QUATRIÈME FÉRIE.
CHAPITRE XVIII. De l'ouverture du livre dans la Synagogue.
Jusqu'ici nous avons, par la grâce de Dieu, raconté la vie du Seigneur Jésus, sans presque rien omettre de ce qui lui est arrivé ou de ce qu'il a fait; mais il n'en sera pas de même dans la suite. Il serait trop long de réduire en méditations tout ce qu'il a dit ou accompli. D'ailleurs, notre but doit être, surtout à l'exemple de la bienheureuse Cécile, de porter continuellement dans le secret de nos coeurs les actions de Jésus-Christ. Choisissons donc quelques-unes de ces actions, que nous méditerons assidûment, et cela jusqu'à sa Passion; car arrivés là, il ne faudra plus rien omettre. Nous ne devons pas cependant. laisser entièrement de côté les autres circonstances de sa vie sans les méditer selon le temps et le lieu où nous pouvons nous en occuper. Je n'ai pas non plus l'intention de m'étendre bien longuement, si ce n'est en de rares occasions, dans les méditations qui vont suivre. Il suffit maintenant que vous placiez devant les yeux de votre esprit ce que Jésus a fait ou dit, que vous vous en entreteniez avec lui et que vous entriez dans son intimité. Au reste, je crois que l'on trouve en cela une douceur plus grande, une dévotion plus efficace, et que presque tout le fruit de ces méditations consiste à contempler pieusement le Sauveur en tout temps et en tout lieu dans chacun de ses actes, soit qu'il demeure avec ses disciples, soit qu'il réside au milieu des pécheurs e t s'entretienne avec eux, soit qu'il prêche à la foule, soit qu'il soit en marche ou assis, soit qu'il dorme ou qu'il veille, soit qu'il mange ou qu'il serve les autres, soit qu'il guérisse les malades ou qu'il fasse d'autres miracles. Dans toutes ces choses et autres semblables, considérez chacun de ses mouvements, surtout contemplez son visage si vous pouvez vous le représenter, ce qui me semble plus difficile que tout ce que je vous ai dit. Observez aussi avec attention s'il daigne abaisser sur vous un regard de bonté. Que cela vous serve de recours et d'enseignement pour tout ce qui va suivre et tout ce que je raconterai. Si je n'exprime aucune réflexion particulière, ou si j'omets les détails, suivez cette méthode, et ce vous sera suffisant. Maintenant commençons notre récit.
Après son retour du lieu où il avait reçu le Baptême, Jésus, le maître de l'humilité, continua à vivre humblement comme par le passé. Il commença pourtant à se manifester peu à peu à quelques personnes, les enseignant et les instruisant en secret; car on ne dit pas que, pendant toute l'année qui suivit, il ait exercé publiquement l'office de la prédication, c'est-à-dire jusqu'au miracle des noces qui eut lieu le même jour qu'il fut baptisé, un an plus tard. Si quelquefois il prêchait, et si ses disciples baptisaient, ce n'était pourtant pas, soit qu'il le fît par lui-même ou par les siens, aussi fréquemment qu'après l'emprisonnement de Jean-Baptiste. Il nous donnait un exemple d'humilité étonnante en marquant ainsi, comme on peut le conclure pieusement de ce qui a été dit plus haut, une déférence si profonde pour Jean, qui lui était si inférieur dans ce ministère de la prédication. Ce ne fut donc pas avec éclat et avec pompe qu'il commença, mais humblement et peu à peu.
Or, un jour de sabbat, étant avec les autres dans la synagogue, il se leva pour lire dans le livre des prophéties d'Isaïe (Luc., 4) et il lut l'endroit où il est dit: « L'esprit du Seigneur s'est reposé sur moi ; c'est pourquoi il m'a rempli de son onction, et il m'a envoyé pour prêcher l'Évangile aux pauvres (Ps. 61). » Alors ayant fermé le livre, il dit : « Cette prophétie que vous venez d'entendre, reçoit aujourd'hui son accomplissement. » Voyez donc comme il remplit avec humilité l'office de lecteur, comme il lit dans l'assemblée et expose le sens de l'Écriture avec un visage plein de calme et de bénignité ; voyez comment il commence humblement à se manifester lorsqu'il dit : Cette prophétie a reçu aujourd'hui sou accomplissement , c'est-à-dire : Je suis celui dont il est parlé en cet endroit. Tous les regards étaient fixés sur lui à cause de l'efficacité de ses paroles et de son aspect plein d'humilité et de beauté; car il fut le plus beau des hommes, en même temps qu'il en fut le plus éloquent; et c'est de ces deux choses que veut parler le prophète quand il dit : « Vous surpassez en beauté les enfants des hommes, et la grâce est répandue avec abondance sur vos lèvres (Ps. 44). »
CHAPITRE XIX. De la vocation des Disciples.
Alors le Seigneur Jésus commença à appeler des disciples à sa suite, et à se montrer plein de sollicitude pour notre salut, mais toujours en observant les règles de l'humilité. Il appela Pierre et André par trois différentes : la première, dont il a été parlé plus haut, quand il était sur les bords du Jourdain (Joan., 1), et alors ils commencèrent à lier un peu connaissance avec lui; la seconde, dans le bateau de Pierre, à l'occasion de la pêche miraculeuse, selon que le raconte saint Luc (Luc., 5); ils le suivirent alors avec l'intention de revenir à leurs filets, mais ils commencèrent pourtant à apprendre sa doctrine ; la troisième, lorsqu'étant dans leur barque, il leur dit, comme le rapporte saint Matthieu : « Suivez-moi, je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes (Mat., 4). » Alors ayant quitté leurs filets, ils le suivirent. Il appela aussi Jacques et Jean en ces deux dernières fois, et il en est l'ait mention à l'endroit même où il est parlé de Pierre et d'André. Il appela encore Jean le jour des noces de Cana, selon saint Jérôme (Proet. in Jean); mais l'Évangile n'en dit rien. Il appela Philippe en lui disant : Suivez-moi (Joan., 1). Il en fut de même pour Matthieu, le publicain (Mat., 9). L'Écriture ne dit rien de la manière dont il s'attacha les autres.
Considérez le Seigneur dans ces divers appels et dans sa façon de vivre avec ses disciples, et voyez avec quelle affection il leur parle, comme il se montre affable envers eux, comme il leur témoigne de l'amitié et des égards, les attirant à la fois intérieurement et extérieurement, comme il les conduit ensuite à la maison de sa Mère, et comme il va avec simplicité dans leurs demeures. Il les enseignait, les instruisait, et avait d'eux un soin aussi tendre qu'une mère pour son fils unique. On dit que saint Pierre racontait que, lorsqu'il dormait en quelque lieu avec eux, il se levait pendant la nuit, et que s'il trouvait que quelqu'un d'eux fût découvert, il le recouvrait avec soin, car il les aimait avec une tendresse incroyable. Il savait, en effet, à quoi il les destinait, et, quoiqu'ils fussent des hommes d'une condition basse et qu'ils appartinssent à une nation alors sans éclat, il devait pourtant les établir princes du monde entier et chefs de tous les fidèles dans la guerre spirituelle qu'il allait entreprendre. Considérez, je vous prie, par quels hommes l'Église a commencé. Le Seigneur n'a pas voulu choisir les sages et les puissants du siècle, de peur qu'on n'attribuât à leurs talents le succès de leurs entreprises ; mais il s'en est réservé la gloire, et c'est à sa bonté, à sa puissance et à sa sagesse que nous devons notre rédemption.
CHAPITRE XX. Du changement de l'eau en vin aux noces de Cana (Joan., 2).
On doute, il est vrai, de qui étaient les noces qui eurent lieu à Cana, en Galilée, comme le dit. Le Maître dans son Histoire scolastique. Figurons-nous cependant que c'étaient celles de Jean l'évangéliste, comme nous le lisons dans le prologue de saint Jérôme sur cet écrivain sacré, et où il semble le donner comme certain. Marie y assista; mais elle n'y fut pas invitée comme une étrangère; elle s'y trouva comme la première, la plus digne et l'aînée d'entre ses soeurs. Elle fut dans la maison de sa soeur comme dans sa propre maison; elle y fut comme la directrice et l'ordonnatrice de toute la noce; ce qu'on peut conclure de trois circonstances : premièrement, de ce qu'il est dit que la Mère de Jésus était là, tandis que pour Jésus et ses disciples ainsi que les autres qui y assistèrent, on raconte qu'ils y furent invités. Sa soeur, Marie Salomé, l'épouse de Médée, étant allé la trouver à Nazareth, lui n'est éloigné que de quatre milles de Cana, et, lui ayant dit qu'elle voulait faire les noces de Jean, son fils, Marie s'en retourna avec elle quelques jours avant la fête, afin de tout préparer, de sorte qu'elle était déjà en la maison lorsque les autres furent invités. Nous pouvons le conclure, en second lieu, de ce qu'elle fut la première à s'apercevoir que le vin manquait; ce qui nous montre qu'elle n'était point là comme les autres convives, mais comme la personne par les mains de qui Tout passait : voilà pourquoi elle sut que le vin allait manquer. En effet, si elle eût été à table, se serait-elle placée, cette mère si modeste, parmi les hommes, auprès de son Fils? Si elle eût été ailleurs, parmi les femme, aurait-elle connu plutôt qu'un autre qu'il n'y avait plus de vin? Si elle l'eût connu, se serait-elle levée de table pour aller trouver son Fils? Tout cela paraît peu convenable; aussi est-il vraisemblable qu'alors elle n'était point à table; car on dit qu'elle aimait beaucoup à servir.
On le conclut, en troisième lieu, de ce que ce fut elle-même qui commanda aux gens qui servaient d'aller trouver son Fils et de faire ce qu'il leur ordonnerait. Ainsi, il paraît qu'elle avait en main le commandement et que tout marchait d'après sa direction; et c'est pourquoi elle se montra empressée à ce que rien ne lit défaut.
Considérez donc le Seigneur Jésus mangeant parmi les autres comme un d'entre eux, assis à l'endroit le plus humble, et non parmi ceux qui tenaient le premier rang, ainsi que nous pouvons le conclure de ce qui vient d'être dit. Il ne voulait pas, selon la coutume des orgueilleux, occuper la première place, car bientôt il devait dire aux hommes : «Lorsque vous serez invité à des noces, prenez la dernière place (Luc., 14).» Or, il commença d'abord par faire avant que d'enseigner. Regardez aussi votre Souveraine, empressée, prompte et inquiète pour que tout se fasse bien, donnant ou montrant à ceux qui servent ce qu'ils doivent porter aux convives et leur faisant remarquer comment ils doivent s'acquitter de leur devoir. Lorsque, vers la fin du repas, ils vinrent lui dire : nous n'avons plus de vin à servir, elle leur répondit : « Je vais m'occuper de vous en procurer ; attendez un peu. » Et, allant trouver son Fils, qui était assis humblement, comme je l'ai dit, au bout de la table, près de la porte de la chambre, elle lui dit : « Mon Fils, le vin manque, notre soeur est pauvre et je ne sais comment nous pourrons en procurer. » Il lui répondit : « Femme, qu'y a-t-il de commun entrevous et moi? » Cette réponse semble dure, mais elle eut lieu pour notre instruction, selon saint Bernard, qui s'exprime ainsi sur cet endroit.: « Qu'y a-t-il entre vous et elle, Seigneur ? N'y a-t-il pas ce qui se trouve entre le fils et la mère? Vous demandez ce qui la regarde de votre part, lorsque vous êtes le fruit béni de son sein immaculé?
N'est-ce pas elle qui vous a conçu en conservant sa pureté, et qui vous mit au monde sans aucune atteinte à sa virginité ? N'est-ce pas elle qui vous porta neuf mois dans ses entrailles, qui vous allaita de son lait virginal, avec qui vous descendîtes de Jérusalem, et à qui vous étiez soumis? Maintenant, Seigneur, pourquoi donc la contristez-vous en lui disant : Qu'y a-t-il entre vous et moi? Il y a beaucoup de toute manière. Mais déjà je vois clairement que ce n'est point avec indignation que vous parlez ainsi ; je vois que vous ne vous proposez pas de faire rougir la tendre modestie de la Vierge et de la Mère, lorsque vous lui dites : Qu'y a-t-il entre vous et moi ? Car les serviteurs du festin viennent à vous par son ordre, et sans tarder, vous faites ce qu'elle vous a suggéré. Pourquoi donc, mes frères, pourquoi le Seigneur a-t-il fait d'abord une semblable réponse ? C'est à cause de nous, n'en doutez point, à cause de nous, qui nous sommes convertis au Seigneur, afin que le soin de nos parents selon la chair, ne fût plus pour nous une sujet de sollicitude, et pour que ces empressements à leur égard ne fassent point un obstacle à notre avancement spirituel. Tant que nous sommes du monde, il est certain que nous son lues redevables à nos parents ; mais aujourd'hui que nous nous sommes renoncés nous-mêmes, à plus forte raison, sommes-nous libres de ce qui les concerne. C'est pour cela que nous lisons d'un religieux qui vivait dans le désert : qu'avant reçu la visite de son frère, qui venait lui demander un secours, il lui répondit de s'adresser à un autre de ses frères, qui cependant n'était plus au monde. Comme celui qui était venu, surpris d'une telle réponse, répliquait que ce frère était mort, et moi aussi, lui dit l'ermite, je suis mort également. » Le Seigneur nous a donc très-bien enseigné ici à ne point avoir d'inquiétude pour nos proches selon la chair avant que la religion ne nous en fasse un devoir, lorsqu'il a répondu à sa mère, et à une telle mère : « Femme,qu'y a-t-il entre vous et moi? » De même, dans un « autre endroit, lorsque quelqu'un vint lui dire que sa Mère et ses frères se tenaient dehors et qu'ils demandaient à lui parler, il répondit : « Quelle est ma Mère, et qui sont mes frères (Mat., 12) ? Qu'ils paraissent maintenant ceux qui sont aussi humainement, aussi frivolement inquiets de leurs parents selon la chair que s'ils vivaient avec eux et dans la même famille ? » Ainsi parle saint Bernard.
Marie, ne concevant donc aucune défiance d'une pareille réponse, mais présumant tout de la bénignité de son Fils, retourna vers les serviteurs de la noce, et leur dit : « Allez trouver mon Fils, et faites tout ce qu'il vous dira. » Y étant allés, ils remplirent d'eau, par l'ordre du Seigneur, de grands vaisseaux qui étaient là. Ensuite il leur dit : « Puisez maintenant de cette eau, et allez en porter au maître du festin. » Remarquez d'abord la sagesse du Seigneur en ce qu'il fit offrir, avant tout, de cette eau à celui qui était le plus honorable. Remarquez, en second lieu, qu'il était assis loin de cet homme, puisqu'il la lui envoie comme à quelqu'un qui est éloigné. Mais, comme le Maître du festin était assis à la place la plus distinguée, nous pouvons conclure que le Seigneur ne voulut point se placer auprès de lui, et qu'il choisit l'endroit le plus humble. Les serviteurs présentèrent donc cette eau changée en vin au Maître du festin, ainsi qu'aux autres, et ils divulguèrent le miracle, car ils savaient comment cela s'était fait; et les Disciples de Jésus crurent en lui.
Le repas fini, le Seigneur appela Jean à part et lui dit : « Renvoyez votre épouse et suivez-moi, car je veux vous appeler à une union plus élevée.» Et il le suivit.
Le Seigneur, en assistant à ces noces, a approuvé le mariage selon la chair comme institué de Dieu. Mais en invitant Jean à renoncer à l'union qu'il venait de former, il a donné clairement à comprendre que le mariage spirituel l'emporte de beaucoup sur le mariage corporel. Le Seigneur partit ensuite dans l'intention de s'appliquer désormais ostensiblement et à la face du monde aux choses qui concernent notre salut. Mais il voulut auparavant reconduire sa Mère en sa demeure, et, en vérité, une telle Souveraine était bien digne d'un pareil honneur. Il la prit donc avec lui, ainsi que Jean et ses autres Disciples, et ils allèrent d'abord à Capharnaüm, proche Nazareth, et, quelques jours après, à Nazareth même. Regardez-les pendant qu'ils sont en route. Voyez comment s'en vont ensemble la Mère et le Fils; ils s'avancent humblement et à pied, mais pleins d'amour l'un pour l'autre. Oh! qu'ils sont grands ces deux personnages! Jamais il n'en parut de semblables sur la terre. Considérez aussi les Disciples qui les suivent avec respect et écoutent la parole du Seigneur; car il ne demeurait jamais oisif, mais il disait ou faisait toujours quelque chose de bien, et l'ennui ne pouvait atteindre aucun de ceux qui étaient dans une telle société.
CHAPITRE XXI. Du sermon du Seigneur sur la montagne, qu'Il commence par la pauvreté.
Le Seigneur Jésus, ayant appelé ses Disciples à lui en dehors de la foule, alla avec eux sur la montagne du Thabor, qui est à environ deux milles de Nazareth, afin de les nourrir de sa doctrine. Il convenait, en effet, qu'il instruisît d'abord, et avec plus de soin que le reste des hommes, ceux qu'il devait établir pour être les maîtres et les guides des autres. Dès ce jour donc, il leur enseigna beaucoup de choses, et le discours qu'il leur adressa fut magnifique et abondant (Mat., 5, 6, 7). Et en cela rien d'étonnant, car ce fut la bouche du Seigneur qui le fit entendre. Il leur parla des béatitudes, de la prière, du jeune, de l'aumône et d'autres points qui concernent les vertus, et que vous pourrez trouver dans l'Evangile. Lisez ces enseignements avec attention et souvent, et confiez à votre mémoire tout ce qu'ils renferment, car tout y est d'une très-grande élévation. Je ne m'étends pas davantage sur ce sujet qui serait trop long; et puis de telles considérations ne me semblent pas toujours être bien propres à la méditation. Cependant, quand l'occasion s'en présentera, je m'en servirai pour votre instruction; j'y joindrai même les réflexions, qui en découlent pour la conduite, et les passages des saints qui y ont quelque rapport. Qu'il me suffise donc, pour le moment, de vous avertir que le Seigneur amis en tête de ses enseignements la, pauvreté, donnant à entendre par là que cette vertu est le fondement principal de toute la vie spirituelle. En effet, il ne saurait suivre aisément Jésus-Christ, le modèle de la pauvreté, celui qui succombe sous le fardeau des choses temporelles ; il n'est point libre, mais esclave, celui qui soumet les affections de son âme à des objets passagers. C'est pourquoi le Seigneur a dit : « Bienheureux les paumes d'esprit. » Si j'aime une chose avec ardeur, je m'en constitue volontiers l'esclave; car l'amour est le poids de l'âme, il l'incline partout où il se porte, comme dit saint Augustin (Confes. Lib. 13, c.9). Aussi, rien ne doit être aimé, si ce n'est Dieu, ou si ce n'est purement à cause de Dieu. C'est donc justement qu'il est appelé heureux, le pauvre qui méprise tout en vue de Dieu, puisque déjà il est uni, en grande partie, à son Seigneur. Écoutez saint Bernard sur la pauvreté : « C'est, dit-il, une aile puissante que la pauvreté qui nous élève si rapidement au royaume des cieux. Pour les autres vertus qui suivent, la promesse est attachée au temps futur ; mais pour la pauvreté, ce n'est pas tant une promesse qui est faite qu'un don ; c'est pourquoi il est dit, comme d'une chose présente, «que le royaume des cieux leur appartient…» Nous voyons certains pauvres, qui, s'ils avaient la vraie pauvreté, ne seraient point aussi tristes ni aussi pusillanimes,car ils se regarderaient comme des rois et comme les rois du ciel. Il y en a plusieurs qui veulent être pauvres, sans doute, mais à condition que rien ne leur manquera, et ils aiment la pauvreté de façon à n'avoir aucune privation à supporter (Serm. 4, de Advent.). » Ailleurs, le même saint ajoute : « Si je m'élève au-dessus de la terre, je le dis sans crainte aucune, j'attirerai tout à moi (Jon., 12) ; et ce n'est pas avec témérité que j'usurpe les paroles de celui qui est mon frère, puisque je me revêts de sa ressemblance. Que les riches de ce monde ne s'imaginent donc pas que les frères de Jésus-Christ ne possèdent que les biens célestes parce qu'ils entendent le Seigneur dire : Bienheureux les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux leur appartient; ils sont encore les maîtres de la terre. Ils sont, à la vérité comme s'ils n'avaient rien, mais ils possèdent tout; ils ne mendient point comme des hommes dans la misère, liais comme des maîtres puissants,et d'autant plus maîtres qu'ils ont moins de désirs. Pour l'homme fidèle, tout est richesse en ce monde, tout sans contredit; car l'adversité et la prospérité concourent également à lui être utiles et tournent à son avantage. C'est donc l'avare qui a faim, comme un mendiant, tandis que le fidèle est plein d'insouciance, comme un possesseur qui abonde. L'un est un mendiant avec ses biens, et l'autre qui les méprise en a la jouissance. Demandez à tous ceux qui soupirent avec un coeur si insatiable après les richesses temporelles, ce qu'ils pensent de ceux qui, vendant ce qu'ils possèdent et le donnant aux pauvres, achètent, au prix d'un bien terrestre, le royaume des cieux; demandez-leur s'ils agissent avec sagesse ou non ? Sans aucun doute, ils vous diront qu'ils se conduisent sagement. Demandez-leur pourquoi ils ne font point ce qu'ils approuvent avec tant de raison ? Ils vous répondront qu'ils ne le peuvent. Pourquoi ? Parce que l'avarice qui les domine ne le permet pas ; parce qu'ils ne sont pas libres ; parce que les biens qu'ils semblent posséder ne sont point à eux, et qu'il n'est pas en leur pouvoir d'en disposer. Si ces biens sont réellement à vous, faites les valoir; échangez ce qui est terrestre contre ce qui est céleste. Si vous ne pouvez agir ainsi, ne dites point que vous êtes le maître de votre argent, mais le serviteur; dites que vous en êtes le gardien et non le possesseur. » Ainsi parle saint Bernard. Mais revenons à notre méditation.
Regardez donc et considérez le Seigneur Jésus assis humblement à terre sur cette montagne, et ses Disciples autour de lui. Voyez comment il est au milieu d'eux comme un d'entre eux ; comme il leur parle avec affection, avec bonté, avec sagesse et efficacité, et comme il les porte à la pratique de ces vertus. Efforcez-vous toujours, ainsi que je vous l'ai dit dans la considération générale, de contempler son visage. Regardez les Disciples et voyez comme ils tiennent leurs yeux fixés avec respect et humilité sur Jésus, comme ils écoutent, avec toute l'attention de leur âme, ces magnifiques enseignements, comme ils les impriment en leur mémoire, et comme ils trouvent un bonheur ineffable à contempler et à entendre leur Maître. Réjouissez-vous aussi en cette considération, et regardez-le comme si vous le voyiez parler ; approchez-vous des disciples, si toutefois vous pensez que le Maître vous appelle, et demeurez avec eux, selon que le Seigneur vous l'accordera.
Le sermon étant fini, considérez le même Jésus qui descend de la montagne avec ses Disciples et s'entretient avec eux familièrement. Considérez-le encore le long du chemin, et suivi de cette foule nombreuse d'hommes simples, qui marchent à sa suite, non pas dans un ordre habilement disposé, mais comme des poussins qui suivent leur mère, chacun désirant l'entendre de son mieux, et pour cela s'efforçant de l'approcher davantage. Voyez aussi comment la foule se porte avec amour à sa rencontre, et lui offre ses malades à guérir. Pour lui, il les guérissait tous.
CHAPITRE XXII. Du serviteur du Centurion et du fils de l'officier du roi guéris par le Seigneur.
Or, il y avait à Capharnaüm un centurion, c'est-à-dire un chef de cent soldats, et il avait un serviteur malade (Mat., 8). Plein de foi, il envoya quelqu'un trouver le Seigneur, afin qu'il le guérît. L'humble Jésus répondit : J'irai et je le guérirai. Aussitôt que le centurion l'eut appris, il renvoya vers Jésus et lui fit dire (Luc., 7) : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison ; mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. Alors Jésus louant la foi de cet homme, n'alla pas plus loin, et guérit le serviteur absent.
Il y avait dans la même ville un petit roi Celui-ci alla en personne trouver Jésus, le priant de venir en sa maison et de guérir son fils qui était malade. Mais le Seigneur ne voulut pas y aller, et cependant il guérit le malade.
Considérez, en tout cela, le mérite de la foi chez le centurion, et l'humilité du Seigneur qui veut bien se rendre auprès du serviteur, mais qui refuse la même faveur au faste du petit roi. Considérez aussi que nous ne devons point faire acception de personnes; car, en cette circonstance, le Seigneur a fait plus d'honneur au serviteur du soldat qu'au fils du roi. Ainsi dans les services que nous rendons, nous ne devons pas consulter ce qui frappe les regards, ni l'exigence de l'éclat extérieur, mais l'intention et le mérite de celui qui a besoin de nos services. Ce ne doit pas être de notre part l'effet d'une vaine complaisance, mais l'oeuvre de la charité.
CHAPITRE XXIII. Du paralytique descendu par le toit et guéri par Jésus.
Dans la même ville de Capharnaüm, tandis que le Seigneur enseignait dans une maison où étaient assemblés des Pharisiens et des Docteurs de la loi venus de Jérusalem et de tous les endroits de la Judée, quelques hommes arrivèrent portant un paralytique qu'ils voulaient introduire dans cette maison, afin que Jésus le guérît (Luc., 5). Comme ils en étaient empêchés par la multitude qui était là, ils montèrent sur le toit de la maison, descendirent le malade par cet endroit., et le placèrent aux pieds de Jésus. Le Seigneur, voyant leur foi, dit au malade : « Vos péchés vous sont remis (Mar., 2).» Mais les Pharisiens et les Docteurs de la loi qui l'observaient avec des intentions mauvaises, disaient en eux-mêmes qu'il avait blasphémé contre Dieu, parce que Dieu seul peut remettre les péchés, et que celui qu'ils regardaient simplement comme un homme s'attribuait cette prérogative. L'humble et miséricordieux Seigneur, qui sonde les reins et les cours; leur dit (Mat., 5) : « Pourquoi formez-vous en vos coeurs des pensées iniques? Et il ajouta : «Afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre, levez-vous, dit-il au paralytique, prenez votre lit et vous en allez. »
Il y a ici, quatre choses à considérer. La première, c'est la pénétration d'esprit de Jésus-Christ, qui voit les pensées de ces hommes; la seconde, c'est que les infirmités sont une suite de nos péchés, et que leur guérison suit quelquefois l'absolution de nos fautes. Vous avez une preuve nouvelle de cela dans celui qui fut guéri auprès de la piscine et à qui le Seigneur recommande de ne plus pécher à l'avenir, de peur qu'il ne lui arrive pire qu'auparavant (Joan., 5). La troisième chose, c'est combien est grand le mérite de la foi, car la foi de l'un peut même servir à l'autre, comme vous venez de le voir pour le serviteur du centurion, et comme vous le verrez plus bas pour la chananéenne dont la fille dut sa guérison à la foi de sa mère. Cela arrive tous les jours pour les enfants qui sont baptisés : s'ils meurent avant. l'âge de raison, ils reçoivent, sur la foi d'un autre, un gage qui assure leur salut par les mérites de Jésus-Christ ; c'est ce que nous croyons contre certains hérétiques condamnés. Enfin considérez, en dernier lieu, Jésus-Christ assis au milieu de cette foule, répondant avec bonté aux méchants, et opérant un miracle. Recourez pour cela à la règle générale que je vous ai donnée plus haut.
CHAPITRE XXIV. De la guérison de la belle-mère de Simon.
Il arriva que le Seigneur Jésus, étant dans cette même ville de Capharnaüm, s'en alla loger en la maison de Simon-Pierre, dont la belle-mère était en proie à une grosse fièvre (Mat., 8). L'humble Jésus la prit donc avec bonté par la main et la guérit si bien que, s'étant levée aussitôt, elle le servit lui et ses Disciples. Mais que leur servit-elle? l'Ecriture n'en dit rien. Pensez bien que dans cette maison du pauvre, on n'offrit à celui qui aimait la pauvreté, que des aliments grossiers et d'une préparation facile et prompte. Considérez aussi le Seigneur aidant lui-même à tout disposer, surtout dans la maison de son disciple. Figurez-vous les actes les plus humbles, comme de dresser la table, de ranger les sièges, et autres semblables; car le Maître de l'humilité faisait tout cela, lui qui était venu pour servir et non pour être servi. Ensuite il s'approchait de la table sans cérémonie, et mangeait avec joie, surtout lorsque dans le repas brillait la pauvreté qu'il aimait tant.
CHAPITRE XXV. Du sommeil du Seigneur dans la barque.
Le Seigneur Jésus étant entré dans une barque avec ses Disciples, eut besoin de se reposer, et il s'appuya la tête sur un oreiller (Mat., 8). En effet, il passait la plus grande partie de la nuit dans la prière, et durant tout le jour il s'employait à prêcher. Lors donc qu'il dormait, une tempête s'éleva, et les Disciples craignirent de faire naufrage, mais ils n'osaient le réveiller. Enfin, poussés par la crainte, ils l'appelèrent en lui criant : Maître sauvez-nous, car nous allons périr. S'étant levé, il les reprit de leur peu de foi, commanda à la mer et aux vents, et la tempête se calma. Regardez-le donc et le contemplez dans ces actes, suivant la méthode générale que je vous ai enseignée. Vous pouvez remarquer ici que le Seigneur, bien qu'il paraisse sommeiller en ce qui concerne nos personnes et nos affaires, est cependant plein de diligence à veiller à notre garde. voilà pourquoi nous devons être contents dans notre confiance, et ne nous laisser aller à aucune hésitation.