CHAPITRE XXXIV. De la multiplication des pains, et comment le Seigneur vient en aille à ceux qui l'aiment.
(Mat. 15, Marc., 8, Joan. 6) Nous lisons que, par deux fois, notre miséricordieux Seigneur a multiplié un petit nombre de pains, et qu'ainsi il rassasia. plusieurs milliers d'hommes. Pour vous, faites de ces deux miracles une seule méditation, et considérez les actions et les paroles du Seigneur en ces circonstances. Il dit d'abord : « J'ai compassion de cette grande multitude d'hommes; car il y a déjà trois jours qu'ils me suivent, et ils n'ont pas de quoi manger. Si je les renvoie à jeun, ils tomberont en défaillance le long du chemin; car plusieurs sont venus de loin. » Ensuite il multiplia les pains de telle sorte que tous eurent de quoi manger en abondance.
Il y a ici à considérer plusieurs choses excellentes et spécialement combien le Seigneur était miséricordieux, bienveillant, reconnaissant, discret et plein de prudence. Remarquez donc d'abord combien il était miséricordieux; car c'est la miséricorde qui l'a poussé à venir au secours de ces hommes, et voilà pourquoi il dit : J'ai compassion de cette grande multitude. Aussi la terre entière est pleine de sa miséricorde (Ps. 32).
En second lieu, il était bienveillant et reconnaissant, et il en assigne la raison : « Voilà trois jours, dit-il, qu’ils me suivent. » Voyez sa bienveillance et sa grande et admirable gratitude. Il parle comme s'il avait reçu d'eux un bienfait, lorsque véritablement, dans cette manière d'agir de ces hommes, se trouvait leur bien et non le sien. Mais il en est ainsi selon qu'il le dit ailleurs : « Ses délices sont d'être avec les enfants des hommes (Prov., 8), » bien qu'il n'en retire aucun profit personnel, et que ce soit pour nous une source de salut. Le Seigneur aime ceux qui le suivent et qui gardent ses commandements et ses conseils; il ne tient pas sa main fermée pour eux, mais il leur vient en aide selon que leurs besoins l'exigent.
En troisième lieu, il fut discret et prudent, car il considérait leur misère, leur impuissance à trouver quelque secours ; il voyait qu'ils pouvaient défaillir et que quelques-uns d'entre eux étaient venus de loin. Remarquez combien douces et suaves sont ses paroles. Ainsi nous arrive-t-il tous les jours spirituellement. Nous n'avons pas de quoi manger, si lui-même ne nous le donne ; s'il nous renvoie à jeun, nous tombons en défaillance le long du chemin, et sans lui il n'est pas en notre pouvoir de faire quelque provision pour aucune de nos affaires spirituelles. Ne prenons donc pas sujet de nous élever lorsque nous recevons quelque consolation de la main du Seigneur, ou lorsque nous reconnaissons que nous avons fait, quelque progrès dans la vie spirituelle ; car ce n'est pas à nous, mais au Sauveur, que nous en sommes redevables. C'est pourquoi, si nous y faisons bien attention, nous verrons que plus ceux qui servent Dieu sont parfaits, proches de lui et riches en dons de toutes sortes, plus ils sont humbles ; car ils ne s'attribuent à eux-mêmes que leurs péchés et leurs défauts. En effet, plus quelqu'un s'approche de Dieu, plus il est pénétré intimement de sa lumière ; par elle, il découvre plus clairement sa magnificence et sa miséricorde, et ainsi l'orgueil et la vaine gloire, qui procèdent de l'aveuglement de l'ignorance, ne peuvent trouver place en son coeur : l'homme qui connaîtrait bien Dieu, ou qui se connaîtrait bien soi-même, ne pourrait jamais s'enorgueillir. La voie aussi est bien longue par laquelle nous venons à Dieu (je parle de moi et de ceux qui me ressemblent) ; car, en commettant le péché, nous nous sommes en allés dans une région fort éloignée de lui. Lors donc que nous revenons à lui, c'est avec raison qu'il est dit que nous avons parcouru un long chemin.
Après avoir parlé, Jésus-Christ met à exécution ses desseins. Considérez donc comment, prenant ces pains et rendant grâce à son Père, il les donna à ses Disciples, afin qu'ils les servissent à la foule, et comment il les multiplia en telle abondance que tous en mangèrent selon leur désir, et qu'il en resta de nombreux morceaux. Voyez aussi comment il les regarde manger et jouit de leur bonheur. Fixez également votre attention sur ces hommes ; ils sont dans l'étonnement d'un tel miracle ; ils sont heureux de s'entretenir mutuellement; ils mangent avec actions de grâces, appliqués non-seulement à satisfaire la faim de leur corps, mais encore, quelques-uns du moins, à puiser dans cette nourriture la réfection de leur âme. Mais la Vierge, notre Souveraine, ne se trouva-t-elle pas là, ne s'empressa-t-elle pas d'offrir aussi de ces pains aux femmes, et ne prit-elle point sa part de la joie que leur causait ce miracle? L'Écriture n'en dit rien ; pour vous, vous pouvez, dans cette méditation,vous le figurer, selon que le Seigneur vous l'inspirera.
CHAPITRE XXXV. De la fuite du Seigneur quand on voulut le faire roi, et, à cette occasion, pensées contre les honneurs du monde.
(Joan., 6) Après que le Seigneur eut nourri cette grande foule d'hommes, ainsi que nous l'avons vu dans le chapitre précédent, ceux-ci voulurent le faire roi. Ils considéraient qu'il pourrait subvenir à leurs besoins, et il leur semblait impossible, sous un tel roi, de jamais manquer de rien. Mais Jésus, connaissant leur dessein, s'éloigna d'eux et s'enfuit sur la montagne, de sorte qu'ils ne surent plus ce qu'il était devenu et qu'ils ne purent le trouver. Le Seigneur ne voulut donc point recevoir d'honneurs temporels, et voyez combien sincèrement et sans arrière-pensée, il s'y déroba en cette occasion. Il envoya ses Disciples par mer, et, pour lui, il se retira sur la montagne, afin que si on le cherchait encore parmi ses Disciples, on ne pût l'y rencontrer. Or, ses Disciples ne voulaient point se séparer de lui, et il fallut qu'il les forçât de monter sur une barque et de traverser la mer. C'était un bon désir que celui qu'ils avaient de rester toujours avec leur Maître; mais il en avait ordonné autrement.
Considérez-les donc comment ils s'éloignent de lui à contre-coeur, et comment le Seigneur les y contraint, leur montrant que telle était sa volonté absolue, qu'ils s'en allassent sur une barque et sans lui, et comment ils lui obéissent avec humilité, quelque dur et pénible que cela leur parût. Ainsi tous les jours agit-il avec nous spirituellement. Nous voudrions qu'en aucun temps il ne se séparât de nous ; mais il se conduit autrement avec notre âme ; il s'en va et il revient selon sa volonté; mais toujours pour notre bien. Aussi je veux vous faire connaître ce que dit saint Bernard sur cette manière d'agir du Seigneur en nous. Voici ses paroles : « Lorsque l'Époux a été cherché au prix de longues veilles, de supplications et d'une pluie abondante de larmes, tout-à-coup, alors qu'on croit le tenir en sa possession, il s'échappe et ensuite il « se présente de nouveau à la rencontre de celui qui pleure et court à sa poursuite. Il se laisse saisir, mais il ne souffre point du tout qu'on le retienne; car il s'enfuit aussitôt et semble s'envoler des mains de celui qui le possède. Cependant si l'âme dévote persiste dans ses prières et ses gémissements, il reviendra encore et il ne permettra pas qu'elle soit frustrée dans les désirs qu'elle lui exprime; puis il disparaîtra bientôt et on ne le verra plus, à moins qu'on ne le cherche de nouveau de toute l'ardeur de ses désirs. Ainsi, pendant que nous habitons ce corps, nous pouvons jouir fréquemment de la présente de l'Époux; mais nous ne pouvons nous en rassasier, et si sa visite nous pénètre de joie, cette vicissitude nous est un tourment. Il est nécessaire que l'Épouse bien-aimée soit toujours soumise à cette peine, jusqu'à ce qu'une bonne fois, ayant déposé le poids de son fardeau corporel, elle prenne son vol, et que, appuyée sur l'aile de ses désirs, elle dirige librement sa marche à travers les champs de la contemplation et suive, avec une volonté exempte de tout soin, son Bien-aimé partout où il ira. Cependant, il n'en sera point ainsi pour toute âme, même en passant, mais seulement pour celle qu'une grande dévotion, un désir enflammé, une affection pleine de douceur, déclarent une épouse véritable et proclament digne d'être honorée de la visite du Verbe entouré de tout son éclat et revêtu de la forme d'un époux. » Et ailleurs le même saint ajoute (Serm. 64, sup. cant.) : « Peut-être s'est-il retiré afin qu'on le rappelle avec plus d'ardeur, afin qu'on le retienne plus fortement. En effet, quelquefois il feignait d'aller beaucoup plus loin, non que telle fût sa volonté, mais parce qu'il désirait s'entendre dire : «Demeurez avec nous, car il se fait tard (Luc., 24). Cette pieuse feinte ou plutôt cette condescendance salutaire dont le Verbe donnait corporellement des exemples, il ne cesse pas de s'en servir spirituellement et d'une manière qui lui est spéciale vis-à-vis de l'âme qui lui est dévouée. Il veut être arrêté lorsqu'il passe; il veut qu'on le rappelle lorsqu'il s'en va. Or, qu'il s'en aille, c'est une économie de ses desseins; qu'il revienne, c'est toujours un acte de sa pure volonté. L'une et l'autre manière d'agir sont toujours pleines d'un jugement secret, et le motif en est connu de lui seul. Maintenant, il est donc bien certain qu'il se passe dans l'âme de telles vicissitudes, que le Verbe s'en va et qu'il revient, selon qu'il le dit (Joan., 14-16): « Je m'en vais et je reviens vers vous. — Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, et encore un peu de temps et vous me reverrez. » O temps de peu de durée et de longue durée! O temps si court et si long ! Bon Seigneur, vous appelez court un temps où nous ne jouissons pas de votre présence ! Sauf le respect que je dois à la parole de mon Dieu, ce temps est long, il est d'une longueur démesurée. Cependant, ces deux choses sont vraies : ce temps est court, si l'on considère nos mérites; il est long, si on le met en rapport avec nos désirs. Le Prophète nous exprime ces deux choses : « S'il se fait attendre, dit-il, prenez patience, car il viendra sûrement et il ne tardera pas (Habacuc., 3.). » Comment donc ne tardera-t-il pas, s'il se fait attendre, si ce n'est que ce qui est suffisant pour le mérite, ne l'est point pour satisfaire nos désirs (cant., 1.)? Or, l'âme qui aime à se laisser emporter par ses voeux et entraîner par ses désirs, ne considère point ses mérites; elle ferme ses yeux à la Majesté, elle les ouvre au bonheur, elle place son espérance en celui qui est son salut, et elle agit en toute confiance avec lui. Enfin, pleine d'ardeur et sans considération aucune, elle rappelle le Verbe et lui redemande sans défiance ses délices, le nommant avec sa liberté accoutumée, non son Seigneur, mais son Bien-aimé, et lui criant : Revenez, mon Bien-aimé (Serm., 17, sup. cant.). — Le Seigneur ne cesse point de faire sentir ces alternatives à ceux qui sont spirituels, ou plutôt à ceux qu'il se propose de rendre spirituels ; il les invite dès le matin, et il les éprouve aussitôt. » Ainsi s'exprime saint Bernard.
Vous voyez donc de quelle manière le Seigneur visite l'âme spirituellement, comment il s'éloigne d'elle et ce qu'elle doit faire alors. Il lui faut le rappeler avec sollicitude et avec instance, et cependant supporter avec patience cet éloignement de l'Époux, se soumettre à la tempête, à l'exemple des Disciples qui lui obéissent en entrant sans lui dans la barque, et attendre sa délivrance du secours qu'il voudra bien nous apporter. Mais revenons à la personne même du Seigneur.
Ses Disciples s'étant embarqués, il se retira sur la montagne, et ainsi il échappa à ceux qui le cherchaient. Vous voyez avec quel soin, quelle précaution, il se cache et décline l'honneur de régner. Il nous a donné l'exemple, afin que nous y conformassions notre conduite. Ce n'est pas pour lui, mais à cause de nous qu'il a pris la fuite ; car il connaissait quelle témérité c'est pour nous d'aspirer aux honneurs. L'honneur est, en effet, un des piéges les plus redoutables à la liberté de notre âme, un des fardeaux les plus onéreux et les plus propres à hâter sa ruine que je connaisse, que cet honneur soit un honneur de puissance et de commandement, ou un honneur de science. Il est bien difficile que celui qui met sa félicité dans les honneurs, ne soit en péril et sur le bord d'un précipice, ou, ce qui est pire encore, qu'il ne soit déjà tombé dans l'abîme ; et je vous le montrerai par plusieurs raisons:
La première, c'est que l'âme, trouvant dans ces honneurs une joie plus grande qu'elle ne devrait, n'a plus de sollicitude que pour les conserver et les augmenter. Or, selon saint Grégoire, plus un coeur cherche son bonheur dans ce qui est au-dessous de lui, plus il s'éloigne de l'amour céleste (Hom., 30, in Evang.).
La seconde, c'est que celui qui en est là, s'applique à avoir des amis qui l'imitent et participent à ses goûts, afin que, par leur entremise et leur aide, il affermisse et accroisse les honneurs dont il est en possession; c'est pourquoi bien des circonstances se rencontrent, dans lesquelles, par complaisance pour ces sortes d'amis et pour obtenir leur concours, il agit contre Dieu et sa propre conscience.
La troisième raison, c'est qu'il éprouve de la jalousie pour ceux qui possèdent ces honneurs, il en médit, pensant qu'il sera plus honoré à mesure qu'ils le seront moins, et ainsi il tombe dans la haine et l'envie. La quatrième raison, c'est qu'il se juge et désire queles autres le jugent digne d'honneurs, et ainsi il se rend coupable de vanité et d'orgueil. Selon l'Apôtre : « Celui qui croit être quelque chose, alors qu'il n'est rien, est à soi-même son propre séducteur . » Aussi le Seigneur, dans son Évangile, a-t-il dit : « Lorsque vous aurez fait tout ce que vous devez faire, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles (Luc., 17).» Mais quand donc celui qui veut être honoré parle-t-il de la sorte ?
La cinquième raison, c'est qu'il ne marche pas selon l'esprit, mais selon la chair; car il n'a point une âme recueillie et élevée vers les choses célestes, mais une âme dissipée et répandue sur une infinité d'objets.
La sixième et dernière raison, c'est que dès lors qu'il commence à prendre son contentement dans les honneurs, il y trouve tant d'attraits qu'il ne peut s'en rassasier, qu'il en cherche tous les jours de nouveaux et de plus grands, et que plus il en obtient, plus ses désirs se multiplient ; car il se croit chaque jour, à ses yeux et aux yeux des autres, plus honorable et plus digne de grandeurs, et ainsi il se précipite dans l'ambition, qui est un vice très-mauvais, la source et la cause d'une foule d'autres vices.
Écoutez non plus mes paroles, mais ce que dit saint Bernard d'une semblable perversité : « L'ambition, s'écrie-t-il, est un mal subtil, un poison secret, une peste cachée. Elle est une artisanne de fourberie, la mère de l'hypocrisie, la génératrice de l'envie. En elle vous trouvez la source des vices, le foyer des crimes, la rouille des vertus, la corruption de la sainteté, l'aveuglement des coeurs. D'un remède, elle engendre une maladie; d'une médecine salutaire, elle fait naître une infirmité. Et ceux que cette peste a tristement supplantés, ceux qu'elle fait tomber honteusement, sont en si grand nombre, que les hommes qui sont étrangers jusqu'ici à un tel fléau, doivent trembler en voyant les ruines imprévues qui les environnent. Mais quelle est la nourriture de ce ver rongeur, sinon la dissipation de l'esprit, l'oubli de toute vérité ? Qui recherchera ce traître pour le traduire au grand jour? Qui convaincra de crient cet ouvrier de ténèbres, si ce n'est la vérité ? Et cette vérité, voici son langage (Mat., 16) : « Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il se perd soi-même et s'il est cause de sa ruine (Sap., 6) ?— Les puissants seront tourmentés puissamment. » C'est cette vérité qui rappelle à l'âme avec un empresseraient si tendre, combien frivole est la consolation offerte par l'ambition, combien sévère en sera le jugement, de combien de peu de durée en est l'usage, combien cachée et inconnue en est la fin. C'est pour nous instruire de tout cela quo la troisième tentation du Seigneur eut pour objet l'ambition, quand le démon lui promit tous les royaumes du monde si, se prosternant, il voulait l'adorer; et ainsi vous voyez que la voie de l'ambition, c'est l'adoration du démon ; c'est par ce moyen qu'il promet à ses adorateurs de les faire parvenir aux honneurs et à la gloire de ce monde. »
Ailleurs, le même saint s'exprime ainsi : « Nous sommes tous désireux de nous élever, et nous soupirons après ce qui peut nous exalter. C'est que « nous sommes de nobles créatures, et que notre âme est quelque chose de grand, et ainsi nous avons un désir naturel de la grandeur. Mais malheur à nous si nous nous efforçons de suivre celui qui a dit (Ps., 14) : Je m'assiérai sur la montagne du Testament, du côté de l'Aquilon. Hélas, malheureux! tu veux t'asseoir du côté de l'Aquilon ; cette montagne est glacée, nous ne t'y suivrons pas; car tu n'es possédé que d'un désir insatiable du pouvoir ; tu n'ambitionnes que l'éclat de la puissance. Combien cependant, jusqu'à ce jour, suivent tes traces souillées et honteuses ! ou plutôt combien peu ont pu se soustraire à la passion de régner sur les autres ! Quelles traces suivez-vous, malheureux? Quel guide avez-vous pris? N'est-ce pas là cette montagne sur laquelle l'Ange s'est élevé, et sur laquelle il est devenu un démon ? Remarquez-le bien : après sa chute, cet esprit pervers, dévoré d'envie, malicieusement préoccupé du désir de supplanter l'homme, lui montra une autre montagne semblable à celle sur laquelle il voulut s'élever. Vous serez, dit-il à nos premiers parents, vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal (Gen., 3). Cette ambition de la puissance a privé l'Ange de la félicité céleste ; cette passion désordonnée de la science a privé l'homme de la gloire de l'immortalité. Que quelqu'un s'efforce de s'élever sur la montagne du pouvoir, combien, pensez-vous, trouvera-t-il de contradicteurs, combien d'opposants, combien d'obstacles, combien la voie lui sera-t-elle difficile? Et s'il lui arrive d'entrer en possession de ce qui fait l'objet de ses désirs, voici l'Écriture qui lui dit : Les puissants seront tourmentés puissamment (Sap., 6). C'est pourquoi je me soustrairai aux sollicitudes de la vie présente et aux anxiétés que la puissance entraîne après soi. En autre est désireux de la science qui enfle : combien il devra travailler! combien son esprit sera en proie aux inquiétudes! Et cependant il s'entendra dire : « Quand tu devrais en mourir, tu n'arriveras pas à l'objet de tes voeux. » Son œil se voilera d'amertume toutes les fois qu'il verra quelqu'un supérieur à lui, ou qu'il croira être jugé ainsi par le monde. Enfin, qu'arrivera-t-il lorsqu'il se sera ainsi gonflé d'orgueil? « Je perdrai, dit le Seigneur, la sagesse des sages, et je réprouverai la prudence des prudents (I Cor., 1, Ps. 29. — Abd., 1.).» Et pour ne pas m'étendre plus longuement, vous avez compris, je crois, avec quel soin nous devons fuir ces deux montagnes, si la ruine de l'Ange, si la chute de l'homme nous ont inspiré quelque crainte. Montagnes de Gelboé, que la rosée et la pluie du ciel ne descendent point sur vous (II Reg., 1) ! Cependant que faisons-nous ? Il ne nous est pas avantageux de nous élever, mais la concupiscence nous y contraint. Qui nous enseignera donc un sentie salutaire que nous puissions gravir? Qui, si ce n'est celui dont nous lisons qu'il est monté, il est vrai, mais qu'il a commencé d'aborder descendre (Ephes., 4). C'est lui qui nous montrera la voie par laquelle nous devrons nous élever; c'est lui qui nous empêchera de suivre les traces ou les conseils d'un guide ou plutôt d'un séducteur inique. Comme il n'y avait personne qui pût monter, le Très-Haut est descendu, et, en descendant jusqu'à nous, il a consacré une élévation où se trouve le salut, et que nous pouvons atteindre avec suavité. Il est descendu de la montagne de la puissance et il s'est revêtu de l'infirmité de notre chair; il est descendu de la montagne de la science, car il a plu à Dieu de sauver ceux qui croiraient par la folie de la prédication (I Cor., 1). Que trouvez-vous, en effet, de plus faible que ce tendre corps et ces membres enfantins? Qui peut apparaître plus ignorant qu'un petit enfant qui ne connaît que le sein de sa mère ? Qui a moins de puissance que celui dont les membres sont cloués à une croix et dont les ossements peuvent être comptés? Qui semblera jamais plus insensé que celui qui a livré sa vie aux coups de la mort, et a payé une dette qu'il n'avait point contractée?
« Voyez-vous combien celui qui était descendu si profondément, s'est anéanti dans sa puissance ; combien il s'est anéanti dans sa sagesse? Mais il ne pouvait en même temps s'élever plus haut sur la montagne de la bonté; il ne pouvait donner une expression plus éclatante de sa charité ; et ainsi il n'est pas étonnant qu'en s'abaissant, Jésus-Christ se soit élevé, tandis que l'Ange et l'homme, en s'élevant, sont tombés.
« (Serm. 2 de Ascens. Dom.) C'est pourquoi, mes bien-aimés, persévérez dans la règle que vous vous êtes imposée d'arriver à vous élever par l'humilité : c'est là la voie, et en dehors de cette voie, il n'en est point d'autre. Celui qui ne la suit point, tombe au lieu de monter; car c'est l'humilité seule qui élève et exalte, elle seule qui conduit à la vie... O perversité, ô ambition des enfants d'Adam ! alors qu'il est si difficile de monter, si facile, au contraire, de descendre, ils montent sans aucune peine et ils ne descendent que très-difficilement. Ils sont toujours prêts à recevoir des honneurs, prêts à entrer en possession des dignités de l'Église, dignités redoutables aux Anges mêmes. Mais s'agit-il de vous suivre, ô Seigneur Jésus, c'est à peine si l'on en trouve un seul qui veuille se laisser entraîner, qui consente à être conduit par la voie de vos commandements. » Ainsi parle saint Bernard.
Vous voyez donc, par tout ce qui vient d'être dit, quel moyen vous fera arriver au véritable honneur : ce moyen, c'est l'humilité. Vous voyez comment vous devez fuir le faux honneur, l'honneur temporel. Mais peut-être quelques ambitieux de la science et de gloire se flattent-ils sous le prétexte de l'avantage des âmes, comme s'il leur était donné par là de s'appliquer plus utilement au salut du prochain. Écoutez ce que leur répond saint Bernard (De convers. ad cleric.) : « Plût à Dieu, dit-il, que celui qui est entré de la sorte, servît aussi fidèlement, s'il était possible, qu'il a montré de confiance à s'introduire dans le ministère. Mais il est bien difficile, il est impossible même que de la racine amère de l'ambition puisse sortir le fruit suave de la charité. » Ainsi parle ce saint.
Or, pour avoir des honneurs le mépris qui convient, il est nécessaire que vous possédiez à un degré bien élevé cette excellente vertu d'humilité ; car, selon saint Chrysostome, se bien servir des honneurs, c'est comme si quelqu'un, conversant avec une vierge d'une grande beauté, s'était imposé la loi de ne jamais abaisser sur elle un regard impudique. Aussi faut-il, sans aucun doute, une âme vraiment forte pour se conduire dans l'usage du pouvoir ou des honneurs qui nous sont accordés, d'une manière irréprochable.
CHAPITRE XXXVI. Comment le Seigneur a prié sur la montagne, et comment, en étant descendu, il a marché sur les eaux, et ensuite plusieurs instructions sur l'oraison.
(Mat., 14) Comme vous l'avez vu dans le chapitre précédent, le Seigneur Jésus força ses Disciples à monter sur une barque, et il se retira ensuite sur la montagne. Achevons donc de dire ce que le Seigneur fit après le miracle, car tout cela s'unit naturellement, et ce que nous racontons en ces chapitres s'est passé en même temps. J'ai différé cependant d'en parler, mais c'était afin que vous pussiez mieux saisir, et afin de vous expliquer plus clairement les enseignements qui y sont contenus.
Lors donc que les Disciples furent montés sur leur barque, le Seigneur se retira sur la montagne, et là il se mit en oraison jusqu'à la quatrième veille de la nuit, c'est-à-dire qu'il passa en prières les trois premières parties de cette nuit. Vous voyez par là que le Seigneur avait coutume de consacrer la nuit à la prière, et on lit en plusieurs endroits qu'il s'appliquait à prier. Regardez-le donc comment il prie et comment il s'humilie devant son Père. Il cherche les endroits solitaires ; il y va seul; il se mortifie et veille pendant un temps considérable. Le Pasteur fidèle intercède pour ses brebis ; car ce n'est pas pour lui, mais pour nous qu'il prie, comme étant notre médiateur et notre avocat auprès de son Père (Joan., 1). Il prie aussi, afin de nous donner l'exemple de prier souvent; car il a souvent averti ses Disciples sur ce point, et re-commandé par ses actions ce qu'il enseignait par ses paroles; il leur a montra, comment la persévérance dans la prière obtient ce qu'elle demande, en leur proposant l'exemple du juge et de la veuve (Luc., 18), comme vous pouvez le voir dans saint Luc; il leur inspirait aussi la confiance d'obtenir ce qu'ils demandaient, en leur disant : Demandez, il vous sera donné (Luc., 18). A cela se rapporte encore un autre exemple qu'il propose d'un ami qui, cédant à l'importunité de son ami, lui prête les pains dont il avait besoin, comme on le voit également dans saint Luc (Luc., 18). Or, il donnait tous ces enseignements pour nous faire connaître la vertu de l'oraison.
Cette vertu est, en effet, inestimable; elle est efficace à nous obtenir tout ce qui peut nous être avantageux, et éloigner de nous tout ce qui peut nous nuire. Voulez-vous supporter patiemment l'adversité? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous surmonter les tentations et les tribulations? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous fouler aux pieds les affections perverses ? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous connaître les ruses de Satan et éviter ses pièges? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous faire avec joie l'oeuvre de Dieu, parcourir avec bonheur la voie. du travail et de l'affliction? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous vous exercer à la vie spirituelle, et ne faire aucun cas de la chair en ses désirs? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous mettre en fuite les vains fantômes de votre imagination? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous engraisser votre âme de bonnes pensées, de saints devoirs, de pieuses ardeurs, de dévotion? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous établir votre coeur dans une position forte, dans une résolution constante de se soumettre au bon plaisir de Dieu ? Soyez un homme d'oraison. Enfin, voulez-vous extirper les vices, vous remplir de vertus? Soyez un homme d'oraison. Car c'est par elle que l'on reçoit l'onction de l'Esprit-Saint, onction qui instruit l'âme de tout ce qu'elle doit savoir. Enfin, si vous voulez vous élever jusqu'à la contemplation et jouir des embrassements de l'Époux, soyez un homme d'oraison : c'est en s'y exerçant qu'on arrive à contempler et à goûter les choses célestes.
Vous voyez combien grande est la puissance, la vertu de l'oraison. Je pourrais apporter en preuve de ce que je viens d'avancer, les saintes Écritures; mais qu'il vous suffise, comme d'une preuve efficace, de tout ce que nous apprenons et voyons chaque jour en des personnes simples et illettrées, qui sont entrées eu possession de tous les biens que je viens d'énumérer, et de plus grands encore, par cette vertu de l'oraison. Tous ceux qui désirent imiter Jésus-Christ, doivent donc s'adonner de toute leur âme à l'oraison, et surtout les religieux, qui ont une plus grande facilité de s'y appliquer. C'est pourquoi je vous exhorte, et, autant que je le puis, je vous enjoins rigoureusement de la prendre pour votre exercice principal, et de ne trouver, après les soins nécessaires à la vie, de bonheur en rien autre chose qu'en l'oraison; car rien ne doit vous rendre heureuse comme de demeurer avec le Seigneur, et c'est par l'oraison que s'établit cette demeure. Mais, afin que vous puissiez jouir des avis d'un meilleur conseiller, écoutez les paroles pleines de douceur que saint Bernard a répandues sur ce sujet : Ceux qui s'exercent fréquemment à l'oraison, dit-il, ont fait l'épreuve de ce que j'avance. Souvent nous nous approchons de l'autel avec un coeur tiède et aride ; nous nous appliquons à l'oraison, nous y persévérons, la grâce nous pénètre tout-à-coup, notre âme se trouve dans l'abondance, un fleuve de douceur se répand jusque dans nos entrailles, et si quelqu'un désire exprimer le lait de la suavité qu'il renferme en soi, il ne tardera pas à le voir couler avec abondance, comme une source inépuisable.
Le même saint, dans un discours pour le commencement du carême (Serm. 5 de Quadr.) : « Toutes les fois, dit-il, que je parle de l'oraison, il me semble entendre en mon coeur comme certaines paroles de la pensée humaine me dire : d'où vient que, ne cessant jamais de prier, c'est à peine s'il s'en rencontre parmi vous quelques-uns qui aient expérimenté quel est le fruit de la prière? Nous paraissons revenir de l’oraison comme nous nous en sommes approchés : personne ne nous répond un mot; personne ne nous offre aucun don. Mais suivez le jugement de la foi et non votre sentiment propre : ce jugement est conforme à la vérité, et votre sentiment est trompeur. Or, quelle vérité nous enseigne donc la foi, sinon que le Fils de Dieu s'est engagé par promesse, lorsqu'il nous a dit (Marc. 11): Tout ce que vous demanderez dans vos prières, croyez que vous l'obtiendrez, et cela vous sera accordé? Que personne d'entre vous, mes frères, n'ait de mépris pour l'oraison. Je vous le dis, parce que celui à qui nous nous adressons dans notre prière en fait un grand cas. Avant qu'elle soit sortie de notre bouche, il ordonne de l'inscrire dans son livre ; et nous pouvons, sans aucun doute, espérer une de ces deux choses : ou il nous donnera ce que nous lui demandons, ou ce qu'il sait nous être plus utile. Nous ne savons pas, nous autres, demander ce qui nous convient; mais le Seigneur a compassion de notre ignorance, et, recevant notre prière avec bénignité,il ne nous accorde point ce qu'il sait ne nous être d'aucun avantage, ou ce dont le besoin ne se fait pas sentir présentement. Cependant notre oraison n'est point, pour cela infructueuse, surtout si nous sommes fidèles à accomplir ce que le prophète nous enseigne, si nous nous réjouissons dans le Seigneur; car c'est ainsi que parle le saint roi David : « Réjouissez-vous dans le Seigneur, et il vous accordera les demandes de votre coeur (Ps., 36). » Mais remarquez-bien qu'il appelle les demandes du coeur, celles que le jugement de la raison approuve. Ainsi, vous n'avez pas lieu de vous plaindre ; mais, au contraire, de vous répandre de toute votre âme en actions de grâces. En effet, le soin que le Seigneur prend de vous est si grand, que toutes les fois que vous lui demandez quelque chose d'inutile, il vous le refuse et le remplace par un don plus excellent. De même, un père selon la chair donne volontiers du pain à son enfant lorsqu'il lui en fait la demande ; mais s'il désire un couteau qu'il ne juge pas lui être nécessaire, il se montre opposé à ses désirs et préfère lui-même lui rompre le pain qu'il vient de lui donner.
« Or, croyez bien que les demandes de coeur consistent en trois choses, et je ne crois pas qu'un élu puisse rien demander en dehors. Les deux premières regardent le temps présent; elles embrassent. les biens du corps et, ceux de l'âme; la troisième a pour objet la béatitude éternelle. Ne vous étonnez pas si je vous dis que l'on doive demander à Dieu les biens corporels; car tous ces biens sont en sa puissance, comme les biens spirituels. C'est pourquoi il faut les lui demander avec un plein espoir qu'il nous arrivera de pouvoir trouver notre nourriture en le servant. Cependant il faut prier pour les besoins de l'âme et plus fréquemment et avec plus de ferveur, c'est-à-dire, que nous devons demander et la grâce de Dieu et les vertus qui ornent nos âmes. Il nous faut prier aussi avec toute la piété et toute l'ardeur dont notre cœur est capable, pour obtenir la vie éternelle; car c'est là que la béatitude du corps et de l'âme sera pleine et parfaite....
« Que pour les choses temporelles la prière se borne donc à ce qui est strictement nécessaire. Pour ce qui concerne les vertus de l'âme, que notre oraison soit libre de tout motif humain et qu'elle n'ait pour but que le bon plaisir de Dieu. Que celle qui regarde la vie éternelle, se fasse en toute humilité, ne présumant rien que de la divine miséricorde… »
« (Serm. 86 sup. cant.) Ce n'est pas seulement le lieu, mais encore le temps, que doit considérer celui qui veut prier. Le temps de fêtes semble plus facile et plus avantageux ; mais c'est surtout lorsque le silence de la nuit a tout plongé dans un sommeil profond que la prière s'épanche et plus libre et plus pure. Levez-vous durant la nuit, dit le prophète, louer le Seigneur au commencement de vos veilles, et répandez votre coeur comme de l'eau en présence de votre Dieu (Thren., 2). Avec quelle sécurité s'élève la prière durant la nuit! Elle n'a pour témoins que Dieu et son Ange qui la reçoit pour l'offrir sur l'autel céleste. Comme elle est belle el brillante ! comme elle apparaît revêtue d'un doux éclat de modestie ! Comme elle est pleine de paix et de sérénité cette prière qu'aucun bruit, qu'aucune clameur ne vient troubler! Enfin, comme elle est pure et sincère, à cette heure où la poussière des sollicitudes terrestres ne saurait se reposer sur elle, où nul regard approbateur ne peut la contempler, où l'adulation ne songe même pas à l'atteindre de son souffle! C'est pour cela que l’Épouse, avec non moins de modestie que de précaution, recherchait le secret de sa couche et da la nuit. Prier et marcher à la recherche du Verbe, c'est une seule et même chose. Vous ne priez pas bien, si dans vos prières vous cherchez autre chose que le Verbe, ou quelque chose qui ne se rapporte point à lui ; car c'est dans le Verbe que tout est renfermé. Là se trouve le remède à nos blessures, le soulagement de nos besoins, le retranchement de nos défauts, les forces pour avancer, enfin tout ce qu'il vous est avantageux de recevoir ou de posséder, tout ce qu'il vous convient d'avoir, tout ce qui vous est nécessaire. C'est donc sans raison que nous demandons autre chose que le Verbe, puisqu'il renferme tout. Si nous paraissons quelquefois agir trop familièrement, lorsque nous sommes forcés de demander ces biens terrestres, pourvu qu'en cela le Verbe soit le terme de notre demande, comme il le mérite bien, ce ne sont plus ces biens qui sont l'objet de nos voeux mais lui seul, puisque c'est à cause de lui que nous les demandons. » Tel est le langage de saint Bernard.
Vous avez entendu les magnifiques paroles d'un contemplatif très-élevé, vous avez entendu Bernard enivré des délices de la prière. Repassez en votre âme, si vous le pouvez, ce qu'il vient de vous dire, afin d'en savourer le parfum. Je cite et j'insère d'autant plus volontiers ses paroles en cet ouvrage, que non-seulement elles sont tout-à-fait spirituelles et propres à pénétrer le coeur, mais encore pleines de beautés et puissantes à entraîner au service de Dieu Bernard était l'homme le plus éloquent de son époque; il était rempli de l'esprit de sagesse et, tout brillant de sainteté. Je désire que vous marchiez sur ses traces, et si j'en parle aussi souvent, c'est afin que vous mettiez en pratique ses conseils et ses enseignements. Mais revenons au seigneur Jésus.
Pendant qu'il priait sur la montagne, ses Disciples étaient sur la mer en un grand travail et dans de profondes angoisses ; car le vent leur était contraire et la barque était agitée par la tempête et les flots. Considérez-les donc et témoignez-leur votre compassion, car ils sont dans la tribulation et la détresse la plus pénible : l'orage les a assaillis, il fait nuit, et le Seigneur n'est point avec eux. Mais à la quatrième veille de la nuit il descendit de la, montagne, et s'approcha de la barque en marchant sur la mer. Pour Dieu, considérez-le bien et voyez comment, fatigué par une telle veille et une oraison aussi prolongée, il descend sans être accompagné de personne, nu-pieds et au milieu de la nuit, de cette montagne dont. la pente est si rapide à parcourir et peut-être couverte de rochers ; voyez-le s'avancer d'un pas ferme sur les eaux comme sur la terre ferme. La créature reconnut donc son Créateur. Or, lorsqu'il approcha de la barque, ses Disciples, saisis d'effroi, poussèrent un cri, pensant que c'était un fantôme; mais le tendre Maître, ne voulant pas plus longtemps les tenir dans la peine, les rassura en disant : C'est moi, ne craignez point. Alors Pierre, tout plein de confiance en la puissance du Seigneur, commença, aussi lui, par son ordre à marcher sur les eaux ; mais ensuite, sa foi chancelant, il allait être submergé, lorsque la main de son maître le soutint et l'empêcha de couler à fond. La Glose, sur cet endroit, dit : « Il le fait marcher sur les flots, afin de manifester sa puissance divine ; il permet qu'il s'enfonce, afin qu'il n'oublie pas sa faiblesse, qu'il ne se juge pas égal à Dieu, et no prenne pas sujet de s'enorgueillir. » Aussitôt que le Seigneur fut entré dans la barque, l'agitation de la mer cessa et tout rentra dans le calme. Pour les Disciples, ils le reçurent avec le respect le plus profond, éprouvèrent une grande joie de son retour, et demeurèrent dans une grande tranquillité. Considérez donc bien Jésus et ses Disciples en toutes choses, car il y a vraiment de quoi admirer et s'édifier. Vous pouvez, dans ce fait, méditer pour votre instruction que le Seigneur agit ainsi chaque jour vis-à-vis de nous, mais spirituellement. Il souffre et il permet quo ses élus soient en ce inonde dans l'affliction, tant en ce qui concerne l'homme intérieur quo l'homme extérieur, mais toujours en père qui châtie chacun des enfants qu'il affectionne. Pour ceux qui ne sont point sons sa verge, selon le langage de l'Apôtre, ils ne sont point des enfants, mais des fruits de l'adultère (Hebr., 12). Il nous est donc avantageux d'être dans la tribulation et l'affliction ici-bas : c'est par là que nous sommes instruits, que nous acquérons des vertus, que nous conservons celles que nous avons acquises, et, qui plus est, que nous attendons les biens futurs et les récompenses éternelles. Ainsi, loin de nous laisser abattre par ces traverses, loin de nous montrer impatients à les supporter, nous devons ambitionner et les chérir. Mais l'immense utilité des tribulations est inconnu au grand nombre, et c'est pourquoi elles semblent fâcheuses et intolérables. Afin de vous instruire de ce qui les concerne et de vous apprendre à les soutenir, je vous apporte, comme j'ai coutume de le faire, l'autorité de saint Bernard : « (Serm. 17 sup. psal. qui habitat) Elle est avantageuse, dit-il, cette tribulation qui produit l'épreuve et qui conduit à la gloire. Je suis avec lui dans la tribulation, dit le Seigneur. Rendons donc grâces au Père des miséricordes, qui veut bien être avec nous dans la tribulation et nous consoler dans nos peines. Comme je vous l'ai dit, elle est nécessaire cette tribulation qui se convertit en gloire, qui se change en félicité ; et, sans aucun doute, elle sera longue, elle sera grande, elle sera pleine et entière cette félicité que personne ne pourra nous ravir. C'est une chose nécessaire que cette nécessité qui enfante la couronne. Loin de nous le dédain, mes frères ; la semence est bien faible, mais le fruit qui s'en élève est vraiment grand. Peut-être cette semence est-elle sans saveur, peut-être est-elle pleine d'amertume, c'est peut-être la graine du sénevé. En grâce, ne considérons pas ce qui frappe nos regards en elle, mais ce qu'elle renferme d'invisible. Car ce qui luit à nos yeux n'a qu'un temps, et ce que nous ne voyons pas est éternel Je suis avec lui dans la tribulation, dit le Seigneur; et moi, je ne veux plus chercher d'autre bonheur que la tribulation, car il m'est avantageux de m'attacher au Seigneur; et non-seulement cela, mais il m'est avantageux de placer mon espérance en mon Dieu (Ps., 72) qui a dit : Je délivrerai et je comblerai de gloire celui avec qui je suis dans la tribulation. Mes délices, nous dit-il encore, sont d'être avec les enfants des hommes (Prov., 8). Il est descendu, afin d'être proche de ceux dont le coeur est en proie au chagrin, afin d'être avec nous lorsque la tribulation nous assiège, et il y sera encore lorsque nous serons enlevés dans les nuées, à travers les airs, pour être conduits au-devant de Jésus-Christ. Ainsi, nous serons toujours avec le Seigneur, si toutefois nous mettons tout notre soin à le conserver en tout temps avec nous. Il m'est plus avantageux, Seigneur, d'être dans la tribulation, pourvu que vous soyez avec moi, que de régner sans vous, que d'être dans l'abondance loin de vous, que d'être glorifié sans vous posséder. La fournaise éprouve les vases d'argile, et le feu de la tribulation, les justes. Qu'avons-nous à redouter? Pourquoi ces retards? Pourquoi nous soustraire à cette fournaise? Le feu sévit, il est vrai, mais le Seigneur est avec nous dans la tribulation. Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous? Si c'est lui qui nous délivre, qui pourra nous arracher de sa main ? Enfin, si c'est lui qui nous glorifie, qui pourra nous plonger dans l'humiliation ?
« (Serm. 25 in cant.) Non-seulement nous conservons l'espérance, mais nous plaçons notre gloire dans l'humiliation. Je me glorifierai volontiers dans mes infirmités, dit l'Apôtre, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi (II Cor., 12). Désirable infirmité, qui se trouve suppléée par la vertu de Jésus-Christ ! Qui me donnera, non-seulement d'être infirme, mais d'être dépouillé, de défaillir de moi-même, afin d'être affermi par la vertu du Seigneur des vertus ;car c'est dans l'infirmité que la vertu devient parfaite? Enfin, ajoute l'Apôtre : Quand je suis faible, c'est alors que je me sens plus fort et que je suis puissant (Id.). « (Serm. 43 in cant.) Aussi, l’Épouse n'appelle pas son Bien-aimé un faisceau, mais un petit faisceau ; car l'amour lui rend léger tout ce qu'elle entrevoit de fatigues et d'angoisses. C'est vraiment un petit faisceau, car les souffrances de cette vie ne sont pas clignes d'entrer en comparaison avec la gloire à venir qui sera manifestée en nous (Rom., 8) ; et le moment si court et si léger des tribulations du temps présent, opère en nous le poids éternel d'une gloire souveraine et incomparable (II Cor., 4). Ce qui n'est maintenant qu'un petit faisceau de myrrhe, sera donc un jour pour nous le comble d'une glorification immense. Mais déjà n'est-ce pas un faisceau bien faible que celui dont le joug est doux et le fardeau léger ? Non qu'il soit léger en lui-même, ce fardeau, car la violence de la passion n'est point légère, non plus que l'amertume de la mort; mais il est léger pour celui qui aime. »
Le même saint s'exprime ainsi sur le verset 6 du psaume 90 : « S'il nous est ;permis d'arrêter nos regards sur le grand corps de l'Église, nous remarquerons assez aisément que les hommes spirituels de ce corps sont attaqués avec beaucoup plus de violence que les hommes charnels. C'est la malice superbe et toujours envieuse de notre ennemi qui agit de la sorte, et le fait se prendre avec plus de véhémence à ceux qui sont parfaits, selon cette parole de l'Écriture : « Sa nourriture est une nourriture choisie (Habac., 1). » Il agit ainsi, dis-je, et ce n'est pas sans une disposition particulière des desseins de Dieu, qui ne permet pas que les imparfaits soient tentés au-dessus de leurs forces, et qui leur fait tirer avantage de la tentation, tandis qu'il prépare à ceux qui sont plus parfaits des triomphes, non-seulement plus glorieux, mais encore plus nombreux sur l'ennemi... Notre adversaire s'applique avec une sollicitude beaucoup plus grande et des ruses plus multipliées à nous blesser, tant à droite qu'à gauche, et il ne s'inquiète pas tant de nous ravir les biens du corps que ceux du coeur.
« C'est là qu'il faut résister avec le plus de soin, où la nécessité paraît plus pressante, où le fort du combat se fait sentir, où le gain de la bataille réside tout entier. Aussi est-ce là que se prépare notre sort : une captivité ignominieuse, si nous sommes vaincus, une gloire triomphante, si nous remportons la victoire... C'est de ce côté que se trouve la grâce et la miséricorde du Seigneur envers ses serviteurs; c'est de ce côté que son regard s'abaisse sur ses a élus; et, tandis qu'il paraît indifférent à ce qui se passe à leur gauche, il se montre un protecteur empressé de leur droite. C'est pourquoi le prophète parle ainsi de soi-même : J'avais toujours le Seigneur en ma présence, car il se tenait à ma droite pour que je ne fusse pas ébranlé (Ps. 15)... Plaise a à Dieu, ô bon Jésus ! que vous soyez en tout temps tellement à ma droite que vous me teniez sans cesse par la main, car je sais et je suis assuré qu'aucune adversité ne saurait me nuire, si nulle iniquité ne domine en mon coeur. Que ma gauche soit a dépouillée, qu'elle soit meurtrie, qu'elle soit abreuvée d'injures et saturée d'opprobres, je l'expose à tout cela sans regret, puisque je suis gardé par a vous, puisque votre protection met ma droite à couvert.
« (Serm. 85 in cant.) Autre chose est d'être conduit en son esprit par la force ; autre chose d'être gouverné par la sagesse; autre chose de dominer par la force; autre chose de s'enivrer de suavité; car bien que la sagesse soit puissante et la force suave, cependant, pour rendre à chaque mot sa signification propre, la vigueur a s'attache à l'idée de force, et la tranquillité de l'âme,accompagnée d'une certaine douceur spirituelle, à celle de sagesse. C'est ce qu'a voulu désigner l'Apôtre, je crois, lorsqu'après des exhortations multipliées qui ont rapport à la force, il ajoute que la a sagesse se trouve dans la suavité qui réside en l'Esprit-Saint. Ainsi, résister, repousser la violence par a la violence, ce qui doit se ranger dans les attributions de la force, c'est assurément un honneur, a mais c'est aussi un travail; car ce n'est pas la même chose de défendre votre honneur avec fatigue, que de le posséder en repos; ce n'est pas la même chose d'être conduit par la force, que de jouir de la force. Tout ce que la force enfante, la sagesse en a la jouissance ; tout ce que la sagesse ordonne, résoud et conduit, c'est la force qui l'exécute. Traitez de la sagesse au sein du repos, dit le sage (Eccli., 38). Le repos de la sagesse est donc son travail, et plus ce repos est profond, plus sou action est active en son genre. La force, au contraire, est d'autant plus brillante qu'elle est plus exercée, d'autant plus digne de louanges qu'elle se montre plus empressée à agir. Si quelqu'un définit la sagesse, l'amour de la vérité, il ne me semblera pas s'éloigner de la réalité. Or, où il y a amour, il n'y a pas travail, mais jouissance, et peut-être le mot de sagesse tire-t-il son origine de celui de saveur, parce qu'elle se joint à la vertu comme un assaisonnement qui rend suave ce qui de soi était amer et repoussant. Aussi je ne jugerai pas digne de blâme celui qui définira la sagesse, la saveur du bien.
« Ainsi, soutenir courageusement les tribulations, c'est le domaine de la force; se réjouir dans les tribulations appartient à celui de la sagesse. Affermir votre coeur et être inébranlable dans l'attente du Seigneur, c'est de la force; goûter et voir combien le Seigneur est doux, c'est de la sagesse. Et, pour mieux montrer le bien de chacune d'après le fond même de leur nature, je disque la modestie de l'âme indique la sagesse, et que la constance montre l'homme de force. C'est à juste raison que la sagesse vient après la force, car celle-ci est comme un fondement inébranlable sur lequel celle-là édifie sa demeure...
« (Serm. de Pass. Dom) Heureux celui qui règle de telle sorte les souffrances de son corps selon la justice, que tout ce qu'il endure, il l'endure à cause du Fils de Dieu ! Heureux celui dont le coeur est étranger au murmure, dont la bouche se répand en actions de grâces et en chants de louanges! Celui qui s'est élevé ainsi, s'est chargé de son grabat et il s'en va dans sa demeure. Notre grabat, c'est notre corps ; nous y étions couchés languissants et esclaves de nos désirs et de nos convoitises. Nous le portons lorsque nous le forçons d'obéir à notre esprit.
« (1Serm. 3 de Pent) L'Esprit qui souffle en tant de manières sur les enfants des hommes que nul ne peut se soustraire à son influence céleste, est véritablement multiple ; car il leur est accordé, soit pour l'utilité de la vie, soit pour faire des miracles, soit pour opérer leur salut, soit pour les secourir, les consoler ou les embraser. Il est accordé pour l'utilité de la vie, car il répand avec tant d'abondance les biens sur les bons et sur les méchants, sur ceux qui sont dignes et ceux qui sont indignes, qu'il semble ne garder aucune règle de discernement. Il est, bien ingrat celui qui, en toutes ces choses, ne reconnaît pas les bienfaits de l'Esprit-Saint. Il est accordé pour les miracles, comme il le paraît par les signes, les prodiges, les différents effets de sa puissance qu'il opère par l'entremise de quelques hommes. C'est lui qui renouvelle les miracles anciens, afin d'affermir par ce que nous voyons de nos yeux la foi à ce qui eut lieu aux temps passés. Mais parce que quelques-uns ne tirent aucune utilité propre de cette grâce, cet Esprit vient en nous pour aider à notre salut, connue lorsque nous nous convertissons au Seigneur notre Dieu dans toute la sincérité de notre coeur. Il nous est donné pour nous secourir, lorsque, dans nos luttes, il vient au secours de notre infirmité. Et lorsqu'il rend témoignage à notre esprit, c'est alors que son souffle nous console. Enfin il nous est donné pour allumer en nous la ferveur, lorsque, soufflant avec plus de force dans le coeur de ceux qui sont parfaits, il excite en eux le feu dévorant de la charité, en sorte que non-seulement ils se glorifient dans l'espérance de la gloire réservée aux enfants de Dieu, mais encore dans les tribulations, réputant les injures une gloire, les opprobres un bonheur, le mépris un sujet de joie immense. L'Esprit-Saint a été donné à chacun de nous pour opérer notre salut, si je ne me trompe. Mais il n'en est pas de même pour la ferveur; car il y en a bien peu qui soient remplis de cet Esprit, bien peu qui soupirent après sa possession. Nous nous contentons de vivre à l'étroit, nous ne faisons aucun effort pour respirer à l'aise dans cette atmosphère de liberté ; nous n'élevons même pas vers elle un désir.»
Vous voyez de quelles nombreuses et doctes raisons se sert l'éloquent saint Bernard pour nous montrer combien les tribulations sont avantageuses. Ne vous étonnez donc pas que le Seigneur permette que ses Disciples soient en proie aux coups de la tempête, lui qui connaît l'utilité qu'ils doivent en retirer. Nous lisons en plusieurs endroits que leur barque fut agitée par les flots et les vents, mais jamais qu'elle fut submergée. Ayez donc soin d'affermir et de régler votre coeur par ses avis afin que, dans les contrariétés et les malheurs qui vous arriveront, vous puissiez vous maintenir dans la patience et la joie, et afin aussi de vous exercer de telle sorte dans les voies de l'Esprit, que, remplie de ferveur, vous désiriez même être en proie à la tribulation pour l'amour du Seigneur Jésus qui a tenu et enseigné cette voie élevée en sa personne et celle des siens.