CHAPITRE XLV. Du ministère de Marthe et de Marie.— De l'ordre de la contemplation, laquelle renferme deux parties.
(Luc., 18) Un jour Jésus, étant allé à Béthanie, descendit dans la maison de Marthe et de Marie. Comme elles l'aimaient de tout leur coeur, elles le reçurent avec le respect le plus profond et l'empressement le plus grand. Marthe, soeur de Marie, se mit aussitôt en action afin de préparer au Seigneur et à ses Disciples un festin tout-à-fait splendide. Mais Marie se plaça aux pieds de Jésus. Or, tandis que le Seigneur, ne pouvant demeurer oisif, répandait les paroles de la vie éternelle, Marie, les yeux attachés sur lui, les oreilles ouvertes à tout ce qu'il disait, trouvait dans ses discours un bonheur inexprimable, et nulle autre pensée n'avait accès en son âme. Marthe souffrit tout cela avec peine, et elle demanda au Seigneur qu'il voulût bien forcer sa soeur à partager son travail ; mais elle reçut une réponse contraire à ses désirs, car il lui fut dit que Marie avait choisi la meilleure part. Celle-ci, qui prenait son repos dans les paroles de Dieu, s'éveillant comme d'un profond sommeil aux réclamations de sa soeur, craignit que son inaction ne fût coupable, et se tint les yeux fixés vers la terre en gardant le silence. Mais après la réponse du Seigneur, elle s'assit de nouveau, plus tranquille et plus heureuse encore qu'auparavant. Ensuite, le repas étant prêt, et le Seigneur cessant de prêcher, elle se lève, lui offre de l'eau afin qu'il puisse laver ses mains, et, sans jamais s'éloigner de lui durant tout le repas, elle le sert avec empressement. Considérez attentivement le Seigneur entrant dans cette maison, et ces femmes le recevant avec la joie la plus vive. Arrêtez-vous ensuite à tout ce que vous venez de voir dans les actions diverses que j'ai rapportées, car tout est réellement plein de beauté.
Or, vous devez savoir que, par ces deux soeurs, les saints nous disent qu'il faut entendre les deux voies de la vie spirituelle : la voie active et la voie contemplative. Il y aurait une ample matière à traiter en parlant de ces deux voies; mais je crois qu'il vous est avantageux que je ne m'étende pas trop longuement. Cependant, je veux vous en écrire quelque chose, car saint Bernard a parlé avec abondance sur ce sujet en divers endroits; ses enseignements sont de la plus haute utilité, de la spiritualité la plus élevée, et de la nécessité la plus grande. D'ailleurs, nous vivons continuellement selon ces deux voies, et nous ignorons fréquemment comment nous devons nous y conduire ; de là un grand danger et une perte non légère, surtout pour ceux qui mènent la vie religieuse.
La vie active est donc celle qui est désignée par Marthe ; mais cette vie renferme deux parties, comme je puis le conclure de la doctrine de saint Bernard. La première est celle dans laquelle l'âme s'exerce principalement à ce qui concerne son avantage personnel, en se corrigeant de ses défauts, en se purifiant de ses vices et en s'ornant de vertus. La même chose se fait aussi secondairement, dans l'intérêt glu prochain, par l'accomplissement des oeuvres de justice et des devoirs de la piété et de la charité. La seconde partie de cette vie consiste à rapporter son exercice principalement à l'utilité du prochain, quoique l'avantage le plus grand en revienne à celui qui agit; et c'est ce qui a lieu quand on dirige et qu'on enseigne les autres, quand on aide au salut des âmes, comme tous les prélats, les prédicateurs et autres.
Entre ces deux parties de la vie active se trouve la vie contemplative; et tel est l'ordre qui s'y observe : premièrement, c'est que chacun s'exerce et s'applique à l'oraison, à l'étude des saintes lettres, aux autres bonnes oeuvres et devoirs de la vie vis-à-vis de ses frères, en ayant soin de se corriger de ses vices et d'acquérir les vertus; secondement, c'est qu'on se repose dans la contemplation en cherchant la solitude et en vaquant à Dieu seul de tout son pouvoir; troisièmement, c'est qu'à l'aide de ces deux exercices, étant rempli des vertus, illuminé par la vraie sagesse, embrasé de ferveur, on s'applique au salut des autres.
Il faut donc d'abord, comme je l'ai indiqué, que dans la première partie de la vie active, l'esprit se dégage, se purifie du péché, se fortifie par l'exercice des vertus ; ensuite, qu'il s'établisse solidement, s'illumine et s'instruise dans la vie contemplative; après quoi, il peut avec confiance travailler à l'avancement du prochain et lui venir en aide. Que ce soit l'ordre véritable, on le prouve par les témoignages que je vais apporter. D'abord, commençons par montrer que la première partie de la vie active précède la vie contemplative.
CHAPITRE XLVI. La vie active précède la vie contemplative.
Saint Bernard dit (Serm. 5 de Assumpt. Virg.) : « Jésus entrant dans ce village, deux soeurs, Marthe et Marie, c'est-à-dire l'action et l'intelligence, le reçurent. Or, Jésus étant arrivé à elles, leur donna à chacune ce qui leur convient, la vertu et la sagesse ; la vertu à l'action, la sagesse à l'intelligence. Voilà pourquoi il est appelé par les Apôtres : la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu (II Cor., 1). Mais d'où vient que Marthe le reçoit, lorsqu'il entre, qu'elle s'empresse et qu'elle sert, tandis que Marie, après qu'il est entré, se place à ses pieds, suspend son coeur à ses paroles, si ce n'est que l'action marche la première et que la contemplation la suit? Quiconque désire parvenir à l'intelligence, doit nécessairement commencer par s'exercer avec empressement aux bonnes oeuvres, selon qu'il est écrit :
« Mon fils, si vous désirez la sagesse, conservez la justice, et Dieu vous l'accordera (Eccli., 1). » Et ailleurs : « C'est dans vos commandements que j'ai trouvé l'intelligence (Ps. 118). « Et encore : « C'est par la foi qu'il purifie leurs coeurs (Act., 15). » Par quelle foi? Par la foi qui opère par l'amour.
« (Serm. 46 sup.) Peut-être, vous aussi, soupirez-vous après le repos de la contemplation? Vous faites bien, mais n'oubliez pas les fleurs dont nous lisons que le lit de l'Épouse était couvert. Ayez donc soin d'environner pareillement le vôtre des fleurs de vos bonnes oeuvres, et de prévenir, par l'exercice des vertus, le saint repos, comme la fleur précède le fruit. C'est vouloir goûter un repos trop mou que de désirer en jouir sans s'être fatigué par l'exercice, et de soupirer après les embrassements de Rachel, en dédaignant la fécondité de Lia. C'est un renversement de l'ordre que d'exiger la récompense avant le mérite, et de prendre sa nourriture avant d'avoir travaillé, l'Apôtre nous disant : Que celui qui ne travaille pas, ne mange pas (II Thess., 3). — C'est dans vos commandements que je trouve l'intelligence, dit le Prophète ; et cela, afin que vous sachiez que les délices de la contemplation ne sont véritablement dues qu'à l'obéissance aux commandements. Ne vous imaginez pas que l'amour que vous avez du repos doive vous porter à vous soustraire aux actes de la sainte obéissance ou aux règles des anciens. S'il en était ainsi, l'Epoux ne saurait reposer avec vous, sur une même couche, alors surtout que vous auriez recouvert cette couche des roseaux et des orties de la désobéissance. Il n'exaucerait pas vos prières, et, quand vous l'appelleriez, il ne se rentrait pas à vos invitations ; car ce grand amant de l'obéissance, qui a mieux aimé subir la mort que de se soustraire à ses lois, ne se livrera pas sans mesure à celui qui désobéit. Et il ne saurait approuver le vain repos de votre contemplation, celui qui a dit : Je me suis fatigué à souffrir (Jer., 6), marquant par ces paroles le temps où, exilé du ciel et de la patrie du suprême repos, il a accompli le salut du monde en demeurant au milieu de nous.
« J'admire beaucoup l'impudence de quelques-uns qui résident dans cette maison, et qui, après nous avoir troublé par leur singularité, nous avoir irrité par leur impatience, nous avoir méprisé par leur entêtement et leur rébellion, osent néanmoins inviter, avec l'instance réitérée de la prière, le Seigneur de toute pureté à partager la couche souillée de leur conscience ; « Mais, leur répond-il, lorsque vous élèverez vos mains, je détournerai mes regards, et lorsque vous aurez multiplié votre prière, je ne vous exaucerai pas (Ps., 1). » Quoi donc ! votre couche n'est point couverte de fleurs, mais plutôt elle est toute immonde, et vous voulez y attirer le Roi de gloire ! Est-ce pour l'y faire goûter le repos ou pour vous moquer de lui que vous agissez ainsi? Continuez donc à étendre durant tout le jour vos mains vers Dieu, vous qui ne cessez jamais de fatiguer vos frères, vous qui portez atteinte à leur union si parfaite, vous qui vous séparez de l'unité. Que voulez-vous que je fasse, direz-vous? Ce que je veux, c'est que vous commenciez par purifier votre conscience de tout levain de colère, de contradiction, de murmure et d'envie, et que vous vous empressiez de retrancher de la demeure de votre âme tout ce que vous savez être contraire, ou à la paix de vos frères, ou à l'obéissance que vous devez aux anciens. Ensuite, ce que je veux, c'est que vous vous environniez des fleurs de toutes sortes de bonnes oeuvres et de pensées louables, en même temps que des parfums des vertus, c'est-à-dire de tout ce qui est n'ai, de tout ce qui est juste, saint et aimable, de tout ce qui respire la bonne renommée de tout ce qui est vertu, de tout ce qui est digne de louange dans le règlement des mœurs (Philip., 4). Occupez votre esprit de toutes ces choses et appliquez-vous à vous y exercer. C'est dans une demeure ornée de la sorte que vous pourrez appeler en sûreté l'Époux; car lorsque sous l'y aurez introduit, il vous sera permis de lui dire avec vérité : Notre couche est couverte de fleurs, votre âme respirant non-seulement la piété, mais la paix, mais la mansuétude, mais la justice et l'obéissance, mais la joie et l'humilité. »
Ainsi parle saint Bernard, et, par ses paroles, vous voyez comment la partie de la vie active, qu'il appelle la première, marche avant la vie contemplative.
CHAPITRE XLVII. De l'oraison et de sept choses que doit posséder le parfait docteur.
Nous allons voir maintenant comment la vie contemplative précède la vie active dans sa seconde partie, et se trouve ainsi placée entre les deux parties de cette vie active. Saint Bernard dit donc : « Sans aucun doute, il faut prendre garde de ne point donner ce que nous avons reçu pour notre usage propre, et de ne point retenir ce qui nous a été accordé pour être distribué aux autres. Or, vous gardez en votre possession ce qui appartient à Jésus-Christ, si, par exemple, étant plein de vertus et brillant en même temps à l'extérieur des dons de la science et de l'éloquence, vous enchaînez néanmoins dans un silence inutile ou plutôt damnable, soit par crainte ou par paresse, soit par une humilité hors de saison, la parole de bien qui aurait pu servir à un grand nombre. Assurément vous serez maudit, parce que vous cachez ce qui était destiné à nourrir les peuples. D'un autre côté, vous répandez et vous perdez ce qui était destiné à vous seul, si, avant d'être abreuvé tout entier, si, à moitié rempli, vous vous hâtez de vous prodiguer, si, agissant ainsi contrairement à la loi, vous labourez avec le premier-né de vos boeufs, et vous enlevez la toison, à celle d'entre vos brebis qui a vu le jour la première (Deut., 15). Sans aucun doute, vous Vous privez du salut et de la vie que vous donnez aux autres, tandis que, vide de toute intention bien réglée, vous vous gonflez du souffle de la vaine gloire, vous vous imprégnez du venin de la cupidité terrestre, et vous vous corrompez au milieu des ravages de leur action mortelle. C'est pourquoi, si vous êtes sage, vous serez un réservoir et non un canal; car celui-ci répand presque à l'instant même ce qu'il reçoit, tandis que celui-là attend qu'il soit rempli, et communique ainsi ce qui déborde sans éprouver aucune perte, sachant que la malédiction pèse sur celui qui fait sa part moindre.
« Au reste, vous, mon frère, dont le salut n'est pas encore assez affermi, dont la charité est nulle encore, ou du moins si tendre et si semblable à un roseau qu'elle cède au souffle le plus léger, qu'elle croit à tout esprit et se laisse entraîner à tout vent de doctrine; ou plutôt : vous dont la charité est si grande que, dépassant le commandement, vous aimez le prochain plus que vous-même, et en même temps si médiocre que, contre le commandement, elle se dissout au contact de la faveur, se laisse abattre par la crainte, troubler par la tristesse, resserrer par l'avarice, retarder par l'ambition, inquiéter par les soupçons, ébranler par les injures, épuiser par les affaires, gonfler par les honneurs, dessécher par l'envie: vous, dis-je; qui sentez ce que vous êtes en vous considérant, quelle folie, je vous le demande, vous porte à désirer vous charger du soin de ce qui vous est étranger, ou vous incline à en accepter le fardeau ? Écoutez ce que conseille une charité prudente et vigilante : « Que les autres, dit l'Apôtre, ne soient pas trop soulagés, et que vous ne soyez pas surchargés, mais qu'il y ait égalité (II Cor., 8). » Ne veuillez donc point être trop juste (Eccli., 7) ; c'est assez que vous aimiez votre prochain comme vous-même (Rom., 13); car c'est en cela que je trouve l'égalité.
« Commencez d'abord par vous remplir vous-même, et ensuite appliquez-vous à répandre ce que vous avez de trop. La charité, qui est pleine de bénignité et de prudence, a coutume d'être dans l'abondance et de ne point laisser s'écouler ce qu'elle possède. Mon fils, dit Salomon, ne laissez point échapper ce que vous avez (Prov. 3) . » Et l'Apôtre saint Paul : « Nous devons, dit-il, observer les choses que nous avons entendues, de peur que anus ne soyons semblables à des vases qui laissent s'écouler ce qu'on y met (Hebr., 2). » Or, qu'y a-t-il de plus saint que Paul? Qu'y a-t-il de plus sage que Salomon?
« Mais écoutez maintenant combien de choses sont nécessaires à notre propre salut, et combien elles sont importantes ; combien de choses considérables dont il nous faut remplir avant que nous osions entreprendre de les répandre sur les autres... Le médecin s'approche de celui qui est blesse, et c'est l'esprit qui vient au secours de l'âme. Quelle âme rencontrera-t-il qui n'ait été frappée du glaive du démon ? Quel est donc le premier besoin de cette âme ? C'est qu'avant tout la tumeur de l'ulcère, qui a sans doute recouvert la plaie et qui peut empêcher la guérison, disparaisse. Or, l'ulcère d'une habitude invétérée disparaîtra sous le fer aigu de la contrition. Mais la douleur à supporter est acerbe. Il faut donc, pour l'adoucir, le parfum de la dévotion, qui n'est autre chose que la joie causée par l'espérance du pardon ; et cette joie, c'est la victoire sur le péché et la puissance de s'en abstenir qui la produit. Mais déjà celui qui en est là rend grâces et s'écrie : « Vous avez brisé mes liens,c'est pourquoi je vous offrirai en sacrifice une victime de louange (Ps. 115). » il faut ensuite appliquer le remède de la pénitence, qui est un composé de jeûnes, de veilles, d'oraisons et de tous les autres exercices qui sont le partage des pénitents. Dans le travail, l'esprit veut être soutenu par la nourriture des bonnes oeuvres, de peur qu'il ne tombe en défaillance. Que les bonnes oeuvres soient une nourriture, vous l'apprenez par ce qui suit : Ma nourriture, dit le Seigneur, est de faire la volonté de mon Père (Joan., 4). Ainsi, que les travaux de la pénitence soient donc accompagnés des oeuvres de la piété qui donnent la force. « L'aumône, dit le sage, sera le sujet d'une grande confiance devant le Dieu suprême (Job., 4). »
« La nourriture engendre la soif : il faut se désaltérer. Qu'à l'aliment des bonnes oeuvres vienne donc se joindre le breuvage de l'oraison qui dispose, au profit de la conscience, tout ce qu'une action sainte a mis en elle, et le fait valoir aux yeux de Dieu. C'est dans l'oraison que l'on boit le vin qui réjouit le coeur de l'homme, le vin de l'esprit qui remplit d'ivresse, plonge dans l'oubli des voluptés charnelles, rafraîchit l'intérieur d'une conscience desséchée, rend facile la nourriture des bonnes oeuvres et la fait pénétrer dans les diverses parties de l'âme en fortifiant la foi, en affermissant l'espérance, en vivifiant et réglant la charité, en purifiant toutes les inclinations.
« La faim une fois rassasiée, et la soif calmée, que reste-t-il à faire au malade, sinon de demeurer en paix et de se livrer au repos de la contemplation après avoir été arrosé des sueurs de l'action? S'il s'endort de ce sommeil, c'est Dieu qui sera l'objet de ses songes ; car c'est comme en un miroir et en des énigmes qu'il lui est donné de le voir, et non face à face. Cependant, c'est alors qu'il s'enflamme de l'amour de celui qu'il s'est plutôt représenté qu'il ne l'a entrevu, et cela comme à la dérobée, à la lueur d'une étincelle qui s'évanouit, de celui qu'il a à peine senti légèrement; c'est alors qu'il s'écrie : « Mon âme nous a désiré durant la nuit, et mon esprit a soupiré après vous jusqu'en ses profondeurs (Ps. 26).» Un tel amour porte en soi le zèle; c'est l'amour qui convient à l'ami de l'Époux, et il est nécessaire que le serviteur fidèle et prudent, établi par le Seigneur pour prendre soin de sa famille, en soit tout brûlant. C'est l'amour qui remplit, embrase et fermente, l'amour qui répand sans danger ce qu'il possède, car il déborde et ne peut être contenu; il s'écrie : Qui est faible sans que je m'affaiblisse avec lui? Qui est scandalisé sans que je brille de douleur (II Cor. 11) ? » Qu'il se livre donc à la prédication, qu'il produise des fruits abondants, qu'il renouvelle les anciens prodiges, qu'il enfante des miracles. La vanité ne saurait trouver à se mêler là où la charité est en possession de tout. En effet, la plénitude de la loi et du coeur, c'est la charité, pourvu toutefois qu'elle soit pleine et entière. Enfin, Dieu est charité, et il n'y a rien en aucun objet qui puisse remplir une créature faite à l'image de Dieu, si ce n'est le Dieu qui est charité ; car lui seul est plus grand que cette créature. Celui qui n'a pas encore acquis cette charité, de quelque vertu qu'il semble briller aux yeux des autres, celui-là, dis je, ne saurait être mis en avant sans le danger le plus imminent. Quand même il serait en possession de toute la science, quand même il aurait livré son corps pour être la proie des flammes, sans la charité, il n'est rien, dit saint Paul (I Cor., 13).»
« Voici de combien de choses il faut être rempli, afin d'oser en verser la surabondance. C'est d'abord la componction ; en second lieu, la dévotion ; troisièmement, le travail de la pénitence ; quatrièmement, les oeuvres de piété ; cinquièmement, l'application à l'oraison ; sixièmement, le repos de la contemplation; septièmement, la plénitude de la charité. C'est un seul et même esprit qui opère toutes ces choses par une action qui s'appelle infusion, afin que ce que l'on appelle effusion puisse s'accomplir saintement et par cela même sans danger pour l'honneur et la gloire de Jésus-Christ, notre Seigneur. »
« La contemplation sainte et véritable a pour résultat de remplir quelquefois l'âme qu'elle a embrasée du divin amour, d'un zèle si grand et d’un tel désir de gagner à Dieu ceux qui peuvent l'aimer comme elle, qu'elle interrompra avec empressement son repos pour se livrer aux travaux de la prédication; et ensuite, une fois qu'elle a satisfait ses désirs en ce point, elle revient avec d'autant plus d'ardeur à son premier exercice, qu'elle se rappelle l'avoir interrompu de la manière la plus fructueuse. Après s'être rassasiée de nouveau des délices de la contemplation, elle s'élance avec plus de force encore et avec la joie la plus vive à la poursuite des gains qu'elle a déjà connus. »
« Au reste, il arrive le plus souvent que l’âme est flottante entre ces deux objets; elle craint et elle éprouve une angoisse profonde dans la pensée qu'elle s'attache peut-être plus qu'il ne convient,soit à la prédication qui la distrait de ce qui fait ses délices, soit à la contemplation, et qu'ainsi elle s'éloigne tant soit peu de la volonté divine. C'est peut-être quelque chose de semblable que souffrait le saint homme Job quand il disait : « Si je m'endors, je dis aussitôt : quand me lèverai-je? Et étant levé, j'attends le soir avec impatience (Job., 7). » « C'est-à-dire : dans mon repos, je m'accuse de négliger le travail, et dans le travail je me reprends d'avoir troublé mon repos. Vous voyez que ce saint homme flotte, agité par une inquiétude cruelle, entre le fruit qu'il voit dans son travail et le repos qu'il goûte dans la contemplation; et, bien que sa vie se passe tout entière à faire le bien, cependant il fait sans cesse pénitence comme s'il avait mal agi, et il demande à tout moment avec soupirs à connaître la volonté de Dieu. En effet, l'unique remède ou plutôt l'unique refuge en cette circonstance, c'est la prière; car c'est par elle que s'élèvent vers Dieu nos gémissements fréquents, afin qu'il daigne nous montrer sans cesse ce qu'il attend de nous, quand et comment il veut que nous agissions. » Telles sont les paroles de saint Bernard.
Vous voyez maintenant comment la vie active renferme deux parties ; comment entre elles se trouve placée la, vie contemplative, et par là même, de quelle manière et en quel ordre il faut les ranger. Il reste à les considérer chacune en particulier; mais je n'ai pas l'intention de vous entretenir du sujet que nous devrions traiter en dernier lieu, c'est-à-dire de la seconde partie de la vie active; car il a pour but d'enseigner comment il faut s'employer au salut des âmes et à ce qui concerne l'utilité du prochain, et votre état n'a pas besoin de ces instructions. C'est assez pour vous d'appliquer tous vos efforts à vous corriger de vos défauts et à vous remplir de vertus par la première partie de la vie active, afin de pouvoir vaquer à votre Dieu par la contemplation.
CHAPITRE XLVIII. De l'exercice de la vie active.
Vous connaissez en partie, il est vrai, ce qui concerne la vie active, surtout par ce que je vous ai cité du sermon 46° de saint Bernard sur le Cantique des cantiques. Cependant je veux encore vous apporter d'autres passages du même saint, afin que vous puissiez fuir le vice avec plus de prudence d’acquérir plus abondamment la vertu. C'est donc ainsi qu'il s'exprime dans le même ouvrage : « Sentez pour vous dans la justice, moissonne: l'espérance de la vie, et faites enfin briller à vos yeux; la lumière de la science, dit le Prophète Vous voyez que c'est en dernier lieu qu'il place la science, parce qu'elle est comme une peinture qui ne saurait subsister sans un corps qui la reçoive. Ainsi, il met en avant les deux premières choses, et il leur joint la science ensuite, comme si d'abord il eût voulu préparer un fond qui dût recevoir la peinture. C'est donc sans crainte que je m'appliquerai à la science, si je possède d'abord le bienfait de l'espérance, qui sera pour ma vie un gage de sécurité. Vous avez semé pour la justice, si, par une vraie connaissance de vous-même, vous avez éveillé en vous la crainte de Dieu, si vous vous êtes plongé dans l'humiliation, si vous avez versé des larmes, si vous avez répandu des aumônes, si vous vous êtes appliqué aux autres oeuvres de la piété, si, par les jeûnes et les veilles, vous avez affligé votre corps, si vous avez fatigué votre poitrine en la frappant, et le ciel en y faisant monter vos cris. C'est là ce qu'on appelle semer pour la justice. La semence, ce sont les bonnes oeuvres, les saints exercices ; la semence, ce sont les larmes. Ils s'en allaient, dit le Prophète, et ils jetaient leur semence en versant des larmes (Ps. 125). »
(Serm 9 sup cant.) Le même saint, en la personne de l'Épouse qui s'adresse aux amis de l'Époux, et demande qu'il lui donne un baiser, c'est-à-dire le ravissement de la contemplation, s'exprime ainsi : « S'il a pour moi quelque sollicitude, qu'il nie donne un baiser de sa bouche; je ne suis point ingrate, mais je l'aime… Voilà déjà un grand nombre d'années que je m’efforce de vivre purement et sobrement dans la grâce, que je m'exerce aux saintes lectures, que je résiste à mes penchants, que je m'applique fréquemment à l'oraison, que je veille contre les tentations, que je repasse mes années dans l'amertume de mon âme; je pense que j'ai vécu, autant qu'il a été en moi, sans contestation au milieu de mes frères, je me suis soumise aux puissances placées au-dessus de moi ; soit en sortant, soit en rentrant, j'ai connu l'autorité de celui qui me précédait en âge. Je ne désire rien de ce qui appartient à mes frères, j'ai même donné ce qui m'appartenait, je me suis donnée moi-même ; et cependant je mange mon pain à la sueur de mon front. Tout ce que je viens d'énumérer, l'habitude l'accomplit, mais la douceur n'y est pour rien… Peut-être observé-je les commandements d'une manière passable ; mais mon âme est en ces exercices comme une terre qui est privée d'eau. Afin que mon holocauste devienne plus digne de ses regards, qu'il me donne un baiser de sa bouche. »
« (Serm. 12 sup. cant.) Et vous aussi, si vous partagez volontiers avec nous, qui sommes vos compagnons, le don que vous avez reçu d'en haut; si vous vous montrez sans cesse au milieu de nous empressé à rendre service, plein d'affection et d'amabilité, si vous êtes doux, si vous êtes humble, tous vous rendront témoignage que vous répandez autour de vous l'odeur d'un parfum excellent. Celui qui, parmi nous, non content de supporter avec patience les infirmités corporelles et spirituelles de ses frères, s'efforce encore, autant qu'il lui est permis et qu'il est en son pouvoir, de les aider de ses services, de les fortifier par ses entretiens, de les animer par ses conseils, et qui, ne le pouvant à cause de la règle, ne cesse, par des prières réitérées, de consoler celui qui est faible; celui dis-je, qui agit ainsi exhale tout-à-fait la bonne odeur parmi ses frères, l'odeur des parfums les plus précieux, et le baume coule de ses lèvres ; on le montre du doigt et l'on dit : Voilà celui qui aime vraiment ses frères et le peuple d'Israël ; voilà celui qui répand de fréquentes prières pour le peuple et pour la sainte cité tout entière (II Mat., 13). »
« (In fest. sanct.) Tels sont les maîtres qui ont appris du Maître de toutes choses, avec une plénitude plus parfaite,les voies de la vie et qui nous en instruisent jusqu'à ce jour. Que nous ont donc enseigné et que nous enseignent les saints Apôtres? Ce n'est point le métier de la pêche, ni l'art de faire des tentes, ni rien de semblable ; ce n'est point à lire Platon, ni à comprendre les subtilités d'Aristote; ce n'est point à toujours apprendre et à n'arriver jamais à la connaissance de la vérité. Ils m'ont enseigné à vivre. Croyez-vous que ce soit une chose médiocre que de savoir vivre :? C'est quelque chose de grand et même de très-grand. Il ne vit pas, celui qui est enflé par l'orgueil, souillé par la luxure, ou infecté d'autres vices; car ce n'est pas là vivre, c'est prendre le change sur la nature de la vie, c'est s'approcher jusqu'aux portes de la mort. La vie que je juge bonne, c'est de souffrir le mal, de faire le bien et de persévérer ainsi jusqu'à la mort. On dit vulgairement : celui qui se nourrit bien, vit bien ; mais l'iniquité s'est aveuglée sur ce qui la regarde, car celui-là vit bien seulement qui fait le bien. Je pense que vous qui êtes en communauté, vous vivez bien si vous vivez avec ordre, avec amabilité, avec humilité; avec ordre vis-à-vis de vous-même, avec amabilité vis-à-vis des autres, avec humilité vis-à-vis de Dieu ; avec ordre, en vous montrant empressé dans toute votre conduite à bien diriger vos voies en présence du Seigneur et en présence de vos frères, évitant pour vous ce qui serait péché et pour eux ce qui serait scandale; avec amabilité, en vous appliquant à vous faire aimer et à aimer vous-même, en paraissant toujours plein de tendresse et d'affabilité, en supportant non-seulement avec patience, mais de bon cœur, les infirmités tant spirituelles que corporelles de vos frères; avec humilité, en vous efforçant, lorsque vous aurez fait toutes ces choses, de rejeter loin de vous l'esprit de vanité qui a coutume de prendre naissance au milieu de tels exercices; si alors il se fait sentir à vous, quel qu'il soit, refusez-lui votre consentement. De même en souffrant le mal; comme il est triple, il faut avoir une triple prévoyance; car ce que vous avez à souffrir vient de vous, du prochain et de Dieu : de vous, c'est l'austérité de la pénitence ; du prochain, c'est la peine qui naît de sa méchanceté; de Dieu, c'est la verge de la correction céleste. Pour ce qui vient de vous, vous devez en faire un sacrifice tout-à-fait volontaire ; pour ce qui est du prochain, il faut le supporter avec patience; pour ce qui est de Dieu, recevez-le sans murmure et avec actions de grâces. »
Tels sont les enseignements de saint Bernard, et c'est assez pour le montent sur l'exercice de la première partie de la vie active.
CHAPITRE XLIX. De l'exercice de la vie contemplative
Il nous faut parler maintenant de la vie contemplative. C'est ainsi que saint Bernard s'exprime sur ce sujet (Serm. 52 sup. cant.) : « L'Époux, plein de douceur, a placé sa main gauche sous la tête de l'Épouse, afin de la faire reposer et dormir sur son sein ; et maintenant, comme un gardien diligent, il veille sur elle avec amour et tendresse, de peur que, inquiétée par les besoins multipliés et divers de celles qui la suivent, elle ne soit forcée de s'éveiller… Je ne puis contenir ma joie en voyant qu'une telle majesté ne dédaigne point de s'incliner jusqu'à notre infirmité par une union si intime et si douce, et que le Dieu suprême ne juge pas indigne de lui de contracter avec une âme exilée un mariage tout céleste. Ainsi je ne doute pas qu'il n'en soit dans les cieux, comme je lis qu'il en est sur la terre : l'âme y goûtera assurément tout ce qui est contenu dans le texte sailli, et même je pense que l'écrivain sacré est impuissant à exprimer non-seulement tout ce que l'âme pourra embrasser alors, mais encore tout ce qu'elle peut ressentir à présent. Que pensez-vous, en effet, qu'elle éprouvera dans le ciel, si dès ce monde elle est comblée d'une telle tendresse qu'elle se sent pressée dans les bras de Dieu, réchauffée dans le sein de Dieu, gardée par les soins et la vigilance de Dieu, de peur que, dans son sommeil, elle ne soit éveillée avant qu'elle me l'ait voulu? »
« Or, ce sommeil de l'Épouse n'est pas un sommeil corporel..., mais un sommeil plein de vie, où l'on ne cesse de veiller, un sommeil qui illumine l'oeil intérieur, met en fuite la mort et donne la vie éternelle. C'est un sommeil qui ne plonge pas les sens dans l'assoupissement, mais les ravit à eux-mêmes. Ce sommeil est une mort, je le dis sans hésiter, car l'Apôtre parle ainsi, en faisant leur éloge, de quelques-uns qui vivaient encore dans la chair : Vous êtes mort et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ...(Col., 3). Ce n'est donc pas une absurdité de ma part de donner au ravissement de l'Épouse le nom de mort. C'est une mort qui ne lui enlève pas la vie, mais qui la soustrait aux pièges de la vie, en sorte qu'elle peut s'écrier : Notre âme a été arrachée comme un passereau au filet des chasseurs (Ps. 42). L'âme en cette vie marche au milieu des pièges ; elle n'a rien à en redouter toutes les fois que, par quelque sainte et ardente pensée, elle est enlevée à elle-même, pourvu cependant qu'elle s'en éloigne assez et qu'elle vole assez haut pour être étrangère aux habitudes et aux usages des pensées terrestres ; car c'est en vain que le filet est étendu devant les yeux de ceux qui ont des ailes (Prov., 1). En effet, qu'y a-t-il à craindre de la luxure, quand la vie ne se fait plus sentir? Et, dans le ravissement de l'âme, le sentiment de la vie, sinon la vie elle-même, venant à s'éloigner, il est nécessaire que la tentation qui s'attache à la vie devienne insensible. Ah! qui me donnera des ailes, comme à la colombe, et je m'envolerai et je me plongera dans le repos (Ps. 54) . Plût à Dieu qu'il me fût donné de tomber souvent sous les coups d'une semblable mort! J'éviterais ainsi les filets de la mort véritable, je ne sentirais plus les caresses homicides d'une vie que la sensualité entraîne, ou du moins je serais comme stupide aux amorces du plaisir, aux ardeurs de l'avarice, à l'aiguillon de la colère et de l'impatience, aux angoisses des sollicitudes humaines, aux ennuis des soins de cette vie. Que mon âme meure de la mort des justes, afin qu'aucun piège ne l'enchaîne, qu'aucune iniquité ne la séduise ! heureuse mort qui n'enlève point la vie, mais l'échange contre une meilleure ! Mort précieuse ! Le corps ne tombe point sous ses coups ; mais l’âme se trouve dégagée et élevée au-dessus d'elle-même. Cependant, ce n'est là que la mort naturelle à l'homme.
« Mais, s'il m'est permis de parler ainsi, que mon âme meure aussi de la mort des Anges, afin que, perdant le souvenir des choses d'ici-bas, non-seulement elle se dépouille du désir des choses corporelles, mais encore de leurs images, et qu'ainsi sa demeure soit sans interruption avec ceux dont elle imite la pureté. Un tel ravissement, si je ne me trompe, s'appelle, ou simplement, ou par-dessus tout, contemplation; car n'être pas entraîné par la cupidité en vivant sur la terre, c'est le propre de la vertu humaine; mais demeurer étranger aux images des corps en les ayant sans cesse sous les yeux, c'est l'effet d'une pureté angélique. Cependant, en l'un et l'autre, il faut reconnaître un don de Dieu : le premier, comme le second, est un ravissement ; de part et d'autre, il y a élévation au-dessus de vous-même; mais, d'un côté, vous êtes à grande distance ; de l'autre, vous avez parcouru peu de chemin. Bienheureux celui qui peut dire : Je me suis éloigné dans nia fuite, et je suis demeuré dans la solitude (Ps. 54). Il ne s'est pas contenté de sortir, il a voulu aller au loin afin de se reposer. Vous êtes arrivé au-delà des plaisirs de la chair ; vous n'obéissez en aucune sorte à ses concupiscences et vous n'êtes retenu par aucune de ses amorces. Vous vous êtes séparé par votre marche; mais vous ne vous êtes pas encore éloigné entièrement parla pureté de votre âme, si vous ne vous élevez au-dessus des fantômes des images corporelles qui vous assiègent de tous côtés. »
« Gardez-vous jusqu'à présent de vous promettre le repos. Vous vous trompez si vous espérez trouver en deçà de ces plaisirs un lieu de tranquillité, le silence de la solitude, l'éclat de la lumière, le séjour de la paix. Mais donnez-moi quelqu'un qui soit arrivé là où je vous dis, et de suite je déclarerai qu'il jouit du repos et que c'est avec justice qu'il peut s'écrier : Rentre, ô mon âme, rentre dans ton repos, car le Seigneur t'a comblée de ses biens (Ps., 114). Sa demeure est vraiment dans la solitude et son séjour au sein de la lumière. »
« Je pense donc que c'est en cette solitude que l'Épouse s'en était allée, et qu'enivrée par la beauté du lieu, elle s'était endormie avec bonheur entre les bras de l'Époux, c'est-à-dire, que son âme était ravie hors d'elle-même quand les jeunes filles qui venaient à sa suite furent empêchées de l'éveiller jusqu'à ce qu'elle le voulût (Cant. 3). Mais comment cela se passa-t-il? Ce ne fut point d'une manière ordinaire, ni par un simple avertissement, ainsi qu'on a coutume de faire, qu'elles furent arrêtées, mais par une supplication tout-à-fait nouvelle et inouïe jusqu'alors, par une supplication faite an nom des chevreuils et des cerfs de la campagne. Et par ce genre d'animaux se trouvent très-convenablement désignés, tant il cause de la pénétration de leur vue que de la rapidité de leur course, les âmes saintes dépouillées de leurs corps et les Anges qui sont avec Dieu ; car nous savons que ces deux qualités conviennent aux Anges et aux âmes. Ils s'élancent avec facilité aux extrémités les plus élevées, et ils pénètrent sans peine ce qu'il y a de plus profond. Leur séjour, placé au milieu des campagnes, signifie clairement les mouvements libres et sans embarras que l'on trouve en la contemplation. Mais que veut donc dire cette adjuration faite en de tels noms ? Assurément, elle a pour but d'empêcher ces jeunes filles remplies d'inquiétude, d'oser tirer l’Épouse bien-aimée d'une société si vénérable et aux entretiens de laquelle elle se mêle, sans doute, autant de fois qu'elle sort d'elle-même par la contemplation. C'est donc avec raison qu'elles sont effrayées par l'autorité de ceux qui composent cette assemblée, quand leurs importunités tendent à en éloigner l'Épouse. Et l'on voit par là qu'il est en la volonté de celle-ci de s'occuper d'elle-même et d'employer ses soins à ce qui concerne ses compagnes, selon qu'elle le jugera nécessaire, puisqu'il leur est défendu de l'éveiller avant qu'elle ne le veuille. L'Époux sait de quelle charité l'Épouse est embrasée envers le prochain; il sait que cette tendre mère est assez excitée par son propre coeur en ce qui touche à l'avancement de ses enfants ; que, sous aucun prétexte, elle ne leur soustraira et ne leur refusera rien de ce qui leur est nécessaire, et cela aussi souvent que leurs besoins se feront sentir. C'est pourquoi il a jugé qu'il fallait s'en rapporter sans crainte à sa sagesse dans la distribution de ses soins. »
CHAPITRE L. Des trois espèces de contemplation.
Or, vous devez savoir qu'il y a trois sortes de contemplation. Les deux principales sont pour les parfaits et la troisième pour les imparfaits. Pour les parfaits, c'est la contemplation de la majesté de Dieu et la contemplation de la cour céleste. Pour les imparfaits, c'est la contemplation de l'humanité de Jésus-Christ, et c'est elle que je m'applique à décrire en cet ouvrage. C'est par là qu'il vous faut commencer si vous voulez arriver à ce qui est plus grand ; autrement, loin de vous élever, vous retournerez plutôt en arrière : voyez donc combien vous est nécessaire l'enseignement de ce livre, puisque jamais vous ne pourrez concevoir l'espérance d'atteindre, par votre esprit, à ce qu'il y a de sublime en Dieu, si vous ne vous exercez avec soin et longtemps à cette sorte de contemplation. Voici comment sur ce sujet parle saint Bernard : « Il y a deux sortes de contemplation : l'une qui se rapporte à l'état, la félicité et la gloire de la cité d'en haut. C'est dans l'exercice ou le repos de cette contemplation que vit la multitude immense de ses célestes habitants. L'autre regarde la majesté, l’éternité et la divinité du roi suprême. Pour l'une, il faut traverser la muraille; pour l'autre, creuser dans le rocher. Mais plus celle-ci offre de difficultés à vos efforts, plus ce que vous pouvez en extraire renfermera de suavité. »
« Or, l'Eglise entière ne saurait entreprendre de percer le rocher, car il n'est pas donné à tous de pénétrer les secrets de la volonté divine, ni de sonder les profondeurs de Dieu. C'est pourquoi une demeure est offerte non-seulement dans le creux de la pierre, mais dans l'enfoncement de la muraille. Ainsi, les parfaits, à qui la pureté de la conscience permet d'oser, et la capacité de l'intelligence de pouvoir contempler et pénétrer les mystères de la sagesse divine, les parfaits, dis-je, habitent dans le creux de la pierre. Pour les autres, ils font leur séjour dans l'enfoncement de la muraille. Impuissants par eux-mêmes à creuser le rocher, ou du moins s'en jugeant incapables, ils perceront avec bonheur la muraille, ils contempleront en esprit la gloire des saints. »
« S'il se trouve quelqu'un à qui il soit impossible d'atteindre jusque-là, alors proposez-lui, sans difficulté, Jésus, et Jésus crucifié, afin qu'il puisse aussi habiter au milieu des ouvertures de la pierre; mais sans qu'il lui en coûte aucune peine et sans qu'il se soit fatigué à la creuser. Ce fut l'ouvrage des Juifs : il entrera en possession des travaux de ceux qui furent infidèles, afin d'être fidèle; il n'a à redouter aucun refus, car on l'invite à entrer : Entrez, dit le Prophète, dans les trous de la pierre, et cachez-vous dans les ouvertures de la terre pour vous mettre à couvert de la terreur du Seigneur et de la gloire de sa majesté (Ps. 2). La terre est montrée toute ouverte à l'âme encore infirme et sans vigueur, afin qu'elle puisse s'y cacher jusqu'à ce qu'elle ait recouvré et accru ses forces, jusqu'à ce qu'elle soit capable de se creuser par elle-même, c'est-à-dire par son énergie et sa pureté, une ouverture dans le rocher, et de pénétrer ainsi jusqu'à l'intérieur du Verbe divin.
« Si, par la terre qui est ouverte, nous entendons celle qui a dit : Ils ont percé mes pieds et mes mains (Ps. 21), il n'y aura plus à douter en aucune façon du prompt rétablissement de l'âme blessée qui y aura fixé sa demeure. Car où trouvera-t-on, pour guérir les plaies de l'âme, pour purifier les yeux de l'esprit, où trouvera-t-on un remède aussi efficace que la méditation continuelle des plaies sacrées de Jésus-Christ? Mais jusqu'à ce que cette âme soit parfaitement purifiée et guérie, je ne vois pas comment il lui serait possible de s'entendre adresser ces paroles : « Montrez-moi votre face; que votre voix vienne frapper mes oreilles (Cant. 2). « Comment, en effet, oserait-elle montrer son visage et élever la voix, alors qu'il lui est recommandé de se cacher : « Mettez-vous à couvert dans l'ouverture de la terre, lui dit le Prophète. Pourquoi? Parce que son visage ne respire aucune beauté et n'offre rien qui puisse attirer les regards. Elle ne sera donc pas un objet digne d'être vu, tant qu'elle ne sera pas apte à voir elle-même. »
« Mais lorsque, par un long séjour dans l'ouverture de la terre, elle aura tellement avancé la guérison de son regard intérieur qu'elle sera devenue capable, elle aussi, de contempler à découvert la gloire de Dieu; alors, ce qu'elle verra, elle l'exprimera sans crainte, car sa voix et les traits de son visage seront pleins de grâce. Elle sera nécessairement agréable, cette face qui pourra demeurer fixée sur la clarté de Dieu. Elle ne saurait arriver jusque-là si elle n'était brillante, si elle n'était pure, ou plutôt si elle n'était transformée en l'image de la clarté même qu'elle contemple ; autrement, sa difformité, frappée d'une splendeur si inconnue, la ferait reculer en arrière. Lors donc que la pureté de l'âme lui permettra de fixer ses regards sur la clarté sans tache, l'Époux aussi désirera contempler sa face, et par conséquent entendre sa voix. »
Vous voyez combien il vous est nécessaire de méditer la vie de Jésus-Christ, puisque, d'après les enseignements que vous venez d'entendre, si vous ne vous purifiez dans cette méditation, vous n'arriverez jamais à ce qu'il y a d'élevé en Dieu. Il faut donc vous y exercer avec le plus grand soin et sans interruption. Vous avez vu qu'il y a trois sortes de contemplations : celle de l'humanité de Jésus-Christ, celle de la cour céleste et celle de la majesté divine. Or, vous devez savoir que dans chacune d'elles il y a deux ravissements de l'âme : le ravissement intellectuel et le ravissement affectif. Saint Bernard en parle ainsi : « Comme il y a deux ravissements dans la contemplation bienheureuse, l'un de l'intelligence et l'autre de l'affection, l'un de lumière et l'autre de ferveur, l'un de connaissance et l'autre de dévotion, sans aucun doute l'affection pieuse, l'amour brillant du coeur, l'infusion de la sainte dévotion et le zèle ardent dont l'esprit est dévoré, ne sauraient sortir d'ailleurs que des celliers où l'Époux a renfermé son vin. »
CHAPITRE LI. De la contemplation de l'humanité de Jésus-Christ.
Saint Bernard dit donc touchant cette première sorte de contemplation (Serm., 3 de Asc. Dom.) : « Il y a en nous deux choses qu'il faut purifier : l'intelligence et la volonté; l'intelligence, afin qu'elle connaisse ; la volonté, afin qu'elle veuille. L'intelligence, dis-je, est abaissée alors qu'elle se répand sur une foule d'objets, lorsqu'elle néglige de se recueillir en une seule et unique méditation, qui est, formée à l'image de cette cité dont toutes les parties ont une parfaite union entre elles. Quant aux affections qui subissent l'influente d'un corps corrompu par des passions diverses, elles ne sauraient jamais être apaisées, pour ne pas dire guéries, si la volonté ne cherche un seul objet, ne tend à un seul objet… Mais Jésus-Christ illumine l'intelligence, Jésus-Christ purifie la volonté ; car le Fils de Dieu est venu, et il a fait de si grands et de si nombreux miracles, afin de détourner notre intelligence de toutes les choses de ce monde, et afin que notre pensée ne fût occupée que des merveilles dont il est l'auteur, et qu'il nous a offertes comme un sujet inépuisable. Vraiment il a laissé à notre intelligence des espaces immenses à parcourir, et le torrent de pensées qu'ils renferment est d'une profondeur insondable. En effet, qui peut suffire à se représenter comment le Dieu de l'univers nous a prévenus, comment il est, venu à nous, comment il nous a secourus, comment cette majesté sans pareille a voulu mourir pour nous donner la vie, être esclave pour nous faire rois, être dans l'exil pour nous ramener à la patrie, et s'abaisser jusqu'aux oeuvres les plus humiliantes pour nous établir sur toutes choses ? »
« (Serm. 6 de Ascens. Dom.) D'où nous viendra la vérité au milieu de si épaisses ténèbres? D'où naîtra la charité en ce siècle pervers, en ce monde qui a été placé tout entier sous la puissance du malin esprit ? Pensez-vous qu'il y aura quelqu'un pour éclairer notre intelligence, pour enflammer noire coeur? Oui, sans doute, si nous nous convertissons à Jésus-Christ, afin qu'il enlève le voile étendu sur nos coeurs.»
« (Serm. 43 sup. cant.) Mon bien-aimé est pour moi comme vu bouquet de myrrhe ; il demeurera sur mon sein. Pour moi, mes frères, au commencement de ma conversion, afin de remplacer les mérites dont je savais bien être dépourvu, je me suis appliqué à former, et j'ai pris soin de placer sur mon coeur ce bouquet composé de toutes les peines et de toutes les amertumes de mon Seigneur. Ce sont d'abord les privations de son enfance, ensuite les travaux de ses prédications, les fatigues de ses courses, les veilles de ses prières, les tentations de son jeûne, les larmes de sa compassion, les embûches de la part de ses ennemis, les dangers de la part des faux frères, les injures, les crachats, les soufflets, les moqueries, les reproches, les clous et autres choses semblables que nous savons tous avoir été produites en abondance par la forêt évangélique et pour le salut du genre humain… Je me suis dit que méditer ces choses, c'était la sagesse par excellence. C'est là que j'ai placé pour moi la perfection de la justice, là que j'ai vu la plénitude de la science, les richesses du salut, l'abondance des mérites. C'est là que j'ai puisé tantôt le breuvage salutaire de l'amertume, tantôt l'onction suave de la consolation. C'est là ce qui me relève dans l'adversité, me contient dans la prospérité, sert de guide infaillible à mes pas, tandis que je m'avance dans le chemin royal de cette vie parmi les tristesses et la joie, ce qui chasse loin de moi les dangers qui me menacent de tous côtés. Ce sont ces choses qui me rendent favorable le Juge de ce inonde, en me montrant doux et humble celui qui est formidable aux puissances, en me faisant voir non-seulement facile à apaiser, mais facile à imiter, celui qui est inaccessible aux principautés, terrible envers les rois de la terre. voilà pourquoi ces choses sont l'objet fréquent de mes discours, ainsi que vous le savez; pourquoi elles sont continuellement en mon coeur, ainsi que Dieu en est témoin; pourquoi elles sont si familières à mes écrits, ainsi qu'on le voit pourquoi ma philosophie la plus sublime et la plus subtile est de connaître Jésus et Jésus crucifié. »
Contentez-vous de ces paroles de saint Bernard pour ce qui regarde la contemplation de l'humanité du Seigneur ; car tout ce livre se rapporte à ce même sujet. Sachez cependant que la vie active ne doit point marcher avant cette sorte de contemplation, car elle a pour objet des choses corporelles, c'est-à-dire les actions de Jésus-Christ selon son humanité. C'est pour cela qu'on l'offre comme plus facile, non-seulement à ceux qui sont plus parfaits, mais encore aux plus grossiers. Ensuite, en cette contemplation, nous nous purifions de nos vices, nous nous remplissons de vertus comme en la vie active, et ainsi elle concourt avec cette vie. Lors donc qu'on dit que la vie active doit précéder la vie contemplative, il faut l'entendre de ses autres espèces qui ont pour objet la contemplation de la cour céleste et de la majesté suprême, ce qui est réservé à ceux-là seulement qui sont parfaits. Aussi cette première sorte de contemplation serait-elle plus justement et mieux nommée méditation sur l'humanité de Jésus-Christ, que contemplation. Voyons maintenant ce qu'enseigne saint Bernard sur les deux autres espèces de contemplation dont nous avons parlé.
CHAPITRE LII. De la contemplation de la cour céleste.
C'est ainsi que ce saint s'exprime touchant la contemplation de la cour céleste : « (Serm. 62 sup. cant.) Il sera permis à chacun de nous, même pendant le temps de cette vie mortelle, de visiter tantôt les Patriarches, tantôt de saluer les Prophètes, de nous mêler au sénat des Apôtres, de nous unir aux choeurs des Martyrs, tantôt de parcourir, dans toute la joie de notre âme, les rangs et les demeures des vertus bienheureuses en commençant par le dernier des Anges pour nous élever jusqu'aux Chérubins et aux Séraphins, selon que notre dévotion nous y portera. Ceux vers qui nous nous sentirons entraînés davantage par l'Esprit-Saint qui se communique à chacun de nous dans la mesure qu'il juge convenable, ceux-là, dis-je, si nous nous arrêtons et si nous frappons, ouvriront sans retard. »
« (Serm. 4 de Asc. Dom.) Heureux celui dont la pensée est toujours en présence du Seigneur, et qui repasse en son coeur, par une méditation diligente, les félicités inépuisables de la droite de Dieu Que pourra-t-il rencontrer de pénible, alors que son âme sera profondément convaincue que les souffrances de ce temps ne sont point dignes d'entrer en comparaison avec la gloire à venir? Que pourra-t-il désirer en ce siècle pervers, lui dont l'oeil voit sans cesse les biens du Seigneur dans la terre des vivants, dont le regard contemple sans interruption les récompenses éternelles? Qui m'accordera que, nous levant tous ensemble et que placés dans les cieux, il nous soit donné de voir le bonheur immense que le Seigneur nous prépare?... Que l'âme puisse demeurer au milieu des félicités, alors que le corps ne saurait le pouvoir encore, quel bien plus précieux, ou plutôt à quoi donner le nom de bien en comparaison de ce bien?... Quel est celui d'entre vous qui, pensant en soi-même à cette vie future, c'est-à-dire à la joie, à l'allégresse, à la béatitude et à la gloire des enfants de Dieu; quel est celui, dis-je, qui, repassant en soi de telles choses avec une conscience paisible, ne s'écrie aussitôt dans l'abondance de la suavité qu'il éprouve : Seigneur, il nous est bon d'être ici (Mat., 17) ? Non pas sans doute dans ce pèlerinage d'amertume où notre corps nous enchaîne, mais dans cette méditation salutaire et suave où notre coeur est appliqué. Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je m'envolerai et je goûterai le repos (Ps. 54).»
« Je vous en conjure, mes frères, que vos coeurs ne soient point appesantis par les soins du siècle; déchargez, je vous en supplie, ces coeurs du lourd fardeau des pensées terrestres.... Édifiez en eux, non seulement les tentes des Patriarches et des Prophètes, mais tous les palais, toutes les demeures de cette céleste cour, imitant l'esprit de celui qui les parcourait en immolant dans le tabernacle du Seigneur une hostie de louanges, et en chantant ce cantique : « Que vos tabernacles me sont chers, Seigneur Dieu des vertus ; mon âme soupire après les parvis du Seigneur ; elle est presque en défaillance par l'ardeur de ce désir (Ps. 83)». Et vous aussi, mes frères, parcourez en offrant une victime de ferveur et de dévotion, et visitez en esprit ces demeures élevées et nombreuses qui sont dans la maison de notre Père. Prosternez humblement vos coeurs devant le trône de Dieu et de l'Agneau. Offrez avec respect vos supplications à tous les ordres des Anges. Saluez l'assemblée des Patriarches, l'armée des Prophètes, le sénat des Apôtres. Contemplez les couronnes des Martyrs, brillantes de fleurs empourprées. Admirez les choeurs des Vierges répandant au loin le parfum des lis. Et, autant que le permet la faiblesse de votre coeur, prêtez une oreille attentive aux suaves accords du cantique nouveau :
« Je me suis souvenu de ces choses, dit le Prophète, et j'ai répandu mon cime au-dedans de la demeure; car j'ai l'espérance que je passerai dans le lieu du tabernacle admirable, que j'irai jusqu'en la maison de mon Dieu (Ps. 41). »
Telles sont les paroles de saint Bernard, el qu'elles nous suffisent pour ce qui regarde la contemplation de la cité céleste.