que – je crains de devoir le dire, car cela même semble une profanation, - nous considérons, nous, comme pénible et ennuyeux.
Il vaut aussi la peine d’observer, chez les premiers chrétiens, qu’ils associaient dans leurs offices prière publique et prière privée. Les jours de fête, par exemple, lorsque l’office durait jusqu’à trois heures de l’après-midi, ils commençaient par chanter les psaumes mais les coupaient, comme nous le faisons d’habitude, par des leçons ordinairement tirées de l’Ancien et du Nouveau Testament. En quelques endroits, cependant, au lieu des leçons, on laissait, après chaque psaume, un petit moment pour une prière qui devait être faite en silence, ce qui ressemblait beaucoup à la courte prière que nous faisons en entrant et en sortant de l’église. Après les psaumes et les leçons, venait le sermon, les prières les plus solennelles n’ayant pas encore commencé. Suivait peu après la célébration de la sainte communion, de nouveau précédée d’un moment de silence pour la prière privée, telle que celle qu’il nous est loisible de réciter aujourd’hui en administrant les saintes espèces aux autres communiants.
Ainsi prolongeaient-t-ils et variaient-t-ils leurs offices, grâce surtout aux prières privées et aux psaumes. De la sorte, même quand il n’y avait pas de service, l’église pouvait encore être pleine de gens priant en secret et confessant leurs fautes, chantant tous en chœur des psaumes et des hymnes. Ainsi accomplissaient-t-ils les préceptes de l’Écriture : « L’un de vous est-t-il affligé ? Qu’il prie. L’un de vous est-t-il joyeux ? Qu’il psalmodie et : « Que la parole du Christ demeure en vous généreusement en toute sagesse, vous instruisant et vous exhortant les uns les autres avec des psaumes, des hymnes et des chants religieux, louant le Seigneur avec élan en vos cœurs (Jacques, V, 13).
J’en ai dit assez pour vous pénétrer des raisons qui m’ont décidé à inaugurer dernièrement le service religieux quotidien dans cette église. Je sentais que, sans lui, nous étions très différents des premiers chrétiens, et que c’était à moi de vous faciliter son observance. Sinon, je vous privais d’un privilège. Si vous me demandez pourquoi je ne l’ai pas commencé avant ce moment, je vous dirai pourquoi je l’ai commencé juste à présent. C’est que l’état des affaires publiques m’effrayait tellement que je n’ai pu supporter d’attendre plus longtemps. Il me semblait que c’était là, pour tous les chrétiens, une excellente invitation à prier avec d’autant plus de ferveur qu’ils pouvaient penser qu’approchait le jour de la vengeance. Oui, il me semblait injuste dans ces circonstances de vous frustrer d’un privilège, car je désire le considérer plutôt comme tel que comme un devoir.
Du coup se trouve écartée la question troublante de savoir si une personne doit y venir ou non. Partant de là, je ne suis pas obligé de blâmer qui ne vient pas. Je lui dis : « Si vous ne pouvez venir, c’est pour vous grand dommage. C’est peut-être votre droit ; vos occupations temporelles vous créant des devoirs pressants, vous devez servir comme Marthe, et vous n’avez pas le loisir de Marie. C’est entendu, mais vous n’en faites pas moins une perte, de même que Marthe en fit une alors que Marie était aux pieds de Jésus. Vous faites une perte ; je ne dis pas que Dieu ne puisse pour vous la réparer ; Il bénira sans nul doute quiconque persévère dans le chemin du devoir ; Il a béni Pierre dans sa prison et Paul sur la mer, de même que la mère de Marc ou les filles de Philippe. Assurément vous pouvez glorifier votre Sauveur même dans vos travaux habituels, vous pouvez penser à Lui ; vous pouvez penser à ceux qui sont réunis pour l’adorer ; vous pouvez suivre de cœur, dans la mesure du possible, les prières qu’ils offrent. Il n’y a à cela aucun doute. Essayez de réaliser pour vous-même que la louange et la prière continuelle sont privilège simplement ; comprenez seulement pour tout de bon ce qu’après tout, de façon ou d’autre, la masse des chrétiens ne veut pas admettre, à savoir qu’ « il est bon d’être ici ». Éprouvez ce qu’éprouvaient les premiers chrétiens alors que la persécution les empêchait de se réunir, ou le saint roi David qui s’écriait : « Mon âme a soif de Dieu, surtout de Dieu vivant ; quand viendrai-je et apparaîtrai-je en présence de Dieu » (Ps., XLII, 3). Mettez-vous dans cet état d’esprit, et je ne serai plus exigeant sur votre assiduité ; vous viendrez alors, si vous pouvez.
C’est animé de telles pensées que je me suis décidé à offrir à Dieu ici moi-même le service quotidien, afin que tous puissent avoir la faculté de venir en présence de Celui, qui, un jour, viendra Lui-même ; à l’offrir sans attendre une assemblée, mais comme notre Église le sanctionne, indépendamment de tout concours de fidèles, pour donner l’exemple, sauvegarder le besoin que vous avez de vous reposer les uns sur les autres ; me procurer, d’accord avec les premiers chrétiens et saint Pierre dans la chambre haute de la maison de Joppé, le bénéfice sinon d’une prière publique, du moins d’une prière privée, comme il convient au sacerdoce chrétien.
Il est tout à fait évident, en effet, que la majeure partie de notre service quotidien, bien que plutôt faite pour une assemblée que pour un individu, tout comme le Notre Père, peut être aussi utilisée, comme celui-ci même par une seule personne. Telle est en soi notre prière commune, notre Église ayant d’ailleurs spécifié dans son introduction à celle-ci son caractère, là où il est dit : « Tous les prêtres et diacres doivent chaque jour dire leur prière du matin et du soir, en privé ou en public, s’ils n’en sont empêchés par la maladie ou quelque autre raison majeure ». Et encore : « Lorsque qu’il officie dans toute église ou chapelle paroissiale, le vicaire ; s’il est chez lui et n’en n’est pas empêché par quelque raison valable, devra dire le même office dans l’église ou la chapelle qu’il dessert, et fera sonner une cloche en temps voulu avant de commencer, de manière que les gens puissent venir entendre la parole de Dieu et prier avec lui ».
Sans doute existe-t-il diverses raisons pouvant rendre inopportune la stricte observance de ces règles à tel ou tel moment, en tel ou tel endroit. Le fait même qu’elles sont tombées en désuétude invitera à les faire revivre avec prudence et graduellement, la rareté du clergé étant une autre façon de les suspendre. Elles n’en restent pas moins là, dans le Prayer Book, et ne saurait disparaître. Même si un jour de persécution, ce qui se peut difficilement supposer, on les arrachait du livre en un geste de mépris, elles ne garderaient pas moins pouvoir et vie près de Dieu. Si les prières étaient bonnes il y a trois siècles, elles le sont encore maintenant. S’il convenait qu’un ministre chrétien offrît alors une prière en son nom propre, il le peut sûrement encore aujourd’hui. S’il était alors l’interprète des saints éloignés et rapprochés, recueillant en les groupant en commun leurs prières et les présentant, de par la vertu de son sacerdoce, il l’est encore actuellement. La renaissance de cet usage est une simple question d’endroit et de temps, et, bien que ni notre Seigneur, ni son Église ne nous poussent à y faire de brusques changements, même pour un bien préférable, nous ne devons certainement jamais oublier ce qui est en théorie notre devoir, ce qui est en soi le meilleur, ce à quoi nous devons viser et ce pour qui il nous faut travailler.
En plus de l’ordre que nous en donne l’Église, nous avons besoin de nous autoriser d’un grand exemple pour montrer que le fait de prier spontanément dans les lieux du culte est l’office propre des ministres chrétiens ; nous le trouvons dans la vie de notre illustre modèle de foi et de sagesse chrétienne, Hooker : « À ce qu’il persuadait aux autres, dit son biographe, il ajoutait son propre exemple pour ce qui est du jeûne et de la prière, prenant habituellement chaque semaine des Quatre-temps la clé de la porte de l’église des mains du clerc de paroisse pour s’y retirer et s’y enfermer plusieurs heures ; il faisait de même presque chaque vendredi et les autres jours de jeûne ». (« Le profond Hooker », écrit-t-il au début du ch. VI de Loss and Gain. Hooker, un des pères de l’Église anglicane – 1554-1600 -, représente le type du curé de paroisse pieux et mortifié. Il est en même temps l’homme de la via media, à égale distance du catholicisme et du calvinisme).
Ce saint homme gardait donc pour lui ses prières. Il ne célébrait pas le service quotidien, mais, si je cite son exemple, c’est montrer qu’il n’y a rien d’étrange ou d’inconvenant à ce qu’un ministre chrétien prie pour son compte dans une église, et, dans ce cas, ce ne l’est encore moins quand il donne à ses fidèles la facilité d’y venir s’ils le désirent. Tel a été et tel est mon sentiment. On objecte d’ordinaire, en parlant des prières quotidiennes en semaine : « Vous ne grouperez personne autour de vous, ou si peu de monde ! ». Mais ceux que le Christ a faits ses familiers et les dispensateurs de ses mystères ne dépendent pas de l’homme ; ils entraînent plutôt après eux à leur exemple. Le Christ a prié seul sur la montagne ; Il prie seul encore (car qui songe à se joindre à Lui ?) en présence de son Père. Lui seul intercède en personne pour les pêcheurs à la droite de Dieu. Ce qu’Il est réellement, nous le sommes en image ; ce qu’Il est par ses mérites, nous le sommes en tant qu’instruments. Nous sommes tels par Sa grâce, admis à occuper Sa place visiblement, quoique indignement, en Son absence, jusqu’à ce qu’Il vienne ; admis à nous reposer sur Lui, non sur notre peuple, à tirer de Lui notre autorité, non de celui-ci ; à être des centres autour desquels l’Église peut graviter et autour desquels, grande ou petite, elle existe réellement.
C’est pourquoi, en inaugurant et en continuant le service quotidien, je ne mesure ni ne mesurerai l’effet produit aux apparences (Cette inauguration eut lieu en 1834, le jour d’après la Saint Pierre. Étant donné l’assistance restreinte, c’est dans le sanctuaire séparé du reste de l’église par une barrière en pierre et formant ainsi comme une petite chapelle, qu’eut lieu tout d’abord le service en question, le daily service (Lett. And Corr, Ed 1911, t II, p 45.46.48.135.148.193.221)). Si nous attendons que tous les hommes soient hommes d’oraison, nous pouvons attendre jusqu’à ce que le monde soit renouvelé. Mais, s’il en est ainsi, qui tracera la limite précise à atteindre et quel nombre est suffisant pour la prière en commun, alors que le Christ nous a dit que « petit est son troupeau » et que « là où deux ou trois sont assemblés en son nom, il est au milieu d’eux » ? J’estime que quelques chrétiens réunis à l’église suffisent à constituer le type même de sa véritable Église. Non pas réellement sa véritable Église – Dieu me garde de cette présomption – mais comme un gage et un type de celle-ci ; non pas son Église élue composée de tels ou tels individus, - car qui peut mieux connaître celui qui a été choisi que Celui qui choisit ? - non pas son élue de façon certaine, car il peut se faire que le devoir d’une personne soit d’être dehors, comme Marthe, qui était à sa place quand elle s’occupait à servir, n’étant fautive que lorsqu’elle pensait à critiquer Marie – non pas son troupeau complet, assurément ; ce serait en exclure les vieillards, les malades, les infirmes et les petits enfants ; - non pas sa phalange préférée et sans souillure, car Judas était l’un des douze, mais, en tout cas, selon les paroles et les promesses de ses saints, représentant la naissance du Christ à son état rudimentaire et lieu de résidence du Saint-Esprit, précieuse même s’il n’en est qu’un, parmi tout ce nombre, si petit soit-il, qui fait maintenant partie des serviteurs cachés de Dieu, et, comme c’est probablement le cas, bien qu’il n’y ait chez aucun d’eux que l’aube de la véritable lumière et les premiers feux du matin. Quelques uns aussi viendront par moments, lors d’un accident qui les y invitera, promettre qu’ils peuvent un jour trouver place et s’abriter dans le troupeau sacré. D’autres viendront à une heure de chagrin, d’ébranlement religieux ; d’autres, pour préparer la sainte communion.
Un service religieux n’est pas seulement fait pour ceux qui sont présents ; tout le monde en connaît l’heure, et plusieurs y font attention qui refusent leur présence corporelle – Remarque fort juste et tout à fait fondée, en psychologie, qui réduit à néant l’argument de la trop petite assistance à certains offices, les vêpres par exemple, mis parfois en avant pour les supprimer -. Nous avons avec nous le cœur de beaucoup. Ceux qui se rendent compte qu’ils ont déserté le chemin du devoir tourneront naturellement, à l’heure fixée, leur pensée vers l’église, et, de là, vers Dieu. Ils se rappelleront les prières qu’on récite à ce moment-là. Certains fragments de celles-ci jailliront dans leur esprit, parmi leurs occupations profanes. Ils se rappelleront le jour du mois, les psaumes qu’on y récite, et les chapitres de l’Écriture qu’on lit alors au peuple ; Quel plaisir pour le voyageur, au cours de son voyage, de penser à ce qui se passe dans sa propre église ! Quelle consolation et quel apaisement pour le vieillard, et pour l’infirme, qui ne peuvent venir, de suivre ainsi par la pensée, les prières et les psaumes qu’ils ont sous les yeux, mais ne peuvent entendre ! Ces prières et ces saintes méditations, tout séparés qu’ils sont des autres par la distance, ne les verront-ils pas monter ensemble en présence de Dieu ? Ne seront-ils pas en esprit avec leur « ministre », ceux qui sont conduits à prier par son service religieux ? Leurs prières ne se fondront-elles pas devant le siège de miséricorde, teintées du sang qui nous a rachetés, telle une pure offrande d’encens montant vers le Père et un sacrifice agréable à la fois pour le monde des pécheurs et pour l’Église rachetée ? Qui donc osera parler de cela comme d’un défaut dans notre service, même si c’était le cas ? Qui, au surplus, s’avisera de tenir un tel langage alors que les saints anges sont présents quand nous prions, se tiennent près de nous, et se joignent à nous pour la louange ?
Lorsqu’on expose à l’ensemble des hommes de telles pensées, elles apparaissent à quelques uns outrées et contre nature, à d’autres formalistes, sévères, et faites pour nous rendre esclaves. C’est là tout à fait normal. Les commandements du Christ nous sembleront un esclavage et ses privilèges une étrangeté, tant que nous ne serons pas conformés aux premiers et que nous n’aurons pas embrassé les seconds. Ceux qui viennent avec foi pour recevoir et obéir ; qui, au lieu de se tenir à distance, de raisonner, de critiquer, d’examiner et de modifier, écoutent la voix du Christ et Le suivent sans savoir où ils vont ; ceux qui se jettent, cœur et volonté, opinion et conduite, en tout Son divin système, avec une noble audace, Le servant en courant un risque et sans expérience des résultats ou habileté à défendre, en argumentant, la confiance qu’ils ont en Lui ; qui lorsqu’Il dit  : « Priez » ; « Continuez de prier », prennent Ses paroles avec simplicité et se mettent à le faire, et cela sur-le-champ, ces personnes, grâce à Sa grande miséricorde et à la puissance du Saint-Esprit opérant en elles, trouvent finalement que persévérer dans la prière, la louange et l’intercession n’est nullement esclavage ou chose stérile. Mais il est dans la nature des choses que la parole du Christ soit une loi en même temps qu’une bonne nouvelle. Ce message même de bonne nouvelle, d’après lequel Dieu sauve les pécheurs, n’est pas une bonne nouvelle pour ceux qui n’ont pas à cœur d’abandonner le péché. Et, comme, personne n’a, de naissance, ce bon cœur, et que, même sous l’influence de la grâce, on n’arrive à l’obtenir que graduellement, il doit toujours y avoir un degré d’esclavage dans l’Évangile jusqu’au moment où, en obéissant à la loi, et créant en nous l’amour de Dieu et la sainteté, nous entrons peu à peu dans la compréhension de Ses promesses.
Puisse nous conduire toujours dans le chemin étroit Celui qui est l’aide suprême de ceux qui sont dans le besoin, l’auxiliaire de ceux qui cherchent en Lui un secours, la vie de ceux qui croient en la résurrection des morts.

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