SERMON XXX.
POUR LE PREMIER DIMANCHE APRES LA PENTECOTE.
De la charité envers le prochain.
Eadem quippe mensicra, qua mensi fueritis, remetietur vobis Luc. 6. 38.
On se servira envers vous de la même mesure dont vous Vous serez servis.
Dans l'Évangile de ce dimanche, nous lisons que Jésus-Christ disait un jour à ses disciples : Estote miséricordes sicut et Pater vester misericors est : Voyez comme votre Père céleste est miséricordieux envers vous ; c'est ainsi que vous devez être miséricordieux envers les autres. — Ensuite, il leur expliqua comment et en quoi ils devaient pratiquer la charité envers le prochain ; il leur dit : Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés, Nolite judicare, et non judicabimini. Par ces paroles, il leur recommanda de se garder de juger témérairement le prochain. Pardonnez et l'on vous pardonnera Dimittite, et dimitteraini. Ici, il fit entendre que nous ne pouvons obtenir de Dieu le pardon des offenses que nous lui avons faites, si auparavant nous ne pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Donnez, et l'on vous donnera Date, et dabitur vobis. Ceci est contre ceux qui voudraient que Dieu leur accordât tout ce qu'ils désirent, tandis qu'ils sont durs et avares à l'égard des pauvres. Enfin, il conclut en disant que la mesure de charité dont nous nous serons servis envers le prochain, sera celle dont Dieu se servira envers nous.
Voyons donc comment nous devons pratiquer la charité envers le prochain,
— premièrement, dans les pensées,
— secondement, dans les paroles,
— et troisièmement, dans les actions.
1. Comment nous devons pratiquer la charité envers le prochain dans les pensées.
Saint Jean nous avertit que nous avons reçu de Dieu ce commandement : Que celai qui aime Dieu, aime aussi son frère Hoc mandatum babemus a Deo, ut, qui diligit Deura, diligat et fratrem suum. /. Jo. 4. 21. On voit que le même commandement qui nous oblige à aimer Dieu, nous oblige en outre à aimer notre prochain. sainte Catherine de Gènes disait un jour au Seigneur : « Mon Dieu, vous m'ordonnez d'aimer mon prochain, et je ne puis aimer que vous seul. » Mais le Seigneur lui répondit : « Ma fille, celui qui m'aime, aime toutes les choses qui sont aimées de moi. » Aussi, le même apôtre saint Jean déclare menteur quiconque dit qu'il aime Dieu, tandis qu'il hait son frère Si quis dixerit quoniam diligo Deum, et fratrem suum oderit, mendas est. Ibid. 20. D'ailleurs, Jésus-Christ a dit que, le bien que nous faisons au moindre de ses frères, il le reçoit comme fait à lui-même Matt 25. 10.
Il faut donc, premièrement, que nous pratiquions la charité envers le prochain dans les pensées, en ne jugeant mal de personne sans un fondement certain : Ne jugez pas, et vous ne serez pas juges. Celui qui, sans une raison certaine, juge que son prochain a commis un péché mortel, se rend coupable d'une faute grave ; et s'il ne faisait que l'en soupçonner témérairement, il commettrait au moins un péché véniel. Quand il existe un fondement certain pour juger ou soupçonner, il n'y a pas de péché ; mais celui qui a la vraie charité, pense bien de tout le monde, et repousse les jugements et les soupçons. La charité, dit saint Paul, ne pense mal de personne Charitas... non cogitât malum. T. Cor. 13. 5.
Néanmoins, les chefs de maison sont tenus de prévoir le mal que peuvent commettre les membres de la famille. Certains parents imprudents savent que leur fils fréquente de mauvaises compagnies ou va souvent dans quelque maison suspecte, ou bien, que leur fille s'entretient tête à tête avec un homme, et ils laissent aller ces choses, en disant : Je ne veux point penser mal. — folie ! Dans ces cas, ils sont obligés à soupçonner le mal qui peut avoir lieu, et ils doivent, en conséquence, corriger leurs enfants, pour empêcher que le mal n'arrive. Du reste, quand on n'est pas chef de maison, on doit se garder d'épier les défauts et les actions des autres.
En outre, quand le prochain souffre d'une infirmité, d'une perte, ou de quelque autre peine, la charité veut qu'intérieurement nous en ayons du déplaisir, au moins dans la partie supérieure. Je dis : « Dans la partie supérieure ; » car, lorsque nous apprenons qu'un dommage est arrivé à une personne qui nous est contraire, il semble que nos sens rebelles en éprouvent du plaisir ; mais il n'y a pas de faute en cela, quand nous ne le voulons pas.
Remarquez cependant qu'il est quelquefois permis de désirer le mal temporel du prochain, ou de s'en réjouir ; c'est quand on espère que ce mal produira un bien spirituel pour lui-même ou pour les autres ; par exemple : s'il s'agit d'un pécheur obstiné ou scandaleux, on peut bien, selon saint Grégoire, se réjouir de la maladie ou d'un autre mal temporel qui lui arrive, et même on peut désirer qu'il tombe malade ou qu'il devienne pauvre, afin qu'il change de conduite, ou du moins, qu'il cesse de scandaliser les autres. voici les paroles de saint Grégoire : Il est des cas où l'on se réjouit de la ruine d'un ennemi, sans violer la charité, et l'on s'attriste de sa gloire sans se rendre coupable d'envie : c'est quand on croit que sa chute tournera justement à la délivrance de plusieurs, ou que l'on craint qu'il n'abuse de sa prospérité pour les opprimer injustement Evenire plerumque solet, ut, non amissa charitate, et iuiraici nos ruina laetificet, et rursum ejus gloria, sine invidiae culpa, contristet : cum et, ruente eo, quosdam bene erigi credimus, et, proficiente illo, plerosque injuste opprimi formidamus. Mor. l. 22. c. 11.
Du reste, hors de ces cas, il est contraire à la charité de se réjouir du mal du prochain. Il est aussi contraire à la charité de s'attrister du bien du prochain par la seule raison que c'est un bien pour le prochain ; c'est là proprement le péché d'envie. Les envieux, dit le Sage, sont du parti du démon, qui, pour ne pas voir les hommes dans le ciel, d'où il a été chassé, a tenté Adam de se révolter contre Dieu Invidia autem diaboli, mors introivit in orbera terrarum ; imitantur autem illum, qui sunt ex parte illius. Sap. 2. 24.
Passons maintenant aux autres points, où il y a beaucoup à dire.
2. Comment nous devons pratiquer la charité envers le prochain dans les paroles.
Quant à la charité envers le prochain dans nos paroles, nous devons, premièrement et surtout, nous abstenir de toute médisance. Le médisant, dit le Sage, souillera son âme et sera odieux à tous Susurro coinquinabit animara suam, et in omnibus odietur. eccli. 21.31. Autant ceux qui disent du bien de tout le monde, sont généralement aimés, autant ceux qui sont sujets au vice de la médisance, sont haïs de Dieu et aussi de tous les hommes ; car les hommes, bien qu'ils se plaisent à entendre médire, haïssent néanmoins le médisant, et s'en défient. Saint Bernard dit que la langue du médisant est une épée à trois tranchants Gladius equidem anceps, imo triceps, est lingua detractoris. de Divers, s. 17. C'est une épée à trois tranchants : par le premier, le médisant blesse la réputation du prochain ; par le second, il blesse l'âme de celui qui l'écoute ; par le troisième, il se blesse lui-même, et prive son âme de la grâce de Dieu. — Mais, répondra-t-il peut-être, j'ai dit cela en secret à mes amis, en les obligeant à ne pas le dire aux autres. — Est-ce là votre excuse ? Vous êtes donc, dit le seigneur, un serpent qui mord en silence Si mordeat serpens in silentio, nihil eo minus habet, qui occulte detrahit. Eccl. 10. 11. Qu'importe que vous le disiez en secret ? Vous mordez néanmoins et vous déchirez la réputation de votre prochain.
Ceux qui ont ce défaut de parler mal des autres, en sont punis, non seulement en l'autre vie, mais encore dès la vie présente ; car les mauvaises langues sont cause de mille péchés, en jetant la discorde dans des familles et des populations entières. — Thomas de Cantimpré rapporte qu'il a connu personnellement un détracteur qui expira dans un accès de fureur, en se déchirant la langue avec les dents. — saint Bernard De Apib. l. 2. c. 31. (4) Vit. S. Malach. c. 13. parle d'un autre médisant, qui, ayant voulu dire du mal de saint Malachie, sentit à l'instant sa langue se gonfler et se remplir de vers ; il en mourut misérablement, après sept jours de souffrances.
On est coupable de médisance, non seulement quand on ôte au prochain sa réputation, en lui imputant une faute qu'il n'a pas commise, ou en exagérant ce qui existe, mais encore quand on révèle aux autres ce qui était caché. Il y a des gens qui, dès qu'ils savent quelque mal sur le compte du prochain, semblent près de crever, s'ils ne le font connaître aux autres. Or, quand le péché du prochain est secret et en matière grave, c'est un péché mortel de le dévoiler aux autres sans une juste cause. Je dis : « Sans une juste cause » car, si l'on découvrait à un père de famille quelque vice de son enfant, afin qu'il le corrigeât, ou qu'il y portât remède, ce ne serait point une faute ; ce serait plutôt une bonne action, puisque, comme l'enseigne saint Thomas (2. 2. q. 13. a. 3.) découvrir les torts du prochain, c'est un péché, quand on le fait pour nuire à sa réputation, mais non, quand on le fait pour son bien ou pour celui des autres.
On aura aussi un grand compte à rendre à Dieu, quand, après avoir entendu quelqu'un dire du mal d'autrui, on va en informer la personne intéressée ; ceux qui agissent de la sorte, sont appelés rapporteurs. Oh ! que de mal ne font-elles pas, ces langues rapporteuses, qui vont ainsi semant des discordes ! Elles sont l'objet de la haine de Dieu, assure le Sage Odit Dominus... eum qui séminat inter fratres discordias. Prov. 6. 16-19. La personne qui médit, fait moins de mal ; car on peut penser qu'elle aura été injustement offensée, en sorte que, si elle parle, elle est plus supportable ; mais vous, pourquoi allez-vous rapporter ce que vous avez entendu ? n'est-ce pas pour faire naître des dissensions et des haines, qui seront ensuite cause de mille péchés ?
Si désormais vous entendez une parole contre le prochain, faites ce que dit l'Esprit-Saint : ne vous contentez pas de la tenir renfermée en vous ; il faut que vous l'y fassiez mourir. Quand on est enfermé dans un lieu, on peut encore s'échapper et se montrer ; mais, quand on est mort, on ne peut plus sortir du tombeau. Cela signifie que, quand vous avez entendu dire quelque mal du prochain, vous devez être attentif à n'en donner aucun indice aux autres, soit par un demi-mot, soit par un mouvement de tête, ou autrement. quelquefois, certains signes particuliers et certains mots couverts font plus de tort à la réputation d'une personne, que si l'on disait clairement la chose ; car ils font croire le mal plus grand qu'il n'est en réalité.
En outre, dans les conversations, gardez-vous de piquer quelqu'un, soit présent, soit absent, en l'exposant à la risée. on dit qu'on le fait par plaisanterie ; mais ces plaisanteries sont contraires à la charité. Jésus-Christ nous ordonne de traiter les autres comme nous voulons être traités par eux Omnia ergo quaecuinque vultis ut faciant vobis homines, et vos facite illis. Matth. 7. 12. vous serait-il agréable d'être moqué et mis en risée devant les autres ? Non, sans doute ; laissez donc cette manière d'agir envers votre prochain.
De plus, tâchez d'éviter les contestations inutiles. Quelquefois, pour des bagatelles, pour des riens, on voit s'élever certaines disputes, qui dégénèrent ensuite en querelles et en injures. Il y a des personnes qui ont l'esprit de contradiction : sans besoin, sans utilité aucune, mais uniquement par envie de disputer, elles se mettent à contredire les autres, et blessent ainsi la charité. L'Esprit-Saint nous dit de ne point disputer sur des choses qui nous sont indifférentes De ea re quae te non molestât, ne certeris. Eccli. 11.9.
Mais, dira quelqu'un, je défends la raison ; je ne puis entendre des choses qui ne sont pas justes. — Le cardinal Bellarmin répond à ce défenseur de la raison : « Mieux vaut une once de charité, que cent charretées de raison. « Quand on s'entretient d'une question, spécialement si la chose est peu importante, dites votre sentiment, si vous voulez prendre part à la conversation, et puis restez en paix, sans vous obstiner à défendre ce que vous avez dit. Dans des cas semblables, le mieux est de céder. Le bienheureux Gilles disait que, céder ainsi, c'est vaincre, parce qu'on est supérieur en vertu, et que, par ce moyen, on conserve la paix, avantage bien préférable à celui de l'avoir emporté dans le débat. De là cet avis de saint Joseph Calazance : « Celui qui veut la paix, ne contredit personne. »
Ainsi, mes chers auditeurs, si vous voulez être aimés de Dieu et des hommes, tâchez de dire toujours du bien de tout le monde. Et quand il vous arrive d'entendre une personne médire d'une autre, gardez-vous de l'exciter à parler, ou de montrer que vous prenez plaisir à l'entendre, car vous deviendriez complices de son péché ; mais alors, ou reprenez-la, ou changez la conversation, ou allez-vous-en. Quand vous entendez quelqu'un médire, nous dit l'Esprit-Saint, mettez à vos oreilles une haie d'épines, afin d'empêcher la médisance d'y entrer Sepi aures tuas spinis, linguara nequara noli audire. Eccli. 28. iS Alors, vous devez au moins témoigner qu'un tel discours vous déplaît, soit en gardant le silence et en prenant un air triste, soit en baissant les yeux vers la terre ou en détournant le visage ; en un mot, dit saint Jérôme, faites que le détracteur, en voyant que vous ne l'entendez pas volontiers, apprenne à ne plus se permettre facilement de médire Discat detractor, dura te videt non libenter audire, non facile detrahere. Ep. ad Sepotian. Et quand vous le pouvez, la charité veut que vous preniez la défense des personnes dont on médit. L'Époux divin exige que les lèvres de son épouse soient comme une bande d'écarlate Sicut vitta coccinea, labia tua. Canî. 4 3. Cela signifie, suivant l'explication de saint Grégoire de Nysse In Cant. hom. 7 que ses paroles doivent être dictées par la charité [Vitta coccinea), afin qu'elles couvrent, autant que possible, le défaut du prochain, en excusant au moins l'intention, si l'on ne peut excuser l'action ; c'est le conseil de saint Bernard Excusa intentionem, si opus non potes. In Cant. s. 40. Les religieuses du couvent de sainte Thérèse disaient proverbialement que, partout où se trouvait leur vertueuse Mère, elles croyaient leurs épaules en sûreté, sachant que la sainte prenait la défense de toutes celles dont elle entendait dire du mal.
La charité veut encore que nous soyons doux envers tout le monde, et spécialement envers les personnes qui nous sont contraires. Lorsque quelqu'un est irrité, et vous maltraite par des paroles vives, répondez-lui avec douceur, et vous le verrez bientôt apaisé Responsio mollis frangit iram. Prov. 15. 1. Si, au contraire, vous vous fâchez, si vous parlez avec aigreur, vous augmenterez le feu, et, l'animosité croissant, vous vous mettrez en danger de perdre votre âme, en vous rendant coupables de quelque acte de haine ou de quelque injure grave. Quand vous vous sentez troublés, il vaut mieux vous efforcer de garder le silence plutôt que de répondre ; car, dit saint Bernard, l'œil offusqué par la colère ne voit plus ce qui est juste ou injuste Turbatus prae iraoculus... rectum non\ïà.&i. De Consid. I.2.C. 11. Et s'il arrive que, dans un mouvement de colère, vous ayez injurié votre prochain, la charité exige que, par tous les moyens, vous tâchiez de l'apaiser, afin d'ôter de son cœur tout ressentiment envers vous. Or, il n'y a pas de meilleur moyen, pour réparer une telle faute contre la charité, que de vous humilier devant la personne que vous avez offensée. Mais, quant à la vertu de douceur, que nous devons pratiquer envers le prochain, nous en parlerons spécialement un autre jour (Sermon XXXIVc, cinquième dimanche après la Pentecôte.)
C'est aussi un acte de charité de reprendre celui qui pèche. — Inutile de dire : Je ne suis pas son supérieur. — si vous étiez supérieur, vous y seriez obligé par devoir ; mais n'étant pas tel, vous y êtes obligé par charité, comme chrétien. Dieu, ajoute le Sage, a recommandé à chaque homme son prochain Mandavit illis unicuique de proximo suo. Eccli. 17. 12. De quelle cruauté ne serait-on pas coupable, si, en voyant un aveugle marcher vers un précipice, on négligeait de l'avertir pour le préserver de la mort temporelle ! Bien plus grande, cependant, serait votre cruauté, si, pouvant préserver votre frère de la mort éternelle, vous omettiez de le faire, pour ne pas vouloir vous en occuper !
3. Comment nous devons pratiquer la charité envers le prochain dans les actions.
Il en est qui se vantent d'aimer tout le monde, et qui, cependant, ne veulent se gêner en rien pour secourir leur prochain dans le besoin. Saint Jean nous avertit que nous ne devons pas aimer du bout des lèvres, et seulement en paroles, mais par des œuvres et en vérité Filioli mei, non diligamus verbo neque lingua, sed opère et veritate. 1 Jo. 3. 18. L'ange Raphaël a déclaré à Tobie que l'aumône délivre l'homme de la mort, le purifie de ses péchés, et lui obtient la divine miséricorde et le salut éternel. Eleemosyna a morte libérât, et ipsa est quEC purgat peccata, et facit invenire raisericordiam et vitara jeternam. Tob. 12. 9. Et Dieu nous secourra comme nous secourons notre prochain In qua mensura mensi fueritis, remetietur vobis. MaWi. 7, 2. C'est pourquoi saint Jean Chrysostome a dit :
« L'aumône est le plus lucratif de tous les arts ; » en d'autres termes : La pratique de la charité envers le prochain est l'art de gagner beaucoup auprès de Dieu Eleemosyna est ars omnium artium quaestuosissima. Ad pop. ant. hom. 33. Et sainte Marie-Madeleine de Pazzi se trouvait plus heureuse, assurait-elle, lorsqu'elle secourait le prochain, que lorsqu'elle était élevée en contemplation ; voici la raison qu'elle en donnait : « Quand je suis en contemplation, c'est Dieu qui m'aide ; el quand je secours mon prochain, c'est moi qui aide Dieu. » en effet, toutes les charités faites au prochain, Dieu les reçoit comme faites à lui-même Matth. 25. 40. D'un autre côté, saint Jean demande comment peut se flatter d'aimer Dieu, celui qui ne secourt pas son frère en quelque nécessité, tandis qu'il en a le moyen. Observons que, par aumône, il faut entendre, non seulement les dons en biens ou en argent, mais encore tout autre soulagement qu'on procure à autrui selon le besoin.
Si la charité veut que nous venions en aide à tous, elle exige principalement que nous secourions ceux qui se trouvent dans une plus grande nécessité, comme sont les âmes du purgatoire. Saint Thomas enseigne que la charité s'étend, non seulement aux vivants, mais encore aux morts ; en sorte que, comme nous devons secourir notre prochain pendant sa vie, nous sommes aussi tenus d'assister les saintes prisonnières du purgatoire, qui ont tant à souffrir au milieu du feu, et qui ne peuvent se soulager elles-mêmes. C'est précisément ce qu'a déclaré un moine de Cîteaux au sacristain de son monastère, en lui apparaissant après sa mort : « Secourez-moi par vos prières, lui dit-il ; car, de moi-même, je ne puis rien obtenir Qui habuerit substantiam hujus mundi, et viderit fratrem suum necessitatem habere, et clauserit viscera sua ab eo, quomodo charitas dei majiet in eo ? /. Jo. 3. 17. Ayons donc soin d'assister, autant que nous le pouvons, ces épouses chéries de Jésus-Christ, en les recommandant tous les jours à Dieu, et en faisant célébrer des messes pour elles ; il n'y a rien qui puisse les aider aussi efficacement, que le sacrifice de l'autel. De leur côté, assurément, ces âmes saintes ne seront pas ingrates : à l'instant même, elles prieront beaucoup pour nous, el elles nous aideront bien plus encore, quand elles jouiront de la vue de Dieu.
De même, il est agréable à Dieu que vous ayez une charité particulière pour les malades. Ils sont tourmentés par les souffrances, la tristesse, la crainte de la mort, et parfois ils se trouvent abandonnés des autres. Tâchez de les soulager par quelque aumône ou quelque présent ; servez-les comme vous le pouvez ; au moins, prenez soin de les consoler par vos paroles, en les exhortant à se résigner à la volonté de Dieu, et à lui offrir toutes leurs souffrances.
Surtout, soyez attentifs à pratiquer la charité envers les personnes qui vous sont contraires. — Quelqu'un dira : moi, je suis reconnaissant envers celui qui se conduit bien à mon égard ; mais je ne puis exercer la charité envers celui qui me persécute. — Jésus-Christ lui répond que les infidèles eux-mêmes savent être reconnaissants envers leurs bienfaiteurs Nonne et ethnici hoc faciunt ? MaUh. 5. 41. La charité chrétienne consiste à vouloir et à faire du bien à celui qui nous hait et qui nous fait du mal : }fais moi, dit Jésus, je vous dis : aimez vos ennemis ; faites du bien à qui vous hait, et priez pour qui vous persécute et vous calomnie Ego autem dico vobis : Diligite inimicos vestros, benefacite his qui oderunt vos, et orate pro persequentibus et calumniantibus vos. Ibid. -i-i. Si donc quelqu'un vous veut du mal, vous devez l'aimer ; si quelqu'un vous a fait tort, vous devez lui faire du bien ; telle est la vengeance des saints ; la vengeance céleste, que saint Paulin nous exhorte à tirer de nos ennemis Inimicum diligere, vindicia cœlestis est. Et selon saint Jean Chrysostome, il n'y a rien qui nous rende plus semblables à Dieu Nihil facit homines ita Dec similes, ut inimicis parcere. Ep. ad scver.
Ainsi ont agi les saints. — Sainte Catherine de Sienne avait été calomniée par une femme, elle s'en vengea en l'assistant comme une servante dévouée durant une longue maladie. — Un sicaire avait attenté à la vie de saint Ambroise ; le saint lui fit une pension qui lui permit de vivre commodément. — Vénustien, gouverneur de l'Ombrie et persécuteur de la foi, fit couper les deux mains à saint sabin, évêque de Spolète ; mais ensuite, tourmenté par une vive douleur aux yeux, il eut recours à lui pour obtenir sa guérison. Le saint pria pour son tyran, leva son bras encore tout sanglant pour le bénir, et lui obtint, avec la santé du corps, le salut de l'âme ; car Vénustien se convertit. — Voici encore un trait rapporté par le père Segneri Crist. istr. p. t. rag. 20. n. 20. Le fils unique d'une dame de Bologne ayant été tué, le meurtrier, pour échapper aux poursuites de la justice, vint par hasard se réfugier dans la maison même de cette mère désolée ; et que fit-elle ? Non contente de l'avoir soustrait aux premières recherches, elle lui dit : « Maintenant que je n'ai plus de fils, c'est vous qui devez être mon fils et mon héritier ; en attendant, prenez cette somme et sauvez-vous ailleurs, parce qu'ici vous n'êtes pas en sûreté. » — Voilà comment se vengent les saints. si vous refusez de pardonner à votre ennemi quelques offenses que vous en avez reçues, dit saint Cyrille de Jérusalem, de quel front direz-vous à Dieu : Seigneur, pardonnez-moi les nombreux outrages que je vous ai faits Qua fronte dices Domino : Remitte mihi multa peccata mea ; — si tu pauca conservo tuo non remiseris ? Catech. 1. Si, au contraire, vous pardonnez à votre ennemi, vous êtes assurés d'obtenir de Dieu votre pardon, selon sa promesse : Pardonnez, et l'on vous pardonnera Dimittite, et dimittemini. Luc. 6. 37. Et quand vous ne pouvez pas faire d'autre bien à votre ennemi, qui vous persécute et vous calomnie, au moins recommandez-le à Dieu Orate pro persequentibus et calumniantibus vos. Matth. 5. 44. C'est ce que nous enseigne Jésus-Christ lui-même, et il sait bien récompenser ceux qui traitent ainsi leurs ennemis.
SERMON XXXI.
POUR LE SECOND DIMANCHE APRES LA PENTECOTE.
De la sainte communion.
Homo quidam fecit cœnam magnam Luc. 14. 16
Un homme prépara un grand festin.
On lit dans l'Évangile de ce jour, qu'un homme riche fit préparer un grand festin, puis ordonna à un de ses serviteur d'aller inviter tous ceux qu'il trouverait sur les chemins, fussent-ils pauvres, aveugles ou boiteux, et même, en cas de refus, de les forcer à y venir, afin que sa maison fût remplie. Ensuite, il déclara qu'aucun de ceux qui avaient été invités et qui n'étaient point venus, ne participerait désormais à son festin Exi in vias et sepes, et compelle intrare, ut impleatur domus mca. — Dico autem vobis, quod nerao virorum illorum, qui vocati sunt, gustabit cœnam meam.
Ce festin, c'est la sainte communion, festin Lien grand, où tous les fidèles sont invités à se nourrir de la chair sacrée de Jésus-Christ dans le divin Sacrement de l'autel.'' Prenez et mangez, nous dit le Seigneur, ceci est mon corps Accipite et comediie ; hoc est corpus meum. Matth. S6. 2J.
Occupons-nous donc aujourd'hui à considérer, — d'abord, le grand amour que Jésus-Christ nous a témoigné, en se donnant lui-même à nous dans le saint Sacrement, — et ensuite, ce que nous devons faire, en recevant la sainte communion, pour en retirer beaucoup de fruit.
1. Le grand amour que Jésus-Christ nous a témoigné, en se donnant lui-même ù nous dans le saint Sacrement.
Jésus sachant que son heure était arrivée, l'heure de passer à son Père, c'est-à-dire l'heure de sa mort, après avoir aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'à la fin Sciens Jésus quia venit hora ejus, ut transeat ex hoc mundo ad patrem, cum dilexisset suos qui erant in mundo, in finem dilexit eos. jo. 13. î. Avant de mourir, il voulut nous laisser la plus grande preuve qu'il put nous donner de son amour, en se donnant lui-même à nous dans la sainte Eucharistie. C'est là le gage d'un amour extrême, comme saint Jean Chrysostome explique ces mots : Il les aima jusqu'à la fin.
Selon la remarque de saint Bernardin de Sienne, les témoignages d'affection donnes au moment de la mort restent plus fermement gravés dans la mémoire, et l'on y attache plus de prix Quae in fine in signum amicitiœ celebrantur, firmius mémorise imprimuntur, et cariora tenentur. T. II. s. 54. a. î. c. 1. Mais, tandis que les hommes laissent à leurs amis un anneau ou un autre bijou en mémoire de leur attachement, Jésus s'est donné lui-même tout entier à nous pour nourriture dans ce Sacrement d'amour.
Et en quel temps notre Sauveur a-t-il institué ce divin sacrement ? Ce fut précisément, comme le remarque l'Apôtre, dans la nuit qui précéda sa mort : La nuit où il était livré, il prit du pain, et rendant grâces, il le rompit et dit : Prenez et mangez, ceci est mon corps In qua nocte tradebatur, accepit panem, et gratias agens fregit, et dixit : Accipite et manducate ; hoc est corpus meum. 7. Cor. li. 23. Ainsi, notre très aimant rédempteur nous a fait ce précieux don dans le temps même où les hommes se préparaient à lui donner la mort. Jésus-Christ ne s'est donc pas contenté de donner pour nous sa vie sur une croix ; il a encore voulu, avant de mourir, se donner lui-même à nous pour nourriture dans la sainte communion, et répandre, comme parle le concile de Trente, toutes les richesses de son amour envers les hommes Divitias divini sui erga homincs amoris velut etTudit. Sess. i3. cap. 2. Si la foi ne nous en assurait, qui jamais pourrait croire qu'un Dieu a daigné se faire homme, et puis se faire nourriture, pour être ainsi mangé par ses créatures ? Lorsque Jésus-Christ révéla ce sacrement qu'il voulait nous laisser, les Juifs se demandèrent comment cela pourrait se faire ; il y eut même de ses disciples qui ne purent le croire, et qui s'éloignèrent de lui en murmurant : Ce discours est dur, et qui peut l'écouter ? Quomodo polest hic nobis carnem suam dare ad manducandum ? — Duras est hic sermo ; et quis potest eum audire ? Jo. 6. 53-61. Mais, ce que les hommes ne pouvaient croire, le grand amour de Jésus-Christ l'a conçu et accompli. Ce bon Sauveur a dit à ses Apôtres avant d'aller mourir pour nous, et il nous dit de même à tous depuis sa mort : Prenez et mangez ; ceci est mon corps.
Combien ne s'estimerait-il pas honoré, observe saint François de Sales, celui à qui le roi enverrait un mets de sa table ! Et que serait-ce, si ce mets était une partie de sa propre chair ? Or, dans la communion, Jésus-Christ nous donne, non pas seulement une partie de sa chair, mais son corps tout entier. — Il vous a tout donné, et ne s'est rien réservé, nous dit saint Jean Chrysostome en nous reprochant notre ingratitude Totum tibi dédit, nihil sibi reliquit. Et saint Thomas dit que Dieu, dans l'Eucharistie, nous a donné tout ce qu'il est et tout ce qu'il a Deus in Eucharistia totum quod ipse est et habet, in summo dédit. De Beat. c. 3. C'est donc avec raison qu'elle est appelée, par le même saint docteur, Sacrement et Gage d'amour : Sacramentum charitatis, Pignus charitatis : Sacrement d'amour, parce que l'amour seul a porté Jésus-Christ à nous faire ce don ; Gage d'amour, parce que, s'il pouvait nous arriver de douter de son amour, il a voulu que nous en eussions, dans ce Sacrement, un gage assuré. De plus, l'Eucharistie est appelée, par saint Bernard, Àmor amorum : Amour des amours ; car le seigneur, par son incarnation, s'est donné à tous les hommes en général ; mais par ce sacrement, il s'est donné à chacun de nous en particulier, afin de nous faire comprendre l'amour particulier qu'il conserve pour chacun de nous.
Et avec quelle ardeur Jésus désire entrer dans nos âmes par la sainte communion ! Ce grand désir, il l'a déclaré précisément dans le temps où il institua ce Sacrement d'amour, en disant à ses Apôtres : J'ai désiré bien ardemment démanger cette pâque avec vous ! Desiderio desideravi hoc pascha manducare vobiscum. Luc. 22. 15. — Saint Laurent Justinien dit que cette parole est sortie du cœur brûlant de Jésus-Christ, pour nous montrer l'amour immense dont il nous aimait Flagrantissimse charitatis est vox hsec. De Tr. Chr. Ag. c. 2. Pour nous engager à venir le recevoir souvent dans la sainte communion, il nous promet la vie éternelle, c'est-à-dire, le paradis : celui qui mange ce pain, vivra éternellement Qui manducat hune panem, vivet in eternum. Jo. 6. 59. Et au contraire, il nous menace de nous priver de sa grâce et du paradis, si nous n'avons pas soin de communier : Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, vous n'aurez point la vie en vous Nisi manducaveritis carnem Filii hominis..., non habebitis vitam in vobis. Jo. 6. 54. Ces promesses et ces menaces naissent du vif désir que Notre-Seigneur a de venir à nous dans ce divin Sacrement, d’être reçu par nous dans la sainte communion ? C'est qu'il aime à être uni à chacun de nous. Dans la communion, Jésus s'unit réellement à l'âme et au corps de l'homme, et l'homme s'unit à Jé.sus, de sorte que Jésus demeure en chacun, et que chacun demeure en lui, selon sa propre expression : Celui qui mange ma chair demeure en moi, et moi en lui Qui manducat meam caniem..., illi me manet, et ego in illo. jbid. 5 7. Ainsi, après la communion, dit saint Jean Chrysostome, nous sommes devenus un même corps et une même chair avec Jésus-Christ Huic nos unimur, et facti sumus unum corpus et una caro. Ad pop. Ant. hom. 60. Mon Jésus ! s'écrie saint Laurent Justinien, quelle est celte charité qui vous porte à nous unir tellement à vous, que nous n'ayons plus avec vous, et pour toujours, qu'un cœur et qu'une âme ! quam mirabilis est dilectio tua, Domine Jesu, qui tuo corpori taliter nos incorporari voluisli, ut tecumunum cor et animam haberemus inseparabiliter colligatam ! De Inc. div. am. c. 5. Ainsi, à toute âme qui reçoit la communion, Notre-Seigneur dit ces paroles qu'il adressa un jour à sa chère servante Marguerite d'Ypres : « Vois, ma fille, la belle union qui existe entre moi et toi ; aime-moi donc, restons toujours unis par l'amour, et ne nous séparons plus. » cette union qui s'opère entre Jésus-Christ et nous, dit saint Jean Chrysostome, est entièrement un effet de l'ardent amour que ce bon Sauveur a pour nous Semetipsum nobis immiscuit, ut unum quid simus ; ardenter enim amantiura hoc est. Ad pop. Ant. hom. 61. — Mais, Seigneur, une union si intime avec l'homme ne convient pas à une majesté divine comme la vôtre ! — Ah ! répond saint Pierre chrysologue, l'amour ne se guide point par la raison ; il va où il est attiré, et non où il doit aller Araor ratione caret, et vadit quo ducitur, non quo debeat. serm. 141. Saint Bernardin de Sienne dit que Jésus-Christ, en se donnant à nous en nourriture, a voulu arriver au dernier degré d'amour, qui était de s'unir totalement à nous, comme la nourriture s'unit à celui qui la mange Ultimus gradus amoris est, cum se dédit nobis in cibum ; quia dédit se nobis ad omnimodam unionem, sicut cibus et cibans invicem uniuntur. T. II. s. 54. a. i. c. i. (2) Introd, p. 2. ch. 21. Et saint François de Sales explique la même chose dans ces belles paroles : « Non, le Sauveur ne peut être considéré en une action ni plus amoureuse ni plus tendre que celle-ci, en laquelle il s'anéantit, par manière de dire, et se réduit en viande, afin de pénétrer nos âmes et de s'unir intimement au cœur et au corps de ses fidèles. ^ »
De là il résulte qu'il n'est rien dont nous puissions tirer autant de fruit, que de la communion. D'après saint Denis, elle surpasse tous les autres moyens spirituels, elle a une vertu souveraine pour sanctifier les âmes Eucharistia maximam vim habet perficiendse sanctitatis. Et saint Vincent Ferrier dit que l'âme profite plus d'une seule communion, que d'une semaine de jeûne au pain et à l'eau. La communion, ainsi que l'enseigne le concile de Trente, est un puissant antidote, qui nous délivre des fautes vénielles et nous préserve des péchés mortels Antidotum, quo liberemur a culpis quotidianis, et a peccatis mortalibus prseservemur, -Sess. 13. cap. 2. Jésus-Christ a déclaré lui-même que quiconque se nourrit de lui, qui est la source de la vie, recevra d'une manière stable la vie de la grâce : Celui qui me mange, vivra par moi Qui manducat me, et ipse vivet propter me. Jo. 6. 58. Innocent III dit que notre Sauveur nous délivre, par sa passion, des péchés commis, et par l'Eucharistie, des péchés que nous pouvons commettre. l'Eucharistie est en outre, dit saint Jean Chrysostome, un brasier qui nous enflamme de l'amour divin, et nous rend terribles au démon Carbo est Eucharistia, quse nos inflammat, ut tamquam leones gnem spirantes ab illa mensa recedamus, facti diabolo terribiles. Ad Saint Grégoire de Nysse, expliquant les paroles de l'Épouse sacrée : Il ma introduite dans le cellier à vins ; il a réglé en moi la charité Introduxit me in cellam vinariam, ordinavit in me charitatem. cant. 2. 4. On dit que c'est la communion qui est ce Cellier mystérieux, où l'âme se trouve tellement enivrée du divin amour, qu'elle oublie et perd de vue toutes les choses créées.
Quelqu'un dira : Moi, je ne communie pas souvent, parce que je me trouve trop froid dans l'amour divin. — Gerson lui répond : C'est donc parce que vous vous sentez froid, que vous voulez vous éloigner du feu ? mais c'est plutôt à cause de cela même, que vous devez vous approcher plus souvent de la Table sainte. A ce sujet saint Bonaventure dit qu'on doit avoir confiance en la miséricorde de Dieu, et que, plus on est malade, plus on a besoin de médecin Licet tepide, tamen confidens de misericordia Dei accédât ; tanto magis seger necesse habet requirere medicum, quanto magis senserit se aegrotum. De Prof. rel. l. 2. c. 77. Et voici ce qu'enseigne saint François de Sales : « Deux sortes de gens doivent souvent communier, les parfaits et les imparfaits : les premiers, pour se maintenir dans la perfection ; et les seconds, pour y arriver.( Introd. p. 2.ch. 21) »
Du reste, il n'y a pas de doute que celui qui veut communier, doit faire tous ses efforts pour communier bien. Nous arrivons ainsi au second point.
2. Ce que nous devons faire, en recevant la sainte communion, pour en retirer beaucoup de fruit.
Deux choses sont nécessaires pour tirer un grand fruit de la communion : la préparation avant de la recevoir, et l'action de grâces après l'avoir reçue.
I. — Quant à la préparation, il est certain que, si les saints retiraient beaucoup de fruit de leurs communions, c'est qu'ils avaient soin de s'y bien préparer. Et si tant de personnes, malgré toutes les communions qu'elles font, se voient toujours avec les mêmes imperfections, le défaut n'est pas dans la nourriture, dit le cardinal Bona, mais dans le peu de préparation qu'on y apporte Defectus non in cibo est, sed in edentis dispositione. De Sacr. m. c. 6. § 6.
Il y a deux dispositions principales qu'on doit avoir, si l'on veut communier souvent :
La première est de se détacher des créatures en bannissant de son cœur tout ce qui n'est pas Dieu. Plus la terre tient de place dans un cœur, moins il en reste pour l'amour divin ; il faut donc purger son cœur des affections mondaines, afin que Dieu le possède entièrement. Voici l'avis donné par le Seigneur lui-même à sainte Gertrude, qui lui demandait quelle préparation il exigeait d'elle pour bien communier : « Point d'autre, répondit Jésus, sinon que tu viennes me recevoir vide de toi-même. » Détachons-nous donc des créatures, et notre cœur sera ainsi tout au Créateur.
La seconde disposition pour communier avec beaucoup de fruit, c'est le désir de recevoir Jésus-Christ afin de l'aimer davantage. Saint François de Sales disait : « Vous devez recevoir pour l'amour ce que le seul amour vous fait donner. » (Introd. p. 2. ch. 21.) Ainsi, la fin principale de nos communions doit être de croître dans l'amour envers Jésus-Christ. Le Seigneur a dit lui-même à sainte Mechtilde : « Quand vous devez communier, souhaitez tout l'amour que jamais cœur ait eu pour moi ; j'agréerai votre amour, non tel qu'il sera réellement en vous, mais tel que vous l'aurez désiré (Spir. Grat. l. 3. c. 22.)
II — Il est nécessaire aussi de faire l'action de grâces après la communion. L'oraison qui se fait après la communion, est la plus agréable à Dieu, et la plus profitable pour nous. Nous devons alors nous entretenir avec Jésus-Christ par des affections et des prières.
Les affections doivent être des actes, non pas seulement de reconnaissance , mais encore d'humilité , d'amour et d'offrande de nous-mêmes. — Humilions-nous alors autant que nous le pouvons, en voyant un Dieu se faire notre nourriture, après que nous l'avons tant offensé ! Un savant auteur dit que, le sentiment le plus propre à l'âme qui communie, ce doit être de se dire avec admiration : Un Dieu à moi 1 un Dieu à moi ! — Faisons alors aussi beaucoup d'actes d'amour envers Jésus-Christ. Il est venu en nous précisément pour être aimé ; il lui est donc très agréable de s'entendre dire par celui qui l'a reçu : Mon Jésus ! je vous aime, et je ne veux que vous. — De plus, offrons-nous à lui de bon cœur avec tout ce qui nous appartient, afin qu'il dispose de tout comme il lui plaît, en répétant plusieurs fois : Mon jésus ! vous vous êtes donné tout à moi ; je me donne tout à vous.
Outre les affections, après la communion, nous devons faire des prières et les répéter avec une grande confiance ; c'est un moment favorable, où nous pouvons gagner des trésors spirituels. Sainte Thérèse dit que Jésus est alors dans notre âme comme sur un trône de grâces, et qu'il lui adresse ces paroles : Que veux-tu que je fasse pour toi ? Quid tibi vis faciam ? Marc. 10. 5i. car, semble-t-il ajouter, tu ne me possèdes pas toujours Me autem non seraper habelis. Jo. 12. 8. comme en ce moment. Maintenant donc que lu me tiens renfermé en toi, âme chérie, demande-moi des grâces ; je suis venu du ciel exprès pour te les accorder. Demande-moi ce que tu veux et tu seras satisfaite. — Oh ! quels trésors de grâces perdent ceux qui s'appliquent peu à prier Dieu après la communion !
Adressons-nous aussi au Père éternel, et, nous souvenant de la promesse que Jésus-Christ nous a faite : En vérité, en vérité, je vous le dis : si vous demandez quelque chose au Père en mon nom, il vous le donnera Amen, amen, dico vobis : se quid petieritis Patrem in nomine meo, dabit vobis. Jo. 16. 93. Disons-lui : Mon Dieu ! pour l'amour de votre Fils, que je tiens maintenant en moi, donnez-moi votre amour, faites que je sois tout à vous. — si nous disons cela avec confiance, le Seigneur nous exaucera certainement. Une seule communion ainsi faite peut suffire pour nous sanctifier.