Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

SERMON XXXII.
POUR LE TROISIÈME DIMANCHE APRES LA PENTECÔTE.
De la miséricorde de Dieu envers les pécheurs.
Gaudium erit in cœlo super uno peccatore pœnitentiam agente (Lc 15, 7)
La joie sera dans le ciel pour un pécheur qui fait pénitence.
On lit dans l'Évangile de ce jour, que les Pharisiens murmuraient contre Jésus-Christ, parce qu'il recevait les pécheurs et mangeait avec eux. Entendant cela : Dites-moi, leur répondit Notre-Seigneur, si quelqu'un d'entre vous a cent brebis, et qu'il en perde une, ne laissera-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, pour aller à la recherche de la brebis perdue ? Il la cherchera jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvée ; et quand il la trouvera, il la rapportera sur ses épaules ; puis, tout joyeux, il assemblera ses amis et ses voisins, et leur dira : Réjouissez-vous avec moi, parce que j'ai retrouvé ma brebis, qui était perdue. — Ensuite, le seigneur conclut par ces paroles : Il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui sont en état de grâce Hic peccatores recipit, et manducat cura illis. — Congratularaini mihi, quia inveni ovem meam, quse perierat. — Dico vobis, quod ita gaudium erit in cœlo super uno peccatore pœnitentiam agente, quam super nonaginta novem justis, qui non indigent pœnitentia. Luc. 15. 7.
Sur ce texte, nous parlerons aujourd'hui de la miséricorde dont Dieu use envers les pécheurs, — premièrement, en les appelant à la pénitence, — secondement, en les attendant, afin qu'ils se convertissent, — et troisièmement, en les accueillant, quand ils reviennent repentants.
1. Dieu appelle les pécheurs à la pénitence.
Quand Adam eut fait la faute de manger du fruit défendu, et qu'ensuite, honteux de son péché, il fuyait la présence du seigneur, quel fut l'étonnement des anges, de voir Dieu se mettre à la recherche de sa créature perdue, la poursuivre comme en pleurant et l'appeler en criant : Adam^ mon cher Adam, où es-tu ? Adam, ubi es ? Gen. 3. 9. Ces paroles, dit le père Pereire, sont celles d'un père affligé qui cherche un enfant qu'il a perdu ! Sunt verba patris quaerentis filium suum perditum.
Voilà, pécheur mon frère, ce que le Seigneur a fait pour vous. Vous avez fui loin de Dieu, et Dieu vous a appelé tant de fois à la pénitence par la voix des confesseurs et des prédicateurs. Qui est-ce qui vous parlait alors ? C'était Dieu ; car les prédicateurs sont les envoyés de Dieu, comme le dit saint Paul Pro Christo ergo legatione fungimur, tamquam Deo chortante per nos. Et c'est pourquoi il ajoute : Nous vous en conjurons au nom de Jésus-Christ, réconciliez-vous avec Dieu Obsecramus pro Christo, reconciliamini Deo. 77. Cor. 5. 20. voici la belle réflexion de saint Jean Chrysostome sur ce passage : pécheurs ! dit-il, c'est donc Jésus-Christ lui-même qui vous prie ; et de quoi vous prie-t-il ? De faire la paix avec Dieu. Puis le saint Docteur ajoute : Ce n'est pas lui qui se conduit en ennemi, c'est vous Ipse Christus vos obsecrat. Quid aùtem obsecrat ? " Reconciliamini Deo. ') — Non enim ipse inimicitias gerit, sed vos. — ce qui signifie que ce n'est pas Dieu qui refuse de faire la paix avec le pécheur, mais que c'est le pécheur qui répugne à se réconcilier avec Dieu.
Et malgré cela, le Seigneur continue, sans se lasser, de l'appeler par des voix intérieures : inspirations, remords de conscience, craintes du châtiment. C'est ainsi, chrétien mon frère, que Dieu a fait avec vous ; et puis, voyant que vous restiez sourd à ses avertissements, il a pris les verges en mains : il vous a appelé par cette persécution, par cette perte de biens, par la mort de ce parent, par cette maladie grave qui vous menaçait delà mort ; il vous a montré déjà tendu l'arc de votre damnation, non pour vous voir damné, mais pour vous voir délivré de l'enfer que vous méritiez, selon ce que dit David : Vous avez donné un signe à ceux qui vous craignent, pour qu'ils fuient devant l'arc, afin que soient délivrés ceux que vous aimez Dedisli metuentibus te significalionem, ut fugiant a facie arcus, ut liberentur dilecti tui. Ps. 59. 6. Ces peines, vous les appeliez des malheurs ; mais, au contraire, c'étaient des miséricordes que Dieu vous faisait ; c'était la voix de Dieu, qui vous exhortait à laisser le péché et à ne point vous perdre. Le seigneur va jusqu'à vous dire : Mon enfant, j'ai presque perdu la voix à vous appeler Laboravi damans, raucas faciœ sunt fauces meœ. Ps. 6S. 4. Je me suis fatigué à vous prier de ne plus m'offenser Laboravi rogans. Ser. 15. 6.
Par votre ingratitude, vous méritiez que Dieu cessât de vous appeler ; mais il a continué. Et quel est donc celui qui vous appelait ainsi ? Un Dieu d'une majesté infinie, qui doit vous juger un jour, et de qui dépend votre bonheur ou votre malheur éternel ! Et vous, qu'est-ce que vous étiez, sinon un misérable ver de terre, digne de l'enfer ? Et pourquoi vous appelait-il ? Pour vous faire recouvrer la vie de la grâce, que vous aviez perdue ; il vous disait : Revenez à moi, et vous vivrez Revertimini, et vivite. Ezech. i8. 32. — Pour acquérir la grâce de Dieu, ce serait peu de passer cent années dans un désert au milieu des jeûnes et des pénitences ; mais Dieu vous l'offrait pour un simple acte de contrition, et vous la refusiez ; et malgré cela, il ne vous a pas abandonné ; il vous a suivi, en vous avertissant ; comme un tendre père court en pleurant après son fils, qui veut aller se jeter à la mer. Dieu est venu à vous, en vous disant, plein de compassion pour vous : Mon enfant, pourquoi voulez-vous vous damner ? Et quare moriemini, domus Israël ? Ibid. 31
Comme une colombe qui, voulant entrer dans un colombier, et le voyant fermé de toute part, ne cesse de voler à l'entour, jusqu'à ce qu'elle trouve une ouverture pour y pénétrer ; ainsi, raconte saint Augustin, la miséricorde divine agissait envers lui, quand il était dans la disgrâce de Dieu Circumvolabat super me fidelis a longe misericordia tua. Co7tf. l. 3. c. 3. le Seigneur en a usé de même avec vous, mon cher frère. quand vous péchiez, chaque fois que vous péchiez, vous repoussiez Dieu loin de votre âme, comme parle Job : ils ont dit à Dieu : Retirez-vous loin de moi Dixerunt Deo : Recède a nobis. Joh. 21. i4. Et Dieu, au lieu de vous abandonner, que faisait-il ? Il se tenait à la porte de votre cœur ingrat, où il frappait, pour vous avertir qu'il était là et qu'il voulait entrer Ecce sto ad ostium, et pulso. Apoc. 3. 20. Il vous priait même de lui donner entrée comme par compassion. Ouvre-moi, Aperi mihi, soror mea. Cant. 5. 2 disait-il ; je veux te sauver de ta ruine ; je veux oublier tous les déplaisirs que tu m'as donnés, si tu quittes le péché. Peut-être maintenant ne veux-tu pas m'ouvrir, de peur de devenir pauvre, en restituant ce qui n'est pas à toi, ou en te séparant de cette personne qui te soutient ; et moi, ne puis-je pas pourvoir à tes besoins ? Peut-être crains-tu de mener une vie triste, en renonçant à cette amitié qui le tient séparé de moi ; et moi, ne puis-je pas te satisfaire, et te procurer une vie heureuse ? Demande-le à ceux qui m'aiment de cœur, et vois comme ils sont contents de posséder ma grâce ; ils ne voudraient pas changer leur état, si humble et si pauvre qu'il soit, contre toutes les délices et toutes les richesses des monarques.
2. Dieu attend les pécheurs, afin qu'ils se convertissent.
Nous avons considéré la miséricorde dont Dieu use envers les pécheurs en les appelant ; considérons maintenant la patience avec laquelle il les attend à la pénitence.
Une grande servante de Dieu, Sancia Carillo, pénitente du vénérable Jean d'Avila, eût voulu, disait-elle, bâtir une église en l'honneur et sous le titre de la Patience de Dieu, tellement elle était touchée en considérant l'extrême patience dont Dieu use envers les pécheurs. Ah ! pécheurs mes frères, qui jamais eût pu nous supporter comme Dieu nous a supportés ? Si vous aviez fait à un homme les offenses que vous avez faites à Dieu, cet homme, eût-il été votre meilleur ami, eût-il été votre père, s'en serait vengé. Quand vous offensiez Dieu, il pouvait vous punir ; vous l'avez offensé de nouveau, et Dieu, au lieu de vous punir, continuait de vous faire du bien, de vous conserver la vie, de pourvoir à tous vos besoins ; il feignait presque de ne pas voir les injures que vous lui faisiez, afin de vous amener à rentrer en vous-mêmes et à vous corriger Dissimulas peccatahominum propter pœnitentiara. Sap. 11 . '24.
Eh quoi ! Seigneur, s'écrie le prophète, vous qui ne pouvez souffrir la vue d'un seul péché, vous en voyez tant, et vous vous taisez ? Respicere ad iniquitatem non poteris ; quare respicis super iniqua agentes, et taces ? Habac. 1 . 13 Vous voyez ce vindicatif, qui préfère son honneur au vôtre ; ce voleur, qui, au lieu de restituer ce qu'il a pris, continue de voler ; cet impudique, qui, au lieu de rougir de ses turpitudes, les étale et s'en vante ; ce scandaleux, qui, non content des offenses qu'il vous fait, veut encore porter les autres à vous offenser ; vous voyez tout cela, et vous ne dites rien, et vous ne punissez pas ?
Toutes les créatures, la terre, le feu, l'air, l'eau sont poussées par une sorte d'instinct naturel à punir le pécheur et à venger les injures qu'il fait à leur Maître Creatura enim, tibi Factori deserviens, exardescit in tormentum adversus injustes. Sap. 16. 24. selon le Sage ; mais Dieu les relient par sa miséricorde. — Quoi donc, seigneur ! vous attendez ces méchants, afin qu'ils se convertissent ? Eh ! ne voyez-vous pas qu'ils abusent de votre miséricorde pour vous outrager de plus en plus ? Vous les avez attendus si longtemps, s'écrie le prophète Isaïe, vous avez retenu le châtiment ; mais quelle gloire en avez-vous retirée ?' Indulsisti genti, Domine, indulsisti genti ; numquid glorificatus es ? 7s. 26. 15. ils ont fait pis qu'auparavant. Pourquoi tant de patience avec ces ingrats ? Pourquoi les attendre encore, au lieu de les punir ? — Le même Prophète répond : Dieu attend le pécheur, afin qu'un jour, le trouvant rentré en lui-même, il puisse lui pardonner et le sauver Propterea exspectat Domrnus, ut misereatur vestri. 7s. 30. 18. — Je ne veux pas, dit le Seigneur, que le pécheur se damne, mais qu'il se convertisse et qu'il se sauve Nolo mortem impii, sed ut convertatur impius a via sua, et vivat. Ezech. 33. 11.
Saint Augustin va jusqu'à dire que, si Dieu n'était pas Dieu, il se rendrait injuste par son excessive patience envers les pécheurs : Deus meus, pace tua dicam : nisi quia Deus es, injustus esses. Attendre ainsi celui qui abuse de la patience divine pour pécher davantage, il semble que ce soit manquer à l'honneur que Dieu se doit à lui-même. Le saint docteur continue : Vos peccavimus, inhœremus peccato : Il en est qui vivent en paix avec le péché, qui dorment dans le péché des mois et des années. Gaudemus de peccato : Il en est qui vont jusqu'à se vanter de leurs crimes. Et tu placatus es os te provocamus ad tram, tu autem condiicis nos ad misericordiam (De Visit. inf. l.i.c. 5.) Entre Dieu et nous il semble qu'il y ait une lutte à qui sera le plus constant, nous à provoquer sa vengeance, ou Dieu à nous inviter au pardon.
Seigneur, s'écriait Job, qu'est-ce que l'homme, pour que vous en fassiez tant de cas ? pourquoi vous appliquez-vous tant à l'aimer ? Quid est homo, quia magnificas eum ? aut quid apponis erga eum cor tuum ? Job. 7. il. Saint Denis l'Aréopagite dit que Dieu court après les pécheurs comme un amant méprisé, et qu'il les conjure de ne pas se perdre Deus etiam a se aversos amatorie sequitur, et deprecatur ne pereant. Ad Demoph. Ingrats ! leur crie-t-il, pourquoi me fuyez-vous ? je vous aime, et je ne veux que votre bien. — ah ! pécheurs, dit sainte Thérèse Exclam. 10. souvenez-vous que celui qui vous appelle en courant après vous, est le Seigneur qui doit un jour vous juger ; et si vous vous damnez, sachez que toutes les miséricordes qu'il vous aura faites, seront pour vous les plus grandes peines à souffrir dans l'enfer.
3. Dieu accueille les pécheurs repentants.
Si un sujet se révolte contre un prince de la terre, et qu'il aille ensuite lui demander pardon, le prince le repousse de sa présence, et ne daigne pas même le regarder. Dieu n'agit pas ainsi avec nous, quand nous allons le prier humblement de nous pardonner ; il ne sait point détourner sa face de celui qui revient à ses pieds avec repentir Non avertet faciera suam a vobis, si reversi fueritis ad eum. iL Par. 30. 9. Jésus a déclaré lui-même qu'il ne repoussera jamais une âme qui revient à lui Eum qui venit ad me, non ejiciam foras. Jo. 6. 37. en effet, comment pourrait-il la repousser, quand il l'invite lui-même à revenir, et qu'il lui promet de la recevoir dans ses bras ? Reviens à moi, dit le Seigneur, et je te recevrai Revertere ad me, dicit Dominas, et ego suscipiam te. Jer. 3. I, Il dit encore ailleurs : Pécheurs, j'ai dû vous tourner le dos, parce que vous me l'avez d'abord tourné vous-mêmes ; mais retournez-vous vers moi, et je me retournerai vers vous Convertimini ad me, ait Dominus exercituum, et convertar ad vos. Zach. i. 3.
Oh ! avec quelle tendresse Dieu embrasse un pécheur qui revient à lui ! C'est ce que Jésus-Christ a voulu nous faire comprendre, quand il a dit, comme nous l'avons rapporté au commencement, qu'il est le bon Pasteur qui, heureux de retrouver sa brebis perdue, la prend avec joie et la met sur ses propres épaules Et eum invenerit eam, imponit in humeros suos gaudens. Luc.15. 5. Il nous montre la même chose dans la parabole de l'enfant prodigue, en nous faisant savoir qu'il est ce bon père qui, voyant revenir son fils perdu, court au-devant de lui, l'embrasse, le couvre de baisers, et va presque jusqu'à s'évanouir de tendresse, tant est vive la consolation qu'il éprouve Accurrens cecidit super collum ejus, et osculatus est eum. Luc. 15. 20.
En outre, Dieu proteste qu'il oublie les torts du pécheur repentant, lequel est alors à ses yeux comme s'il ne l'eût jamais offensé Si autem impius egerit pœnitentiam..., vita vivet... ; omnium iniquitatum ejus... non recordabor. Ezech. 18. 21. Le Seigneur va même jusqu'à dire : Vos consciences, fussent-elles d'un rouge foncé comme le cramoisi, deviendront blanches comme la neige Venite, et arguite me... : si fuerint peccata vestra ut cocciûum, quasi nide albabuntur. Is. i. 18. — Mais, qu'on remarque surtout ces paroles : Venite, et arguite me ; c'est comme si Dieu disait : Pécheurs, venez à moi, et, si je ne vous pardonne pas, si je ne vous reçois pas dans mes bras, reprenez-moi, en me reprochant d'avoir manqué à ma promesse. — Oh ! non, Dieu ne sait pas mépriser un cœur qui s'humilie et se repent Cor contritum et humiliatum, Deus, non despicies. Ps. 50. 19.
Le Seigneur se fait une gloire d'user de miséricorde et de pardonner aux pécheurs Exaltabitur parcens vobis. Is. 30. 18. La sainte Église dit que Dieu manifeste sa toute-puissance en pardonnant et en usant de miséricorde envers les pécheurs Deus, qui omaipotentiam tuam parcendo maxime et miserando manifestas. Dom. 10. p. Pent. Ne pensez pas, pécheurs mes frères, que le Seigneur veuille vous faire attendre longtemps voire pardon ; il est prêt à vous l'accorder aussitôt que vous le voulez. Voici ce qu'on lit encore dans l'Écriture : Vous n'aurez pas à pleurer beaucoup ; à votre première larme de repentir d'avoir péché, Dieu aura pitié de vous Plorans nequaquam plorabis ; miserans miserebitur tui. — Ad vocem clamoris tui, statim ut audierit, respondebit tibi. /*. 30. 19. Il n'agit point envers nous comme nous faisons envers lui ; Dieu nous appelle, et nous fermons l'oreille ; mais aussitôt que le Seigneur vous entendra demander pardon, il vous répondra en vous pardonnant ; » Statim ut audierit, respondebit tibi.


SERMON XXXIII.
POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE APRES IA PENTECOTE.
La mort est certaine et incertaine.
Laxate retia vestra in capturam Luc. 5, 4-5
Jetez vos filets pour pêcher.
Dans l'Évangile de ce dimanche, nous lisons que Jésus-Christ, étant un jour monté sur la barque de saint Pierre, lui dit d'avancer en pleine mer, et de jeter les filets pour pêcher : Duc in altum, et laxate relia vestra in capturant. Saint Pierre lui répondit qu'il avait travaillé toute la nuit avec ses compagnons sans rien prendre, mais que, néanmoins, il obéirait à sa parole. La barque étant donc poussée au milieu de la mer, on jeta les filets, et l'on prit une si grande quantité de poissons, que les filets se rompaient.
Chrétiens mes frères. Dieu nous a placés au milieu de la mer de la vie présente, et nous a ordonné d'y jeter nos filets, afin de prendre des poissons, c'est-à-dire, de faire de bonnes
œuvres, et d'acquérir par là des mérites pour la vie éternelle. Bienheureux serons-nous si nous remplissons cette fin et nous sauvons ! Mais, malheur à nous, si, au lieu d'acquérir des mérites pour le paradis, nous nous faisons, en péchant, des mérites pour l'enfer, et si nous nous damnons ! Notre bonheur ou notre malheur éternel doit être décidé au moment de notre mort, qui est tout à la fois certaine et incertaine. Le Seigneur nous fait savoir qu'elle est certaine, afin que nous ayons soin de nous y préparer ; mais il veut qu'elle soit incertaine quant au temps où elle doit arriver, afin que nous y soyons toujours préparés.
De là deux points de la plus grande importance à considérer :
— le premier : Il est certain que nous devons mourir ;
— le second : Incertain est le temps où nous devons mourir.
1. Il est certain que nous devons mourir.
Il est arrêté que les hommes mourront une fois Statutum est hominibus semel mori. Heb. 9. 27. La sentence de mort est écrite pour chacun de nous ; nous devons tous mourir. Nous naissons tous avec la corde au cou, dit saint Cyprien ; en sorte que, chaque pas que nous faisons, est un pas de plus vers le gibet. Ce gibet sera pour chacun de nous la dernière infirmité, qui doit nous ôter la vie. ainsi, mes frères, de même qu'un jour vous avez été inscrits au livre des baptêmes, de même vous serez un jour inscrits au livre des décès. Comme vous dites aujourd'hui de vos devanciers : Feu mon père, feu mon oncle, feu mon frère ;
— de même vos survivants le diront de vous. Comme vous avez plusieurs fois entendu sonner à la mort des autres, de même d'autres entendront sonner à votre mort.
Toutes les choses futures, pour les hommes qui vivent, sont incertaines ; mais la mort est certaine, dit saint Augustin Caetera nostra, et bona et mala, incerta sunt ; sola mors certa est. Setm. 97. E. B. Il est incertain si cet enfant sera pauvre ou riche, s'il aura une bonne ou une mauvaise santé, s'il mourra jeune ou vieux ; mais il est certain qu'il doit mourir, fût-il noble, fût-il le fils d'un monarque. A la mort, quand son heure arrive, nul ne peut résister. On résiste aux incendies, aux inondations, au fer des ennemis, à la puissance des princes, dit encore saint Augustin ; mais, qui peut résister à la mort ? Resistitur ignibus, undis, ferro, resistitur regibus ; venit una mors, quis ei resistit ? In Ps. 121. Vincent de Beauvais rapporte qu'un roi de France, arrivé à la fin de Sa vie, s'écria : « Voilà que, avec toute ma puissance, je ne puis même obtenir que la mort m'attende une heure de plus ! » Non, quand le terme de la vie est arrivé, la mort n'attend pas même un instant Constituisti termines ejus, qui prœteriri non poterunt. Jo5. 14. 5.
Il faut mourir. Cette vérité, non seulement nous la croyons, mais nous la voyons de nos yeux. Dans le cours de chaque siècle, les maisons, les places publiques, les villes entières, sont remplies de nouvelles générations, succédant à celles que la mort emporte dans la tombe ; et comme les jours sont finis pour ceux qui ont vécu avant nous sur la terre, de même un temps viendra où il ne restera pas un seul de nous tous, qui vivons maintenant Dies formabuntur, et nemo in eis. Ps. 13S. 16. Si quelqu'un voulait se flatter de n'être point sujet à la mort Quis est homo, qui vivet, et non videbit mortem ? Ps. S8. 49. Non seulement il serait infidèle, puisqu'il est de foi que nous devons tous mourir, mais il serait insensé. Nous savons que tous les hommes, même les plus puissants, les princes, les empereurs, après quelque temps, ont fini par mourir. Et où sont-ils maintenant ? demande saint Bernard. Il répond : de tous ces grands du monde, ensevelis sous des mausolées de marbre, il ne reste autre chose qu'un peu de poussière et quelques ossements décharnés Die mihi, ubi sunt amatores mundi ? — Nihil ex eis remansit, nisi cineres et vermes. Médit, c. 3. Nous savons que tous nos devanciers ont cessé de vivre, comme nous le rappellent leurs portraits, les mémoires qu'ils ont écrits, les lits, les vêtements, dont ils ont fait usage ; pouvons-nous, après cela, espérer ou penser que nous ne devons pas mourir ? De ceux qui vivaient en cet endroit il y a cent ans, en est-il un seul qui vive encore ? Tous sont dans l'éternité, soit dans un éternel jour de délices, soit dans une éternelle nuit de tourments ; et l'un ou l'autre de ces deux sorts nous est aussi réservé.
Oh ! nous savons tous très bien que nous devons mourir ; le mal est que nous nous représentons la mort comme si éloignée, qu'elle nous semble ne devoir jamais arriver, et qu'ainsi nous la perdons de vue. Mais, tôt ou tard, que nous y pensions ou n'y pensions pas, il est certain, il est de foi, que nous devons mourir, et que chaque jour nous avançons vers la mort. Car nous n'avons pas ici notre demeure définitive, nous dit l'Apôtre Non enim haberaus hic manentem civitatem, sed futuram inquirimus. Heb. 13. 14. Nous ne sommes pas dans notre patrie, mais dans un lieu de passage Dum sumus in corpore, peregrinamur a Domino. 2 Cor. 5. 6. Notre patrie, c'est le paradis, si nous savons le gagner avec la grâce de Dieu et par nos œuvres. Notre maison n'est pas celle où nous habitons maintenant ; nous n'y sommes qu'en passant ; notre maison est dans l'éternité, dit le Sage Ibit homo in domum seternitatis suje. Eccl. 12. 5. Cela posé, quelle folie serait celle d'un voyageur qui, passant dans un pays étranger, se mettrait à y acheter biens, maisons et terres, et, employant à ces acquisitions toute sa fortune, se réduirait à vivre misérablement dans sa patrie, tout le reste de son existence ! N'est-il donc pas bien insensé, celui qui cherche à se rendre heureux dans ce monde, qu'il doit bientôt quitter, et s'expose, par ses péchés, à se rendre malheureux dans l'autre, où il doit vivre éternellement ?
Voilà un condamné à mort déjà en marche vers le lieu de son supplice ; supposé qu'au lieu de se préparer à sa mort si prochaine, il ne fasse que regarder les maisons qui bordent le chemin pour voir laquelle lui revient le mieux ; ne rêve que de festins, de comédies, ne profère que des paroles immodestes ou injurieuses au prochain, dites-moi, mes bien chers frères, que penseriez-vous de lui, sinon qu'il a perdu la tête, ou qu'il est abandonné de Dieu ? Eh bien ! vous-mêmes, dès à présent, ne marchez-vous pas à la mort ? pourquoi donc ne pensez-vous qu'à contenter vos sens ? Et pourquoi ne pensez-vous pas à régler les comptes qu'un jour, bientôt peut-être, vous devez rendre au tribunal de Jésus-Christ ? Ames qui avez de la foi, laissez les insensés du monde chercher à faire fortune sur la terre ; pour vous, cherchez à faire fortune dans l'autre vie, qui doit être éternelle, tandis que la vie présente doit finir, et cela bientôt. présentez-vous devant cette fosse, où sont ensevelis vos parents et vos amis, et regardez ces cadavres, dont chacun vous dit : Hier à moi, aujourd'hui à toi Mihi heri, et tibi hodie. Eccli. 38. 23. Ce qui m'est arrivé, doit l'arriver un jour pareillement ; tu deviendras poussière et cendre, comme je le suis ; et ton âme alors, où se trouvera-t-elle, si, avant la mort, tu n'as pas bien réglé tes comptes avec Dieu ? — Ah ! mes frères ! si vous voulez vivre bien, et tenir vos comptes en bon état pour ce grand jour où doit être décidée votre cause, dont l'objet est la vie ou la mort éternelle, tâchez de passer le reste de votre vie comme si vous vous trouviez déjà en face de la mort. mort ! ton jugement est hon Mors ! bonum est judicium tua. Eccli. 41. 3. s'écrie le Sage. Oh ! qu'on juge bien des choses, et qu'on dirige bien ses actions, quand on les juge, et qu'on les dirige, les yeux fixés sur la mort ! Le souvenir de la mort nous détache de tous les biens terrestres, dit saint Laurent Justinien Consideretur vitae terminus, et non erit in hoc mundo quod ametur. Lign. vil. de Hum. c. 3. En effet, il méprise sans peine tous les biens de ce monde, richesses, honneurs, plaisirs, celui qui pense que dans peu il devra tout quitter, et être jeté dans une fosse, pour servir de pâture aux vers.
Il en est qui s'efforcent d'éloigner d'eux la pensée de la mort, comme si, en évitant de penser à la mort, ils pouvaient éviter de mourir. Mais la mort est inévitable ; et celui qui repousse la pensée de la mort, se met en grand danger de faire une mauvaise mort. Les saints, à la vue de la mort, ont méprisé tous les biens de la terre. Saint Charles Borromée tenait sur sa table une tête de mort, afin d'avoir continuellement la mort devant les yeux. Le cardinal Baronius portait sur son anneau cette inscription : Mémento mori : Souviens-toi qu'il faut mourir. — Le vénérable père Juvénal Ancina, évêque de Saluées, avait aussi une tète de mort sur laquelle étaient écrits ces mois : « J'ai été ce que lu es ; tu seras ce que je suis. » En se retirant dans les déserts ou dans les grottes, les saints solitaires y portaient avec eux une tète de mort ; pourquoi cela ? pour mieux se préparer à la mort. De là cette réponse d'un ermite à qui l'on demandait pourquoi il mourait si joyeusement : « Je n'ai jamais perdu de vue la mort ; et voilà comment, maintenant qu'elle est venue, elle ne m'effraie point. » Mais au contraire, pour celui qui n'y a guère pensé, oh ! que la mort est épouvantable, quand elle se présente !
2. Incertain est le moment où nous devons mourir.
Rien n'est plus certain que la mort, dit le savant Idiot, et rien n'est plus incertain que l'heure de la mort Nihil certius est morte, hora autem mortis nihil incertius. De conl. mort. c. 3. Il est certain que nous devons mourir ; Dieu a déjà fixé l'année, le mois, le jour, l'heure et le moment, où chacun de nous devra quitter la terre et entrer dans l'éternité ; mais, ce moment, le Seigneur n'a pas voulu qu'il nous fût connu, et avec juste raison, dit saint Augustin ; car, si Dieu faisait connaître à chacun le jour où il doit mourir, l'assurance de vivre jusqu'à ce jour serait pour plusieurs un motif de continuer à pécher Si statuisset viam omnibus , faceret abundare peccata de securitate. Dieu a donc voulu, ajoute le saint Docteur, nous tenir caché le jour de la mort, afin que nous vivions bien tous les jours Latet ultimus dies, ut observentur omnes dies. Serm. 39. E. B. Nous devons ainsi tenir toujours prêts les comptes que nous avons à rendre au moment de la mort ; c'est Jésus-Christ qui nous y exhorte : Soyez prêts, dit-il, parce que le Fils de l'homme viendra à l'heure que vous n'y penserez point Estote parati.quia, quahora nonputatis, Filius hominis veniet. luc. 12. 40. Il nous prévient que la mort nous arrivera quand nous y penserons le moins, afin que nous soyons toujours préparés à la mort, comme dit saint Grégoire Ut, dura incerti sumus quando moriaraur, semper ad mortem parati inveniamur. Mor. l. 12. c. 20. Saint Paul nous avertit également que le jour du Seigneur, c'est-à-dire, le jour où le Seigneur doit nous juger, viendra nous surprendre à la dérobée, comme le voleur vient de nuit Dies Domini, sicut fur in nocte, ita veniet. Thess. 5. 2. Puis donc qu'en tout temps et en tout lieu, nous dit saint Bernard, la mort peut vous assaillir et vous ôter la vie, si vous voulez mourir en bon état et vous sauver, il faut qu'en tout temps et en tout lieu vous soyez dans l'attente de la mort Mors ubique te exspectat ; tu, si sapiens cris, ubique eam exspectabis. Médit, c. 3.
Le malheur de tant de chrétiens qui se perdent vient de ce que beaucoup d'entre eux, et même des vieillards qui sentent leur fin approcher, se flattent que la mort est encore loin d'eux, et que, quand elle viendra, elle leur donnera le temps de s'y préparer. C'est là, dit saint Grégoire, un effet de rendurcissement d'esprit Dura mente abesse mors longe creditur, etiam cum sentitur. afor. l. 8. c. 12. Et vous, mes chers auditeurs, avez-vous aussi de telles pensées ? comment pouvez-vous savoir si votre mort est éloignée ou prochaine, et si vous aurez le temps de vous y préparer ? combien n'en savons-nous pas qui sont morts subitement, celui-ci en marchant, celui-là sur sa chaise, un autre en dormant dans son lit ! Qui d'entre eux s'attendait à mourir ainsi ! Cependant, telle a été leur mort ; et s'ils se trouvaient dans la disgrâce de Dieu, où sont allées aboutir leurs âmes malheureuses ? On est bien à plaindre, quand on est pris par la mort à l'improviste ! Or, je dis que tous ceux qui ont ordinairement la conscience embarrassée, meurent à l'improviste, eussent-ils sept ou huit jours de temps pour se disposer à bien mourir ; car, en ces jours de confusion et de terreur, comme je le démontrerai dans un autre sermon (Sermon XLIV) il leur est difficile de bien régler leurs comptes et de recouvrer la grâce de Dieu par une vraie conversion. mais, je le répète, il peut arriver que la mort vous surprenne de manière qu'elle ne vous donne pas même le temps de recevoir les sacrements. Qui sait, en effet, si, dans une heure, il sera vivant ou mort ? Cette pensée fait trembler le juste même, selon ce qu'on lit au livre de Job : je ne sais jusqu'à quand je vivrai, ni si dans peu mon créateur ne m'enlèvera pas de ce monde Nescio enim quamdiu subsistam, et si post modicum tollat me factor meus. Job. :i'2. 22. C'est pourquoi saint Basile nous donne cet avis, que, en nous mettant au lit pour passer la nuit, nous ne devons pas avoir la confiance de voir le jour suivant Cum in lectulum ad quiescendum membra tua posueris, noli confidere de lucis adventu. Inst. ad fil. spir.
Ainsi, quand le démon vous excite au péché, en vous disant qu'ensuite vous vous en confesserez, répondez-lui : que sais-je si ce n'est pas aujourd'hui le dernier jour de ma vie ? Et si jamais la mort m'enlevait en ce moment, sans me laisser le temps de me confesser, qu'en serait-il de moi pour toute l'éternité ? — Hélas ! à combien de pauvres pécheurs n'est-il pas arrivé, dans le temps même où ils savouraient quelque mets empoisonné, d'être surpris par la mort, et précipités en enfer ! Comme les poissons se laissent prendre à l'hameçon, nous dit le Sage, de même les hommes sont pris dans le mauvais moment Sicut pis.ces capiuntur hamo..,, sic capiuntur homines in tempore malo. Eccl. 9. 12. Les poissons se trouvent pris quand ils avalent l'appât, dans lequel est l'hameçon, instrument de leur mort. Le mauvais moment est proprement celui où les pécheurs offensent Dieu. Ces malheureux pèchent sans s'inquiéter ; ils se croient en sûreté, en pensant qu'ils pourront ensuite, par une bonne confession, échapper à la damnation ; mais la mort, qui viendra les surprendre à l'improviste, leur en ôtera le temps : Tandis qu'ils diront : Paix et sécurité, une mort soudaine fondra sur eux Cum enim dixerint pax et securitas, tune repentinus eis superveniet interitus. 7. Thess. 5. 3.
Chose étrange : si quelqu'un doit recevoir une somme d'un autre, il se hâte de prendre ses assurances au moyen d'une obligation écrite, en disant : Qui sait ce qui peut arriver ? Une mort peut venir, et je perds mon argent.
— Or, pourquoi tant de gens n'usent-ils pas de la même précaution en faveur de leur âme, qui importe plus que tous les intérêts du monde ? Pourquoi ne disent-ils pas de même : Qui sait ce qui peut arriver ? — Si Ton perd une somme, on ne perd pas tout ; et si on la perd d'un côté, on peut la recouvrer d'un autre ; mais celui qui perd son âme à la mort, perd tout, et il n'a aucun espoir de la recouvrer par un autre moyen. Si l'on mourait deux fois, et qu'on perdît son âme à la première mort, on pourrait encore la sauver à la seconde ; mais non : Il est arrêté que les hommes mourront une fois Statutura est hominibus semel mori. Heb. 9. 27.  Semel, une fois, remarquez ce mot : ce cas de la mort n'arrive qu'une fois pour chacun ; c'est une affaire qui, une fois manquée, est perdue pour toujours ; ce qui fait que la damnation est appelée un mal sans remède : Periisse semel œternum est.
Lorsque le vénérable Jean d'Avila, cet homme si vertueux, cet apôtre de l'Espagne, touchait à sa fin, on vint le prévenir que sa mort était proche, qu'il lui restait peu de temps à vivre. Que répondit ce grand serviteur de Dieu, qui depuis son enfance avait toujours mené une vie sainte ? II répondit, tout tremblant de frayeur : « Oh ! si j'avais encore un peu de temps pour me préparer à la mort ! » Ainsi tremblait également l'abbé Agathon, bien qu'il mourût après tant d'années de pénitence : « Qu'en sera-t-il de moi ? disait-il ; qui connaît les jugements de Dieu ? »
Et vous, chrétien mon frère, que direz-vous, quand on vous annoncera qu'il vous faut mourir, et que vous entendrez ces paroles du ministre de Dieu : Profîciscere anùna christiana, de hoc mundo ?  âme chrétienne, à l'instant, partez de ce monde. — Vous répondrez peut-être : Doucement, attendez, laissez-moi me préparer un peu mieux. — non, partez à l'instant ; la mort n'attend pas.
Il faut donc se préparer dès maintenant. Saint Paul nous avertit que, si nous voulons nous sauver, nous devons vivre avec crainte et tremblement, appréhendant toujours que la mort ne nous trouve en état de péché Cum metu et tremore vestram salutem operamini. Phil. 2. H. Soyez attentifs, mes chers frères ; il s'agit de l'éternité. Si l'arbre tombe au midi ou au nord, en quelque lieu qu'il tombe, c'est là qu'il restera Si ceciderit lignum ad austrum aut ad aquilonem, in quocumque loco ceciderit, ibi erit. Eccl. li. 3. Quand l'arbre de votre vie s'abattra, s'il tombe du côté du midi, c'est-à-dire, du salut éternel, que vous serez heureux ! Quelle joie pour vous de pouvoir dire alors : Me voilà sauvé ; je n'ai plus rien à craindre ; je ne peux plus perdre Dieu ; je suis heureux pour toujours ! — Mais, si l'arbre tombe du côté du nord, ou de la damnation éternelle, que direz-vous ? vous direz dans le désespoir : Hélas ! je me suis trompé, et à mon erreur il n'y a plus de remède ! — Allons ! aujourd'hui même, après ce sermon, prenez une généreuse résolution de vous donner véritablement à Dieu. Cette résolution vous procurera une bonne mort, et vous rendra heureux pour toute l'éternité.


SERMON XXXIV.
POUR LE CINQUIÈME DIMANCHE APRÈS LA PBNTECOTE
Contre la colère.
Omnis qui irascitur fratri suo, reus erit judicio Matth 5, 22
Quiconque se met en colère contre son frère, sera justiciable du tribunal
La colère est semblable au feu : le feu agit avec violence, et, quand il s'allume, il empêche la vue par la fumée qu'il produit ; de même, la colère porte l'homme à raille excès, et ne lui laisse pas voir ce qu'il fait ; elle le rend ainsi digne d'être condamné à la mort éternelle : Omnis qui irascitur fratri suo, reus erit judicio. La colère est si pernicieuse à l'homme, qu'elle le rend tout difforme même dans son extérieur : sous l'impression de la colère, la figure la plus belle et la plus gracieuse du monde, est comme celle d'un monstre, d'une bête féroce qui épouvante, dit saint Basile Iracundus humanam quasi figuram amittit, ferœ speciem indu lus. Hom. in aliquot Script, loc. or, si la colère nous défigure devant les hommes, à combien plus forte raison nous doit-elle rendre difformes aux yeux de Dieu !
C'est pourquoi je veux vous montrer dans ce discours :
— premièrement, la ruine que cause à l'âme la colère non refrénée,
— et secondement, comment nous devons refréner la colère dans les occasions qui se présentent.
1. La ruine que cause à l'âme la colère non refrénée.
La colère, dit saint Jérôme, est la porte par laquelle entrent dans l'âme tous les vices Janua omnium vitiorum est iracundia, l7i Prov. c. 29. La colère précipite l'homme dans les vengeances, les blasphèmes, les injustices, les médisances, les scandales et d'autres iniquités ; car cette passion obscurcit la raison, et fait agir l'homme en bête ou en fou. Mon œil, troublé par la colère, disait Job, a perdu la vue Caligavit ab indignatione oculus meus. Job. il. 7. Et David a dit la même chose : Mon œil est troublé par la colère Conturbatus est in ira oculus meus. Ps. 30. 10. Aussi, saint Bonaventure observe que l'homme irrité agit en aveugle, et ne distingue plus ce qui est juste de ce qui est injuste Non potest videre iratus quid justura est, vel injustum. Diœi. sal. tu. i. c. 5. En un mot, selon saint Jérôme, la colère fait perdre à l'homme la prudence et la raison Ita ab omni consilio deturbat, ut, dum irascitur, insanire credatur. Ep. 2. ad Demetr. De là cette sentence de saint Jacques : Les actions d'un homme en colère ne peuvent être conformes à la justice divine, Ira enim viri justitiam Dei non operatur. Jac. i. 20. ni par conséquent exemptes de faute.
Quand l'homme est en proie à la colère, et ne cherche pas à la réprimer, il tombe facilement dans la haine contre celui qui a été cause de son irritation. La haine, dit saint Augustin, n'est pas autre chose qu'une colère invétérée Odium est ira inveterata. Ad Fratr. in er. s. 9. Et selon saint Thomas, la colère éclate et passe vite, tandis que la haine est durable Ira subita est, odium vero diuturnum. Si donc la colère persiste en quelqu'un, c'est un signe qu'en lui règne aussi la haine.
Mais on dira peut-être : Moi, je suis chef de famille ; il faut que je corrige mes enfants, mes serviteurs, et qu'au besoin j'élève la voix contre les désordres qui se présentent.
— Je réponds : Autre chose est de s'irriter contre le prochain, et autre chose est de s'irriter contre le péché du prochain. S'irriter contre le péché, ce n'est pas proprement de la colère, mais du zèle ; et cela est, non seulement licite, mais parfois même nécessaire, pourvu qu'on y mette la prudence convenable , en faisant voir qu'on s'irrite contre le péché, et non contre le pécheur ; car, si la personne qu'on veut corriger, s'aperçoit qu'on parle par un mouvement de passion et de haine contre elle, la correction alors, loin d'être utile, sera plutôt nuisible. Telle est donc la colère contre le péché du prochain, et elle est bien licite, comme l'a remarqué saint Augustin Non fratri irascitur.qui peccato fratris irascitur.iJetroci. I.i.c.i9. C'est là proprement s'irriter sans tomber en faute, ainsi que David nous le recommande Irascimini, et nollite peccare. Ps. 4. 5. Mais il n'en est pas de même de la colère contre le prochain à cause du péché commis par lui : cela n'est jamais permis ; car nous ne pouvons pas, dit encore saint Augustin, haïr les autres à cause de leurs vices Nec propter itium oderit hominem. De Civ. D. l. 14. c. 6.
En outre, la haine produit facilement le désir de la vengeance, parce que, dit saint Thomas, la colère, bien entendu quand elle est pleinement volontaire, ne va pas sans ce désir Ira est appetitus vindictœ. t. 2. q. iSS. a. 1. — Mais, dit-on, si je me venge d'un tel, Dieu me le pardonnera ; car je n'ai que trop sujet de le faire. — Je réponds : Qui donc trouve que vous avez bien raison de vous venger ? C'est vous qui le dites, vous que la colère aveugle : je vous ai déjà dit que cette passion obscurcit l'esprit et fait perdre la raison. Quand vous êtes en colère, l'action de votre prochain vous apparaît comme une injure outrée, insupportable ; mais, la colère une fois apaisée, vous voyez que la chose n'était pas aussi grave que vous l'avez pensé. au surplus, l'injure fut-elle grave, et même très grave, pouvez-vous dire que Dieu sera indulgent à votre égard, si | vous vous vengez ? Non, dit le Seigneur, la vengeance ne vous appartient pas. La vengeance est à moi ; et quand le temps sera venu, je saurai punir les péchés comme ils le méritent Mea est ultio, et ego retribuam in tempore. Deut. 32. 35. — Si vous voulez vous venger de l'injure que vous a faite votre prochain, Dieu en toute justice voudra aussi se venger de tant d'injures que vous lui avez faites, et spécialement de celle-ci, puisqu'il vous ordonne de pardonner. Chose singulière , ajoute ici l'écrivain sacré : Un homme, qui n'est que chair, garde sa colère contre son frère dont il veut se venger, et il ose demander miséricorde à Dieu ? Qui donc pourra prier pour les péchés de ce téméraire ? Qui vindicari vult, a Domino inveniet vindictam... Relinque proximo tuo nocenti te. — Homo homini réservât iram, et a Dec quserit medelam ?... Ipse, cum caro sit, réservât iram, et propitiationem petit a Deo ? Quis exorabit pro delictis illius ? Eccli. 28. 1. Eh ! s'écrie saint Augustin, je ne sais avec quelle effronterie il osera jamais attendre de Dieu le pardon de ses péchés, celui qui ne veut pas lui obéir, en pardonnant à son prochain Nescio qua fronte indulgentiam peccatorum obtinere poterit, qui Deo, prœcipienti iniraicis suis veniam dare , non acquiescit.J serm. 213. E. B.
Prions le Seigneur qu'il nous préserve d'être pris de quelque forte passion, et spécialement de la colère Animae irreverenti et infrunitae ne tradas me. Eccli. 23. 6. Car, alors, il nous serait difficile de ne pas tomber dans quelque faute grave contre le prochain ou contre Dieu. Combien n'en voit-on pas qui, faute de réprimer en eux la colère, éclatent en horribles blasphèmes contre Dieu ou contre ses saints ! Mais, dans le temps même où nous nous livrons à l'emportement, le Seigneur arme sa main de verges. Nous lisons dans Jérémie, que Dieu lui demanda un jour ce qu'il voyait Quid tu vides, Jeremia ? — Virgam vigilantem ego video. — ollam succensam ego video. Jer. 1.11. Le Prophète répondit : Seigneur, je vois une verge qui veille pour châtier. — Ensuite , Dieu lui fit de nouveau la même demande, et il répondit : Je vois une chaudière bouillante. — cette chaudière représente une personne enflammée de colère, sur laquelle s'élève !a verge, c'est-à-dire, la vengeance de Dieu.
Voici donc la ruine que cause à un homme la colère non refrénée : elle lui fait perdre d'abord la grâce de Dieu, et puis même la vie temporelle, selon ce qu'on lit dans l'Écriture : L'envie et la colère abrègent les jours Zelus et iracundia minuunt dies. Eccli. 30. 26. La colère tue l'insensé qui s'y livre Vere stultum interficit iracundia. Joh. 5. 2. Et durant les jours qu'ont à passer ceux qui se livrent à la colère, ils mènent une vie malheureuse, au milieu de tempêtes continuelles.
Mais nous arrivons au second point, où il me reste à dire plusieurs choses utiles, pour remédier à ce vice.
2. Comment nous devons refréner la colère dans les occasions qui se présentent.
Avant tout il faut savoir que, au milieu de tant de vicissitudes, il n'est pas possible à la faiblesse humaine de n'éprouver jamais aucun mouvement de colère ; personne n'en peut être entièrement exempt, dit Sénèque Ira nullum hominunygenus excij.it. De Ira, l. 3. c. 2. Nous devons mettre tout notre soin à modérer la colère, quand elle a trouvé quelque entrée en nous. Et comment la modère-t-on ? Par la douceur. Cette vertu est appelée la vertu de l'Agneau, c'est-à-dire, la vertu chérie de Jésus-Christ, qui souffrit sa passion et fut immolé sur la croix comme un agneau, sans s'irriter et sans même se plaindre : Comme une brebis il sera mené à lu mort, et il sera tenu comme l'agneau devant celui qui le tond, et il n'ouvrira pas la bouche Sicut ovis ad occisionem ducetur, et quasi agnus coram tondente se obmutescet, et non aperiet os suum. Js. 53. 7. Aussi nous a-l-il laissé cette recommandation, d'apprendre de lui à être doux et humbles de cœur Discite a me quia mitis sum et humilis corde. Matth. 11. 19.
Oh ! qu'on plaît à Dieu, quand on est doux, souffrant en paix tout ce qui arrive de contraire, les disgrâces, les persécutions, les injures ! Le paradis est promis à ceux qui sont doux Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram. Matth. 5. 4. Ils sont appelés les enfants de Dieu Beati pacifici, quoniam filii Dei vocabuntur. Ibid. 9. Certaines personnes se vantent d'être douces, mais faussement : elles sont douces envers ceux qui leur font du bien ou qui les louent : mais envers ceux qui les injurient ou leur font quelque tort, elles ne respirent que colère et vengeance. Telle n'est point la vertu de douceur ; elle consiste à être doux et pacifique envers ceux qui nous maltraitent et nous haïssent Cum eis qui odenmt pacem, eram pacificus. Ps. 119. 6.
Il faut, comme dit saint Paul, se revêtir d'entrailles de miséricorde envers tout le monde, en se supportant les uns les autres Induite vos... viscera misericordiae..., supportantes invicem, et donantes vobismetipsis, si quis ad versus aliquem habet querelam. col. 3. IS. Vous voulez que les autres supportent vos défauts : et si l'on a quelque sujet de plainte contre vous, vous voulez qu'on use d'indulgence à votre égard ; c'est donc ainsi que vous devez agir vous-même envers les autres. quand vous recevez quelque offense d'une personne irritée contre vous, faites entendre une parole douce, et vous l'apaiserez Responsio mollis frangit iram. Prov. 15. 1. Certain religieux étant un jour entré par mégarde dans un champ ensemencé, le cultivateur courut à lui en l'accablant d'injures. Le religieux lui répondit humblement : « Mon frère, vous avez raison ; j'ai mal fait, pardonnez-moi. » Cette réponse fit un tel effet sur le cultivateur, que, non seulement il sentit se calmer toute sa colère, mais il résolut de suivre ce saint religieux, et d'embrasser le même état de vie. Pour les orgueilleux, les humiliations qu'ils reçoivent, leur servent à augmenter leur orgueil ; mais ceux qui sont humbles et doux, profitent des affronts qu'on leur fait, pour augmenter leur humilité, suivant cette pensée de saint Bernard : Celui-là est humble qui tourne l'humiliation en humilité Est humilis, qui humiliationem convertit in humilitatem. In cant. s. 34.
Selon saint Jean Chrysostome, celui qui est doux, est utile à lui-même et aux autres Mansuetus, utilis sibi et aliis. In Act. honi. 6. D'abord, il est utile à lui-même : le père Alvarez disait que le temps où l'on reçoit des mépris, est le temps des mérites ; c'est pourquoi Jésus-Christ a déclaré que ses disciples seraient bienheureux, quand ils se verraient maudits et persécutés.^ Aussi, les saints ont toujours eu le désir d'être méprisés comme Jésus-Christ l'a été. — En second lieu, celui qui est doux, est encore utile aux autres : il n'est rien, dit le même saint docteur, qui porte autant les autres à se donner à Dieu, que de voir un chrétien doux et joyeux au milieu des injures qu'il reçoit Nihil ita conciliât domino familiares, ut quod illura vident mansuetudine jucundum. S de Mansuet. La raison en est que la vertu se fait connaître par l'épreuve ; et comme l'or est éprouvé par le feu, ainsi la douceur des hommes est éprouvée par les humiliations In igné probaïur aurum et argentum ; homines vero receptibiles in camino humiliationis. Eccli. 2. 5. On lit dans les cantiques : Mon nard a exhalé son odeur Nardus mea dédit odorem suum. Cant. 1. 11. Le nard est une plante odoriférante, mais qui ne répand son odeur que lorsqu'elle est froissée ou broyée ; cela signifie qu'on ne peut assurer d'un homme qu'il est doux, sinon quand on sait par expérience que, en recevant des injures ou de mauvais traitements, il fait sentir l'odeur de sa mansuétude en les supportant paisiblement, sans s'irriter. Mais
Dieu veut que nous soyons doux aussi envers nous- % mêmes. Quand on a commis une faute, le Seigneur veut sans doute qu'on s'humilie, qu'on s'en repente, et qu'on prenne la résolution de ne plus la commettre ; mais il ne veut pas qu'on s'irrite contre soi-même ni qu'on se trouble ; car, quand on est troublé, on n'est point capable de faire le bien Cor meum conturbatum est, dereliquit me virtus mea, Ps. 31. 11.
Ainsi, dès qu'on se sent offensé, on doit s'efforcer de refréner la colère, afin de répondre avec douceur, comme nous avons dit, ou du moins, afin de tenir la bouche fermée et de garder le silence. Tel est le moyen de remporter la victoire, d'après saint Isidore Quamvis quisque irritet, tu dissimula ; tacendo, citius vinces. syn07iim. l. 2. c. 7. Autrement, par une réponse indignée, on serait nuisible à soi-même et aux autres. Le mal serait plus grand encore, si vous répondiez avec colère à celui qui vous corrige. Tel qui ne se fâche pas contre qui le blesse, dit saint Bernard, se fâche contre qui panse ses plaies Medicanti irascitur, qui non irascitur sagittanti. In Cant. s. 42. Oui, il en est qui ne s'irritent pas quand ils auraient un juste motif de le faire, quand on blesse leur âme en les flattant ; mais ils s'irritent, quand on les reprend pour remédier à leurs désordres. — Contre ceux qui abhorrent les corrections, est portée la sentence de perdition mentionnée par le Sage, à savoir, que la prospérité de ces insensés les perdra Eoquod... detraxerint universae correptioni raeae,... prosperiias stultorum perdet illos. Prov. 1. 29. Les insensés regardent comme un bonheur de n'avoir personne qui les corrige, ou de pouvoir dédaigner les corrections qui leur sont faites ; mais ce bonheur est la cause de leur perte.
Quand donc il se présente une occasion de s'irriter, il faut d'abord se mettre sur ses gardes, pour fermer l'entrée à la colère : Ne soyez pas prompt à vous mettre en colère, dit l'Esprit-Saint Ne sis velox ad irascendum. Eccl. 7. 10. il en est qui, à la moindre chose qui les pique, changent aussitôt de visage, et se mettent en colère ; or, quand la colère s'est emparée de quelqu'un. Dieu sait où elle le conduira. Il est donc nécessaire que, dans nos oraisons, nous ayons soin de nous prémunir contre ces occasions ; car, lorsqu'elles arrivent, si nous n'y sommes point préparés, il nous sera difficile de refréner la colère, comme il est difficile de brider un cheval déjà en course.
S'il arrive malheureusement que la colère ait déjà pénétré en nous, tâchons de la bannir sans délai. Jésus-Christ ordonne à quiconque se souvient que son frère a quelque sujet de plainte contre lui, de différer son offrande à l'autel jusqu'à ce qu'il se soit réconcilié avec son frère Vade prius reconciliari fralri tuo, et tune venieiis offeres muuus tuum. Malth. 5. 24. Et celui qui a été offensé, doit avoir soin d'ôter de son cœur, non seulement toute colère, mais encore toute aigreur envers l'auteur de l'offense, comme saint Paul nous le recommande Omnis amaritudo, et ira, et indignatio,... tollatur a vobis. ephes. 4.31. Et tant qu'on se sent encore irrité, Sénèque conseille de ne rien faire ni rien dire qui soit dicté par la colère Cum iratus fueris, nihil agas, nihil dicas, quod ab ira imperetur. Dans le trouble, il faut qu'on garde le silence comme faisait David. J'ai été troublé et je n'ai point parlé Turbatus sum, et non sum locutus. Ps. 76. 5. Combien de gens ne voit-on pas qui, après avoir parlé ou agi dans un mouvement de colère, s'en repentent, quand le feu est passé, et disent : Alors, j'étais en colère !
Ainsi, dans la colère, il faut s'abstenir de parler et d'agir : ne rien faire et ne rien résoudre ; car tout ce qu'on fera dans cet état d'agitation et de trouble, blessera la justice, suivant la maxime de saint Jacques : La colère de l'homme n'opère pas la justice de Dieu Ira enim viri, justitiam Dei non operatur. Jac. i. 20. Il faut encore éviter alors de recevoir les conseils d'une personne qui pourrait fomenter l'irritation Beatus vir qui non abiit in consilio impiorura. Ps. i. i. Voici l'avis que donne l'Ecclésiastique à celui dont on demande le conseil : Si vous soufflez sur une étincelle, elle deviendra un grand feu ; mais si vous crachez dessus, elle s'éteindra Si sufflaveris in scintillam, quasi ignis exardebit ; et si exspueris super illam, exstinguetur. Eccl. 28. 14. . Si quelqu'un se trouve offensé par une injure reçue, vous pouvez, par un bon conseil de patience, éteindre le feu, tandis que, par un souffle de vengeance, vous pouvez allumer un grand incendie. — C'est pourquoi celui qui se sent un peu pris de colère, doit se défier de certains faux amis, qui, par une seule parole imprudente, pourraient causer sa perte.
Suivons ce conseil de l'Apôtre : Ne vous laissez point vaincre par le mal, mais triomphez du mal par le bien Noli Vinci a malo, sed vince in bono malum. Rom. 12. 21. Ne vous laissez point vaincre par le mal, c'est-à-dire par le péché. Si vous vous vengez, ou si vous blasphémez, en cédant à la colère, vous êtes vaincu par le péché. — Mais, direz-vous peut-être, je suis d'un naturel fougueux. — Eh bien ! avec la grâce de Dieu, en vous faisant violence, vous pouvez vaincre votre mauvais naturel. Soyez résolu à ne vous point mettre en colère, et vous subjuguerez votre naturel fougueux. — Je ne puis souffrir ce qui n'est pas juste.
— A cela je réponds : D'abord, observez que la colère offusque la vue, et ne laisse pas voir les choses telles qu'elles sont.' Ensuite, si vous voulez rendre à votre ennemi mal pour mal, c'est vous qui serez vaincu et perdu, selon ce que disait David : Si je rends le mal pour le mal, je serai abattu par mes ennemis Supercecidit ignis, et non viderunt solem. Ps. 57. 0.[Il Si reddidi retribuentibus mibi mala, decidam merito ab inimicia meis inanis. Ps. 7. 5.
Triomphez du mal par le bien : Rendez le bien pour le mal, comme Jésus-Christ nous l'ordonne Benefacite bis qui oderunt vos. Motth, 5. 44. Telle est la vengeance des saints, celle que saint Paulin appelle une vengeance céleste Vindicta cœlestis. Ep. ad Sever. En agissant ainsi, vous resterez vainqueurs. et si quelqu'un de ceux dont le Roi-Prophète dit qu'ils ont le venin des aspics sous leurs lèvres Venenum aspidum sub labiis eorura. Ps. 139. 4. si, dis-je, un tel vous demande comment vous pouvez digérer cette injure, répondez : Ne dois-je pas boire le calice que mon Père me donne ? Calicem, quem dédit mihi Pater, non bibam illum ? Jo. 18. il. Et puis, vous adressant à Dieu, vous lui direz : Je n'ai point ouvert la bouche, pour me plaindre de ce qui m'arrive, parce c'est vous qui l'avez fait Non aperui os meura, quoniam tu fecisti. Ps. 3S. 10. Car toutes les peines que nous essuyons, viennent de Dieu Bona et mala... a Deo sunt. Eccli. 11. 14. Et lorsqu'on vous prend votre bien, si vous pouvez le recouvrer, faites-le ; sinon, dites comme Job : C'est le Seigneur qui me l'avait donné, c'est le Seigneur qui me l'a ôté ; que toujours son saint nom soit béni Dominus dédit, Dominus abstulit. Job. 1. '21. — Un philosophe de l'antiquité, ayant perdu tous ses biens dans un naufrage, dit tranquillement : « Si j'ai perdu mes biens, je ne veux point perdre la paix. » pour vous, en pareil cas, dites : Si j'ai perdu mes biens, je ne veux point perdre mon âme.
En somme, quand il nous arrive des adversités, des persécutions, des injures, jetons un regard vers Dieu, qui nous commande dans ces cas la patience, et nous éviterons ainsi de nous irriter : Souvenez-vous de la crainte de Dieu, et ne vous mettez pas en colère contre votre prochain Memorare timorem Dei, et non irascaris proximo. Eccli. 28. S. Jetons un regard sur la volonté de Dieu, qui dispose ainsi les choses pour augmenter notre mérite, et notre colère s'apaisera. jetons un regard sur Jésus crucifié, et nous n'aurons pas envie de nous plaindre. Saint Elzéar, à qui son épouse demandait un jour comment il pouvait recevoir tant d'injures sans s'irriter, lui répondit : « Je regarde Jésus crucifié, et je trouve ainsi le calme et la paix. » Jetons enfin un regard sur nos péchés, par lesquels nous avons mérité bien d'autres humiliations et dé plus grands châtiments, et nous souffrirons tout avec résignation. Quoique parfois, dit saint augustin, nous soyons innocents de la faute pour laquelle on nous persécute, nous sommes néanmoins coupables d'autres péchés, qui méritent un châtiment plus grand que celui qui nous afflige Etsi non habemus peccatum quod nobis objicit inimicus, habemus tamen alterum, quod digne in nobis flagelletur. In Ps. 68. s. i.

suivant