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SERMON XXXIX.
POUR LE DIXIÈME DIMANCHE APIWS LA PENTECOTE.
De l'efficacité et de la nécessité de la prière.
Deus, propitius esto mihi pcccatori Luc. 18. 13
Mon Dieu, ayez pitié de moi, qui suis un pécheur.
Nous voyons dans l'Évangile de ce jour, deux hommes, un pharisien et un publicain, se rendre au temple pour prier. le pharisien, au lieu de s'humilier et de prier Dieu de l'aider par sa grâce, disait : Seigneur, je vous remercie de ce que je ne suis point comme les autres hommes, qui sont pécheurs : Deus, gratias ago tibi, quia non sum sicut cœteri hominum. Le publicain, au contraire, implorait la miséricorde de Dieu, en s'humiliant profondément : Deus, propitius esto mihi peccatori. Notre-Seigneur a déclaré que ce publicain s'en retourna chez lui en état de grâce, tandis que le pharisien demeura coupable et orgueilleux comme il était auparavant.
Vous comprenez par là, mes chers auditeurs, combien nos humbles prières sont agréables à Dieu, et combien elles nous sont nécessaires pour obtenir du Seigneur les grâces dont nous avons besoin pour nous sauver. C'est pourquoi je veux vous exposer aujourd'hui :
— dans mon premier point, l'efficacité de la prière,
— et dans le second, la nécessité de la prière.
1. Efficacité de la prière.
Pour connaître l'efficacité et la valeur de nos prières, il suffit de considérer les grandes promesses que Dieu a faites à quiconque prie. Invoquez-moi, et je vous délivrerai de tout péril Invoca.me...; eruam te. Ps. 49. 15 Il criera vers moi, et je l'exaucerai Clamabit ad me, et ego exaudiam eum. Ps. 90. 15 Recourez à moi, et je vous exaucerai. Demandez tout ce que vous voulez ; tout vous sera accordé Quodcumque volueritis, petetis, et fiet vobis. Jo. 15. 7. — On trouve une multitude de textes semblables dans l'ancien comme dans le nouveau Testament. dieu est la bonté même par sa nature, comme le dit saint Léon : Deus, cujus natura, bonitas. C'est pourquoi il a un extrême désir de nous communiquer ses biens. Aussi, sainte Marie-Madeleine de Pazzi disait que, quand une âme prie dieu pour obtenir quelque grâce, le Seigneur, en quelque sorte, lui en a de l'obligation et l'en remercie, attendu qu'elle lui fournit ainsi le moyen de contenter le désir qu'il a de nous dispenser ses grâces. De là vient que, dans les divines Ecritures, il semble que rien ne nous soit plus recommandé et inculqué par le Seigneur, que de demander et de prier. pour preuve, il suffit de citer ces paroles : Demandez, et il vous sera donné ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et il vous sera ouvert Petite, et dabitur vobis ; queerite, et invenietis ; pulsate, et aperietur vohis. Matth. 7. 7. Saint Augustin dit que, par de telles promesses. Dieu s'est obligé à nous accorder les grâces que nous lui demandons Promittendo, debitorem se Deus fecit. Serm. 110. E. B. Et il ajoute que le Seigneur ne nous exhorterait pas tant à demander ses grâces, s'il ne voulait pas nous les accorder Non nos tantum hortaretur ut peteremus, nisi dare vellet. serm. 105. E. B. Voilà pourquoi les Psaumes de David, ainsi que les livres de Salomon et des Prophètes, se trouvent remplis de prières.
Selon Théodoret, la prière est si efficace auprès de Dieu, que, même seule, elle peut obtenir toutes choses Oratio, cura sit una, omnia potest. Apud Rodr. p. i. ir. 5. c. 14. Sap. 7. 57. Saint Bernard ajoute que, quand nous prions, si Dieu ne nous donne pas la grâce demandée, c'est pour nous en donner une autre qu'il sait devoir nous être plus utile Aut dabit quod petimus, aut quod nobis noverit esse utilius. In quadr. s. 5. Et qui jamais a invoqué le secours de Dieu, sans que le Seigneur ait daigné l'écouter ? Quis invocavit eum, et despexit illum ? Eccli. 2. 12. On lit dans l'Écriture que, parmi les Gentils, il n'est aucune nation qui ait imaginé des dieux prêts à exaucer les prières des hommes, comme l'est notre vrai Dieu Nec est alla natio tam grandis, quœ habeat deos appropinquantes sibi, sicut Deus noster adest cunctis obsecrationibus nostris. Deut. 4. 7.
Les princes de la terre, dit saint Jean Chrysostome, ne donnent audience qu'à peu de personnes ; mais Dieu écoute quiconque veut lui parler Aures principis paucis patent, Dei vero omnibus volentibus. Et selon ce que dit David, cette bonté qu'a le Seigneur d'exaucer en tout temps ceux qui le prient, nous fait connaître qu'il est notre vrai Dieu, un Dieu plein d'amour pour nous In quacumque die invocavero te, ecce cognovi quoniam Deus meus es. Ps. 55. 10. Il veut nous donner ses grâces, et il le désire beaucoup, comme nous avons dit ; mais il veut être prié. Un jour, Jésus-Christ parla ainsi à ses disciples : jusqu'à cette heure vous n'avez rien demandé en mon nom ; demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit pleine Usque modo non petistis quidquam in nomine meo ; petite, et accipietis, ut gaudium vestrura sit plénum. Jo. 16. 24. c'est-à-dire : Vous vous plaignez de ce que je ne vous ai pas pleinement satisfaits ; mais, plaignez-vous de vous-mêmes, qui ne m'avez pas demandé tout ce dont vous aviez besoin ; demandez-le-moi dorénavant, et vous serez exaucés. — Il en est qui se plaignent, remarque saint Bernard, comme si le seigneur leur manquait ; mais le Seigneur a bien plus juste sujet de se plaindre de ce que beaucoup lui manquent, en négligeant de venir lui demander ses grâces Omnes nobis causamur déesse gratiam ; sed justius forsitan ipsa sibi queritur gratia déesse nonnullos. De Divers, s. 17.
Les anciens Pères, conférant entre eux pour trouver l'exercice le plus utile au salut éternel, conclurent que le meilleur est de prier sans cesse, en disant : Mon Dieu, assistez-moi ; Seigneur, aidez-moi promptement : Deus, in adjutorium meum intende ; Domine, ad adjuvandam me festina. c'est pour cela que la sainte Église fait répéter tant de fois cette double prière, dans les Heures canoniales, par tout le clergé et par toutes les maisons religieuses, lesquelles prient, non pas seulement pour elles-mêmes, mais pour tout le monde chrétien.
Saint Jean Climaque dit que nos prières font à Dieu une pieuse violence, afin qu'il nous exauce Oratio pie Deo vim infert. Seal. spir. gr. 28. En sorte que le Seigneur, quand nous le prions, nous répond aussitôt, assure le prophète, en nous accordant les grâces que nous lui demandons Ad vocem clamoris tui, statira ut audierit, respondebit tibi. Is. 30. 19. Pendant même qu'on demande, ajoute saint Ambroise, on reçoit déjà : Qui petit a Deo, dum petit, accipit. Et non seulement Dieu ne fait pas attendre, mais il accorde avec abondance, en donnant plus qu'on ne lui demande. Saint Paul nous assure que le Seigneur est riche, c'est-à-dire, libéral de ses grâces, envers tous ceux qui le prient Dives in omnes qui invocant illum, Rom. 10. 12. Et saint Jacques ajoute : Si l'un de vous manque de sagesse, qu'il la demande à Dieu, qui donne à tous abondamment, et sans faire de reproches Si quis autem vestrum indiget sapientia, postulet a Deo, qui dat omnibus affluenter, nec improperat. Jac. 1.5. Remarquons ce dernier mot : Nec improperat : Dieu ne fait point de reproches ; — c'est-à-dire que, quand nous le prions, il ne se met point à nous reprocher les offenses que nous lui avons faites ; alors, il semble oublier tous les déplaisirs que nous lui avons causés, et il se plaît à nous enrichir de ses grâces.
2. Nécessité de la prière.
Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, comme nous l'enseigne saint Paul Omnes homines vult salvos fieri, et ad agnitionem veritatis venire. ITim. 2. 4. Il ne veut pas qu'aucun d'eux se perde, selon ce qu'ajoute saint Pierre : Il patiente à cause de vous, ne voulant pas qu'aucun périsse, mais que tous viennent à la pénitence Patienter agit propter vos, nolens aliquos perire, sed omnes ad pœnitentiara reverti. IIPet. 3. 9. C'est pourquoi saint Léon dit que, comme Dieu veut que nous observions ses commandements, il nous envoie d'avance son secours, afin que nous puissions les observer Juste instat prœcepto, qui prsecurrit auxilio. De Pats. s. iC.  Saint Thomas, sur les paroles citées de l'Apôtre : il veut que tous les hommes soient sauvés, dit pareillement que la grâce de Dieu, à cet effet, ne manque à personne Et idée gratia nulli deest, sed omnibus, quantum in se est, se communicat. In Heb. 12. lect. 3. Il dit encore ailleurs que la divine Providence fournit à chacun tout ce qui est nécessaire au salut, pourvu que l'homme, de son côté, n'y mette pas obstacle Hoc ad divinam Providentiam pertinet, ut cuilibet provideat de necessariis ab salutem, dummodo ex parte ejus (hominis ; non impediatur. De Ver. q. 14. a. il.
Mais, ce secours de la grâce. Dieu ne l'accorde qu'à celui qui prie, ainsi que l'enseigne Gennade Nullum credimus... salutem suam, nisi Deo auxiliante, operari ; nullum, nisi orantem, auxilium promereri. De Eccl. Dogm. c. 26. Et saint Augustin dit que, hormis les premières grâces de la vocation à la foi ou à la pénitence, toutes les autres, et spécialement la grâce de la persévérance finale, ne sont données qu'à ceux qui les demandent Constat Deum alia dare etiam non orantibus, sicut initjum fidei ; alia non nisi orantibus prseparasse, sicut usque in finem perseverantiam. — Deus dare vult, sed non dat nisi petenti. De Donopers. c. 16. — In Ps. 102.
De là le sentiment commun des théologiens, d'accord avec saint Basile, saint Jean Chrysostome, saint Augustin, Clément d'Alexandrie, et d'autres, que, pour les adultes, la prière est nécessaire de nécessité de moyen ; ce qui signifie que, sans prier, il est impossible de se sauver. Et c'est ce qu'expriment les Écritures, en disant : Oportet semper orare Luc. 18. 1. Il faut toujours prier. Petite, et accipietis Jo. 16. 24 Demandez, et vous recevrez. Sine intermissione orate (I. Thess. 5. 17) Priez sans cesse. — Ces termes, Oportet, Petite, Orate, Il faut. Demandez, priez, comme l'enseignent communément les docteurs avec saint Thomas (2. S. g. 5.9. a. 3) ont la force d'un précepte qui oblige sous peine de péché grave, spécialement dans trois cas : 1. quand on est en état de péché ; 2. quand on est en grand danger de pécher ; 3. quand on est en danger de mort. Et pour les autres temps, les docteurs veulent que celui qui passe un mois, ou au plus deux, sans prier, n'est pas excusé de péché mortel. La raison en est que, sans la prière, nous ne pouvons obtenir les secours nécessaires pour observer la loi de Dieu. Selon saint Jean Chrysostome, comme l'eau est nécessaire aux arbres pour ne point se dessécher, de même la prière nous est nécessaire pour ne point nous perdre Non minus quara arbores aquis, precibus indigemns. De orando d. l. i.
Jansénius a donc eu bien tort de dire qu'il y a des commandements dont l'observation nous est impossible, et que nous manquons même de la grâce qui nous la rendrait possible ; car le concile de Trente, adoptant les paroles de saint Augustin, a déclaré que, quoique l'homme ne soit pas capable d'observer tous les préceptes avec le seul secours de la grâce ordinaire, il peut néanmoins, par la prière, obtenir le secours plus puissant dont il a besoin pour les observer Deus impossibilia non jubet; sed jubendo monet, et facere quod possis, et petere quod non possis ; et adjuvat ut possis. Scss. 6. cap. 11. A cela se joint cette autre sentence célèbre de saint Augustin : « Nous avons l'assurance que Dieu, toujours juste et bon, n'a pu exiger de nous des choses impossibles ; et nous sommes avertis par là que, en faisant les choses faciles, nous avons à demander ce qui nous manque pour accomplir les choses difficiles Eo ipso quo firmissime creditur Deum justura et honura impossibilia non potuisse prœcipere, hinc admonemur, et in facilibus quid agamus, et in difficilibus quid petamus. De Nat. et Gr. c. 69.
Mais pourquoi Dieu, qui connaît notre faiblesse, permet-il que nous soyons assaillis par des ennemis auxquels nous ne pouvons résister ? On répond que Dieu le permet ainsi, afin que nous lui demandions son secours, et cela parce qu'il voit le grand bien qui résulte pour nous de la nécessité de prier. Conséquemment, celui qui est vaincu, ne peut s'excuser en disant qu'il n'a pas eu la force de résister ; car il l'aurait eue, s'il l'avait demandée à Dieu. Ainsi, quand on est vaincu, on mérite d'être puni, puisque, si l'on avait prié, on aurait été vainqueur. Si le commandant d'une place, dit saint Bonaventure, venait à la perdre, faute d'avoir demandé à temps du secours à son roi, il serait regardé comme un traître Reputaretur infidelis, nisi exspectaret a rege auxilium. Diœia sal. tu. 2.C. 5. De même, Dieu regarde comme un traître celui qui, se trouvant assailli par la tentation, néglige d'implorer son secours. Celui qui demande, obtient, comme le seigneur l'a promis : Petite, et accipietis. Par conséquent, dit sainte Thérèse, celui qui ne demande pas, n'obtient pas, ainsi que saint Jacques le déclare Non habetis, propter quod non postulatis. Jac. 4. 2. Selon saint Jean Chrysostome, la prière est une arme puissante pour se défendre contre tous les ennemis Magna sane armatura est oratio. Ad pop. Ant. hom. 41. Et selon saint Ephrem, celui qui se prémunit par la prière, empêche le péché d'entrer dans son âme Si orationem operi praemiserifi, aditus in animam peccato non patebit. De Orat. C'est ce que David a dit avant tous : J'invoquerai le Seigneur, et je serai délivré de mes ennemis Laudans invocabo Dominum, et ab inimicis meis salvus ero. ps. 11. 4.
Si donc nous voulons vivre bien et nous sauver, nous devons savoir bien prier, comme le dit saint Augustin Novit recte vivere, qui recte novit orare. Serin. 55. E. B. app. Or, pour obtenir les grâces de Dieu par la prière, quelques conditions sont nécessaires :
Premièrement, il faut renoncer au péché ; car Dieu refuse d'exaucer les pécheurs obstinés. Si quelqu'un, par exemple, conservait de la haine contre une personne, en voulant se venger, il aurait beau prier. Dieu ne l'exaucerait point, ainsi qu'il l'a déclaré lui-même : Quand vous ajouterez prière à prière, je ne vous exaucerai point ; car vos mains sont souillées de sang Cura multiplicaveritis orationem, non exaudiam; manus enim vestrae sanguine plenae sunt. Is. 1. 15. On lit dans l'Ouvrage imparfait, que celui qui prie, en nourrissant le dessein de faire le mal, loin de prier, ne fait que se jouer de Dieu Qui orat, et peccat, non rogat Deum, sed deludit. Hom, 15. Mais, s'il priait Dieu de lui ôter la haine du cœur, alors le Seigneur l'exaucerait bien.
Secondement, il faut prier Dieu avec attention. Il en est qui croient prier, en récitant des prières vocales avec distraction, au point qu'ils ne savent pas ce qu'ils disent ; ceux-là prononcent des mots, mais ils ne prient point. C'est d'eux que parle le Seigneur, quand il dit qu'on l'honore ainsi du bout des lèvres, en ayant le cœur loin de lui Populus iste ore suo et labiis suis glorificat me, cor autera ejus longe est a me. Is. 29. 13.
Troisièmement, il faut éloigner les occasions qui nous empêchent de prier, comme l'Esprit-Saint nous y exhorte : que rien ne vous empêche de prier toujours Ne impediaris orare semper, Eccli. 18. 22. Celui qui se livre à des affaires et à des occupations inutiles au bien de son âme, fait, selon ce que dit Jérémie, qu'un nuage s'oppose à sa prière, et l'empêche d'arriver à Dieu Opposuisti nubem tibi, ne transeat oratio. Thren. 3. 44.
Enfin, je ne veux pas omettre ce que nous recommande saint Bernard, de demander les grâces à Dieu par l'intercession de sa très sainte Mère, qui ne peut manquer d'être exaucée Quaeramus gratiam, et per Mariam quaeramus ; quia, quod quaerit, invenit, et frustrari non potest. De Aquœû. Et saint Anselme ajoute : Il y a bien des choses qu'on demande à Dieu, sans les obtenir ; et si on les demande à Marie, on les obtient ; comment cela se fait-il ? Ce n'est pas que Marie soit plus puissante que Dieu, mais c'est que Dieu a voulu honorer ainsi sa Mère, afin que les hommes sachent que par elle on peut tout obtenir de Dieu Multa petuntur a Deo, nec obtinentur ; quae petuntur a Maria, obtinentur ; non quia potentior sit, scd quia Deus decrevit eam sic honorare, ut sciant homines omnia per ipsam obtineri posse a Deo.


SERMON XL.
POUR LE ONZIÈME DIMANCHE APRÈS LÀ PENTECOTE.
Des conversations et des paroles libres.
Tetigit linguam ejus..., et solutum est vinculum Marc, 7. 33.
Il lui toucha la langue, et elle fut déliée.
Dans l'Évangile de ce jour, saint Marc rapporte le miracle que fit notre Sauveur, lorsqu'il guérit un muet en lui touchant simplement la langue : Tetigit linguam ejus..., et solutum est vinculum. Cependant, de ces derniers mots, ce Sa langue fut déliée, w on infère que cet homme n'était pas tout à fait muet, mais qu'il avait la langue embarrassée, ou qu'il ne pouvait pas bien prononcer ; c'est pourquoi saint marc ajoute que, après le miracle, il se mit à parler distinctement : Loquebatur recte.
Venons à ce qui nous regarde : il a donc fallu un miracle pour délier la langue de cet homme ; mais il y a bien des gens à qui Dieu ferait une grande grâce, s'il leur liait la langue, pour mettre fin à leurs paroles déshonnêtes ; car celui qui s'adonne à ce vice, — premièrement, fait beaucoup de mal aux autres, — et secondement, se fait beaucoup de mal à lui-même. Tels seront les deux points du présent sermon.
1. Par les paroles déshonnêtes, on fait beaucoup de mal à ceux qui les entendent.
Ceux qui tiennent de pareils discours, sont appelés, par saint Augustin, les intermédiaires de Satan : Satanae mediatores. Ad Fv. in er. a. 29. car, où le démon ne peut arriver par ses suggestions, ils arrivent, eux, par leurs propos obscènes. Saint Jacques dit de ces langues détestables, que c'est un feu allumé par l'enfer Et lingua ignis est..., inflammata a gehenna. Jac. 3. 6. Celui qui profère des paroles obscènes, se brûle lui-même et brûle les autres. Telle est, peut-on dire, la troisième langue dont parle l'Ecclésiastique Lingua tertia multos commovit, et dispersit illos. Eccli. 2S. 16. La langue spirituelle est celle qui parle de Dieu ; la langue civile est celle qui parle des affaires du monde. Il y en d une troisième, la langue infernale, qui parle des turpitudes de la chair ; elle cause la perversion et la ruine d'un grand nombre d'âmes.
Le Prophète-Roi dit, en parlant de la vie des hommes sur la terre : L'homme marche au milieu des ténèbres et sur un chemin glissant ; Via illorum, tonebrae et lubricum. Ps. 34. 6. ce qui le met en danger de- tomber à chaque pas, s'il n'use d'une extrême précaution, pour examiner où il pose les pieds, et pour éviter les écueils, qui sont les occasions de péché. Que, sur ce chemin, quelqu'un vienne à le heurter pour le faire tomber, ce sera un miracle, s'il échappe au précipice. Or, c'est précisément ce que font les suppôts du démon, en proférant des paroles obscènes : ils poussent les autres à pécher ; et ceux-ci, vivant sur la terre, au milieu des ténèbres, et avec un corps de chair, tombent facilement dans le vice impur. La bouche de ceux qui ne savent parler que d'obscénités, est justement comparée à un sépulcre ouvert, où gisent des cadavres en putréfaction Sepulcrum patens est guttur eorum. Ps. 5.11. Il en est ainsi, en effet, dit saint Jean Chrysostome : Talia sunt ora hominum quiturpia loquuntur. Les miasmes qui s'exhalent des corps en pourriture dans une fosse, infectent tous ceux qu'ils atteignent.
L'Ecclésiastique dit : Les coups de fouet meurtrissent la chair ; mais les plaies que font les langues déshonnêtes, pénètrent jusqu'aux os de ceux qui les écoutent Flagelli plaga livorem facit ; plaga autem linguse comminuet ossa. Eccli. 28. 24. — Saint Bernardin de Sienne (T. III. Serm. extr. J3) rapporte qu'une jeune fille d'une conduite jusqu'alors exemplaire, ayant entendu une parole obscène, tomba dans de mauvaises pensées, et puis s'abandonna tellement au vice impur, que, dit le saint, si le démon avait pris chair humaine, il n'aurait pu faire plus de péchés, que n'en fit cette malheureuse.
Le pis est que ces bouches infernales, qui disent souvent des paroles déshonnêtes, les regardent comme des choses sans importance, et qu'il en est peu qui s'en confessent. S'il arrive que le confesseur les reprenne, elles répondent : Je dis cela par plaisanterie, sans malice. — Par plaisanterie ! Vous êtes bien à plaindre ; car cette plaisanterie fait rire le démon, et elle vous fera pleurer durant toute l'éternité dans l'enfer ! d'abord, inutile de dire que vous parlez ainsi sans malice ; car, alors, il est bien difficile que vous ne tombiez pas dans des actes de ce même vice, comme l'assure saint Jérôme : non longe est a facto, qui delectatur in verbo. En outre, quand on se permet de tels propos devant des personnes de sexe différent, il s'y joint toujours quelque mauvaise complaisance. Et puis, le scandale que vous donnez aux autres, n'est-il pas un péché ? Vous proférez une seule parole déshonnête, et par là vous faites tomber dans le péché tous ceux qui vous écoutent ! C'est ce que dit saint Bernard Unus est qui loquitur, et unum tantum verbum profert, et tamen multitudinis audientiuni animas interficit. In Cant. s. 24. Péché plus funeste que si, par la décharge d'une arme à feu, vous donniez la mort à plusieurs personnes ; car ce serait faire mourir les corps, tandis qu'une parole obscène tue les âmes : animas interficere.
En un mot, les langues déshonnêtes sont la ruine du monde : une seule fait plus de mal que cent démons, puisqu'elle cause la perte de beaucoup d'âmes. Ce n'est pas moi, c'est l'Esprit-Saint qui le dit Os lubricum operatur ruinas. Prov 26. 2S. Or, quand est-ce que s'opèrent ces ruines ? Quel est le temps où l'on fait à Dieu le plus d'offenses de ce genre ? C'est celui où Dieu nous fait le plus de bien. Et quand est-ce que Dieu nous fait le plus de bien ? pour ce qui regarde les biens temporels, c'est dans la saison d'été, c'est alors que le Seigneur nous pourvoit de grain, de vin, d'huile, de légumes et d'autres fruits, pour toute l'année. Et quand est-ce qu'il se commet le plus de péchés dans les campagnes ? Quand on moissonne, quand on bat le blé, quand on vendange, quand on dépouille le maïs, quand on cueille les châtaignes, les olives, et autres choses semblables : alors, par les paroles obscènes qui se disent ordinairement, on commet plus de péchés, qu'il n'y a de grains de blé et de raisin. Quelle ingratitude ! Comment Dieu peut-il nous supporter ? Et qui est la cause de ces péchés ? Ceux qui tiennent des propos impurs ; c'est pourquoi ils ont à rendre compte à Dieu, et ils seront punis de tous les péchés que font ceux qui les entendent Sanguinem autem ejus de manu tua, requiram. Ezech. 3. 18.
Passons au second point.
2. Par les paroles déshonnêtes, on se fait beaucoup de mal à soi-même.
Ce jeune homme dit : Je parle sans malice. — A cette excuse, j'ai déjà répondu, dans le premier point, qu'il est fort difficile de dire des paroles impures, sans qu'on y prenne plaisir ; surtout quand on parle en présence de jeunes filles ou de jeunes femmes, il se môle toujours une secrète complaisance en ce qu'on dit. De plus, en parlant ainsi, on s'expose au danger prochain de pécher par action, comme le dit saint Jérôme, que j'ai déjà cité : Non longe est a facto, qui delectatur in verbo. Tous les hommes sont enclins au mal Sensus enim et cogitatio humani cordis in malum prona sunt. gen. 8. 21. Ils sont surtout attirés au vice impur, auquel les porte la nature même ; ce qui a fait dire à saint Augustin que, dans cette sorte de combat, au moins pour ceux qui n'usent pas de toutes les précautions nécessaires, la victoire est rare Quotidiana est pugna, et rara Victoria. Serm. 293. E. B. app. or, celui qui dit librement des paroles obscènes, a toujours présentes à l'esprit les impuretés dont il parle ; elles émeuvent sa complaisance, et le font tomber d'abord dans de mauvais désirs, auxquels il s'arrête avec plaisir ; de là, il passe facilement aux actions. Voilà ce qui arrive à celui qui tient des discours déshonnêtes, et puis il dit : Je parle sans malice !
L'Esprit-Saint nous donne cet avis : Prenez garde de faire de votre langue une chaîne qui vous entraîne dans l'enfer Lingua tua ne capiaris. Eccli. 5. 16.
— C'est ce que saint Jacques nous explique, quand il dit : la langue est un des membres de notre corps ; mais, quand elle parle mal, elle infecte le corps tout entier ; elle enflamme et corrompt toute notre vie, depuis la naissance jusqu'à la vieillesse Lingua constituitur in merabris nostris, quae maculât totum corpus, et inflammat rotam nativitatis noslrse. Jac. 3. 6. — Aussi voit-on que ceux qui ont contracté l'habitude des propos obscènes, ne savent pas s'en abstenir, même quand ils sont devenus vieux. Surius rapporte que saint Valéri, étant en route un jour d'hiver, voulut s'arrêter dans une maison de connaissance, pour se réchauffer. lorsqu'il y fut entré, il entendit que le maître du logis et le juge du lieu s'entretenaient de choses obscènes, bien qu'ils fussent avancés en âge. Le saint les en reprit fortement ; mais il ne tinrent pas compte de ses remontrances. Alors, dieu les punit l'un et l'autre : le premier devint aveugle, et le second fut frappé d'une plaie honteuse qui le conduisit à la mort. — De plus, on lit dans le recueil d'exemples publié par Henri Gran, qu'un misérable parleur de ce genre mourut subitement dans l'impénitence, et qu'ensuite on le vit en enfer se déchirant la langue ; et sa langue se renouvelant toujours, il la déchirait sans cesse.
Comment Dieu serait-il miséricordieux envers celui qui n'a pas de compassion pour l'âme de son prochain ? Judicium enim sine misericordia illi qui non fecit misericordiam. Jac. 2. 13. (2) De Apib. 1. 2. c. 3G. Quelle pitié n'est-ce pas de voir parfois ensemble des jeunes gens, des femmes mariées, des jeunes filles, et au milieu d'eux quelqu'un de ces parleurs déboutés ! Plus sont nombreux ceux qui l'entendent, plus il se livre sans retenue aux propos licencieux. Souvent même il se trouve là des enfants de l'un ou de l'autre sexe, et il n'a pas horreur de les scandaliser ! — Thomas de Cantimpré raconte que le jeune fils d'une noble maison de Bourgogne, élevé chez les religieux de Cluny, était un ange de pureté. Or, ayant un jour eu le malheur d'entrer dans la maison d'un forgeron, où il entendit des paroles obscènes proférées par la femme de cet artisan, il tomba dans le péché, et perdit la grâce de Dieu. — On lit dans l'ouvrage du père Sabalino, Luce Evangelica, qu'un enfant de quinze ans ayant entendu une parole déshonnête, la nuit suivante, ce qu'il avait entendu lui revenant à l'esprit, il consentit à une mauvaise pensée, et il mourut subitement cette nuit-là même. Son confesseur, instruit de sa mort, voulait dire la messe pour lui ; mais l'âme du malheureux enfant lui apparut, et le pria de ne point célébrer pour elle, parce qu'elle était damnée par suite du mauvais propos entendu, et que le saint Sacrifice offert pour elle ne servirait qu'à lui faire de la peine. — Ciel ! comme ils pleureraient, s'ils pouvaient pleurer, les anges de ces pauvres enfants scandalisés et perdus par quelque langue ordurière ! Et comme ils en demanderont vengeance devant Dieu ! C'est précisément ce que nous font entendre ces paroles de Jésus-Christ : Gardez-vous bien de scandaliser un de ces petits ; car je vous déclare que leurs anges sont toujours dans le ciel devant mon Père Videte ne contemnatis unum ex his pusillis : dico enim vobis, quia Angeli eorum in cœlis semper vident faciem Patris mei. Matth. i8. 10. Soyez donc attentifs, mes chers frères, à éviter plus que la mort toute parole déshonnête. Écoutez ce que vous recommande l'Esprit-Saint : Faites une balance pour vos paroles, et un juste frein pour votre bouche ; gardez-vous de tomber en faute par la langue, et de faire une chute qui serait mortelle Verbis tuis facito stateram, et frenos ori tuo rectos ; et attende ne forte labaris in lingua..., et sit casus tuus insanabilis in mortem. eccli. 28. 29. Cela signifie qu'il faut peser vos paroles avant de les dire ; et quand il vous vient envie de proférer quelque mot déshonnête, il faut l'empêcher de sortir, en tenant la bouche fermée ; car, si vous le laissez échapper, il fera une telle plaie à votre âme et à celle des autres, que la mort s'ensuivra. — Dieu nous a donné la langue, non pour l'offenser, mais pour le louer et le bénir. Saint Paul veut qu'on n'entende jamais parler parmi nous de quelque impureté que ce soit Omnis immunditia... nec nominetur in vobis, sicut decet sanctos. ephes. 5. 3. C'est-à-dire que nous devons nous abstenir, non seulement des paroles obscènes, et de toute expression équivoque employée par plaisanterie, mais encore de toute parole immodeste, qui ne convient pas aux saints, ou, comme l'entend l'Apôtre, aux chrétiens ; et il faut observer que les expressions équivoques en matière déshonnête font souvent plus de mal que les mots à découvert, parce qu'elles s'impriment mieux dans l'esprit, à cause du piquant qu'elles renferment.
Considérez, dit saint Augustin, que vos bouches sont des bouches chrétiennes, dans lesquelles Jésus-Christ est tant de fois entré par la sainte communion ; vous devez donc avoir horreur de proférer le moindre mot luxurieux, ce qui est un poison diabolique Videte, fratres, si justum est ut ex ore christianorum, ubi corpus christi ingreditur, luxuriosum canticum, quasi venenum diaboli, proferatur. Serm. 265. E. B. app. Saint Paul dit que le langage d'un chrétien doit toujours être assaisonné de sel Sermo vester semper in gratia sale sit conditus. CoL 4. 6. Ce sel consiste en quelque mot qu'on dit de Dieu, afin de porter les autres à l'aimer et à éviter tout ce qui peut lui déplaire. oh ! s'écrie saint Bernard, heureuse la langue qui ne sait parler que de Dieu Félix lingaa quae non novit nisi de divinis texere sermonem !
Et ne vous contentez pas, mes très chers frères, de vous abstenir de toute parole immodeste ; ayez encore soin de fuir comme la peste ceux qui parlent de la sorte. Quand vous entendez commencer quelque discours semblable, voici l'avis que vous donne l'Esprit-Saint : Bouchez-vous les oreilles avec des épines Sepi aures tuas spinis, linguam nequam noli audire, Eccli. iS. 2S. c'est-à-dire, témoignez votre mécontentement, en reprenant avec chaleur celui qui parle ainsi ; au moins, détournez votre visage, et faites voir que ce discours vous déplaît. — ne rougissons point de paraître de vrais disciples de Jésus-Christ, si nous ne voulons pas que Jésus-Christ ait à rougir de nous admettre avec lui en paradis.


SERMON XLI.
POUR LE DOUZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECÔTE.
Abus de la miséricorde divine.
Curam illius habe Luc. 10 35
Ayez soin de lui.
Dans l'Évangile de ce jour, on lit qu'un homme tomba entre les mains des voleurs, qui, après l'avoir dépouillé, le couvrirent de plaies, et le laissèrent à demi mort. Un samaritain, passant par là, le vit et en eut compassion. d'abord, il banda ses plaies ; puis il le conduisit dans une hôtellerie, et recommanda fortement à l'hôte d'en avoir soin : Curam illius habe.
Mes chers auditeurs, si jamais il se trouve parmi vous quelque malheureux dont l'âme soit couverte de plaies, effets de ses péchés, et qui, au lieu de s'appliquer à la guérir, aggrave de plus en plus son triste état par de nouveaux péchés, abusant ainsi de la miséricorde de Dieu, assez bon pour le maintenir encore en vie, afin qu'il se corrige, et qu'il ne finisse point par se perdre, je lui adresse aujourd'hui les paroles de l'Évangile que vous venez d'entendre ; je lui dis : Mon cher frère, ayez soin de votre âme, qui est bien malade ; Curam illius habe. Oui, ayez compassion de votre âme Miserere animae tuae. Eccli. 30. 24. Elle est malade, et, ce qui est pire, elle est près de mourir de la mort éternelle de l'enfer ; car celui qui abuse trop de la miséricorde de Dieu, est bien près d'en être abandonné. — Cette dernière proposition formera l'unique point du présent discours.
Saint Augustin dit que le démon séduit les hommes par deux moyens, le désespoir et la confiance Desperando, et sperando. In Jo. tr. 33. Après le péché, cet ennemi porte l'homme à désespérer de la miséricorde de Dieu, en lui mettant devant les yeux la rigueur de la divine justice ; mais avant le péché, il le porte à ne pas craindre le châtiment dû au pécheur, en lui mettant devant les yeux la divine miséricorde. C'est pourquoi le saint Docteur nous donne cet avis : Après avoir péché, si vous désespérez d'obtenir de Dieu votre pardon, vous l'offensez par un nouveau et plus grand péché ; recourez à sa miséricorde, et il vous pardonnera. Avant le péché, au contraire, craignez la justice de Dieu, et ne comptez pas sur sa miséricorde ; car celui qui abuse de la miséricorde de Dieu pour l'offenser, ne mérite pas que Dieu lui fasse miséricorde Post peccatum, spera misericordiam ; ante peccatum, pertimesce justitiam.
« Celui qui blesse la justice, dit Alphonse Toslat, peut recourir à la miséricorde ; mais celui qui blesse et irrite la miséricorde même, à qui recourra-t-il ? » Cave ne unquam canem illum suscipias, qui misericordiam Dei polUcetur. Scala spir. gr. 6.
Dites-moi : quand vous voulez pécher, qui est-ce qui vous promet la miséricorde de Dieu ? Ce n'est certainement pas Dieu, mais c'est le démon qui vous la promet, afin de vous faire perdre Dieu et votre âme. Ah ! s'écrie saint Jean climaque, prenez garde de vous y laisser prendre.^ Celui qui a eu le malheur d'offenser Dieu, doit espérer ou trembler : s'il veut quitter le péché, et s'il le déteste, il doit espérer, puisque le Seigneur promet le pardon à qui se repent du mal qu'il a fait ; mais, s'il veut persister dans sa mauvaise conduite, il doit trembler que le Seigneur ne l'attende plus, et qu'il ne le condamne à l'enfer. Pourquoi dieu attend-il le pécheur ? est-ce pour que le pécheur continue à l'injurier ? Non, certes : il l'attend pour qu'il renonce au péché, dit le prophète, en sorte que le Seigneur puisse avoir pitié de lui et lui pardonner Propterea exspectat Dominus, ut misereatur vestri, /s. 30. 18. Mais, quand le pécheur, au lieu de profiter du temps qui lui est donné pour pleurer ses fautes commises, s'en sert pour les multiplier, le Seigneur en vient au châtiment, arrête l'obstiné, et le fait mourir en état de péché, comme il se trouve, afin qu'au moins, en mourant, il cesse de l'offenser. Alors, ce temps même, qui lui avait été donné pour faire pénitence, est appelé en jugement contre lui ; Vocavit adversum me tempus. Thren. 1. 15. et, dit saint Grégoire, le temps vient pour le faire condamner : Ipsum tempus ad judicandum venit.
Funeste illusion, qui cause la perte de tant de malheureux chrétiens ! Il ne se peut guère trouver un pécheur désespéré au point de dire : Je veux me damner ! — Les chrétiens pèchent, et ils veulent se sauver, en disant : Dieu est plein de miséricorde ; je ferai ce péché, et puis je m'en confesserai. — Telle est l'illusion, ou pour mieux dire, tel est le filet avec lequel le démon entraîne bien des âmes en enfer : Péchez, leur dit-il, et puis vous vous en confesserez.
— Mais écoutez cet avertissement de l'Esprit-Saint : Ne dites pas : Grande est la miséricorde du Seigneur, il me pardonnera la multitude de mes péchés. Ne vous faites pas illusion, en disant que la miséricorde du Seigneur est grande ; pourquoi cela ? Écoutez ce qui suit : Car sa miséricorde et sa colère se suivent de près, et sa colère a l'œil fixé sur les pécheurs Ne dicas : Miseraiio Domini magna est, multitudinis peccatorum meorum miserebitur. — Misericordia enim et ira ab illo cito proximant, et in peccatores respicit ira illius. Eccli. 5. 6. La miséricorde de Dieu diffère des actes de cette miséricorde : la miséricorde de Dieu est infinie, mais les actes de cette miséricorde ont une fin ; Dieu est miséricordieux, mais aussi il est juste, et sa juste indignation est prompte à éclater sur les pécheurs qui abusent de sa miséricorde. — Saint Basile observe que les pécheurs ne veulent considérer Dieu qu'à moitié : ils regardent seulement sa miséricorde, qui pardonne, et non sa justice, qui punit ; ce dont le Seigneur lui-même se plaignit un jour à sainte Brigitte Ego sura justus et misericors ; peccatores tantum misericordem me existiraant. Rev. l. i. c. 5. Cela est conforme à la réflexion de saint basile : « Le Seigneur est bon, mais il est juste aussi ; ne considérons pas Dieu d'un côté seulement Bonus est Dominus, sed etiam justus ; nolimus Deum ex dimidia parte cogitare. Orat. de Pcsnit.  « Dieu est juste, et par conséquent il doit punir les ingrats. Le vénérable Jean d'Avila disait que, supporter ceux qui abusent de la miséricorde de Dieu pour l'offenser davantage, ce ne serait pas miséricorde, mais manque de justice. La miséricorde est promise à ceux qui craignent Dieu, et non à ceux qui le méprisent, comme l'exprime le divin vers dans son cantique : Et misericordia ejus... timentibus eum.
Mais Dieu, dit un téméraire, m'a fait tant de fois miséricorde par le passé ; ne dois-je pas espérer qu'il en sera encore de même à l'avenir ? — Je lui réponds : Dieu vous fera encore miséricorde, si vous voulez changer de vie ; mais, si vous voulez continuer à l'offenser, il déclare qu'il devra se venger de votre conduite, en vous précipitant en enfer : à moi est la vengeance, et je l'exercerai en son temps Mea est ultio, et ego retribuam in tempore. Deut. 32. 35.
Et David nous avertit en ces termes : « Le Seigneur tient son arc tendu, et il attend que vous vous convertissiez ; si vous ne voulez pas vous convertir, il finira par lancer sur vous le trait de sa vengeance, et vous serez damné. Nisi conversi fueritis, gladium suum vibrabit ; arcum suum tetendit, et paravit illum. Ps. 7. 13. » — hélas ! il en est qui ne veulent croire à l'enfer, que lorsqu'ils s'y trouvent précipités ! Mais, quand ces malheureux en sont là, il n'y a plus de miséricorde pour eux. Pauvres pécheurs, est-ce que vous pourrez vous plaindre de la miséricorde de dieu, après que Dieu a eu l'extrême miséricorde de vous attendre si longtemps ? Vous devriez être sans cesse prosternés la face contre terre, en action de grâces, et vous écrier : Bénie soit à jamais la divine miséricorde, à laquelle nous devons d'être encore en vie et en état de nous sauver ! Misericordiîe Domini, quia non sumus consumpti. Thren.3.22.
— Si vous aviez fait à un de vos frères les offenses que vous avez faites à Dieu, il ne vous aurait point supportés. dieu vous a supportés avec tant de patience, et maintenant il vous appelle encore ; si après cela il vous condamne à l'enfer, aurez-vous à vous plaindre ? Ingrats, vous dira-t-il, que devais-je faire de plus pour vous, que je n'ai fait ? Quid est quod debui ultra facere vinese méae, et non feci ei ?7s. 5. 4.
Saint Bernard dit que l'espérance qu'ont les pécheurs, quand ils pèchent en comptant sur la bonté de Dieu, ne leur attire point la bénédiction, mais seulement la malédiction du Seigneur Est infidelis fiducia solius utique maledictionis capax, cum videlicet in spe peccamus. In Annunt. s. 3. fausse espérance de tant de chrétiens ! malheur, s'écrie saint Augustin, à qui espère pour pécher ! Sperat ut peccet ; vae a perversa spe ! In Ps. 144. ceux qui sont ainsi disposés, n'espèrent pas que Dieu leur pardonnera les péchés dont ils se repentent ; mais ils espèrent que, s'ils continuent à pécher, Dieu leur fera miséricorde ; en sorte que la miséricorde de Dieu leur sert de motif pour continuer à pécher ! espérance maudite, qui est une abomination aux yeux de Dieu ! Et spes illorum, abominatio. Joh. il. 20. Cette espérance fera que Dieu les punira plus tôt, comme un maître ne différerait pas de punir un serviteur qui oserait l'offenser parce qu'il est bon. C'est précisément ainsi, dit saint Augustin, qu'agit et parle celui qui pèche en s'appuyant sur la bonté de Dieu Bonus est Deus, faciara quod mihi placet. 7 ?i Je. tr. 33. Dieu est infiniment bon, se dit-il ; je veux faire ce qui me plaît. — Oh ! qu'ils sont nombreux, ceux qu'a ainsi trompés cette vaine espérance ! c'est ce qu'ajoute le même saint Dinumerari non possunt, quantos haec inanis spei umbra deceperit. Serm. 154. E. B. app. Selon saint Bernard, Lucifer fut si promptement puni de Dieu, parce qu'il se révolta avec l'espoir de n'être point puni. Amon, fils du roi Manassé, voyant que son père avait reçu de Dieu le pardon de ses péchés, se livra aussi à une mauvaise vie en comptant sur la même grâce ; mais pour Amon, il n'y eut pas de miséricorde. Saint Jean Chrysostome dit que telle fut également la cause de la perte de Judas : il se confia en la clémence de Jésus-Christ, pour le trahir Fidit in lenitate Magistri. In Matth. hom. 83
Celui qui pèche avec l'espoir du pardon, en se promettant de s'en repentir après, ne fait que se jouer de Dieu, dit encore saint Augustin Irrisor est, non pœnitens. Ad Fr. in er. s. 11 Or, saint Paul nous prévient que Dieu ne souffre pas qu'on se joue de lui Deus non irridetur. Gai. 6. 7. Ce serait se jouer de Dieu, que de vouloir l'offenser quand cela nous plaît, et en recevoir toujours le pardon. Mais l'Apôtre ajoute : Quœ seminaverit homo, Itœc et metet : Celui qui sème des péchés ne peut attendre que la haine de Dieu et l'enfer. — ailleurs, saint Paul avertit ainsi le pécheur : Est-ce que tu méprises les richesses de la bonté, de la patience et de la tolérance du Seigneur envers toi ? — L'Apôtre dit : Richesses : divitias ; c'est parce que ces miséricordes que Dieu nous fait, en suspendant le châtiment après le péché, sont plus précieuses pour nous que tous les trésors. Et il ajoute : ne sais-tu pas que le Seigneur daigne ainsi t' attendre et être si bon envers toi, non pour que tu continues à pécher, mais afin que tu pleures les offenses que tu lui as faites ? Autrement, par ton obstination et ton impénitence, tu amasses sur ta tète un trésor de colère pour le jour de la colère, qui sera le jour du jugement de Dieu sur toi An divitias bonitatis ejus, et patientise, et longanimitatis, contemnis ? — Ignoras quoniam benignitas Dei ad pœnitentiam te adducit ? — Secundum autém duritiam tuam et impœnitens cor, thesaurizas tibi iram in die irse et revelationis justi judicii Dei. Rom. 2. 4.
L'endurcissement du pécheur sera suivi de l'abandon de dieu, qui dira, pour cette âme livrée au péché, ce qu'il a dit pour Babylone : Nous avons voulu la sauver, mais elle résiste à tous les moyens de salut ; qu'elle reste abandonnée Curavimus Babylonem, et non est sanata ; derelinquamus eam. jer. 51. 9.
— Et comment Dieu abandonne-t-il le pécheur ? Ou il lui envoie une mort imprévue, et le fait mourir dans l'état de péché, ou bien il le prive des grâces dont il aurait besoin pour se convertir sincèrement ; il le laisse avec la grâce suffisante, avec laquelle il pourrait se sauver, mais il ne se sauvera point : les ténèbres de l'esprit, l'endurcissement du cœur, la mauvaise habitude contractée, rendront sa conversion moralement impossible ; il restera ainsi, non pas absolument, mais moralement abandonné. J'arracherai la haie qui la protège, et elle sera livrée au pillage Auferam sepem ejus, et erit in direptionem. Is. 5. 5. Quand le maître de la vigne en arrache la haie, et y laisse entrer qui veut, qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie qu'il l'abandonne. C'est ainsi que Dieu fait, quand il abandonne une âme : il lui ôte la haie de la crainte, le remords de la conscience, et la laisse dans les ténèbres ; alors y entreront tous les vices : Vous avez envoyé les ténèbres, et la nuit s'est faite, pendant laquelle rôdent toutes les bêtes de la forêt Posuisti tenebras, etfacta est nox ; in ipsa pertransibunt oranes bestiae silvae. Ps. 103. 20. Le pécheur abandonné, dans cet abîme de péchés, méprisera tout, avertissements, excommunications, grâce de Dieu, châtiments, enfer ; il se moquera de sa damnation même. Quand l'impie est arrivé au fond de l'abime des péchés, il méprise Impius, cum in profundum venerit peccatorum , contemnit. prov. iS. 3.
Jérémie demande pourquoi les méchants prospèrent en ce monde, et il répond qu'ils sont comme un troupeau destiné à la boucherie Quare via impiorum prosperatur ? — Congrega eos quasi gregem ad victimam. Jer. 12. 1-3. Malheur au pécheur qui prospère en cette vie ! c'est un signe que Dieu veut lui payer temporellement quelque action moralement bonne, mais qu'il le tient en réserve comme une victime de sa justice pour l'enfer, où il sera jeté comme une ivraie maudite, pour y brûler durant toute l'éternité, selon ce que Jésus-Christ a déclaré. au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Ramassez d'abord l'ivraie, et la liez en gerbes pour la jeter au feu In terapore messis, dicara messoribus : CoUigite primum zizania, et alligate ea in lasciculos ad comburendum. Matth. 13. 30.
De sorte que, si un pécheur n'est point puni en cette vie, c'est pour lui le plus grand des châtiments, celui dont Dieu menace les obstinés, en disant : Faisons grâce à l'impie, et il ne se convertira point Misereamur impio, et non discet justitiam. Is. 26. 10. Ah ! s'écrie saint Bernard sur ce texte, que le Seigneur me préserve d'une semblable indulgence ! J'aime mieux les coups de sa colère Misericordiam hanc ego nolo ; super omnem iram miseratio ista. In Cant. s. 42. En effet, quel plus grand châtiment y a-t-il, que d'être abandonné sous la domination du péché, en sorte que, Dieu permettant qu'on tombe de péché en péché, on finira par aller souffrir autant d'enfers qu'on aura commis de péchés, selon ce que dit David Appone iniquitatem super iniquitatem.,.. Deleantur de libro viventium. Ps. 68. S8. Le péché même devient ainsi la peine du péché, remarque Bellarmin sur ce texte ; rien de plus funeste Nulla pena major, quam cum peccatura est pœna peccati. Il eût été préférable, pour un tel pécheur, de mourir après son premier péché ; car, en mourant ainsi chargé d'iniquités accumulées, il a autant d'enfers à subir, qu'il a commis de péchés.
Tel fut le malheur d'un comédien de Palerme, nommé césar. Se promenant un jour avec un de ses amis, il lui raconta que le père La Nusa, missionnaire, lui avait prédit que Dieu lui donnait encore douze ans à vivre, après lesquels, s'il n'avait pas changé de conduite, il ferait une mauvaise mort. « Or, ajouta-t-il, j'ai voyagé dans bien des pays, j'ai eu diverses maladies, dont une spécialement m'a réduit à l'extrémité ; c'est dans ce mois-ci que s'accomplissent les douze années prédites, et je me sens mieux que je n'ai été dans tout le cours de ma vie. » Après ce discours, il invita son ami à venir, le samedi suivant, entendre une nouvelle comédie de sa composition. Mais, qu'arriva-t-il ? ce jour-là, le 24 novembre 1668, comme César allait entrer en scène, il fut frappé d'apoplexie et mourut subitement, entre les bras d'une femme de la même profession que lui. ainsi finit pour ce malheureux la scène de ce monde.
Faisons maintenant un retour sur nous-mêmes, et concluons le discours. Mes chers frères, je vous engage à jeter un coup d'œil sur toutes les années de votre vie : voyez combien d'offenses graves vous avez faites à Dieu, et voyez combien il a été miséricordieux envers vous, combien de lumières il vous a données, combien de fois il vous a appelés à changer de conduite. Aujourd'hui encore, par ce sermon, il vous appelle de nouveau ; il semble vous dire : Que devais-je faire de plus pour ma vigne, c'est-à-dire pour vous, que je n'ai fait  Quid est quod debui ultra fncere vinese mese, et non feci ci ? is. 5. 4.
 — Eh bien ! mes frères, que dites-vous ? que répondez-vous ? Voulez-vous vous donner à Dieu, ou voulez-vous continuer à l'offenser ? Écoutez cet avertissement de saint Augustin : « Prends garde, arbre stérile, le coup de hache n'est que différé, sors de ta fausse sécurité, ou tu seras abattu Eia, arlior infructuosa, dilata est securis ; uoli esse secura, amputaberis. Serm. HO. E. B. Parce que le châtiment est suspendu, n'allez pas vous promettre l'impunité ; si vous abusez encore de la divine miséricorde, bientôt vous serez frappés. Qu'attendez-vous ? attendez- vous que Dieu vous envoie effectivement en enfer ? Le Seigneur s'est tu jusqu'à présent, mais il ne se taira pas toujours ; quand le temps de la vengeance sera venu, il vous dira : Voilà ce que vous avez fait, et je me suis lu. Vous avez cru, pervers, que je serais semblable à vous ; je vais vous confondre et vous mettre devant les yeux les grâces que je vous ai faites et que vous avez méprisées ; ce seront elles qui vous jugeront et vous condamneront Haec fecisti, et tacui. Existimasti, inique, quod ero tui similis ; arguain te, et statuam contra faciem tuara, Ps. 49. 21.
Allons, pauvres pécheurs, ne résistez plus à Dieu qui vous appelle ; craignez qu'il ne vous appelle aujourd'hui pour la dernière fois. Ne tardez plus, confessez- vous, et prenez une ferme résolution de changer de vie ; sans quoi il serait inutile de vous confesser, — Mais, direz-vous peut-être, je n'ai pas la force de résister à la tentation. — Écoutez ce que nous déclare l'Apôtre : Dieu est fidèle ; il ne permettra jamais que vous soyez tentés au-dessus de vos forces Fidelis autera Deus est, qui non patietur vos tentari supra id quod potestis. I. Cor. 10. 13
— Et si de vous-mêmes vous n'avez pas les forces nécessaires pour résister au démon, demandez-les à Dieu, et Dieu vous les donnera Petite, et accipietis. Jo. 16. 24. J'invoquerai le Seigneur, disait David, et je serai délivré de mes ennemis Laudans invocabo Dominum, et ab inimicis meis salvus ero. ps. 11. 4. Et saint Paul disait : De moi-même, je ne puis rien ; mais avec l'aide de Dieu, je puis tout Omnia possum in eo qui me confortât, Phil. 4. 13. — Suivez donc ces exemples, mes très chers frères : recommandez-vous à Dieu dans les tentations ; le Seigneur vous donnera la force de résister, et vous ne succomberez point.

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