Chapitre VI : PRIÈRE MENTALE
« Priez sans cesse »
(I Thess, V, 17)
Parochial sermons, VII, pp. 204-216
L’Écriture mentionne deux manières de prier : l’une à des heures et lieux déterminées, et en des formes précises ; l’autre, celle dont parle le texte, - la prière continuelle ou habituelle. La première est ce qu’on appelle communément « prière » qu’elle soit publique ou privée ; l’autre peut être dénommée « communion avec Dieu », ou vie en présence de Dieu. Celle-ci est réalisable tout le long du jour, partout où nous sommes, et nous est prescrite comme un devoir, ou plutôt comme la caractéristique de ceux qui sont de vrais serviteurs et amis de Jésus Christ.
Ces deux sortes de prière sont aussi des devoirs naturels en ce sens que nous y serons astreints, même si nous étions nés en pays païen et que nous n’eussions jamais entendu parler de la Bible. Car notre conscience et notre raison nous conduiraient à en user, pour peu que nous prêtions attention à ceux qui nous révèlent son origine divine. Je me bornerai ici moi-même à considérer la dernière d’entre elles, la prière habituelle ou intérieure qui nous est prescrite dans le texte, afin de montrer ce qu’elle est et comment nous la devons mettre en pratique. Je traiterai d’elle d’abord comme un devoir naturel et ensuite en tant que caractéristique d’un chrétien.
1. Il est peut-être à première vue difficile à quelques personnes de comprendre ce que veut dire « prier toujours ». Eh bien, considérons que c’est là un devoir naturel, c’est à dire un devoir qui nous est enseigné par la simple raison et le sentiment religieux, et nous comprendrons bientôt en quoi elle consiste.
Que nous enseigne la nature nous concernant, même avant d’ouvrir la Bible ? - que nous sommes des créatures du Dieu suprême, Créateur des cieux et de la terre, et que, en tant que tels, nous sommes tenus de Le servir et de Lui donner nos cœurs, en un mot, de nous comporter comme des êtres religieux. Qu’est-ce ensuite que la religion, sinon une habitude ? Et qu’est-ce qu’une habitude, sinon un état d’esprit qui s’impose toujours à nous, sorte d’habit ordinaire, de manteau inséparable de l’âme ? Un homme ne peut être réellement religieux une heure et pas la suivante. Autant vaudrait dire qu’il peut être en bonne santé une heure et en mauvaise la suivante. Qui est religieux l’est le matin, à midi et le soir. Sa religion est une sorte de caractère, de moule en qui ses pensées, ses paroles et ses actions sont jetées, formant les unes et les autres des parties d’un seul et même tout. Il voit Dieu en tout ; toute action, il l’ordonne à ces objets spirituels qui lui ont été révélés par Dieu. Ce qui peut survenir au cours de la journée, événement, personne rencontrée, nouvelle entendue, tout cela il le mesure en prenant pour base la volonté de Dieu. L’on peut presque dire à la lettre que qui fait ainsi prie sans cesse ; se sachant, en effet, en présence de Dieu, il est continuellement amené à s’adresser à Celui qu’il place toujours devant lui avec révérence, dans le langage intérieur de la prière et des louanges, de l’humble confession et de la confiance joyeuse.
Cela dis-je, toute personne réfléchie le reconnaît par la seule raison naturelle. Être religieux, c’est, en d’autres termes, avoir l’habitude de la prière ou prier toujours. C’est ce que veut dire l’Écriture quand elle nous conseille de tout faire pour la gloire de Dieu, c’est-à-dire d’avoir devant nous Sa présence et Sa volonté, et d’agir raisonnablement en rapportant tout à Lui, pour que tout ne soit plus qu’un même corps et un même acte d’obéissance, un hommage continuel rendu à Celui qui nous a faits et dont nous sommes les serviteurs. Il faut que chacun des détails pris à part concoure plus ou moins directement à Sa gloire selon que chacune des choses particulières qu’il nous arrive de faire admet plus ou moins de caractère religieux. L’obéissance religieuse est ainsi une sorte d’esprit qui habite en nous, étendant son influence à chaque mouvement de l’âme ; et, de même que les gens en santé et robustes se montrent tels en tout ce qu’ils font (non point également en tout, mais en certaines actions plus qu’en d’autres, étant donné que toutes ne requièrent ni ne révèlent la présence de cette santé et de cette force, et, même dans leur démarche, leur voix, leurs actes et leur maintien, la vigueur corporelle ne devant se montrer qu’avec réserve), ainsi, ceux qui ont la vraie santé et la vraie force de l’âme, une foi claire, paisible et profonde, en Celui en qui ils ont l’être, vivront en tout ce qu’ils font, - oui, ainsi que le dit saint Paul, même quand ils « mangent et boivent » (I Cor., X, 31). – en présence de Dieu ou, pour reprendre l’expression du même Apôtre dans le texte, en une prière incessante.
Dira-t-on qu’il ne peut y avoir sur terre personne qui puisse de la sorte continuellement et parfaitement glorifier et adorer Dieu ? Nous ne le savons que trop. C’est dire simplement qu’aucun de nous n’a atteint la perfection. Nous savons, hélas, qu’en trop de choses nous L’offensons tous. Je ne parle pas de ce que nous faisons, mais ce que nous devons faire et de ce que nous devons viser à faire, bref, de notre devoir. Pour imprimer en nos cœurs l’idée de celui-ci, il est utile de dessiner le portrait d’une personne de tout point obéissante pour qu’elle nous serve de modèle. Dans la mesure où nous croissons dans la grâce et la connaissance de notre Sauveur, dans cette mesure, nous nous rapprochons en obéissance de Celui qui est notre grand exemple et qui, seul de tous les fils d’Adam, a vécu dans la perfection d’une incessante prière.
Ainsi, la signification et le caractère raisonnable du commandement énoncé par le texte ressortent du fait qu’il est un devoir en quelque sorte naturel, la religion n’étant pas un accident qui va et vient par à-coups, mais un esprit déterminé ou une certaine vie.
2. J’établirai tout cela en langage scripturaire, confirmant, en second lieu, cette vue de notre devoir que peut suggérer la raison naturelle, par cette autre voix de Dieu, et bien plus claire, qu’est la parole inspirée.
Comment l’obéissance religieuse est-elle décrite dans l’Écriture ? Assurément, comme un certain mode de vie. Nous savons ce qu’est la vie du corps ; c’est un état du corps ; le pouls bat, et tout est en mouvement. Le principe de vie cachée, bien que nous n’en connaissions ni le mode, ni la nature, se traduit par des signes extérieurs. Ainsi de la vie de l’âme. Celle-ci, à la vérité, n’était pas en possession de la vie de Dieu quand elle a d’abord apparu dans le monde. Nous sommes nés avec des âmes moribondes, c’est-à-dire morts eu égard à l’obéissance religieuse. Laissés à nous-même, nous en viendrions à haïr Dieu et ne ferions de plus en plus tout au long de l’existence, qu’exhaler la mort spirituelle, le feu intérieur des tourments de l’enfer, mûrissant en mal pour une longue éternité. Telle est l’ornière dans laquelle nous nous engageons une fois venus au monde, et, n’étaient les promesses évangéliques, quel misérable événement ne serait pas la naissance des enfants ! Qui aurait plaisir à voir ces pauvres êtres, encore inconscients de leur misère, mais ayant au cœur cette redoutable racine de péché qui, finalement, règne et triomphe infailliblement pour notre malheur éternel. Mais Dieu nous a donné à tous, même aux petits enfants, une heureuse promesse grâce au Christ ; nos perspectives sont changées. Et il ne s’agit pas seulement d’une promesse de bonheur futur. Par son Saint-Esprit, il implante ici-bas en nous, sur-le-champ, un nouveau principe, une nouvelle vie spirituelle, une vie de l’âme, ainsi qu’on la nomme. Saint Paul nous dit que « Dieu nous a vivifiés », « nous a fait vivre » ensemble avec le Christ, et nous a tous arrachés à « la mort du péché », « nous donnant de nous asseoir ensemble dans le ciel avec le Christ Jésus » (Eph., II, 5-6).
Quant à savoir comment Dieu vivifie nos âmes, nous ne le pouvons pas ; nous savons aussi peu comment il vivifie nos corps. Notre « vie » spirituelle est, ainsi que le dit saint Paul, « cachée avec le Christ en Dieu » (Col., III, 3). Mais comme la vie de notre corps se manifeste par son activité, ainsi en est-il de la présence en nous du Saint-Esprit, qui se manifeste par une activité spirituelle, qui est l’esprit de prière continuelle. La prière est à la vie spirituelle ce que sont à la vie corporelle le battement du pouls et l’acte de la respiration. Il serait aussi absurde de supposer que la vie peut durer, une fois le corps froid, sans mouvement ni sensibilité, que d’appeler vivante l’âme qui ne prie pas. L’état où l’habitude de la vie spirituelle trouve son exercice consiste en une activité constante de prière.
Demandez-vous où l’Écriture dit cela ? Où ? Partout où elle nous parle de la connexion entre la nouvelle naissance et la foi. Car qu’est-ce que la prière, sinon l’expression, la voix de la foi ? Saint Paul, par exemple, dit aux Galates : « La vie que je vis maintenant dans la chair », c’est-à-dire la vie nouvelle et spirituelle « je la vis par la foi du Fils de Dieu, qui m’a aimé » (Gal., II, 20). Qu’est-ce, en effet, que la foi, sinon le fait de nous tourner vers Dieu et de penser à Lui constamment, de vivre avec Lui en compagnie habituelle, c’est-à-dire de Lui parler dans nos cœurs tout au long du jour, en priant sans cesse ? Il nous dit ensuite, dans la même épître, tout d’abord que rien n’est utile que la loi opérant une nouvelle créature, de sorte que nouvelle naissance et foi vivante sont inséparables. Jamais il ne faut supposer, comme notre indolence est portée à le faire, que le don de la grâce reçu au baptême est un simple privilège extérieur, un simple pardon extérieur dans lequel le cœur n’est pas intéressé, ou une sorte de simple marque imprimée sur l’âme, la distinguant de celles qui ne sont pas régénérées, comme s’il s’agissait d’une couleur ou d’un sceau, mais nullement en rapport avec les pensées, l’esprit et le cœur d’un chrétien. Ce serait une vue grossière et fausse de la nature de la miséricorde de Dieu qui nous est octroyée dans le Christ. Car la nouvelle naissance venant de l’Esprit Saint fait que l’âme se meut d’une manière divine : elle nous donne de bonnes pensées et de bons désirs, nous éclaire et nous purifie, nous rendant empressés à chercher Dieu. En un mot, comme je l’ai dit, elle nous donne une vie spirituelle ; elle ouvre les yeux de notre esprit, de sorte que nous commençons à voir Dieu en toutes choses par la foi et à nous tenir en continuelle relation avec Lui par la prière. Chérissons-nous ces bienfaisantes influences, nous deviendrons alors plus saints, plus sages, plus célestes, d’année en année, nos cœurs étant toujours en voie de passer des ténèbres à la lumière, des voies et des œuvres de Satan à la perfection de la divine obéissance.
Ces considérations peuvent servir à imprimer sur nos esprits la signification de ce qui est prescrit dans le texte, ainsi que des autres enseignements qui se trouvent dans les épîtres de saint Paul. Par exemple, il enjoint aux Éphésiens de « prier toujours, en toute prière et supplication, dans l’Esprit » Aux Philippiens, il dit : « Ne vous souciez de rien, mais, en chaque chose, par la prière et la supplication, faîtes connaître à Dieu vos besoins » ((Eph., VI ,18 : Philipp., IV, 6). Aux Colossiens : « Continuez à prier ensemble, et veillez de même en rendant grâce à Dieu » (Col., IV, 2). Aux Romains : « Continuez à prier avec insistance » (Rom., XII, 12).
Ainsi le vrai chrétien perce le voile de ce monde et voit le monde futur. Il se tient en relation avec lui ; il s’adresse à Dieu comme un enfant peut s’adresser à son père, avec une vue aussi claire de Lui et avec une confiance en Lui aussi entière ; avec une révérence profonde, une crainte divine et une terreur religieuse, mais avec certitude et précision cependant, conformément à ce que dit saint Paul : « Je sais en qui j’ai cru » (II Tim., I, 12). ; avec la perspective du jugement à venir qui le modère et l’assurance de la grâce présente qui l’encourage.
Si ce que je dis est vrai, il vaut sûrement la peine d’y penser. La plupart des gens, je le crains, ni ne prient à des moments précis, ni ne s’exercent à une habituelle communion avec Dieu Tout-Puissant. L’on ne se rend compte que trop de la manière dont prient la plupart des hommes ; ils le font à tel ou tel moment, quand ils sentent un besoin particulier de l’assistance divine, quand ils sont dans le trouble ou appréhendent le danger, ou quand leurs sentiments sont plus vifs que de coutume. Ils ne savent pas ce que c’est que d’être habituellement religieux, ou de consacrer un certain nombre de minutes, à des moments précis, à la pensée de Dieu. Oui, que le meilleur des chrétiens est donc lamentablement déficient pour ce qui est de l’esprit de prière ! Que chacun compare dans son esprit combien de fois il a prié étant dans le trouble et combien rarement il est revenu remercier quand ses prières ont été exaucées ; ou encore la ferveur avec laquelle il a prié en prévisions de souffrances redoutées, avec la langueur et l’insouciance de ses actions de grâces dans la suite, et il ne tardera pas à se rendre compte du peu de réelle habitude qu’il a de la prière, et combien sa religion dépend d’une exaltation accidentelle qui n’est nullement la pierre de touche d’un cœur religieux. Supposons encore qu’il lui faille répéter la même prière pendant un mois ou deux, la raison d’en user persistant ; qu’il compare la ferveur avec laquelle il l’a dite d’abord, essayant d’entrer en elle, et la froideur avec laquelle il en use finalement. Pourquoi cela, si ce n’est que sa perception du monde invisible n’est pas la vraie vision que donne la foi, sans quoi elle durerait aussi longtemps que ce monde, mais un simple rêve, l’espace d’une nuit, auquel succède le matin, une pénible joie profane.
Dieu est-il habituellement dans nos pensées ? Pensons-nous à Lui, à son Fils, notre Sauveur, durant toute la journée ? Quand nous mangeons et buvons, le remercions-nous non par simple formalité, mais en esprit ? Quand nous faisons des choses bonnes en elles-mêmes, élevons-nous vers Lui nos esprits avec le désir de promouvoir sa gloire ? Quand nous sommes dans l’exercice de notre profession, pensons-nous encore à Lui, agissant toujours consciencieusement, désirant connaître Sa volonté plus exactement que nous le faisons à présent, et visant à nous y conformer plus complètement et avec plus d’abandon ? Comptons-nous sur Sa grâce pour nous éclairer, nous renouveler et nous fortifier ?
Je ne demande pas si nous usons en religion de beaucoup de paroles – ce n’est pas nécessaire. Nous devrions même éviter d’étaler orgueilleusement ce qu’il peut y avoir de meilleur dans nos sentiments et nos pratiques, servant Dieu en silence, sans nous soucier d’être loués des hommes, cachant notre délicatesse de conscience, sauf quand il y aurait déshonneur pour Dieu à le faire. Il y a des moments, en effet, où, en présence d’une sainte personne, en témoigner est un bienfait, et d’autres où, en présence d’une personne mondaine, en témoigner devient un devoir, mais rares sont relativement ces moments de privilège ou de devoir. Par contre, nous sommes toujours avec nous-mêmes et avec notre Dieu, et cette silencieuse confession intérieure en Sa présence doit pouvoir être soutenue et continuelle et se terminer en fruit durable.
Mais, si ces personnes manquent à leur devoir en faisant de la religion un sujet d’impulsion ou de simple sentimentalité, que dire de celles qui n’ont pas du tout le sentiment ou la pensée de celle-ci ? Que dire de cette multitude de jeunes gens qui ridiculisent le sérieux et s’abandonnent délibérément à des pensées profanes ? Hélas ! Mes frères, vous n’observez même pas toujours ou ne connaissez pas les pensées folles et vides qui vous traversent l’esprit ; vous ne vous affligez même pas de celles dont vous vous souvenez. Mais, que direz-vous au jour dernier quand, au lieu des vraies et saintes visions en quoi consiste la divine communion, vous trouverez consignées dans le livre de Dieu une multitude innombrable des plus frivoles et des plus folles imaginations, pour ne pas dire même des plus perverses, qui déshonorent à jamais une créature immortelle ? Que direz-vous quand le Ciel et l’enfer seront devant vous, que les livres seront ouverts et que vous y verrez totalement vos désirs et rêves de jeunesse, vos désirs passionnés pour les choses du monde, vos goûts vulgaires et terre à terre, votre secret mépris et votre aversion pour les sujets et les personnes graves, vos efforts pour attirer les regards des pécheurs et pour plaire à ceux qui déplaisent à Dieu, votre désir des frivolités et des somptuosités mondaines, votre admiration pour les riches et les gens titrés, votre indulgence pour les pensées impures, votre vanité pleine d’amour-propre et digne de pitié ?
Ah ! Je puis vous paraître user de mots rudes, mais soyez sûrs que je n’use pas de termes aussi sévères que ceux dont vous userez contre vous-mêmes en ce jour. Ces personnes que vous considérez maintenant comme tristes et trop strictes, vous paraîtrons alors comme vraiment sages, et l’invitation à prier sans cesse, qui vous faisait sourire jadis comme convenant aux gens simples, formalistes, moroses, pauvres d’esprit ou âgés, vous l’approuverez par votre expérience, comme l’approuvent maintenant votre raison et votre conscience. Oh ! Que ne pouvez-vous donner une heure sérieuse à la religion comme anticipation à cette longue éternité où vous devrez être sérieux. Oui, vous pouvez rire maintenant, mais il n’y a pas de vaine joie de l’autre côté du tombeau. Les démons, bien qu’ils ne se repentent pas, tremblent. Vous prendrez place parmi ces gens sérieux malgré eux, vous qui êtes assez fous pour être légers et insouciants maintenant, assez fous pour rire, plaisanter et railler le pauvre moment que vous vivez maintenant sur la terre, court pourtant pour préparer l’éternité, sans le rendre plus court encore en gaspillant votre jeunesse dans le péché.
Si vous pouviez voir seulement quel est celui qui vous suggère toutes les pensées légères que vous substituez à la communion avec Dieu, le choc qui en résulte vous rendrait sérieux, même s’il ne vous rendait pas religieux. Si vous pouviez voir ce que Dieu voit, à savoir ces pièges et ces surprises que place sur votre sentier le démon, et comment toutes les pensées frivoles auxquelles vous vous affectionnez, qui semblent si attrayante et plaisantes, tellement plus que les pensées religieuses, sont inspirées par cet ancien séducteur de l’humanité, l’auteur du mal, qui se tient à vos côtés, tandis que vous tournez en dérision la religion, sérieux lui-même alors qu’il vous fait rire, incapable de sourire de ses propres railleries, tandis qu’il vous mène en dansant à la perdition, vous trembleriez à n’en pas douter. Mais il ne vous est pas possible de le voir et de sortir de votre illusion, à moins que, en cette matière, vous acceptiez d’un coup le monde invisible. Ceux qui parlent toujours avec Dieu en leur cœur, sont instruits par lui en retour en toutes connaissances. Mais ceux qui refusent d’agir selon la lumière naturelle que Dieu leur donne finissent à la longue par la perdre entièrement et sont livrés à leur âme réprouvée. Que Dieu vous préserve d’un tel péché volontaire, vieux aussi bien que jeunes, et vous éclaire tous et chacun de sa connaissance qui sauve, vous donnant la volonté et la facilité de Le servir.
Chapitre VII : LA BONNE PART DE MARIE
Marthe, Marthe, vous vous souciez de beaucoup de choses, mais une seule est nécessaire, et Marie a choisi la bonne part qui ne lui sera pas enlevée.
(Luc, X, 42)
Parochial sermons, III, pp. 318-334
Bonne est toute parole du Christ ; elle a sa mission et son but ne tombe pas à terre (Basile, Const.monast., 1). Il ne se peut pas qu’Il ait jamais prononcé des paroles éphémères Celui qui est lui-même le Verbe de Dieu, exprimant selon son bon plaisir les conseils profonds et la volonté sainte de Celui qui est invisible. Bonne est toute parole du Christ. Ses propos nous seraient-ils parfois transmis même par des gens ordinaires, nous pouvons être sûrs que rien de ce qui nous est ainsi conservé, – soit que cela s’adresse à un disciple ou à un ennemi, soit que cela nous vienne par voie d’avertissement, d’avis de réprimande, de réconfort, de persuasion ou de condamnation, - n’a une signification purement accidentelle, une portée limitée et partielle, que rien ne regarde uniquement le moment, l’accident ou l’auditoire ; au contraire, toutes les paroles sacrées du Christ, bien que revêtues extérieurement d’une livrée temporaire, et ordonnées à un but immédiat, difficile de ce fait de dégager ce qu’il y a en elles de momentané et de contingent, n’en gardent pas toute leur force à chaque siècle. Demeurant dans l’Église, elles sont destinées à durer pour toujours dans les Cieux avec, comme écoulement, l’éternité. Elles sont notre règle sainte, juste et bonne, la « lanterne de nos pieds et la lumière de nos sentiers (Ps., CXIXI, 105). Cela à notre époque même, aussi pleinement et aussi intimement que lorsqu’elle furent d’abord prononcées.
Cela étant, quelque empressement qu’aient eu les hommes à recueillir les miettes tombant de Sa table, beaucoup plus sûrs encore sommes-nous de la valeur de ce qui nous est rapporté du Christ, du fait que nous le recevons non de l’homme, mais de Dieu. Ce n’est pas en vain que l’Esprit Saint, qui vint glorifier le Christ et donner aux évangélistes l’inspiration d’écrire, a tracé pour nous les paroles qu’Il savait devoir être pour nous d’une utilité spéciale dans les temps à venir, les paroles pouvant servir de loi à l’Église pour ce qui est de la foi, de la conduite et de la discipline. Non pas qu’il soit ici question d’une loi écrite sur des tables de pierre, mais d’une loi de foi et d’amour ; de l’esprit non de la lettre, d’une loi pour les cœurs vaillants qui accepteraient de « vivre toute parole », quelque modeste et quelque humble qu’elle soit, « procédant de sa bouche », et qui grâce aux semences répandues par le semeur céleste, pourrait faire s’épanouir ici-bas un paradis de divine vérité.
Essayons humblement, à la lumière de cette pensée, et avec le secours de sa grâce, de retirer du texte quelque bénéfice.
Marthe et Marie étaient les sœurs de Lazare qui, dans la suite, ressuscita d’entre les morts. Tous trois vivaient ensemble, mais Marthe était la maîtresse de maison. Saint Luc mentionne, dans un verset précédent le texte, que le Christ vint en un certain village, et qu’une « femme, du nom de Marthe, le reçut dans sa demeure ». Étant à la tête de la famille, elle avait des obligations qui, nécessairement, absorbaient son temps et ses pensées. Elle était, en l’occurrence, particulièrement occupée en raison du désir qu’elle avait d’honorer le Seigneur. « Marthe était très absorbée par son ministère de servante ». D’autre part sa sœur étant la plus jeune, était dégagée de tout souci matériel. « Elle avait une sœur nommée Marie, qui s’asseyait également aux pieds du Seigneur, écoutant Sa parole ». La même distinction, tant d’obligation que de caractère, apparaît dans le récit de la mort et de la résurrection de Lazare, tel qu’il est contenu dans le récit de l’Évangile de saint Jean : « Alors Marthe, aussitôt qu’elle eut appris la venue de Jésus alla à sa rencontre ; mais Marie demeurait tranquille dans la maison » (Jean, XI, 20). Peu après, Marthe alla appeler Marie sa sœur, secrètement, en disant « Le Maître est venue et t’appelle ! » (Ibid., 28). De même au début du chapitre suivant : « Là, elles lui servirent à souper ; et Marthe servait … Alors Marie prit une livre d’onguent fait de nard très précieux, en oignit les pieds de Jésus, et les essuya avec ses cheveux (Ibid., XII, 2-3). On observe en ces passages la même différence générale entre les deux sœurs, bien qu’à divers égards : Marthe dirige toujours et agit, alors que Marie est servante retirée et modeste du Christ, qui libérée des soucis du monde, se plaît à s’asseoir à Ses pieds et à entendre Sa voix, l’honorant de son mieux en silence, sans se mettre en avant en Sa sainte présence.
Revenons au texte : « Marthe était très occupée à Le servir ; elle vint à Lui et Lui dit : « Seigneur, ne vous préoccupez-vous pas de ce que ma sœur me laisse toute seule pour servir ? Dites-lui donc de m’aider ». À quoi Jésus de répondre et de lui dire, selon les mots du texte : « Marthe, Marthe, vous vous souciez et vous troublez de bien des choses ; mais une seule est nécessaire, et Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera pas enlevée »
Deux observations découlent de cet incident, ainsi que du commentaire qu’en donne notre Seigneur :
1. En s’appuyant sur la divine autorité, il y a lieu de distinguer tout d’abord deux manières de le servir : par le service actif et par l’adoration paisible. Non pas, naturellement, qu’il ait en vue ceux qui se disent ses serviteurs et ne le sont pas ; qui simulent l’une ou l’autre manière de vivre, qu’il s’agisse de ceux qui sont « étouffés par les soucis du monde » ou de ceux qui s’établissent dans la paresse et l’inaction comme sur le bord de la route, et « ne portent pas de fruit dans un but de perfection ». Non pas, non plus, que ces paroles impliquent que quelques chrétiens ne sont appelés à rien d’autre qu’à l’adoration religieuse, où quelques autres à rien de plus qu’aux emplois actifs (À noter cette restriction fâcheuse qui, pourtant, ne ressort point du texte bien considéré, mais qui prouve que la pensée du prédicateur de St. Mary’s, si perspicace fût-t-il, présentait encore des lacunes regrettables que devait dissiper bientôt la pleine lumière catholique). Il est des gens actifs et des gens inactifs qui n’ont pas de part en Lui ; il en est d’autres qui ne sont pas sans défauts en tant que sacrifiant le loisir à l’action ou l’action au loisir. Mais ceux qui manquent de sincérité et les extravagants mis à part, restent deux catégories de chrétiens : ceux qui sont comme Marthe et ceux qui sont comme Marie, les deux le glorifiant à leur manière, ou par le labeur, ou par le repos, prouvant dans l’un comme dans l’autre cas qu’ils ne s’appartiennent pas, mais ont été achetés à grand prix, pratiquant l’obéissance et réguliers à exécuter sa volonté ? Travaillent-ils ? C’est en faveur de Lui. Adorent-ils ? C’est encore par amour pour Lui.
Au surplus, ce n’est pas d’eux-mêmes que ces deux catégories de disciples choisissent leur genre de service ; c’est Lui qui leur attribue. Marthe était peut-être la plus âgée, Marie la plus jeune. Je ne dis pas qu’il ne soit jamais loisible au chrétien de choisir soit de servir avec les anges, soit d’adorer avec les séraphins. Il le peut souvent, et béni soit Dieu s’il lui permet d’opter aussi librement pour ce rôle béni que loue spécialement notre Seigneur. Mais, dans l’ensemble, chacun a sa place marquée par Lui, s’il veut bien l’occuper, dans le cours de sa providence ; du moins en est-il sans aucun doute qui sont faits pour les soucis du monde. La nécessité de gagner sa subsistance, les soucis d’une famille, les devoirs résultants d’un poste ou d’un emploi, voilà les indications divines traçant à la plupart le sentier de Marthe. L’on me permettra donc de laisser de côté ce qui concerne la plupart pour l’arrêter de préférence à ceux qui peuvent être considérées comme appelés à la part choisie de Marie. Ce faisant, je montrerai plus clairement ce qu’est cette part.
Parlons d’abord, comme il est naturel, des gens âgés pour qui est passé le temps du labeur et, à qui semble-t-il, il est rappelé de servir Dieu par la prière et la contemplation. Telle était Anne ; « Elle avait un grand âge … et était veuve âgée d’environ quatre vingt quatre ans, ne quittant pas le Temple, mais servant Dieu dans le jeûne et la prière, nuit et jour « (Luc, II, 36-37). Nous voyons ici décrit à la fois l’appel d’une personne et son genre d’occupation même. Observons, au surplus, que c’étaient les promesses résumées dans le Christ Sauveur qui étaient l’objet auquel se référait son service. Quand il fut porté au Temple, elle « rendit grâce au Seigneur et parla de Lui à tous ceux qui attendaient la rédemption dans Jérusalem ». La même description de personne, certainement le même office, nous sont présentés dans la parabole de la veuve importune : « Il leur proposa une parabole pour démontrer que nous devons toujours prier et ne pas cesser « (Luc, XVIII, 1). La veuve dit : « Venge-moi de mon adversaire ». « et Dieu, demande notre Maître ne vengerait pas son propre élu qui crie vers Lui jour et nuit, malgré la mansuétude dont il fait preuve à Son égard ? ». À quoi il faut ajouter la description de saint Paul : « Maintenant, que celle qui est veuve et désolée se confie en Dieu et continue à Le prier nuit et jour » (I Tim., V, 5).
Sont compris ensuite dans la part de Marie les ministres de l’autel « Bienheureux, dit le psalmiste, est l’homme que tu choisis et fais venir en Ta présence, pour qu’il puisse habiter dans Tes parvis (Ps., LXV, 5). À s’en tenir à la règle de l’Apôtre, les diacres avaient à s’occuper des affaires matérielles de l’Église, les évangélistes à aller parmi les païens, les évêques à gouverner. Mais les anciens devaient rester, plus ou moins, dans le sein même du peuple de Dieu, dans les parvis de sa maison, au service de son culte, « remplissant l’office de prêtre », comme nous le lisons dans les Actes (Actes, XIII, 2), offrant le sacrifice de louange et d’action de grâces, enseignant, catéchisant, mais sans se laisser occuper ou troubler par le monde ». Je ne veux pas dire que ces offices n’étaient jamais unis dans une personne, mais qu’ils étaient en eux-mêmes distincts, et que la tendance de la discipline de l’Apôtre était d’en séparer certains de la multitude des ministres chrétiens, qui serviraient Dieu et l’Église, en rendant grâces et en intercédant.
Je peux mentionner encore les enfants comme entrant de quelque manière en partage avec Marie. Jusqu’à ce qu’ils aillent dans le monde et soient pris par la vie d’affaires ou toute autre profession, leur temps d’école doit être en quelque sorte une contemplation de leur Maître et Sauveur. Sans doute ne sont-ils pas capables d’entrer dans les sujets sacrés aussi complètement qu’il leur sera possible dans la suite. Il ne convient pas de les forcer à servir d’une manière peu naturelle et ils ont besoin d’être exercés d’une manière active à l’obéissance indispensable en vue de l’avenir. Mais, après tout, nous ne devons pas l’oublier, Celui qui est le modèle des enfants aussi bien que des personnes plus mûres, fut, à l’âge de douze ans, trouvé dans la maison de son Père, et, quand vint pour Lui le moment de subir Sa passion, les enfants lui souhaitèrent la bienvenue en s’écriant : « Hosanna au fils de David », accomplissant une prophétie et se rendant dignes, ce faisant, d’être loués par Lui.
Nous savons aussi, par l’autorité de saint Paul – s’il est nécessaire de la mettre en avant sur un point si évident – que la part de Marie est « dévolue plus ou moins », car Marthe elle-même, bien que non mariée, est encore maîtresse de maison, était dans une certaine mesure une exception, et que les serviteurs de Dieu, comme saint Paul, pouvaient rester sans se marier, non pour moins travailler, mais pour travailler plus directement pour le Seigneur. Les paroles de saint Paul, ainsi que certains l’ont observé, rappellent à peu de chose près le langage employé dans le texte évangélique, quand on le lit dans l’original grec. Ce qui n’a rien d’étonnant, étant donné que saint Luc était un disciple de l’Apôtre et qu’il semble citer ailleurs son évangile. C’est comme s’il disait « Ceux qui ne sont pas mariés ont le souci des choses du Seigneur, de manière à être saints à la fois de corps et d’esprit. Je dis cela pour votre profit, afin que vous puissiez vous asseoir aux pieds du Seigneur sans être embarrassés » (Il convient de rappeler, en ce qui concerne Newman lui-même ce qui a été dit (Introduction non reproduite ici). l’instinct de célibat, qui se fit jour chez lui de très bonne heure, est à compter comme une grâce insigne dans son ascension spirituelle).
Il y a aussi un très grand nombre de chrétiens dans le cas de Marie, placés en diverses circonstances, et qu’on ne peut bien décrire : personnes riches ayant du loisir, ou actives ayant leurs heures de relâche, quand par exemple, elles laissent leur travail ordinaire pour se recréer. Notre Seigneur avait certainement en vue que tel ou tel de ses serviteurs l’adorât en tout lieu, non dans son cœur simplement, mais avec un cérémonial de dévotion. « Je veux donc, dit saint Paul, que tous, » y compris ce sexe dont la punition spéciale est de « manger son pain à la sueur de son front », « prient en tout lieu, élevant des mains pures », en un culte commun et public, « sans ressentiment ni contestation » (I Tim., II,8). Nous voyons en effet que même le centurion romain Corneille avait trouver le temps, parmi ses obligations militaires, de servir Dieu continuellement avant de devenir chrétien, et qu’il en fut récompensé par la connaissance de l’Évangile : « Il priait continuellement, est-il dit, et ses prières et aumônes montèrent devant Dieu comme un mémorial » (Actes, X, 4).
En tout dernier lieu, il faut, à n’en pas douter, comprendre dans la part de Marie les âmes de ceux qui ont vécu et sont morts dans la foi et la crainte de Dieu. L’Écriture nous dit qu’ « ils se reposent de leurs travaux » (Apoc., XIV, 3) et, ainsi que nous l’assure encore le Livre sacré, que leur occupation est la prière et la louange. Tandis que les serviteurs de Dieu, ici-bas, crient partout vers Dieu jour et nuit, ils intercèdent eux, là-haut, de leur lieu de repos, au-dessus de l’autel, à haute voix, pour la défense de ces saints intérêts qu’ils ont laissés derrière eux. « Durant combien de temps, Seigneur, tarderas-Tu à faire justice et à tirer vengeance de notre sang sur les habitants de la terre ? Nous Te remercions de ce que Tu as assumé la plénitude de Ta puissance royale » (Apoc, VI, 10 ; XI, 17). Telle est la compagnie de ceux qui se trouvent avoir reçu le lot de Marie : gens âgés et enfants, personnes non mariées et prêtres de Dieu, esprits des justes rendus parfaits, élevant tous vers Dieu d’un seul accord, comme Moïse sur la montagne, leurs mains saintes, tandis que combattent leurs frères, méditant sur les promesses du Sauveur ou écoutant son enseignement, ornant et embellissant Son culte.
2. La double caractéristique de l’obéissance chrétienne étant telle, j’observe en second lieu que la part de Marie est la meilleure des deux. Si notre Seigneur ne le dit pas expressément, il le laisse entendre clairement : « Marthe, Marthe, vous vous souciez et troublez de beaucoup de choses, mais il n’y en a qu’une de nécessaire, et Marie a choisi la bonne part qui ne lui sera pas enlevée ». À entendre ces mots à la lettre, on pourrait conclure que le cœur de Marthe n’était pas droit avec Lui, ce qui, ainsi qu’il résulte nettement d’autres détails de ce récit, n’est pas exact. Ce qu’Il voulait dire, c’est sûrement que la part de Marthe était pleine de pièges, étant une part de labeur humain, alors que Marie ne pouvait facilement errer dans la sienne ; qu’il y a une manière de nous occuper qui ne convient pas ; qu’il n’y en a qu’une de l’adorer ; que servir Dieu continuellement par la prière et la louange, quand nous le pouvons faire conjointement avec les autres devoirs, c’est aspirer à la « seule chose nécessaire », et, pour parler avec solennité, à « cette bonne part qui ne nous sera pas enlevée ».
Il est impossible de lire les épîtres de saint Paul soigneusement sans se rendre compte de la fidélité avec laquelle il commente cette règle de notre Seigneur. Peut-on douter qu’elles parlent abondamment et souvent du devoir d’adoration, de méditation, de reconnaissance, de prière, de louange et d’intercession, et cela de manière à pousser le chrétien, dans la mesure où ses autres devoirs le lui permettent, à en faire l’emploi ordinaire dans sa vie ? Non pas, sans doute, au point de négliger son devoir d’état, ou même de se déclarer satisfait s’il ne s’est pas adonné à quelque œuvre active de bienfaisance, éducation des jeunes par exemple, assistance des malades et des nécessiteux, occupation pastorale, étude ou toute autre tâche, mais en se consacrant à passer sa vie aux pieds de Jésus et à écouter sans cesse sa parole. N’est-ce pas là un privilège évident, supérieur à tout autre, si nous l’aimons réellement, que d’être appelé à cette vie supraterrestre ?
Voyons, d’après les passages suivants qui s’ajoutent à ceux déjà cités, s’il est possible d’en réaliser complètement le contenu dans le train de vie ordinaire des chrétiens, quoique tous, à n’en pas douter, soient tenus de cultiver au-dedans d’eux-mêmes et, dans une certaine mesure de faire passer en acte l’esprit qu’ils préconisent. Voyons, si ce n’est pas là des illustrations de cette bienheureuse et « meilleure part » dont Marie fut favorisée : « Persévérez dans la prière, et passez la veille en actions de grâces » (Col., IV, 2). « Que la parole du Christ habite en vous abondamment, en toute sagesse, vous instruisant et vous avertissant les uns les autres par des psaumes, des hymnes et des chants spirituels, chantant avec grâce dans vos cœurs au Seigneur » (Ibid., III, 16). « Réjouissez-vous toujours, priez sans cesse, rendez grâces en tout… ; n’éteignez pas l’Esprit, ne méprisez pas les prophéties » (Thess., V, 16-20). « Je désire qu’on prie partout et qu’on élève des mains saintes » (I Tim., II, 8). « Ne vous enivrez pas de vin, source d’excès, mais remplissez-vous de l’Esprit, récitant entre vous des psaumes, des hymnes, des cantiques spirituels, chantant et célébrant le Seigneur ; rendant grâces, toujours et pour toutes choses, à Dieu notre Père, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ » (Eph., V, 18-20). « Tenez donc fermes, ayant à vos reins la vérité pour ceinture …, prenez le bouclier de la foi … et le glaive de l’Esprit, qui est la parole de Dieu, priant toujours en toute sorte de prières et de supplications dans l’Esprit, veillant avec une absolue persévérance et suppliant pour tous les saints » (Eph., VI, 14-18) ainsi parle saint Paul ; de même saint Pierre : « Jetez en lui tous vos soucis », exactement, comme dans le cas de Marthe, « car il se préoccupe de vous » (I Pierre, V, 7). « Abstenez-vous de vin pour pouvoir prier » (I Pierre, IV, 7), et saint Jacques : « Quelqu’un parmi vous est-il affligé ? Qu’il prie. Quelqu’un est-il joyeux ? Qu’il chante les psaumes » (Jacques, V, 13).
Telles sont les injonctions des apôtres. Observons ensuite comment elles furent mises à profit dans la primitive Église. Avant que ne fût venu le Consolateur : « les apôtres persévéraient »,- exactement le terme même de saint Paul dans les passages cités ci-dessus ;- ils persévéraient avec fermeté, persistant « d’un commun accord, dans la prière et la supplication, avec les femmes, Marie, mère de Jésus, et avec Ses frères ». De même, après la Pentecôte : « Ils persévéraient toujours, - le même mot, - poursuivant avec ténacité, d’un commun accord, dans le Temple, rompant le pain de maison à maison, prenant leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, louant Dieu (Actes, I, 14 ; II, 46). Ce privilège du début, nous le savons, leur fut bientôt enlevé en tant que corps. Vinrent les persécutions, qui les « dispersèrent » (Acte, VIII, 1) de-ci de-là sur toute la terre. Aussi durent-ils assumer la part de Marthe, chargés qu’ils furent de labeurs, agréables ou pénibles, agréables en ce sens qu’ils eurent à prêcher l’Évangile sur la terre, mais pénibles en ce qu’ils perdaient avec eux non seulement leur tranquillité matérielle, mais, en quelque sorte, leur quiétude spirituelle.
Comme des gens qui errent dans le désert, les voilà condamnés par le fait à rompre avec les rites institués par la divine grâce. Çà et là, au cours de leurs voyages, ils rencontraient un petit groupe de frères « prophètes et docteurs employés au ministère du Seigneur », à Antioche ou, à Césarée, les filles de Philippe « vierges et prophétisant » (Acte, XIII, 2 ; XXI, 9). Ils se groupaient en secret pour le culte, craignant leurs ennemis, et, au cours des temps, quand se fit plus ardent le feu de la persécution, ils s’enfuirent au désert et établirent là des demeures pour le service de Dieu.
Ainsi la part de Marie fut-elle enlevée de l’Église pendant de nombreuses années, alors qu’elle peinait et souffrait. Saint Paul lui-même, ce grand Apôtre, bien qu’il eût des moments privilégiés, quand il fut ravi au troisième Ciel et entendit des anges, n’en fut pas moins un homme d’activité et de labeur. Il combattit pour la vérité et posa ainsi les fondations du temple. Il fut « envoyé pour prêcher, non pour baptiser ». Il ne lui fut pas donné de construire la maison de Dieu, car il était une figure, comme David, un « homme de sang ». Il ne fit que rassembler les matériaux pour l’édifice sacré. L’ordre du ministère, la succession des apôtres, les services du culte, la règle disciplinaire, tout ce qui est calme, doux et apaisant dans notre sainte religion, fut extrait par morceaux de ses épîtres par ses amis et disciples, en son propre temps, et dans le temps qui suivit, selon que le permettait l’état de l’Église.
En conséquence, dans la mesure où l’on pouvait goûter la paix, on éleva des constructions, au hasard des lieux et des moments, dans la caverne, le désert, la montagne, où vivaient perdus les serviteurs de Dieu, jusqu’à ce que vînt l’heure de la paix, et qu’après trois siècles, l’œuvre fut accomplie. Depuis ce moment jusqu’à ce jour, le lot de Marie a été offert à la grande multitude des chrétiens, en admettant du moins qu’ils fussent dignes de le recevoir. S’ils connaissaient leur bonheur, ils sont nombreux maintenant, dans les divers rangs de la société, à pouvoir jouir de ce privilège de la louange et de la prière continuelle et à s’asseoir aux pieds de Jésus. Mais ils ne sont, après tout, que le petit nombre, la grande majorité des chrétiens n’ayant comme jour de repos que le jour du Seigneur ; ils déserteraient leur devoir s’ils vivaient les autres jours comme celui-là. Mais de servir Dieu paisiblement en son Temple et d’être en repos, si cela n’était pas accordé à quelques uns, il l’est à d’autres. Qui sont au juste ces personnes ainsi favorisées ? On l’a déjà dit en général. C’est tout ce qu’on peut avancer en cette matière, où chacun doit décider par lui-même, selon ses meilleures lumières et son cas particulier. Ce qu’en tout cas nous pouvons dire avec certitude, sans nous prononcer sur les individus, c’est que, s’il est une époque où la part de Marie est abandonnée et décriée, cette époque nécessairement n’en est que plus loin de l’esprit de l’Évangile.
Laissez-moi vous demander, en mode de conclusion, et pour votre édification, si par hasard nous n’en serions pas là ? Je dis « par hasard », parce qu’en ces matières les gens montrent moins ouvertement qu’en d’autres leurs motifs et leurs principes comme étant d’une nature qui reste plus immédiatement entre Dieu et eux. Cela étant, n’est-ce pas du moins une époque en laquelle peu de personnes sont en situation, à cause de l’état même de la société, de « s’adonner continuellement à la prière et aux autres offices religieux directs » ? Le désir de la richesse n’a t-il pas rongé à ce point les cœurs que nous considérons la pauvreté comme le pire des maux et la sécurité dans la propriété comme la première des bénédictions ; que Mammon est tellement pour nous la mesure de tout que, non content de travailler nous-mêmes pour lui, nous enveloppons dans notre zèle mauvais tous ceux qui nous entourent, de sorte qu’ils ne peuvent s’empêcher d’y courir eux-mêmes après, en dépit d’eux-mêmes ? L’organisation de la société n’est-elle pas comprise de telle sorte qu’elle enrôle au service du monde presque tous ses membres, consentants ou presque contre leur gré ? Une personne ne serait-elle pas considérée comme dépourvue d’ambition et inutile qui ne se préoccuperait pas de se frayer un chemin dans la poursuite de ce que l’Écriture appelle « la racine de tout mal », dans l’amour de ce qu’elle nomme « avarice, qui est idolâtrie », et la possession des choses qu’elle déclare solennellement faire partie de celles qui excluent absolument quelqu’un du royaume des Cieux ?
Hélas ! Cela est-il niable ? La conséquence est que, bien entendu, le système entier de dévotion tranquille, de sainte méditation, d’affranchissement des soucis du monde, loué par le Sauveur dans le cas de Marie, est laissé de côté, méconnu ou plutôt négligé tout entier, comme l’est l’éclat du soleil par un aveugle, diffamé et ridiculisé comme quelque chose de méprisable et de vain. Il n’est assurément personne à la fois candide qui puisse douter que, si Marie vivait maintenant, si elle choisissait par principe cet état de vie dans lequel la trouva le Christ et se contentait de rester aux pieds de Jésus à entendre sa parole, dégagée de ce monde importun, elle serait blâmée et prise en pitié. Les indifférents la regarderaient d’un œil étrange et les sages avec compassion, comme perdant sa vie et choisissant une part ennuyeuse et triste.
Il y a longtemps que les choses sont ainsi. Même pour sainte Marthe, empressée comme elle l’était et fidèle, même dans son cas, on nous rappelle l’impatience et le dédain avec lesquels ceux qui sont très différents d’elle, les fils de ce monde, regardent ceux qui se consacrent à Dieu. Il y a longtemps que, même pour elle, nous paraissons être témoins, de façon typique, de la manière superficielle et antichrétienne qui caractérise notre époque dans son mépris des services de dévotion. N’avons-nous jamais entendu dire que le service quotidien n’est pas nécessaire ? N’avons-nous jamais entendu insinuer qu’il ne vaut guère la peine de s’y astreindre s’il ne réunit qu’un nombre suffisant de personnes, comme si une seule âme, même qu’il n’y en avait qu’une, n’était pas assez précieuse pour l’amour du Christ et la prospérité de son Église ? N’arrive-t-il pas qu’on objecte qu’une église partiellement remplie est un spectacle affligeant, comme si, après tout, notre Seigneur Jésus-Christ avait choisi la foule et non le petit nombre pour y chercher ses vrais disciples ? N’arrive-t-il pas qu’on soutienne qu’un ministre chrétien est hors de sa mission s’il ne travaille pas pour le grand nombre qui ne réagit pas, au lieu de travailler pour le petit groupe des gens plus religieux ?
Hélas ! il doit y avoir parmi nous quelque chose d’erroné, étant donné que nos défenseurs recommandent l’Église en se fondant sur le simple fait de son activité, de sa popularité, de son utilité visible, et se feraient à peine un scrupule de nous délaisser, si nous n’avions le grand nombre pour nous. Si notre sujet de gloire est que les gens riches, les puissants et le grand nombre, nous aiment, il n’y a pas lieu d’en tirer gloire au point de vue religieux, et cela peut servir à notre condamnation. Le Christ accepte à sa table « les pauvres, les boiteux, les estropiés et les aveugles ». C’est la veuve et l’orphelin, l’infirme, le désespéré, le dévot, unis dans la prière, qui sont la force de l’Église. Ce sont leurs prières, qu’ils soient nombreux ou non, les prières de Marie et de ceux qui lui ressemblent, qui sont le salut de ceux qui, avec Paul et Barnabé, livrent les combats du Seigneur. « C’est du travail perdu que de se lever tôt, de se coucher tard, de manger le pain de la douleur » si les prières sont interrompues. Si nous pensons résister aux ennemis, qui, en ce moment, sont à nos portes, si nos églises restent fermées, tout en ne nous livrant à la prière que quelques minutes par jour, c’est là de notre part pure fatuité (Il est difficile de plaider avec une plus ardente conviction l’importance souveraine de l’oraison dans la vie de l’Église comme levier de son action et garant de la fécondité de celle-ci).
Bénis en vérité de ceux que le Christ appelle à Lui pour l’entendre, pour être Ses serviteurs particuliers et Ses familiers ; bénis plus encore, s’ils obéissent à leur vocation et s’en montrent dignes ! Bénis même s’il leur est permis de saisir quelques moments dans le service qu’ils accomplissent pour le Christ, mais favorisés et honorés par-dessus tout, s’ils peuvent, sans rompre avec le devoir, mettre de côté, de plein cœur, ce qui est du monde, renoncer à la poursuite de la richesse, se libérer des soucis de famille afin de se présenter, comme une sainte offrande sans tâche ni souillure, à Celui qui est mort pour eux. Ce sont là ceux qui « Le suivent partout où il va ». C’est à eux qu’Il adresse plus spécialement les leçons de foi et de résignation qui nous sont rapportées dans l’Évangile : « Attention, dit-Il, gardez vous de l’avarice, car la vie de l’homme ne consiste pas dans la surabondance des choses qu’il possède. Ne vous souciez pas de votre vie, de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. Considérez les lis des champs, comme ils croissent ; ils ne travaillent ni ne filent. Ne cherchez pas ce que vous mangerez ou boirez, et ne soyez pas inquiets, car toutes ces choses, les nations du monde les recherchent, et votre Père sait que vous en avez besoin. Ne craignez pas, petit troupeau, car c’est le bon plaisir de votre Père de vous donner le royaume. Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumône aux pauvres ; faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, dont le voleur n’approche pas, et que la teigne ne corrompt pas. Ayez vos reins ceints et vos lampes allumées. Soyez semblables à des personnes qui attendent leur maître à Son retour des noces. Bénis soient ces serviteurs que le Maître, quand Il viendra, je vous le dis, trouvera en train de veiller. Vraiment, je vous le dis, Il se ceindra lui-même » Lui qui, sur terre, leur a permis de s’asseoir à Ses pieds pour entendre Sa parole ou d’oindre ceux-ci avec de l’onguent, et, les baisant à son tour, tout comme Il fit avant Sa passion par une inexprimable condescendance, - « Il Se ceindra, les fera asseoir pour manger, S’avancera pour les servir ; et, S’il vient à la seconde veille ou à la troisième, et les trouve en train de veiller, bienheureux sont ces serviteurs. Aussi, soyez prêts, car le Fils de l’homme viendra à l’heure que vous ne pensez pas ». (Luc, XII, 15-40)