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CHAPITRE XXVI. Du fils de la veuve ressuscité par le Seigneur.
Un jour que le Seigneur s'en allait à la ville de Naïm (Luc. 7), il rencontra une grande foule de personnes qui portaient en terre un jeune homme, fils d'une veuve, lequel venait de mourir. Or, Jésus ému de compassion, toucha le cercueil, et ceux qui le portaient s'arrêtèrent. Alors il dit : « Jeune homme, je vous le commande, levez-vous ». Celui qui était mort se leva aussitôt, et il le rendit à sa mère. Tous ceux qui étaient présents demeurèrent dans un grand étonnement, et louèrent le Seigneur. — Pour les considérations recourez à la méthode accoutumée.


CHAPITRE XXVII. De la jeune fille ressuscitée et de la guérison de Marthe.
Le Seigneur s'étant rendu à la prière d'un des principaux du pays, s'en alla avec lui, afin de guérir sa fille. Une grande foule marchait à sa suite, et parmi cette foule était une femme gravement infirme, que l'on dit avoir été Marthe, soeur de Marie-Madeleine. Elle disait en elle-même : Si je touche seulement la frange de son vêtement, je serai guérie (Mat., 9). S'étant donc approchée avec crainte, elle le toucha et fut délivrée aussitôt de son mal. Alors le Seigneur Jésus demanda qui l'avait touché. Pierre répondit : Seigneur, la foule vous assiége et vous presse, et vous demandez qui vous a touché? Voyez la patience de Jésus : il lui arrivait souvent d'être ainsi pressé par la foule, car on tenait à l'approcher. Mais il savait bien pourquoi il parlait ainsi, et il ajouta : J'ai reconnu qu'une vertu est sortie de moi. Alors Marthe déclara ce qu'elle avait fait. Le Seigneur la guérit donc volontiers, et, dans la suite, il lui témoigna une grande affection. Pour le moment, il lui dit : « Votre foi vous a sauvée. » — Vous avez en ce miracle un éloge de la foi. Vous y découvrez en même temps que le Seigneur veut que ses miracles soient connus en vue du bien général ; mais qu'il les cachait autant qu'il était en lui, ainsi qu'on le voit encore ici, car ce qui était un effet de sa puissance divine, il l'attribuait à la foi de la personne qui avait été guérie. Vous avez aussi en cet endroit quelque chose de bien digne de remarque, et propre à aider à la garde de votre humilité. C'est ainsi que s'en exprime saint Bernard : « Celui qui sert parfaitement le Seigneur, peut être appelé la frange ou la portion la plus basse de son vêtement, à cause de l'humble idée qu'il a de soi-même. Que celui donc qui en est arrivé à reconnaître que le Seigneur écoute sa prière pour la guérison des infirmes ou pour l'opération d'autres miracles ; que celui-là, dis-je, ne s'élève point à cause d'une telle faveur, qu'il ne l'attribue point à soi-même; car ce n'est pas lui, mais le Seigneur qui a agi. Marthe, il est vrai, a touché le bord de son vêtement, pleine de confiance que par là elle serait délivrée, et il en est arrivé ainsi ; mais ce n'est pas de ce vêtement, c'est du Seigneur que sortit la vertu qui la sauva. Voilà pourquoi il dit lui-même (Serm., de 4 modis orand.) : J’ai senti qu'une vertu était sortie de moi (Serm. de 4 modis orand.).» Remarquez donc bien cela, et ne vous attribuez jamais aucun bien à vous-même, puisque tout vient du Seigneur Jésus. — Enfin, le Sauveur alla à la maison du prince, et, y étant entré, il ressuscita sa fille qu'il trouva morte à son arrivée.


CHAPITRE XXVIII. De la conversion de Madeleine et autres faits.
Le Seigneur, toujours plein d'égards envers tous les hommes, ayant été un jour invité à un repas par Simon le lépreux, s'y rendit (Luc., 7). Il avait coutume d'en agir ainsi, tant par politesse que par bonté, et aussi par le zèle qu'il éprouvait du salut des âmes pour lesquelles il était descendu du ciel. Ainsi, en mangeant et conversant avec les hommes, il les attirait à son amour. La pauvreté, qu'il chérissait si tendrement, le portait encore à tenir une semblable conduite ; car il était profondément indigent, et il n'avait rien pris des biens de ce monde, ni pour lui, ni pour les siens. Jésus, le miroir de l'humilité, étant invité, acceptait donc humblement et avec actions de grâces, selon le lieu et le temps. Or, Madeleine, qui sans doute l'avait déjà souvent entendu prêcher, et qui l'aimait ardemment, bien que cet amour fût demeuré caché jusqu'à ce jour, apprit qu'il était à table dans cette maison de Simon. Pénétrée de douleur jusqu'au fond du coeur à cause de ses péchés, embrasée du feu de l'amour de son Sauveur, pleine de la pensée qu'il n'y avait point de salut pour elle sans Jésus, résolue à ne plus différer davantage, elle se dirigea vers le lieu du festin, et, la tête inclinée, les yeux baissés vers la terre, elle passa devant les convives et ne s'arrêta que lorsqu'elle fut arrivée à celui qui était son Seigneur et son bien-aimé. Alors, se prosternant aussitôt à ses pieds, remplie de honte et d'une douleur sincère de ses péchés, abaissant son front et plaçant ses lèvres sur les pieds même de Jésus, avec une certaine confiance, parce que déjà elle l'aimait en son coeur par-dessus toute chose, elle se prit à pleurer fortement, à éclater en sanglots et à lui dire dans le silence de son coeur : « Mon Seigneur, je crois fermement, je sais et je confesse que vous êtes mon Dieu et mon Maître. J'ai offensé Votre Majesté en une foule de circonstances et par les crimes les plus énormes ; j'ai multiplié nies péchés au-delà du nombre des grains de sable qui couvrent les bords de la mer; mais, coupable et pécheresse, je me réfugie au sein de votre miséricorde. Je pleure et je suis abreuvée d'amertume ; je demande grâce, prête à me corriger de mes fautes et inébranlablement résolue à ne jamais me soustraire à l'obéissance que je vous dois. Ne me rejetez pas loin de vous, je vous en prie, car je sais que je ne pourrais trouver aucun refuge ailleurs; je n'en veux point hors de vous ; c'est vous seul que j'aime par-dessus toute chose. Ne me repoussez donc pas de votre présence. Punissez-moi de tous mes crimes comme il vous plaira, seulement faites-moi miséricorde. »
Cependant ses larmes, coulant avec abondance, arrosèrent et lavèrent les pieds de Jésus, d'où vous pouvez conclure clairement que le Seigneur marchait nu-pieds. Enfin elle cessa de pleurer, et le considéra attentivement; puis jugeant indigne que ses larmes touchassent les pieds de son Seigneur, elle les essuya avec ses cheveux. Elle se servit de ses cheveux, parce qu'elle n'avait rien de plus précieux dont elle pût user; parce qu'elle se proposait de tourner vers un but d'utilité cette chevelure qui n'avait servi qu'à nourrir sa vanité, et ne voulait poins éloigner son visage des pieds du Sauveur. Aussi, son amour croissant de plus en plus, baisait-elle ces mêmes pieds avec ardeur et sans interruption. Mais, comme la marche les avait couverts de poussière, elle s'appliquait à les embaumer d'un parfum précieux. Regardez-la donc avec attention, el. contemplez longuement ce qui se passe, à cause de la dévotion de cette femme, qui fut aimée du Seigneur d'une façon toute particulière, et aussi parce qu'il y a en tout cela quelque chose de très-solennel. Considérez également le Seigneur Jésus, avec quelle bonté il la reçoit, avec quelle patience il permet tout ce qu'elle fait; il s'arrête et cesse de manger jusqu'à ce qu'elle ait terminé. Les convives s'arrêtent aussi, et ils sont tous dans l'étonnement sur un événement si nouveau. Quant à Simon, voyant que Jésus permettait qu'une femme pareille le touchât, il le jugeait sans aucune réserve en son coeur, comme s'il n'eût pas été un prophète et comme s'il eût ignoré quelle était cette femme. Mais le Seigneur, répondant à ses pensées, se montra plein de l'esprit prophétique et renversa ses jugements par l'exemple des deux débiteurs. Voulant faire voir ensuite ouvertement que tout se consomme dans l'amour, il dit : Beaucoup de péchés lui sont re-mis, parce qu'elle a aimé beaucoup. Et s'adressant à Madeleine : Allez en paix, lui dit-il. O parole délectable et pleine de suavité! avec quel bonheur Madeleine l'entendit et avec quelle joie elle se retira! Mais, comme elle était parfaitement convertie à Jésus, elle vécut dans la suite saintement et purement, et s'attacha avec la persévérance au Sauveur et à sa Mère. Méditez donc avec soin ces choses, et efforcez-vous d'imiter un tel amour que le Seigneur a exalté lui-même d'une façon toute particulière, et par ses paroles, et par sa manière d'agir. Vous voyez très-clairement ici qu'entre Dieu et le pécheur, la charité rétablit la paix. C'est pourquoi le bienheureux apôtre saint Pierre dit que « la charité couvre la multitude des péchés (I Pet., 4) » Or, comme la charité anime toutes les vertus et qu'aucune ne saurait plaire à Dieu sans elle, pour vous porter à employer tous vos efforts à l'acquérir, cette vertu qui vous rendra agréable à Jésus, votre époux, je vais vous donner quelques passages de saint Bernard sur ce sujet. C'est donc ainsi qu'il en parle (Serm. 29 sup. cant.) : « La charité est un don tout-à-fait excellent, vraiment incomparable, dont l'Époux céleste s'est efforcé de pénétrer en toute circonstance sa nouvelle Épouse. Tantôt il dit : C'est en cela que tous les hommes connaîtront que vous êtes mes Disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres (Joan., 13). Tantôt il s'écrie : Je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez mutuellement (Ibid.). De même, dans sa prière, il demande que ses disciples soient un comme lui et son Père sont un (Joan., 15). Enfin, que pouvons-nous imaginer de comparable à cette vertu, qui est placée au-dessus du martyre et de la foi qui transporte les montagnes ? C'est donc pourquoi je vous dis : que la paix soit avec vous, que la paix vienne de vous, et que tout ce qui semble vous menacer au dehors vous trouve sans effroi ; car vous n'avez rien à craindre (Serm. 27 sup. cant.). — La valeur d'une âme doit s'estimer d'après la mesure de la charité qui l'embrase, et l'on doit regarder comme grande celle dont la charité est grande, comme médiocre, celle dont la charité est faible, et comme de nulle valeur, celle qui en est totalement dépourvue, l'Apôtre disant : Si je n'ai point la charité, je ne suis rien (I Cor., 13.). Que si elle commente à en avoir une faible étincelle, si elle s'applique à aimer au moins ceux qui l'aiment, à saluer ses frères et ceux qui la saluent, je ne dirai pas que cette âme n'est rien, puisqu'à raison de ce qui lui est donné et de ce qu'elle reçoit, elle conserve au moins la charité d'égalité. Cependant, selon la parole du Seigneur : Que fait-elle en cela de plus que les autres ? je ne jugerai pasque cette âme ne possède ni largeur ni grandeur, mais qu'elle est étroite et médiocre, puisque sa charité est aussi minime. Mais si elle grandit et s'accroît, de sorte que, passant les limites de cet amour restreint et sans profit, elle aborde, avec une entière liberté d'esprit, les larges confins d'une charité toute gratuite ; si, ouvrant le vaste sein de sa bonne volonté, elle s'applique à y renfermer tous les hommes en aimant chacun comme soi-même, pourra-t-on lui dire alors avec justice : Que faites-vous de plus que ce que vous devez ? puisqu'elle s'est tellement rendue vaste, puisque le sein de son amour s'est tellement dilaté qu'elle embrasse tous les hommes, même ceux qui ne lui sont unis par aucun lien de la chair, ceux vers lesquels elle n'est attirée par l'espoir d'aucun avantage personnel, ceux à qui elle n'est assujettie par la réception d'aucun don, ceux enfin à qui elle n'est enchaînée par aucune dette, si ce n'est cette dette dont il est dit : Ne devez rien à  personne, si ce n'est un amour mutuel (Rom., 13). Mais si  à cela vous ajoutez de faire une telle violence au royaume de la charité, que vous arriviez, comme un pieux envahisseur, jusqu'à en occuper les dernières limites, en sorte que vous ne jugiez point devoir fermer à vos ennemis les entrailles de votre miséricorde; que vous fassiez du bien à ceux qui vous haïssent ; que vous priiez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient; que vous vous appliquiez à être pacifique au milieu de ceux qui ont la paix en horreur, alors la largeur de votre âme égalera la largeur des cieux ; sa hauteur sera semblable à la sienne, et sa beauté ne sera point inférieure à sa beauté. En cette âme s'accomplira cette parole : C'est vous qui étendez les cieux comme une tente (1=Ps. 103) ; car dans le ciel de cette âme se trouve une telle immensité, une telle hauteur, une telle beauté, « que le Maître suprême, immense et glorieux, y habitera, non-seulement avec condescendance, mais s'y promènera comme dans un espace sans bornes. » Ainsi parle saint Bernard.
Vous voyez de quelle utilité, de quelle nécessité est la vertu de charité, puisque sans elle il est certainement impossible de plaire à Dieu, puisqu'avec elle chacun, sans aucun doute, lui est agréable. Appliquez-vous donc de tout votre coeur, de toute votre âme, de toutes vos forces, à posséder une vertu qui vous fera supporter volontiers tout ce qui se présentera de dur et de difficile à souffrir pour Dieu et le prochain.


CHAPITRE XXIX. Comment Jean-Baptiste envoya ses Disciples à Jésus.
Le glorieux soldat et précurseur du Seigneur Jésus, Jean-Baptiste, avait été jeté dans les fers par Hérode à cause de son zèle à défendre la justice ; car il reprochait à ce prince de retenir en sa demeure l'épouse de son frère encore vivant. Voulant donc amener ses disciples à suivre le Seigneur, il pensa à les lui envoyer, afin qu'ayant entendu ses paroles et y u ses oeuvres, ils s'enflammassent d'amour pour lui et s'attachassent à sa personne. Ils vinrent donc le trouver, et lui dirent de la part de Jean : Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre (Mat., 11) ? Le Seigneur était alors en présence d'une grande foule. Considérez bien, et voyez comment il reçoit les envoyés de Jean avec un visage plein de douceur, comment il les instruit sagement, d'abord par ses oeuvres, et ensuite par ses paroles. Il guérit donc, en leur présence, des sourds, des muets, des aveugles, fit encore d'autres miracles, prêcha au peuple, et leur dit : « Allez, et rapportez à Jean ce que vous avez vu et entendu.» Ils s'en allèrent et redirent à leur Maître ces choses qu'il apprit avec bonheur. Or, ces disciples, après la mort du précurseur, s'attachèrent inviolablement à Jésus-Christ.
Le Seigneur, après leur départ, donna à Jean les louanges les plus magnifiques. Il dit de lui qu'il était. plus qu'un prophète, que parmi les enfants des hommes, sil n'en avait point paru de plus grand que lui, et autres éloges que vous trouverez dans l'Évangile. Pour vous, tenez sans cesse vos regards attachés sur Jésus, et tandis qu'il prêche et tandis qu'il opère les miracles, toujours suivant la méthode ordinaire.


CHAPITRE XXX. De la mort de saint Jean-Baptiste.
C'est ici que nous pouvons placer une méditation sur la mort du bienheureux Jean-Baptiste. Lors donc qu'Hérode, cet homme pervers, et l'infâme adultère qu'il tenait en sa demeure, eurent pris, sans doute ensemble, la résolution de faire mourir le serviteur de Dieu, afin de ne plus s'entendre reprocher leur péché, il arriva qu'un jour de grand festin la tête de Jean fut donnée à une misérable danseuse, fille d'Hérodiade même ; et ainsi il fut décapite dans sa prison (Mat., 14 — Marc., 6. — Luc., 9).
Voyez combien humiliant, combien coupable fut le coup qui frappa un si grand homme, sous le règne et l'empire de la perversité. O Dieu ! comment avez-vous permis un tel forfait? Comment s'imaginer qu'une semblable mort ait été réservée à Jean, cet homme d'une perfection et d'une sainteté telles, qu'on le prenait pour le Christ lui-même? Si donc vous voulez bien fixer dans votre esprit toute cette histoire, après avoir considéré les oeuvres détestables de ceux qui le firent mourir, rappelez-vous la grandeur de Jean, son excellence singulière, et c'est alors que vous pourrez être dans l'étonnement. Je vous ai dit plus haut comment, en diverses circonstances, le Seigneur se plut à faire son éloge ; écoutez maintenant comment le loue saint Bernard dans un de ses discours (Serm., de privileg. S. Joan. Bapt.) : « L'Église romaine, dit-il, cette mère et maîtresse de toutes les Églises, cette Église dont il a été dit : J’ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille pas, a été consacrée et marquée, après le nom du Sauveur, du nom glorieux de Jean-Baptiste. Il était digne, en effet, que cet ami si particulier de l'Épouse, fût exalté là où elle avait établi sa principauté. Pierre meurt sur la croix, Paul est frappé par le glaive, et cependant l'honneur principal est réservé au précurseur. Rome est ornée de la pourpre de martyrs innombrables, mais le bienheureux Patriarche revêt une sublimité qui l'emporte sur eux. Jean est plus élevé partout; il tient un rang unique entre Joas, il est admirable par-dessus tous. Quel homme fut jamais annoncé d'une manière aussi glorieuse ? Qui nous apparaît si extraordinairement rempli de l'Esprit-Saint dès le sein de sa mère ? Qui trouverez-vous tressaillant d'allégresse avant que d'être né ? Quel est celui dont la naissance a été un objet de solennité pour l'Église? Qui a témoigné autant d'ardeur pour la solitude du désert? Qui a vécu d'une vie aussi sublime? Qui a enseigné le premier aux hommes, et la pénitence, et le royaume des cieux? Oui a baptisé le Roi de gloire ? A qui la Trinité s'est-t-elle révélée si ouvertement pour la première fois? A qui le Seigneur Jésus a-t-il rendu un témoignage aussi éclatant? Qui a reçu de l'Église de pareils honneurs? Jean est un Patriarche, ou plutôt il est la  fin et le chef des Patriarches ; Jean est un Prophète et plus qu'un Prophète, car il a montré du doigt celui dont il annonçait la venue ; Jean est un Ange, mais un Ange élu entre les Anges, le Seigneur lui ayant rendu ce témoignage : Voici que j'envoie mon ange, etc… Jean est un Apôtre, mais il est le premier et le Prince des Apôtres, car c'est lui qui fut le premier envoyé de Dieu; Jean est un Évangéliste, mais c'est le premier prédicateur de l'Évangile, un prédicateur qui annonce l'Évangile du royaume de Dieu; Jean est une vierge, ou plutôt un miroir éclatant de la virginité, le flambeau de la pudeur, le modèle de la chasteté; Jean est un martyr, mais il est en même temps la lumière des martyrs, il est l'exemple le plus brillant du martyre que l'on rencontre entre la naissance et la mort de Jésus-Christ. Il est la voix qui crie dans le désert, le Précurseur du Juge suprême, le Hérault du Verbe. C'est Élie en personne; c'est à lui que la Loi et les Prophètes ont terminé leur cours ; c'est une lumière « qui éclaire et embrase. Je passe sous silence la prérogative qui l'a placé si glorieusement au milieu des ordres de la hiérarchie angélique, et l'a élevé jusqu'à la hauteur des Séraphins. » Ainsi parle saint Bernard.
Écoutez maintenant comment saint Pierre Chrysologue, archevêque de Ravenne, l'exalte, à son tour, dans un de ses discours (Serm. de decoll. S. Joan. Bapt.) : « Jean est une école de vertus, un docteur de la vie spirituelle, un modèle de sainteté, une règle de justice. » Si donc vous mettez en comparaison l'excellence et la dignité de Jean et l'abîme des crimes de ceux qui le firent mourir, vous aurez un juste sujet d'étonnement et de murmure, même contre Dieu, s'il est permis de parler ainsi. En effet, un bourreau est envoyé vers un homme aussi glorieux et aussi grand, afin de lui trancher la tête, comme on ferait au dernier des hommes, à un homicide pervers, à un incendiaire. Arrêtez sur lui vos regards avec respect et douleur; voyez comment, au premier ordre de ce vil et méchant bourreau, il tend le cou et fléchit humblement les genoux ; comment, rendant garces à Dieu, il place sa tête vénérable sur un billot ou une pierre, et reçoit, sans se plaindre, les coups qui le frappent jusqu'à ce que son sacrifice soit consommé. Voilà comment s'en va de cette terre l'ami intime, le proche parent du Seigneur Jésus, le confident le plus illustre de Dieu. Vraiment, c'est pour nous un grand sujet de confusion, d'avoir si peu de patience dans chacune îles tribulations qui nous arrivent. Jean-Baptiste, l'innocence même, souffre sans murmure la mort et une mort ignominieuse, et nous, chargés de péchés, dignes de la colère céleste, nous ne pouvons le plus souvent supporter de légères injures, de faibles contrariétés; bien plus, quelques paroles blessantes nous deviennent un fardeau intolérable.
Le Seigneur Jésus était alors en Judée, mais non à l'endroit où ces choses se passèrent. Lors donc que cette mort lui eut été annoncée, ce Dieu, plein de tendresse, pleura celui qui était un athlète de sa cause, en même temps que son cousin selon la chair. Les disciples unirent leurs larmes à celles de leur Maître, et la Vierge bienheureuse pleura aussi, car elle avait reçu Jean-Baptiste dans ses bras lorsqu'il vint au monde, et depuis elle l'aima toujours fort tendrement. Le Seigneur consolait sa Mère, et elle disait à son Fils: « Pourquoi donc, ô mon Fils, ne l'avez-vous pas défendu, et avez-vous permis qu'il fût victime d'une semblable mort? » — « Ma Mère vénérée, répondait Jésus, il ne lui était pas avantageux d'être défendu de la sorte. C'est pour mon Père qu'il est mort ; c'est pore le maintien des droits de sa justice ; ainsi il sera bientôt en possession de sa gloire. Mon Père n'a pas l'intention de défendre ouvertement les siens en ce monde, car ils ne doivent point demeurer trop longtemps sur la terre ; leur patrie n'est point ici-bas, elle est dans les cieux. Jean a été délivré des liens de son corps, et il n'y a plus aucune force qui puisse maintenant le frapper en ce monde. L'ennemi a sévi contre lui autant qu'il a été en son pouvoir; mais il régnera avec mou Père durant l'éternité. Consolez-vous donc, ma Mère bien-aimée, car un bonheur sans partage sera la récompense de Jean. » Ensuite, quelques jours s'étant écoulés, le Seigneur abandonna ces lieux et revint en Galilée. Pour vous, considérez-vous comme présente à tout ce que nous venons de dire ; méditez-le avec ferveur, et en quelque lieu que le Seigneur aille, marchez à sa suite.


CHAPITRE XXXI. De l'entretien avec la Samaritaine
(Joan., 4) Lorsque le Seigneur revenait de Judée en Galilée (ce qui fait un voyage de dix-sept milles et plus, ainsi que je vous l'ai dit plusieurs fois), et qu'il passait par la Samarie, il se trouva fatigué de la marche. Pour Dieu, regardez-le et voyez comment en ce lieu il est accablé de fatigue. Il marchait à pied, et il lui arriva souvent d'être ainsi fatigué; car sa vie entière fut une vie de peines. Il s'arrêta donc et s'assit sur le bord d'un puits pour s'y reposer. Ses Disciples s'en allèrent à la ville acheter de quoi manger. Pendant ce temps-là, une femme appelée Lucie, s'en vint à ce puits afin d'y puiser de l'eau. Or, le Seigneur se mit à lui parler, à l'entretenir de choses importantes et à se manifester à elle. Je n'ai pas l'intention d'entrer dans aucun détail sur ce qui fit l'objet de leur entretien, ni sur le retour des Disciples, ni de rapporter comment, sur la parole de cette femme, toute la ville sortit à la rencontre de Jésus, comment il s'en alla avec ce peuple, demeura quelque temps en cet endroit et se retira ensuite ailleurs. Vous avez tout ce récit dans l'Évangile ; lisez-le et considérez le Seigneur en tous ses actes. Mais il y a à faire sur cette histoire quelques belles et utiles remarques.
D'abord, c'est l'humilité de Jésus. Cet humble Seigneur demeure seul, et ses Disciples s'en vont à la ville; car ils agissaient vis-à-vis de lui en toute simplicité. Ensuite il s'entretient humblement avec cette pauvre femme seule des choses les plus élevées et ils parlent ensemble comme si leur condition était semblable. Il n'a aucun dédain pour elle; mais il lui annonce des vérités dignes d'être entendues des hommes les plus sages. Ce n'est pas ainsi qu'agissent les superbes : s'ils répandaient leurs paroles pompeuses, je ne dirai pas en présence d'un seul, vrais en présence d'un petit nombre, ils regarderaient leur temps comme perdu, ils ne jugeraient même pas ce petit nombre digne d'entendre un tel langage.
Considérez, en second lieu, la pauvreté de Jésus et comment il afflige son corps ; l'humilité se trouve encore mêlée à tout cela. Vous voyez que les Disciples s'en allèrent à la ville chercher des vivres, et qu'en ayant apporté, ils l'engagèrent à manger. Mais où donc manger? Sans doute sur le bord du puits, ou de quelque ruisseau, ou de quelque fontaine. voilà comment, dans ses fatigues et sa faim, il réparait ses forces. Ne vous imaginez pas qu'il en soit arrivé ainsi cette fois-là seulement et par hasard : c'est de la sorte que les choses avaient coutume de se passer en tout temps. C'est pourquoi vous pouvez conclure de cet endroit que cet humble Seigneur, cet amant de la pauvreté, lorsqu'il allait parle monde, prenait souvent sa nourriture hors des villes et des habitations des hommes, sur le bord d'un ruisseau ou d'une fontaine, bien qu'il fût fatigué et brisé par le travail. Il n'avait pas non plus des mets recherchés, un service précieux, des vins délicats ; il se contentait de l'eau de la fontaine ou du ruisseau. Celui qui fécondait la vigne, qui avait fait jaillir les sources d'eau vive, donné l'être à tout ce qui se meut dans les eaux, celui-là, dis-je, mangeait son pain assis humblement à terre comme le dernier des pauvres.
Considérez, en troisième lieu, comment il était appliqué aux choses spirituelle. Lorsque ses Disciples l'invitent à manger, il leur répond: « J'ai à me nourrir d'une nourriture que vous ne connaissez pas. Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé. » Et il refuse de manger; il attend ceux qui venaient le trouver de la ville, afin de leur annoncer sa parole d'abord, voulant faire passer les choses de l'esprit avant celles du corps, quelque fût son besoin. Considérez-le donc en toutes ces choses, et appliquez-vous à imiter ses vertus.


CHAPITRE XXXII. Comment on voulut précipiter le Seigneur du haut d'une montagne.
Lorsque Jésus fut revenu à Nazareth, les habitants de cette ville lui ayant demandé des miracles, il leur montra qu'ils étaient indignes de pareilles faveurs (Luc., 4). Alors, enflammés de fureur, ils le chassèrent hors de leurs murs. Ce tendre Seigneur fuyait donc devant eux, et ils le poursuivaient. Que vous en semble-t-il? Leur rage s'alluma et crût à un tel point, qu'ils le conduisirent jusqu'au sommet de la montagne, afin de le précipiter de là. Mais, passant au milieu d'eux par sa vertu divine, il se déroba à leurs desseins, car le moment qu'il avait choisi pour mourir n'était point encore venu. La Glose dit: « Qu’on rapporte que le Seigneur, s'étant échappé de leurs mains et descendant de la montagne, afin de trouver une retraite sur ses flancs, un rocher lui servit de refuge et s'ouvrit comme s'il eût été de cire, afin de lui fournir l'asile dont il avait besoin, et que les plis de ses vêtements demeurèrent empreints sur ce rocher comme s'ils y eussent été gravés. Regardez-le donc fuyant ainsi devant ces hommes et se cachant dans ce rocher; compatissez à ses afflictions et efforcez-vous de l'imiter dans son humilité et sa patience.


CHAPITRE XXXIII. De l'homme dont la main était aride et que le Seigneur guérit.
(Luc., 6) Un jour de Sabbat, le Seigneur enseignait dans une synagogue, et il y avait là un homme dont la main était desséchée. Jésus le fit placer au milieu de l'assemblée, et demanda aux sages qui l'entouraient : « S'il était pertuis de faire du bien le jour du Sabbat ; mais ils gardèrent le silence. Jésus dit donc à celui dont la main était desséchée: Étendes votre main, et il fut guéri. » Jésus fit plusieurs fois des miracles le jour du Sabbat, afin de confondre les Juifs, qui ne jugeaient de la loi que selon la chair, alors que Dieu voulait qu'elle fût observée selon l'esprit; car ce n'était point d'accomplir les oeuvres de charité que l'on devait s'abstenir le jour du Sabbat, mais seulement du péché et des actes serviles. Cependant ces sages prenaient de là un grand sujet de scandale; ils conspiraient contre Jésus et ils disaient : « Cet homme ne vient point de Dieu, car il n'observe pas le Sabbat.» Mais le Seigneur ne laissait pas pour cela de faire le bien; au contraire, il le faisait avec plus de zèle, afin de les tirer de leur erreur. Considérez-le donc en toutes ses actions, et, à son exemple, ne vous lassez pas d'accomplir le bien, quand même les autres en seraient scandalisés injustement. Le scandale du prochain ne doit point être un motif de renoncer à une bonne oeuvre nécessaire au salut de votre âme, ou même seulement utile à votre avancement spirituel. Mais selon l'exigence d'une parfaite charité, il faut vous abstenir, pour ne pas scandaliser votre frère, de ce qui vous rapporterait quelque avantage corporel. C'est pourquoi l'Apôtre dit aux Romains : « Il est bon de ne point manger de viande, de ne point boire de vin et de ne rien faire en quoi votre frère puisse être blessé, ou scandalisé, ou souffrir quelque chose (Rom. 14). »

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