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CHAPITRE LXXV. Méditation sur la Passion de Jésus-Christ avant Matines.
Reprenez donc ces méditations depuis le commencement de la Passion et poursuivez-les avec ordre jusqu'à la fin. Je ne toucherai qu'un peu chaque sujet selon qu'il me semblera nécessaire ; mais pour vous, vous y appliquerez votre esprit à de plus longs développements, selon qu'il vous plaira et que le Seigneur lui-même vous donnera de le faire. Soyez donc aussi attentive à chaque circonstance que si vous étiez là présente, et considérez votre Sauveur lorsque, sortant de la Cène et ayant terminé son discours, il va dans le jardin avec ses Disciples. Enfin, entrez-y avec lui et remarquez comment il parle à ses Apôtres avec affection, bonté et cordialité, et les exhorte à prier ; comment lui-même, s'avançant un peu plus loin, c'est-à-dire à la distance d'un jet de pierre, il se mit à genoux avec humilité et révérence, et s'adresse à son Père. Arrêtez-vous un peu ici et repassez pieusement en votre âme les merveilles du Seigneur votre Dieu.
Jésus prie maintenant. Nous l'avons vu déjà prier en maintes circonstances, mais alors c'était pour nous qu'il élevait la voix, et comme notre avocat; à cette heure, c'est pour lui-même. Témoignez-lui votre compassion et admirez sa très-profonde humilité. Bien qu'il soit, comme Dieu, coéternel et égal à son Père, il semble oublier sa divinité, il prie comme un homme, il se tient, en sa prière, devant le Seigneur, comme le dernier d'entre son peuple.
Considérez sa parfaite obéissance. Que demande-t-il ? Il prie son Père d'éloigner de lui l'heure de sa mort, c'est-à-dire qu'il lui serait agréable de ne point mourir, si tel était le bon plaisir de son Père; et il n'est pas exaucé; je veux dire selon quelqu'une des volontés qui étaient en lui, car, qu'il y en eût plusieurs alors, c'est ce que je montrerai bientôt. Et ici, compatissez-lui en voyant que son Père veut irrémissiblement qu'il meure, et qu'il ne l'a pas épargné, bien qu'il fût son fils unique, réel et véritable, mais qu'il l'a livré de la sorte pour notre commun salut ; car il a tant aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils unique (Joan., 3). Quant au Seigneur Jésus, il reçoit ce commandement et l'accomplit avec tout le respect possible.
Voyez maintenant, en troisième lieu, la charité indicible, tant du Père que du Fils à notre égard, charité vraiment digne de notre compassion, de notre admiration et de nos hommages les plus respectueux. C'est par amour pour nous que cette mort est ordonnée, c'est également par un excès d'amour envers nous qu'elle est endurée.
Le Seigneur Jésus prie donc longuement son Père en lui disant : « O mon Père! vous qui êtes plein de clémence, je vous supplie d'exaucer ma prière et de ne pas mépriser ma supplication. Regardez-moi favorablement et exaucez-moi, car j'ai été rempli de tristesse dans la pensée de mes misères (Ps. 54) Mon esprit. a été plongé dans l'anxiété, et mon coeur tout pénétré de trouble. Inclinez donc votre oreille sers moi, et soyez attentif à la voix de mes soupirs. Il vous a plu, ô mon Père, de m'envoyer dans le monde pour expier l'injure que vous avez reçue de l'homme. Aussitôt que votre volonté me fut manifestée, je me suis écrié : Je vais l'accomplir ; et comme il est écrit au commencement de votre loi que je ferais votre volonté, ainsi l'ai-je voulu. J'ai annoncé votre vérité et votre salut. J'ai été pauvre et dans les peines depuis ma jeunesse en faisant votre volonté, et tout ce que vous m'avez ordonné, je l'ai exécuté. Je suis prêt à accomplir encore ce qui reste. Si cependant, ô mon Père, cela est possible, éloignez de moi une amertume aussi effroyable que celle qui m'est préparée par mes ennemis. D'où vient, ô mon Père, d'où vient qu'ils ont contre moi tant de haine, qu'ils forment contre ma personne tant et de si terribles accusations, qu'ils ont résolu, en conséquence, de m'arracher la vie ? O Père saint, si j'ai l'ait ce dont ils m'accusent, si l'iniquité a souillé mes mains, si j'ai rendu à mes ennemis le mal pour le mal, il est juste que je succombe sous leurs efforts, que je sois sans force en leur présence (Ps. 7). Mais tout ce qui vous a été agréable, je me suis appliqué à le faire en tout temps. Pour eux, ils m'ont rendu le mal pour le bien ; ils ont répondu à mon amour par la haine (Ps. 108). Ils ont corrompu mon disciple et ils l'ont mis à leur tête pour consommer ma ruine. Ils lui ont compté trente pièces d'argent en récompense de ce qu'il ferait contre moi, et voilà le prix auquel ils m'ont évalué!
« Oh ! je vous en prie, mon Père, éloignez de moi ce calice. Cependant si vous jugez qu'il doive en être autrement, que votre volonté se fasse et non la mienne (Mat., 26). Mais levez-vous, ô mon Père, pour me venir en aide ; hâtez-vous de me secourir, car alors rhème, ô Père bien-aimé, qu'ils m'auraient méconnu comme votre Fils, au moins la vie innocente que j'ai menée parmi eux, les bienfaits dont je les ai comblés, auraient dû empêcher leur cruauté contre moi. Car rappelez-vous que je me suis tenu en votre présence pour vous parler en leur faveur, pour détourner d'eux votre indignation. Hélas ! doit-on rendre le mal pour le bien ? Ils ont creusé une fosse pour m'y faire périr, ils m'ont préparé la mort la plus ignominieuse (Jer., 18). Vous le voyez, ô mon Dieu; ne gardez pas le silence; ne vous retirez pas de moi; car la tribulation est proche, et il n'est personne qui me vienne en aide. Les voici en votre présence, ceux qui me persécutent, ceux qui en veillent à ma vie. Mon coeur n'attend plus que l'opprobre et l'affliction (Ps. 68).»
Alors le Seigneur Jésus revenant à ses Apôtres, les éveille et les excite à prier. Ensuite il retourne une seconde, puis une troisième fois à sa prière, et il prie en trois lieux différents, éloignés les uns des autres d'un jet de pierre, non tel qu'il pourrait être si l'on déployait toute la force de son bras, mais connue on peut se figurer la distance d'une pierre jetée sans effort, ou comme encore nous voyons la longueur de nos maisons. Je le tiens d'un de nos frères qui a visité ces lieux, et l'on voit encore, en ces divers endroits, des vestiges d'églises qui y furent bâties autrefois.
Revenant donc à la prière une seconde et une troisième fois, le Seigneur tint le même langage et ajouta : « Mon Père, puisque vous l'avez décrété ainsi, puisqu'il faut que je subisse irrémissiblement le supplice de la croix, que votre volonté soit faite. Mais je vous recommande nia Mère bien-aimée et mes Disciples, que j'ai gardés moi-même jusqu'à ce jour. Mon Père, soyez leur gardien à cette heure (Joan., 17).» Et tandis qu'il prolonge sa prière, voilà qu'au milieu de cette agonie ou de ce combat, son sang très-précieux s'échappant de son corps, à la manière d'une sueur abondante, coule jusque sur la terre.
Considérez-le maintenant et voyez dans quelle angoisse son âme est plongée. Remarquez aussi, comme remède à votre impatience, que le Seigneur prie par trois fois avant de recevoir une réponse de son Père.
Or, tandis que la prière de Jésus se prolongeait ainsi dans l'amertume, voilà que l'Ange du Seigneur, le Prince de la milice céleste, Michel, se tient à ses côtés, le fortifiant et lui disant : « Je vous salue, ô Jésus, mon Dieu! J'ai offert votre prière et votre sueur de sang à votre Père en présence de toute la cour bienheureuse, et nous prosternant tous, nous l'avons supplié d'éloigner de vous ce calice. Mais votre Père nous a répondu : «Jésus, mon Fils bien-aimé, sait que la rédemption du genre humain que nous désirons si vivement ne peut s'accomplir convenablement sans effusion de sang. C'est pourquoi, s'il veut le salut des âmes, il faut qu'il subisse la mort pour elles. Que choisissez-vous donc? » Alors le Seigneur répond à l'Ange : « Je veux, sans hésiter, le salut des âmes, et ainsi je préfère, pour situer ces âmes que mon Père a créées à son image, la mort à une vie qui n'opérerait pas leur salut. » Et l'Ange reprend : « Ranimez-vous donc et agissez avec courage, car il convient à celui qui est grand d'agir magnifiquement; à celui qui est magnanime, de supporter ce qu'il y a de plus difficile. Les peines passeront bien vite et la gloire leur succédera éternellement. Votre Père a dit qu'il serait toujours avec vous, qu'il gardera votre Mère et vos Disciples, et qu'il vous les rendra sans qu'ils aient eu rien à souffrir. »
Et l'humble Seigneur reçoit avec respect et humilité cet encouragement de sa créature, se considérant connue un peu abaissé au-dessous des Anges, tandis qu'il est dans cette vallée de ténèbres. Il s'attristait comme homme, et c'est ainsi qu'il remercie l'Ange, ainsi qu'il est fortifié par ses paroles et qu'il le prie de le recommander à son Père et à la cour céleste. Il se lève donc de la prière pour la troisième fois, tout. trempé de son sang. Contemplez-le s'essuyant le visage, ou peut-être le lavant dans le torrent. Regardez avec respect son affliction profonde et compatissez- du fond de votre cœur. Assurément rien de ce que nous venons de voir n’eût pu lui arriver s'il n'eût été en proie il la violence d'une immense douleur.
Les savants et les interprètes disent que le Seigneur Jésus a prié son Père, moins par crainte des souffrances, que par miséricorde pour un peuple qui se rendrait ainsi plus coupable, et parce qu'il portait compassion aux Juifs dont sa mort cruelle allait causer la ruine. En effet, ils devaient s'abstenir de le faire mourir, et parce qu'il était un d'entre eux, et parce qu'il était soumis à leurs lois, et parce qu'il les comblait des bienfaits les plus insignes alors qu'il priait pour leur salut, disant à son Père : « Je ne refuse pas de mourir pour que la multitude des Gentils vienne à la foi ! Mais si les Juifs doivent être plongés dans l'aveuglement pour que les autres voient la lumière, que votre volonté s'accomplisse et non la mienne. »
Il y eut alors en Jésus-Christ quatre volontés : la volonté de la chair, qui ne voulait la mort en aucune façon; la volonté des sens, qui murmurait et craignait; la volonté de la raison, qui obéissait et consentait à tout; car selon Isaïe : « Il a été offert parce qu'il l'a voulu lui-même (Ps. 53)» Enfin il y eut en lui la volonté de la Divinité, et c'est elle qui commandait, elle qui dictait la sentence. Comme donc il était vraiment homme, en cette qualité il était plongé dans une angoisse extrême. Aussi compatissez-lui du fond de votre âme; considérez et remarquez soigneusement tous les actes et tous les sentiments qui règnent dans le coeur du Seigneur votre Dieu.
Il vient donc à ses Apôtres et leur dit : « Dormez maintenant et reposez-vous. » Et ils dormirent quelque temps en cet endroit ; mais le bon Pasteur veillait à la garde de son troupeau. O amour immense ! Vraiment il a aimé les siens jusqu'à la fin, puisque sous le poids d'une pareille agonie il veille encore à leur repos. Il voyait de loin ses ennemis qui venaient avec des flambeaux et des armes; et cependant il n'éveilla ses Apôtres que lorsqu'ils furent proches et même tous près d'eux, et c'est alors seulement qu'il leur dit : « C'est assez, levez-vous, car voilà que celui qui doit me trahir approche. »
Pendant qu'il parlait encore, l'infâme Judas, ce mercenaire abominable, arriva devant eux et l'embrassa. On dit que c'était la coutume du Seigneur Jésus, lorsqu'il envoyait quelque part ses Disciples, de les recevoir par un baiser à leur retour, et qu'ainsi ce fut en employant ce signe que le traître le livra. Il précédait les autres, et en arrivant il embrassa son Maître, comme s'il eût voulu lui dire : « Je ne fais point partie de cette troupe armée, mais en revenant je vous donne le baiser suivant l'usage et je vous dis : « Salut, Maître (Mat., 26). »
Considérez bien attentivement le Seigneur et fixez vos regards sur lui. Voyez avec quelle patience et quelle bénignité il reçoit les embrassements et les baisers de Judas, de ce traître infortuné dont, peu d'instants auparavant, il avait lavé les pieds et qu'il avait sustenté de la nourriture la plus précieuse; comment il se laisse, prendre, lier, frapper et conduire avec brutalité comme un malfaiteur et comme un homme impuissant à se défendre; comment il compatit à ses Disciples qui viennent de prendre la fuite et errent çà et là. Vous pouvez aussi considérer la douleur de cos mêmes Apôtres; comment ils se retirent à contre-coeur en poussant des gémissements et des soupirs, semblables à des orphelins que la terreur a glacés. Leur douleur s'augmente de plus en plus en voyant leur Seigneur traité si indignement, ces chiens furieux l'entraîner comme une victime, et lui, comme un agneau plein de mansuétude, les suivre sans résistance Regardez comment ces scélérats le conduisent à la bâte et avec inquiétude, depuis le torrent qui coule vers les hauteurs contre Jérusalem. Il a les mains liées derrière le dos; il marche dépouillé de sa tunique, vêtu d'une façon humiliante, la tête découverte, le corps incliné par la fatigue, et on le fait avancer avec une célérité impitoyable. Lorsqu'on le présente aux Princes des Prêtres, Anne et Caïphe, et aux Anciens du peuple, qui étaient assemblés, ces hommes tressaillent connue un lion qui a saisi sa proie. Ils le soumettent à un examen, se procurent de faux témoins propres à le faire condamner, crachent sur sa face très-auguste, lui voilent les yeux, le frappent à coups de poings, le soufflettent en lui disant : « Prophétise qui t'a frappé ». Ils lui font subir des opprobres sans nombre qu'il endure sans jamais perdre patience. Considérez-le en toutes ces choses, et témoignez-lui votre compassion.
Enfin, les Anciens se retirèrent après l'avoir l'ait mettre dans une prison souterraine qui se trouvait en ces lieux et qu'on peut voir encore, ou du moins ses traces ; on l'y enchaîna à une colonne de pierre dont une pallie fut brisée dans la suite, et que l'on montre encore, ainsi que je le tiens d'un de nos frères qui l'a vue. Ils enfermèrent aussi avec lui quelques hommes armés pour le garder plus sûrement, et ceux-ci le tourmentèrent pendant tout le reste de la nuit par leurs moqueries et leurs insultes.
Regardez donc comment ces téméraires et ces infâmes se répandent en injures contre lui. « Te croyais-tu meilleur et plus sage que nos Princes ? Quelle folie était la tienne ? Tu ne devais pas ouvrir la bouche contre eux. Comment as-tu osé agir comme tu as fait ? Maintenant ta sagesse se montre au grand jour te voilà venu où tes semblables ont coutume d'arriver. Tu guéri les la mort et, sans aucun doute, tu la subiras. » Telles étaient les insultes que lui adressaient tour à tour ces misérables durant toute la nuit, sans parler de tout ce qu'ils lui firent souffrir.
Que croyez-vous, en effet, que peuvent dire et faire de pareils hommes? Aussi est-il soumis, sans retenue ni respect, aux opprobres les plus humiliants et les plus indignes. Mais voyez-le maintenant : il garde le silence, plein de modestie et de patience; il est comme s'il avait été surpris en crime flagrant; il tient ses regards fixés vers la terre. Compatissez-lui du plus profond de votre coeur. O Seigneur ! en quelles mains êtes-vous tombé ? Combien grande est votre patience! Vraiment celte heure est l'heure des ténèbres.
C'est ainsi qu'il demeure debout, lié à cette colonne jusqu'au matin. Cependant Jean s'en va trouver Marie, notre Souveraine, et ses compagnes qui étaient réunies dans la maison de Madeleine, où elles avaient fait la Pâque, et leur raconte tout ce qui est arrivé au Seigneur et à ses Apôtres. Alors ce fut en cette maison des pleurs, des gémissements et des cris indicibles. Contemplez ces saintes personnes et compatissez-leur ; elles sont dans l'affliction la plus vive et dans la douleur la plus extrême sur leur bien-aimé Seigneur, car elles voient bien et elles croient, sans aucun doute, que l'heure de sa mort est arrivée. Enfin, Marie se retire dans un coin et se met en prière. « Père très-vénérable, s'écrie-t-elle, Père très-pieux, Père rempli de miséricorde, je vous recommande mon très-cher Fils. Ne soyez point cruel à son égard, Vous qui êtes bon pour tous les hommes. Père éternel, Jésus, mon Fils, mourra-t-il? Cependant il n'a fait aucun mal. O Père juste ! vous voulez la rédemption du genre humain, mais, je vous en supplie, qu'elle se fasse d'une autre t'acon, car tout est possible à votre volonté. Je sous en conjure donc, ô Père très-saint ! qu'il vous plaise que Jésus, mon Fils, ne meure pas; délivrez-le des mains des pécheurs et rendez-le-moi. Quant à lui, par obéissance et par respect pour vous, il ne fait rien pour se tirer du danger. Il s'est abandonné lui-même, et il est au milieu de ses ennemis comme un homme impuissant et sans force. Mais vous, Seigneur, venez-lui en aide. » Telles étaient les prières et autres semblables que notre Souveraine répandait de toute son âme, de toutes ses forces et au milieu d'une amertume de coeur sans limites. Ayez pour elle de la compassion en la voyant dans une telle affliction.


CHAPITRE LXXVI. Méditation sur la Passion de Jésus-Christ pour l'heure de Prime.
Or, le matin, de très-bonne heure, les Princes des Prêtres et les Anciens du peuple revinrent et firent, lier au Seigneur les mains derrière le dos, en lui disant : « Viens avec nous, voleur; viens avec nous au tribunal ; c'est aujourd'hui que tes maléfices vont trouver fin ; c'est tout à l'heure que ta sagesse va apparaître. » Et ils le conduisirent à Pilate. Pour lui, il les suivait comme un coupable, bien qu'il fût un Agneau plein d'innocence.
Lors donc que les saintes femmes et sa Mère, en la compagnie de Jean, car elles aussi étaient sorties de grand matin, lorsque, dis-je, ces saintes personnes l'eurent rencontré au coin d'une rue, il est impossible de dire de quelle douleur elles fuient saisies en le voyant conduit par une si grande multitude d'une façon si indigne et si barbare. Celte rencontre fut, de part et d'autre, la cause d'une affliction immense. Car le Seigneur éprouvait une peine cuisante par la compassion qu'il portait aux siens et surtout à sa Mère, et il savait que toutes ces personnes ressentaient de son état une amertume telle qu'elle était suffisante pour leur causer la mort. Considérez donc et regardez attentivement chaque chose, car tout est propre ou plutôt rien ne saurait être plus propre à inspirer la compassion.
(Luc., 23) Il est donc conduit à Pilate et ces femmes le suivent de loin, car il leur est impossible de l'approcher. On l’accuse sur une foule de points, et Pilate l'envoie à Hérode. Or, Hérode qui désirait vivement le voir à cause de ses miracles, en fut dans la joie ; mais il ne put obtenir de lui ni miracle, ni parole. Le considérant donc comme un fou, il le fit vêtir, par dérision, d'une robe blanche, et le renvoya à Pilate. Et ainsi voyez comment il est traité par tout le monde, non-seulement comme un malfaiteur, mais comme un insensé. Quant à lui, il supportait tout avec une patience inaltérable. Considérez-le aussi tandis qu'on le mène et qu'on le ramène; considérez-le s'avançant la tête baissée avec modestie, écoutant les cris, les injures, les mépris de cette multitude, recevant peut-être des coups de pierre et les souillures d'autres immondices. Considérez aussi sa Mère et ses Disciples qui se tiennent au loin et le suivent dans l'accablement d'un chagrin inénarrable. L'ayant ramené à Pilate, ces chiens furieux poursuivent leurs accusations avec une audace et une constance infatigables. Quant à Pilate, ne trouvant en lui aucune cause de mort, il faisait ses efforts pour le délivrer. Il dit donc : « Je le châtierai et je le renverrai.» O Pilate! tu châties ton Seigneur! Tu agis sans discernement, car il ne mérite ni la mort, ni les fouets. Que ta conduite serait plus sage si tu la corrigeais selon qu'il le désire ! Il ordonna qu'on le flagellât très-cruellement.
Le Seigneur est donc dépouillé ; on l'attache à une colonne et on le flagelle de diverses manières. Lui, jeune, bien fait, plein de modestie, le plus beau des enfants des hommes (Ps. 44), se tient nu aux yeux de tous les spectateurs. Cette chair très-innocente, délicate, très-pure et brillante de beauté reçoit les coups douloureux et sanglants de ces infâmes. Ce corps, la fleur de toute chair et de toute la nature humaine, est couvert de coups et de blessures. De toutes parts coule son sang royal. On ajoute plaie sur plaie, meurtrissure sur meurtrissure; on renouvelle, on rend plus profonde sa douleur jusqu'à ce qu'enfin les bourreaux et ceux qui les surveillaient étant fatigués, on ordonne de le détacher. Or la colonne à laquelle il fut lié porte les traces de son sang, ainsi qu'on le lit dans plusieurs histoires. Considérez-le ici soigneusement et longtemps ; et si vous n'éprouvez aucune compassion, croyez bien que vous avez un coeur de rocher. C'est alors que fut accompli ce que dit Isaïe : « Nous l'avons vu, et il n'avait plus aucune forme. Nous l'avons regardé comme un lépreux, comme un homme que Dieu a frappé (Ps. 53). » O Seigneur Jésus ! quel fut l'audacieux, quel fut le téméraire qui vous dépouilla : Quels furent les hommes plus audacieux: encore qui vous lièrent? Quels furent ces hommes dont l'audace passe toute limite, qui vous flagellèrent si cruellement? O soleil de justice! vous avez voilé vos rayons, et les ténèbres se sont faites; elles ont eu la puissance en main, elles vous ont surpassé en puissance. C'est votre amour et notre iniquité qui vous ont rendu si faible. Que maudite soit cette iniquité si affreuse qui vous plonge dans un tel tourment !
Le Seigneur étant détaché de la colonne, on le conduit ainsi nu, ainsi flagellé, par la maison, pour qu'il recueille ses vêtements, que ceux qui l'avaient dépouillé avaient jetés de côté et d'autre. Considérez-le dans cette peine horrible et tremblant d'une façon pitoyable, car il faisait froid, comme le dit l'Évangile. Lorsqu'il veut se couvrir de ces vêtements, quelques-uns des plus impies s'y opposent en disant à Pilate : « Seigneur, cet homme s'est dit roi; revêtons-le et couronnons-le à la royale. » Alors prenant un manteau de soie rouge et dégoûtant, ils l'en couvrent et lui mettent sur la tête une couronne d'épines. Regardez-le donc en ces diverses circonstances et en chacun de ses tourments; il se soumet à tout; il endure tout ce qu'ils veulent lui faire souffrir. Il reçoit la pourpre, il porte sur sa tête la couronne d'épines, il tient en sa main le roseau, et pendant qu'ils fléchissent le genou et le saluent comme roi, il se tait et garde le silence avec une patience inaltérable.
Considérez-le maintenant dans l'amertume de votre coeur. Voyez surtout sa tête couverte d'épines, que l'on frappe sans cesse avec le roseau. Voyez son cou qui s'affaisse sous le poids d'une douleur incroyable, alors qu'on le meurtrit sans pitié. Les épines perçaient cruellement sa tète vénérable; son corps était couvert du sang qui en ruisselait. O malheureux ! comme cette tête royale que vous frappez à cette heure vous apparaîtra terrible un jour !
Or, ils se moquaient de lui comme d'un roi qui veut régner et qui ne le saurait faire. Pour lui, il endure tout de leur barbarie poussée à l'excès. Mais ce n'était pas assez d'avoir rassemblé toute la cohorte; afin d'augmenter sa confusion, ils le conduisirent devant Pilate et devant tout le peuple après en avoir fait l'objet de leurs dérisions; et ainsi il parait. couvert d'un vêtement de pourpre et portant en tête la couronne d'épines. Pour Dieu, regardez comment il se tient la tête baissée devant celte multitude qui vocifère et qui crie : Crucifiez-le ; devant cette foule qui ajoute à ses cris les insultes et les moqueries, comme si elle eût possédé une sagesse plus grande que la sienne, et qui déclare combien il a été insensé d'avoir agi comme il a fait contre les Princes des Prêtres et les Pharisiens qui l'ont fait revêtir de la sorte et qui le conduisent à une telle fin. Ainsi ce ne sont pas seulement les douleurs et les tourments, mais les opprobres qu'il reçoit de leur part.


CHAPITRE LXXVII. Méditation sur la Passion de Jésus-Christ pour l'heure de Tierce.
Toute la multitude du peuple Juif demande donc que Jésus soit crucifié, et ainsi il est condamné à mort par Pilate, son juge infortuné. On ne se rappelle plus ses bienfaits ni ses miracles; on n'est point touché de son innocence, et, ce qui semble cruel, on ne recule point en arrière en considération des peines qu'on lui a déjà fait subir. Mais les Princes des Prêtres et les Anciens du peuple sont au comble de la joie en voyant leurs projets pervers mis à exécution. Ils font l'objet de leurs dérisions et de leurs moqueries de celui qui est le Dieu véritable et éternel, et ils pressent sa mort. On le ramène donc à l'intérieur du palais, on le dépouille de la pourpre ; il demeure nu en présence de tout le monde et on lui permet de reprendre ses vêtements.
Arrêtez ici votre attention et considérez le corps du Sauveur en ses diverses parties. Et afin de lui compatir plus intimement, afin de trouver en même temps une nourriture abondante à votre aune, détournez un peu les yeux de sa divinité, regardez seulement l’humanité, et vous verrez un jeune homme plein de beauté, de noblesse, d'innocence, d'amabilité, mais déchiré tout entier par la flagellation, tout couvert de sang et de plaies. Vous le verrez recueillant ses vêtements dispersés ça et lit et s'en revêtant avec modestie, honte et confusion, en la présence de ses bourreaux qui se moquent de lui, et il vous semblera le plus faible des hommes, un homme abandonné de Dieu et privé de tout secours. Regardez-le avec attention et laissez-vous toucher de compassion, de pitié ; il ramasse ses vêtements l'un après l'autre et s'en revêt en présence de ces misérables.
Revenez ensuite à la Divinité et considérez celte immense, éternelle, incompréhensible et toute-puissante majesté incarnée qui s'incline humblement, s'abaisse jusqu'à terre, relève ses vêtements, s'en couvre avec honte et confusion, comme s'il n'était que le plus vil des hommes, et même un esclave devenu la possession de ceux qui sont présents et qu'on punit et châtie pour quelque faute. Considérez-le donc attentivement et admirez son humilité. Vous pouvez également, en lui exprimant la pitié que ces récits vous inspirent, le contempler lié à la colonne et flagellé avec une aussi horrible barbarie. Après avoir repris ses vêtements on le conduit dehors pour ne point différer sa mort plus longtemps; et alors on place sur ses épaules le bois vénérable de la croix, bois long, gros et pesant, que l'Agneau plein de mansuétude revoit et porte sans murmurer. C'est un sentiment appuyé sur plusieurs ouvrages, que la croix du Seigneur avait quinze pieds de hauteur. Sans tarder on le conduit, on le presse, on l'accable d'opprobres, de la manière que je vous ai dit plus haut en la méditation pour l'heure de Matines. Or, on le fait sortie avec ses compagnons, c'est-à-dire avec deux voleurs. Voilà sa société. O bon Jésus! de quelle confusion vous couvrent ces amis! On vous associe des voleurs ! Et pourtant, en imposant à vos épaules de porter la croix, ou vous traite d'une façon plus humiliante encore, et l'on ne dit rien de semblable pour les voleurs eux-mêmes. Ainsi non-seulement il a été mis au rang des scélérats, selon la parole d’Isaïe (Ps. 53), mais il a été regardé  comme le plus indigne entre les voleurs. O Seigneur! Votre patience est vraiment ineffable !
Considérez donc bien comment il s'avance, courbé sous sa croix, et comme il est hors d'haleine. Compatissez-lui autant que vous le pourrez, en voyant ses angoisses si nombreuses et les insultes qui recommencent contre lui. Et comme sa mère vraiment accablée d'amertume ne pouvait l'approcher ni le voir à cause de la multitude immense qui s'était rassemblée là, elle s'en alla avec saint Jean et ses compagnons par un nuire chemin plus court afin de devancer la foule, et d'arriver jusqu'à lui. Or, lorsque après avoir passé la porte ide la ville elle se trouva à sa rencontre, au débouché de plusieurs rues, et qu'elle le vit chargé d'un bois si énorme ( ce qu'elle n'avait point aperçu jusqu'à ce moment), elle faillit perdre la vie de douleur et devint incapable de prononcer une parole. Le Seigneur ne put, de son côté, rien lui dire non plus, parce qu'il était pressé par ceux qui le conduisaient à grande hâte à la mort. Cependant ayant fait encore quelques pas il se tourne vers les femmes qui pleuraient, et leur dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais sur vous (Luc., 23)… et le reste comme il est rapport; plus longuement dans l'Évangile.
On voit encore, en ces deux endroits, les traces d'églises qui y furent construites pour conserver aux hommes le souvenir de ces laits, selon que je le tiens d'un de nos frères qui y est allé. Le même frère m'a dit aussi que la montagne du Calvaire était éloignée de la porte de la ville, comme notre monastère l'est de la porte de Saint-Germain. Le chemin parcouru par le Seigneur portant sa croit était donc d'une longueur excessive. Aussi, lorsqu'il se fut avancé encore un peu, il se trouva tellement fatigué et abattu, que, ne pouvant plus porter sa Croix, il la déposa. Mais ces hommes pervers, ne voulant point différer sa mort dans la crainte que Pilate ne révoquai la sentence, car il avait monte; la volonté de le renvoyer, ces hommes, dis-je, forcèrent un autre de la porter à sa place, et, après que Jésus eut été ainsi déchargé, ils le conduisirent au Calvaire, lié comme un voleur.
Maintenant, je vous le demande, tout ce que vous venez de méditer de ses souffrances à Matines, Prime et Tierce, et cela en dehors de son crucifiement, ne vous semble-t-il pas renfermer les douleurs les plus acerbes et les plus amères, aussi bien que les horreurs les plus étonnantes? Je suis persuadé, sans aucun doute, que tous ces motifs sont de nature, non-seulement à produire la compassion, mais encore à causer une vive peine. Je crois donc que c'est assez vous avoir parlé de ce qui a rapport à ces trois heures. Voyons à présent ce qui s'est passé au crucifiement et à la mort, c'est-à-dire à la sixième et à la neuvième heure. Ensuite nous verrons ce qui arriva après la mort, c'est-à-dire à l'heure de vêpres et de complies.

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