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CHAPITRE LXX. Comment le Seigneur revint à Béthanie où Marie-Madeleine oignit ses pieds.
Après avoir pris la fuite avec prudence, comme nous venons de le voir, et pour notre instruction, nous montrant ainsi que nous devions nous soustraire avec soin, selon le temps et le lieu, à la fureur de nos persécuteurs, Jésus nous donne maintenant l'exemple de la force, car, le temps marqué approchant, il revint de lui-même s'offrir aux tourments et se livrer aux mains de ses ennemis. De même qu'il nous avait donné plus haut l'exemple de la tempérance en fuyant les honneurs, lorsque la foule voulut le faire roi, il nous a donné celui de la justice en permettant qu'on l'honorât comme un roi, quand le peuple vint à sa rencontre avec des branches d'arbres. Cependant il n'usa de ce triomphe qu'avec une grande modestie, et ce fut pour cela qu'il n'eut qu'un âne pour monture, comme le dit saint Bernard à cet endroit :
« (Serm. 2 in ram. palm.) Le Seigneur des vertus fit donc paraître en lui, pour notre instruction, ces quatre vertus : la prudence, la force, la tempérance et la justice. On les appelle vertus cardinales et principales, parce que c'est d'elles que découlent toutes les autres. Il ne faut pas croire pour cela qu'il ait été différent de lui-même ou inconstant ; de même qu'on ne saurait non plus le penser de celui qui s'exerce, selon les diverses circonstances, à la pratique des vertus diverses. »
Or, le jour du Sabbat, la veille du jour des palmes, Jésus revint à Béthanie, qui n'est qu'à environ deux milles de Jérusalem, et on lui prépara à souper dans la maison de Simon le lépreux (Mar., 11). Lazare, Marthe et Marie s'y trouvèrent. Peut-être étaient-ils parents ou du moins très-amis de Simon (Joan., 12). Ce fut alors que Marie répandit sur la tête de Jésus une livre d'un parfum précieux dont elle lui oignit la tête et les pieds. Ce qu'elle avait fait autrefois dans la même maison, par douleur de ses péchés, elle le faisait aujourd'hui par amour; car elle aimait le Seigneur par-dessus tout et elle ne pouvait se rassasier de lui rendre ses hommages. Le traître Judas murmura de cette action, mais le Seigneur répondit pour Marie et prit sa défense selon sa coutume. Néanmoins, le traître persévéra dans sa colère et prit de là le motif de sa trahison qu'il accomplit le mercredi suivant, en vendant le Seigneur au prix de trente pièces d'argent.
Considérez donc le Sauveur mangeant avec ses amis et employant à converser avec eux le peu de jours qui lui restent. jusqu'à sa Passion. C'est chez Lazare qu'il réside principalement, car sa maison, qui était aussi celle de ses soeurs, était son refuge habituel. C'est en cette demeure qu'il prenait avec les Apôtres ses repas durant le jour et son repos durant la nuit. C'est là que notre Souveraine, la mère du Seigneur, habitait avec ses soeurs, et tout le monde en cette maison l'honorait grandement, surtout Madeleine qui se tenait sans cesse en sa société et ne s'en séparait jamais. Considérez donc cette Reine qui, glacée d'effroi pour son Fils bien-aimé, ne s'en éloigne en aucun temps. Lorsque le Seigneur défendant Madeleine, dit : « Cette femme, en répandant ce parfum sur mon corps, l'a fait en vue de ma sépulture (Mat., 26). » Croyez-vous que cette parole ne fût point comme un glaive qui perça l'âme de sa Mère? Que pouvait-il dire de plus clair touchant sa mort?
Tous ceux qui étaient présents, furent de même glacés d'ellloi et remplis de pensées d'inquiétude. Ils s'entretenaient un à un, connue il arrive à ceux qui ont à parler de choses pénibles et douloureuses, et ils craignaient surtout toutes les fois qu'ils voyaient. Jésus aller à Jérusalem : ce qui avait lieu tous les jours. En effet, depuis ce jour de Sabbat jusqu'à celui de la Cène, il donna aux Juifs de nombreux enseignements et fit publiquement à Jérusalem beaucoup de choses dont je n'ai pas l'intention de parler, si ce n'est de son entrée triomphante, de peur que notre méditation ne soit arrêtée, car nous touchons à la Passion. Ranimez doue votre attention, recueillez votre esprit tout entier et ne vous laissez distraire par aucune au tre chose, afin que, vide de tous soins, vous puissiez vous occuper avec une vigilance parfaite, tant des mystères qui précèdent, que de la Passion elle-même. Cependant aimez à demeurer à Béthanie avec les personnes que vous y avez rencontrées.


CHAPITRE LXXI. De l'entrée du Seigneur Jérusalem sur un âne, et en même temps comment il est dit que Jésus a pleuré trois fois.
Les mystères devenaient plus nombreux, les Écritures recevaient leur accomplissement de la part du Seigneur, et, le temps étant proche, il brûlait. de donner au inonde, par l'immolation de son propre corps, le remède dont il avait besoin. Donc le jour suivant, de grand matin, c'est-à-dire le dimanche, il se prépara à aller à Jérusalem d'une manière nouvelle et inaccoutumée, selon qu'il avait été prédit par le Prophète. Mais, alors qu'il se disposait à se mettre en route, sa Mère l'en dissuadait avec toute la tendresse de son amour en lui disant : « Mon fils, où voulez-vous aller? Vous savez la conspiration qui existe contre vous; comment vous jetez-vous au milieu de vos ennemis ? Je vous en conjure, demeurez. » Ce voyage paraissait également aux Apôtres quelque chose d'impraticable, et ils l'en éloignaient de toutes leurs forces. Madeleine lui disait : « Pour Dieu, Maître, n'y allez pas, vous savez qu'ils désirent votre mort. Si vous vous mettez entre leurs mains, ils vous prendront dès ce jour et ils accompliront ce qu'ils ont résolu. »
Oh Dieu! comme ils l'aimaient et combien leur était amer tout ce qui pouvait lui nuire! Mais, pour lui, il en avait disposé autrement, car il avait soif du salut de l'univers, et il leur répondait : « C'est la volonté de mon Père que j'y aille. Venez, ne craignez pas, car il nous défendra lui-même, et ce soir nous reviendrons ici sans avoir éprouvé aucun mal. »
(Mat.. 21) Il se mit donc en marche, et cette troupe, petite, il est, vrai, mais fidèle, le suivit. Lorsqu'il fut arrivé à Bethphagé, petit village qui se trouve au milieu du chemin, il envoya deux de ses Disciples à Jérusalem, pour qu'ils lui amenassent une ânesse et son ânon attachés dans un lieu public pour servir à l'usage des pauvres. Ce qui ayant été lait, le Seigneur monta humblement d'abord sur l'ânesse, et un peu après sur l’ânon, les Disciples ayant eu soin d'étendre auparavant leurs vêtements dessus. Telle était la marche triomphale du Maître du monde. Et, bien qu'il fût véritablement digne des plus grands honneurs, voilà quelle était sa monture au temps de son triomphe, quels étaient les ornements qui la couvraient.
Considérez-le donc avec attention, et voyez comment, en cet honneur qu'il reçoit, il a condamné la pompe brillante du monde. Ces animaux n'avaient ni freins resplendissants, ni selles dorées, ni housses de soie, selon l'usage d'un monde insensé; mais ils étaient couverts de haillons et conduits au moyen de deux cordes. Cependant celui qu'ils devaient porter était le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs.
Aussitôt que la foule fut instruite de son approche, elle alla à sa rencontre et le reçut comme un roi, avec une joie incroyable, au milieu de chants d'allégresse et de louanges, en couvrant la terre de ses vêtements et de branches d'arbres. Mais, pour lui, il mêla ses larmes à cette joie, car dès qu'il vit Jérusalem, il pleura sur elle en disant : Oh ! si tu connaissais au moins en ce jour ce qui peut te donner la paix, tu pleurerais aussi.
Or, vous devez le savoir, nous lisons que le Seigneur a pleuré trois fois différentes : la première sur la mort de Lazare, c'est-à-dire sur la misère de l'homme ; la seconde, en la circonstance qui nous occupe, c'était. sur l'aveuglement et l'ignorance du genre humain, car il pleure ici parce que les Juifs n'ont. pas connu le temps de sa visite; la troisième fois, ce fut dans sa Passion, et ces larmes eurent pour cause le péché et la perversité du monde, car il voyait que sa Passion suffisait à tous les hommes, et cependant qu'elle ne servirait pas à tous et serait inutile pour les réprouvés, pour les coeurs durs et impénitents. L'Apôtre fait mention de ces pleurs dans son épître aux hébreux, où, en parlant du temps de la Passion, il dit : « Ayant offert avec un grand cri et avec larmes ses supplications et ses prières, il fut exaucé à cause de son humble respect pour son Père (Hebr., 5).» Le texte sacré ne rapporte que ces trois fois, mais l'Église tient qu'il a pleuré encore d'autres fois dans son enfance, et c'est pour cela qu'elle chante : Enfant, il a gémi, enfermé dans les étroites limites de sa crèche, ce qu'il faisait pour voiler an démon le mystère de son Incarnation.
Considérez-le donc bien versant des larmes, car vous devriez en verser avec pli. il pleure largement et fortement, car sa douleur est sincère et. il s'attriste véritablement sur ces hommes`; car il déplorait avec mi coeur plein d'amertume le danger qu'ils couraient pour leur éternité. Il prédit aussi en ce moment leur ruine temporelle. Regardez encore les Apôtres qui marchent soigneusement près de lui, pleins de crainte et de respect. Ce sont ses Gentilshommes, ses Comtes, ses Chambellans et ses Écuyers. Voyez aussi sa Mère, avec Madeleine et les autres femmes qui viennent à sa suite avec empressement. fous ne sauriez croire qu'en le voyant pleurer, sa Mère et les autres aient pu retenir leurs larmes.
Le Seigneur entra donc au milieu de ce triomphe et des honneurs que lui rendait la foule, dans la ville qui en fut toute émue. il alla au temple et il en chassa les vendeurs et les acheteurs. C'était la seconde fois qu'il agissait de la sorte. Alors il se mit à prêcher publiquement au peuple dans le temple, et à répondre presque .jusqu'au soir aux Princes des Prêtres et aux Pharisiens. Mais quoiqu'il eût été reçu avec de tels honneurs, il ne se trouva personne pour l'inviter à boire et à manger. Ainsi lui et ses Disciples jeûnèrent tout le jour, et le soir il revint avec eux à Béthanie. Remarquez donc bien comment celui qui, le matin, était entré avec tant de magnificence, s'en retourne par la ville humblement et sans éclat, entouré d'un petit nombre de personnes. Vous pouvez comprendre par là combien on doit faire peu de cas des honneurs terrestres qui passent avec tant de rapidité. Vous pouvez aussi mous figurer quelle était la joie de Madeleine et des autres en voyant le Seigneur honoré par la foule, et surtout en le voyant revenir sain et sauf à Béthanie.
 
CHAPITRE LXXII. Comment le Seigneur prédit sa Passion à sa Mère.
Nous pouvons placer ici une belle méditation dont cependant l'Écriture ne parle pas. Le mercredi, le Seigneur Jésus étant à table le soir avec ses Disciples en la maison de Marie et de Marthe, et sa Mère prenant aussi son repas avec les autres femmes dans une autre partie de la maison, Madeleine qui servait adressa à Jésus cette prière : « Maître, souvenez-vous de faire la Pâque avec nous je vous en supplie, ne me re-fusez pas celle faveur. » Mais le Seigneur ne voulut en aucune façon consentir à sa demande, et il lui dit que c'était à Jérusalem qu'il ferait la Pâque. Alors elle se retire pleine de douleur, et, versant des larmes amères, elle s'en va trouver la Mère du Sauveur, lui raconte ce qui vient de se passer et la prie d'intervenir elle-même, afin de lui faire faire la Pâque en cet endroit.
Le repas fini, le Seigneur revint à sa Mère, et, s'asseyant avec elle en un lieu à part, ils parlent, s'entretiennent ensemble, et il lui permet de jouir à son aise de sa présence dont elle devra bientôt être privée. Considérez-les assis tous deux et voyez comment notre Souveraine reçoit son Fils avec respect, avec quel amour elle demeure avec lui, et en même temps combien le Seigneur, de son côté, témoigne de respect à sa Mère. Mais, pendant qu'ils s'entretiennent ainsi, voilà que Madeleine vient les trouver, et, s'asseyant à leurs pieds, elle dit : « Ma Souveraine, tout-à-l'heure j'invitai le Maître à faire la Pâque avec nous, mais il semble décidé à aller la faire à Jérusalem, afin de s'y faire prendre. Je vous en prie, ne le permettez pas. » Alors Marie s'écrie : « Je vous en conjure, mon Fils, qu'il n'en soit pas ainsi, mais faisons la Pâque en ce lieu. Vous savez que des embûches sont tendues pour s'emparer de vous. » Et le Seigneur lui répond : « Ma Mère bien-aimée, c'est la volonté de mon Père que je fasse la Pâque à Jérusalem, car le temps de la rédemption est arrivé. C'est maintenant que va s'accomplir tout ce qui a été écrit de moi, et que mes ennemis me feront tout ce qu'ils voudront. »
Or, en l'entendant parler ainsi, elles furent pénétrées d'une douleur profonde, car elles comprirent bien que c'était de sa mort qu'il était question. Sa Mère lui dit donc, ayant à peine la force de proférer une parole : « Mon Fils, ce que vous venez de m’annoncer m'a remplie de terreur, et je sens mon cœur prêt à m'abandonner. Que votre Père ait soin de vous, car je ne sais plus que dire. Je ne veux point m'opposer à sa volonté ; mais s'il lui plaisait de différer pour le moment, veuillez l'en prier, et faisons ici la Pâque avec nos amis. Il pourra, si tel est son bon vouloir, pourvoir d'une autre manière à la rédemption du monde sains que vous mouriez, car toutes choses lui sont possibles. »
Oh ! s'il vous était donné de voir le Seigneur pleurer en écoutant ces paroles, avec retenue et modération cependant, et Madeleine, comme si elle était ivre de son Maître, donner un large cours à ses larmes et éclater en sanglots, peut-être ne pourriez-vous vous empêcher de pleurer aussi. Pensez en quel état Marie et Madeleine pouvaient être pendant cet entretien. Le Seigneur, pour les consoler, leur dit avec tendresse : « Ne pleurez pas; vous savez qu'il faut. Que j'obéisse   à mon Père; mais tenez pour assuré que bientôt je reviendrai à vous, et que le troisième jour je ressusciterai. Je ferai donc la Cène sur la montagne de Sion, selon la volonté de mon Père. » Alors Madeleine reprit : « Puisque nous ne pouvons le retenir ici, allons aussi, nous autres, dans notre maison de Jérusalem; mais je crois qu'il ne s'est jamais rencontré une Pâque aussi amère. » Le Seigneur consentit à ce qu'elles fissent la Pâque dans cette maison.


CHAPITRE LXXVIII. De la Cène du Seigneur et en même temps de la table et de la manière de s'y tenir. —Exemple de cinq vertus donné par Jésus dans la Cène, et aussi de cinq choses du discours du Seigneur.
Le temps de la clémence et des miséricordes du Seigneur Jésus étant proche et déjà sur le point d'arriver, ce temps où il avait arrêté de sauver son peuple et de le racheter, non pas au prix d’un or ou d'un argent corruptible, mais au prix de son sang très précieux (I Pet., 1), il voulut, avant que la mort ne le séparât de ses Apôtres, faire avec eux la Cène d'une manière solennelle, comme gage particulier de son souvenir et aussi afin d'accomplir les mystères réservés pour ce moment. Cette Cène fut vraiment magnifique, et tout ce que le Seigneur y fit, plein de magnificence. Si vous voulez considérer toutes ces choses avec une attention suprême, regardez-vous-y comme présente, car si vous le faites dignement et avec soin, notre miséricordieux Seigneur ne souffrira pas que vous vous en retourniez à jeun. Or, en cette Cène, quatre choses surtout s'offrent à nos méditations. D'abord, c'est la Cène légale elle-même; en second lieu, le lavement des pieds des Disciples par le Seigneur ; en troisième lieu, l'institution du sacrement de son corps très-sacré ; quatrièmement enfin, le magnifique discours qu'il prononça. Nous allons parcourir ces points successivement.
Quant au premier, remarquez que Pierre et Jean s'en allèrent, par l'ordre de Jésus, chez un de ses amis qui demeurait sur la montagne de Sion, et en la maison duquel se trouvait une salle vaste et bien meublée, afin de préparer la Pâque (Mat., 26). Le jour commençant à baisser, le Seigneur entra dans la ville avec ses autres Disciples et alla, en cette maison. Regardez-le maintenant, il s'est arrêté dans quelque appartement de cette même demeure, et il s'entretient avec ses Apôtres de choses utiles pendant que quelques-uns des soixante-douze Disciples préparent la Pâque dans la grande salle. On lit, en effet, dans la légende de saint Martial, que ce jour-là même ce saint fut employé avec plusieurs des soixante-douze à servir le Seigneur pendant qu'il lavait les pieds à ses Apôtres. Alors donc que tout l'ut prêt, Jean, le disciple bien-aimé, qui allait et venait avec empressement pour préparer et aider en tout ce qui était nécessaire, vint trouver le Seigneur et lui dit : « Maître, vous pouvez faire la Cène quand il vous plaira, car tout est prêt. »
Considérez maintenant avec attention et longuement tout ce qui se dit et se l'ait, car tout y est vraiment touchant, et, loin d'abréger les diverses circonstances comme nous avons l'ait pour les autres actions du Seigneur, il nous faut plutôt les étendre. C'est de là que dépend surtout l'efficacité de toutes les méditations qui ont pour objet sa personne, et c'est par un tel moyen que l'on comprend particulièrement la grandeur de son amour, dont il nous a donné des marques si extraordinaires en cette Cène.
Le Seigneur se leva donc et ses Disciples avec lui. Jean se plaça à son côté et ne se sépara plus de lui en aucune façon dans la suite ; car aucun autre ne s'était attaché à Jésus aussi fidèlement et aussi intimement que Jean. Lorsque le Sauveur eut été pris, Jean entra avec lui dans la cour de la maison du Grand-Prêtre, et il ne l'abandonna, ni dans son crucifiement, ni à sa mort, ni après qu'il eut rendu l'esprit, jusqu'à ce qu'il eût été enseveli. Or, dans la Cène, il s'assit auprès de lui, quoiqu'il fût plus jeune que les autres.
Ils entrent donc tous dans la salle, lavent leurs mains et se placent autour de la table qu'ils bénissent pieusement. Regardez bien chaque chose. Vous devez savoir que la table était placée à terre et qu'ils s'assirent à terre pour manger, selon la coutume des anciens. La table était carrée, ainsi qu'on le croit, et composée de plusieurs planches. Je l'ai vue à Rome dans l'église de Latran et je l'ai mesurée moi-même : elle a sur chaque côté deux coudées et trois doigts ou une palme environ, de sorte que trois Apôtres, comme on le croit, étaient assis de chaque côté, bien qu'un peu étroitement, et le Seigneur s'était placé humblement à un coin, et tous pouvaient manger au même plat. C'est pour cela que les Apôtres ne comprirent pas quand Jésus dit : « Celui qui porte la main au plat avec moi, est celui qui doit me trahir; » car ils la portaient tous. Le Seigneur ayant donc béni la table de sa main, tous y prennent place, Jean auprès de Jésus; et alors l'Agneau pascal est servi. mais remarquez que vous pouvez les considérer de deux manières : d'abord assis, comme je vous l'ai déjà dit, et ensuite debout, un bâton à la main, mangeant l'agneau assaisonné avec des laitues sauvages, et observant ainsi tout ce qui est ordonné dans la loi ; pourvu, toutefois, que vous les représentiez assis ensuite pour manger quelqu'autre chose, comme on peut le conclure de plusieurs endroits du texte; car Jean n'eût  pu se reposer sur la poitrine du Seigneur, s'il n'eût été assis.
L'agneau étant donc servi, celui qui était l'Agneau véritable et immaculé, le Seigneur Jésus, qui était au milieu d'eux comme un serviteur, le prit, le partagea en morceaux, le présenta avec joie à ses Apôtres et les encouragea à manger. Ils mangeaient à la vérité, mais sans allégresse, ou plutôt pleins de crainte, car ils redoutaient quelque tentative nouvelle contre leur Maître. Or, pendant qu'ils étaient à table, il leur découvrit plus clairement ce qui allait arriver, et leur dit, entre autres choses : « J'ai désiré arec ardeur manger cette Pâque arec vous avant de souffrir ; mais un d'entre vous doit me trahir (Luc., 22). » Cette parole pénétra leurs coeurs comme un glaive aigu ; ils cessèrent de manger, et., se regardant les uns les autres, ils s'écrièrent : « N'est-ce point moi, Seigneur ? »
Considérez-les donc avec attention et ayez une grande compassion, tant pour le Seigneur que pour eux, car ils sont plongés dans une douleur amère. Quant au traître, afin qu'on ne s'aperçût pas que ces paroles le regardassent, il ne discontinua pas de manger. Mais Jean, sur l'instance de Pierre, s'adressa à Jésus en disant « Seigneur, quel est celui qui doit vous trahir (Joan., 23)? » Et le Seigneur le lui découvrit sans difficulté comme au bien-aimé de son coeur. Mais Jean, frappé d'étonnement et percé jusqu'au fond des entrailles, se pencha sur son Maître et s'appuya sur sa poitrine. Quant à Pierre, le Seigneur ne lui fit rien savoir ; car, comme dit saint Augustin, s'il eût connu le traître, il n'eût pu s'empêcher de le déchirer de ses dents (Aug. tract. 124 in Joan.).
Or, par Pierre sont représentés ceux qui mènent la vie active, et par Jean les contemplatifs, comme le dit encore saint Augustin dans la même homélie sur l'Évangile qui se lit pour la fête de saint Jean. Ainsi vous avez une preuve nouvelle que le contemplatif ne se mêle pas des actes extérieurs, et que même il ne demande pas vengeance des offenses commises contre Dieu, mais qu'il en gémit intérieurement, et que s'approchant de Dieu avec plus de ferveur par la contemplation et s'attachant à lui plus librement, il remet tout à la disposition de sa volonté. Quelquefois cependant le contemplatif sort de son repos par zèle pour Dieu et pour les âmes, comme vous l'avez vu plus amplement lorsque nous avons parlé de la vie contemplative. Vous voyez encore ici que Jean ne dit rien à Pierre quoique ce fût sur son désir qu'il eût interrogé Jésus. D'où vous pouvez conclure que le contemplatif ne doit point révéler le secret de son Seigneur. Nous lisons de saint François, que jamais il ne faisait connaître les révélations dont il avait été favorisé dans le secret, à moins qu'il n'y fût poussé par zèle pour le salut de ses frères, ou que l'esprit de Dieu ne l'y excitât.
Considérez donc maintenant quelle est la bénignité du Seigneur, comme il reçoit avec tendresse son bien-aimé sur son sein. Oh! comme ils s'aimaient l'un l'autre profondément! Considérez aussi les autres Apôtres : cette parole du Seigneur les a accablés de tristesse; ils ne mangent point, mais se regardent. les uns les autres sans pouvoir s'arrêter à rien sur tout cela. Voilà pour le premier point.
Méditez maintenant le second avec toute la diligence possible. Tandis que les Apôtres sont ainsi livrés à leurs réflexions, le Seigneur se lève de table et eux en font autant, ne sachant point où il veut aller. Il descend avec eux dans un autre appartement de la maison, comme le rapportent ceux qui ont visité ces lieux; il les fait tous asseoir, se fait apporter de l'eau, dépose ses vêtements, se ceint d'un linge et met de cette eau dans un bassin afin de leur laver les pieds. Pierre refuse, et, tout hors de lui, il ne veut pas se prêter à une chose qui, à son jugement, est. indigne de son Maître. Mais en écoutant la menace de Jésus, il change sagement de résolution et se soumet.
Considérez avec attention chacun des actes du Sauveur et contemplez avec admiration ce qui se passe. La Majesté suprême, le Maître de l'humilité s'abaisse jusqu'aux pieds d'un pêcheur; il se tient incliné et à genoux devant ses Disciples assis, il leur lave à tous les pieds de ses propres mains, les essuie et les baise. Mais ce qui exalte encore plus son humilité, c'est qu'il rend ces mêmes devoirs au traître lui-même. O coeur pervers ! ta dureté surpasse toute dureté, si une telle humilité est impuissante à t'amollir, si elle ne te pénètre point de respect pour le Seigneur de Majesté, si elle n'arrête point tes projets barbares contre celui qui fut en tout temps ton bienfaiteur, et que tu vis toujours innocent. Malheur à toi, misérable! ton endurcissement enfantera ce qu'il a conçu, et cependant ce n'est pas lui qui périra, c'est toi qui consommeras ta ruine. C'est donc avec justice que nous devons être dans l'admiration en présence d'une humilité si prodigieuse et d'une bénignité si profonde.
Cette action terminée, Jésus revient au lieu de la Cène, et s'étant assis de nouveau, il invite ses Apôtres par son exemple à faire de même. Or vous pouvez remarquer que, dans cette soirée, le Seigneur Jésus nous a été un modèle de cinq grandes vertus, savoir : d'humilité, en lavant les pieds à ses Apôtres, ainsi qu'il vient d'être dit; de charité, en instituant le sacrement de son Corps et de son Sang, et en prononçant ce discours qui est tout plein d'enseignements de charité; de patience, en supportant le traître ainsi que les opprobres dont il fut l'objet quand il fut pris et conduit comme un voleur ; d'obéissance, en allant aux tourments et à la mort par soumission à son Père ; d'oraison, en priant par trois fois dans le jardin. Efforçons-nous de l'imiter en ces vertus. — Voilà pour le second point.
En méditant le troisième, soyez comme hors de vous à la vue de cette condescendance pleine d'amour, de cette charité pleine de tendresse qui le porte à se livrer lui-même et à se laisser à nous en nourriture. Lors donc qu'après avoir lavé les pieds à ses Apôtres, il se fut assis de nouveau, voulant mettre fin aux institutions et aux sacrifices de la loi, et commencer le Testament nouveau, il se fait lui-même un sacrifice nouveau. Prenant du pain et élevant les yeux au ciel, il établit le très-auguste sacrement de son corps, et, le donnant à ses Disciples, il leur dit : « Ceci est mon corps, qui sera livré pour vous (Mat., 26). » Il fait de même pour le calice, en disant : « Ceci est mon sang qui sera versé pour vous. » Pour Dieu, considérez avec attention de quelle manière il accomplit avec soin, fidèlement et pieusement, toutes ces choses, et comme il communie de ses propres mains cette famille bénie et bien-aimée. Enfin, en souvenir de son amour, il ajoute : « Faites ceci en mémoire de moi. » C'est là ce mémorial qui devrait embraser et enivrer tout entière l'âme reconnaissante, lorsqu'elle s'en nourrit, soit dans la communion, soit par une méditation fervente, et la transformer sans réserve en son Seigneur lui-même, par la véhémence de son amour et de sa dévotion. Il ne pouvait nous laisser rien de plus grand, de plus cher, de plus doux, de plus utile que lui-même. En effet, celui que nous recevons dans le Sacrement, c'est le même qui, ayant pris un corps et étant né de la Vierge, a souffert la mort pour nous ; le même qui ressuscitant et s'élevant glorieusement dans les cieux, est assis à la droite de Dieu. C'est lui qui a créé le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment; lui qui gouverne et régit tout; lui de qui dépend votre salut, en la volonté et en la puissance duquel il est de vous donner ou de vous refuser la gloire éternelle. C'est lui qui est offert et vous est présenté sous une hostie d'une faible grandeur. C'est Jésus-Christ notre Seigneur, le Fils du Dieu vivant. — Voilà pour le troisième point.
Pour le quatrième, c'est le comble inénarrable et surabondant de toutes les grâces. Considérez donc les autres signes qu'il nous donne de sa charité. Il fait à ses Apôtres un discours ravissant de beauté et de douceur, tout embrasé des ardeurs de l'amour. Lorsqu'ils eurent communié, et l'infâme Judas avec eux, selon le sentiment de saint Augustin (Aug. enar. in ps. 40), bien que, selon d'autres, il n'ait pas été présent au moment de la communion, le Seigneur dit au même Judas : « Ce que vous avez à faire, faites-le promptement » Aussitôt cet infortuné sort et s'en va trouver les Princes des Prêtres à qui la veille il avait vendu son Maître pour trente pièces d'argent, et il leur demande une compagnie de soldats afin de le prendre. C'est pendant ce temps que Jésus l'ait à ses Apôtres le discours dont nous parlons. Je choisis, pour nos méditations seulement, cinq choses de son abondance si brillante, si utile et si digne de nos respects.
La première à méditer, c'est comment, en leur prédisant sa séparation prochaine, il s'applique à les fortifier (Joan., 14-16). « Je n'ai plus que quelque temps à être avec vous, leur disait-il, mais je ne vous laisserai pas orphelins. — Je m'en vais et je reviens à vous. —Je vous verrai de nouveau, et votre coeur se réjouira. » C'est en ces termes et autres semblables que je ne fais que toucher, qu'il leur parlait, et ses paroles allaient jusqu'à leur coeur et le pénétraient profondément, car tout ce qui avait trait à cette séparation leur était intolérable.
La seconde chose à méditer en ce discours, c'est la manière pleine d'amour et d'instance avec laquelle il les instruit touchant la charité. Il leur dit à plusieurs reprises : « Le commandement que je vous donne, c'est de vous aimer les uns les autres. C'est en cela que tous connaîtront que vous êtes mes Disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres ; » et autres paroles semblables que vous pourrez trouver plus abondamment dans le texte même de ce discours.
La troisième chose, c'est l'avertissement qu'il leur donne touchant l'observation de ses commandements : « Si vous m'aimez, observez mes commandements. — Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour ; » et autres recommandations pareilles.
La quatrième chose, c'est la confiance qu'il leur inspire contre les tribulations qu'il prédit devoir leur arriver : Vous aurez, leur disait-il, de grandes afflictions dans le monde, mais ayez confiance : j'ai vaincu le monde. — Si le monde a pour vous de la haine, sachez qu'il en a eu pour moi le premier. — Le monde se réjouira, et vous serez dans la peine; mais votre tristesse se changera en joie (Joan. 14-15-16). »
La cinquième chose à méditer en ce discours, c'est comment le Seigneur lui-même, élevant enfin ses yeux au ciel, se tourne vers son Père en lui disant : « Mon Père, conservez ceux que vous m'avez donnés. Lorsque j'étais avec eux, je les conservais moi-même ; mais maintenant je viens à vous. Père saint, je prie pour eux ; ce n'est pas pour le monde que je prie. Et ce n'est pas seulement pour eux, mais pour tous ceux qui doivent croire en moi par eux. Mon Père, je désire que là où je suis, ceux que vous m'avez donnés y soient, aussi avec moi, afin qu'ils contemplent ma gloire(Joan., 17).» Et autres paroles vraiment de nature à fendre le coeur.
Il est assurément étonnant que les Apôtres, qui aimaient Jésus avec tant d'ardeur, aient pu continuer à vivre en entendant un tel langage. Si donc vous examinez avec attention ce qui a été dit en ce discours, si vous le repassez soigneusement dans vos méditations, et si vous en savourez avec paix la douceur, vous pourrez avec raison être embrasée en présence d'une telle condescendance, d'une telle bénignité, d'une telle providence, d'une telle indulgence, d'une telle charité, et rie tout ce qu'il a fait dans cette soirée. Considérez donc, pendant qu'il parle, comme il le fait efficacement, pieusement, agréablement; comme il imprime dans le coeur de ses apôtres tout ce qu'il leur dit; comme il les enivre de la douceur de sa présence et de ses paroles. Voyez aussi les Apôtres, comme ils sont dans la douleur, la tête baissée, les yeux pleins,de larmes; ils poussent des soupirs ; leur tristesse est à son comble. Aussi la Vérité elle-même en rend témoignage en ces termes : « Parce que je vous ai dit ces choses, la tristesse a rempli votre cœur (Joan., 16). » Regardez entre autres Jean, qui s'attache au Seigneur avec plus d'amour. Voyez comme il tient ses regards fixés soigneusement et attentivement sur son Bien-Aimé, comme il recueille toutes ses paroles avec une anxiété pleine de tendresse. C'est lui seulement qui, en écrivant ces choses, nous en a laissé un récit plus complet.
Cependant le Seigneur leur dit encore: « Levez-vous, allons-nous en d'ici (Marc., 14).» Oh! quelle frayeur les pénétra à ce moment! Ils ne savaient, ni où aller, ni comment ils s'en devaient aller, car ils étaient tout tremblants sur leur séparation d'avec Jésus. Néanmoins il leur parla encore, et acheva son discours durant la route.
Considérez donc les Disciples marchant avec lui et à sa suite. Voyez comme chacun s'approche de lui le plus près possible, comme ils s'avancent en groupe, ainsi que nous voyons les poussins suivre leur mère ; comme ils le poussent, tantôt l'un, tantôt l'autre, par le désir d'être plus près de lui et d'entendre ses paroles. Pour jésus, il souffrait cela volontiers de leur part. Enfin, tous les mystères étant accomplis, il se dirige avec eux vers le jardin qui est au delà du torrent de Cédron, et c'est là qu'il attend le traître et les hommes armés qui devaient le prendre.
 
FÉRIE SIXIÈME.
 
CHAPITRE LXXIV. Méditations sur la Passion du Seigneur en général.
C'est maintenant qu'il nous faut traiter de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ. Celui donc qui désire se glorifier en cette passion et en la Croix du Sauveur, doit s'y appliquer avec persévérance, par une profonde  méditation du cœur ; car, les mystères et toutes les choses qui s'y sont accomplies, si on les considère avec un regard attentif de l'âme, sont propres à changer, j'en suis convaincu, en un homme nouveau celui qui les méditera. En effet, l'homme qui s'appliquera à cet examen, dans le plus profond de son coeur, dans le plus intime de ses entrailles, y découvrira une foule de chemins inconnus, par lesquels il arrivera à une compassion nouvelle et, par conséquent, à un état nouveau; et tout cela deviendra pour lui un présage et comme un avant-goût de la gloire. Or, pour atteindre à cet état, je crois, dans mon ignorance et je. le dis en balbutiant, je crois qu'il faut tourner vers la Passion du Seigneur toute la vigueur de son esprit, l'oeil vigilant de son cœur, et mettre de côté tout autre soin; je crois qu'il faut se regarder comme si l'on était présent à toutes et à chacune des choses qui ont lieu en la Passion, la croix et le crucifiement de Jésus, et agir en cela avec, affection, diligence, amour et persévérance. Si donc vous avez apporté une attention sérieuse à ce qui vous a été dit sur la vie du Sauveur, je vous exhorte maintenant à redoubler de vigilance, à appliquer votre esprit. tout entier et. à employer tout votre courage, car c'est ici que se montre surtout cette charité qui devrait, embraser totalement nos coeurs. Recevez tout ce que je vous dirai en la manière accoutumée, c'est-à-dire, qu'on peut le méditer selon que je le raconte ; car je nie propose, en cet ouvrage de n'affirmer aucune chose qui ne soit affirmée ou enseignée par la Sainte Écriture, ou par la parole des Saints, ou les sentiments reçus dans l'Église.
Or, il me semble très-juste de dire que non seulement ce crucifiement terrible et mortel du Seigneur, mais encore tout ce qui l'a précédé, est de nature à inspirer, dans le plus haut degré, la compassion, l'amertume et l'étonnement. En effet, quel sujet de réflexion, de penser que depuis l'heure de la nuit où il fui, pris, jusqu'à la sixième heure, oh il fut crucifié, Notre Seigneur, le Dieu béni sur toutes choses, a été dans un combat continuel, dans des douleurs horribles, bibles opprobres, les moqueries, les tourments? On ne lui donna pas même le plus léger moment de repos. Mais quelle était cette guerre ? Quel ôtait ce combat ? Écoutez et voyez.
L'un saisit le doux, le tendre, le pieux Jésus ; un autre le lie, un autre se lève contre lui, un autre jette des cris, un autre le pousse, un autre le blasphème, un autre lui crache au visage, un autre le tourmente. un autre le promène autour de la troupe, un autre l'interroge, un autre cherche contre lui des témoins de mensonge, un autre s'associe à ces recherches, un autre rend contre lui un faux témoignage, un autre l'accuse, un autre le tourne en dérision, un autre lui voile les yeux, un autre frappe sa face vénérable, un autre lui donne des soufflets, un autre le conduit à la colonne, un autre le dépouille, un autre le bat pendant qu'on le conduit, un autre s'empare de lui pour le tourmenter d'une manière insultante, un autre l'attache à la colonne, un autre se précipite contre lui, un autre le flagelle, un autre le couvre de la pourpre par mépris, un autre le couronne d'épines, un autre met en sa main un roseau, un autre prend ce roseau avec fureur pour en frapper sa tête couverte d’épines, un autre fléchit le genou devant lui par moquerie, un autre tourne en dérision ces génuflexions, et autres opprobres dont il est l'objet. On l'emmène, on le ramène, on le couvre de crachats, on le rejette, on le tourne et on le retourne çà et là comme un insensé, comme un homme stupide et idiot, et même comme un voleur et un malfaiteur très-coupable. Tantôt c'est chez Anne, tantôt chez Caïphe, tantôt chez Pilate, tantôt chez Hérode, et puis encore chez Pilate ; et là, tantôt à l'intérieur, tantôt au dehors qu'on le conduit et qu'on l'entraîne. O mon Dieu ! qu'est-ce que tout cela ? Ne vous semble-t-il pas que ce soit une guerre, très-dure, très-amère, une guerre continuelle et formidable ? Mais attendez un peu, et vous verrez des choses plus dures encore.
Contre lui sont là, sans se rebuter, les Princes des Prêtres, les Pharisiens, les Anciens du peuple et une foule nombreuse. Tous crient unanimement : Qu'il soit crucifié. Sur ses épaules, déjà meurtries et déchirées, est placée la croix sur laquelle on doit le clouer. De tous côtés accourent en même temps et les habitants de la ville. et les étrangers, les grands, la populace, les gens perdus de moeurs. Ils viennent, non pour compatir, mais pour se moquer indignement. Il n'est personne qui le reconnaisse, mais tous, avec fureur, lui jettent de la boue et autres immondices, le tourmentent, et, tandis qu'il porte son fardeau d'ignominie, le font le sujet de leurs plaisanteries. Ceux qui étaient assis à la porte de la ville parlaient coutre lui, et ceux qui se gorgeaient de vin, le chantaient avec dérision (Ps. 68). Il est poussé et tourmenté ; on l'entraîne, on le précipite, et, après avoir été ainsi flagellé, accablé de fatigue, tout brisé et saturé d'opprobres au delà de tout ce qui peut s'imaginer, on ne lui permet pas de se reposer, on ne lui donne aucun sursis ; c'est à peine s'il peut respirer jusqu'à ce qu'il soit parvenu au Calvaire, à ce lieu immonde et fétide. Et toutes ces choses s'accomplissent avec emportement et fureur. C'est au Calvaire seulement qu'on met fin à cette guerre dont nous parlons, et que le repos y succède ; mais ce repos est plus dur encore que la guerre : c'est le crucifiement, c'est le lit de douleur.
Voilà quel est son repos. Vous voyez donc quelle longue et cruelle guerre le Seigneur a eu à souffrir jusqu'à la sixième heure. Les eaux ont véritablement pénétré jusqu'à son âme; il a été environné par des chiens nombreux, terribles, puissants et féroces; il a été assiégé par l'assemblée des méchants, qui ont cruellement aiguisé contre lui, à l'instar d'un glaive à deux tranchants, et leurs langues et leurs mains (Ps. 68-21-36).
Ce qui vient d'être dit semble devoir suffire pour exprimer ce que nous avions à présenter en abrégé touchant la Passion du Seigneur pour les trois premières heures, jusqu'à sexte, c'est-à-dire pour Matines, Prime, et Tierce. Mais ce n'est pas ainsi, ce n'est pas aussi légèrement que nous devons nous occuper de l'amertume si grande et des peines du Sauveur. C'est pourquoi reportez vos yeux sur cet objet et redoublez d'attention, car il nous reste encore à faire de grandes et nombreuses considérations, des méditations profondément émouvantes et pieuses, pourvu, toutefois, que vous vous appliquiez à vous rendre présente à ce qui se passe, selon que je vous l'ai dit. Tout ce que nous venons de voir n'est qu'un aperçu général. Voyons maintenant avec le plus grand soin chaque chose en particulier. Nous ne devons pas nous ennuyer de méditer ce que le Seigneur lui-même ne s'est point ennuyé de souffrir.

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