CHAPITRE XIX. De la racine du lis, c'est-à-dire des pensées cachées dans le cœur.
64. Trois choses distinguent la racine du lis : elle est blanche, elle est éclatante, elle est tendre et souple. Cette racine cachée en terre, que signifie-t-elle, sinon la pensée cachée dans le cœur ? Dans la blancheur de la racine, nous voyons donc la pureté de la pensée. Qu'est la pureté de la chair sans la pureté de la pensée ? C'est à ce sujet que le Seigneur a donné cet ordre : « Lavez-vous et soyez purs » (Isa. I. 16. ) Et dans la crainte qu'on n'entendît en ces paroles que la pureté extérieure, il ajouta : « Enlevez de devant mes yeux le mal de vos mauvaises pensées. » Ibid. ) Car les pensées mauvaises séparent de Dieu. Et ainsi que la vérité l'atteste : « c'est du cœur que sortent les pensées mauvaises, les homicides, les adultères, les vols, les blasphèmes, » et les autres crimes, « qui souillent l'homme. » (Matth. XV. 19.) Les pensées noires ou souillées se divisent en pensées diaboliques, mauvaises et charnelles. Lorsque quelqu'un s'estime meilleur qu'un autre, lorsqu'il veut s'égaler à celui qui est au dessus de lui, et qu'il refuse d'obéir à son supérieur, ce sont là les pensées diaboliques, parce que c'est le démon qui en est l'inventeur ; et il les emploie plus fréquemment que les autres, de sorte que l'orgueil est appelé son propre caractère. Les pensées mondaines sont celles qui prennent l'âme comme dans un lacet par l'attrait des biens ; elles font qu'elle s'attache avec trop de soin à les acquérir, et qu'elle les possède avec trop de délectation ; elles l'empêchent d'en faire part au prochain dans ses nécessités, et l'éloignent par-là de la charité de Dieu ; car il est écrit : « Celui qui a les richesses de ce monde et voit son frère dans le besoin, et ferme ses entrailles à son malheur, la charité de Dieu est-elle en lui ? (I Joan. III. 17.) Les pensées charnelles sont celles qui entraînent l'homme à la luxure de la chair, lorsque, avec une affection et une délectation désordonnées, les hommes pensent aux femmes et les femmes aux hommes. Les hommes insensés osent appeler amour ce qui pourrait avec plus de vérité être appelé haine. Il y a aussi la luxure du boire et du manger qui se rencontre lorsqu'on cherche des mets succulents et exquis pour le goût et non pour la santé. On pourrait user avec modération des choses délicates : cela est pourtant difficile. Il faut penser la même chose de ceux qui veulent se servir d'habits recherchés.
65. On perd la qualité de lis et l'éclat de la virginité, si la racine n'a pas de blancheur et la pensée de pureté virginale. Car si le corps est extérieurement pur, et si, à l'intérieur, la pensée est souillée, cela n'est plus vertu, c'est hypocrisie. Il faut savoir, au témoignage du pape saint Grégoire, qu'une pensée, quelque immonde qu'elle soit, ne souille pas l'esprit, si la raison n'y donne son consentement. Qui peut, en effet, retenir si efficacement son esprit, qu'il ne soit pas remué par quelque impureté ? Mais il faut réprimer de suite les saillies de ces sortes d'idées, de telle manière que l'ennemi se retire vaincu par les armes avec lesquelles il espérait nous terrasser. C'est ce qui a lieu toutes les fois que, sollicités par les pensées immondes et impures, nous recourons de suite au signe de la croix, au souvenir de la passion du Seigneur, et au secours des larmes, et due, devenus vaillants dans le combat, nous frappons l'ennemi de ses traits.
66. La racine du lis est non-seulement blanche, mais éclatante. Cet éclat semble désigner l'hilarité de l'âme. Il existe plusieurs personnes qui font des œuvres bonnes, à la vérité, mais provenant de la coaction, ou de la nécessité, ou de l'habitude. Mais nulle promptitude joyeuse ne les porte à les produire ; ce vice s'appelle la paresse ou la torpeur spirituelle. Les âmes religieuses sont surtout attaquées de ce mal. Car ceux qui habitent d'ans le siècle remarquent à peine si c'est là un défaut ; attachés au monde, à peine peuvent-ils saisir le nom d'un vive spirituel, et cependant il est au nombre des sept péchés capitaux. Parlons à présent de ce mal aux personnes religieuses qui sont en état de le comprendre. Le vice de la paresse spirituelle jette l'âme dans une sorte de torpeur, en sorte que tous les exercices religieux paraissent insipides et engendrent un lourd ennui. C'est de cet ennui que le psalmiste clin : « filon aine a dormi dans son ennui (Psal. CXVIII, 28). » Et ailleurs : « Leur âme a en horreur toute nourriture, et ils sont allés jusques aux portes de la mort (Psal. CVI, 18.) » Quelquefois l'âme des justes ressent les allures de ce mal à un tel point, qu'elle a en dégoût tout exercice spirituel ; elle ne peut se livrer tranquillement à la prière, à la lecture, à la méditation ou au travail des mains. Bien plus, elle va jusqu'aux portes de la mort, c'est-à-dire, qu'ayant la vie à charge, elle désire en finir par la mort, et s'écrie avec le saint homme Job « Mon âme s'ennuie de ma vie (Job. X, 1). » C est à ce défaut que porte remède l'allégresse désignée par le brillant de la racine du lis ; elle refait l'esprit malade et comme renversé, elle l'excite à la méditation et lui redonne le désir de travailler, de prier, de lire ; elle le fait bondir comme un géant pour fournir sa carrière, et lui fait dire avec le Psalmiste : « J'ai couru la voie de vos commandements lorsque vous avez dilaté mon cœur (Ps. CXVIII, 32). » Car, en effet, on court la voie des préceptes de Dieu lorsque fi,, cœur est dilaté, c'est-à-dire ouvert par l'allégresse spirituelle. Au peint de vue naturel, on dit qu'il est formé par la crainte et la tristesse et qu'il s'ouvre par la sécurité et la joie. Combien pensez-vous que cette vertu d'hilarité convient, aux vierges sacrées qui, pour l'amour de Jésus leur Seigneur, ont méprisé la joie de ce monde et tout l'éclat du siècle, pour que, ce qui leur manque au dehors soit remplacé ait dedans ? « Réjouissez-vous donc dans le Seigneur, » car vous avez rejeté les vaines joies. « Je vous le dis encore, réjouissez-vous (Philip. IV, 4), » car vous avez mérité d'être unis à la joie véritable, et d'avoir dans la pensée de votre cœur l'éclat perpétuel de l'hilarité sainte. Dieu qui donne l'allégresse incomparable et véritable, aime qui donne avec joie.
67. La racine du lis est très-douce, nous devons voir en cette propriété la vertu de mansuétude. II est un grand nombre d'hommes qui sont recommandables par leur charité, mais tellement faciles à émouvoir pour le moindre ou sans le moindre motif, qu'ils deviennent grandement à charge, soit à eux, soit à ceux contre lesquels s'excite leur vivacité ; âmes inquiètes qui ont toujours l'esprit agité par ce qu'elles voient ou qu'elles entendent. Cet état ne convient pas à une vierge du Christ, ce divin maître qui nous instruit et qui nous dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (31att. XI, 29). » Rémunérateur magnifique qui promet la béatitude à ceux qui ont la douceur. « Bienheureux ceux qui sont doux, car ils possèderont la terre ( Ibid. V, 4). » Que sera-t-il donc de ceux qui ne sont pas doux ? Ils seront exilés sur la terre ? De quelle terre ? de celle dont il est dit : « Je plairai au Seigneur dans la terre des vivants (Psal. XIV, 9). » De quoi sert la chasteté, à ceux qui sont exilés de cette terre ? Ils ne sont pas des lis ceux à qui manque cette propriété. Aussi, ils n'appartiennent point à ce lis très-parfait, au tendre Jésus, qui assure de lui-même, qu'il est « la fleur de la campagne et le lis des vallées (Cant. II, 1). » Quels sont les lis qui sont à lui ? Écoutez-le : « Comme un lis entre les épines, ainsi est ma bien-aimée entre les filles (Ibid. 2). » Le lis est souple et doux ; les épines sont dures et piquent. Pour supporter la pointe des épines, le lis ne perd par sa douceur. O, dans la communion de la foi, que de mauvaises filles, que d'épines, à cause de l'amertume de leurs mœurs ! Pour vous, si vous voulez être un lis véritable, si vous désirez être loué par votre tendre époux, soyez un lis parmi les filles, parmi les âmes qui ont la même profession et la même foi que vous. Que si par leurs mœurs déplorables, et par le piquant de leurs paroles, elles vous blessent, soyez parmi elles doux et souple. Ne vous troublez pris à chaque mot, prenez patience, afin de mériter de vous entendre dire : « Comme un lis entre les épines, etc. »
68. Que si nous parlons ainsi, ce n'est pas afin que la perversité de tons échappe à la faveur du silence et que les perturbateurs ne soient pas réprimandés, ou que les superbes ne soient pas réprimés. Bien plus, il faut adresser des reproches à ceux qui ont le malheur de se trouver en semblable état, si vous ne voulez pas perdre la souplesse de votre racine, vous qui voulez être un lis. Mais, d'après l’apôtre, « faites-leur des observations, suppliez les, commandez-les, faites-leur des instances opportunes, en toute douceur et patience ( II, Tim. IV, 2). » Comme si ce saint personnage disait : « Montrez au dehors le zèle pour la discipline, de telle sorte qu'au dedans vous ne perdiez pas la suavité, et qu'en rappelant une âme égarée, vous ne vous égariez point vous-même. Parfois, il faut reprendre les vices des méchants, parfois il faut les taire, selon qu'on le juge expédient pour le bien de chacun. Tous les malades ne doivent pas être soumis au même traitement.
CHAPITRE XX. De la tige du lis, ou du bon propos qui s'élève de la racine de la bonne pensée
69. Il faut maintenant examiner la tige du lis ; nous y trouvons trois choses : la rectitude, la force et la longueur. Cette tige qui s'élève de la racine, c'est le bon propos qui vient de la bonne pensée. Vous avez eu de bonnes pensées, si elles se fortifient en votre âme comme une racine qui se fixe dans la terre ; il devient nécessaire que cette idée qui vous plait, vous vous proposiez de la mener à son terme et d'en faire une bonne action. Et ainsi vous avez de suite la tige du lis, c'est-à-dire du bien, ou, en d'autres termes, le bon propos venant d'une bonne racine et d'une sainte pensée.
CHAPITRE XXI. De la rectitude du lis, c'est-à-dire, de l'intention droite.
70. La rectitude du bon propos est nécessaire à cette tige, c'est-à-dire, il faut que, dans une intention droite, nous nous proposions de faire le bien pour Dieu, ne cherchant ni les richesses terrestres, ni les faveurs humaines, ni l'éclat des honneurs qui passent. Car Satan, le serpent rusé, s'il ne peut s'opposer au commencement de la bonne pensée, tend des pièges sur la route, afin de pouvoir empêcher l'attention qu'anime le bon propos, et enfin aussi de rendre amère, par une tige mauvaise, la racine de la bonne intention. Le Psalmiste se plaint de ces embûches : « Par le chemin où je passais, les superbes m'ont caché des lacets (Psal. CXXXI, 6 et Psal. CXLI, 9). » O combien ont été. pris et trompés de la sorte ! Après avoir bien commencé, des pensées étrangères survenant, ils ont dévié de la rectitude de leur bon propos, en se pervertissant totalement ; et après avoir acquis par leurs bonnes œuvres ou les richesses, ou les honneurs, ou les plaisirs, perdant de vue leur intention première, cherchant autre chose que Dieu, ils sont devenus idolâtres, ils ont. altéré la gloire de Dieu, qui est seul glorieux, seul digne d'être recherché, et prodiguent leurs hommages à la ressemblance des oiseaux, des bêtes et des serpents. Comment changent-ils la gloire de Dieu en la faisant semblable aux oiseaux ? Parce que, changeant la direction droite de leur intention, ils font, pour la vaine gloire du monde, les bonnes œuvres que, dès le début, ils voulurent faire pour la gloire de Dieu. Les oiseaux représentent les âmes légères et inconstantes, qui gagnent les hauteurs, et vivent dans la vanité. Ils changent la gloire de Dieu en la manière des bêtes, ceux qui accomplissent, .pour satisfaire les voluptés de la chair, les bonnes œuvres dans lesquelles ils se proposaient d'abord l'honneur de Dieu. La volupté est, en effet, symbolisée dans les animaux, qui ne recherchent que ce qui est de la chair. Ceux-là changent la gloire de Dieu à la façon des serpents, qui pratiquent, en vue d'obtenir des richesses, les bonnes actions qui devraient être faites en vue seulement des biens célestes et pour la gloire de Dieu Les serpents qui mangent la terre sont l'image des avares, qui ne courent qu'après les gains terrestres, et désirent en remplir la capacité de leur âme.
71. Voilà les pièges que le démon cache sous les pas de ceux qui marchent dans le droit chemin de la bonne intention, pour en faire détruire en quelque manière la tige du lis, c'est-à-dire le bon propos que l'on a formé. Hélas ! hélas ! Seigneur mon Dieu, qui échappera à ces embûches ? Pour ne rien dire des séculiers, que de supérieurs d'ordre religieux avons-nous vus, qui, conduits sans nul doute par une excellente intention, après avoir suivi nus le Christ nu, et après avoir été élevés malgré eux à la prélature, bientôt, ou plutôt de suite, corrompent leur intention, vicient la tige, changent leur résolution, ils s'attachent à ces positions qu'ils avaient acceptées contre leur gré, ils désirent commander plutôt que se rendre utiles, ils s'adonnent aux festins délicieux et recherchés, visant à satisfaire la volupté du ventre, plutôt qu'au soin de la santé ou qu'à l'accomplissement de la volonté divine. Assez souvent même, dit-on, ils ramassent, non en vue des besoins de leurs enfants spirituels, mais pour faire des largesses superflues à leurs neveux et à leurs amis. O plaise au ciel que je me trompe, Seigneur Jésus, plaise au ciel que je sois dans ferreur, et que, me faisant seul illusion, tous persévèrent dans la droite et véritable voie.
72. Pour ce qui vous concerne, ô vierges de Jésus-Christ, je crois que la vertu d'humilité que nous recommandons fréquemment à votre charité suffit en très-grande partie à vous donner cette rectitude d'intention. Vous trouvant élevées à une hauteur si considérable de charité, Satan votre adversaire cherche à vous en faire tomber. Il nous crie souvent, bien plus, sans cesse il nous fait entendre cette parole : « Baisse-toi, pour que nous passions. » Qu'est-ce à dire : baisse-toi ? Fléchis vers les choses de la terre ton intention que tu as érigée vers les biens du ciel, afin qu'une voie s'ouvre un passage pour nous et que nous te foulions aux pieds. Ne consentez pas à cette instance de votre ennemi, ô âme chaste, ô vierge du Christ, amie de votre Époux, épouse de votre ami ; ne consentez point, ne vous abaissez pas, cela veut dire ne cherchez rien de terrestre, ni les louanges humaines, ni les honneurs, ni les richesses d'ici-bas ; car si vous inclinez votre âme vers ces biens, par vous passera cet esprit menteur ; il vous foulera aux pieds, il vous écrasera et vous brisera ; il placera sur votre cou son joug insupportable, si vous rejetez le joug de Jésus-Christ, joug suave et léger. O combien sont-ils insensés ceux qui courbent de la sorte la rectitude de leur intention ; qui reçoivent, comme cavalier, Satan, cet esprit très-pervers et très-dangereux, en rejetant le premier, le très-beau et très-bon guide, le Seigneur Jésus, dont le joug, ainsi qu'il nous l'assure lui-même, est très-suave et le fardeau très-léger.
CHAPITRE XXII. De la force de la tige, ou de la constance du bon propos.
73. La force de la tige produit cette vertu qui s'appelle force. Dans le sens que nous lui donnons ici, la force est une vertu soutenant les assauts de toutes les tentations, non-seulement de celles qui sont tristes, mais aussi de celles qui sont agréables. Elle convient fort bien à la tige de notre lis, au bon propos de l'action sainte et surtout au vœu de virginité. Par cette raison que plus ce vœu est louable, plus le démon emploie de ruses et de forces pour empêcher de bien achever ce qu'il n'a pu empêcher de commencer. On a réellement besoin d'une telle tige qui soit en état de résister an poids. Les fâcheuses atteintes que reçoit le bon propos viennent de la paresse spirituelle ; les élus en sont quelquefois désarmés à un tel point, comme nous l'avons dit plus haut, qu'ils ne peuvent ni lire ni méditer, ni rien faire autre des œuvres qui sont le soutien de l'âme ; c'est par l'oraison, la lecture, la méditation ou même par l'occupation extérieure du corps, que les forces de l'âme se réparent, se conservent et s'augmentent ; que si elles viennent à cesser, il faut que l'âme languisse et qu'un froid mortel la gagne ; et aussitôt la luxure se présente, elle réclame une place dans ce cœur refroidi et lui fait sentir la déplorable chaleur de ses feux impurs. Sous les yeux de notre lis, le Christ vierge, il faut sans relâche prier, lire, méditer, ou se livrer à quelque occupation extérieure, pour
éviter que la tige de la bonne résolution ne vienne à se corrompre. Ainsi que l'enseigne le bienheureux Augustin, ces pratiques, si on les observe avec discrétion, afin qu'elles ne dérangent pas la santé du corps, se changent en délices pour l'âme.
74. La chaleur qui corrompt la tige du bon propos, c'est la prospérité du siècle . on ne saurait croire le nombre d'embûches que les ennemis y ont cachées. Nous trouvons beaucoup de personnes qui résistent à l'adversité, parce qu'on y voit manifestement une épreuve. Le corps est en santé ; les chagrins qui émeuvent l'âme et les tentations font silence : que reste-t-il, sinon la sécurité ? Prenez garde, prenez garde malheur à cette tranquillité, malheur à cette paix dont la Vérité elle-même a dit : « Quand le fort armé garde son logis, tout ce qui lui appartient est en paix (Luc. XI, 21). » Redoutez donc que lorsque tout est tranquille et en repos, Satan, le fort armé, ne vous possède sans résistance. Ne dites point en vous-même ce que dit ce riche dont le champ fertile produisit des fruits en abondance : « Mon âme, tu as des provisions pour plusieurs années, mange, bois, fais des banquets (Luc. II, 19). » Parce que lorsqu'ils diront, paix et sécurité, soudain la mort fondra sur eux et ils ne pourront échapper (I Thessal. V, 3). Pour vous, si vous voulez avoir la véritable paix et la tranquillité réelle, veillez à n'être pas en sécurité, sachant que rien ne vous est plus à craindre que la paix actuelle, qui engendre, sans nul doute, la crainte éternelle. Vous n'êtes pas meilleur, en effet, que tous les saints qui ont été éprouvés et améliorés par les tentations. Qui est plus juste que le bienheureux Job, à qui le Seigneur lui-même rend ce témoignage qu'il était « un homme simple et droit et craignant Dieu, s'éloignant du mal, et qui n'avait pas son semblable sur la terre (Job. I. 1) ? » Voyez une conduite pareille tenue par rapport à tous ceux qui ont craint le Seigneur, las apôtres, les martyrs : tous ces saints personnages, combien ont-ils soufferts de tourments pour arriver en sûreté à la palme du royaume, ils sont devenus forts dans la guerre et non dans la prospérité (Hebr. XI, 34).
75. Les tempêtes qui tourmentent la tige de notre lis, ce sont les adversités manifestes : l'unique remède qu'il y faut employer, c'est de recourir à l'excellent médecin, à ce chef qui ne fait pas égarer, à ce roi qui relève ses sujets, à cet athlète invincible combattant et triomphant dans les siens et pour les siens, et trouvant de là sujet de couronner leurs succès, le Seigneur Jésus. Que cherchez-vous qui ne se trouve pas en lui ? Si vous êtes malade, il est médecin ; si vous vous égarez, il est votre guide ; si vous êtes désolé, il est roi ; si vous Ales attaqué, il est lutteur ; si vous avez soif, il est breuvage ; si vous êtes transi, il est vêtement ; si vous êtes attristé, il est la joie ; si vous êtes dans les ténèbres, il est la lumière ; si vous êtes orphelin, il est père. Il est époux, il est ami, il est père, souverain, très-parfait, très-miséricordieux, très-fort, très-beau, très-sage ; il gouverne tout sans tin. Mais pourquoi se fatiguer à expliquer ceci d’avantage ? Tout ce que vous pouvez et devez vouloir, le Seigneur Jésus-Christ est tout cela : désirez-le, recherchez-le. Voilà la seule véritable pierre précieuse pour l'acquisition de laquelle il faut vendre tout ce que vous avez. Après l'avoir obtenue, vous ne craindrez aucune tempête. Qu'il soit le terme vers lequel se dirige votre intention ; qu'en lui soit votre valeur, et non dais vos propres forces, et vous ne serez nullement ébranlé, parce qu'il est seul le très-vrai et très-bon consolateur dans l'adversité et dans l'oppression.
CHAPITRE XXIII. Des vers qui rongent la tige, c'est-à-dire des mauvaises suggestions qui corrompent la bonne résolution.
76. Les vers qui corrompent la tige de la bonne résolution sont les tentations intérieures qui, d'autant plus voisines qu'elles sont plus familières, souvent sous prétexte de bien, corrompent le- saint projet qu'on a formé. Voici un homme qui de la racine de la bonne pensée a fait germer la tige du bon propos. Il se décide à quitter tout ce qui est du monde pour suivre nu le Christ nu : mais au dedans naît le ver d'une mauvaise inspiration qui lui dit : ta sœur est sans dot, ta mère est pauvre ; peut-être il y a des frères ou des enfants ou d'autres amis gênés dans leurs affaires, qui dépendent de toi seul, qui n'ont d'espoir qu'en toi : si tu les abandonnes, ou bien ils iront mendier, à la honte de ta famille, ou bien ils enlèveront furtivement ou par force le bien d'autrui et encourront ainsi à la fois la mort du corps et celle de l'âme. Si pouvant leur venir en aide en gardant le bien que tu possèdes, tu sembles les abandonner à un péril certain, et avoir fermé tes entrailles sur leur sort pitoyable, comment la charité de Dieu est-elle en toi ? Donc pour rester dans la charité, demeure en eux : parce que sans la charité, quoi que tu fasses, rien ne te serviras. Que si même sans cette vertu, tu devais avoir quelque avantage, il serait bien plus parfait de conserver plusieurs, personnes avec toi que de te sauver seul. Y a-t-il quelque part un ordre du Seigneur que tous absolument abandonnent le monde ? C'est surtout par les œuvres de miséricorde que les élus et les âmes sauvées, au jour du jugement dernier, seront recommandés. Pourquoi cherches-tu donc hors du monde ce que tu peux avoir dans le monde avec plus de sécurité et d'une manière préférable ? À ces vers s'en joignent d'autres aussi dangereux, c'est-à-dire la difficulté que présentent les règles de la vie cloîtrée et la pensée que si la position est plus haute, la chute est plus grande ; le peu de nourriture, les jeûnes, les veilles, un travail intolérable, sans repos, les lits durs, la continuité de la fatigue, et par dessus tout le renoncement à la volonté propre, avec le danger des faux frères et la dureté des supérieurs. Il faut absolument résister à ces vers, il faut rigoureusement les faire périr sous le coup des raisons fournies par la Sainte-Écriture.
77. Le ver qui persuade d'une façon si peu réglée la charité et la compassion de la miséricorde, il faut le faire mourir dans le parfum de cette sentence du Seigneur : « Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père, et sa mère, et son épouse, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et aussi encore son âme, n'est pas digue de moi (Luc. XIV, 26). » Comment il faut les aimer et comment il faut les haïr ? nous l'apprenons par les vaches qui traînaient le chariot avec l'arche du Seigneur. Leurs veaux étaient renfermés dans l'étable et elles, portant l'arche, marchaient droit vers Bethsamès ; entendant les gémissements de leurs veaux, elles mugirent en signes de tendresse naturelle, néanmoins elles ne cessèrent point de poursuivre la route qu'elles avaient entreprise (I Reg. VI, 12). Pour vous, si déjà vous portez, soit en vertu d'une résolution secrète, soit par une profession solennelle et déclarée, le joug du Seigneur, c'est-à-dire une règle quelconque établie par nos pères dans le Saint-Esprit : si les suggestions des vers dont nous venons de parler commencent à vous attaquer, imitez les vaches des étrangers portant l'arche du Seigneur : mugissez, c'est-à-dire donnez un signe d'affection, compatissez, consolez ceux qui vous sont unis par les liens d'une tendresse naturelle : marchez toujours néanmoins dans la route entreprise, poursuivez l'exécution de votre bon propos, dirigez vos pas vers Bethsamès, vers « la maison du soleil, » c'est-à-dire vers la céleste patrie, là où est le souverain et spirituel séjour de notre soleil, le Seigneur Jésus, soleil de justice qui, en ce palais, brille de toute sa force, habitant une lumière inaccessible. C'est ainsi qu'il faut haïr les amis, pour conserver envers eux le sentiment de l'amitié . c'est de la sorte qu'il les faut aimer, de manière à ne jamais placer l'amour que nous ressentons pour eux au dessus de l'amour que nous devons avoir pour Dieu : bien plus, nous ne devons pas mettre au dessus de son amour l'intérêt de notre âme ; mais il faut la haïr en l'affligeant par les jeûnes, les veilles et les châtiments, pour lui apprendre à obéir aux préceptes du Seigneur. Et ceux dont nous pourrions soulager le séjour en demeurant dans le siècle, nous les confierons à la garde de celui qui est le roi des rois, et riche envers tous ceux qui l'invoquent, le priant de diriger leur sort de la manière qu'il saura être expédiente pour leur salut.
78. Les vers qui s'attachent à l'austérité de la vie seront bientôt détruits, si nous prenons soin d'oindre notre esprit de myrrhe, c'est-à-dire de l'amertume de la passion du Seigneur : à côté d'elle, tout ce que nous pourrons souffrir ne sera que peu ou même ne sera rien. Ces vers s'attachent surtout au dessein de garder la virginité, parce que Béelzébub, le maître de ces vers, qui, à l'origine du monde, trompa si facilement Eve vierge, souffre avec beaucoup de peine d'être maintenant surmonté tant de fois par des vierges de l'un et l'autre sexe. Voyez donc, et regardez à l'avance, et méfiez-vous des vers qui vous tendent des embûches, ô vierge de Jésus-Christ. Lorsque parfois vous pensez être déjà arrivée à la stature parfaite du chaste lis, ou bien que vous y parviendrez facilement, écartez et secouez loin de vous les vers de ces pensées nuisibles qui menacent à la fois la racine et la tige de votre lis, et qui voua disent dans leurs suggestions dangereuses : Que fais-tu ? jusqu'où t'abaisseras-tu ? veux-tu détruire la fleur de ta jeunesse ? n'éprouveras-tu pas la douceur de l'union conjugale ? tu n'auras donc pas des fils chéris, des filles de consolation que tu laisseras après toi ? tu seras privé du service des ministres fidèles ? tu rentres dans une route insensée, imite tes parents qui t'ont donné le jour. Engendre, toi aussi, des enfants, et, selon l'institution du Seigneur, jouis du mariage, car il n'a pas donné de préceptes concernant les vierges.
79. Ce sont là des vers insidieux, ô vierge du Christ, il faut leur cracher dessus. Si vous prenez soin d'échapper à leur attente, regardez avec plus d'attention ce qu'est Jésus-Christ ? ô âme virginale : est-il vierge ou marié, celui-là qui il a confié la vierge sa mère, le disciple qu'il a aimé d'une façon plus intime ? Pourquoi beaucoup de détails ? Le Christ Jésus, né d'une vierge, est vierge, il a recommandé sa mère à un disciple très-pur, c'est-à-dire au bienheureux Jean, qu'une prérogative spéciale de chasteté avait rendu digne d'un amour plus grand. C'est ce Jésus, c'est cet époux que vous devez suivre plutôt que vos parents, si vous voulez conserver la fleur juvénile de votre âme à l'abri de la caducité et de la flétrissure. Car la virginité ne passera jamais. Si même vous voulez parler de la fleur de corps, n'est-ce pas que les vierges ont plus de fraîcheur dans l'âme et dans le corps tout à la fois que ceux qui ne le sont pas ? Oui, ceux qui sont purs fleurissent vraiment soit dans la chair soit dans l'esprit, lis singuliers d'un lis incomparable, gui, comme je l'espère, en cette vie mortelle, répand sur ces lis plus abondamment que sur les autres plantes l'étendue de sa suavité, parce qu'il a mieux exprimé en eux la ressemblance qui les rend conformes à lui. Car, où que le Christ aille, le vierges le suivent, et elles deviennent fécondes, conservant de son esprit la bonne résolution et produisant les bonnes couvres qui ne périssent pas : tandis que la génération terrestre se fait dans le péché, fait enfanter dans la. tristesse, nourrir dans l'anxiété, et quitter ou abandonner avec douleur la vie qu'elle a donnée. Ainsi ne seront pas vos enfants, ô vierge du Christ. Jamais ils ne mourront, jamais ils ne se perdront, toujours ils vous suivront ; soit que vous viviez, soit que vous mouriez, ils vous protégeront et vous accompagneront dans lit vie éternelle. Les enfants de celle qui est abandonnée, c'est-à-dire de la vierge du Christ qui paraît abandonnée à cette heure, sont plus nombreux et sont meilleurs que les fils de celle qui a un mari selon la chair. Si vous réunissez souvent en votre esprit ces pensées ou autres semblables, sans aucun doute les vers des suggestions mauvaises périront, et ils ne parviendront, en aucune manière, à corrompre la tige de votre bonne résolution avec l'assistance de votre époux qui vous protégera.
CHAPITRE XXIV. De la longueur de la tige ou de la vertu de longanimité, et de la persévérance dans la bonne résolution.
80. La longueur de la tige du lis qui se dresse en l'air désigne la longanimité, vertu qui est souverainement nécessaire à ceux qui veulent persévérer. Mais comme nous avons déjà parlé au long de cette vertu plus haut, en traitant de la sixième feuille, nous n'en dirons ici que peu de mots. Cette vertu paraît devoir être recommandée grandement aux vierges, surtout aux femmes, dont la faiblesse et la débilité de l'âme et du corps est naturellement. opposée à la longanimité on à la persévérance. Mais béni soit le Seigneur qui aujourd'hui choisit ce qu'il y a de faible dans le monde pour confondre ce qui est fort, et qui se donne lui-même pour défenseur aux vierges très-tendres, pour briser la tête au premier et terrible corrupteur, je veux dire, le serpent ancien qui tend des pièges aux humbles vierges du Christ. Quel homme, si son esprit est sain, ne tressaillerait en voyant notre époque couronnée des lis de tant de vierges, qui luttent vigoureusement contre la fureur du dragon infernal, non par leurs propres forces, mais par celles de leur époux, et qui méritent la couronne du triomphe ?
81. Je me réjouis extrêmement de ce que les lis se trouvent et dans las bourgs et dans les villes et dans les cloîtres ; et comme beaucoup de contrées désertes et inaccessibles sont remplies de demeures de vierges, on peut dire en vérité que les champs du désert fleurissent et répandent, par leurs fleurs, la sainte odeur du Seigneur. Ces tendres tiges s'élèvent du désert, remplies des délices des vertus, s'appuyant, non sur elles, mais sur leur bien-aimé, attendant avec patience l'arrivée de l'époux : afin que lorsque le cri sera poussé de préparer leurs lampes et d'entrer avec lui aux noces éternelles, en ce banquet sacré où la joie et l'allégresse seront enlacées sur leurs tètes et ou notre Dieu leur donnera en héritage un nom éternel. Vous donc, ô vierge du Christ, ne défaillez pas en attendant sa ventre. Il viendra bien vite cet époux ; s'il diffère de se présenter, c'est pour récompenser votre attente avec vos autres bonnes œuvres. Je sais, bien que je n'en aie point fait l'expérience, combien vous gémissez, combien vous souffrez dans la couche très-pure de votre cœur. Ne défaillez point dans voire bonne résolution, afin de parvenir à la consommation de vos bonnes œuvres, et à la persévérance filiale qui vous fera mériter la couronne éternelle.
CHAPITRE XXV. Des feuilles qui sont autour de la tige, c'est-à-dire les paroles pieuses et fructueuses des vierges.
82. Examinons à cette heure les feuilles qui entourent la tige. Comme nous l'avons dit en parlant des feuilles de la vigne, les feuilles représentent les paroles. Il est à remarquer que celles d'en bas sont toujours vertes et. que celles qui sont près du sol sont plus grandes et plus nombreuses que celles de la partie supérieure ; et que, placées sous les apostumes, elles les fout ouvrir et les adoucissent. Les paroles des vierges doivent être semblables à ces feuilles. La verdeur des fleurs signifie la vertu des paroles : c'est-à-dire, il faut que la bouche de la vierge de Jésus-Christ ne profère aucune parole qui ne renferme aucun élément de vertu. Il faut ici que soient retranchés les propos honteux, bouffons, les paroles de plaisanteries, de luxure, d'orgueil, de colère, de détraction, d'adulation, et même les paroles superflues. Une parole superflue ou oisive est une feuille sèche, mais une feuille sèche n'est pas une feuille de lis. Si donc vous voulez être un lis, proférez des paroles de vertu, de ces feuilles vertes dont il est écrit : « sa feuille ne tombera jamais »( Psalm. I. 3. ) Voulez-vous voir qu'une parole oiseuse est une feuille sèche ? écoutez la vérité mène, le Seigneur Jésus : « Toute parole oiseuse que les hommes auront proférée, ils en rendront compte au jour dit jugement ( Matth. XII. 36.) » O quelle terreur ! Le juge très-sage qui compte tonies les gouttes de pluie, qui discerne toutes les pensées de tons les hommes, depuis Adam, le premier, jusqu'au dernier qui existera à la fin des temps, veut qu'on rende compte de toutes les paroles oiseuses lorsqu'il viendra siéger sur le trône de la majesté de son jugement où ce ne sera plus la miséricorde mais la justice que l'on chantera au Seigneur. Que ferons-nous alors, misérables et malheureux ? Vous êtes très-sage, Seigneur, on ne peut vous tromper : vous êtes très-juste, on ne peut vous corrompre. Le temps de la commisération sera alors passé, parce que vous jugez l'univers dans l'équité : vous jugerez les peuples selon la justice après leur avoir, une première fois, fait grâce et leur avoir pardonné. Que dirai-je donc ? Ayez pitié de moi, je vous en conjure, tant que dure le temps de la bonté, afin que vous ne me jugiez pas au jour de la rigueur. Placez une garde à ma bouche, et autour de mes lèvres un mur de circonspection, afin que j'évite non-seulement les paroles mauvaises et honteuses, mais encore celles qui sont oiseuses, pour qu'il ne m'en faille point rendre compte au jugement, alors qu'il faudra répondre des feuilles bonnes et vertes et de plus de celles qui sont mauvaises et sèches.
83. Mais qu'est-ce qu'une parole oiseuse ? Au témoignage du pape saint Grégoire, c'est une parole dite sans une juste nécessité ou sans motif de pieuse utilité. Tout ce que vous proférez sans avoir la pensée d'être utile à quelqu'un est oiseux. Qui peut rendre compte de toutes ces paroles ? Que tout homme modère donc sa langue, conseil qui s'adresse surtout aux vierges de Jésus-Christ : qu'elles sachent quand il faut parler et ce qu'il faut dire. Il ne convient pas, en effet, que de la bouche qui chantera à l'époux le cantique nouveau, il sorte quelque parole qui soit en désaccord avec ce cantique. Qu'est-ce donc que le cantique nouveau ? Le cantique de la charité. Pourquoi est-il nouveau ? Parce que dès le commencement du monde, les premières créatures chantèrent un cantique vieux, opposé à la charité. Voulez-vous le connaître ? Sur le point de tomber, l'ange chanta le cantique de l'orgueil dans le ciel : « Je placerai mon siège à l'Aquilon et je serai semblable au Très-Haut. (Isa. XIV. 13. ) Il chanta ensuite dans le paradis le cantique de la détraction, lorsqu'il dit à la femme en s'approchant : « Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu de manger du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal ? » (Gen. III. 1.) Comme s'il disait : C'est pour un motif mauvais qu'il a fait cette défense. La femme chanta le cantique du doute, disant : « N'en mangeons point, de peur que peut-être nous ne mourions. (Ibid.) « Peut-être, » que de maux tu as attirés sur nous ! Le démon voyant la femme dans le doute, se met à chanter le cantique du mensonge : « Nullement, vous ne mourrez pas. » O méchant, où est maintenant ton « nullement ? » Les voilà morts et morts d'une double mort, ceux à qui tu affirmais qu'ils ne mourraient nullement. « Nullement, vous ne mourrez pas. » Tel est le cantique vieux et mauvais, contraire à la vérité. Car Dieu avait dit : « Le jour où vous mangerez de ce fruit, vous mourrez de mort, » c'est-à-dire de la mort de l'âme ; ou, comme d'autres l'expliquent, « vous mourrez, » c'est-à-dire vous deviendrez mortels, vous serez dans la nécessité de mourir, vous qui présentement pouvez ; ne pas mourir. Si nos premiers parents avaient persévéré dans l'obéissance, ils ne seraient pas morts. Adam chanta aussi le cantique de l'excuse dans sou péché, lorsqu'il dit : « La femme que vous m'avez donnée pour compagne, m'en a donné et j'en ai mangé. » Comme s'il disait : c'est bien plutôt vous qui seriez à accuser de m'avoir donné une belle femme qui m'engageât à pécher.
84. Mes amis, ces cantiques sont vieux, cantique de l'orgueil, cantique de la détraction, cantique du doute, cantique du mensonge et cantique d'excuse. O vierges du Christ, il faut éviter à tout prix de les proférer, si vous voulez chanter un cantique nouveau. Vous n'ouvrirez pas même les oreilles à ces chants, vous qui désirez ouïr plus spécialement et plus familièrement la voix de Jésus-Christ. Le serpent ennemi vit encore, et, sous un dehors de vierge, c'est-à-dire, sous prétexte d'une bonne conversation, il distille les venins de sa malignité. Il chante encore, dans le cœur de ceux qui l'écoutent, le cantique de l'orgueil, lorsqu'il leur suggère secrètement d'aspirer, à cause de leur noblesse, ou de leur science ou de leur sainteté, aux dignités et aux prélatures. C’est ainsi qu'il fut trompé lui-même : se voyant placé au-dessus du chœur des autres anges par l'éclat de sa beauté, par sa sagesse et ses vertus, il se mit à entonner le chant de l'orgueil qui le fit tomber ; et il entraîne dans sa chute tous ceux qui osent chanter avec lui le même cantique.
CHAPITRE XXVI. Du nouveau cantique que les vierges doivent, chanter.
85. Ce n'est point ainsi que chanta la mère du Christ, celle qui redit le cantique nouveau, le véritable lis vraiment entouré de fleurs verdoyantes. Voulez-vous voir ses feuilles ? Élevée, et plus qu'il n'est possible de le dire ou de le penser, mise au dessus de tout le monde et de tous les cieux, elle ne s'élève pas au dessus d'elle, mais elle chante le cantique de l'humilité, qui est aussi le cantique de la charité, parce que la charité ne s'enfle pas. Il tira de son cœur saintement enivré une parole bonne et suave, le cantique nouveau que doivent redire les vierges après elle. Et que dit-elle ? « Mon âme glorifie le Seigneur (Luc. I, 46) ? » Voyez combien ce cantique est opposé à celui que chantait l'ange au bord de l’abîme. L'un débuta très-haut, aussi il ne descendit pas, mais il tomba dans les gouffres profonds. Marie commence par ce qui est bas, pour s'élever à ce qui est en haut. Elle glorifie le Seigneur, elle ne se glorifie pas elle-même, bien qu'elle soit exaltée d'une façon incomparable, observant ce qui est écrit ; « Plus vous êtes grand, plus humiliez-vous en toutes choses. » Aussi, mérite-t-elle d'être placée au dessus des chœurs de tous les anges. Satan s'éleva au dessus du Seigneur, aussi fut-il justement précipité au dessous de tout ce qui existe. L'esprit de l'humble Vierge Marie tressaillit en Jésus son Seigneur, aussi elle reçut avec plus d'abondance que ses compagnes l'onction de l'huile de la joie. L'ange insensé s'exalta en lui-même ; aussi fut-il justement condamné à un deuil perpétuel. Marie se glorifie de ce que son humilité a été regardée, aussi aura-t-elle une récompense dans le jugement qui sera fait des saintes âmes : l'ange se glorifiait dans l'éclat de sa force, aussi a-t-il encouru le châtiment d'un mépris éternel.
86. Vous donc, ô vierges de Jésus-Christ, soyez verdoyantes dans vos feuilles, dans les paroles de charité, d'humilité et de patience. Suivez le lis incomparable, marchez à la suite de la mère du souverain lis, du bon Jésus. glorifiant celui-là qui seul est grand, en lui, et par lui et avec lui méritez d'être exaltées. Faites attention à éviter le cantique « de la détraction » commencé dans le paradis, cantique vieux et conduisant à la vieillesse du péché. Et considérez combien il est opposé en toute manière au cantique nouveau de la charité : car, nécessairement, on n'aime point, celui dont on dit du mal. Cette vertu n'a pas coutume de murmurer et de mordre, mais bien plutôt elle excuse les péchés des autres : ou bien si, par cas, il est nécessaire de les réprimander, elle le fait non dans un esprit de malice, mais n'ayant en vue que la correction du prochain. Prenez garde aussi au cantique « du doute : » n'éprouvez pas de défiance à l'égard de la miséricorde du Seigneur ; mais avec une sainte hardiesse, jetez en lui toute votre inquiétude, parce qu'il a soin de vous. Il n'est pas cruel, il ne vous laissera pas tomber, si, comme il vous y engage, vous vous jetez sur son sein paternel, car il sait que pour son amour vous vous êtes volontairement privé de toute consolation terrestre ; pour ne point tomber dans le vice de la présomption, ne mettez pas en doute les châtiments qui seront infligés aux méchants selon leurs démérites ; pour ne pas vous perdre dans le désespoir si dangereux, tenez pou très-certaines les récompenses qui seront destinées aux justes. Veillez aussi à ce que le cantique « du mensonge » ne sorte jamais de votre b niche, il vous ferait dédaigner de louer spirituellement votre époux qui est vérité. La bouche de la vierge perd sa virginité toutes les fois que, sciemment et dans un esprit de malice, elle profère des mensonges contre la vérité. Prenez aussi soin d'éviter le cantique de « l'excuse » dans le péché, ayant toujours dans l'esprit le témoignage rendu par l'Apôtre vierge, saint Jean, à la vérité : « Mes enfants, dit-il, si nous disons que nous n'avons point de péchés, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous. Que si nous confessons nos péchés, Dieu est fidèle et juste ; c'est lui qui nous remet nos péchés et nous purifie de toute iniquité (I Joan. I, 8). » Que personne donc ne pense être sans péché ; que nul, s'il connaît ses manquements, ne cherche à s'excuser, ainsi que le font certains insensés qui répètent aujourd'hui la parole d'Adam et disent : La femme que Dieu m'a donnée, m'a séduit. Pourquoi le Seigneur a-t-il attaché à moi cette belle compagne qui me trompe ? Cette femme qui séduit l'homme, c'est la chair, entraînant notre esprit à consentir au péché ; c'est à cause d'elle que chaque jour des esprits mat éclairés accusent Dieu, se roulent dans les fautes, et disent qu'ils ne peuvent résister aux attraits de la chair qu’ils ont reçue de lui. C'est un crime extrêmement grand d'accuser le Seigneur très-bon qui a fait. pour vous des créatures si parfaites : et qui a comblé de ses dons l'homme par dessus tous les autres êtres de la création. Le Dieu bon vous a fait bon sans nul doute, lui qui a tout fait bon et fort bon pour vous, il ne serait pas bon s'il vous avait mal fait, vous pour qui il a tout fait, et fait tout fort bon. Le Seigneur vous a fait doux, bon et très-bon. Et bon vous-même, vous vous rendez véritablement mauvais. Si vous détruisez en vous ce que vous faites vous-même, vous vous trouverez très-bon parmi les créatures a qui il a donné l’être. D’abord il vous a fait selon lui, et par la suite il a été fait selon vous. Le premier, il vous a fait à son image et ressemblance, et ensuite il s'est fait homme pour être semblable à vous. Car « le Verbe s'est fait chair. » Louez donc Dieu qui vous a fait selon lui. Aimons-le, car pour nous il s'est fait selon nous. Prions-le de daigner réformer miséricordieusement en nous son image, si en quelque partie elle a été déformée en notre âme, et de vouloir bien aussi conserver sans souillure notre corps, cette chair qu'il a prise à un ange de notre nature. Et produisons des feuilles verdoyantes, c'est-à-dire des paroles contenant des vertus, si nous voulons être des lis qui ne redisent pas les paroles des cantiques anciens, mais des paroles qui conviennent an cantique nouveau, c'est-à-dire à la charité, à l'espérance, à l'humilité et aux autres vertus.
87. Produisons des feuilles (ce qui s'adresse surtout à vous, ô vierges du Christ, dont le nom tire son origine du mot qui exprime la verdeur), produisons des feuilles verdoyantes, et qui, placées sur les abcès, les fassent ouvrir, las adoucissent et les guérissent en attirant au dehors la mauvaise humeur : c'est ce qui a lieu toutes les fois que, par des paroles douces et conformes à la vérité, nous attirons l'impudique à la chasteté, l'orgueilleux à l'humilité, le colère à la douceur, l'avare à la générosité, le gourmand à la sobriété, l'envieux à la charité, le paresseux à la promptitude. Ces vices attaquent l'âme comme des ulcères, ils renferment en eux le poison de l'impureté et de la mauvaise habitude. Comme, dans le Traité des feuilles de la vigne, nous nous rappelons avoir donné un exemple de chacun d'eux, nous croyons, pour abréger, devoir les passer sous silence. Nous nous bornons à dire, que chacun doit examiner de quel vice il est attaqué, afin d'y appliquer, selon la grandeur et la qualité du mal, le remède de la parole, comme il a été dit plus haut. Car il faut savoir qu'il ne faut pas toujours garder le silence, bien qu'on doive s'y appliquer avec grand soin : mais parfois nous devons fermer la porte de notre bouche, et parfois l'ouvrir, et nous attacher à taire le mal sans taire avec lui ce qui est bon et utile. C'est ce que donne à entendre le Prophète lorsqu'il disait dans sa prière
« Seigneur, mettez une garde à ma bouche et entourez mes lèvres d'une haie de circonspection (Psalm. CXL. 3) ». La porte de la maison n'est pas toujours ouverte ni toujours fermée ; mais en la demeure du sage, elle est ouverte aux sages pour laisser passer les messagers ; elle est fermée pour retenir au-dehors les insensés. De même notre bouche, qui est la porte de notre cœur, ouverture par laquelle les paroles sortent comme des émissaires, annonçant ce qui se passe à l'intérieur dans le cœur, doit être ouverte durant un temps, et proférer des paroles prudentes et utiles ; mais elle doit être constamment fermée aux paroles perverses qui s'élèvent des mouvements du cœur. Il y a en effet un temps de parler, et un temps de se taire. Celui qui retient la parole dans le temps opportun n'est pas moins coupable que celui qui scandalise les autres par des paroles mauvaises. Qui néglige d'administrer à son prochain les paroles qui lui ont été confiées pour le bien des âmes paraît trop avare et trop jaloux. Quand pensez-vous qu'il donnera aux pauvres de ses propres richesses qui se diminuent en se divisant, lui qui ne lui distribue pas les paroles qui ne diminuent jamais ? Que le Seigneur place donc une garde à notre bouche, afin que nous sachions quand et comment nous devons parler ; et une porte de circonspection à nos lèvres, pour que non-seulement elle s'ouvre, mais encore qu'elle se ferme dans le temps voulu, et pour que nous ne péchions ni en parlant ni en gardant silence. Et enfin, fasse le ciel que, mises sur les abcès des âmes infirmes, nos paroles, comme les feuilles des lis, avec l'aide du Seigneur, en ôtent l'humeur mauvaise des vices, et y insèrent la vigueur des vertus.
CHAPITRE XXVII. Des feuilles inférieures du lis, ou de l'abondance et de la rareté des paroles.
88. Que veut dire ce détail : près de terre, les feuilles des lis sont plus grandes et plus abondantes, dans le haut de la tige, elles sont rares et plus petites : sinon que les justes, et surtout les vierges, plus ils s'approchent du faîte des vertus, laissant en bas les pensées et les cupidités terrestres, doivent être plus réglés et plus sobres dans leurs paroles ? La diminution des feuilles dans la partie supérieure indique la discipline à observer dans le parler : parce que ceux qui sont bien réglés affaiblissent leurs paroles et leur font subir une sorte de circoncision, pour qu'on n'y puisse rien trouver de contraire à la pudeur ou à la discipline, tandis que ceux qui sont sans retenue et sans vergogne profèrent des paroles sans honnêteté, enflées et dans leur crudité naturelle. Par la rareté des feuilles on entend avec raison la sobriété dans les propos ; les saintes âmes s'y appliquent d'autant plus qu'elles sont plus attachées à la culture des vertus. Aussi nous lisons d'un père qui voulait apprendre et pratiquer la retenue de la langue, que, durant trois ans, il portait un caillou dans la bouche ; on dit d'un autre que, durant trente ans, il ne prononça pas un seul mot. Nous voyons plusieurs personnes, au commencement de leurs bonnes résolutions et comme encore voisines de la terre, influencées encore par leur habitude première, ne pouvoir observer ni la modestie ni la sobriété dans leur conversation : leurs paroles sont désagréables par les feuilles qui sont au bas de la tige du lis ; mais par le laps du temps et avec l'aide de la grâce, ces mêmes personnes règlent leurs discours selon leur progrès et s'adonnent au silence de manière à éviter non-seulement les propos pervers, mais encore ceux qui sont oiseux.
89. À quel état conviennent mieux la règle et la sobriété des paroles qu'à la profession des vierges de Jésus-Christ ? Car, s'il est commandé à tout chrétien, que ni les paroles honteuses, ni la bouffonnerie ne sortent de leur bouche, mais bien plutôt l'action de grâces (Eph. V, 4), à combien plus forte raison la vierge, consacrant au Seigneur sa pudeur, doit s'abstenir en tout temps de ces excès ? Qui n'a donné aucune atteinte à sa pureté doit rendre à Dieu des actions de grâces d'autant plus grandes qu'il a reçu une grâce plus considérable. Être bien vierge, c'est un souverain bien, une grâce souveraine, parce que, seules, les âmes virginales suivent l'agneau partout où il ira (Apoc. XIV. 4). Combien aussi le cœur pur doit éviter la multiplicité des paroles ! qui ne le voit, car toute loquacité est un indice d'impureté qui ne peut naturellement exister avec la pureté virginale. Que les vierges pudiques s'appliquent donc, avec un très-grand soin, à éviter le péché de bavardage, si elles veulent conserver leur vertu. Car, il est manifeste. que dans la multiplicité des paroles se rencontrera le péché (Prov. X. 18), mais, peu-à-peu, des paroles oisives, on en vient aux détractions, jusqu'à ce qu'on en vienne aux insultes manifestes. L'apôtre saint Jacques blâme en ces termes la loquacité : « Si quelqu'un se croit religieux, ne bridant pas sa langue, mais séduisant son cœur, sa religion est vaine (Jac. I. 26). Que personne donc ne se glorifie de porter l'habit religieux, s'il n'a pas encore appris à retenir sa langue. Modérez-la si vous voulez être religieux, parce que, sans cette précaution, la religion est vaine. Aussi les très-saints personnages, fondateurs des ordres religieux, et ceux qui les ont suivis, ont, avec une très-grande prudence, ainsi qu'ils l'avaient appris du Saint-Esprit, ordonné très-strictement de garder le silence : n'ignorant pas que l'homme qui ne peut, en parlant, retenir son esprit-.,est comme une ville ouverte, et sans remparts qui la ferment. Et, comme le dit le Psalmiste « L'homme bavard ne sera jamais dirigé sur la terre (Psal. CXXXIX. 12). » Les hommes spirituels qui en ont fait l'expérience savent aussi combien cause de dissipation intérieure la liberté laissée constamment à la langue. Car, comme la fournaise dont l'entrée est toujours ouverte ne peut retenir la chaleur en son sein, de même le cœur ne peut garder en lui la dévotion, si son ouverture, qui est la bouche, ne se trouve fermée par le silence. Fermons donc notre bouche, afin de pouvoir conserver, dans la ferveur de notre âme et l'ordre de notre dévotion, le Christ qui nous donne le saint amour.
90. Vous surtout, ô vierges épouses de Jésus-Christ, entrez dans le sanctuaire de votre cœur, et, après avoir fermé l'ouverture de votre bouche, priez avec familiarité, avec humilité, avec larmes, avec joie, douceur et confiance, votre Époux, votre roi, votre père et votre consolateur. Répandez vos cœurs en présence de celui qui scrute toutes les âmes : entretenez-vous avec lui, vous souvenant de lui, répandez vos âmes sur vous-mêmes et, abandonnant toutes les choses corporelles, élevez-vous avec les ailes spirituelles de la charité, et passez jusqu'au lieu du tabernacle admirable, jusqu'à la maison de Dieu, séjour délicieux, où l'oreille du cœur et non celle du corps, entend la voix de l'allégresse, l'harmonie de la louange, célébrant le jour de fête : là, remplissez-vous de la consolation intérieure, afin que, lorsque l'heure de la tempête, du danger et de la tentation sera venue, vous puissiez vous souvenir de cette abondance des joies célestes, et dire. : « Mon âme, pourquoi es-tu triste et pourquoi me troubles-tu ? Espère en Dieu, parce qu'encore je célébrerai ses louanges, lui oui est le salut de mon visage et mon Dieu (Ps. XLII. 4) ». Souvenez-vous de Dieu qui est un si excellent maître ; souvenez-vous-en et trouvez vos délices en ce souvenir, et que l'esprit de votre chair tombe en défaillance, pour que vous soyez refaites par l'esprit, de celui qui est plus doux que le miel, et pour que vous appreniez à priser peu les entretiens extérieurs, après avoir goûté la suavité du colloque qui se fait ait dedans. O qu'il est bon et agréable, très-doux Jésus, et d'habiter et de ne faire qu'un avec vous, de s'entretenir avec vous, de vous dévoiler l'état de notre âme et de jouir de la réponse de votre consolation ! O qu'il est bon, sous la conduite de la charité, de s'approcher de vous qui résidez en une lumière inaccessible ; avec elle, si elle nous conduit seule, rien ne peut être inabordable. Votre cœur, ô doux Jésus, blessé par la lance de l'amour, sait ouvrir à la charité un passage qui ne lui sera jamais fermé.
91. Approchez-vous donc avec les pieds rapides de l’amour de Jésus par Jésus, et soyez illuminés. Goûtez combien il est doux. Ceux qui en ont fait l'expérience le savent, et. ceux qui, d'un autre côté, ont goûté le don délicieux du Seigneur, qui ont été parfois introduits par notre véritable vigne dans le cellier de ses voies, savent bien aussi,, combien il est amer et triste d'être éloigné d'une contemplation si douce et d'être réduit à voir ou entendre les effets du corps. Lorsque cet excellent Jésus veut, autant que cela est possible en la vie présente, conduire à l'écart sur la montagne de la contemplation ses familiers, loin des autres disciples, se transfigurer en leur présence et apparaître à leurs yeux ravis dans l'habit blanc de sa douceur et de sa bonté, et les enivrer de la solide charité après les avoir visités auparavant par la crainte du jugement ou les attaques salutaires des tentations (parce que bien des fois le Seigneur se présente au cœur les siens le fouet à la main) ; lors donc, disons-nous qu'il daigne se transfigurer dans le cœur des siens et changer leur tristesse en joie : si pendant que ces douces réalités se passent, je ne sais comment, quelqu'une se présente qui réclame au dehors la présente de celui qui est ainsi émotionné, et le contraint à descendre de la montagne de cette aimable contemplation, pensez-vous que cette âme, heureuse souffrira patiemment ce désagrément extérieur et ne s'écriera pas avec saint Pierre : « Seigneur, il fait bon d'être ici (Matth. XVII. 4, 1. » Et avec saint Paul : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera. da ce corps de mort (Rom. VII. 24) ». O qu'il est amer pour les cœurs qui se sont sentis rassasiés de cette suavité intérieure, d'être contraints de revenir aux choses du dehors ? Ils croient mourir, et réellement c'est une' sorte de mort que d'être arraché à la contemplation de la vie, à là contemplation de Jésus si brillant, à la contemplation de son visage éclatant comme le soleil, pour rentrer encore dans les ombres et les ténèbres, et de passer du bonheur de Marie à la vie occupée de Marthe.
92. Je le dis en un mot, tous ceux qui savent appliquer les yeux de leur âme aux contemplations intérieures et fermer leur bouche pour vaquer au colloque du dedans, non-seulement ne trouvent aucune jouissance à voir les choses du dehors ou à s'entretenir avec les autres, mais même ils en sont grandement fatigués. Quant à ceux qui, aveugles et muets au dedans, ne savent se livrer à la contemplation de Dieu et aux prières dévotes, ils cherchent un secours dans les sens extérieurs, et !`efforcent de dépenser dans des conversations inutiles un temps dont la durée leur est à charge. Vouloir être distrait par les colloques extérieurs. c'est l'indice très-assuré d'une âme oisive, qu'aucune dévotion n'attire à s'élever pour s'entretenir avec Dieu. Ils n'ont certainement pas encore atteint le sommet du lis, ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas éloigner leur langue de la multiplicité des paroles ; moins on se plaît à converser avec les hommes, plus on connaît qu'on a fait de progrès dans la vertu, à moins qu'il ne s'agisse de s'entretenir avec ces hommes en qui le Seigneur parle et par la bouche desquels on entend la parole de Dieu. On les écoute, non à cause d'eux, mais à cause de bleu qui habite et parle en eux, et en causant avec eux, avec l'aide du Seigneur, souvent nous sommes délivrés de nos doutes, retirés du mal et confirmés dans les saintes résolutions. Cependant en toute chose il faut demander au ciel l'esprit de discrétion, afin qu'à sa lumière nous sachions à quel esprit nous fier, à qui il faut révéler la pensées de nos cœurs simples, de la bouche de qui découle la parole du salut, de crainte que notre simplicité ne soit trompée par les ruses du serpent astucieux qui a coutume de mêler le bien avec le mal, le faux avec le vrai, ce qui est erroné avec ce qui est juste.
CHAPITRE XXVIII. De ce qu'il y a à contempler dans le lis, c'est-à-dire de l’éclat et de l'excellence de la véritable virginité.
93. Venons-en maintenant à contempler la fleur même du lis. Considérez ô vierge du Christ, par quelle ravissante beauté cette fleur, qui représente la fleur de votre âme, l'emporte sur toutes les autres : Voyez quelle grâce particulière il a ; grâce que ne présentent point les autres plantes qui croissent sur la terre. Voyez quelle louange particulière il reçoit de la bouche de votre Époux. « Examinez les lis, » dit-il, « Voyez comment ils croissent. Je vous le dis en vérité, Salomon lui-même, dans tout l'éclat de sa gloire, ne fut pas revêtu comme l’un d’eux (Luc. XII, 27) » Lisez donc, et en entier, et relisez souvent cette parole prononcée par votre bien-aimée, ô vierge, et comprenez combien, en louant cette fleur, il a exalté votre propre gloire. Le très-sage créateur de tous les êtres a renfermé tout l'éclat du monde sous cette petite fleur ; et ce n'est pas la gloire qu'il a préférée à la fleur, c'est la fleur qu'il a mise au dessus de la gloire. On lit de Salomon, qu'il fut magnifique par ses richesses et par ses grandeurs plus que tous les rois de l'univers (III. Reg. X. 23) ; vous devez donc voir en lui toutes les gloires du monde. Dans la fleur du lis, qui vous représente et qui résume toutes les vierges du Christ, contemplez la gloire de la virginité. Si donc la Vérité elle-même loue la beauté de votre lis, qu'elle la préfère à toute la gloire des habits magnifiques que Salomon devait, sans nul doute, porter, conformément à l'éclat de sa majesté, de quels éloges doit être célébré le lis même de votre virginité sans tache et à l'abri de toute corruption, lorsque ce qui en est l'ombre et l'image a mérité de tels hommages de la ; part du Sauveur ? Si tous : les vêtements qui exprimaient la gloire de Salomon ne peuvent être comparés à la beauté d'un petit lis grossier, quelle beauté sera comparable à votre virginité, qui est votre lis véritable et particulier lorsqu'elle s'épanouit ? Aucune, je vous le dis. Par cette raison que nul charme de la terre ne peut s'élever au dessus de l'éclat souverain de vos attraits, et que Salomon « dans toute sa pompe ne fut revêtu comme l'une de ces fleurs (Luc. XII. 27.) »
94. Ne chantez donc pas avec tristesse : « Pour l'amour de Jésus-Christ Notre-Seigneur, j'ai foulé aux pieds le royaume de ce monde et tout l'éclat de ce siècle. » Jésus-Christ vous a donné, même en cette vie présente, une beauté plus grande que toute beauté mondaine, quand il a conservé en vous le lis de la pureté, et en se le consacrant particulièrement par dessus tous les autres charmes des vertus, et en se l'attachant par une affection particulière. Vous trouverez avec plaisir cette pensée dans le cantique de l'amour ; parlant à peine des autres fleurs, l'Époux y fait souvent mention du lis : « Comme le lis entre les épines, ainsi ma bien-aimée est entre les filles (Cant. II. 2). » Et encore : « Mon bien-aimé est entré dans le trésor de ses parfums pour cueillir des lis (Ibid. XI. 1). » Et derechef : « Mon bien-aimé est à moi et je suis à lui, il se repaît parmi les lis (Ibid. II. 2). » Lis digne de louange, ô amie de l'Époux : lis aimable que cueille l'Époux. Ainsi que je le pense, on ne le détache point pour qu'ensuite il se flétrisse : mais afin de le placer sur l'autel d'or qui est devant la face du Seigneur, c'est-à-dire dans le sanctuaire céleste, pour qu'il y serve d'ornement aux autres saints. C'est un lis bien délicieux que celui au sein duquel l'Époux se nourrit, non qu'il ne se délecte qu'en lui, mais parce que, à raison d'une affection plus spéciale, il y trouve une jouissance plus suave. Ce n'est pas sans raison. Dans les vierges il y a un double bien qui se trouve diminué de moitié dans les âmes qui ne le sont point. Comme toute l'Église est vierge dans l'âme, n'ayant aucune ride, ni tache, dans une foi, une espérance et une charité sans altération, à raison de quoi on l'appelle vierge, elle mérite d'être louée par son Époux : de quels éloges pensez-vous que soient dignes nos lis qui, ici-bas, ont aussi bien dans le corps que dans l'âme ce que toute l'Église n'a que dans l'âme ? Les vierges de Jésus-Christ sont comme la moelle et la graisse de l'Église, et par un privilège spécial qui les élève au-dessus des autres fleurs, elles se tiennent attachées avec plus de familiarité aux embrassements de l'Époux.
95. Les vierges qui trouvent tant de jouissances dans la fleur doivent considérer avec beaucoup d'attention que cette fleur est blanche, soit au dedans, soit au dehors. Que désigne la partie extérieure, qui est blanche, sinon la pureté du corps, et celle du dedans, blanchis aussi, sinon la pureté de l'âme ? Si cette fleur manquait de l'une ou de l'autre de ces blancheurs, fleur d'ignominie, elle ne serait pas un lis : de même aussi n'est pas vierge qui n'a pas la double chasteté du corps et de l'âme. Et ici je ne fais nul doute que plusieurs vierges des deux sexes, vierges morts corporellement, ne soient sauvés, qui ne mériteront néanmoins pas la récompense destinée aux vierges. Ils sont trépassés, leur corps n'était pas corrompu, mais leur esprit l'était : la corruption de leur âme ne les entraîne cependant point à la mort éternelle, parce qu'ils attendaient un mariage légitime sans lequel ils ne voulurent pas contracter d'union illicite. Car, ainsi que l'Apôtre le dit, « Si la vierge se marie, elle n'a pas péché (3 Cor. VII. 28 ), » elle qui s'est mariée seulement à cause du plaisir, bien que déjà elle ait corrompu en son esprit la fleur de virginité. Saint Augustin adopte ce sentiment, lorsqu'il dit que la vierge qui aspire au mariage n'est pas meilleure que la femme qui est déjà mariée : celle qui est mariée se contente d'un seul homme ; celle qui veut le faire, cherche, dans tout le peuple, un homme pour s'attacher à lui, et ainsi sa pensée lui fait commettre une sorte de fornication avec plusieurs. Un lui plaît aujourd'hui, demain ce sera un autre, ensuite un troisième et un quatrième et peut-être davantage ; et si elle meurt en cet état, aura-t-elle la récompense due aux vierges sans tache ?
96. Quant aux questions de savoir si les vierges qui, après le vœu de virginité, souffrent violence, mais ne consentent pas à la corruption ; si celles qui, avant d'émettre ce veau, avaient résolu de contracter mariage, bien qu'après, touchées de pénitence, elles ont fait leur veau ; si celles qui, après avoir promis de garder la virginité, se sont écartées en volonté seulement de leur résolution mais y sont revenues et y ont persévéré jusqu'à la fin, si, dis-je, de telles vierges sont récompensées, j'avoue que je ne suis renseigné à cet égard par aucune autorité. Je pense qu'il faut 'abandonner cette décision aux hommes plus habiles, ou plutôt au jugement de Dieu ; quant aux premières qui souffrent violence, je dis, plutôt comme opinion que comme décision arrêtée, si elles ne consentent nullement à la corruption ni par volonté ni par délectation, elles ne seront point privées de la récompense destinée aux vierges ; il semble qu'on peut le prouver par les paroles de sainte Luce, si elles sont authentiques. Que des vierges perdent, par violence et sans consentement de leur part, la chasteté virginale, j'espère qu'une telle perte tournera en bien pour celles qui la subissent : parce que le bon Jésus a peut-être permis que ce bien leur fût ravi parce qu'il prévoyait qu'elles n'en feraient pas un bon usage. Il serait utile à une âme qui voudrait s'enorgueillir du mérite de sa virginité, de perdre la chasteté et de gagner ainsi la vertu d'humilité.
97. Les vierges doivent éviter, avec un soin extrême, les lieux et les temps qui favorisent les ennemis de leur vertu, dans la crainte que, si par leur manque de prudence, elles leur donnent occasion de les corrompre, elles ne paraissent, avec raison, s'être attiré ce mal et ne perdent leur couronne. Si Bethsabée ne se fût pas lavée avec indécence et sans précaution sur sa terrasse, et Suzanne dans son verger, où on pouvait les voir en quelque manière, elles ne seraient pas tombées, l'une dans l'adultère, et l'autre dans le danger de perdre la vie. Que les vierges soient prudentes comme elles sont chastes. Qu'elles apprennent à fermer les fenêtres de leurs yeux et de leurs oreilles, à cacher leur visage, dans la crainte que, voyant ou qu'entendant peut-être ce qui ne convient pas, elles ne s'exposent à la mort ; dans la crainte aussi, qu'étant vues et entendues des autres, faute de réserve de leur part, elles ne leur donnent la mort, bien qu'en l'ignorant. Nous savons que cela a eu fréquemment lieu par les suggestions et les embûches du malin esprit, dont il est dit : « Il se tient en embuscade avec les riches, en des lieux cachés, pour tuer l'innocent (Psal. X. 8). » Relativement à celles qui sont tombées quelquefois avant leur vœu, ou ne sont tombées, après l'avoir formé, qu'en volonté seulement, sauf meilleur avis, il me semble qu'elles ne perdent pas la couronne de la virginité, si cependant elles reviennent promptement à leur vœu et y demeurent constamment fidèles : je crois, néanmoins que l'éclat de leur couronne sera un peu diminué à raison du changement qu'a subi leur volonté, de sorte que, si durant un laps de temps considérable, elles ont voulu rompre leur vœu de virginité ou si elles y persévèrent avec une volonté arrêtée, elles auront d'autant moins de mérite et partant moins de récompensa. La couronne parfaite sera entièrement la possession de celles qui dans les premières années de leur vie auront consacré et conservé leur virginité au Seigneur Jésus leur époux.