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CHAPITRE XXXVII. De la Chananéenne. — Comment nos Anges gardiens nous servent avec fidélité.
(Mat., 15) Tandis que le Seigneur Jésus allait de côté et d'autre, avec de grandes fatigues, prêchant et guérissant les malades, une femme Chananéenne, c'est-à-dire de la terre de Chanaan, habitée par les Gentils et non par les Juifs, s'approcha de lui, le priant de délivrer sa fille qui était tourmentée du démon. Elle avait confiance qu'il pouvait lui accorder ce qu'elle désirait. Le Seigneur ne lui donnant aucune réponse, elle insistait néanmoins et persévérait en criant et demandant qu'il voulût lui faire miséricorde, et cela avec tant d'insistance, que les Disciples prièrent Jésus pour elle. Mais le Seigneur ayant déclaré qu'on ne devait. pas donner aux chiens le pain des enfants, cette femme s'humiliant conjura qu'il lui fût permis, à ia façon des chiens, de ramasser les miettes qui tombaient de la table du Maître, et ainsi elle mérita d'être exaucée.
Considérez en tout cela le Seigneur et ses Disciple, selon la méthode générale que je vous ai donnée plus haut. Ne laissez pas non plus passer inaperçues les vertus de cette femme, et tirez-en tout l'avantage qu'elles vous offrent. Ces vertus sont au nombre de trois surtout : la première, ce fut la grande foi de cette femme, foi qui s'étendit jusqu'à sa fille et que le Seigneur exalta par ses louanges; la seconde fut la persévérance dans la prière, et non-seulement la persévérance, mais l'importunité, importunité que le Seigneur apour agréable, et à laquelle il invite, ainsi que je vous en ai touché quelque chose dans le chapitre précédent ; la troisième, ce fut une humilité profonde, car elle ne rejeta point la qualification que le Seigneur lui donnait et ne se jugea pas digne de prendre rang parmi les enfants, ni de recevoir un pain entier, mais elle se contenta de ramasser les miettes. Et parce qu'elle s'était humiliée profondément, elle obtint ce qu'elle avait demandé. Ainsi en sera-t-il pour vous, si, persévérant dans la prière avec un coeur sincère, pur et fidèle, vous vous humiliez en présence de votre Dieu, vous réputant indigne de tout bien de sa part. Tenez fermement pour assuré que tout ce que vous lui demanderez, il vous l'accordera. Et de même que les Apôtres prièrent pour la Chananéenne, ainsi votre Auge priera pour vous et offrira votre demande au Seigneur.
Écoulez saint Bernard parlant sur ce sujet (Serm. 31 in cant.): «Lorsqu'une âme soupire fréquemment, dit-il, ou plutôt lorsqu'elle prie sans interruption et se lamente dans l'ardeur de ses désirs, de temps en temps il arrive que celui qu'elle cherche et appelle par de tels voeux, se laisse toucher de compassion et se montre à elle. C'est alors, je crois, qu'il lui convient, d'après l'expérience qu'elle en fait, de s'écrier avec le saint prophète Jérémie (Thren., 3) : « Vous êtes bon, Seigneur, pour ceux qui espèrent en vous, pour l'âme qui vous cherche. Mais son Ange, qui est un des amis de l'Époux, son Ange, que Dieu a député pour l'aider en pareille circonstance, et qui est, sans aucun doute, l'agent et le témoin de cette entrevue mutuelle et secrète; son Ange, dis-je, comme alors il tressaille de joie ! comme il est heureux et se livre avec elle à l'allégresse ! Il se tourne vers le Seigneur et lui dit : « Je vous rends grâces, Seigneur de toute majesté, de ce que vous lui avez accordé selon les désirs de son coeur, et de ce que vous ne l'avez pas frustrée de l'objet de ses voeux. C'est cet Ange qui en tout lieu, se montrant un serviteur empressé pour cette âme, ne cesse de l'exciter et de l'avertir par des inspirations assidues ; c'est lui qui lui crie sans cesse : Réjouis-toi dans le Seigneur, et il t'accordera les demandes de ton coeur (Ps. 36). — Attends le Seigneur et garde sa voie. — S'il est en retard, attends-le, car il viendra sûrement, et il ne saurait tarder (Habac., 2). C'est cet Ange qui crie aussi au Seigneur (Ps. 41) : Comme le cerf soupire après les eaux abondantes, ainsi, Seigneur, cette dite soupire après vous. Ses désirs se sont dirigés vers vous durant la nuit, et dès le matin elle s'est éveillée pour penser à vous de toute l'étendue de son esprit et de son coeur. Durant tout le jour, elle a étendu ses mains vers vous. Accordez-lui sa demande, afin qu'elle s'en aille, car elle crie après vous. Laissez-vous toucher enfin, et montrez-vous sensible à sa prière. Abaissez un regard du haut des cieux, et voyez ; et daignez visiter cette âme qui est dans sa désolation. » Ce fidèle ami de l'Époux, instruit, mais non jaloux de l'amour mutuel de l'âme et de Dieu, ne cherche point sa propre gloire, mais celle du Seigneur. Il va et vient du Bien-aimé à la Bien-aimée; il offre les voeux, rapporte les dons, excite celle-ci, apaise celui-là. Quelquefois aussi, bien que rarement, il les réunit tous deux en sa présence, soit en ravissant l'une, soit en inclinant l'autre ; car il est un serviteur et un ami dans le palais, et il ne craint pas d'être repoussé ; tous les jours il contemple la face du Père céleste. » Telles sont les paroles de saint Bernard.
Vous voyez avec quelle fidélité nos Anges nous servent; et c'est ce qui me donne occasion de vous dire quelque chose de ces esprits bienheureux. Je désire que vous sachiez bien que nous devons avoir pour eux le respect le plus profond, que nous sommes tenus de les louer, de les honorer et de leur rendre chaque jour nos actions de grâces; et qu'en leur présence, qui est continuelle, c'est pour nous un devoir de ne rien penser, de ne rien dire, de ne rien faire qui soit illicite ou honteux. Saint Bernard nous donne encore des avis à ce sujet dans un de ses discours sur le psaume 90e; c'est ainsi qu'il parle : « Dieu a ordonné à ses Anges de prendre soin de vous et de vous garder dans toutes vos voies. Quel respect une telle parole doit vous inspirer! Quelle dévotion elle doit allumer en vous! Quelle confiance elle doit faire naître en votre coeur! Vous devez le respect à la présence de l'Ange, la dévotion à ses bienfaits, la confiance à ses soins empressés. Marchez avec précaution en toutes vos voies où sont présents les Anges, selon le commandement qu'ils en ont reçu. En quelque demeure, en quelque coin de terre que vous vous trouviez, ayez du respect pour votre Ange. Ne vous permettez jamais en sa présence ce que vous n'oseriez faire devant moi... Ces Anges ne sont pas seulement avec vous, ils sont là pour vous. Ils sont présents pour vous protéger, ils sont présents pour vous être utiles. Que rendrez-vous au Seigneur pour tous les bienfaits dont il vous a comblé? Car c'est à lui seul qu'appartiennent et la gloire et l'honneur. Pourquoi à lui seul? Parce que c'est lui qui a donné des ordres à ses Anges; parce que c'est de lui seul que vient tout don excellent. Cependant, bien que ce soit lui qui ait commencé, il ne nous est pas permis d'être ingrats envers ceux qui lui obéissent avec tant d'amour et nous viennent en aide en des besoins aussi pressants. Soyons donc dévots, soyons reconnaissants envers des gardiens si glorieux; rendons-leur l'amour qu'ils nous témoignent et honorons-les autant que nous le pouvons, autant que nous le devons. » Telles sont les paroles de saint Bernard.
Tout ce que vous venez d'entendre doit vous faire estimer l'obéissance des Anges, les secours que nous en recevons et la vertu de la prière. Appliquez-vous à vous exercer à celle-ci, et témoignez à ceux-là le plus de respect qu'il sera en votre pouvoir.
 
CHAPITRE XXXVIII. Comment quelques-uns furent scandalisés des paroles du Seigneur.
Ne vous étonnez pas si quelquefois nos paroles et nos actions sont une occasion de scandale, quelque fidélité et quelque soin que nous apportions, puisqu'il en a été de même en plusieurs circonstances pour le Seigneur, qui cependant ne pouvait se tromper. Un jour, les Pharisiens lui demandaient pourquoi ses Disciples ne se lavaient pas les mains lorsqu'ils voulaient manger; et il leur répondit en les reprenant sévèrement de ne faire cas que de la pureté extérieure, et nullement de celle qui est intérieure. Ils furent scandalisés d'une pareille réponse. mais le Seigneur ne s'en mit point en peine (Mat. 15 — Marc., 7).
Une autre fois qu'il donnait dans la synagogue des enseignements fort spirituels, quelques-uns d'entre ses Disciples, hommes tout-à-fait matériels, ne comprenant pas ses paroles, l'abandonnèrent. Mais alors il dit aux douze : Et vous, voulez-vous aussi vous en aller ? Saint Pierre lui répondit, tant en son nom qu'en celui des autres : Seigneur, à qui irions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle (Joan., 6).
Considérez-le donc en ces circonstances et autres semblables ; voyez comment il parlait avec puissance et enseignait la vérité sans s'inquiéter du scandale des méchants ou des insensés. Il faut remarquer d'abord que nous ne devons pas, à cause du scandale du prochain, abandonner les voies de la justice; en second lieu, que nous devons avoir beaucoup plus à coeur la pureté intérieure que celle qui est simplement extérieure, ce que le Seigneur a enseigné ailleurs dans saint Luc d'une manière bien plus formelle; en troisième lieu, qu'il faut vivre si spirituellement que les paroles de Jésus-Christ ne nous paraissent point incompréhensibles et singulières, comme il arriva à ses Disciples qui, l'entendant dire : Si vous ne mangez la chair du fils de l'homme… ne purent soutenir un pareil langage et se retirèrent. Pour nous, reconnaissons plutôt que ses paroles sont les paroles de la vie éternelle, et, nous unissant aux douze, marchons sur ses traces.


CHAPITRE XXXIX. De la récompense de ceux qui abandonnent tout.
(Mat., 9) Un jour que le fidèle et prudent disciple Simon-Pierre demandait au Seigneur, en son nom et en celui des autres Apôtres, quelle serait leur récompense, le Seigneur, leur répondit entre autres choses, que tous ceux qui, renonçant aux biens temporels, s'attacheraient à le suivre, recevraient le centuple en ce monde et la vie éternelle en l'autre. Remarquez bien quelle est cette récompense ; concevez-en une grande joie, et offrez au Seigneur vos actions de grâces et vos louanges de ce qu'il vous a conduite à une telle entreprise, que le travail de vos mains vous rapportât cent pour un, et après cela encore la vie éternelle. Or, ce centuple doit s'entendre des biens spirituels et non de ce qui est temporel; il doit s'entendre des consolations intérieures et des vertus que nous connaissons par l'expérience que nous en faisons et non par aucun enseignement. Lorsque l'âme respire le parfum de la pauvreté, l'éclatante beauté de la chasteté, de la patience et des autres vertus, et qu'elle se délecte en ce sentiment, ne vous semble-t-elle pas avoir reçu le centuple? Et si elle s'élève assez haut pour mériter la visite de l'Époux et se glorifier de sa présence, ce qu'elle ressent alors ne l'emporte-t-il pas mille fois et plus sur tout ce qu'elle a pu abandonner pour lui, quelles qu'en fussent la splendeur et la richesse? Vous voyez comment s'accomplissent en réalité les promesses de la Vérité, et qu'elle ne trompe pas en assurant le centuple en ce monde. Et même le Seigneur ne se borne pas à l'accorder une fois, mais il renouvelle plusieurs fois ses dons; il les réitère souvent à l'âme dévote, et il agit si efficacement sur elle, qu'elle regarde comme de la boue, non-seulement ce qu'elle a abandonné, mais le monde entier, pourvu qu'il lui soit donné d'entrer en possession de son Époux. Mais, afin de vous instruire plus amplement sur ce centuple, écoutez ce qu'en dit saint Bernard (ln Declam. super : Ecce nos reliq., etc.) : « Peut-être quelque habitant du siècle me dira-t-il : Montrez-moi ce centuple que vous me promettez, et j'abandonne tout sans réserve. Pourquoi vous le montrer? La foi n'a plus de mérite quand la raison humaine nous fait voir ce qu'elle promet. Croiriez-vous plutôt à l'homme qu'à la Vérité qui s'engage envers vous? Vous vous réduisez au néant en voulant vous enquérir avec trop de soin. Si vous ne croyez d'abord, vous demeurez sans intelligence. C'est une manne cachée, c'est un nom nouveau qui est promis au vainqueur dans l'Apocalypse de saint Jean, et que personne ne connaît, si ce n'est celui qui l'a reçu (Apoc., 3)... Eh quoi! ne possède-t-il pas toutes choses, celui au bien duquel tout s'empresse de concourir? N'a-t-il pas le centuple de tout ce qu'il a abandonné, celui qui est rempli de l'Esprit-Saint, celui qui porte Jésus-Christ en son coeur? A moins que vous ne disiez que c'est beaucoup plus que le centuple de recevoir la visite de l'Esprit consolateur, de jouir de la présence de Jésus. Combien est grande l'abondance de votre douceur, ô Seigneur, que vous tenez en réserve pour ceux qui vous craignent, et que vous avez rendue pleine et parfaite pour ceux qui espèrent en vous (Ps., 30) ! Vous voyez comment l'âme sainte déborde au souvenir de cette suavité si abondante, comment, dans ses efforts pour l'exprimer, elle multiplie ses paroles. Combien est grande cette abondance! s'écrie-t-elle. Voilà donc quel est ce centuple : c'est l'adoption des enfants, ce sont ses prémices, et la liberté de l'esprit, les délices de la charité, la gloire de la conscience, le règne de Dieu qui est en nous. Ce n'est plus le boire ou le manger, c'est la justice, la paix, la joie dans l'Esprit-Saint. C'est une joie qui ne réside pas seulement dans l'espérance de la gloire, mais dans les tribulations ; c'est le feu que Jésus-Christ a désiré avec tant d'ardeur voir se répandre; c'est la vertu qui a fait embrasser la croix à André, qui a inspiré à Laurent des moqueries pour ses bourreaux, qui a prosterné Étienne contre terre, afin de prier pour ceux qui le lapidaient; c'est la paix que le Seigneur a laissée aux siens, lorsqu'il leur donna sa paix, puisque le don et la paix sont réservés aux élus de Dieu ; c'est, en effet, la paix du Père céleste, c'est le don de la gloire future; c'est cette paix qui surpasse tout sentiment, et qui ne saurait être mise en comparaison avec rien de ce qui plaît sous le soleil, avec rien de ce qui fait la concupiscence du monde ; c'est la grâce de la dévotion, c'est l'onction qui instruit de toute chose, que celui-là seul comprend qui en a fait l'expérience, et qui est ignorée de celui qui ne la goûta jamais ; onction que personne ne connaît, si ce n'est celui qui l'a reçue. » Ainsi parle saint Bernard.
Réjouissez-vous donc et soyez dans une joie vive, ainsi que je vous l'ai dit ; rendez grâces à Dieu de ce que vous avez été appelée à recevoir ce centuple, et entrez souvent dans ce jardin de délices ; c'est par une oraison fréquente que vous pourrez y parvenir.


CHAPITRE XL. Comment le Seigneur demanda à ses Disciples ce que les hommes disaient de lui.
(Mat. 9) Le Seigneur étant venu dans le pays de Césarée de Philippe, demanda à ses Disciples ce que les hommes disaient de lui, et ensuite ce qu'eux-mêmes en pensaient de leur côté. Quelques-uns répondirent : Les uns disent que c'est Jean-Baptiste, les autres Jérémie, etc. — Mais Pierre, prenant la parole, dit en son nom et au nom des autres : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Le Seigneur lui répondit : « Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. » Alors il lui donna, et pour lui et pour ses successeurs, les clefs du royaume des cieux pour lier et délier sur la terre. Considérez donc le Seigneur et en même temps ses Apôtres, selon la méthode générale que je vous ai indiquée plus haut. Notez bien que Pierre, si magnifiquement glorifié, est appelé Satan peu de temps après par le Seigneur, parce que, n'agissant qu'en vertu de l'amour tout humain qu'il avait pour lui, il le dissuadait de se livrer aux tourments de sa Passion. Vous en avez l'histoire dans le même endroit de l'Évangile. Ainsi, à l'exemple du Seigneur, regardez comme vos ennemis ceux qui, sous prétexte de soulager votre corps, chercheraient à vous détourner de vos exercices et de ce qui peut concourir au bien de votre âme.


CHAPITRE XLI. De la transfiguration du Seigneur sur la montagne.
(Mat., 17) Le Seigneur, ayant pris avec lui trois d'entre ses Apôtres, alla avec eux sur la montagne de Thabor, et, se transfigurant en leur présence, il se montra resplendissant de gloire à leurs regards. Moïse et Élie vinrent le trouver, et ils s'entretenaient ensemble de la Passion qu'il devait souffrir. Or, ils lui disaient : « Seigneur, il n'est pas nécessaire que vous mourriez, puisqu'une goutte de votre sang suffit pour racheter le monde. » Mais le Seigneur Jésus leur répondit : « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (Joan., 10), et il faut que je fasse de même. » L'Esprit-Saint se rendit aussi présent en cette occasion sous la forme d'une nuée lumineuse, et la voix du Père se fit entendre du sein de la nuée en ces termes : « C'est ici mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances, écoutez-le. » Or, les Disciples tombèrent la face contre terre, et lorsqu'ils se furent relevés, ils ne virent plus personne que le Seigneur. Considérez bien toutes ces choses et agissez comme si elles se passaient sous vos yeux; car tout en cette circonstance est plein de magnificence.


CHAPITRE XLII. Jésus chasse du temple ceux qui y vendaient et y achetaient.
(Joan. — Mat., 21) Jésus chassa par deux fois ceux qui vendaient et achetaient dans temple, ce qui est compté parmi ses grands miracles. Bien qu'en d'autres circonstances ces boulines n'eussent que du mépris pour lui, cette fois pourtant ils prirent la fuite en sa présence, et, quoique en grand nombre, ils ne se défendirent pas, mais il les chassa sans autre arme que quelques cordes. Or, il en fut ainsi, parce que son visage revêtit à leurs yeux quelque chose de terrible. En effet, il fut enflammé d'un zèle. dévorant à la vue du déshonneur que son Père recevait de la part de ces hommes, surtout dans le lieu où il devait être le plus honoré ; et c'est pour cela qu'il les chassa. Considérez-le bien et ayez pour lui de la compassion; car lui-même est plein d'une douleur de compassion. Cependant ne laissez pas que de concevoir de la crainte; car, ayant été choisis pour demeurer dans le temple de Dieu par une faveur toute spéciale et une grâce singulière, si, au lieu de nous appliquer à célébrer ses louanges, comme c'est notre devoir, nous nous embarrassons dans les affaires du siècle à l'exemple de ces hommes, c'est justement que nous pouvons redouter son indignation et craindre d'être chassés par lui. Si donc vous désirez n'être point en proie à une frayeur semblable, ne vous avisez jamais d'aller vous mêler aux affaires et aux embarras du monde. Ne vous livrez pas non plus à des travaux trop recherchés, qui vous enlèvent un temps que vous devez employer à louer Dieu, et qui sont un reflet des pompes mondaines.


CHAPITRE XLIII. De la piscine probatique. — De la fuite des jugements téméraires.
(Joan., 5) Il y avait à Jérusalem un réservoir d'eaux considérables qui servaient à laver les brebis que l'on devait offrir en sacrifice. C'est en ce lieu, dit-on, que fut planté l'arbre qui servit à faire la croix du Sauveur. Chaque année, l'Ange du Seigneur agitait l'eau, et celui des malades qui descendait dedans le premier, après le mouvement imprimé par l'Ange, était guéri. C'est pourquoi beaucoup d'infirmes se tenaient constamment en cet endroit. Or, il y avait parmi eux un paralytique, couché dans son lit et malade depuis trente-huit ans; et Jésus le guérit un jour de Sabbat.
Considérez le Sauveur s'avançant humblement vers ce malade et lui parlant à sa manière accoutumée. il y a dans ce fait trois choses à observer : la première, c'est que le Seigneur demande au paralytique s'il voulait être guéri. Ainsi en agit-il vis-à-vis de nous ; il ne nous sauvera pas sans notre consentement, et les pécheurs sont inexcusables de ne point consentir à ses désirs et de ne point vouloir leur salut. Car, selon la parole de saint Augustin (Aug. du Verb. Apost. serm. 15), « celui qui vous a créés sans vous, ne vous justifiera pas sans vous. » En second lieu, nous devons prendre garde de ne pas nous séparer de nouveau du Seigneur ; car si, une fois guéris par lui, nous retombons dans le péché, ce sera avec raison que notre ingratitude recevra une punition plus sévère que par le passé, selon cette parole de Jésus : Allez et ne péchez plus, de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire qu'auparavant. La troisième chose à remarquer, c'est que les méchants font de tout une cause de ruine, tandis que les bons trouvent partout une occasion de profit. Comme ce malade, étant guéri, emportait son grabat, et que les Juifs lui disaient qu'il faisait ce qui n'était pas permis un jour de Sabbat, il leur répondit : Celui qui m’a guéri, m'a dit : Emporte ton grabat. Ils ne demandaient pas quel était celui qui l'avait guéri ; mais ils s'occupaient de ce qui pouvait prêter à leurs blâmes, et non de ce qui pouvait être un sujet de louanges. Ainsi, les hommes charnels jugent-ils souvent en mauvaise part ce qui frappe leurs regards, et trouvent-ils presque partout une occasion de se perdre. Ceux, au contraire, qui vivent spirituellement, rapportent tout à la louange de Dieu, soit la prospérité, soit l'adversité, et ils ne doutent point que tout n'arrive comme il faut, Dieu agissant en tout avec rectitude, ou permettant tout avec justice ; ainsi ils interprètent tout en bonne part, selon la doctrine de saint Bernard qui s'exprime en ces termes (Serm. 40 sup. cant.) :
« Gardez-vous d'être un examinateur curieux ou un juge téméraire de la vie des autres. Alors même que vous découvririez quelque crime, ne jugez pas pour cela votre prochain; mais excusez son intention si vous ne pouvez excuser ses oeuvres. Supposez l'ignorance, supposez l'erreur, supposez une surprise. Que si l'évidence des choses empêche toute excuse, persuadez-vous que la tentation a été trop violente et dites-vous à vous-même : Que serait-il arrivé de moi, si l'ennemi avait pu user contre mon cime d'une telle puissance ? »
Maintenant, que ceux qui sont spirituels tirent de tout leur profit, même de leurs péchés et de ceux des autres des choses qui leur sont nuisibles, et aussi des oeuvres du démon, c'est ce que le même saint Bernard enseigne en ces paroles (Serm. 5 sup. cant.) : « L'animal irraisonnable et grossier ne peut, il est vrai, atteindre à ce qui est spirituel; cependant nous savons qu'il aide par son concours corporel et passager à en prendre possession ceux qui rapportent au bonheur éternel toute jouissance des choses de la terre, ceux qui usent de ce monde comme s'ils n'en usaient pas… Si, parmi les êtres animés, il s'en trouve dont l’usage est difficile ; s'il s'en trouve de nuisibles et de pernicieux au bien-être temporel des hommes, cependant leurs corps ne sont pas tellement dépourvus de qualités qu'ils ne puissent tourner à l'avantage de ceux qui, selon le dessein de Dieu, ont été appelés saints; et si ce n'est en leur fournissant de quoi se nourrir ou en leur prêtant leur secours, c'est du moins en exerçant leur esprit et en les faisant avancer dans cette science qui est présente à quiconque se sert de sa raison et leur enseigne que ce qui est invisible en Dieu devient intelligible à l'aide des créatures qui frappent nos regards (Rom., 1). Le démon et ses satellites désirent nous nuire, car leur intention est toujours perverse; mais si nous sommes zélateurs du bien, loin de nous faire aucun mal, ils nous servent grandement, et, sans le vouloir, ils coopèrent au bien des justes.
« Il en est qui opèrent le bien contre leur volonté : ce sont, ou les méchants, ou les Anges déchus ; et il est certain que ce qui se fait par eux ne tourne pas à leur avantage, puisque nul bien ne saurait être profitable à celui qui y est opposé. Ils ont donc été seulement chargés de le dispenser; mais je ne sais comment il se fait que le bien qui nous arrive par un dispensateur pervers, nous cause plus de plaisir et de bonheur. Voilà pourquoi Dieu fait du bien à ceux qui sont bons par l'entremise des méchants, sans cependant avoir besoin de leur concours pour accorder ses faveurs.
« (Serm. 54 in cant.) Pourquoi vous enorgueillir, vous qui n'êtes que cendre et poussière? Le Seigneur s'est éloigné des Anges en maudissant leur orgueil. Que leur réprobation serve donc de correction aux hommes. Il a été écrit pour leur enseignement : « Que la méchanceté du démon coopère à ce qui m'est avantageux, a et que je lave mes mains dans le sang du pécheur (Ps. 57). Comment cela, me direz-vous? Écoutez ma réponse : C'est une malédiction effrayante et terrible qui a été lancée contre l'orgueil du démon... Mais s'il en a été ainsi de lui, qu'en sera-t-il de moi, qui ne suis que cendre et poussière? Il était dans le ciel lorsqu'il s'enfla d'orgueil, et moi j'habite dans la fange. Qui dira que l'orgueil n'est pas plus tolérable chez le riche que chez l'homme en proie à la misère ? Malheur donc à moi ! Si Dieu a sévi aussi sévèrement contre celui à qui il avait donné la puissance, que ne fera-t-il pas contre moi, homme faible, misérable et superbe ? »
Saint Bernard, parlant de l'Église, qui est l'Épouse et qui est venue au Seigneur après de nombreux péchés, puisqu'elle a été formée des nations adoratrices des idoles, tourne ainsi à son avantage les reproches que lui en faisait la synagogue : « (Serm. 14 in cant.) C'est là celle à qui il a été remis beaucoup, et qui aime davantage (Luc., 7). Ce que sa rivale lui reproche avec amertume, elle s'en fait pour elle-même un sujet de gain. C'est par là qu'elle devient plus douce en ses réprimandes, plus patiente en son travail, plus ardente à l'amour, plus prudente à se garder; c'est par là qu'elle est plus humble en elle-même, plus aimable en sa modestie, plus prompte à obéir, plus vive et plus empressée à rendre ses actions de grâces. » Ainsi parle saint Bernard.
Vous voyez comment ceux qui vivent spirituellement interprètent tout en bonne part, et savent tirer profit de tout. Soyez donc spirituelle et  tout vous viendra un bien. Cette considération est propre aussi à nous faire supporter avec patience les tribulations et les tentations, et à procurer le repos à nos âmes. Je ne doute pas que, par un exercice continuel de ce qui vient d'être dit, on ne puisse arriver à une si grande tranquillité d'esprit, que c'est à peine si, à de rares intervalles, on se sentira troublé par la moindre chose, et qu'on ne puisse appliquer à celui qui agit ainsi cette parole du sage (Prov., 12) : Quoi qu'il arrive, le juste n'en sera point contristé.


CHAPITRE XLIV. Comment les Disciples de Jésus-Christ broyaient des épis pour s'en nourrir, et ensuite de la pauvreté.
(Mat., 12) Un jour de Sabbat, les Disciples du Seigneur Jésus ayant faim et ne pouvant se procurer de quoi manger, s'en allèrent par les champs où se trouvaient des blés mûrs, et ils broyèrent des épis dans leurs mains, afin d'en manger le grain. Or, les Pharisiens les reprenaient en disant qu'il n'était pas permis d'agir ainsi le jour du Sabbat; mais le Seigneur prit leur défense, et il faisait lui-même en ce jour diverses actions qui semblaient serviles, comme je l'ai dit plus haut en parlant de la guérison d'un homme dont la main était desséchée. Pour vous, contemplez les Disciples et ayez de la compassion pour eux en les voyant dans un besoin si grand bien, que, de leur côté, ils éprouvent une grande joie d'en être réduits là, et cela par amour pour la pauvreté que leur ?naître et Seigneur leur avait recommandée avant toute autre vertu et toute autre béatitude. Quels sentiments devons-nous éprouver en pensant que les princes du monde, en présence du Créateur de toutes choses, sont dans une telle pauvreté qu'il leur faille soutenir leur vie avec de pareils aliments, à la manière des animaux? Le Seigneur les regardait faire et il leur compatissait, car il les aimait avec beaucoup de tendresse ; mais il se réjouissait aussi, tant pour eux, parce qu'il savait. qu'ils méritaient beaucoup par là, que pour nous à qui il laissait ainsi un exemple. Or, en cet exemple nous pouvons découvrir une occasion d'avancer en plusieurs vertus; car la pauvreté y brille d'une manière admirable, les pompes du inonde y apparaissent tout-à-fait dignes de nos mépris, la somptuosité et les apprêts trop recherchés dans les repas y rencontrent leur ruine, l'avidité de la gourmandise, sa délicatesse honteuse et son désir insatiable n'y trouvent qu'anéantissement total. Portez donc là vos regards, et, animée par un exemple si glorieux, embrassez de toute l'ardeur de votre âme cette pauvreté qui a jeté un si brillant éclat dans le Seigneur, dans notre Souveraine, sa Mère, dans les Princes du monde, les Apôtres, et dans tous ceux qui ont voulu marcher parfaitement sur leurs traces. Mais remarquez bien de quelle pauvreté j'ai intention de parler. Je sais qu'établie dans un monastère, vous avez embrassé par voeu cette vertu, et que vous ne pouvez rien avoir en propre ; rendez-en grâces à votre Dieu et soyez inviolablement fidèle à vos engagements. Mais je désire que vous vous éleviez plus haut, ce qui, du reste, est conforme à votre profession; ou plutôt cette profession, comprise autrement, serait vide de sens et n'offrirait que des paroles sans effet. Je veux donc parler de cette pauvreté qui a sa racine dans le cœur, car c'est là que toutes les vertus sont implantées, et non dans ce qui est extérieur. Ainsi vous observez parfaitement votre vœu de pauvreté si c'est du fond de votre cœur que vous en remplissez les actes. Mais si c'est extérieurement que vous souffrez la privation de bien des choses, si c'est uniquement parce que vous n'êtes pas dans l'abondance, comme le voudrait votre sensualité, si intérieurement vous avez des désirs, si, de propos délibéré, vous ambitionnez plus qu'il ne vous est nécessaire, ce n'est plus dans la pauvreté que volis vivez, mais dans la misère. Ce n'est plus là cette pauvreté qui est une vertu et une source de mérites ; c'est une détresse pénible, il est vrai, mais indigne d'aucune récompense; car pour perdre le mérite d'un acte, pour commettre un péché, c'est assez du désir accompagné du consentement. Et ne croyez pas, avec une telle pauvreté, pouvoir vous élever jusqu'à l'oraison ou la contemplation, ou jusqu'à la récompense du centuple. Quoi ! un coeur aggravé par le poids des cupidités terrestres pourrait-il monter si haut ? Pourrait-il, souillé par la fange et la boue, plongé dans la matière, grossièrement affecté, s'approcher de la pureté de Dieu et des esprits célestes? Aimez donc du fond de votre âme cette pauvreté ; prenez-la pour votre mère; que sa beauté vous ravisse, mettez en elle tout votre bonheur, et, pour aucune chose au monde, ne consentez à la contrister. N'ayez rien et ne désirez absolument rien avoir en dehors de ce qui vous est nécessaire.
Mais vous me demanderez quelle est l'étendue de cette nécessité? Je vous répondrai que plus vous aimerez profondément la pauvreté, plus il vous sera facile de juger sainement de ce qui vous est nécessaire. Ces choses nous sont nécessaires sans lesquelles nous ne pouvons être. Voyez donc les choses dont il vous est facile de vous passer, et ne consentez jamais ni à les posséder, ni à les demander, ni à vous les procurer, ni à les recevoir de ceux qui voudraient vous en faire présent. Cependant, vous ne pourrez point encore avec tout cela imiter parfaitement le Seigneur Jésus dans sa pauvreté, quoique vous vous restreigniez rigoureusement, et je ne vois pas que notre pauvreté puisse entrer en comparaison avec la sienne, quelque effort que nous apportions à bien garder cette vertu. Je vais vous le montrer par une seule et belle raison, laissant de côté celles que nous pourrions trouver en considérant qu'il est Dieu, souverainement riche, le maître de toutes choses, suprême en perfection, et autres semblables.
La raison qui me fait parler ainsi, c'est que le Seigneur ne s'est pas borné à prendre la détresse de la pauvreté; il en a choisi l'opprobre. Notre pauvreté, à nous, a été adoptée volontairement et pour l'amour de Dieu; c'est pourquoi elle est regardée comme une vertu et elle en est véritablement une. Aussi est-elle considérée par les méchants eux-mêmes comme exempte de toute honte et comme honorable. Mais il n'en a pas été ainsi de Jésus : on ne le connaissait pas, on ignorait entièrement que sa pauvreté fût volontaire, et la pauvreté qui naît du besoin produit la honte et le mépris. Étant donc, à la connaissance de tous, sans maison, sans biens, sans aucune des choses de ce monde, il en était méprisé davantage. En effet, de pareils pauvres sont foulés aux pieds de tous les hommes. S'ils ont de la sagesse, on n'y ajoute pas foi ; s'ils sont d'une illustre origine, on les tourne en dérision, on les méprise. Qui plus est : noblesse, sagesse, probité, ou, pour mieux dire, toute qualité semble éteinte en eux dans l'appréciation de tout le monde. Ils sont rejetés presque partout, en sorte que l'amitié ancienne, les liens du sang, ne leur servent de rien le plus souvent; car chacun se refuse à avoir de tels parents ou de tels amis. Vous voyez bien maintenant qu'il vous est impossible d'atteindre à sa pauvreté, ni même de l'imiter dans l'abjection si profonde de sa détresse et de son humiliation. Voilà pourquoi les pauvres du monde qui nous offrent l'image du Seigneur lui-même, ne doivent pas être méprisés. Elle est donc bien désirable cette vertu de pauvreté, surtout pour nous qui en avons fait voeu. Aussi appliquez-vous à la mettre en pratique avec tout le soin et toute la dévotion dont vous êtes capable. Si vous désirez entendre saint Bernard, écoutez comment il parle sur ce point :
« (Serm. 4 de Adv.) Imitons, autant que nous le pouvons, celui qui a tant aimé la pauvreté, que, bien qu'il eût en sa main les confins de la terre, il n'a cependant point possédé où reposer sa tête, et que nous lisons des Disciples qui s'attachèrent à lui, qu'en passant à travers les champs couverts de moissons, ils furent forcés, pour apaiser leur faim, de broyer quelques épis. »
« (Serm. 4 nat. Dom.) Pourquoi le Seigneur, qui a en sa puissance l'or et l'argent, a-t-il consacré en sa personne la sainte pauvreté ? Ou bien pourquoi cette même pauvreté est-elle mise au jour avec tant de sollicitude par l'Ange? Voici, dit-il, le signe auquel vous le reconnaîtrez : vous trouverez un enfant enveloppé de langes (Luc., 2). Vos langes, ô Seigneur Jésus, « ont été placés pour être un signe, mais c'est un signe auquel, jusqu'à ce jour, beaucoup ont contredit. Il nous a donné l'exemple, afin que nous marchions sur ses traces… Et, en vérité, une cuirasse de fer est plus utile dans le combat qu'une robe de lin, bien que l'une soit un fardeau et l'autre un vêtement d'honneur.
« C'est véritablement un grand abus, un abus qui passe toute limite, qu'un misérable vermisseau veuille être riche, quand le Dieu de majesté, le Seigneur des armées, a voulu se faire pauvre à cause de lui. »
« (Epist., 100) Ce n'est pas la pauvreté qui est réputée une vertu, mais l'amour de la pauvreté.
« (Epist., 108) L'amitié des pauvres nous rend amis des rois, mais l'amour de la pauvreté nous constitue rois. En un mot, le royaume des cieux est le royaume du pauvre. Heureux celui qui ne s'est point en allé à la poursuite de ces biens qui sont un fardeau pour ceux qui les possèdent, une cause de souillure pour ceux qui les aiment, un tourment pour ceux qui les perdent ! »
Vous voyez donc par l'exemple des Apôtres, par les passages de saint Bernard que je viens de vous citer et les autres que je vous ai rapportés plus haut en parlant de la naissance du Sauveur et du sermon sur la montagne ; vous voyez de quelle manière vous devez soupirer après la pauvreté comme après une vertu pleine d'excellence. Mais que dirons-nous contre la gourmandise et à la louange de l'abstinence qui brille également dans le fait que nous venons de raconter ? Il est, à la vérité, en dehors de mon but principal de traiter de ces vertus, surtout à cause de la multitude des autorités que nous aurions à produire. ; mais, comme je considère votre propre utilité, que je vous sais sans expérience pour toutes ces choses, que vous n'avez point la facilité de vous en instruire, ni de livre où vous puissiez les apprendre, voilà pourquoi je vous en entretiens avec un soin plus particulier, afin qu'au moins vous connaissiez un peu la nature des vertus que vous pouvez imiter dans le Maître des vertus, dont la vie fait l'objet principal de nos méditations.
Vous devez donc savoir qu'il faut agir avec force contre la gourmandise, lui faire une guerre continuelle et s'en défendre sans réserve. C'est contre ce vice que les saints Pères et tous ceux qui se sont adonnés aux exercices de la vie spirituelle ont tourné leurs efforts. Écoutez comment en parle saint Bernard (De convers. Ad cler., c. 13) : « D'où vient une pusillanimité aussi grande ? D'où vient une abjection si déplorable, qu'une créature excellente, capable de la vie éternelle et de la gloire du Dieu suprême, puisqu'elle a été créée de son souffle, marquée à sa ressemblance, rachetée de son sang, dotée de sa foi, adoptée par son esprit,d'où vient, dis-je, qu'une telle créature ne rougisse pas de traîner une servitude misérable en suivant les appétits d'un corps qui s'en va en pourriture? Et c'est avec justice qu'il est impossible de les satisfaire à celle qui, abandonnant son Époux, se livre à de tels corrupteurs… C'est un travail bien insensé que de nourrir celle qui est stérile et ne saurait rien produire, et de refuser de faire du bien à celle qui est dans la viduité ; de mettre de côté le soin de son coeur et de ne s'occuper à répondre qu'aux désirs de la chair, d'engraisser un cadavre qui tombe en corruption et qui sera bientôt la proie des vers, comme nous le savons tous. »
Vous voyez donc comment il faut éviter la gourmandise, mais cependant nous pouvons condescendre aux exigences de notre corps selon ses besoins et pour en conserver la santé. C'est pourquoi le même saint Bernard s'exprime ainsi à ce sujet : « De tous les biens du corps, il n'y en a qu'un seul que nous lui devions : c'est la santé. Hors de là, nous ne lui sommes nullement redevables, il n'a rien à réclamer de nous, et il nous faut l'enchaîner et le tenir dans cette limite, puisque ses fruits sont nuls et que la mort en est le terme… Que si nous servons la sensualité, ce n'est plus la santé; cela n'est plus une conséquence de la nature, mais quelque chose en dehors de la nature, qui alors donne la main à la mort en choisissant la sensualité pour son guide. C'est ainsi que beaucoup sont descendus, ou, pour parler mieux, selon la vérité, sont tombés en des goûts si conformes à ceux de la bête, qu'ils ont préféré la sensualité à la santé, et se sont livrés avec transports à ces excès qu'ils savent bien être suivis des passions les plus dangereuses et les plus difficiles à surmonter. Or, de même que la santé est le besoin du corps, de même la pureté est le besoin du coeur; car l'oeil qui est dans le trouble ne verra point Dieu, et pourtant le coeur de l'homme a été créé pour jouir de la vue de son Créateur. Si donc il faut pourvoir avec soin à la santé du corps, il faut aussi d'autant plus de sollicitude à conserver la pureté du coeur, que, sans contradiction aucune, cette partie de nous-mêmes est plus noble que l'autre. »
« (Serm. 60 in cant.) Cette recherche dans la nourriture fait naître en moi quelque soupçon; pourtant, si c'est d'après l'ordre du médecin que vous agissez ainsi, nous ne reprendrons pas le soin que vous avez de votre chair, car jamais personne n'a eu de la haine pour elle. »
Cependant, il ne faut pas suivre cette règle avec trop d'anxiété, ni trop de soin, ni l'étendre au-delà de justes limites. Aussi, lorsque nous ne ressentons actuellement aucune indisposition corporelle de nature à légitimer le choix de la nourriture, nous ne devons point nous en mettre en peine, ni vivre avec tant de minutie. C'est pourquoi saint Bernard nous dit (Serm, 36 in cant.) : « Comprenez que, d'après le sentiment de mon Maître, la sagesse de la chair se trouve condamnée, cette sagesse à l'aide de laquelle la sensualité se change en dissolution, et le soin de la santé s'étend au-delà des limites convenables… A quoi bon s'éloigner des plaisirs, s'il faut  donner des soins de chaque jour à s'occuper des complexions diverses et à mettre de la variété dans la nourriture? Les légumes, dit-on, gonflent trop ; le fromage charge l'estomac; le lait porte à la tête; l'eau nuit à la poitrine ; les choux nourrissent la mélancolie ; les poireaux échauffent la bile ; le poisson d'étang ou nourri dans de l'eau boueuse est tout-à-fait contraire à mon tempérament. Quoi donc! c'est à peine si parmi les fleuves, les champs, les jardins et les maisons d'approvisionnement, on pourra trouver de quoi vous donner à manger ! Je pensais, voyez-vous, qu'un moine n'est pas un médecin, que ce n'est pas son affaire de juger de son tempérament, mais de sa profession. Je vous en prie, ayez pitié d'abord de votre propre repos; ensuite prenez en compassion la peine de ceux qui vous servent, prenez en compassion la pauvreté du monastère, prenez en compassion la conscience. Je dis la conscience, parce que je n'entends pas la vôtre, mais celle de votre frère qui, assis à vos côtés, mange ce qui lui est présenté et se sent porté à murmurer du jeûne singulier qu'il vous voit observer. Vous lui êtes un sujet de scandale, soit par votre odieuse exigence, soit par les soupçons qu'il est porté à concevoir sur la charité de celui qui est chargé de pourvoir à votre nourriture… C'est en vain que plusieurs se flattent de trouver une excuse dans l'exemple de saint Paul, qui exhorte son disciple à ne point boire d'eau, mais à user d'un peu de vin à cause de son estomac et de ses fréquentes maladies. Ils devraient faire bien attention d'abord que ce n'est pas pour soi-même que l'Apôtre donne un pareil conseil, et que, de son côté, le disciple n'en fait nullement la demande. Ensuite, ce n'est pas à un moine que cet avis s'adresse, mais à un évêque dont la vie importait extrêmement à l'Église, dont la faiblesse était grande encore et dont la durée ne comptait que quelques jours. D'ailleurs, ce disciple, c'était Timothée. Donnez-moi un autre Timothée, et si vous le voulez, donnez-lui l'or pour nourriture et le baume pour breuvage. Et encore, « c'est vous-même qui vous dispensez, touché de compassion pour votre personne propre. Cette dispense que vous vous accordez à vous-même, est suspecte, je vous l'avoue, et je crains bien que sous le manteau et le nom de la discrétion, ne se cache la prudence de la chair qui se joue de vous. Au reste, si l'autorité de l'Apôtre,  permettant de boire du vin, trouve en vous tant de faveur, n'oubliez pas,  je vous en avertis, ce qu'il a dit : Un peu de vin. »
Vous voyez donc, par ce qui vient d'être dit, qu'on peut s'occuper de la santé du corps, mais qu'il faut s'abstenir de toute recherche minutieuse dans le choix de la nourriture.
Mais que dirions-nous de l'abstinence? Écoutez non ma parole, mais celle de saint Bernard qui s'écrie (Serm. 3 de Asc. Dom) : « La chair et l'esprit, le chaud et la tiédeur ne sauraient habiter en un même lieu, surtout après qu'il a été dit de la tiédeur : qu'elle a coutume de provoquer au vomissement le Seigneur lui-même. Si donc les Apôtres attachés à la chair du Seigneur (cependant elle était sainte, puisqu'il était le Saint des saints), si, dis je, les Apôtres ne purent être remplis du Saint-Esprit tant que cette chair ne fut point enlevée de leur présence, pensez-vous qu'attaché à la vôtre, qui n'est que souillure et un repaire de tous les fantômes les plus immondes, vous puissiez recevoir cet Esprit de toute pureté, si vous ne vous efforcez de renoncer entièrement aux consolations qu'elle vous offre? Sans doute, lorsque vous commencerez, la tristesse remplira votre coeur; mais si vous persévérez, votre tristesse se changera en joie. Alors vos affections seront purifiées, votre volonté se renouvellera, ou plutôt une volonté nouvelle prendra vie en vous; en sorte que tout ce qui vous paraissait difficile et même impossible, vous l'accomplirez avec une douceur ineffable et avec avidité. »
« (Serm. 66 sup. cant.) Ne nous fâchons point contre Paul, s'il châtie son corps et le réduit en servitude en s'abstenant du vin, car c'est dans le vin que réside la luxure. Si, dans mes infirmités, je m'en permets un léger usage selon le conseil de l'Apôtre, je m'abstiendrai néanmoins d'admettre la viande parmi mes aliments, de peur qu'en nourrissant trop la chair, je ne pourrisse les vices de la chair. Je m'appliquerai même à manger mon pain avec mesure, de peur que mon estomac trop appesanti ne s'ennuie de la prière, et que le Prophète ne me reproche de m'en charger jusqu'à l'excès. Qui plus est, j'aurai soin de ne pas m'abreuver d'eau outre mesure, de peur que la dilatation qui en serait le résultat n'allât jusqu'à exciter les mouvements de la concupiscence. »
« (Episi., 1.) Le vin et un pain exquis, un breuvage miellé et des mets bien apprêtés combattent en faveur du corps et non de l'esprit : ce n'est point l'âme, mais la chair qui s'engraisse d'aliments préparés avec soin. Le poivre, le gingembre, le cumin, la sauge et mille autres sortes de condiments semblables flattent, il est vrai, le palais, mais allument la volupté. Celui qui vit avec prudence et sobriété n'a besoin pour assaisonnement que de la faim et d'un peu de sel. La faim seule étant absente, il vous faut alors recourir à je ne sais quels mélanges de sucres étrangers qui piquent le palais, provoquent l'appétit, excitent l'estomac. »
« (Epist. ad frat. de mons. Dei.) Dès que l'esprit a commencé à se réformer à l'image de son Créateur, bientôt la chair, venant à renaître, commence à son tour, par sa volonté propre, à se réformer à l'image de l'esprit; car c'est alors qu'elle s'accoutume, contre l'exigence de ses sens,à trouver sa joie en ce qui réjouit l'esprit. Et même, poussée par la multitude de ses défauts, par la peine fréquente que ses péchés lui font éprouver, brûlant de la soif de son Dieu, elle s'efforce de précéder l'esprit qui doit lui servir de guide. Nous ne perdons pas pour cela nos jouissances, mais nous les transportons du corps à l'âme, des sens à la conscience. Le pain de son et l'eau pure, les choux et les haricots ne sont point assurément des choses délectables; mais ce qui est véritablement délectable, c'est de pouvoir avec bonheur satisfaire, par amour pour Jésus-Christ et dans le désir de jouissances intérieures, un corps bien soumis, avec de pareils aliments. Combien de milliers de pauvres pourvoient délicieusement à leurs besoins avec seulement une partie de ces choses? Il serait facile, il serait vraiment agréable, en apportant l'amour de Dieu pour assaisonnement, de vivre selon les simples besoins de la nature, si notre folie permettait qu'il en fût ainsi, car à peine est-elle guérie qu'aussitôt la nature sourit à ce qui est naturel. Il en est de même du travail : l'homme des champs a les nerfs endurcis et les bras pleins de vigueur; c'est l'exercice qui fait tout cela : donnez-lui un long repos, il s'affaiblira. La volonté produit l'action, l'action l'exercice, et l'exercice donne des forces en a tout genre de travail. »
Vous voyez clairement par ces témoignages que l'abstinence doit avoir une place toute particulière dans votre estime. Nos anciens Pères, aussi bien que le bienheureux François et la bienheureuse Claire, votre fondatrice, l'ont observée très-rigoureusement, ainsi que nous le lisons en leurs vies. Cependant, selon le même saint Bernard (Serm. 19 sup. cant.), il y a trois cas où la mortification doit être tempérée : c'est premièrement, quand elle a lieu contre la volonté des supérieurs, ce qu'il ne faut se permettre en aucune façon ; en second lieu, quand elle serait, pour ceux avec qui vous vivez, la cause d'un scandale notable ; car il y a plus d'avantage pour l'âme à user de la vie commune par charité, que d'exercer des mortifications en dehors de cette vie au scandale des frères ; le troisième cas, c'est lorsqu'elle serait au-dessus des forces corporelles, car une mortification indiscrète n'est pas une vertu, mais un vice. Saint Bernard parle ainsi de ceux qui ne se soumettent pas à ces règles : « Vous ne pouvez vous contenter de la vie commune. Ce n'est pas assez pour vous des jeûnes de la règle, des veilles solennelles, de la discipline qui vous est imposée, de la mesure que nous vous faisons dans les vêtements et dans les aliments. Vous préférez ce qui est particulier à ce qui est commun ; mais comment donc, après nous avoir confié le soin de ce qui vous regarde, allez-vous vous entremêler de vos personnes? Cette volonté propre, qui tant de fois (votre conscience en est témoin) a été cause que vous vous êtes rendue coupable envers Dieu, vous la prenez maintenant pour votre guide, et cela de préférence à votre supérieur l C'est elle, n'en doutez pas, qui vous enseigne à ne point avoir d'égards pour ce qui est naturel; à ne pas acquiescer à ce qui est raisonnable ; à dédaigner le conseil et l'exemple des anciens; à ne pas nous obéir. Ne savez-vous pas que bien des fois l'Ange de Satan se transfigure en Ange de lumière ? Dieu est sagesse, et non-seulement il veut qu'on l'aime avec douceur, mais avec sagesse. C'est pourquoi l'Apôtre dit (Rom., 12) : Que votre obéissance soit conforme à la raison. D'ailleurs, l'esprit d'erreur se jouera facilement de votre zèle, si vous mettez de côté la science. Cet ennemi rusé n'a pas de moyen plus sûr pour enlever d'un coeur la charité, que de le faire s'avancer imprudemment et d'une manière contraire aux règles de la raison.
« (Serm. 33 sup. cant.) O honte ! voyez comme ils demandent sans cesse avec importunité ce qui est superflu, eux qui « refusaient, il n'y a pas longtemps, avec obstination ce qui était. de pure nécessité. Et quand même ils demeureraient invincibles en leur obstination, en continuant à se mortifier sans discrétion, en troublant, par une singularité si notable, ceux avec qui ils devraient vivre sous une même règle, dans la même maison, je ne sais véritablement s'ils pourraient se flatter de conserver encore la vraie piété; pour moi, il me semble que de tels hommes sont rejetés bien loin. En effet, que ces hommes, sages à leurs propres yeux, qui ont arrêté en eux-mêmes de ne point se rendre aux conseils ni aux commandements, que ces hommes, dis-je, voient ce qu'ils répondront, non point à moi, mais à celui qui a dit : « C'est une espèce de magie de ne vouloir point se soumettre, et un crime semblable à l'idolâtrie de faire sa volonté propre (I Reg., 15). Or, il avait commencé par dire : L'obéissance est meilleure que la victime, et il vaut mieux obéir que d'offrir la graisse du bélier, c'est-à-dire la mortification faite en dehors de l'obéissance.
« (Serm. 64 in cant.) Quel est ce trouble qui s'élève si fréquemment et d'une manière si pénible au sein de cette maison ? J'ai en vue la mortification de quelques-uns qui, parmi nous, exercent une abstinence superstitieuse qui les rend à charge à tout le monde et à eux-mêmes. Comment donc un désaccord si général n'est-il pas la ruine de leur propre conscience, et autant qu'il est en eux, un renversement étrange de cette vigne que la droite élu Seigneur a plantée, je veux dire de votre communauté où tout doit être unanime? Malheur à l'homme par qui le scandale vient en ce monde ! Celui, dit le Seigneur, qui aura scandalisé un de ces petits enfants… et ce qu'il ajoute est dur; mais quels châtiments plus durs ne méritera donc pas celui qui scandalise une si nombreuse et si sainte assemblée ? Quel qu'il soit, sans aucun doute, il encourra le jugement le plus sévère.
« (Serm. 3 de Circ. Dom.) Il me reste à signaler à ceux qui parviennent à la grâce de la dévotion, un danger et un danger tout-à-fait à craindre de la part du démon du midi ; car Salan lui-même se transfigure en Ange de lumière (II Cor., 11). Voici donc ce que doit redouter celui qui accomplit toutes choses avec tant de bonheur : c'est qu'en suivant sa ferveur, il ne détruise pas sa santé par un exercice immodéré, de peur qu'ensuite il ne soit contraint, au grand détriment de l'édifice spirituel, qu'il a élevé, de s'occuper plus qu'il ne faut d'un corps trop affaibli. Celui qui court bien, afin de ne pas tomber dans ce piège, a besoin d'être éclairé du flambeau de la discrétion qui est la mère des vertus et la consommation de la perfection. C'est elle qui doit l'instruire à ne faire rien de trop, ni rien de moins qu'il ne faut. C'est là le jour huitième dans lequel l'enfant est circoncis, car la vraie discrétion est une circoncision qui empêche qu'il n'y ait ni trop ni pas assez. Celui qui fait trop, coupe le fruit de la bonne oeuvre, il n'en opère pas la circoncision; mais aussi celui qui est tiède fait moins qu'il ne doit. C'est donc en ce jour qu'un nom est imposé, et ce nom est un nom de salut; je ne craindrai pas de le dire : celui qui vit de la sorte accomplit son salut. Jusqu'à ce jour, les Anges seuls ont pu être instruits de son nom, car ils connaissent les célestes secrets; mais aujourd'hui, pour la première fois, je lui donne avec confiance ce nom de salut. Et parce que c'est une chose bien rare sur la terre que la discrétion, au moins que l'obéissance tienne en vous la place de cette vertu, mes frères, en sorte que vous ne fassiez ni plus, ni moins, ni autrement qu'il ne vous a été commandé.
« (Epist. ad fratres de mont. Dei) Il y a des exercices dans lesquels il est nécessaire que le corps se fatigue, comme sont les « veilles et autres choses semblables ; mais ces exercices, loin d'être un obstacle à l'avancement spirituel, aident à l'assurer, s'ils sont faits avec raison et discrétion. Au contraire, si le vice de l'indiscrétion s'y mêle, de façon que le corps tombant en langueur et l'esprit venant à défaillir, les exercices spirituels en soient empêchés, celui qui a agi de la sorte a enlevé à son corps un bien excellent, à son âme la ferveur, au prochain l'exemple, à Dieu l'honneur; il est un sacrilège, et il s'est rendu coupable envers le Seigneur de toutes ces choses. Non pas que, selon le sentiment de l'Apôtre, il ne me semble naturel, juste et convenable, que la tête qui s'est fatiguée souvent jusqu'à la douleur à la poursuite des vanités du siècle, ne souffre quelquefois au service de Dieu; que l'estomac, qui s'est rempli souvent jusqu'à l'excès, ne souffre la faim jusqu'à en crier; mais en tout il faut garder une mesure. Le corps doit être affligé quelquefois, mais il ne faut point le briser; car si l'exercice corporel a quelque petite valeur, la piété est utile à tout. Quand je parle d'une valeur médiocre, je ne prétends point flatter la concupiscence ; cependant je soutiens qu'il faut donner quelque soin à la chair, mais avec sobriété et avec une certaine mesure spirituelle, en sorte que, ni dans le mode, ni dans la qualité, ni dans la quantité, on ne découvre rien qui soit indigne d'un serviteur de Dieu. » Ainsi parle saint Bernard.
Mais, afin que vous connaissiez mieux cette vertu de discrétion, écoutez encore ce que le même saint dit à sa louange (Serm. 23 sup. cant.) : « La vertu de discrétion sans la ferveur de la charité ne fait que traîner, et la ferveur embrasée, si elle n'est tempérée par la discrétion, pousse au précipice. C'est pourquoi celui-là est digne de louange à qui ni l'une ni l'autre de ces vertus ne manquent, de façon que la ferveur anime la discrétion, et la discrétion règle la ferveur. La discrétion établit l'ordre de la vertu, l'ordre lui donne le mode, l'éclat et la perpétuité. — C'est en suivant l'ordre que vous leur avez tracé que les jours se succèdent, dit le Prophète (Ps. 18), et il appelle jour la vertu. La discrétion n'est donc pas tant une vertu que la modératrice et le guide des vertus, la régulatrice des affections et la science des moeurs. Enlevez-la, et la vertu deviendra un vice, « l'affection la plus naturelle se changera en trouble et sera la ruine même de la nature. »
Vous voyez donc, par ce qui vient d'être dit, comment l'exemple des Disciples détruit la superfluité et la gourmandise. Mais je ne vous ai point encore fait remarquer comment la pompe du monde y trouve aussi sa condamnation. Bien que je n'aie pas l'intention de poursuivre ce sujet, je ne veux pourtant pas l'omettre entièrement. Qu'il nie suffise donc de dire que dans cet exemple on voit renouveler la bienheureuse simplicité du premier âge dans lequel les hommes se contentaient du fruit des arbres, des racines, des herbes et de l'eau pure. S'il en était ainsi aujourd'hui, nous n'aurions besoin ni de moulin, ni de four, ni d'ustensiles, ni d'un appareil incroyable d'objets de ménage, ni de meubles pompeux et variés, choses dans lesquelles le genre humain est embarrassé d'une manière inextricable.

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