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CHAPITRE LXXXVII. Comment Marie-Madeleine et les deux autres Marie vinrent au tombeau, et comment Pierre et Jean y allèrent à leur tour.
Or, Marie-Madeleine et les deux autres Marie s'en allaient, comme je l'ai dit, au tombeau avec des parfums. Étant sorties de la ville, elles rappelaient à leur mémoire les afflictions et les peines de leur Maître, et elles s'arrêtaient un peu aux lieux divers où il avait, souffert ou fait quelque chose de considérable. Elles s'agenouillaient, baisaient la terrie, poussaient des soupirs et des gémissements et disaient : « C'est ici que nous l'avons rencontré chargé de sa Croix, quand sa Mère demeura demi-morte ; ici, il s'est tourné vers les femmes de Jérusalem; ici, succombant à la fatigue, il a dépose sa Croix et s'est appuyé un peu sur cette pierre ; ici on l'a poussé cruellement et avec violence, afin qu'il marchât plus vite, et on l'a forcé presque de courir ; ici on le dépouilla de ses vêtements et on le mit tout nu ; ici on l'attacha au gibet de la Croix. » Et alors, poussant un grand cri, versant un torrent de larmes, elles se prosternèrent la face contre terre, adorèrent la Croix encore tonte rouge du sang précieux du Seigneur, et. la couvrirent de leurs baisers. Ensuite, se levant et s'avançant vers le Sépulcre, elles se disaient : « Qui nous enlèvera la pierre qui ferme l'entrée du tombeau ? » Et, élevant les yeux, elles virent la pierre renversée et l'Ange du Seigneur assis dessus, qui leur dit : «Ne craignez point, » et le reste ainsi qu'il est rapporté dans l'Évangile (Marc., 16).
Mais, trompées dans leurs espérances, car elles pensaient trouver le corps du Seigneur, elles ne firent pas attention aux paroles de l'Ange et s'en revinrent épouvantées vers les Apôtres, en disant que le corps du Seigneur avait été enlevé. Aussitôt Pierre et Jean coururent au tombeau (Mat., 28 — Joan., 20). Considérez-les bien ils courent : Madeleine et ses compagnes courent à la suite; tous s'empressent de chercher leur Seigneur, leur coeur et leur âme. Ils courent avec fidélité, ferveur et anxiété. Lorsqu'ils furent arrivés au tombeau, ils regardèrent dedans et ne trouvèrent pas le corps; mais, ne voyant que lus linceuls et le suaire, ils se retirèrent.
Compatissez-leur, car ils sont dans une grande affliction. Ils cherchent leur Seigneur et ne le trouvent point, et ne savent plus où le chercher ailleurs. Ils se retirèrent donc pleins de tristesse et en versant des larmes.


CHAPITRE LXXXVIII. Le Seigneur apparaît aux trois Marie.
Or, les trois,Marie demeurèrent là, et, regardant dans le tombeau, elles virent deux Anges qui se tenaient debout et vêtus de blanc, lesquels leur dirent : « Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant (Luc., 24)? » Mais elles ne firent aucune attention à ces paroles et ne reçurent, pour le moment, aucune consolation de la vue des Anges, car ce n'étaient point les Anges, mais le Seigneur des Anges qu'elles cherchaient. Deux d'entre elles, effrayées et comme hors d'elles-mêmes, se retirèrent un peu et s'assirent, accablées de douleur, à quelque distance de là. Quant à Madeleine, elle ne savait trop que faire : elle ne pouvait vivre sans son Maître, elle ne le trouvait point en ce lieu et elle ignorait où elle devait le chercher. Elle resta donc auprès du tombeau, versant des larmes. Regardant de nouveau dans le Sépulcre, car elle espérait toujours le rencontrer là où il avait été placé, elle vit les deux mêmes Anges assis qui lui dirent : « Femme, pourquoi pleurez-vous ? Qui cherchez-vous? » Et elle répondit : « Ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont mis (Joan., 20). »
Voyez l'action admirable de l'amour. Il n'y a que peu de temps, elle avait entendu un des Anges lui annoncer que Jésus était ressuscité, et tous les deux lui dire qu'il était vivant, et elle ne se le rappelle plus, mais elle s'écrie : « Je ne sais où on l'a mis. » C'est l'amour qui opérait ainsi, car, comme dit Origène (Orig., in divers. hom. 10), son âme n'était point en elle-même, mais elle habitait où résidait son Maître. Elle ne savait penser, dire et entendre autre chose que lui. Mais pendant qu'elle pleurait de la sorte, sans s'inquiéter de ce que les Anges lui disaient, son Maître ne pouvait lui-même se refuser plus longtemps à son amour. Jésus rapporte donc à sa Mère ce qui se passe, et lui dit qu'il veut aller consoler Madeleine; ce que sa Mère agrée de tout sou coeur en lui disant: Mon Fils béni, allez en paix et consolez-la, car elle vous aime beaucoup et elle a été profondément attristée de votre mort ; mais souvenez-vous de revenir vers moi. » Et l'embrassant, elle le laissa partir.
Il vint donc au tombeau, dans le jardin où était Madeleine, et lui dit : « Femme, qui cherchez-vous? Pourquoi pleurez-vous? » Mais elle, ne le reconnaissantpas encore, lui répondit comme une personne ivre : « Seigneur, si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis, et je l'emporterai. »
Considérez bien comme elle prie avec supplication et ardeur, le visage baigné de larmes, afin qu'on lui dise où est celui qu'elle cherche, car elle espérait toujours apprendre quelque chose de nouveau sur son Bien-aimé. Alors le Seigneur lui dit : « Marie ! » Et soudain, comme si elle eût recouvré la vie, le reconnaissant à la voix, elle s'écria : « Maître, vous êtes le Seigneur que je cherchais. » Pourquoi vous êtes-vous si longtemps caché à moi? » Et s'élançant à ses pieds, elle voulait les embrasser. Mais le Seigneur, afin d'élever son âme aux choses célestes, afin de lui apprendre à ne plus le chercher sur cette terre, lui dit : « Ne me touchez point, car je ne suis point encore monté à mon Père ; mais dites à mes frères de ma part : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » Et il ajouta : « Ne vous ai-je pas prédit que je ressusciterais le troisième jour ? Comment donc me cherchez-vous dans le sépulcre ? » Mais elle lui répondit: « Je vous assure, Maître vénéré, que la violence de votre Passion et de votre mort avait rempli mon âme d'une telle douleur que ais tout oublié, excepté votre corps inanimé et le lieu où je l'avais enseveli. Voilà pourquoi j'avais, ce matin, apporté des parfums. Bénie soit votre Magnificence qui a daigné ressusciter et revenir à nous.»
Ces deux bien-aimés demeuraient donc ensemble enivrés d'allégresse et de bonheur. Madeleine considère le Seigneur avec l'attention la plus vive, et en reçoit des réponses qui la remplissent de félicité. Maintenant, ici encore il y a une grande Pâque. Et quoique au commencement le Seigneur lui eût répondu comme nous avons vu, je ne saurais croire sans peine qu'elle n'ait satisfait son amour avant de se retirer, en baisant ses pieds et ses mains. S'il a agi ainsi d'abord, ce fut par une disposition particulière : soit que véritablement il manifestât, en cette circonstance, la volonté actuelle de son coeur, selon le sentiment commun; soit, comme je lai dit, qu'il voulût élever son âme aux choses célestes, selon que saint Bernard semble le penser. Au reste, on peut croire pieusement que dans cette visite si pleine d'amour et si privilégiée qu'il lui faisait, avant tous ceux dont il est parlé dans la suite, il se proposait de remplir son âme de joie et non d'y répandre le trouble. Il y a donc là un mystère et non mi refus obstiné, car le très-miséricordieux Seigneur n'est ni sévère à l'excès, ni dur, surtout envers ceux qui l'aiment.
Quelques instants après, le Seigneur se sépara d'elle en lui disant qu'il fallait aussi qu'il allât visiter les autres. Madeleine, comme altérée et comme si elle n'eût plus voulu jamais s'éloigner de lui, s'écria : « Seigneur, je le vois bien; désormais votre vie ne sera plus avec nous comme par le passé ; mais, je vous en prie, ne m'oubliez pas. Souvenez-vous, Seigneur, de quels nombreux bienfaits vous m'avez comblée, et combien vous en avez usé à mon égard avec intimité et amour. Conservez-en le souvenir, je vous en supplie, Seigneur mon Dieu. » Et Jésus lui répondit : « Ne craignez rien, ayez confiance et prenez courage : je serai toujours avec vous. » Alors, ayant reçu sa bénédiction, et Jésus-Christ se retirant, elle vient vers ses compagnes et leur raconte ce qui lui est arrivé.
Celles-ci, pleines de joie de la résurrection du Seigneur, mais attristées de ne l'avoir point vu, s'en retournèrent avec Madeleine. Mais, tandis qu'elles revenaient, avant qu'elles n'arrivassent à la porte de la ville, Jésus leur apparut en leur disant : « Je vous salue. » Et elles, heureuses au-delà de tout ce qu'on pourrait exprimer, se prosternant, embrassèrent ses pieds. Ensuite elles l'interrogent et le considèrent comme Madeleine avait fait ; et elles reçoivent des réponses qui les pénètrent de joie. Ainsi elles font une grande Pâque. Or, le Seigneur leur dit : « Allez, dites à mes frères qu'ils aillent en Galilée : c'est là qu'ils me verront, ainsi que je le leur ai prédit. »
Vous voyez que le Maître de l'humilité appelle ses Disciples ses frères. A-t-il maintenant abandonné cette vertu? Pour vous, si vous voulez avoir l'intelligence de toutes ces choses et y trouver de la consolation, rappelez-vous ce que je vous ai dit plus haut; c'est-à-dire ayez soin d'être présente d'âme comme si vous l'étiez de corps, aux lieux dont nous parlons et aux actions qui s'y accomplissent; et agissez de même pour ce que nous avons encore à dire.
 
CHAPITRE LXXXIX. Le Seigneur apparaît à Joseph, à Jacques le Mineur et à Pierre.
Le Seigneur s'étant donc éloigné des trois Marie, apparut à Joseph, qui l'avait enseveli. Les Juifs l'avaient arrêté pour cette action et enfermé dans une chambre soigneusement scellée, leur intention étant de le faire mourir après le Sabbat. Le Seigneur Jésus lui apparut donc, lui essuya le visage et l'embrassa ; et ensuite, sans briser les sceaux de sa prison, il le reporta en sa demeure.
(I Cor., 15) Jésus apparut ensuite à Jacques le mineur, qui avait fait voeu de ne point manger avant d'avoir vu le Seigneur ressuscité. Il lui dit donc, ainsi qu'à ceux qui étaient avec lui : « Préparez la table; » et, prenant du pain, il le bénit, le lui présenta et lui dit : « Mangez, mon frère bien-aimé, car le Fils de l'homme est ressuscité d'entre les morts. » C'est saint Jérôme qui rapporte ces circonstances (De scrip Ecclesiast.).
Or, lorsque Madeleine et ses compagnes furent revenues à la maison et eurent raconté aux Disciples que le Seigneur était ressuscité, Pierre, attristé de n'avoir point vu son Maître et ne pouvant demeurer en place à cause de la véhémence de son amour, quitta les autres et s'en alla seul vers le Sépulcre, car il ne savait trop où le chercher ailleurs. Mais, tandis qu'il y allait, le Seigneur lui apparut en lui disant : « La paix soit avec vous, Simon. » Alors Pierre, frappant sa poitrine et se jetant la face contre terre en pleurant, s'écria: « Je vous confesse ma faute, car je vous ai abandonné et renié plusieurs fois. » Et il lui baisa les pieds. Mais le Seigneur, le relevant, l'embrassa et lui dit : « La paix soit avec vous! Ne craignez pas; tous vos péchés vous sont remis. Je savais bien ce qui vous devait arriver et je vous l'ai prédit. Maintenant donc allez, et confirmez vos frères, et ayez confiance, car j'ai vaincu la mort, tous vos ennemis et tous ceux qui vous sont opposés. »
Là aussi il y a une grande Pâque. Ils demeurent et s'entretiennent ensemble ; Pierre le considère attentivement et remarque chaque chose. Ensuite, ayant reçu sa bénédiction, il retourne vers la Mère de Jésus et ses Disciples, et il leur raconte tout.
Vous devez saloir, qu'en ce qui concerne l'apparition faite à Marie, notre Reine, l'Évangile n'en dit rien. Cependant je l'ai rapportée et mise la première, parce que l'Église semble la tenir comme indubitable, ainsi que vous pouvez le voir plus longuement dans la légende de la Résurrection.
 
CHAPITRE XC. Du retour de Notre Seigneur vers les saints Pères après sa résurrection.
Cependant le Seigneur Jésus, depuis sa résurrection, n'avait pas encore visité les saints Pères qu'il avait laissés dans le Paradis de délices. Après s'être séparé de Pierre, il revient donc à eux et s'avance revêtu d'une robe blanche et environné de la multitude des Anges. En le voyant briller dune gloire si éclatante, ces Bienheureux le reçoivent avec un tressaillement et une jubilation indicibles, au milieu des cantiques et des concerts de louanges. « Voici, s'écrient-ils, voici notre Roi. Venez, allons à la rencontre de notre Sauveur; il est le grand Principe, et son règne n'aura pas de fin. Un jour saint a brillé pour nous; venez et adorons le Seigneur. »
Et se prosternant contre terre, ils l'adorèrent, puis se levant, ils se rangèrent autour de lui avec respect, et continuèrent à célébrer ses louanges, en disant: « Il a vaincu, le lion de la tribu de Juda. Seigneur, notre chair a refleuri. Vous nous remplissez de joie par l'éclat de votre face, et. l'allégresse découle de votre droite pour toujours. Vous êtes ressuscité, ô notre Gloire ! Nous tressaillerons de bonheur et nous trouverons en vous notre joie. Votre règne est le règne de tous les siècles, et votre domination s'étendra de génération en génération. Et nous, nous ne nous séparerons pas de vous; vous nous ressusciterez et nous exalterons votre nom. Un précurseur est entré pour nous ans les Cieux et un Pontife nous a été donné pour l'éternité. C'est aujourd'hui le jour que le Seigneur a fait; réjouissons-nous en ce jour et soyons dans la joie. C'est aujourd'hui qu'a brillé sur nous le soleil de la rédemption, de l'antique réparation, de l'éternelle félicité. Aujourd'hui, par tout l'univers, les cieux ont versé une rosée douce comme le miel, car le Seigneur a régné par le bois sacré de la Croix, et il s'est revêtu de beauté. Le Seigneur s'est revêtu de force et il s'est ceint de puissance. Chantez-lui un cantique nouveau, car il a accompli des merveilles. C'est sa droite, c'est son bras très-saint qui a opéré notre salut pour sa gloire. Nous sommes son peuple ; nous sommes les brebis de ses pâturages; venez et adorons-le. » Or, l'heure du soir approchant, le Seigneur leur dit : « Je porte compassion à mes frères, car ma cornet les a remplis de tristesse et d'effroi ; ils sont dispersés comme des brebis sans pasteur, et ils désirent ardemment de me voir. J'irai donc et je me montrerai à eux ; je les consolerai et je reviendrai bientôt avec vous. » Et les Bienheureux, se prosternant, lui dirent : « Qu'il soit fait, Seigneur, selon que vous l'avez dit. »


CHAPITRE XCI. Le Seigneur apparaît à deux Disciples qui allaient a Emmaüs.
(Luc., 24) Deux des Disciples de Jésus s'en allaient au bourg d'Emmaüs. Ils ne conservaient déjà presque plus aucun espoir touchant leur Maître ; aussi s'avançaient-ils, pleins de tristesse, s'entretenant de tout ce qui lui était arrivé. Le Seigneur vint, se joignit à eux sous la forme d'un étranger, et chemina en leur compagnie, les interrogeant, répondant à leurs questions et leur faisant entendre des paroles de salut, ainsi que nous le lisons dans l'Évangile. Enfin, forcé par leurs instances, il entra dans la demeure qu'ils avaient choisie et se manifesta à eux.
Apportez ici une grande attention, et considérez la bonté et la bénignité de votre Seigneur. D'abord, son fervent amour ne peut supporter que les siens soient en proie à l'erreur et à la tristesse. Il agit vraiment en ami sincère, en compagnon fidèle et en Seigneur charitable. Il se joint à eux, s'informe du sujet de leur peine, leur explique les Écritures, enflamme leurs coeurs afin d'en détruire toute la rouille. Ainsi agit-il tous les jours spirituellement à notre égard. Si, en butte à quelque perplexité ou à quelque dégoût, nous nous entretenons de lui, aussitôt il se présente, fortifiant et illuminant nos coeurs et même les enflammant de son amour. Aussi est-ce un remède souverain contre de telles extrémités de s'entretenir de Dieu. C'est pour cela que le Prophète a dit : « Que vos paroles me sont douces, ô Seigneur! Elles sont plus douces à mon coeur que le miel le plus délicieux ne l'est à ma bouche. — Votre parole est comme l'argent véritablement éprouvé par le feu, et votre serviteur l'aime tendrement. — Mon coeur s'est échauffé au-dedans rie moi, et un feu s'y est allumé durant ma méditation (P. 118. — Ps. 38). »
Considérez, en second lieu, que la bonté du Seigneur non-seulement avait sa source dans son amour, ainsi que je l'ai dit, mais encore dans son humilité profonde. En effet, voyez comme il s'avance humblement avec eux. Il est le Seigneur de toutes choses, et avec les siens il se fait comme l'un d'eux. Ne vous semble-t-il pas qu'il soit revenu aux premiers éléments de l'humilité? C'est un exemple qui nous engage à faire de même. Mais l'humilité du Seigneur se manifeste encore d'une autre manière : c'est qu'il n'a pas dédaigné des Disciples d’un degré inférieur. Ceux-ci n'étaient point au nombre des Apôtres, mais ils faisaient partie du corps moins élevé des Disciples ; et cependant il se joint familièrement à eux, marche et s'entretient avec eux. Ce n'est pas ainsi qu'agissent les superbes ; ils ne voudraient converser et avoir de rapports qu'avec les hommes d'un rang élevé et de grandes richesses. Cette humilité se montre encore sous un autre point de vue. Si vous avez bien remarqué les superbes, vous avez dît voir qu'ils ne consentent point à traiter de choses importantes devant un petit nombre d'auditeurs. Mais le Seigneur ne fait nulle difficulté d'expliquer ses secrets à deux hommes. Le petit nombre ne fait rien sur lui ; quand même il n'aurait qu'un seul auditeur, il ne témoignerait aucun dédain, comme nous le voyons pour la Samaritaine.
Considérez, en troisième lieu, la bonté du Seigneur dans l'affaire présente, et voyez comment il instruit ses Disciples en leur conduite, comment il les fortifie et les console. Remarquez comme il feint d'aller plus loin pour augmenter leur désir, s'attirer leurs invitations et être retenu par eux; et comme ensuite il entre avec eux, prend du pain, le bénit, le rompt de ses mains sacrées, le leur présente et se fait reconnaître. C'est ainsi que tous les jours il agit invisiblement avec nous ; car il veut que nous le retenions, que nous l'invitions par des désirs, des prières et de saintes méditations. C'est pourquoi il faut prier et jamais ne nous relâcher (Luc., 18), ainsi qu'il l'a dit, et agir en toutes ces choses comme il l'a fait lui-même, afin de nous instruire, c'est-à-dire afin de nous porter à nous appliquer aux oeuvres de piété et de charité. Il faut aussi nous souvenir qu'il ne suffit point d'entendre ou de lire les saintes Écritures, mais que nous devons les mettre en pratique. Vous pourrez vous instruire plus amplement sur ce sujet en lisant l'homélie de saint Grégoire sur l'évangile de ce jour.
Or, le Seigneur ne laissa pas les Disciples jouir longtemps de sa présence ; mais aussitôt qu'il leur eut présenté le pain il disparut de devant eux. C'est qu'il voulait aussi aller consoler les autres ; et ceux-ci, du reste, eurent part à cette consolation.


CHAPITRE XCII. Le Seigneur apparaît aux Disciples renfermés dans le Cénacle le jour de la Résurrection. (Joan., 20)
(Luc., 2-1) Ces deux Disciples s'en retournèrent aussitôt à Jérusalem, et, ayant trouvé les Apôtres rassemblés, à l'exception de Thomas, ils leur racontèrent ce qui leur était arrivé. Mais on leur dit également que le Seigneur était ressuscité et qu'il était apparu à Simon. Alors Jésus, entrant dans le Cénacle, les portes fermées, se plaça au milieu d'eux et leur dit : « La paix soit avec vous! » Les Disciples aussitôt se prosternèrent contre terre, confessèrent leur faute de l'avoir abandonné, et le reçurent avec allégresse. Le Seigneur leur dit donc : « Levez-vous, mes frères, car tous vos péchés vous sent remis. » Ensuite il demeure familièrement au milieu d'eux, leur montre ses mains et son côté, et leur ouvre l'esprit afin qu'ils comprennent les Écritures et sa résurrection. Il leur demande s'ils ont quelque chose à manger, et il mange en leur présence une partie d'un poisson rôti et un rayon de miel. Ensuite il souffle sur eux et leur dit : « Recevez le Saint-Esprit. »
Vous voyez comme toutes ces choses sont pleines d'allégresse et de joie. Aussi les Disciples sont remplis de bonheur d'avoir vu le Seigneur, et ils se réjouissent en sa présence, eux qui tout-à-l'heure étaient saisis d'effroi. Oh ! avec quel empressement ils lui offrent de quoi manger! avec quelle fidélité ils le servent, et comme ils sont heureux de se tenir auprès de lui ! Considérez aussi Marie présente en ce lieu, car les Disciples avaient coutume de s'assembler auprès d'elle. Voyez comme elle remarque chaque chose avec une félicité indicible, comme elle prend placé familièrement auprès de son Fils, comme elle le sert avec bonheur et selon qu'il convient. Le Seigneur Jésus reçoit volontiers tous les services qu'elle s'empresse de lui rendre, et il l'honore de la façon la plus respectueuse en présence de ses Disciples. N'oubliez pas non plus Madeleine, la Disciple chérie et l'Apôtre des Apôtres. Voyez comme, selon sa coutume, elle est assise aux pieds de son Maître, écoutant ses paroles avec le plus grand soin et le servant aussi avec joie de tout son coeur, autant qu'elle le peut. Oh ! à quoi comparer maintenant cette petite maison? Qu'il fait bon d'y avoir son séjour! Si vous avez quelque sentiment de dévotion, ne vous semble-t-il pas qu'il se fait maintenant une grande Pâque? Vous le comprenez sans doute.
Mais le Seigneur ne demeura pas bien longtemps avec ses Apôtres, car déjà il se faisait tard. Cependant peut-être le forcèrent-ils de rester encore un peu, en le priant de ne point se retirer si vite. Croyez-vous flue Madeleine, assise à ses pieds, ne le retint pas par les pans de sa robe, avec confiance et avec une audace respectueuse, pour l'empêcher de s'éloigner si rapidement ? Il était revêtu de vêtements d'une blancheur éclatante, des vêtements de sa gloire. C'est par ces vêtements que Madeleine le retenait, non en agissant avec présomption, mais avec confiance, tant son amour était grand et tant elle se sentait aimée ; et sa hardiesse ne déplaisait point au Seigneur. Il aime à être retenu de la sorte, ainsi que nous l'avons vu pour les deux Disciples d'Emmaüs.
Enfin le Seigneur, ayant offert ses respects à sa Mère et pris congé d'elle, se retira après avoir béni tous ceux qui étaient présents. Pour eux, se prosternant devant lui, ils le conjurèrent de revenir au plus tôt. En attendant, ils demeurèrent affamés et altérés de leur Seigneur dont autrefois ils avaient pu jouir selon tous leurs voeux, et ils le rappelaient par leurs soupirs et les désirs de leurs coeurs.  
Vous voyez combien de fois aujourd'hui la Pâque est célébrée ; car toutes ces apparitions eurent lieu le jour de Pâques. Mais peut-être avez-vous entendu et n'avez-vous point senti? Peut-être n'avez-vous point, dans la Passion même, éprouvé de douleur? Car je crois que si vous saviez être touchée en méditant la Passion du Seigneur et posséder une âme recueillie, une fane non répandue sur les choses séculières, sur les objets superflus et de pure curiosité ; je crois, dis-je, qu'à chaque fois vous célébreriez une véritable Pâque. Et cela pourrait, se renouveler tous les dimanches, si, tous les vendredis et samedis, vous vous y prépariez avec une résolution bien ferme, par la méditation des tourments du Seigneur, surtout l'Apôtre nous ayant dit (II Cor., 1) : « Si nous sommes les compagnons de ses souffrances, nous le serons de ses consolations.»


CHAPITRE XCIII. Le Seigneur apparaît aux Apôtres le jour de l'Octave de Pâques, et Thomas qui se trouvait avec eux.
(Joan., 20) Le jour de l'octave de la Résurrection étant arrivé, et les portes du Cénacle étant fermées, le Seigneur apparut de nouveau à ses Disciples; Thomas, qui était absent la première fois, se trouvait avec eux en ce jour. Lorsque les autres lui avaient raconté qu'ils avaient vu le Seigneur, il leur avait répondu : « Si je ne vois dans ses mains les marques des clous, et si je ne mets mon doigt dans le trou des clous et ma main dans la plaie de son côté, je ne croirai point. »
Le bon Pasteur, plein de sollicitude pour son petit troupeau, leur dit donc : « La paix soit avec vous. » Ensuite, s'adressant à Thomas : « Portez, lui dit-il, votre doigt ici, et regardez mes mains ; approchez aussi votre main et la mettez dans la plaie de mon côté, et ne soyez pas incrédule, mais fidèle. » Alors Thomas, se prosternant, toucha les cicatrices du Seigneur et lui dit : « Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu. » Il ne vit que l'homme en Jésus-Christ, et il crut à sa divinité ; il confessa aussi sa faute d'avoir abandonné son Maître, en la manière que l'avaient fait les autres Apôtres. Le Seigneur, le relevant, lui dit : « Ne craignez pas, vos péchés vous sont remis. »
Or, ce fut par une disposition particulière que le doute de Thomas fut permis, afin que la résurrection du Seigneur fût prouvée par des preuves plus évidentes. Considérez ici soigneusement votre Sauveur et remarquez sa bénignité accoutumée, son humilité, son amour ardent ; de quelle manière, pour leur utilité et la nôtre aussi, il montre ses blessures à Thomas et aux autres Apôtres, afin d'enlever toute obscurité de leurs coeurs. Le Seigneur a conservé les cicatrices de ses blessures pour trois raisons surtout : premièrement, pour affermir ses Apôtres en la foi de sa résurrection ; secondement, pour les montrer à son Père, quand il veut l'apaiser et l'invoquer pour nous, car il est notre avocat ; en troisième lieu, afin de les manifester aux réprouvés au jour du jugement.
Le Seigneur Jésus reste donc pendant quelque temps avec sa. Mère et ses Disciples, leur parlant du royaume de Dieu. Pour eux, ils goûtent une joie ineffable en écoutant des paroles si élevées et en contemplant ce visage où respire la gloire et la félicité. Considérez-les bien se tenant debout autour de Jésus ; Marie, sa Mère, s'est placée sans crainte tout près de lui. Remarquez aussi Madeleine qui est à ses pieds. Demeurez vous-même en sa présence, mais au loin, à moins que, touché de compassion pour vous, il ne vous fasse appeler. Enfin, il leur dit d'aller en Galilée, sur le mont Thabor, ainsi qu'on le croit, et que là il se montrera à eux. Ensuite, leur ayant donné sa bénédiction, il se retire. Pour eux, ils demeurent, comme auparavant, affamés et altérés de sa présence, mais grandement fortifiés.


CHAPITRE XCIV. Le Seigneur apparaît à ses Disciples en Galilée.
(Mat., 28) Les Disciples s'en allèrent donc au lieu indiqué, et le Seigneur leur apparut de nouveau et leur dit : « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer toutes les choses que je vous ai prescrites. Prenez courage, car je suis avec vous toujours et jusqu'à la consommation des siècles. » Ils l'adorèrent à son arrivée, et maintenant ils se tiennent avec lui, enivrés d'une joie extraordinaire. Considérez avec attention et les Disciples, et les paroles qui leur sont adressées, car elles sont vraiment magnifiques. Jésus leur montre comment il est le Maître de toutes choses ; il leur donne le commandement de prêcher et la forme du baptême; il leur imprime le courage le plus grand, en leur promettant d'être toujours avec eux. Vous voyez de quelle joie il les comble, et combien de preuves il leur offre de sa charité. Quand tout fut terminé, leur ayant donné sa bénédiction, il se sépara d'eux.


CHAPITRE XCV. Le Seigneur apparaît aux Disciples près de la mer de Tibériade.
(Joan., 21) Les Disciples demeurèrent en Galilée. Or, un jour, sept d'entre eux s'en allèrent pêcher dans la mer de Tibériade, et, durant toute la nuit, ils ne prirent rien. Le matin étant venu, le Seigneur leur apparut et se tint sur le rivage de la mer.
Remarquez bien ce qui se passe, car tout est de nature à réjouir vivement. Le Seigneur demanda aux Disciples s'ils avaient pris quelque chose, et eux ayant répondu que non, il leur dit : « Jetez votre filet à droite de la barque, et vous trouverez. » Ils le jetèrent et prirent une quantité prodigieuse de poissons. C'est pourquoi Jean dit à Pierre : « C'est le Seigneur. » Pierre, qui était alors nu, se couvrit de sa tunique et s'en vint à lui à la hâte en se jetant à l'eau. Pour les autres, ils s'avancèrent avec leur barque. Lorsqu'ils furent descendus, ils trouvèrent un poisson placé sur des charbons allumés et du pain tout préparé. C'était le Seigneur lui-même qui avait ainsi tout disposé. Il leur fit apporter encore quelques-uns des poissons qu'ils avaient pris, et, après qu'ils les eurent fait cuire, il mangea avec eux. Ce fut pour eux un grand et joyeux festin que ce repas pris avec Jésus au bord de la mer. Suivant son humilité accoutumée, le Seigneur les servit lui-même, leur rompit et leur présenta le pain, et leur offrit de même du poisson. Ces sept Disciples se tiennent donc respectueusement et pleins de joie en présence de leur Seigneur; ils mangent avec lui, contemplent sa face si désirable et si délectable, et tressaillent d'allégresse en leurs cœurs. La nourriture qu'ils reçoivent de ses mains sacrées est vraiment délicieuse, et leur âme participe non moins que leur corps à ce festin.
Oh ! qui pourra décrire un tel festin ? Considérez bien ce qui s'y passe. Si vous le pouvez, venez y prendre part avec eux. Remarquez néanmoins ce qui suit, car tout y est beau et d'une très-grande utilité. Lorsque ce festin solennel fut, terminé, le Seigneur dit à Pierre : « M'aimez vous plus que ceux-ci ?» Pierre lui répondit : « Seigneur, vous savez bien que je vous aime. » Et le Seigneur lui dit : « Paissez mes agneaux. » Il l'interrogea ainsi par trois fois et lui recommanda son troupeau. En cela reconnaissez la bénignité ordinaire, la charité et l'humilité du Seigneur; car vous voyez avec quel soin affectueux il insiste et revient sur le commandement qu'il donne à Pierre de veiller au bien des âmes. Ensuite le Seigneur prédit à Pierre quelle mort il aura à souffrir, en lui disant : « Lorsque vous étiez plus jeune, vous vous ceigniez vous-même, et vous alliez où vous vouliez. Mais lorsque vous serez devenu vieux, vous étendrez vos mains, et un autre vous ceindra et vous conduira où vous ne voudrez pas. » Il marquait par là que c'était par le supplice de la Croix qu'il devait glorifier Dieu. Et comme Pierre disait au Seigneur en parlant de Jean : « Et lui, que deviendra-t-il? » Il lui répondit : « Si je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ce que je vienne, que vous importe ? » C'est comme s'il lui eût dit : Je ne veux pas que celui-ci nie suive par la voie des souffrances, mais il s'endormira en sa vieillesse dans la contemplation. Cependant les autres Disciples comprirent qu'il ne mourrait point ; mais ce n'eût point été une grande faveur, puisqu'il est bien meilleur que notre corps tombe en dissolution et que nous soyons avec Jésus-Christ. Vous avez remarqué les actions et les paroles nombreuses et magnifiques contenues en cette apparition. Après cela, le Seigneur disparut aux yeux de ses Disciples et s'en alla, selon sa coutume, vers les saints Pères. Les Disciples demeurèrent remplis d'une grande joie et ensuite ils s'en retournèrent à Jérusalem.  
 
CHAPITRE XCVI. Le Seigneur apparaît à plus de cinq cents frères réunis, et de ses autres apparitions.
(I Cor. 15) Le Seigneur apparut de nouveau à plus de cinq cents frères assemblés en un même lieu, selon que le dit l'Apôtre. Mais quel est ce lieu ? Quand se fil celle apparition ? C'est, ce qui n'est point écrit. Le tendre Seigneur se tint au milieu d'eux, les instruisant et leur parlant du royaume de Dieu, et il les remplit d'une grande joie.
Vous avez donc douze apparitions du Seigneur depuis sa Résurrection jusqu'à son Ascension, sans compter deux autres dont nous parlerons en même temps que de son Ascension, ce qui l'ait quatorze en tout. Vous devez cependant savoir qu'on n'en compte que dix écrites dans l'Évangile; car on ne trouve nulle part qu'il apparut à sa Mère, mais on le croit pieusement; qu'il se montra à Joseph, on le trouve dans l'évangile de Nicodème. Pour l'apparition à Jacques le Mineur, c'est l'Apôtre qui nous en parle dans son Épître aux Corinthiens, et après lui, saint Jérôme. C'est encore l'Apôtre qui raconte au même endroit celle qui eut lieu pour les cinq cents frères. Les autres sont écrites dans l'Évangile.
Vous pouvez encore vous en représenter plusieurs autres. Car il est vraisemblable que le très-charitable Seigneur visitait souvent sa Mère et ses Apôtres, ainsi que Madeleine, sa disciple bien-aimée, aimant ainsi à fortifier et à réjouir les personnes que sa Passion avait si violemment attristées et épouvantées. Saint Augustin semble être de cet avis, quand il dit, en parlant des temps de la Résurrection : « Tout n'a pas été écrit; ses entretiens avec les siens étaient fréquents. » Peut-être aussi les saints Pères, surtout Abraham et David, à qui la promesse du Fils de Dieu avait été faite d'une manière spéciale, venaient-ils avec lui pour voir cette excellente fille sortie de leur race, Marie, la Mère du Seigneur, qui avait trouvé grâce par-dessus tous les autres et avait donné le jour au Rédempteur. Oh! avec quelle joie ils la considéraient! Comme ils s'inclinaient avec respect en sa présence et la comblaient de toutes les bénédictions en leur pouvoir, quoiqu'ils ne fussent point vus d'elle.
Vous pouvez aussi, en toutes ces apparitions, vous représenter, selon la coutume, la bénignité, la charité et l'humilité du Seigneur, vertus dont nous avons fait mention et qui brillent dans toutes ses actions. Souvenez-vous encore qu'après avoir vaincu glorieusement et être ressuscité, il a voulu être voyageur sur cette terre pendant quarante jours, afin d'affermir et de fortifier ses Disciples. Sans doute, après une course de tant d'années, après tant de travaux et d'afflictions, après une mort ignominieuse et cruelle, il pouvait rentrer en triomphateur dans sa gloire, et remettre à ses Anges le soin de confirmer et d'animer ses Apôtres selon sa volonté; mais sa charité ne lui permettait point d'agir ainsi, et il voulut converser en personne avec eux, leur apparaissant plusieurs fois d'une manière évidente et les entretenant du royaume de. Dieu qu'ils auraient à établir. C'est peur eux qu'il a agi de la sorte, mais aussi pour nous; et nous n'y faisons point attention. Il nous a aimés avec passion, et nous sommes pour lui sans amour, alors qu'au contact d'un feu si dévorant nous ne devrions pas seulement nous échauffer, mais nous embraser. Maintenant arrivons à l'Ascension.

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