SERMON XLII.
POUR LE TREIZIÈME DIMANCHE APRES LA PENTECOTE.
Du besoin d'éviter les mauvaises compagnies.
Occurrerunt ei decem viri leprosi... Dum irent, mundati sunt. Luc. 17. 12
Dix lépreux vinrent à lui... Pendant qu'ils s'en allaient, ils furent guéris.
On lit dans l'Évangile de ce jour qu'à l'entrée d'un village, dix lépreux vinrent supplier Jésus-Christ de les guérir. noire-Seigneur leur dit d'aller se présenter aux prêtres du temple ; mais en chemin, avant d'être arrivés devant les prêtres, ils se trouvèrent guéris. Or, on demande pourquoi notre Sauveur, pouvant les guérir à l'instant même, a voulu d'abord les faire sortir du lieu où ils étaient, et puis les a guéris pendant qu'ils s'en allaient. Selon un auteur. Mare de Lisbonne, Jésus-Christ prévoyait que, s'il les avait guéris à l'instant, ces hommes auraient continué de vivre là au milieu des autres lépreux, dont ils avaient contracté la maladie, et qu'ainsi ils y seraient facilement retombés, c'est pourquoi il voulut qu'avant tout ils s'éloignassent de ce lieu ; après quoi il les guérit.
Quoi qu'il en soit de cette explication, venons au sens moral que nous en pouvons déduire. Le péché est semblable à la lèpre : la lèpre est un mal qui se communique, et les vices des méchants infectent ceux qui les fréquentent ; c'est pourquoi ceux qui veulent se guérir du mal qu'ils ont contracté, n'y parviendront jamais, s'ils ne se séparent des compagnies dangereuses, selon le proverbe connu : « Celui qui hante les galeux, devient galeux. « — Tel est donc le sujet du présent sermon : Pour vivre bien, il faut fuir les mauvaises compagnies.
L'ami des insensés, nous dit l'Esprit-Saint, leur deviendra semblable Amicus stultorum similis efficietur. Prov. 13. 20. Les chrétiens qui vivent dans la disgrâce de Dieu, sont tous des insensés, qui mériteraient, comme le disait le vénérable Jean d'Avila, d'être enfermés dans la maison des fous. Y a-t-il en effet une plus grande folie, que de croire à l'enfer, et de vivre dans le péché ? Or, celui qui se lie d'amitié avec ces insensés, deviendra bientôt semblable à eux. quand même il entendrait tous les discours des orateurs sacrés, il sera toujours vicieux, suivant cette célèbre maxime : les exemples font plus d'effet sur nous, que les paroles : magis movent exempla, quarn verba. Selon saint Augustin, la familiarité avec les personnes vicieuses est comme un crochet qui nous tient et nous fait tomber dans les mêmes vices : Fuyons donc les mauvais amis, disait-il, afin que nous ne soyons pas entraînés avec eux dans le mal Ne a consortio ad vitii communionem trahamur. Saint Thomas conclut de là que c'est pour nous un grand moyen de salut, de savoir qui nous devons fuir Firma tutela salutis est, scire quem fugiamus.
Tout homme, en cette vie, marche dans les ténèbres et par un chemin glissant ; si en outre un mauvais ange, c'est-à-dire, un compagnon pervers, qui est pire que tout démon, le poursuit et le pousse vers les précipices, comment pourra-t-il éviter la mort ? Fiat via illorum tenebrse et lubricum, et angélus Domini persequens eos. Ps. 34. 6. — Vous serez tel que ceux que vous fréquentez, disait Platon : Talis eris, qualis conversatio quam sequeris. Et selon saint Jean Chrysostome, pour connaître quelles sont les mœurs d'un homme, il suffit d'observer quels sont ses amis ; car les amis se trouvent ou se rendent semblables les uns aux autres Vis nosse hominem ; attende quorum familiaritate assuescat ; amicitia aut pares invenit aut pares facit. Il en est ainsi pour deux raisons : la première, c'est que, pour plaire à un ami, on cherche à l'imiter ; et la seconde, c'est que, comme dit Sénèque, la nature incline à faire ce qu'elle voit faire. Cela s'accorde, d'ailleurs, avec ce qu'on lit dans l'Écriture même : les Israélites, en se mêlant parmi les Gentils, apprirent à vivre comme eux Commisti sunt inter Gentes, et didicenint opéra eorum. Ps.105. 35. — De même qu'on est infecté par l'air qui sort des lieux pestilentiels, dit saint Basile, de même, en conversant avec de mauvais compagnons, on contracte leurs vices Quemadmodum in pestilentibus locis sensim attractus aer latentem corporibus morbum injicit, sic item, in prava conversatione, maxima a nobis mala hauriuntur, eliamsi statim incommodum non sentiatur. Hom. Quod Deus non est auct. mal. Saint Bernard observe que ce fut en se trouvant avec les ennemis de Jésus-Christ, que saint Pierre renia son divin Maître Existens cum passionis Dominicse loinistris, Dominum negavit.
En effet, demande saint Ambroise, comment les mauvais compagnons peuvent-ils vous donner le goût de la chasteté, quand ils exhalent l'odeur du vice impur ? Quid tibi demonstrant ? castitatem, quam non habent ? doctrinam, quam non sequuntur ? verecundiam, quam projiciunt a se ? ad Virg. dévot, c. i. Comment peuvent-ils vous inspirer la dévotion aux choses saintes, quand ils la fuient ? comment peuvent- ils vous communiquer la retenue dans ce qui déplaît à Dieu, quand ils la rejettent ? ° Saint Augustin écrit de lui-même dans ses Confessions que, quand il se trouvait avec ses mauvais compagnons, qui se vantaient de leur perversité, il se sentait porté à pécher sans honte ; et ensuite, il se glorifiait du mal qu'il faisait, pour ne point paraître le céder aux autres. — De là cet avertissement d'Isaïe : Ne touchez point ce qui est souillé Pollutum nolite tangere. Is. 52. 11. car vous resteriez souillés vous-mêmes — Et l'Ecclésiastique ajoute : Celui qui touche la poix, ne peut éviter d'en être taché ; et celui qui communique avec les orgueilleux, sera revêtu d'orgueil Qui tetigerit picem, inquinabitur ab ea ; et qui communicaverit superbo, induet superbiam. Eccli. 13. 1. — il en est de même des autres vices.
Qu'avons-nous donc à faire ? Le Sage répond que nous devons, non seulement éviter les vices des gens dépravés, mais encore nous garder de mettre le pied dans les sentiers où ils marchent Prohibe pedera tuum a semitis eorum. Prov. 1. 15. C'est-à-dire que nous devons fuir leur compagnie, leurs entretiens, leurs festins, et toutes leurs faveurs, leurs présents, par lesquels ils chercheraient à nous attirer, afin de nous prendre dans leurs filets, suivant l'avis que donne Salomon dans le même endroit : Mon fils, si les pécheurs vous attirent à eux, ne consentez pas à les suivre Fili mi , si te lactaverint peccatores, ne acquiesças eis . Prov. i. 10.
— L'oiseau ne tombe pas dans le piège, sans y être attiré par un appeau Numquid cadet avis in laqueum terrse absque aucupe ? Amos. 3. 5. Le démon se sert des mauvais amis comme d'appeaux, pour prendre les âmes dans les filets du péché, selon ces mots de Jérémie : Mes ennemis m'ont pris sans motif, comme le chasseur prend un oiseau Venatione ceperunt me quasi avem inimici mei gratis. Tren.3. 52. Si l'on demande à un de ces corrupteurs pourquoi il a fait tomber dans le péché ce pauvre jeune homme, il répondra : Pour rien : gratis. Je voulais le voir faire comme moi. — Tel est l'artifice du démon, dit saint Ephrem : quand il a pris une âme dans ses filets, il en fait un piège ou un appeau pour en prendre d'autres Cum primum capta fuerit anima, ad alias decipiendas fit quasi laqueus. De recta viv. Rat. c. 22.
Il faut donc fuir comme la peste la familiarité avec ces scorpions d'enfer. J'ai dit : « Fuir la familiarité ; » c'est-à-dire qu'on ne doit pas fraterniser avec les hommes vicieux, en mangeant ou en s'entretenant souvent avec eux ; car, n'avoir avec eux aucun rapport, c'est chose impossible : il faudrait pour cela sortir de ce monde, comme parle l'Apôtre Alioquin debueratis de hoc mundo eiiisse. — Nunc autem scripsi vobis non coramisceri ;... cum ejusmodi nec cibum sumere. 1 Cor. 5. 10. mais il est bien possible d'éviter leur familiarité, selon ce qu'il ajoute : Je vous ai écrit de ne pas vous lier ;... de ne pas même manger avec eux. J'ai dit encore : « Avec ces scorpions ; » c'est ainsi que les appelle Ézéchiel : Il y a des perfides avec toi et tu habites an milieu des scorpions Subverso res sunt tecum, et cum scorpionibus hàbitas. Ezech. 2. 6. Vous n'oseriez habiter parmi les scorpions ; vous auriez soin de vous en éloigner ; de même, il faut que vous fuyiez les amis scandaleux, dont les mauvais exemples et les mauvais discours sont un poison pour votre âme. Les amis corrompus deviennent d'autant plus pernicieux qu'ils sont plus familiers et plus intimement unis Inimici hominis, domestici ejus. Matth. 10. 36. On lit dans l'Ecclésiastique : Qui jamais aura compassion de celui qui veut s'approcher d'un serpent ou d'autres animaux dangereux, s'il en reçoit quelque blessure ? Il en est ainsi de celui qui fréquente un homme vicieux Quis miserebitur incanlatori a serpente perçusse, et omnibus qui appropiant bestiis ? Et sic qui comitatur cum viro inique. Eccli.12. 13. si, par suite du scandale auquel il s'expose, il vient à se corrompre et à se perdre, personne, ni Dieu ni les hommes, n'en aura compassion ; car il était averti de s'en garder.
Dans une société d'amis, un seul scandaleux suffit pour corrompre tous les autres. Il ne faut qu'un peu de levain, dit saint Paul, pour aigrir toute la pâte Nescitis quia modicum fermentum totam massam corrumpit ? 1 Cor. 5. 6. Texte ainsi expliqué par saint Thomas : Uno peccato scandali tota societas inquinatur : Un scandaleux, par une maxime perverse, peut infecter tous ses compagnons. — Ce sont là les faux prophètes dont Jésus-Christ nous avertit de nous garder Attendite a falsis prophetis. Matlh. 1. 15. Les faux prophètes nuisent, non seulement par les fausses prophéties, mais encore parles maximes ou les doctrines fausses, lesquelles sont plus pernicieuses ; car, comme le dit Sénèque (Epist. 123.) elles laissent dans l'esprit certains germes qui produisent le mal. Il n'est que trop vrai, comme l'expérience le prouve, et comme l'a écrit saint Paul, que les paroles scandaleuses corrompent les mœurs de ceux qui les entendent Corrumpunt mores bonos colloquia mala. I. Cor. 15. 33. Un jeune homme, par crainte de Dieu, refuse de commettre un péché ; mais vient un démon incarné, un mauvais compagnon, qui lui dit, comme le serpent à Eve : Vous ne mourrez point Nequaquam morte moriemini. Gen. 3. 4. Que craignez-vous ? il en est tant qui le font ! Vous êtes jeune ; Dieu est indulgent pour la jeunesse. — Puis, on l'entend ajouter : Venez avec nous, amusons-nous, livrons-nous à la joie Venite ergo, et fruamur bonis,.. ; ubique relinquamus signa isetit ise. Sap. 2. 6-9. — maudite amitié ! s'écrie saint Augustin : ceux qui entendent ainsi parler ce séducteur, se font honte de ne pas le suivre, et de n'être pas éhontés comme lui nimis inimica amicitia ! Cum dicitur : Eamus, faciamus ; pude non esse impudentem, Conf. l. 2. c. 9.
Il faut spécialement que nous soyons attentifs, quand une passion s'est allumée en nous, à voir qui nous voulons consulter. Alors, nous sommes portés à consulter celui qui vraisemblablement nous donnera le conseil le plus favorable à notre passion ; mais de ces mauvais conseillers, qui ne parlent pas selon Dieu, nous devons nous garder avec plus de soin que de tous nos ennemis ; car la passion unie au mauvais conseil peut nous faire tomber dans d'horribles excès ; et quand ensuite notre passion sera calmée, nous connaîtrons la faute commise et l'erreur que nous aura inspirée notre faux ami, mais nous ne pourrons plus remédier au mal. Si, au contraire, nous consultons un ami qui parle selon la vérité et la mansuétude chrétienne, sou bon conseil nous fera éviter tout désordre et nous remettra dans le calme.
Voici en conséquence les avis que le Seigneur nous donne. Fuyez, séparez-vous des mauvais compagnons, et vous cesserez de commettre des péchés Discede ab iniquo, et déficient mala abs te. Eccl. 7. 2. Fuyez même les chemins que parcourent ces amis dangereux, afin que vous évitiez de vous rencontrer avec eux Nec tibi placeat malorum via ; fuge ab ea. Prov. 4. i4. Ne quittez point votre ami ancien, lequel est Dieu, lui qui vous a aimés avant que vous fussiez au monde Ne derelinquas ainicum antiqvium ; novus enim non erit similis illi. Eccl. 9. 14. In charitate perpétua dilexi te. Les amis nouveaux ne vous aiment point, mais vous haïssent plus qu'aucun ennemi ; car ils ne cherchent point votre bien, comme le cherche Dieu ; mais ils cherchent leurs iniques plaisirs, entre autres la satisfaction d'avoir des compagnons dans le mal, et de vous voir perdus, comme ils le sont eux-mêmes. — Mais quelqu'un dira peut-être : J'ai de la répugnance à me séparer d'un tel ami, qui m'a voulu du bien ; il me semble que ce serait une ingratitude. — Quoi ! du bien ! une ingratitude ! C'est Dieu seul qui vous veut du bien, parce qu'il veut votre salut éternel. Cet ami, au contraire, veut votre ruine éternelle : il veut que vous le suiviez, sans s'inquiéter aucunement de votre damnation. Il n'y a pas d'ingratitude à quitter l'ami qui vous conduit à votre perte ; mais il y a ingratitude à quitter Dieu, qui vous a créé, qui est mort pour vous sur la croix, et qui veut votre salut.
Fuyez donc la société de ces mauvais amis. Évitez de les entendre parler ; car leurs discours même peuvent vous perdre ; et si vous les entendez parler d'une manière qui ne convient pas, armez-vous d'épines Sepi aures tuas spinis, linguam nequam noli audire. Ecll. 28. 28. en les reprenant de telle sorte, que, non seulement ils se trouvent réprimandés, mais encore ils se corrigent, suivant l'avis de saint Augustin : Ut non solum repellantur, sed etiam compungantur. Écoutez un exemple terrible, qui montre le mal que font les mauvais amis. Le père Sabatino, dans son livre intitulé Luce Evangelica, rapporte que, deux amis de cette espèce se trouvant un jour ensemble, l'un d'eux commit un péché pour complaire à l'autre ; mais ensuite, lorsqu'il fut séparé de lui, il mourut subitement. L'autre, ignorant cette mort, pendant qu'il dormait, vit en songe son ami, et, comme d'habitude, voulut l'embrasser ; mais celui-ci parut alors tout entouré de flammes, et se mit à le maudire, en lui reprochant d'être cause de sa damnation. Là-dessus, le vivant se réveilla, rentra en lui-même, et changea de conduite ; ce qui n'empêcha pas l'autre d'être damné, malheur auquel il n'y a et il n'y aura jamais plus de remède durant toute l'éternité.
SERMON XLIII.
POUR LE QUATORZlÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE.
Tout finit et finit promptement.
Fenum agri, quod hodie est, et cras in clibanum mittitur. (Matth. 6., 30)
L’herbe des champs, qui est aujourd'hui, et qui demain sera jetée dans le four.
Tels sont tous les biens d'ici-bas : ils ressemblent à l'herbe qu'on voit croître dans un champ dès le matin, et qui ensuite, ornée de sa fleur, présente un bel aspect ; mais le soir, elle se dessèche, sa fleur tombe ; et le lendemain, elle est jetée au feu. Cela s'accorde avec ce que Dieu ordonnait à Isaïe de prêcher, savoir, que toute chair n'est que de l'herbe, et que toute sa gloire est comme la fleur des champs Omnis caro fenum, et oranis gloria ejus quasi flos agri. Is. 40. 6. Aussi, saint Jacques compare le riche de ce monde à la fleur de l'herbe, et dit que, comme elle, à la fin de sa carrière, il se flétrit et tombe avec toutes ses richesses et toutes ses pompes Dives... sicut tics feni transibit..., in itineribus suis marcescet. Jac. i. 10. Il se flétrit, il meurt, et puis il est jeté au feu : In clibanum mittitur. C'est ce qui est arrivé au mauvais riche : après avoir joui avec éclat des biens terrestres, il fut plongé dans l'enfer Sepultus est in inferno. Luc. 16. 22.
Ainsi, chrétiens mes frères, appliquons-nous à sauver notre âme et à nous rendre riches dans l'éternité, qui ne finit jamais, tandis qu'en ce monde, — premièrement, tout finit, — et secondement, tout finit bientôt.
1. Tout finit.
Voyez ce grand de la terre ; au moment même où il se trouvera dans la pleine jouissance des richesses et des honneurs qu'il s'est acquis, la mort viendra, et il s'entendra dire : Mettez ordre à vos affaires ; car vous allez mourir Dispone domui tuse, quia morieris tu, et non vives. 7s. 38. 1. — oh ! quelle nouvelle affligeante ! Le malheureux devra dire alors : Adieu, monde ; adieu, belles campagnes ; adieu, maisons de plaisance ; adieu, parents ; adieu, amis ; adieu, plaisirs de la chasse ; adieu, bals ; adieu, spectacles ; adieu, festins ; adieu, honneurs : tout est fini pour moi ! — En effet, c'est un mal sans remède ; qu'il le veuille ou ne le veuille pas, il doit tout quitter : En mourant il n'emportera rien, chante le psalmiste ; sa gloire ne le suivra pas dans l'autre vie Cum interierit, non sumet omnia ; neque descendet cum eo gloria ejus. Ps. 48. 18. La mort, dit saint Bernard, opère une terrible séparation entre l'âme et le corps et toutes les choses d'ici-bas Opus mortis, horrendum divortium. In Cant. s. 26.
Pour ces grands de la terre, que les mondains appellent les heureux du monde, le nom seul de la mort a tant d'amertume, qu'ils ne veulent pas même en entendre parler, attendu qu'ils ne pensent qu'à jouir de la paix au milieu de leurs biens terrestres, comme dit l'Ecclésiastique : mort, combien est amer ton souvenir à l'homme qui met sa paix et sa joie dans ses richesses ! Mors ! quam amara est memoria tua homini pacem habenti in substantiis suis ! Ecdi. 41. 1. Combien donc devra leur être amère la mort elle-même, quand elle leur arrivera ! qu'il est à plaindre, celui qui est attaché aux biens de ce monde ! Tout coup d'épée cause de la douleur ; quand donc le cœur sent le glaive de la mort qui le sépare de ces biens dans lesquels il avait mis tout son amour, il doit en ressentir une grande douleur. C'est ce qui fit que le roi Agag, sachant qu'il allait mourir, s'écria : ‘Faut-il qu'une mort amère me sépare ainsi de tout’ Siccine séparât amara mors ? /. Reg. 15. 32. — Et c'est là le malheur de tant de mondains qui, étant sur le point d'être appelés au jugement de Dieu, au lieu de s'appliquer à régler les comptes de leur âme, ne pensent qu'aux choses de la terre. Mais, dit saint Augustin, tel est le châtiment réservé au pécheur, qui, pour avoir oublié Dieu durant sa vie, s'oublie lui-même en présence de la mort Percutitur hac animadversione peccator, ut moriens obliviscatur sui, qui vivens oblitus est Dei. Serm. 351. E. B. app.
Quelque attaché qu'on soit aux choses de ce monde, il faut, à la mort, abandonner tout ; on est entré nu en ce monde, il faut en sortir nu, comme disait Job Nudus egressus sum de utero matris mese, et nudus revertar illuc. Job. 1. 21. En un mot, ceux qui ont employé toute leur vie à accumuler des richesses, aux dépens de leur repos, de leur santé et de leur âme, n'emporteront rien au moment de la mort, ces malheureux ouvriront alors les yeux, et ils ne trouveront rien de ce qu'ils ont acquis ; en sorte que, dans cette nuit de confusion, ils seront accables par une tempête de peines et de tristesses Dives, cum dormierit, nihil secum auleret ; aperiet oculos suos et nihil inveiet... ; nocte opprimet eum tempestas. Job. 21. 19.
Saint Antonin rapporte que Saladin, roi des Sarrasins, ordonna qu'à sa mort, quand on le conduirait au tombeau, on portât devant lui le linceul dans lequel il devait être enseveli, et qu'en même temps un crieur fît entendre ces paroles : Voilà tout ce que Saladin emportera de ses richesses Tantum hoc deportabit Saladinus de omnibus rébus suis. P. 4. ut. 14. c. 8. § 7. — Le même saint ajoute qu'un philosophe, parlant d'Alexandre-le-Grand après sa mort, disait : Voilà celui qui faisait trembler la terre ; (c'est précisément ce qu'on lit dans l'Écriture) Siluit terra in conspectu ejus. I. MacJi. i . 3. maintenant la terre le recouvre. Hier, c'était peu pour lui de posséder le monde entier ; aujourd'hui, quelques pieds de terrain lui suffisent Qui terram heri conculcabat, hodie ab ea conculcatur ; heri non sufficiebat ei mundus, nunc sufficiunt ei quatuor ulnae terrse. De plus, saint Augustin, ou un autre auteur ancien, rapporte que, se trouvant un jour devant le tombeau de César, il s'écria : tout le monde t'honorait et te craignait ; qu'est devenue ta grandeur Te verebantur principes, te colebant urbes, te timebant omnes ; quo abiit tua magnificentia ? Ad Fr. in er. s. 48. — Et voici ce que dit David : J'ai vu l'impie au comble de la puissance et des honneurs ; j'ai passé, et déjà il n'était plus ! Vidi impium superexaltatum, et elevatum sicut cedros Libani ; et transivi, et ecce non erat. Ps. 36. 35. — Oh ! combien d'événements semblables ne voit-on pas arriver tous les jours dans le monde ! ce pécheur, d'abord pauvre et méprisé, est devenu riche, et s'est acquis des honneurs et des dignités, au point que chacun lui portait envie ; mais la mort le frappe, et on dit de lui : Cet homme a fait fortune dans le monde ; maintenant il est mort ; tout est fini pour lui.
Comment l'homme, qui n'est que terre et cendre, conçoit-il de V orgueil ? Quid superbit terra et cinis ? Eccli. 10. 9. Voilà ce que le Seigneur fait entendre à celui qui s'enorgueillit des honneurs et des richesses d'ici-bas : misérable créature, lui dit-il, d'où te vient cet orgueil ? Si tu possèdes des biens et des honneurs, souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière Quia pulvis es, et in pulverem reverteris. Gen. 3. 19. Tu dois mourir ; et après la mort, à quoi te serviront ces honneurs et ces richesses dont s'enfle ta vanité ? Va, dit saint Ambroise, va visiter les cimetières, où sont ensevelis des riches et des pauvres, et vois si tu peux y discerner le riche du pauvre Respice in sepuJcra ; die mihi, quis ibi dives, quis pauper sit. hexam. l. 6. c. S. tous sont nus ; ils n'ont plus que quelques os décharnés.
— Oh ! que le souvenir de la mort serait utile à tout homme qui vit au milieu du monde ! Ipse ad sepulcra ducetur, et in congerie mortuoruni vigilabit. job. 21. 32. A la vue de ces cadavres, il se souviendrait qu'il doit aussi mourir, et qu'un jour il sera semblable à eux ; cette pensée le ferait sortir du sommeil mortel dans lequel peut-être il vit comme perdu. Mais le mal est que les mondains ne veulent penser à la mort que lorsqu'elle se présente à eux, au moment même où ils doivent quitter la terre pour entrer dans l'éternité ; c'est ce qui fait qu'ils vivent attachés au monde comme s'ils ne devaient jamais en sortir. Cependant notre vie ici-bas n'a qu'une courte durée ; en sorte que tout y doit avoir une fin qui ne peut larder.
2. Tout finit bientôt.
Les hommes savent bien et sont bien persuadés qu'ils doivent mourir ; mais ils se figurent la mort si éloignée d'eux, qu'ils vivent comme s'ils ne devaient jamais mourir. Cependant, observe Job, /a vie de l'homme est de courte durée ; c'est comme une fleur qui, à peine éclose, est foulée aux pieds Homo..., brevi vivens tempore..., quasi flos egreditur, et conteritur. Job. 14. 1. A présent, la santé des hommes est tellement affaiblie, que le plus grand nombre meurent, comme l'expérience le montre, avant l'âge de soixante ans. Et qu'est-ce, en effet, que notre vie, dit saint Jacques, sinon une vapeur, qu'un peu de vent, une fièvre, une blessure, ou quelque autre mal, fait disparaître ? Quid est enim vita vestra ? Vapor est ad raodicum parens. jac. 4. 15. La femme envoyée de Thécua par Joab parlait ainsi à David : Nous mourons tous, et nous nous écoulons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus Omnes morimur, et quasi aquae dilabimur in terram, quse non revertuntur. //. Reg. 14. 14. — Cette femme disait la vérité : comme les eaux de tous les fleuves, de tous les ruisseaux, coulent vers la mer, sans jamais retourner en arrière, de même nos jours passent, et ne font que nous avancer vers la mort.
Oui, nos jours passent, et ils passent vite. La mort vient au-devant de nous, et elle court plus vite qu'un courrier, disait Job Dies mei velociores fuerunt cursore. Joh. 9. 25. en sorte qu'à chaque pas que nous faisons, à chaque respiration, nous sommes plus près de la mort. saint Jérôme réfléchissait que le temps qu'il employait à écrire était pris sur sa vie, et le rapprochait de la mort Quod scribo, de mea vita tollitur. Ad Hel. de morte Nep. disons donc avec Job : Les années passent, et avec elles les plaisirs, les honneurs, les pompes et toutes les choses de ce monde ; il ne reste que le tombeau Et solum mihi superest sepulcrum. Job. 17. 1. En un mot, toutes les peines que nous nous serons données en ce monde, pour y acquérir une bonne position, la renommée d'homme de valeur, de lettres, de génie, où cela nous mènera-t-il ? nous finirons par être jetés dans une fosse et livrés à la pourriture. Ainsi, se dira le malheureux mondain à la mort, ma belle maison, mon jardin, ces meubles de bon goût, ces peintures, ces vêtements si riches, dans peu ne seront plus à moi ! il ne me restera que le tombeau : Et solum mihi super est sepulcrum.
Mais, quelque distrait et embarrassé que soit un homme dans les affaires du monde et ses plaisirs, quand la crainte de la mort, dit saint Jean Chrysostome, crainte qui met le feu à toutes les choses de la vie présente, commence à pénétrer dans son âme, elle le contraint à réfléchir, et à se mettre en peine de ce qu'il en sera de lui après sa mort, dans l'éternité Cum pulsare animam incipit raetus mortis (ignis instar prsesentis vitae omnia succendens), philosophari eam cogit, et futura sollicita mente versare. In II. Tim. hom. 5. Ah ! sans doute, au moment de la mort, les yeux des aveugles s'ouvriront, comme parle Isaïe ; oui, ils s'ouvriront les yeux de ces aveugles qui ont employé toute leur vie à l'acquisition des biens terrestres, et se sont peu appliqués aux intérêts de leur âme Tune aperientur oculi cœcorum. Is. 35. 5. Il leur arrive à tous ce dont le Seigneur nous a prévenus, en disant qu'il viendra nous prendre à l'heure où nous y penserons le moins Qua hora non putatis, Filius hominis veniet. Luc. / ?. 40. la mort est donc pour eux toujours imprévue : car, à ces hommes qui aiment le monde, on n'ose ordinairement parler de leur fin que lorsqu'ils sont près de mourir ; en sorte que, dans leurs derniers jours ou leurs derniers moments, ils ont à régler les comptes de leur âme pour cinquante ou soixante ans qu'ils ont vécu sur la terre. Ils désireront alors avoir encore un mois ou une semaine, pour mieux régler les comptes qu'ils ont à rendre, afin de mettre en paix leur conscience ; mais ce temps leur sera refusé Requirent pacem, et non erit. Ezech. 7. 25. Le prêtre qui assiste les mourants, lit l'ordre que Dieu donne à l'âme de partir de ce monde : Proficiscere, anima christiana, de hoc immdo : « Partez de ce monde, âme chrétienne. » Ah ! qu'ils font une entrée périlleuse dans l'éternité, les mondains, qui meurent au milieu de tant de ténèbres et de confusions, pour n'avoir pas bien réglé les comptes de leur conscience !
Les jugements du Seigneur sont une juste balance, Pondus et statera judicia Domini sunt. Prov. 16. 11. où la noblesse, les dignités et les richesses n'ont aucun poids ; deux choses seulement y sont pesées ; les péchés de l'homme, et les grâces qu'il a reçues de Dieu. Ceux qui auront correspondu fidèlement aux lumières et aux inspirations reçues, seront récompensés ; et ceux qui seront trouvés en défaut, seront condamnés. Nous ne tenons pas compte des grâces divines, mais le Seigneur en tient compte et les mesure ; et quand il les voit méprisées jusqu'à un certain point déterminé, il laisse le pécheur dans son péché, et le fait mourir en cet état. On recueille ce qu'on a semé Quae enim seminaverit homo, haec et metet. Gai. 6. 8. Des efforts faits pour acquérir des dignités, des biens, des applaudissements dans le monde, il ne reste rien à la mort, tout est perdu il n'y a que les œuvres faites et les tribulations endurées pour Dieu, qui nous donnent du fruit à recueillir pour la vie éternelle.
Aussi, saint Paul nous exhorte à prendre soin d'achever notre affaire, et même il nous en prie Rogamus Rutem vos, fratres,... ut vestrum negotium agatis. 1. Thess. 4. iO. Je demande de quelle affaire parle ici l'Apôtre ; est-ce de gagner de l'argent, d'acquérir un grand nom dans le monde ? Non ; il parle de l'affaire de notre âme, dont parlait Jésus-Christ, quand il disait : Travaillez à votre affaire jusqu'à ce que je vienne Negotiamini, dum venio. Luc, 19. 13.
— L'affaire pour laquelle le Seigneur nous a placés et nous tient dans le monde, c'est de sauver notre âme, en évitant le péché, et d'acquérir par les bonnes œuvres la vie éternelle, qui est l'unique fin pour laquelle Dieu nous a créés Finem vero vitam seternam. Rom. 6. 22. cette affaire du salut de l'âme est pour nous, non seulement la plus importante, la principale, mais encore l'unique affaire que nous ayons ici-bas ; car, l'âme sauvée, tout est sauvé, et, au contraire, l'âme perdue, tout est perdu. Nous devons donc, comme l'Écriture nous l'enseigne, faire tous nos efforts pour sauver notre âme, en combattant jusqu'à la mort pour la justice, c'est-à-dire, pour l'observation de la loi de Dieu Agonizare pro anima tua, et usque ad mortem certa pro justitia. eccli. 4. 33 Telle est l'affaire à laquelle notre Sauveur nous recommande de travailler sans cesse, en ayant toujours devant les yeux le moment où il doit venir, pour nous demander compte de toute notre vie : Negotiamini, dum venio.
Toutes les choses de ce monde, acquisitions, applaudissements, grandeurs, comme nous avons dit, doivent finir, et finir bientôt. La scène de ce monde passe ; Praeterit eum figura hujus mundi. /. Cor. 7, 31 heureux celui qui, dans cette scène, exécute bien sa partie et sauve son âme, en préférant aux intérêts temporels du corps, les intérêts éternels de l'âme ; c'est ce que signifient ces paroles de notre divin Maître : Celui qui hait sa vie en ce monde, la garde pour l'éternité Qui odit animam suam in hoc mundo, in vitam aeternam custodit eam. Jo. i2. 25. — C'est une folie des mondains, de dire : Heureux celui qui a de l'argent, qui se fait estimer, qui se procure des plaisirs en ce monde ! — Heureux, doit-on dire, celui qui aime Dieu et sauve son âme. Le roi David ne demandait à Dieu qu'une seule chose, le salut éternel Unam petii a Domino, hanc requiram. Ps. 26. 4. Et saint Paul disait qu'il méprisait comme du fumier tous les biens terrestres, pour gagner Jésus-Christ et la vie éternelle Omnia detrimentum feci, et arbitror ut stercora, ut Christum lucrifaciam. Phil. 3. 8.
Mais, dit un père de famille, je ne travaille pas tant pour moi que pour mes enfants, afin de les laisser dans l'aisance.
- — Je lui réponds : Si vous laissiez vos enfants dans la pauvreté, en dissipant les biens que vous possédez, vous feriez mal, vous pécheriez ; mais, pour procurer de l'aisance à vos enfants, voudriez-vous perdre votre âme ? et si vous alliez en enfer, vos enfants viendraient-ils vous en retirer ? gardez-vous donc d'une telle folie. Écoutez ce que dit David : Je n'ai jamais vu le juste abandonné, ni sa famille mendiant du pain Non vidi justum derelictum, nec semen ejus quaerens panem. ps. 36. 25. — Ainsi, attachez-vous au service de Dieu, conduisez-vous selon la justice, et le Seigneur ne permettra pas que le nécessaire manque à vos enfants ; en même temps, vous vous sauverez, et vous acquerrez ce trésor éternel de félicité, qui ne pourra plus vous être ravi, tandis que la mort, comme un larron, vous dépouillera de tous les biens que vous possédez sur la terre. Telle est la conduite que notre divin Maître nous exhorte à tenir : amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni la rouille, ni les vers ne peuvent les ronger, ni les voleurs les déterrer et les enlever Thesaurizate autem vobis thesauros in cœlo, ubi neque serugo neque tinea demolitur, et ubi fures non effodiunt nec furantur. matth. 6. 20.
Pour conclusion, voici le bel avis que nous donne saint Grégoire, afin de vivre bien et d'acquérir le salut éternel : le but de toutes nos actions en cette vie doit être l'acquisition des biens éternels, et les biens temporels ne doivent nous servir qu'à soutenir notre existence durant le peu de temps que nous avons à passer ici-bas. Mais, ajoute le saint docteur : Comme il y a une distance infinie entre l'éternité et la durée de notre vie présente, de même il doit y avoir une distance infinie, à notre point de vue, entre le soin que nous devons aux biens de l'éternité, dont nous aurons à jouir pour toujours, cl celui que nous devons aux biens de cette vie, dont nous serons bientôt dépouillés par la mort Nobis in intentione œternitas, in usu vero temporalitas esse débet. — Sicut nulla est proporiio inter reternitatem et vitre nostrae tempus, ita nulla débet esse proportio inter seternitatis et hujus vitae curas. Mor. l. 15. c. 20.
SERMON XLIV.
POUR LE QUINZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECÔTE.
De la mort pratique, ou tableau de ce qui arrive ordinairement à la mort d'un homme du monde.
Ecce defunctus efferebatur, filius unicus matris suœ Luc. 7. 12.
Il arriva qu'on emportait un mort, fils unique de sa mère.
On lit dans l'Évangile de ce jour, que Jésus-Christ, allant à Naïm, rencontra un jeune homme mort, qu'on portait à la sépulture hors des portes de la ville : Ecce defunctus efferebatur. Arrêtons-nous, mes chers auditeurs, à ces premières paroles, et souvenons-nous de la mort. C'est ce que la sainte Église veut que chaque année, le jour des Cendres, les prêtres rappellent aux chrétiens, en disant à chacun : mémento, homo, quia pulvis es, et in pulverem rêver teris : souviens-toi que tu es poussière, et que tu retourneras en poussière. — Oh ! plût à Dieu que les hommes eussent toujours la mort devant les yeux ! ils ne mèneraient pas la vie déréglée qu'ils mènent.
Pour vous, mes très chers frères, afin que le souvenir de la mort vous reste imprimé dans l'esprit, je veux aujourd'hui vous mettre devant les yeux la mort pratique, ou l'exposé de ce qui arrive ordinairement à la mort des hommes du monde, avec toutes les circonstances qui s'y rencontrent le plus souvent. Nous allons donc considérer en détail,
— premièrement, ce qui arrive durant la maladie,
— secondement, ce qui arrive quand on reçoit les sacrements,
— et troisièmement, ce qui arrive au moment de la mort.
1. Ce qui arrive durant la maladie.
Je n'ai pas en vue, dans ce discours, de parler d'un pécheur d'habitude, qui a toujours vécu dans le péché, mais d'un homme mondain, qui a négligé son âme, vivant toujours engagé dans les affaires du siècle, querelles, inimitiés, galanteries, jeux, etc. — Il est souvent tombé dans des péchés mortels, et ce n'est que rarement, et longtemps après, qu'il s'en est confessé. En somme, sa vie a été pleine de chutes et de rechutes, et la plupart du temps il a vécu dans la disgrâce de Dieu, ou du moins avec la conscience chargée de doutes graves. Considérons quelle pourra être sa mort, selon ce qui arrive ordinairement à la mort des hommes de ce genre.
Nous commençons au moment où se déclare sa dernière maladie. Il se lève le malin, et sort de chez lui pour ses affaires ; mais, au milieu de son occupation, il est pris d'un grand mal de tête, ses jambes chancellent, il sent un frisson qui lui parcourt les membres, des nausées, et une grande faiblesse qui l'accable. Dans cet état il se retire chez lui, et se jette sur son lit. A l'instant accourent ses parents, sa femme, ses sœurs. « Pourquoi, lui dit-on, êtes-vous rentré sitôt ? qu'avez-vous ? — Ah ! répond-il, je me sens mal ; je ne tiens plus sur mes pieds ; je souffre beaucoup de la tète.
— Avez-vous la fièvre ? — Je ne sais ; mais, quoi que ce soit, envoyez chercher le médecin. > »
On se hâte de faire appeler le médecin. En attendant, le malade se couche dans son lit, où il éprouve un froid violent, qui le fait trembler de la tête aux pieds. On le couvre avec soin ; mais le froid ne cesse qu'après une heure ou deux, et il est suivi d'une vive chaleur. Le médecin arrive, interroge le malade, lui tâte le pouls, et lui trouve une forte fièvre ; mais pour ne pas l'effrayer, il lui dit : « Vous avez de la fièvre ; mais c'est peu de chose. N'y avez-vous pas donné lieu ? » Le malade répond : « Étant sorti le soir, un de ces jours, je fus pris de froid ; j'assistai au repas d'un ami, et j'y mangeai plus que de coutume. — Allons, ce n'est rien : une gêne d'estomac, ou quelqu'une des fluxions qui courent par ces changements de temps. Vous ferez diète ce matin, et encore ce soir ; prenez une tasse de thé, et soyez sans crainte ; persuadez-vous que ce n'est rien ; demain, nous verrons. » Ah ! que ne se trouvera-t-il là un ange parlant ainsi de la part de Dieu : Quoi ! docteur, vous dites que ce n'est rien ! Il est cependant vrai que la trompette de la justice divine, par le commencement de cette maladie, a déjà donné le signal de la mort de cet homme ; déjà pour lui est arrivé le temps de la vengeance de Dieu !
La nuit vient, et le pauvre malade n'a point de repos : la respiration est plus difficile, les douleurs de tête augmentent ; il est impatient de revoir le jour, qui lui semble tarder un siècle ; à peine aperçoit-il quelque clarté à la fenêtre, qu'il appelle les gens de la maison. Les parents arrivent, et lui demandent s'il a bien reposé cette nuit. « Que parlez-vous de repos ? s'écrie-t-il ; je n'ai pu fermer les yeux durant toute la nuit. Oh ! quel accablement j'éprouve ! quel mal de tête ! j'ai comme deux clous qui me percent les tempes. envoyez vite prier le médecin de venir sans tarder. » Le médecin vient, et trouve la fièvre avancée ; mais il n'en continue pas moins à dire : « Soyez tranquille, ce n'est rien ; la fluxion doit avoir son cours ; avec cette fièvre, elle disparaît plus vite. » Le troisième jour, le malade se trouve encore plus mal ; le quatrième, apparaissent déjà les symptômes de la fièvre maligne, la bouche amère, la langue noire, une agitation dans toute la personne, et un commencement de délire. Le médecin ordonne alors des purgatifs, des saignées, de l'eau glacée ; car la fièvre est devenue aiguë. Puis, il dit aux parents : « La maladie est très grave ; je ne veux pas être seul, il faudrait appeler d'autres médecins pour une consultation. » Mais i' dit cela en secret aux parents, sans en parler au malade, de peur de l'effrayer ; il continue à lui dire : « Ayez bon courage, car ce ne sera rien. »
On parle donc de remèdes, de plusieurs médecins, de consultation ; mais pour la confession et les sacrements, on n'en dit mot. Quant à moi, je ne sais comment de tels médecins peuvent se sauver : ils jurent expressément, quand ils sont reçus docteurs, suivant la Bulle de saint Pie V (Magn. Bull. h. 3. Supra gregem Dom.) de ne plus visiter le malade après le troisième jour de sa maladie, s'il ne s'est pas confessé ; mais, le plus souvent, ce serment n'est pas observé par les médecins. Il résulte de là que beaucoup de pauvres âmes se perdent ; car, lorsque le malade n'a plus sa tète, ou que son esprit se trouble, à quoi lui sert la confession ? — Mes chers frères, quand vous vous sentez malades, n'attendez pas que le médecin vous dise de vous confesser, faites-le de vous-mêmes ; car les médecins, de peur d'indisposer les malades, ne les avertissent du danger où ils se trouvent, que lorsqu'ils sont désespérés ou à peu près. Faites donc appeler d'abord le confesseur, le médecin de l'âme, et ensuite celui du corps. Il s'agit de sauver votre âme pour l'éternité ; si vous ne la sauvez pas en ce moment, elle est perdue à jamais, sans aucun espoir de remède.
Ainsi, le médecin cache le péril au malade, et les parents font encore pis : ils le flattent par des mensonges, en lui disant qu'il est mieux, et que les médecins donnent tout espoir. parents traîtres et barbares, les plus grands de tous les ennemis ! au lieu d'avertir le malade de son état dangereux, comme ils y sont obligés, surtout le père et la mère, les enfants, les frères et les sœurs, afin qu'il prenne soin de son âme en recevant les sacrements, ces malheureux parents le flattent, le trompent, et le font mourir dans l'état de damnation ! Cependant, quoique le médecin et les parents lui cachent la vérité, le pauvre malade, en proie à tant d'incommodités et de souffrances, remarquant le silence des amis qui viennent le visiter, et voyant les larmes qui s'échappent de quelques yeux, finit par comprendre que sa maladie est mortelle ; et il se dit alors : Hélas ! déjà l'heure de la mort est arrivée pour moi, et ceux qui m'entourent, craignant de me causer de la peine , ne m'avertissent de rien !
Non, les parents ne disent rien de la mort qui approche ; mais, comme ils pensent à leurs intérêts, auxquels ils tiennent plus qu'à toute autre chose, chacun d'eux espérant que le malade lui laissera une bonne portion de ses biens, ils font venir le notaire. En le voyant arriver , le malade demande qui c'est. Les parents lui répondent : « C'est le notaire ; il vient voir si, pour votre tranquillité, vous voudriez faire votre testament. — Je suis donc bien mal, près de mourir ? — Oh ! non, mon père, mon frère... ; nous savons que cela n'est pas nécessaire maintenant ; mais, comme vous devrez un jour faire votre testament, il serait mieux de le faire aujourd'hui que vous avez la tête saine, et d'assurer ainsi vos dispositions. — Eh bien, puisque le notaire est venu, et que vous désirez que je fasse mon testament, faisons-le. Écrivez donc, monsieur le notaire. » d'abord, le notaire lui demande dans quelle église il veut être inhumé, s'il meurt. Oh ! quelle parole douloureuse ! cependant le malade se résigne, il choisit le lieu de sa sépulture ; puis il dicte : « Je laisse ce terrain à mes enfants, cette maison à mon frère ; je laisse cette pièce d'argenterie à tel ami, ce meuble à tel autre. »
Voilà ce qui arrive : on s'est donné tant de peines, on a même chargé sa conscience pour acquérir ces biens, et maintenant on les distribue à l'un et à l'autre. Cela est inévitable : quand la mort vient, il faut tout quitter. Mais ce dépouillement forcé coûte beaucoup au malade qui a le cœur attaché à ce qu'il possède, à sa maison, à son jardin, à son argent, à ses plaisirs : la mort vient et d'un coup de son glaive elle sépare ce cœur de tous ces objets tant aimés ; il en doit ressentir une bien grande douleur ! Sachons profiter d'un tel exemple, mes chers auditeurs : détachons notre cœur des choses de ce monde, avant que la mort vienne nous en séparer, en nous causant tant de peines, et en mettant en grand péril le salut de notre âme.
2. Ce qui arrive, quand on reçoit les sacrements.
Le malade a donc fait son testament. Enfin, après huit ou dix jours qu'a déjà duré sa maladie, les parents, voyant qu'il ne fait qu'empirer et qu'il approche de la mort, se consultent entre eux : « Quand le ferons-nous confesser ? se disent-ils. Il a été homme du monde ; nous savons qu'il n'a pas été un saint. » Bien, tous conviennent qu'il faut le faire confesser ; mais aucun d'eux ne veut se charger de lui communiquer cet avis trop pénible. On se décide donc à appeler le curé ou quelque autre confesseur, afin qu'il avertisse lui-même le malade ; mais quand l'appelle-t-on ? quand le malade a perdu toute ou presque toute sa présence d'esprit.
Le confesseur vient ; il parle d'abord aux personnes de la maison, pour s'informer de l'état de la maladie et puis de la vie du malade ; il apprend que cette pauvre âme a pris peu de soin de sa conscience, et les circonstances qu'il découvre, le font craindre pour son salut. Sachant qu'elle est à l'extrémité, il commence par ordonner aux parents de se retirer de sa chambre, et de ne plus s'en approcher ; ensuite, il s'approche du moribond et le salue, a Qui êtes-vous ? — Je suis le curé, ou le père N. — Et que demandez-vous de moi ? — J'ai appris que votre maladie est grave, et je suis venu voir si vous désirez vous réconcilier avec Dieu. — Mon père, je vous remercie ; mais à présent, laissez-moi reposer ; car il y a plusieurs nuits que je ne puis dormir, et je n'ai pas la force de parler. Recommandez-moi à Dieu, et portez-vous bien. »
Alors, le confesseur, qui connaît le mauvais état de l'âme et du corps de ce malade, lui dit : « Monsieur N., nous espérons que, par le secours de Dieu et de la sainte Vierge, vous serez délivré de ce mal ; mais on doit mourir un jour ; comme votre maladie est grave, vous ferez bien de vous confesser, et de mettre en règle les affaires de votre âme, si vous avez quelque scrupule ; c'est pour cela que je suis venu. — Mon père, j'ai à faire une longue confession, parce que j'ai des embarras de conscience ; mais en ce moment, je ne saurais : ma tête vacille, le mal m'empêche même de respirer. Demain, mon Père, nous verrons ; aujourd'hui, je me sens incapable. — Mais, mon cher monsieur, qui sait ce qui peut arriver ? Il peut vous survenir une nouvelle attaque, une défaillance, qui ne vous laisse plus le temps de vous confesser. — Mon père, ne me tourmentez pas davantage ; je vous ai dit mon état, je ne puis. »
Mais le confesseur, qui sait que l'état du malade laisse peu d'espoir, juge nécessaire de parler plus clairement ; il dit donc alors : « Monsieur N., sachez que votre vie est à sa fin ; je vous engage à vous confesser aujourd'hui ; car, demain, vous ne serez peut-être plus. — Et pourquoi ? — parce que les médecins l'ont ainsi déclaré. » A ces mots, le pauvre malade s'indigne contre les médecins et contre ses parents. « Ah ! s'écrie-t-il, les traîtres, ils m'ont trompé : ils savaient cela, et ils ne m'en ont rien dit ! Malheureux que je suis ! » Le confesseur reprend : « Monsieur N., ne vous mettez pas en peine pour la confession ; il suffit que vous disiez les choses les plus graves dont vous avez mémoire ; je vous aiderai à faire l'examen, ne craignez rien. Ainsi, commencez, » Le malade fait des efforts pour se confesser ; mais il se confond, il ne sait comment s'y prendre ; il se met à dire quelque chose, mais sans pouvoir s'expliquer ; il entend peu et il comprend encore moins ce que dit le confesseur. ciel ! c'est donc en ce moment que de tels hommes se réduisent à traiter de l'affaire la plus importante qu'ils aient, celle de leur salut éternel ! Le confesseur entend beaucoup de choses confuses, mauvaises habitudes, restitutions de bien, de réputation, confessions faites avec peu de repentir et de bon propos ; il aide de son mieux le pauvre pénitent, et, après beaucoup de soins charitables, il finit par dire : « Allons, c'est assez, faisons l'acte de contrition. » mais Dieu veuille qu'il n'arrive pas à ce moribond ce qui est arrivé à un autre, lequel, au moment où le cardinal Bellarmin lui suggérait l'acte de contrition, l'interrompit en disant : « Mon Père, il est inutile de vous donner tant de peines ; car, ces choses si élevées, je ne peux les comprendre. » A la fin, le confesseur donne l'absolution ; mais, qui sait si Dieu la ratifie ?
Ensuite, le confesseur dit : « Maintenant, préparez-vous à recevoir Jésus-Christ en viatique. — Mais la nuit est déjà bien avancée ; je communierai demain. — Non, demain peut-être il ne sera plus temps ; il faut que vous receviez aujourd'hui tous les sacrements, le saint Viatique et l'Extrême-onction. — Ah ! que je suis malheureux ! me voilà donc déjà mort ! » C'est avec raison que le malade dit ces derniers mots ; car l'usage des médecins est de ne faire donner le viatique aux malades, que lorsqu'ils sont près d'expirer, et qu'ils ont perdu ou presque perdu connaissance ; et cette erreur est commune. Le Viatique doit être donné dès qu'il y a danger de mort, comme disent communément les docteurs. Il est bon de rappeler ici ce qu'a déclaré Benoît XIV (Bulla 53. § 46.), que les malades peuvent toujours être administrés, quand leur maladie est grave : Qui gravi morbo laborat. Ainsi, quand un malade peut recevoir le Viatique, il peut recevoir aussi l'Extrême-onction, sans attendre qu'il soit près d'entrer en agonie et de perdre l'usage des sens, comme le font à tort les médecins.
Voici qu'on apporte le saint Viatique. Oh ! comme le son de la clochette qui l'annonce, fait trembler le malade ! Sa crainte augmente encore, quand il voit le prêtre entrer dans sa chambre avec l'auguste sacrement, et qu'il aperçoit autour de son lit les personnes qui l'ont accompagné en procession avec des flambeaux allumés. Le prêtre prononce les paroles du Rituel : Àccipe, frater, Viaticiim Corporis Domini nostri jesu Christi, qui te custodiat ah hoste maligno, et perducat in vitam œternam. Amen : Recevez, mon frère, le Viatique du Corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin qu'il vous défende contre l'ennemi du salut, et vous conduise à la vie éternelle. Ainsi soit-il. — En même temps, il communie le malade, en lui mettant sur la langue l'Hostie consacrée ; ensuite, il lui présente un peu d'eau, à cause de la sécheresse de son gosier, afin qu'il puisse avaler les saintes espèces.
Après le Viatique, il lui donne l'Extrême-onction. Il commence par oindre les yeux, en disant : Per istam sanctam unctionem et suam pilssimam misericordiam, indulgeat tibi dominis quidquid per visum deliquisti : Par cette sainte onction et sa très douce miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tout le mal que vous avez commis par la vue. — il oint de même les oreilles, les narines, la bouche, les mains, les pieds et les reins, en répétant la formule appliquée à chacun des sens : per auditum ; per odoratum ; per gustum et locutionem ; per tactum ; per gressum ; per lumborum delectationem : par l'ouïe ; par l'odorat ; par le goût et la parole ; par le toucher ; ... par la marche ; par la délectation charnelle. — Le démon, de son côté, cherche à profiter de ce moment, en rappelant au malade tous les péchés qu'il a commis par chacun de ses sens, et en lui disant : « Eh bien ! avec tant de péchés, comment peux-tu te sauver ? » Oh ! quelle épouvante on éprouve alors au souvenir de chacun de ces péchés mortels qu'on appelle aujourd'hui des actes de fragilité humaine, en se persuadant que Dieu ne les punit point. A présent, on n'en tient pas compte ; mais alors, le souvenir de tout péché mortel sera un glaive de terreur qui transpercera l'âme. — Mais venons-en à la mort.
3. Ce qui arrive au moment de la mort.
Après avoir donné les sacrements au malade, le prêtre se relire, et le laisse seul. Ainsi administré, il reste plus effrayé qu'auparavant ; car il voit qu'il a tout fait au milieu d'une grande confusion et avec la conscience inquiète. Cependant déjà se montrent les signes voisins de la mort : le malade est couvert d'une sueur froide ; sa vue s'obscurcit, il ne reconnaît plus ceux qui sont près de lui ; il ne peut plus parler, la respiration lui manque. Alors, au milieu de ces ténèbres mortelles, il se dit : « Ah ! si j'avais le temps ! si j'avais au moins encore un jour avec la tète saine, pour faire une bonne confession ! » Le malheureux est inquiet, parce qu'il doute beaucoup de la confession qu'il a faite, n'ayant pu disposer son esprit à former un véritable acte de contrition. Mais le temps est passé pour lui, il ne reviendra plus Tempus non erit amplius. Apoc. 9. 6. Déjà le prêtre tient en main le Rituel, prêt à lui intimer l'ordre de partir de ce monde : Proficiscere, anima christiana, de hoc mundo. Le malade continue à se dire en lui-même : « années de ma vie, années perdues ! insensé que j'ai été ! » mais, hélas ! quand dit-il cela ? C'est quand déjà pour lui la scène de ce monde est à sa fin, quand l'huile de sa lampe est épuisée, et qu'il touche à ce grand moment, duquel dépend son bonheur ou son malheur éternel !
Voici que déjà ses yeux deviennent immobiles, son corps gît sur le dos dans la situation d'un cadavre, les extrémités, les pieds et les mains se refroidissent ; l'agonie commence ; le prêtre se met à réciter la recommandation de l'âme ; après l'avoir terminée, il veut tâter le pouls du moribond, et, remarquant qu'il ne se fait plus sentir, il dit : « Vite, allumez le cierge bénit. » cierge ! éclaire-nous maintenant que nous sommes en vie ; car, alors, la lumière ne servira qu'à augmenter notre terreur. — La respiration de l'agonisant devient plus difficile et manque même, signe que sa mort est proche ; alors, le prêtre, élevant la voix, lui dit, pour le cas où il peut encore entendre : « Répétez après moi cette prière : Mon Dieu ! secourez-moi, ayez pitié de moi. mon Jésus crucifié ! sauvez-moi par votre passion. Mère de Dieu ! aidez-moi. Saint Joseph, saint Michel archange, mon saint ange gardien ! assistez-moi. Tous les saints du paradis ! priez Dieu pour moi. Jésus, Jésus, Jésus et Marie ! je vous donne mon cœur et mon âme. »
Mais voici les derniers symptômes qui annoncent la mort : un catarrhe arrêté dans le gosier, un faible gémissement, des larmes qui coulent des yeux. Enfin, le mourant tord la bouche, ses yeux se retournent, sa respiration est plusieurs fois interrompue, et puis, sa bouche restant ouverte, il expire. Le prêtre, alors, lui met le cierge devant la bouche, pour voir s'il y reste encore un souffle ; il voit que la flamme ne se meut pas, et, reconnaissant ainsi que la .vie a cessé, il dit : Requiescat in pace. Ensuite, il dit aux assistants : « Il est mort ; il est allé en paradis. »
Oui, le voilà mort ! Et comment est-il mort ? On ignore s'il est sauvé ou damné ; mais on sait qu'il est mort au milieu d'une grande tempête, ainsi qu'il arrive ordinairement à ces malheureux qui, pendant leur vie, se sont peu occupés de Dieu Morietur in lempestate anima eorum. Job. 36. 14. On a coutume de dire de celui qui meurt : « Il est allé en paradis. » Oui, il est allé en paradis, s'il l'a mérité ; mais, s'il a mérité l'enfer, où est-il ? Il est allé en enfer. Tous vont-ils en paradis ? Oh ! qu'il en est peu qui y vont !
Après la mort, on se hâte de revêtir le cadavre, avant que les membres soient devenus trop raides, et l'on choisit pour cela le vêtement le plus usé, puisqu'il est destiné à pourrir bientôt avec lui. On met deux chandelles allumées dans la chambre, on ferme le rideau du lit où est le mort, et l'on se retire. Ensuite, on avertit le curé, pour qu'il ne tarde pas à faire emporter le corps. Les prêtres arrivent le lendemain matin, et le convoi, qui suit le défunt, se met en marche ; c'est la dernière sortie qu'il fait sur la terre. On chante le De profiindis. Ceux qui voient passer le convoi, parlent du mort. Quelqu'un dit : C'était un orgueilleux. — un autre : Que n'est-il mort dix ans plus tôt ! — Un autre encore : Il a eu de la fortune ; il s'est fait des revenus, une belle maison, une belle position ; mais maintenant, il n'emporte rien. — Et pendant qu'on s'entretient ainsi du défunt, il brûle peut-être dans l'enfer !
On arrive à l'église, et on dépose le corps au milieu entre six cierges. Il en est qui s'approchent pour le voir ; mais ils en détournent aussitôt leurs yeux, parce que la vue de ce cadavre leur fait horreur. On chante la messe, et après la messe le Libéra ; la cérémonie se termine par ces mots : Requiescat in pace : Qu'il repose en paix ! — Il reposera en paix, s'il est mort en paix avec Dieu ; mais, s'il est mort dans la disgrâce de Dieu, quelle paix peut-il avoir ? 11 n'aura jamais de paix, tant que Dieu sera Dieu. Immédiatement après, on ouvre la tombe, on y descend le corps, et on remet la pierre qui couvre la fosse, où il se dissout en devenant la pâture des rats et des vers. Ainsi finit pour chacun la scène de ce monde. Les parents s'habillent de deuil ; mais ils ont soin avant tout de partager les biens qui leur sont laissés ; ils versent quelques larmes pendant deux ou trois jours, et puis ils n'y pensent plus. Et le mort, que deviendra-t-il ? S'il est sauvé, il sera heureux pour toujours ; s'il est damné, il sera pour toujours malheureux !