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CHAPITRE XXIX. Que s'inclinant vers la terre, la fleur du lis prêche l'humilité.
98. Il ne faut pas omettre de faire remarquer que la fleur même du lis, si blanche, si éclatante, si délicieuse, est toujours inclinée vers la terre. Quelle leçon nous donna cette circonstance, sinon une leçon d'humilité ? Courber la tête vers le sol, c'est appliquer notre esprit à considérer notre naissance grossière et fragile de la terre, pensée qui nous empêche d'avoir des sentiments présomptueux de nous qui sommes boue et cendre. Cette vertu n'est plus nécessaire à personne qu'aux vierges ; elle les empêche de tomber dans le gouffre de l'orgueil en considérant l'excellence de leurs mérites. Car, encore vivantes sur la terre, les vierges de Jésus-Christ mènent la vie des anges, puisqu'elles sont dans l'état où le Seigneur a dit que se trouveraient les hommes après la résurrection : alors ils ne se marieront pas, ils ne seront pas mariés, mais ils seront semblables aux anges de Dieu dans le ciel (Matth. XXII. 30). Elles n'attendent pas l'incorruptibilité de la résurrection, mais même actuellement elles vivent sans corruption, rivalisant certainement avec les esprits bienheureux et menant déjà leur vie. Pour éviter donc de tomber tristement par orgueil de ce degré sublime où elles, se sont généreusement élevées, non pour obéir à un précepte, mais de leur plein gré, qu'elles se penchent vers la terre, comme la fleur du lis ; qu'elles se souviennent qu'elles sont poussière et que leurs jours se fanent comme l'herbe ; qu'elles ne croient pas encore être ressuscitées à la béatitude de l'immortalité, mais qu'elles considèrent qu'elles sont toujours entourées de ce mur de chair qui s'élève entre elles et Jésus leur bien-aimé. Qu'elles observent ce serpent astucieux qui leur tend un si grand nombre de pièges, dans la crainte qu'il ne les porte à avoir quelque présomption d'elles-mêmes ; et qu'elles ne viennent à penser que ce qu'elles ont de bon vient, non du serpent, mais de leur propre vertu ; qu'elles l'ont reçu à cause de leurs mérites ; ou quelles s'en estiment meilleures que les autres à cause de ce que Dieu leur a donné ; ou qu'enfin elles croient posséder ce que réellement elles n'ont pas. Ce sont là les quatre sortes de jactance par lesquelles cet esprit très-mauvais trompe plus d'une foi les âmes bonnes.
99. Et dans la première espèce, ceux qui croient n'avoir pas reçu de Dieu les biens qu'ils ont, tombent dans le plus grand des péchés, dans l'ingratitude. Quoi de pire, en effet, que de ne pas reconnaître que Dieu est le distributeur de tout bien ? Si on ne le pense pas, comment rendra-t-on grâce à celui dont du croit n'avoir rien reçu ? Et assument, il ne manque point d'hommes de ce genre ; ainsi vous pouvez le comprendre à leurs paroles. Que disent-ils en effet ? Pourquoi, demandent-ils, n'avez-vous pas gardé votre chasteté ? Pourquoi n'avez-vous pas la vertu d'humilité et de patience ? Pourquoi n'y a-t-il pas en vous la dévotion de la prière et le don des larmes ? Quelle est, croyez-vous, la pensée de ceux qui parlent ainsi, sinon qu'eux ils ont ces biens d'eux-mêmes et que chacun peut les avoir de ses propres forces ? Ne le croyez pas ainsi, ô vierge du Christ, mais sachez que vous n'avez rien de vous-même, sinon les péchés : tous les autres biens qui sont en vous, sont venus de la grâce de votre époux. Ayez donc à la fois de la joie et de la reconnaissance envers celui qui vous a donné d'être, et d'être bien ; et chérissez d'autant plus votre bien-aimé, qu'il vous montre la tendresse qu'il éprouve pour vous, par des bienfaits plus considérables et plus nombreux. Et de plus, chérissez et conservez avec plus de soin les dons des vertus, parce que vous avez mérité de les recevoir de cet ami si aimé et si aimable, aussi bien que si vous les obteniez par vos propres forces. Montrez votre affection pour votre époux généreux, en gardant soigneusement ce qu'il vous donne : un bienfaiteur si riche ne doit pas faire de présents médiocres.
100. Les autres sont ceux qui croient bien avoir reçu de Dieu ce qu'ils ont, mais à cause de leurs mérites ; ils veulent dépouiller le Seigneur Jésus, si généreux, de la grâce de ses bienfaits. Pourquoi croyez-vous avoir reçu la vertu à cause de vos mérites ? Dites-moi qui vous a donné de pouvoir mériter ? Qu'avez-vous, en effet, que vous n'ayez reçu ? Pourquoi vous glorifier comme si vous ne l'aviez pas reçu ? Et si vous voulez savoir comment vous l'avez reçu, entendez le même apôtre : (I Cor. IV, 7.) Nous avons été sauvés, dit-il, « par la grâce de Dieu (Eph. II, 8). » Que si nous sommes sauvés selon nos œuvres, ce n'est point par nos propres justices ; mais la grâce est donnée pour récompenser la grâce. C'est par la grâce : que nous sommes ce que nous sommes, soit pour obtenir les vertus, soit pour posséder lesbiens célestes.
101. Les troisièmes qui, à raison du don céleste, se croient meilleurs que les autres et les méprisent comme vils, sont atteints du même mal que ce Pharisien, qui pécha, tout en rendant grâces pour les vertus qu'il avait obtenues, car il méprisa le publicain. Mais comme plusieurs ont cette maladie, tâchons, avec l'aide du Seigneur, de leur donner quelque remède. Je crois qu'il faut prêter attention. Cet homme est dépourvu de quelque vertu spirituelle ; il en a peut-être une autre qui lui est semblable ou même qui est plus grande. Aussi saint Jérôme dit : La virginité et la vertu de pudeur sont des dons excellents, si d'autres taches ne les gâtent et ne les affaiblissent pas. Plus grand est celui à qui il faut plaire, plus il faut s'appliquer à lui être agréable. Si vous êtes vierge, vous ne savez pas, au certain, à quel degré de virginité vous êtes parvenu, car toutes les vierges n'ont, pas le même mérite. Qui, parmi les saints, peut être égalé à saint Jean en chasteté et en mérites ? Quelle femme est jamais arrivée à la hauteur de la dignité de la vierge Marie. Ne vous élevez donc pas au dessus de qui que ce soit dont vous ne connaissez pas l'âme, de peur de tomber au dessous de tous. Si par le mérite vous occupez le dernier degré de la virginité, comment oserez-vous vous comparer à celui qui est arrivé presque au plus haut point de l'humilité, ou de la charité, ou de l'obéissance ? Que sera-ce si celui au dessus de qui vous osez vous mettre a atteint une perfection si élevée, qu'il ne fasse pas difficulté, bien plus, qu'aux yeux de Dieu, à qui sa conscience est connue, il brûle de toute son âme du désir de vider, pour l'amour du Seigneur, le calice de la mort ? Mais en ce moment vous dites peut-être, que d'après le témoignage de votre cœur, vous êtes prêt à souffrir le martyre. À quoi nous répondons, que personne ne peut réellement reconnaître s'il y a en lui une telle constance de vertu, à moins que l'événement ou l'expérience ne le lui ait fait voir clairement. Combien pensez-vous qu'il y en a qui ont défailli dans la rigueur des tourments, qui croyaient persévérer avec courage jusqu'à la mort ? Ne vous jugez donc point, puisque vous ne vous connaissez pas, lorsque le plus parfait des hommes, saint Paul dit : Je ne me juge pas » moi-même, mais celui qui me juge c'est le Seigneur (I Cor. IV, 4). » Encore moins devez-vous juger les autres ; voilà pourquoi on lit à la suite du même passage : « Ne jugez donc pas avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne ; c'est lui qui éclairera l'obscurité des ténèbres, et manifestera les secrets des cœurs. » Alors, sans nul doute, plusieurs, contrairement à l'opinion que les hommes avaient d'eux, seront mis au premier rang au jugement du Seigneur qui voit tout, et plusieurs seront mis à une place inférieure, tandis qu'on leur attribuait à tort la première. Il est encore une raison puissante pour vous détourner de cette sorte d'orgueil. La voici : Bien qu'il y en ait de plus justes et de plus saints les uns que les autres, nul ne sait, néanmoins, s'il est digne d'amour ou de haine.
102. C'est ainsi que, si parfaits qu'ils soient, les hommes exerceront leur âme, et, à l'exemple du lis, la crainte et l'humilité les inclineront vers la terre, lorsqu'ils réfléchiront à cette idée qu'ils ne savent s'ils sont dignes d'amour ou de haine. Et, en vérité, ils ne savent et ils ignorent ce que leur amènera le jour ou même l'heure qui va venir ; à combien plus forte raison ne connaissent-ils pas quelle sera leur fin, ou la fin de ceux qui à cette heure sont mauvais ? Si vous eussiez vu le traître Judas, alors qu'il était disciple et au rang des principaux, chasser les démons au nom de Jésus, et que vous eussiez considéré ensuite le larron crucifié à côté de Jésus-Christ, criminel qui avait passé jusque là sa vie dans les brigandages et les homicides, je ne doute pas que vous n'eussiez préféré le disciple au larron, et cependant nous savons tous qu'il fut mis au dessous de l'autre, lorsque la fin fut venue. Quand même donc vous seriez arrivé à une si haute perfection que vous fassiez des miracles, craignez qu'au dernier jour, vous ne soyez placé avec Judas au rang des réprouvés. Si vous apercevez un homme tout-à-fait livré aux œuvres mauvaises, ne vous préférez pas à lui, car vous ne savez pas si, à l'exemple du larron, il ne se convertira pas la à fin, comme il est écrit : « Heureux l'homme à qui le Seigneur n'a point imputé son péché (Psal. XXXI). » Texte qui s'entend communément de ceux qui, après leurs iniquités, sont convertis à Dieu par le Seigneur, qui considère en quel état chacun quitte la vie. N'ayez donc la présomption de juger personne, et ne vous préférez pas, bien que très-bon, à qui que ce soit, fût-ce le pire des hommes, parce que vous ignorez quelles seront votre fin et la sienne. Inclinez-vous donc vers la terre avec la fleur du lis, c'est-à-dire considérez la fragilité qui est en vous, parce que vous êtes terre et cendre ; et plus vous êtes grand, plus il faut vous humilier en tout, abaissant la pureté de la chair par l'humilité de l'âme.
103. Quoi de plus vain que ceux qui croient avoir ce qu'ils n'ont pas ? Mais, à coup sûr, tout le genre humain est atteint dans ce fléau. Qui est-ce qui se tonnait parfaitement lui-même, si ce n'est celui à qui cela a été donné par le Père des lumières, par la lumière véritable qui illumine tout homme ? C'est du ciel qu'est venu cette parole, gnothi seauton, c'est-à-dire, cannais-toi toi-même. Dans le Cantique des cantiques, l'Épouse elle-même, qui soupirait après les embrassements de l'Époux, qui avait senti la suavité de ses parfums, reçut en quelque manière des reproches sur ce qu'elle s'ignorait elle-même : l'Époux lui disait : « Si tu ne te connais pas, ô la plus belle des femmes, éloigne-toi de moi (Cant. I, 17). » Voyez donc quel grand mal est toute ignorance qui empêche de se connaître soi-même, puisque l'Épouse, à cause d'elle, mérite d'être repoussée de son Époux, si aimant. Revenons-en donc à nous connaître nous-mêmes, c'est-à-dire, inclinons-nous vers notre terre, si nous voulons être de véritables lis et être admis à la présence de l'Époux. Examinons constamment notre intérieur, criant sans relâche au bon et sincère Jésus, afin d'obtenir qu'il daigne éclairer les yeux de notre âme, pour nous faire connaître nous-mêmes à nous mêmes.


CHAPITRE XXX. Du nombre des feuilles de notre lis, ou de trois désagréments de la vie présente auxquels les vierges échappent, et de trois avantages de la vie future qu'elles attendent.
104. Actuellement, à la lumière de Jésus notre fleur très-éclatante, examinons le nombre des feuilles que présente et porte la fleur elle-même. Dans les lis complets, la corolle blanche renferme au plus six feuilles, indiquant les six motifs qui doivent engager à la pureté l'esprit des vierges ; trois de ces motifs se rapportent à la vie présente, trois se rapportent à la vie future. L'état conjugal a trois désagréments, tels que la virginité est désirable afin de les éviter. La gloire future a aussi trois avantages pour l'acquisition desquels la vie chaste et pure doit être choisie et pratiquée jusqu'au bout. La malédiction qui fut lancée sur Ève, notre première mère, après son pêché, a produit deux désagréments pour la vie actuelle. Le serpent reçut trois malédictions, Ève en reçut deux, Adam une seule. Le Seigneur dit au serpent : « Tu ramperas sur ton ventre, tu mangeras la terre, et la femme t'écrasera la tête (Gen. III, 14). » Il dit à Ève : « Tu enfanteras dans la douleur, et tu seras sous la puissance de l'homme. » Il dit à Adam : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front (Ibid.)
105. Ici sont expressément marquées deux des malédictions lancées sur Ève, et, par elle, sur toutes les femmes mariées. elles enfantent dans la douleur et sont sous la puissance de leurs maris. Combien grandes sont les douleurs de l'enfantement ? Nul ne le sait, si ce n'est celles qui les ont éprouvées. L'Écriture-Sainte en fait mention bien des fois ; quand nous voulons indiquer une grande douleur, nous la comparons aux souffrances de l'enfantement. Et le Seigneur, qui connaît assurément boutes les douleurs, prévoyant que ses disciples seraient excessivement contristés de sa mort, voulut comparer leur chagrin à la tristesse que souffre une femme lorsqu’elle enfante : « La femme, lorsqu'elle donne le jour à un fils, est dans la tristesse, parce que son heure est venue : de même à présent vous êtes dans le chagrin (Joan. XVI, 21). « Le bienheureux apôtre saint Paul tient le même langage lorsqu'il veut indiquer la douleur de ceux qui, au jour du dernier jugement, ne seront pas trouvés prêts : « Lorsqu'ils auront dit, paix et sécurité, soudain le trépas fondra sur eux, comme la douleur qui saisit la femme enceinte ; et ils n'échapperont pas (l Thess. V, 3). Dans les prophètes et dans les autres livres de l'Écriture, on trouve de nombreux exemples qui donnent à entendre la violence de cette souffrance. Mais puisque ceux qui vivent peuvent nous en rendre témoignage d'après leur propre expérience, nous pensons ne pas devoir insister davantage sur ce sujet. Heureuses et vraiment prudentes les vierges qui, sans parler des avantages temporels, ont préféré d'être unies plus intimement au Seigneur par l'esprit, donnant à Jésus, leur Époux immortel, non chaque année mais chaque jour, des fruits spirituels, c'est-à-dire de bonnes œuvres, d'une façon bien meilleure, plus abondante et plus certaine ; elles aiment celui dans la couche nuptiale et chaste duquel la pudeur les a introduites, en plutôt celui qu'elles ont reçu dans leur cœur ; elles ont entendu sa voix résonner dans ses préceptes et dans les promesses qu'il a faites des biens célestes, et aux accents de leur bien-aimé, elles ont répondu par l'obéissance, lui dont l'amour produit et conserve la chasteté, dont le toucher fait fleurir la pureté, et dont l'union consacre les vierges. O vraiment heureuses, celles qui ont consacré à un si noble Époux non-seulement la pureté de leur âme, mais encore celle de leur corps ! En s'unissant à lui, leurs âmes sont rendues tellement fécondes, qu'elles deviennent les mères de toutes les vertus ; que leurs fils habitent éternellement dans la demeure céleste et que la suite de leurs œuvres se déroulera dans les siècles, sous les yeux de leur Époux.
106. Les vierges vite notre mère, et, par elle, sur toutes les femmes mariées, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas sous la puissance d'un homme martel. Et examinons avec plus d'attention quel grand bien vous trouvez en ce point, et quel mal vous y évitez. Entendons à ce sujet la sentence de saint Paul. « La vierge qui n'est pas mariée pense à ce qui appartient à Dieu et s'attache à être sainte de corps et d'esprit. Mais la personne qui est liée par le mariage pense à ce qui est du monde, et veut plaire à son Époux (I Cor. VII. 34). » Qu'acquiert-on ? On évite un mal qui n'est pas mines., 1e. préoccupation mondaine de plaire à un époux. Quel profit, pour leur dévotion, trouvent les âmes virginales à pouvoir librement, quand elles le veulent et quand elles le doivent, se livrer à la prière et aux autres exercices spirituels, sans qu'aucun souci les en vienne empêcher ? Les personnes mariées, combien d'ennuis éprouvent-elles lorsque, voulant servir Dieu religieusement, leurs époux, à qui elles doivent être obéissantes, y mettent obstacle ? Car le mariage est un grand fardeau lorsque les femmes s'unissent à des hommes qui ne sont pas à l’unisson de leurs bonnes mœurs et de leur bonne conduite. Combien pensez-vous qu'il y a de personnes liées parce sacrement qui voudraient acheter par des supplices le bonheur d'être délivrées du joug des méchants et de pouvoir servir librement le Seigneur ? Heureuses donc les vierges qui, prenant le Christ pour Époux, ne se soumettent qu'à lui, tendre maître dont le joug est suave et le fardeau léger ; et désirent de toute leur âme pure et intègre plaire à celui qui est assurément le plus « beau des enfants des hommes (Psal. XLIV, 3) ; » sans partager leur cœur, sans s'inquiéter d'un côté de plaire à Dieu, et de l'autre de plaire à leur Époux terrestre : elles se donnent entièrement à celui qui leur a donné d'être et d'être bien, et par dessus elles ont reçu, en don gratuit, ce même Époux divin. Que pouvez-vous rendre dignement à votre bienfaiteur ? En vous créant, il vous a communiqué l'être : il vous a restitué à vous-même, lorsqu’il vous a donné d'être dans l’ordre ; pour que vous ne vinssiez pas à défaillir en route, il vous a donné en viatique son corps et son sang, lui-même tout entier, vrai Dieu et vrai homme ; et vous, que lui rendrez-vous ? Si vous ne pouvez suffisamment reconnaître le bienfait de la création par laquelle il vous a donné l'existence ; comment reconnaîtrez-vous la faveur infinie par laquelle il s'est donné à vous ? Quand vous pourriez vous donner des milliers de fois, que seriez-vous en comparaison de Dieu ? Rendez néanmoins tout ce que vous pouvez, offrez-vous tout entière à lui, qui vous a donnée et rendue vous-même entièrement à vous, et qui, non content de cela, s'est livré lui-même à vous : aimez de toute votre âme un ami si aimant et si rare, aimez-le de tout votre cœur et de toutes vos forces, parce qu'il vous a donné lui-même la bonne volonté, l'âme raisonnable et les forces nécessaires pour accomplir ce qui est bien. Que votre âme bénisse le Seigneur, et n'oublie jamais toutes les bontés dont il vous a comblée ; enchaînez-vous par les liens de son amour, afin d'être plus libre, et de pouvoir mieux goûter combien le, Seigneur est doux. Si vous le goûtez bien, ses attraits seront si triomphants que jamais vous ne retomberez sous la puissance d'un autre. Quiconque est sage ne voudra pas s'affranchir du service du grand roi dont on a dit avec raison que le servir c'est régner. Qui refuserait de régner ? Voulez-vous régner heureusement ? servez le bon maître qui est Jésus-Christ et vous régnerez car le servir c'est régner. C'est ce qu'on lit des saints . « Ils régneront éternellement avec le Christ (Apoc. XX, 6). » Qu'est-ce à dire, ils règneront ? Ils seront rois, c'est ce qu'assure l'Apôtre : « Ils seront les héritiers de Dieu et les cohéritiers de Jésus-Christ (Rom. VIII, 47). » Ils seront donc réellement rois, héritiers du royaume de Dieu, et cohéritiers du roi. Très-heureuses donc les âmes vierges soumises au seul joug de ce roi qui change ses serviteurs en rois, et dont le règne demeure éternellement.
107. Le troisième motif de désirer la virginité, c'est l'exemption de ces nombreux soucis, soucis inexprimables qu'amène l’éducation des enfants. Combien est grande cette préoccupation, les parents seuls le savent. L'étendue de cette sollicitude se mesure à l'étendue de l'affection que les parents ont pour leurs enfants, et cette affection, nul ne la connaît que les parents. Il a dit vrai celui qui a émis cette pensée :
Jusqu'où s'étend l'amour pour les enfants, les parents seuls le savent.
Ce souci va parfois jusqu'à s'emparer de toutes les forces de l'esprit et jusqu'à faire tout laisser de côté pour ne s'occuper que des enfants. L'esprit se précipite, il va et vient, il parcourt la mer et la terre : il tente toutes sortes de moyens ; souvent la pensée de procurer à ces êtres chéris de l'argent et des biens brise, par un travail varié, le corps dés malheureux parents. On ne s'arrête pas même lorsqu'on est parvenu à se procurer le nécessaire, car l'avarice s'introduit dans l'âme à l'occasion de l'attachement pour les enfants, et
L'amour de l’argent croît à mesure que l'argent s'entasse.
On le désire moins quand on ne l'a pas : et conséquemment les parents meurent malheureux : ils ne peuvent compatir, ils ne veulent pas être touchés de miséricorde et ils se rendent ainsi indignes de la recevoir. Par-là vous voyez, je le crois, quel mal cause la sollicitude à l'égard des enfants et à quel terme elle aboutit. Et de plus, quel surcroît d'anxiétés même pour les bons parents, et surtout pour les mères qui ont d'ordinaire plus de tendresse pour le fruit de leur sein, lorsqu'elles voient que ces chers enfants, abandonnant le chemin de la vertu, errent dans les sentiers détournés des vices, lorsqu'elles regardent les corps, rongés par les infirmités, et enfin, lorsqu'elles les assistent aux derniers moments qui précèdent la mort ? Dans de si grands maux, quelle place trouver pour la contemplation des choses de Dieu ? Comment, tiré par tant de poids lourds, le cœur peut-il s'élever en haut vers le Seigneur ? O qu'heureuses sont les vierges ; leur époux ne peut mourir, leurs enfants, c'est-à-dire les vertus, vivent toujours, et, ce qui est plus, les conduisent elles-mêmes à la source de la vie ; et leur esprit, oubliant ce qui est en arrière, ne s'abaisse pas aux divers objets qui sont sur la terre. Ces vierges fortunées portent déjà, autant que cela est donné à l'homme, dans leur âme, le ciel avec ses joies, le ciel qui les portera un jour. Elles volent déjà à travers les réjouissances d'en haut, elles traversent, par un bonheur singulier, les chœurs des esprits bienheureux ; dans la vivacité de leur intelligence, elles comprennent les rôles spéciaux de chaque chœur, elles savourent de toute l'avidité de leur esprit, dégagé de toute entrave, les récompenses joyeuses de chaque vierge, qui leur sont préparées par leur époux et leur roi, sans que le souci des enfants de la terre les en empêche eu quoi que ce soit.