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CHAPITRE LIX. Comment le Seigneur, sous la parabole des cultivateurs de la vigne qui ont mis à mort le Fils de leur Maître, dit aux Juifs que l'Église passerait aux Gentils.
Notre Seigneur et Rédempteur, plein de zèle pour le salut des âmes qu'il était venu racheter, au prix de sa vie, s'efforçait de toutes manières de les attirer à lui et de les soustraire aux déchirements de leurs ennemis. Voilà pourquoi il employait, tantôt des paroles douces et caressantes, tantôt un langage dur et sévère; pourquoi il avait recours tantôt à des exemples et à des paraboles, tantôt à des prodiges et à des miracles, tantôt à des menaces et à la terreur. Il variait son genre et ses moyens de salut selon qu'il en voyait la nécessite à raison du lieu, du temps, des personnes diverses qui venaient l'entendre.
(Mat., 21) Or ce fut en cette circonstance qu'il se servit contre les Princes des Prêtres et les Pharisiens de paroles dures et d'un exemple terrible, mais tellement vrai et bien approprié qu'eux-mêmes s'en firent l'application. Il leur proposa donc la parabole des ouvriers de la vigne qui mirent à mort les serviteurs du Maître, envoyés pour en recueillir les fruits, et traitèrent son Fils de la même manière. Demandant ensuite quelle peine le Maître devrait infliger à de pareils hommes, ceux qui étaient présents répondirent : Il fera périr misérablement ces méchants, et il louera la vigne à d'autres ouvriers. Et Jésus, approuvant cette réponse, leur dit : Ainsi le royaume des cieux, c'est-à-dire l'Église, vous sera enlevé et il sera donné à un peuple qui en produira les fruits, c'est-à-dire aux Gentils, dont nous sommes sortis et dont se compose l'Église universelle.
Ensuite il leur mit devant les veux la parabole de la pierre angulaire, qui signifiait le Sauveur lui-même et qui devait briser les Juifs. Mais ces hommes, comprenant que c'était eux qu'il voulait désigner par cette parabole, loin de se corriger, s'en irritèrent davantage, car leur méchanceté les avait plongés dans l'aveuglement. — Pour vous, considérez tout ce qui vient d'être dit, et contemplez Jésus assis humblement au milieu des Pharisiens, mais leur parlant avec autorité et leur annonçant avec puissance et avec nu courage inébranlable ce qui les concernait personnellement.
 
CHAPITRE LX. Comment les Juifs voulurent surprendre Jésus dans ses discours.
A mesure que le Seigneur s'efforçait de toute manière d'opérer le salut des Juifs, eux, de leur côté, mettaient en jeu tous les efforts imaginables pour le supplanter et le faire mourir. Ils pensèrent donc à le surprendre par la ruse, mais ce ne fut que pour s'évanouir dans leurs projets les mieux concertés. Ils envoyèrent, après s'être entendus entre eux, de leurs disciples avec des partisans du roi Hérode, pour lui demander s'il était permis ou non de payer le tribut à César Ils s'imaginaient que, par une semblable question, ils le rendraient odieux ou à César, ou à la multitude, car il ne pourrait répondre que contre lui-même. Mais celui qui sonde les coeurs, connaissant leur malice, leur dit qu'ils eussent à rendre à Dieu ce qui appartenait à Dieu, et à César ce qui appartenait à César. Il les appela hypocrites, attendu qu'ils cachaient sous un langage mielleux une âme pleine de fourberie. Se voyant donc trompés dans leur dessein, ils se retirèrent couverts de confusion.
Considérez attentivement le Seigneur selon la règle générale que je vous ai donnée plus haut, et remarquez en même temps que ce n'est pas la volonté de notre Sauveur que les supérieurs et maîtres temporels soient privés de ce qui leur est dû. C'est donc un péché et une chose défendue de ne point satisfaire aux péages, aux gabelles, aux dîmes et autres impôts établis avec justice et égalité par nos maîtres sur la terre.


CHAPITRE LXI. De l'aveugle qui recouvre la vue à Jéricho et de plusieurs autres choses. (Mat., 22, Luc., 18)
Notre très-miséricordieux Seigneur, qui, dans l'excès de sa charité, était descendu pour notre salut du sein de son Père, sachant que le temps de sa Passion approchait, se prépara à monter à Jérusalem afin de la subir. Il l'annonça même alors divinement à ses Apôtres ; mais ils ne comprirent pas ce qu'il voulait leur dire Lors donc qu'il s'approchait de Jéricho, un aveugle qui était assis au bord du chemin pour demander l'aumône, comprenant, par la multitude qui se trouvait là, que c'était lui qui passait, se t à crier de toutes ses forces et à implorer sa pitié. Bien que la foule le reprît, il n'en concevait point de confusion et il continuait à crier. Jésus, abaissant ses regards sur sa foi et sa ferveur, se le fit amener et lui dit : Que voulez-vous que je vous fasse ? O parole pleine de douceur : Que voulez-vous que je vous fasse! L'aveugle répondit : Seigneur, faites que je voie. Et le Seigneur lui accorda avec bonté sa demande en lui disant : Voyez. Et ainsi il lui rendit la vue.
Regardez donc avec attention le Seigneur Jésus et sa bénignité. Méditez ici sur la puissance dora foi et de la prière, et remarquez que l'importunité de nos demandes ne déplaît, point à Dieu, ou plutôt même qu'il y prend plaisir. Vous avez déjà vu quelque chose de semblable dans la Chananéenne. C'est le Seigneur lui-même qui nous enseigne au chapitre où cette guérison de l'aveugle est racontée, qu'il faut toujours prier et ne jamais se lasser de prier, et il apporte en exemple la veuve qui, par son importunité, obtient du Juge ce qu'elle lui demandait. Ailleurs, il nous montre comment, au milieu de la nuit, un homme prêta des pains en cédant également à l'importunité de celui qui venait les emprunter (Luc., 11. — 19). Ainsi en est-il de ceux qui persévèrent dans leur prière. Le Seigneur accorde tout ce qu'ils demandent avec justice et convenance ; il dit à chacun d'eux : Que voulez-vous que je vous fasse ? Et il le fait. Bien plus, souvent même il fait plus qu'on ne demande et qu'on n'eût osé demander, comme vous le verrez dans Zachée dont nous parlerons bientôt. Tenez donc pour certain que tout ce que vous demanderez au Seigneur avec fidélité et persévérance, vous l'obtiendrez. Vous ne devez point rougir d'exposer vos besoins à l'exemple de l'aveugle, de la Chananéenne, de Zachée, qui n'ont point rougi de demander des grâces et les ont obtenues ; nous ne devons point rougir de servir Dieu, de déposer le fardeau du péché, de solliciter les secours dont nous avons besoin. Avoir de la honte et de la retenue, c'est quelquefois une grande vertu, mais aussi quelquefois un grand vice. Voici comme en parle saint Bernard :
«  (De laud. nov. milit.) Il est une honte qui traîne après soi le péché, et une honte que suit la gloire. C'est une honte salutaire de rougir d'avoir péché ou de pécher encore, d'avoir d'autant plus de crainte, bien qu'éloigné de tout témoin terrestre, du regard de Dieu que du regard de l'homme, que vous pensez avec plus de vérité que Dieu l'emporte en pureté sur sa créature, et qu'il est d'autant plus offensé par celui qui pèche, qu'il est certain que le péché est plus éloigné de lui. Une telle honte, sans aucun doute, met en fuite l'opprobre et nous prépare la gloire, tandis qu'elle empêche entièrement de commettre le péché, ou qu'elle punit par le repentir celui qui a été commis et le rejette bien loin par l'aveu qu'elle en fait. Cette gloire cependant ne nous appartiendra qu'au tant qu'elle sera appuyée sur le témoignage de notre conscience. Mais si quelqu'un rougit de confesser les crimes qui le pénètrent de douleur, une telle honte engendre le péché et anéantit la gloire qui naît du calme d'une bonne conscience, puisque le mal que la componction s'efforce de chasser loin de son coeur, celte honte insensée l'y tient enchaîné et l'empêche d'en sortir. »
« O honte privée de raison, ennemie du salut, sans connaissance aucune de l'honneur et de l'honnêteté ! ... Est-ce donc une honte d'être vaincu par Dieu, un sujet de confusion de s'humilier sous la main puissante du Très-haut?... Au contraire, la victoire la plus glorieuse, c'est de céder à la majesté divine ; c'est le comble de la gloire et de l'honneur de ne pas résister à l'autorité de l'Église notre mère. O perversité ! on n'a pas honte de se souiller et l'on rougit de se purifier. Il est, selon le sage, une honte que suit la gloire (Eccl., 4.) : c'est celle qui rougit de pécher encore ou bien d'avoir péché. Par elle, vous conserverez assurément. la gloire, la confusion ramenant celle que le péché avait mise en fuite. »
« (Serm. 86 sup. cant.) Je ne sais si l'on peut observer dans la conduite des hommes quelque chose de plus agréable que la pudeur.... Elle est sans aucun doute l'ornement de tous les âges ; mais la douceur de sa grâce paraît plus aimable, brille avec plus d'éclat encore dans un âge plus tendre. Qu'y a-t-il de plus aimable, en effet, qu'un jeune homme plein de pudeur? Combien est brillante, combien est belle cette perle des moeurs dans la vie et sur le visage de l’adolescent? Comme elle est une messagère vraie et sans nuage d'une espérance heureuse, et l'indice d'un caractère excellent! C'est pour lui une verge de discipline levée pour arrêter les sentiments qui portent le déshonneur, pour empêcher les mouvements et les actes les plus légers d'un âge si glissant, pour comprimer ceux qui tenteraient de se produire avec insolence. Qui mettra en fuite comme elle les paroles honteuses et tout ce qui est messéant? La pudeur est la soeur de la continence. Rien ne saurait être comme elle le signe manifeste de la simplicité de la colombe ; et voilà pourquoi elle est la compagne de l'innocence. Elle est la lampe toujours brillante de l'âme pure, et à sa lumière rien de honteux, rien de déshonorant, ne saurait prétendre se fixer en cette âme sans être démasqué aussitôt. C'est elle qui attaque le mal, elle qui combat pour la pureté nécessaire à notre âme; c'est elle qui est la gloire principale de notre conscience, la gardienne de notre renommée, la splendeur de notre vie, le siège de la force; c'est en elle que se trouvent les prémices des vertus, la louange de la nature, l'éclat de toute honnêteté. Que de grâces et de beauté la rougeur même dont la modestie aura peut-être coloré ses joues, n'a-t-elle pas coutume de répandre sur son visage ! La pudeur est un bien tellement propre à l'âme que ceux-mêmes qui ne craignent pas de faire le mal rougissent cependant de le faire en public, et qu'ils cachent dans les ténèbres les oeuvres de ténèbres, les oeuvres indignes de la lumière... Qu'y a-t-il de cher à un coeur modeste comme le secret de la solitude? Enfin on nous ordonne, lorsque nous voulons prier, de nous enfermer dans notre demeure, et c'est sans doute pour que nous y soyons solitaires. C'est une précaution à notre avantage, de peur qu'en priant publiquement, la louange des hommes ne nous ravisse le fruit de notre,prière, ne réduise à rien ses effets. Mais qu'y a-t-il de plus particulier à la pudeur que de fuir les louanges qu'elle mérite et d'éviter toute jactance? Qu'y a-t-il d'inconvenant, surtout pour un jeune homme, comme de faire parade de sa sainteté ?.... C'est une bonne  recommandation pour la prière que vous allez faire, si vous mettez en avant la pudeur. » Telles sont les paroles de saint Bernard.
Les considérations qui s'offrent à vous dans la guérison de cet aveugle, vous pouvez les fa ire également pour deux autres à qui le Seigneur rendit la vue lorsqu'il sortit de Jéricho; car ce fut avant qu'il y entrât qu'il guérit celui dont nous venons de nous occuper. Quant aux deux autres, il en est parlé dans saint Matthieu (Mat., 20), et dans saint Marc (Marc., 10), et même le nom de l'un d'eux est exprimé. Ce fut de la même manière qu'ils crièrent, que le Seigneur leur répondit et leur rendit l'usage de la lumière.


CHAPITRE LXII. Comment le Seigneur entra dans la maison de Zachée.
(Luc., 19) Lorsque le Seigneur fut près d'entrer dans la ville de Jéricho, Zachée, chef des publicains, l'ayant appris, désira passionnément le voir, et comme il ne pouvait y parvenir à cause de la multitude et parce qu'il était d'une petite taille, il monta sur un sycomore afin de le contempler au moins de cet endroit. Mais Jésus connaissant et ayant pour agréable sa foi et son désir, lui dit : « Zachée, hâtez-vous de descendre, car il faut qu'aujourd'hui je demeure dans votre maison ». Aussitôt il descendit, le reçut avec une joie vive et un profond respect, et fit préparer un grand festin.
Vous avez vu la bénignité du Seigneur Jésus. Il a donné à Zachée plus que celui-ci n'eût désiré : il s'est donné lui-même, ce que Zachée n'eût osé demander. Vous avez là une preuve de la vertu de la prière; car le désir est une voix puissante et une grande prière. C'est pourquoi le Prophète a dit : « Le Seigneur a exaucé le désir de ceux qui sont pauvres, et votre oreille, ô mon Dieu, a entendu la préparation de leur cœur (Ps. 9). » Et le Seigneur dit aussi à Moïse : « Pourquoi criez-vous vers moi (Exod., 14)? » Cependant il ne proférait alors aucune parole, mais il parlait en son coeur.
Contemplez le Sauveur assis et mangeant avec ces pécheurs : il est placé vers le milieu de la table avec Zachée, et il a fait prendre place au premier rang à quelques-uns d'entre eux pour leur faire honneur. La converse avec eux familièrement et simplement afin de les attirer à lui. Considérez aussi les Apôtres conversant sans l'acon avec ces mêmes pécheurs, s'entretenant avec eux et les animant aux bonnes oeuvres; car ils savaient que telle était la volonté de leur Maître et ils désiraient leur salut.


CHAPITRE LXIII. Guérison de l'aveugle-né.
(Joan., 9) Lors donc que le Seigneur se rendait à Jérusalem, il vit un aveugle de naissance, qui s'appelait, dit-on, Célidonius. L'humble Jésus se baissa, et ayant fait de la boue avec sa salive, il oignit les yeux de cet homme et l'envoya à la fontaine de Siloé afin qu'il s'y lavât. L'aveugle obéit, et s'étant lavé les yeux, il recouvra la vue. Ce miracle fut solennellement examiné par les ennemis du Seigneur et cet examen tourna à leur confusion. Voyez l'histoire, telle qu'elle est racontée dans l'Evangile ; elle est assez claire et très-belle.
Or, en tout cela, considérez le Seigneur Jésus selon la règle générale que je vous ai donnée, et remarquez combien fut grande la reconnaissance de cet aveugle. Quoiqu'il n'eût point vu le Sauveur, il prit parti pour lui avec courage et persévérance devant les princes et les anciens des Juifs, et ne les ménagea en aucune de ses paroles.
C'est une vertu bien recommandable et bien agréable à Dieu que la reconnaissance, et un vice bien détestable que l'ingratitude. Voici comment saint Bernard s'exprime à se sujet : « Apprenez à rendre grâces pour chacun des dons que vous recevez. « Considérez avec attention, dit le sage, ce qui vous est accordé. » Et cela afin qu'aucun des dons de Dieu ne demeure sans l'action de grâces qui lui est due. Je n'excepte aucun don, ni celui qui est considérable, ni celui qui est médiocre, ni celui qui est de peu de valeur. On nous ordonne de ramasser les morceaux de peur qu'ils ne se perdent, c'est-à-dire de ne point mettre en oubli les bienfaits même les plus minimes. Est-ce que le don fait à l'ingrat n'est point perdu? L'ingratitude est ennemie de l'âme; c'est l'anéantissement des mérites, la ruine des vertus, la perte des biens. L'ingratitude est un vent brûlant qui dessèche la source de la piété, la rosée de la miséricorde et les ruisseaux de la grâce.»


CHAPITRE LXIV. Comment le Seigneur s'enfuit du Temple et se cacha quand les Juifs voulurent le lapider.
C'est maintenant que commencent les mystères de la Passion du Seigneur. Aussi désormais citerai-je bien rarement les autorités des auteurs, afin de pouvoir m'arrêter plus facilement sur cette Passion et ses préambules.
Un jour donc que Jésus prêchait dans le Temple et que, entre autres choses, disait : « Si quelqu’un garde ma parole, il ne mourra jamais, » les Juifs lui répondirent : « Vous êtes donc plus grand que notre père Abraham, qui est mort? » — Je suis, leur dit le Seigneur, avant qu' Abraham existât.» Aussitôt, prenant occasion de cette parole comme s'il eût avancé un mensonge ou une extravagance, ils saisirent des pierres pour les lui jeter. Mais il se cacha et sortit du Temple, car l'heure de sa Passion n'était point encore venue.
Considérez-le donc bien en cette circonstance avec une douleur profonde. Remarquez comment le Maître de toutes choses était vilipendé par des serviteurs pervers, et comment, pour céder à leur fureur, il se cacha dans quelque coin du Temple, derrière quelque colonne ou parmi quelques personnes. Fixez vos regards sur lui et sur ses Disciples qui se retirent tristement, la tête baissée, comme des hommes sans force et sans courage.


CHAPITRE LXV. Comment, eu une autre circonstance, les Juifs voulurent lapider Jésus. (Joan., 10)
Une autre fois, pour la fête de la Dédicace du Temple, tandis que Jésus était sous le portique de Salomon, ces loups ravissants l'environnèrent avec une fureur extrême, et, grinçant des dents, ils lui dirent : «Jusqu'à quand nous tiendrez-vous l'esprit en suspens ? Si vous êtes le Christ, dites-le nous clairement ! » Mais cet Agneau, plein de douceur, leur répondit avec humilité : « Je vous parle et vous ne me croyez pas. Les oeuvres que je fais au nom de mon Père, rendent témoignage de moi. » Pour Dieu, considérez bien maintenant et le Sauveur et tout ce qui se passe en ce moment. Il leur parlait avec humilité, et eux l'environnaient de toutes parts et criaient contre lui, semblables à des chiens qui aboient avec fureur. Enfin, ne pouvant cacher le venin qu'ils portaient dans leur coeur, ils prirent des pierres pour les lui jeter. Néanmoins, le Seigneur Jésus leur parla avec mansuétude et leur dit : « J'ai fait devant vous plusieurs bonnes autres; pour laquelle voulez-vous me lapider ? » Et ils lui répondirent, entre autres choses : « C’est qu'étant homme, vous vous faites passer pour Dieu. » Voyez leur prodigieuse folie : ils voulaient savoir s'il était le Christ; et, après qu'il leur a prouvé, par ses paroles et par ses oeuvres, qu'il l'est véritablement, ils cherchent à le lapider. Ils ne sauraient avoir aucune excuse, car ils ont pu et ils ont dû croire que le Seigneur Jésus était le Fils de Dieu. Mais, comme son heure n'était pas encore venue, il s'échappa de leurs mains, se retira au-delà du Jourdain, au lieu où Jean avait baptisé, qui est distant de dix-huit milles de Jérusalem, et il y demeura avec ses Disciples. Considérez-les, lui et ses Disciples, s'en allant pleins de tristesse, et compatissez-leur de toute votre âme.


CHAPITRE LXVI. De la résurrection de Lazare.
Ce miracle, tout-à-fait célèbre et solennel, veut être médité avec dévotion. C'est pourquoi, montrez-vous aussi attentive que si vous étiez présente à tout ce qui fut dit et fait en cette circonstance, et entretenez-vous de grand coeur, non-seulement. avec Jésus et ses Disciples, mais encore avec cette famille bénie, si dévouée au Seigneur et si aimée de lui, c'est-à-dire avec Lazare, Marthe et Marie.
(Joan., 11) Lazare donc étant malade, ses soeurs, qui étaient très-chères au Seigneur, envoyèrent vers lui au lieu où il s'était retiré, c'est-à-dire au-delà du Jourdain, comme vous l'avez vu dans le chapitre précédent, et lui firent. dire : « Lazare notre frère, que vous aimiez, est malade. » Elles n'ajoutèrent rien de plus, soit qu'elles jugeassent que c'était. assez pour celui qui aimait. et comprenait bien ce qu'elles voulaient, soit qu'elles craignissent de le faire venir en ces lieux où elles savaient que les plus considérables d'entre les Juifs lui tendaient des embûches et désiraient sa mort. Le Seigneur, ayant appris cette nouvelle, demeura en repos pendant deux jours, et ensuite il dit à ses Disciples : «Lazare est mort, et je me réjouis à cause de vous de ne m'être pas trouvé là. » Voyez la bonté et l'amour de Jésus, et en même temps son attention pour ses Disciples. Il n'avaient point encore assez de force et de courage ; voilà pourquoi il travaillait de grand coeur à leur avancement. Ils revinrent donc et déjà ils s'approchaient de Béthanie. Aussitôt que Marthe en fut instruite, elle sortit au-devant de Jésus, et, se jetant à ses pieds, elle lui dit : « Seigneur, si vous eussiez été ici, moi frère ne serait pas mort. » Le Seigneur lui répondit qu'il ressusciterait ; et ils s'entretenaient ensemble de cette résurrection. Ensuite il l'envoya chercher Marie, car il avait pour elle un amour tout spécial. Aussitôt que celle-ci fut instruite de sa présence, elle se leva à la hâte, vint le trouver, et, se jetant à ses pieds, lui répéta les paroles que Marthe lui avait déjà dites. Mais Jésus, voyant dans l'affliction, les pleurs et la désolation, à cause de son frère, celle qui lui était chère, ne put lui-même s'empêcher de pleurer, et ainsi il versa des larmes.
Maintenant considérez-le bien, et ces femmes et les Apôtres aussi. Croyez-vous que ceux-ci ne pleurèrent pas non plus? Après quelques instants donnés à leur douleur commune, le Seigneur dit : « Où l'avez-vous placé? » Elles lui répondirent : « Venez et voyez. » Et elles le conduisirent au sépulcre. Jésus s'avança donc entre les deux soeurs, les consolant et les fortifiant. Pour elles, elles se trouvèrent tellement soutenues de sa présence, qu'elles étaient tout entières occupées de lui comme si elles eussent oublié et leur douleur et tout le reste. Lors donc qu'ils s'avançaient ainsi tous trois par le chemin, Madeleine lui disait : « Seigneur, que vous est-il arrivé depuis que vous vous êtes retiré du milieu de nous ? pour moi, votre retraite m'a plongée dans une vive peine ; mais aussitôt que j'ai eu appris votre retour je me suis réjouie grandement. Cependant j'ai conçu des craintes, et même je crains beaucoup encore; car vous savez tout ce que nos Princes et nos Anciens machinent contre vous. Voilà pourquoi nous n'avons pas osé vous faire prier de venir. Je me réjouis pourtant de vous voir en ces lieux, mais je vous en conjure, pour Dieu, tenez-vous en garde contre vos ennemis. » Et le Seigneur répondait : « Ne craignez point, mon Père y pourvoira. »
Ils arrivèrent au tombeau en s'entretenant ainsi. Alors Jésus ordonna qu'on enlevât la pierre qui le couvrait, mais Marthe s'y opposait en disant : « Seigneur, il sent mauvais. car il y a déjà quatre jours qu'il est mort. » O Dieu! Voyez l'amour admirable de ces soeurs pour le Sauveur. Elles ne pouvaient consentir à ce que cette mauvaise odeur arrivât jusqu'à lui. Néanmoins et même à cause de ces exhalaisons, le Seigneur ordonna qu'on enlevât la pierre. Ce qui ayant été fait, Jésus éleva les yeux au ciel en disant : « Mon Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez exaucé. Pour moi, je sais bien que vous m'exaucerez toujours ; mais je dis ceci à cause de ce peuple qui m'environne, afin qu'il sache que c'est vous qui m'avez envoyé. »
Considérez le donc avec attention, faisant cette prière, et voyez son zèle pour le salut des âmes. Après avoir parlé ainsi, il éleva la voix en criant : « Lazare, sortez dehors. » Aussitôt celui-ci revint à la vie et s'élança hors du tombeau, mais lié et dans l'état où il avait été enseveli. Les Apôtres le délièrent sur l'ordre du Seigneur. Aussitôt qu'il fut libre, lui et ses soeurs se prosternèrent aux pieds de Jésus, lui rendirent grâces d'un si grand bienfait et le conduisirent à leur maison. Tous ceux qui étaient présents et qui avaient été témoins de ce qui venait d'arriver, furent dans un étonnement extrême. Le bruit de ce miracle se répandit partout, tellement qu'une grande foule vint de Jérusalem et des autres endroits de la Judée pour voir Lazare. Mais les princes des Juifs se regardant comme confondus, résolurent de faire mourir Jésus.


CHAPITRE LXVII. De la malédiction du figuier.
Bien que l'on croie que la malédiction du figuier et la présentation de la femme adultère dans le temple aient eu lieu après l'entrée de Jésus à Jérusalem sur un ânon, cependant comme il me paraît plus convenable, après cette même entrée, de ne nous occuper que de la Cène et de la Passion, avec ses diverses circonstances, j'ai pensé qu'il était bon de placer ici ces deux faits.
(Mat., 21, Marc., 11) Lors donc que le Seigneur Jésus s'avançait vers Jérusalem, il eut faim. Voyant un superbe figuier chargé de belles feuilles, il s'en approcha, mais il n'y trouva aucun fruit, et il le maudit. Aussitôt le figuier se dessécha, en sorte que les Disciples en étaient dans l'admiration. Considérez en toute cette histoire le Seigneur et ses Apôtres, selon la méthode accoutumée. Remarquez aussi qu'en cette action de Jésus, il y a un sens mystique, puisqu'il savait bien que ce n'était pas le temps des figues. On peut donc, par cet arbre couvert de feuilles, entendre ceux qui sont abondants en paroles, mais dont les oeuvres ne répondent pas à leur langage, et encore les hypocrites et les fourbes, qui ayant un extérieur parfait, portent cependant une âme vide et dépouillée de fruits.


CHAPITRE LXVIII. De la femme surprise en adultère.
(Joan., 8) Les méchants Princes des Juifs et les Pharisiens persévéraient sans relâche dans leur acharnement contre le Seigneur, et ils agitaient entre eux avec grande inquiétude, les ruses et les fourberies à employer pour le vaincre et le rendre odieux au peuple. Mais leurs traits retournaient invariablement contre eux. Un jour donc qu'ils avaient surpris une femme en adultère, laquelle devait, suivant la loi, être lapidée, ils l'amenèrent à Jésus dans le Temple, lui demandant ce qu'il fallait en faire, voulant le faire passer pour cruel et sans miséricorde, s'il disait qu'il fallait s'en tenir à la loi, ou bien le taxer d'injustice, s'il disait autrement. Mais la sagesse du Seigneur connaissait leurs embûches et savait les éviter. Il se baissa donc avec humilité, et écrivit sur la terre avec son doigt. La Glose dit qu'il écrivait les péchés de ces hommes, et cette écriture avait une telle vertu que chacun d'eux connaissait ses propres péchés. Alors le Seigneur, se levant, dit : « Que celui qui est sans péché, jette à cette femme la première pierre. » Et il s'inclina de nouveau par bonté même pour ses envieux et ses ennemis, afin qu'ils n'eussent pas trop à rougir. Mais ils se retirèrent tous et leurs ruses s'évanouirent. Alors Jésus avant averti cette femme de ne plus pécher, la renvoya. Considérez-le avec attention en tous ses actes et en ses paroles.


CHAPITRE LXIX. De la conspiration des Juifs contre Jésus et de sa fuite en la ville d'Éphrem. (Joan., 11)
Le temps arrêté par le Seigneur pour le rachat des hommes au prix de son sang étant proche, le Démon arma ses satellites et anima leurs coeurs contre lui jusqu'à leur faire chercher les moyens de le faire mourir. Ses bonnes oeuvres, la résurrection de Lazare surtout, irritaient de plus en plus leurs esprits et les faisaient connue sécher d'envie Ne pouvant donc plus contenir leur fureur, les Prêtres et les Pharisiens tinrent un conseil où Caïphe prophétisa, et où l'on arrêta de mettre à mort l'Agneau plein d'innocence. O conseil détestable! O chefs pervers du peuple, conseillers d'iniquité ! Que faites-vous, malheureux? Quelle fureur vous agite ? Quels projets formez-vous? Quelle cause vous fait demander la mort du Seigneur votre Dieu? N'est-il pas au milieu de vous, quoique vous le méconnaissiez? N'entend-il pas toutes vos paroles? Ne sonde-t-il pas vos reins et vos coeurs ? Mais il faut qu'il soit fait selon vos désirs : le Père céleste a livré son Fils entre vos mains; il sera mis à mort par vous et non pour vous ; il mourra et il ressuscitera afin de sauver son peuple ; et vous, vous périrez.
Cette réunion de principaux d'entre les Juifs fut connue ; mais Jésus, dans sa sagesse, voulant céder à leur colère, et aussi parce que tout ce qu'il avait à faire n'était pas encore accompli, se retira près du désert, en la ville d'Éphrem. Ainsi le Seigneur prit la fuite devant ses serviteurs les plus pervers. Considérez donc ces méchants s'agitant avec fureur dans leur conseil abominable. Regardez aussi Jésus et ses Disciples qui se retirent comme des hommes sans force et sans ressources. Que pensez-vous que Madeleine ait dit alors? Mais surtout quelles étaient les pensées de la Mère du Sauveur, lorsqu'elle le voyait s'enfuir et qu'elle apprenait que c'était parce qu'on voulait le faire mourir. Vous pouvez vous figurer ici que Marie et ses soeurs restèrent chez Madeleine et que Jésus les consola en leur annonçant son prompt retour.

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