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CHAPITRE LXXXIV. Méditation sur Marie et ses compagnes pour le jour du samedi.
Or, le matin du jour du sabbat, Marie et ses compagnes demeurent avec Jean en la maison, les portes fermées. Elles sont affligées et tristes comme des orphelines que la mort d'un père a abreuvées de douleur. Elles ne parlent pas ; mais, assises ensemble, elles se rappellent ce qui s'est passé, se regardant les unes les autres, comme à la dérobée, ainsi qu'il a coutume d'arriver à ceux qui sont en proie à une peine vive et à une grande calamité. Or, on uni frapper à la porte, et elles furent remplies d'une grande crainte, car tout leur inspirait de l'effroi et leur sécurité les avait abandonnées. Cependant Jean alla à la porte, et, regardant qui c'était, il reconnut Pierre, et dit : « C'est Pierre. » Et Marie répondit : « Ouvrez-lui. » Pierre entra donc couvert de confusion, sanglotant amèrement et versant des larmes. Alors tous recommencèrent à pleurer, et l'excès de leur chagrin ne leur permit pas de prononcer une parole. Ensuite arrivent successivement les autres Disciples, aussi les yeux baignés de pleurs. Enfin leurs gémissements étant calmés, ils commencent à s'entretenir de leur Seigneur.
Pierre dit donc : « Je rougis de honte en moi-même ; je ne devrais point ouvrir la boucle en votre présence, ni même oser me montrer aux regards de qui que ce soit, après avoir abandonné et renié de la sorte mon Seigneur qui avait pour moi tant d'amour.» Les autres Apôtres s'accusaient de même, en frappant des mains et avec effusion de larmes, d’avoir abandonné ainsi leur très-doux Seigneur. Alors Marie prend la parole et dit : « Le bon Maître, le Pasteur fidèle s'est séparé de nous, et nous sommes demeurés comme des orphelins. Mais j'ai l'espérance assurée que nous le reverrons bientôt. Vous savez que mon Fils est bon et qu'il vous aimait tendrement. N'ayez donc aucun doute qu'il ne vous réconcilie avec lui, et qu'il ne vous pardonne volontiers tout ce que vous pouvez avoir commis d'offenses ou de fautes envers lui. Par la permission de son Père, la fureur déchaînée contre lui a été si terrible et l'audace des méchants a tellement prévalu que vous n'eussiez pu lui être d'aucun secours, même en demeurant avec lui. Ainsi ne vous troublez donc pas.»
Et Pierre de répondre : « C'est bien vrai, ma Mère, les choses se sont réellement passées comme vous le dites ; car moi, qui n'en ai vu que le commencement, j'ai été tellement frappé de crainte dans la cour de Caïphe, que c'est à peine si je croyais qu'il me fût possible d'échapper, et que j'ai renié mon Seigneur. Je ne me suis rappelé les paroles par lesquelles il m'avait prédit ce malheur qu'après qu'il m'eut regardé. » Alors Madeleine demande à Pierre ce qu'il lui avait prédit, et il lui répond en racontant tout ce qui avait rapport à son reniement, et il ajoute qu'il leur dit beaucoup d'autres choses pendant la Cène, touchant sa Passion. Marie reprend aussitôt : « Je voudrais bien entendre le récit de 'tout ce qu'il a dit et fait pendant la Cène. » Alors Pierre fait signe à Jean de répondre à cette demande. Jean commence donc et raconte tout ce qui a eu lieu ; et ensuite les Disciples se redisent mutuellement, non-seulement ce qui s'est passé dans la Cène, mais aussi les autres actions laites par le Seigneur, rapportant tour-à-tour ce qu'ils en savent. C'est ainsi qu'ils passent tout le jour en s'entretenant de lui. Oh ! avec quelle attention Madeleine écoutait tout ! Mais avec quelle attention plus grande encore Marie prêtait l'oreille ! Combien de fois, au milieu de ces récits, s'écria-t-elle: « Que béni soit mon Fils Jésus !»
Regardez-les donc attentivement, et compatissez-leur, car ils furent, durant tout ce jour, dans une grande affliction, ou plutôt dans une affliction extrême. Quel spectacle, en effet, que de voir la Reine du ciel et de la terre, les Princes des Églises et de tous les peuples, les Chefs de toute l'armée divine, remplis d'effroi, enfermés dans une petite maison, ne sachant que l'aire, si ce n'est se fortifier mutuellement en s'entretenant des actions et des paroles de leur très-doux Seigneur! Pour Marie, elle avait l'âme calme et en paix, car elle conservait l'espérance inébranlable de la résurrection de son Fils ; et la foi demeura intacte en elle en ce jour du Sabbat. C'est pour cela que ce jour lui est consacré. Elle ne pouvait cependant goûter aucun sentiment de joie à cause de la mort de son très-doux Fils, Jésus-Christ.
Le soir étant venu, après le coucher du soleil, alors qu'il fut permis de travailler. Marie Madeleine et l'autre Marie s'en furent acheter des aromates, pour en composer des parfums. Le soir précédent, en revenant de la sépulture du Seigneur, elles avaient commencé leurs préparatifs jusqu'au coucher du soleil, et ensuite elles étaient demeurées en repos ; car il fallait observer le sabbat depuis le coucher du soleil du vendredi jusqu'au coucher du soleil du samedi. Considérez-les soigneusement : elles s'avancent, le visage triste, à la manière des veuves, s'arrêtent en quelque boutique, peut-être en celle d'un ami du Seigneur, qui leur portait compassion et était prêt à satisfaire volontiers à leurs désirs. Elles demandent donc des aromates et choisissent, autant qu'elles peuvent, les meilleurs, en soldent le prix et s'en vont afin de composer sans re-tard des parfums pour leur Seigneur.
Remarquez attentivement avec quelle humilité, quelle dévotion, quelle fidélité, elles travaillent pour leur Maître bien-aimé, en versant des larmes abondantes et soupirant amèrement. Marie et les Apôtres les regardent, peut-être même leur viennent en aide. Enfin, leur travail terminé, elles demeurent en repos durant la nuis. Tel est le sujet de votre méditation, pour le jour du Sabbat, sur Marie, ses compagnes et les Disciples.
 
CHAPITRE LXXXV. Méditation sur Jésus descendant aux Enfers le jour du Samedi.
Maintenant s'offre à notre méditation ce que le Seigneur a fait le jour même du Sabbat. Aussitôt après sa mort, il descendit aux Enfers vers les saints de l'Ancien Testament, et il y demeura avec eux. Dès ce moment, ils jouirent de la gloire, car la vue du. Seigneur est une gloire parfaite. Considérez donc et re-marquez quelle a été sa bénignité de descendre aux Enfers, quelle a été sa charité, son humilité. Il pouvait envoyer un Ange en ces lieux délivrer ses serviteurs et les faire paraître devant lui où il eût voulu ; mais son amour infini ne l'eût pas permis, son humilité ne l'eût pas souffert. Il est donc descendu lui-même, lui, le Seigneur de toutes choses, non plus pour visiter des serviteurs, mais des amis ; et il est demeuré là, avec eux, jusqu'au dimanche, un peu avant l'aurore. Pensez bien à ces choses, admirez-les et vous efforcez de les imiter.
Or, à son arrivée, les saints Pères tressaillirent de joie et furent remplis d'une allégresse immense ; toute peine disparut; ils firent entendre des louanges et des cantiques eu sa présence. Et ces louanges vous pouvez les méditer de cette façon. Représentez-vous ces saints personnages, connue s'ils avaient leurs corps, dans l'état où ils seront après la résurrection. Représentez-vous, de la même manière, l'aine très-douce de Jésus-Christ, notre Seigneur. Aussitôt donc qu'ils pressentirent son arrive très-salutaire, ils allèrent à sa rencontre avec !a joie la plus vice, s'exhortant mutuellement et disant : « Beni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, qui a visité son peuple et opéré sa rédemption. — Levez vos têtes, parce que votre rédemption est proche. — Lève-toi, lève-toi, Jérusalem ; romps les liens qui enchaînent ton cou; voilà le Seigneur qui vient briser nos chaînes. — O princes, élevez vos portes; élevez-vous, portes éternelles, et le Roi de gloire fera son entrée. — O Christ ! nous vous adorons ; nous vous bénissons, ô Dieu plein d'amour ! » Et, se prosternant, ils l'adorèrent avec une grande joie et avec une vice allégresse.
Considérez comme ils l'environnent avec respect, tressaillement de bonheur, et la félicité peinte dans tous leurs traits; comme ils redisent tous ces chants en sa présence. C'est dans ces louanges, ces cantiques, ces jubilations qu'ils demeurèrent jusqu'au jour du dimanche, au lever de l'aurore. Là aussi se trouvait la multitude des Anges, se joignant aux accords de leur joie.
Alors le Seigneur prit tous ces saints, les tira des Enfers au milieu de l'allégresse la plus éclatante, et, marchant devant eux glorieusement, il les plaça dans le Paradis de délices. Après être demeuré quelque temps à partager leur bonheur, en la société d'Élie et d’Hénoch qui le reconnaissaient, il leur dit : « Il est temps que je ressuscite mon corps ; il faut que je m'eut aille et que je le reprenne. » Et tous, se prosternant, lui dirent : « Allez, Seigneur, Roi de gloire, et revenez bien vite, s'il vous plaît, car nous avons le désir le plus grand devoir votre corps très-glorieux. »
Vous voyez donc ce que vous pouvez méditer en ce jour du Sabbat, qui précède la résurrection, sur le Seigneur, sa Mère, ses Disciples et les saints Pères. Mais, comme j'ai parcouru toute la Passion du Sauveur sans aucune citation, de peur que votre esprit ne se tournât à autre chose qu'à cette même Passion, j'ai cru qu'il serait bon maintenant de vous rapporter quelques passages, afin de vous exciter à méditer avec plus de ferveur et de dévotion les choses qui nous occupent. Écoutez donc, selon notre coutume, saint Bernard en quelques-unes de ses sentences :
« (Serm. 11 sup. cant.) Vous devez votre vie tout entière à Jésus-Christ, nous dit-il, parce qu'il a sacrifié sa vie pour vous, et enduré des tourments amers, afin que vous n'eussiez point à subir des tourments éternels. En effet, quand même je verrais se réunir devant moi tous les jours des enfants d'Adam, tous les jours des siècles à venir, les travaux de tous les hommes qui ont été et qui sont maintenant, ce ne serait rien en comparaison de ce qu'a souffert ce corps si admirable et si étonnant par les vertus célestes dont il fut orné, par sa conception du Saint-Esprit, sa naissance d'une Vierge, l'innocence de sa vie, l'abondance de sa doctrine, l'éclat de ses miracles, la manifestation de ses sacrements. Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant sa vie est élevée au-dessus de la nôtre, et cependant il l'a sacrifiée. Et comme le néant ne peut être mis en comparaison avec ce qui existe, ainsi notre vie ne peut souffrir aucune proportion avec la sienne ; car l'une ne saurait être plus estimable et l'autre plus remplie de misère. Lors donc que je lui offre tout ce qui est en mon pouvoir, c'est moins que si je comparais une étoile au soleil, une goutte d'eau à un fleuve, une pierre à une montagne, un grain à un amas énorme de blé.
« Non, l'anéantissement de Jésus ne fut pas un anéantissement ordinaire ou de peu de valeur, mais il s'est anéanti jusqu'à se faire chair, jusqu'à mourir, jusqu'à être attaché à une croix. Qui pourra peser dignement quelle humilité, quelle mansuétude, quel amour il a fallu pour que le Dieu de majesté se revêtît de la chair, reçût une sentence de mort, et subit le déshonneur de la Croix ? Quelqu'un dira peut-être : Le Créateur ne pouvait réparer son oeuvre sans cet abaissement. Je dis qu'il le pourrait, mais qu'il a mieux aimé choisir l'humiliation, afin que le plus abominable et le plus odieux des vices, l'ingratitude,ne pût trouver en l'homme aucun motif de s'établir. Il s'est soumis à des fatigues nombreuses assurément, mais c'était afin de constituer l'homme redevable d'un grand autour envers lui; c'était afin que la difficulté de son rachat avertît de l'obligation de la reconnaissance celui que la facilité de sa création avait laissé trop peu dévoué. Que disait, en effet, l'homme ingrat après avoir été créé ? C'est, il est vrai, sans aucun mérite de ma part que j'ai reçu l'existence, mais c'est aussi sans fatigue et sans peine pour mon Créateur. Il a parlé, et j'ai commencé à exister comme le reste des créatures.
« (Ps. 62) Mais la bouche de ceux qui proféraient l’iniquité a été fermée. Maintenant, ô homme, on voit avec une lumière plus brillante que la lumière du jour, combien le Très-haut a dépensé pour toi. Il n'a pas dédaigné de Seigneur se faire esclave, de riche devenir pauvre, de Verbe être chair, de Fils de Dieu être appelé Fils de l'homme. Souviens-toi que si tu as été fait de rien, tu n'as pas été racheté de rien. Le Seigneur a créé l'univers en six jours, et toi avec l'univers. Mais, pour accomplir notre sa- lut, il lui a fallu Le années entières de séjour sur cette terre. Oh ! comme il s'est fatigué en supportant les besoins de la chair, les tentations de l'en- nemi des hommes! N'a-t-il pas aggravé tout cela par l'ignominie de la Croix? N'a-t-il pas mis le comble à tout par l'horreur de sa mort?
« (Serm. 20 sup. cant.) O bon Jésus! sur toute chose le calice que vous avez bu, ce calice, l'oeuvre même de notre rédemption, vous rend aimable à mon coeur. C'est vraiment par là que le Seigneur enchaîne notre amour tout entier ; c'est par là, dis-je, qu'il attire avec plus de suavité notre dévotion, qu'il l'exige avec plus de justice, qu'il l'impose plus étroitement, qu'il l'enflamme de plus d'ardeur. C'est dans cette oeuvre que le Sauveur a travaillé prodigieusement, et la création même du monde entier n'a demandé à son Créateur rien de semblable. Car alors il a dit et tout a été fait ; il a commandé et tout a été créé (Ps. 32). Mais dans l'accomplissement de cette œuvre, il a trouvé des contradictions à ses paroles, des observateurs de ses actions, des dérisions en ses tourments, des injures en sa mort.
« (Serm. 22 sup. cant.) Pour comble de tendresse, Jésus-Christ a livré son âme à la mort, et de son côté il a tiré le prix de notre satisfaction par lequel il devait apaiser son Père. Ainsi il mérité qu'on lui appliquât ce verset : La miséricorde habite dans le Seigneur, et on trouve ers lui une rédemption abondante (Ps. 119) « Oui, elle est vraiment abondante, car ce n'est pas une goutte, mais ce sont les flots de tout son sang qui se sont écoulés par cinq parties de son corps. Qu'a-t-il dû faire pour vous qu'il n'ait pas fait ? Il a éclairé l'aveugle, délivré celui qui était dans les chaînes,retiré celui qui était dans l'erreur, réconcilié le coupable. Qui ne courra volontiers et avec empresse ment à la suite de celui qui délivre de l'erreur, dissimule nos aveuglements, nous offre les mérites de sa vie et nous assure des récompenses par sa mort? Quelle excuse apportera celui qui ne court point à l'odeur de ses parfums? Peut-être dira-t-il que cette odeur n'a point pénétré jusqu'à lui. Mais le parfum de vie qu'elle renferme s'est répandu dans le monde entier; car la terre est toute pleine des miséricordes du Seigneur, et sa compassion s'est étendue sur toutes les oeuvres de ses mains (Ps. 36). Celui donc qui ne s'empresse pas à sa suite, celui-là, dis-je, est mort ou corrompu.
« (Serm. 25 sup. cant.) L'Épouse ne rougit point de cette noirceur qu'elle sait avoir été portée d'abord par son Époux, car quelle gloire pour elle de lui ressembler ! Rien n'est donc plus glorieux que de porter l'opprobre de Jésus-Christ. Voilà pourquoi il vous est donné d'entendre ce cri d'allégresse véritable et de salut : Loin de moi de me glorifier autrement que dans la Croix de Jésus-Christ, notre Seigneur (Gal., 6). » L'ignominie de la Croix est chère à qui n'est pas ingrat envers celui qui y fut attaché. C'est de la noirceur, il est vrai, mais c'est l'expression, c'est la ressemblance du Seigneur. Allez au saint prophète Isaïe et il vous dira comment il l'a vu en esprit. Quel autre que lui a-t-il appelé un, homme de douleurs, un homme qui connaît les souffrances, et en qui l'on ne trouve plus ni beauté ni éclat ? » Et il ajoute : « Nous l'avons considéré comme un lépreux, comme un homme frappé de Dieu et plongé dans l'humiliation. Or, il a été percé de plaies pour nos iniquités ; il a été brisé pour nos crimes, et c'est par ses meurtrissures que nome avons été guéris (Ps. 53)... » Enfin, il s'est fait lui-même péché, et je craindrais de dire qu'il est noir !... Regardez-le : il est vraiment déshonoré par les haillons dont il est revêtu, livide à force de plaies, souillé de crachats et couvert de la pâleur de la mort. Que pouvait rencontrer de plus difforme et de plus noir l'oeil du spectateur, que celui qui était entre deux voleurs, les mains étendues sur la Croix, objet de dérision pour les méchants et de larmes amères pour les fidèles. Seul, il était le terme des moqueries, lui qui seul pouvait inspirer la terreur et qui seul méritait d'être déshonoré (Serm. 28).
« (Serm. 61) La pierre est le refuge des hérissons; et où le faible trouvera-t-il un repos assuré et sans crainte, si ce n'est dans les plaies du Sauveur ? J'habite en ces lieux avec d'autant plus de sécurité que je le sais plus puissant à me sauver. Le monde frémit, mon corps m'accable, le démon me tend des pièges, et je ne tombe pas, car je suis établi sur la pierre ferme. J'ai commis de grandes fautes ; ma conscience en sera dans le trouble, mais elle ne sera pas renversée, parce que je me souviendrai des blessures du Seigneur; je me souviendrai qu'il a été percé de plaies pour mon iniquité. Qui sera tellement sous les coups de la mort qui ne puisse être sauvé par Jésus-Christ?
« Les clous nous crient, les blessures nous annoncent que Dieu est vraiment dans le Christ., qu'il y est se réconciliant le monde. Le fer a transpercé son âme, et il s'est approché de son coeur, afin que dès ce jour il sache compatir à nos infirmités. Le secret de son coeur nous est manifesté par les blessures de son corps ; le mystère est dévoilé ; les entrailles de la miséricorde par lesquelles le soleil levant est venu des hauteurs célestes pour nous visites, sont mises à découvert. Et pourquoi ses entrailles n'apparaîtraient-elles point à travers ses blessures ? Comment, Seigneur, pourriez-vous nous montrer avec plus d'éclat que par ces mêmes blessures, que vous êtes plein de charité et de douceur, et que vos miséricordes sont innombrables ? Personne, en effet, eut-il jamais une miséricorde plus grande que celle qui porte à sacrifier sa vie pour ceux qui sont voués et condamnés à mort?»  
Saint Bernard dit encore ailleurs : « Méditez la passion de ce corps crucifié, et voyez s'il y a quelque chose en lui qui ne soit pas une prière à Dieu le Père. C'est pour vous que cette tête divine, chargée d'épines innombrables, en est transpercée profondément et cruellement, tandis qu'on les y enfonce avec fureur. Ce peuple, dit le Seigneur par son Prophète; m'a environné des épines de ses péchés.
« Afin que votre tête ne fût point en proie à la clou- leur, afin que votre volonté ne fût point blessée, ses yeux ont été voilés des ténèbres de la mort, ces flambeaux qui éclairent l'univers se sont éteints pendant quelque temps. N'est-ce pas lorsqu'ils s'obscurcirent que les ténèbres couvrirent la face de la terre ; et ces deux grands flambeau ; ne disparurent-ils pas avec les autres? Or, tout cela est arrivé afin que vos yeux se détournent pour ne point voir la vanité, ou pour ne point s'y laisser attirer dans le cas où elle les aurait frappés. »
« Ces oreilles qui, dans les cieux, entendent ce cantique : « Saint, saint, saint, est le Seigneur le Dieu des armées, » ont entendu sur la terre ces paroles : « Vous êtes possédé du démon ; » et ces autres : «Crucifiez-le, crucifiez-le (Joan. 7-19). » Et pourquoi? Afin que vos oreilles ne fussent pas insensibles au cri du pauvre, afin qu'elles ne s'ouvrissent pas à de vains bruits, et qu'elles ne se laissassent point souiller par le venin de la détraction.
« Cette face si belle, la plus belle parmi celles des enfants des honnies, a été souillée de crachais, meurtrie de soufflets, vouée aux dérisions et aux moqueries. Car c'est ainsi qu'il est écrit : « Ils se mirent à cracher sur lui, à lui frapper le visage et à se jouer de lui, en disant : Prophétise qui l'a frappé (Mat., 26). » Pourquoi tout cela? Afin que votre face fût illuminée; qu'étant illuminée, elle fût affermie, et qu'on pût dire de vous : « Son visage n'a plus été dans la suite sujet à des changements continuels (I Reg., 1).»
« Cette bouche qui enseigne les Anges et instruit les hommes, qui a dit, et tout a été fait ; cette bouche a été abreuvée de fiel et de vinaigre; et cela afin que votre bouche parlât la vérité et la justice ; afin qu'elle confessât le Seigneur son Dieu.
« Ces mains, qui ont fondé les Cieux, sont étendues sur la Croix ; elles sont percées de clous aigus; et c'est afin que vos mains s'étendent vers l'indigent ; afin que vous puissiez dire avec le Psalmiste : « Mon âme est sans cesse dans mes mains. » Ce que nous portons dans nos mains, nous le mettons difficilement en oubli; ainsi celui qui applique son âme aux bonnes oeuvres, ne saurait l’oublier.
« Ce coeur, dans lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu, a été ouvert par la lance du soldat, afin que votre coeur fût purifié de ses pensées mauvaises, afin qu'étant purifié, il fût sanctifié, et qu'il persévérât en cet état de sainteté.
« Ces pieds, dont nous devons adorer l'escabeau, parce qu'il est,saint, ont été cruellement perds et attachés à la Croix, de peur que vos pieds ne se hâtassent dans les sentiers du mal ; afin qu'ils fussent rapides dans la voie des commandements. Que dirai-je de plus? Ils ont percé mes mains et mes pieds, et ils ont compté tous mes ossements (Ps. 21) ! Pour vous, il a sacrifié son corps et son âme, afin de posséder votre corps et votre âme ; enfin, en donnant tout, il a acquis un droit à tout. »
« (Ce qui suit, jusqu'à la fin du chapitre, est tiré de S. Anselme, in spec. Evang. serm., c. 12) O mon âme! réveille-toi donc maintenant et secoue cette poussière : contemple cet homme que le miroir des paroles évangéliques te montre comme présent à tes yeux. Considère attentivement, ô mon âme, quel est celui qui entre. Il est semblable à un roi, et néanmoins il est couvert de confusion comme le plus méprisé des esclaves. Il s'avance orné d'une couronne; mais cette couronne elle-même est pour lui un tourment, et sa tête si belle est déchirée par des épines nombreuses. La pourpre royale le revêt ; mais, loin de l'honorer, cette pourpre le rend méprisable. Il porte le sceptre en main, mais sa tête vénérable est meurtrie des coups de ce sceptre. On se prosterne devant lui pour l'adorer, on l'acclame comme un roi; mais en mémo temps on s'élance contre lui, on couvre de crachats sa figure si pleine d'amabilité ; ses joues sont meurtries par les soufflets, et son cou si honorable est déshonoré. Vois, ô mon âme, comment cet homme est oppressé et méprisé de toute manière. On lui ordonne de se courber sous le fardeau de la Croix et de porter son ignominie au lieu de son supplice. On l'abreuve de myrrhe et de fiel, on l'élève en Croix, et il dit : « Mon Père, pardonne-leur ; ils ne savent ce qu'ils font. » Quel est-il cet homme qui, dans toutes ses angoisses, n'a pas ouvert une fois la bouche pour faire entendre une plainte ou une excuse, une menace ou une accusation contre ces chiens maudits, mais seulement pour laisser tomber sur ses ennemis, à ses derniers moments, sur des ennemis aussi injustes, une parole de bénédiction telle qu'on n'en avait jamais entendu une semblable depuis le commencement du monde? Quand donc as-tu vu, ô mon âme, 'une mansuétude qui égalât la sienne, une bénignité qui pût lui être comparée ?
« Considère-le encore plus attentivement, et tu comprendras combien il se montre digne d'une admiration suprême et de la compassion la plus tendre. Regarde-le nu et déchiré de blessures, au milieu de voleurs, ignominieusement attaché à la Croix avec des clous barbares, abreuvé de vinaigre sur cette Croix, après sa mort le côté pets d'un coup de lance, et répandant des ruisseaux abondants de sang des cinq plaies de ses pieds, de ses mains et de son côté. O mes yeux! versez des torrents de larmes; fonds-toi, ô mon âme, dans l'ardeur de ta compassion, en voyant l'anéantissement de cet homme si digne d'amour, et l'accablement de ses douleurs joint à une mansuétude sans exemple.
« Regardez, ô Père très-saint, de votre sanctuaire et des hauteurs de votre céleste demeure, et contemplez cette victime vénérable que vous offre, pour les péchés de ses frères, notre Grand-Pontife, votre saint Enfant, Jésus-Christ, notre Seigneur, et laissez-vous toucher de compassion sur la multitude de nos perversités. Voici que le sang de Jésus-Christ, notre frère, crie vers vous du haut de la Croix : « J'ai été couronné de gloire et d'honneur. » « Maintenant il est placé à la droite de votre Majesté pour supplier en notre faveur, car il est notre chair et notre frère.
«  Abaissez vos regards, Seigneur, sur la face de votre Christ, qui s'est rendu obéissant à votre volonté jusqu'à subir la mort. Que ses cicatrices soient sans cesse présentes à von yeux, afin que vous vous sou- veniez quelle satisfaction vous avez reçue de lui pour nos péchés. Ah !plût à Dieu que dans la même balance fussent pesés et ces péchés qui ont allumé votre colère, et les calamités dont votre Fils innocent a été victime pour les expier! Celles-ci l'emporteraient sans contredit, et il vous paraîtrait d'autant plus juste de répandre vos miséricordes sur nous que ces calamités ont eu pour but d'empêcher que votre colère enflammée par nos péchés n'en suspendit le cours. Que toute langue, ô Seigneur, vous rende grâces à la vue de cette bonté excessive qui vous a porté à ne point épargner le Fils unique de votre tendresse, mais à le livrer pour nous à la mort, afin qu'en lui nous eussions auprès de vous, dans les Cieux, un avocat d'une fidélité inaltérable.
« Et vous, Seigneur Jésus, zélateur plein de courage, quelles actions de grâces, quels remerciements dignes de vous pourrai-je vous offrir, moi quine suis qu'un homme, moi cendre et poussière,moi vil amas de boue? Qu'avez-vous dû faire pour mon salut que vous n'ayez fait ? Depuis l'extrémité des pieds jusqu'au sommet de la tête, vous vous êtes plongé tout entier dans les eaux de la tribulation, afin de m'arracher tout entier à leur abîme. Les grandes eaux ont pénétré jusqu'à votre âme, car vous l'avez sacrifiée afin de me rendre la mienne, qui était perdue. Voilà que je suis engagé vis-à-vis de vous par une double dette, et pour ce que vous m'avez donné, et pour ce que vous avez perdu à cause de moi. Je vous suis redevable pour la vie que vous m'avez donnée deux fois : une fois par la création, une autre fois par la rédemption. Que pourrai-je trouver qui soit plus digne de vous que cette vie même ? Je ne le sais pas. Mais pour votre âme dont le prix est inestimable, pour votre âme ainsi livrée à la tribulation, qu'est-ce que l'homme vous offrira qui mérite de lui être comparé? Je l'ignore. Quand il serait en mon pouvoir de vous sacrifier le ciel, la terre et toutes leurs splendeurs, assurément je n'atteindrais en aucune sorte la mesure de ce qui vous est dû. Pour vous rendre ce que je vous dois, dans les bornes de ce qui m'est possible, il faut, Seigneur, que je t'obtienne de votre munificence. Je dois vous aimer de tout mon coeur, de tout mon esprit, de toute mon âme, de toutes mes forces, et m'attacher à marcher sur vos traces ; mais comment cela s’accomplira-t-il, si ce n'est par vous? Mon âme s'attache donc à vous, puisque toute vertu dépend de vous. »
Telles sont les paroles pleines de suavité et de magnificence que le bienheureux Bernard, suivant son aimable coutume, a répandues sur la Passion du Seigneur. Prenez garde de ne point les recevoir en vain; mais, animée par un tel langage, appliquez-vous à la considération de cette Passion de tout votre coeur et de toute l'étendue de vos affections; car tout en elle l'emporte sur ce que vous pourriez méditer sur la vie même du Seigneur. — Maintenant arrivons à sa résurrection.
 
CHAPITRE LXXXVI. De la Résurrection du Seigneur, et comment il apparut d'abord à sa Mère
Le jour du dimanche, de grand matin, le Seigneur Jésus s'en vint à son tombeau, environné du cortège glorieux d'Anges innombrables, et reprenant son corps très-saint, le ressuscitant, il sortit de ce tombeau sans en ouvrir l'entrée. A la même heure, c'est-à-dire de grand matin, Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé, après en avoir demandé permission à la Mère du Seigneur, se mirent en route avec des parfums pour aller au lieu de la sépulture. Pour Marie, elle demeura à la oraison et y priait en ces termes ; Père tout clément, Père très-pieux, comme vous le savez, mon Fils est mort attaché à la croix, entre deux voleurs, et moi, je l'ai enseveli de mes mains. Mais, Seigneur, votre puissance peut me le rendre sain et sauf. Je conjure donc Votre Majesté de ne pas différer plus longtemps. Pourquoi tarde-t-il autant à venir me trouver? Accordez-le moi, je vous en supplie, car mon âme ne peut goûter aucun repos qu'elle ne le voie. O mon très-doux Fils, qu'êtes-vous devenu? Que faites-vous? Pourquoi tant de retard? Je vous en prie, ne différez pas plus longtemps de me faire jouir de votre présence ; car vous m'avez dit : « (Mat., 27) Je ressusciterai le troisième jour. » N'est-ce pas aujourd'hui le troisième jour, ô mon Fils ? Ce n'est pas hier, mais avant-hier, qu'a eu lieu ce grand jour, ce jour d'amertume profonde et de calamité, de ténèbres, d'obscurité et de séparation, ce jour de votre mort. C'est donc aujourd'hui le troisième jour, ô mon Fils ! Levez-vous donc, ô ma gloire ! Revenez, vous qui êtes tout mon bien. Sur toute chose, je désire vous voir ; votre départ m'a si cruellement contristée ; que votre retour nie console. Revenez donc, mon bien-aimé; venez, mon Seigneur Jésus; venez, mon unique espérance, ô mon Fils ; venez.»
Pendant qu'elle priait ainsi et versait des larmes de tendresse, voilà que tout-à-coup le Seigneur Jésus apparaît, revêtu d'habits d'une blancheur éclatante et avec un visage serein. Il est brillant de beauté, glorieux et plein de joie ; et, s'approchant de Marie, il lui dit : « Salut, ma vénérable Mère. » Elle, se tournant aussitôt, s'écrie : « Est-ce vous, mon Fils Jésus ? » Et elle se prosterne et l'adore. Jésus lui dit : « C'est moi, ma très-douce Mère; je suis ressuscité, et me voici encore avec vous. »
Alors ils se lèvent tous deux, et Marie, versant des larmes de bonheur, l'embrasse. Elle colle son visage sur le sien, elle le presse avec amour et se repose tout entière sur lui; et, de son côté, il la soutient avec joie. Ensuite, s'étant assis l'un proche de l'autre, elle considère avec empressement et avec ardeur le visage de ce cher Fils et les cicatrices de ses mains, et elle s'informe, à chacune de ses blessures, si tonte douleur s'est éloignée de lui. « Ma vénérée Mère, lui dit-il, toute souffrance a disparu ; j'ai vaincu la mort, là, douleur et toutes les angoisses; je n'ai plus rien à souffrir désormais. » Et Marie de s'écrier : « Béni soit votre Père qui vous a rendu à mon amour. Que son nom soit loué et exalté ; qu'il soit glorifié dans tous les siècles. »
Ils demeurent donc ensemble, s'entretiennent avec une allégresse mutuelle, font tous les deux la Pâque avec bonheur et amour, et le Seigneur Jésus raconte à sa Mère comment il a délivré son peuple de l'enfer, et tout ce qu'il a lait pendant ces trois jours. C'est donc aujourd'hui la Pâque par excellence.

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