CHAPITRE XIII. Du retour du Seigneur de l'Égypte.
Sept années étant accomplies depuis que le Seigneur était en Egypte, l'Ange apparut en songe à Joseph et lui dit : « Prenez l'enfant et sa mère et allez dans la terre d'Israël, car ceux qui cherchaient la vie de l'enfant sont morts. Il prit donc l'enfant et sa mère et revint dans la terre d'Israël. Lorsqu'il en approchait, ayant appris qu'Archélaüs, fils d'Hérode, régnait en ces lieux, il craignit d'aller jusque-là. Averti de nouveau par l'Ange, il se retira en Galilée, dans la ville de Nazareth (Matt., 2). » Ce retour eut lieu vers la fête de l'Epiphanie, c'est-à-dire le second jour, comme on le lit dans le martyrologe.
Vous voyez encore ici comment le Seigneur, ainsi que je vous l'ai dit dans le chapitre précédent, se plaît à ne donner que des consolations et des révélations complètes, et non aussi entières que notre désir les demanderait. Ce qui se passe en cette circonstance, vous est une preuve nouvelle de cette vérité, car c'est en songe et non ouvertement pendant le réveil qu'ont lieu ces apparitions; ce n'est pas d'un seul coup, mais en deux fois que Joseph apprend où il doit aller. Et la Glose dit que le Seigneur en agit de la sorte, parce que la fréquence de ses visites nous donne une certitude plus grande. Au reste, quelles qu'elles soient, nous devons les regarder comme ayant une grande valeur et en demeurer reconnaissants, car, pour ce qui est de son côté, notre Seigneur fait toujours ce qu'il sait nous être le plus utile.
Maintenant, appliquez-vous à ce retour du Seigneur, et remarquez qu'il y a là un sujet abondant de pieuse méditation. Revenez donc en Egypte pour y visiter l'Enfant-Jésus. Vous le trouverez peut-être hors de la maison, au milieu des autres enfants ; mais aussitôt qu'il vous apercevra, il viendra au-devant de vous, car il est plein de bénignité, d'affabilité et d'empressement. Pour vous, prosternez-vous, baisez ses pieds, prenez-le lui-même dans vos bras, et reposez-vous un peu avec lui ; ensuite il vous dira sans doute : « Nous avons reçu la permission de retourner en notre pays ; c'est demain que nous devons partir d'ici. Vous êtes arrivée à la bonne heure, car vous reviendrez avec nous. » Répondez-lui vivement que vous avez une grande joie d'une telle nouvelle; que vous désirez le suivre partout où il ira; et réjouissez-vous en vous entretenant de la sorte avec lui.
Je vous l'ai déjà dit, de pareilles considérations peuvent sembler puériles à méditer ; mais on en retire un grand profit, et elles nous amènent à des choses plus élevées. Jésus vous conduira ensuite vers sa Mère, et il lui rendra ses hommages avec empressement. Pour vous, fléchissez les genoux, faites-lui une profonde révérence ainsi qu'au saint vieillard Joseph, et reposez-vous avec eux.
Le lendemain matin, vous verrez quelques excellentes femmes, et même quelques hommes venir, afin de les accompagner jusqu'aux portes de la ville, en mémoire du séjour saint et pacifique, qu'ils ont fait au milieu d'eux. En effet, ils avaient annoncé dans le voisinage, plusieurs jours à l'avance, qu'ils allaient partir, car il n'était pas convenable qu'ils sortissent de ce lieu à la dérobée. Il en fut autrement, il est vrai, quand ils vinrent en Égypte ; mais alors, ils craignaient pour la vie de l'Enfant.
Les voilà donc en marche : Joseph précède avec les hommes, et la Vierge suit de loin avec les femmes. Pour vous, prenez l'Enfant par la main et placez-vous au milieu de cette troupe devant la Mère, car elle ne permet pas que son fils vienne après elle. Lorsqu'ils sont à la porte, Joseph ne souffre pas que ces hommes l'accompagnent plus loin. Alors un d'entre eux, qui était riche, compatissant à leur pauvreté, appelle l'Enfant afin de lui donner quelques deniers pour les dépenses du voyage. L'Enfant rougit de les recevoir; cependant, par amour pour la pauvreté, il tend la main, prend l'argent modestement et remercie. Plusieurs de ceux qui étaient présents lui firent aussi leurs offrandes. Il est appelé ensuite par les femmes qui font de même. La Mère ne rougit pas moins que son Fils; cependant elle remercie humblement. Vous pouvez véritablement leur compatir, en voyant que celui à qui appartient la terre et tout ce qu'elle renferme, a choisi pour lui, pour sa mère et son père nourricier, une misère si rigoureuse et qu'il a vécu dans une si grande détresse. La sainte pauvreté brille en eux du plus vif éclat, et ils nous la montrent toute digne de notre amour et de notre imitation. Enfin, après avoir offert leurs remercîments, ils disent adieu à tout le monde, et se mettent en route.
Mais comment reviendra ce Jésus, cet enfant si tendre encore ? Pour moi, le retour semble encore plus difficile que la venue : quand il vint en Egypte, il était si petit qu'on pouvait le porter; maintenant il est si grand qu'il ne saurait l'être, et si petit qu'il ne saurait marcher lui-même. Mais peut-être quelqu'un de ces hommes excellents lui donna-t-il ou du moins lui prêta-t-il un âne sur lequel il pût revenir. O Enfant charmant et délicat, Roi du ciel et de la terre ! combien vous avez souffert pour nous, et comme vous avez commencé de bonne heure ! C'est bien justement que le prophète s'est écrié en parlant de votre personne : « Je suis pauvre et dans les peines depuis ma plus tendre jeunesse (Ps., 87). » Vous avez pris sur vous en tout temps la détresse la plus grande, les travaux pénibles et les souffrances du corps ; vous avez eu comme de la haine pour vous à cause de nous. Assurément cette fatigue, dont nous nous occupons en ce moment eût dû suffire pour notre rédemption.
Prenez donc l'Enfant-Jésus et placez-le sur son âne; conduisez-le vous-même fidèlement, et lorsqu'il voudra descendre, recevez-le avec joie dans vos bras, gardez-le quelques instants, au moins jusqu'à ce que sa Mère soit arrivée, car elle marche plus lentement. Alors l'Enfant ira la trouver, et ce sera pour la Mère un grand repos que de recevoir son Fils.
Ils s'avancent donc et marchent à travers le désert par lequel ils sont venus, et, pendant ce voyage, vous pourrez leur compatir, car ils goûtent peu de repos. Considérez comme ils sont fatigués et abattus parla peine, tant du jour que de la nuit. Arrives aux confins du désert, ils y trouvèrent Jean-Baptiste, qui avait déjà commencé à faire pénitence, bien qu'il ne fût coupable d'aucun péché. On dit que l'endroit du Jourdain où Jean baptisa, est celui qui fut traversé par les Israélites quand ils vinrent de l'Egypte par ce désert, et que c'est proche de ce lieu, dans le même désert, qu'il fit pénitence. Ainsi, il est possible que l'Enfant-Jésus, passant par là à son retour, l'ait rencontré. Considérez donc comment il les reçut avec empressement, comment, demeurant quelque temps en ce lieu, ils mangèrent avec lui, les aliments grossiers dont il faisait sa nourriture ; et enfin comment, après avoir puisé ensemble une immense force d'esprit, ils lui dirent adieu. Et vous, à l'arrivée et au départ, mettez-vous à genoux devant Jean-Baptiste, baisez ses pieds, demandez-lui qu'il vous bénis se, et recommandez-vous à lui ; car cet enfant est parfait, et tout à fait admirable dès son berceau. C'est lui qui l'ut le premier ermite, le principe et la voie de ceux qui veulent pratiquer la vie religieuse. Il fut vierge sans la moindre tache, prédicateur illustre, plus que prophète et martyr glorieux.
La sainte famille, traversant ensuite le Jourdain, arriva à la maison d'Élisabeth, et ce fut pour tous une fête pleine de joie et d'allégresse. C'est en ce lieu que Joseph, apprenant qu'Archélaüs, fils d'Hérode, régnait en Judée, craignit, et qu'averti en songe par l'Ange, il se retira avec Marie et Jésus en la ville de Nazareth.
Voilà que nous avons ramené Jésus de l'Égypte. A son arrivée, accourent les soeurs de Marie et ses autres parents et amis, afin de les visiter. Quant à eux, ils établissent leur séjour à Nazareth, et y mènent une vie pauvre. Désormais, jusqu'à la douzième année de l'Enfant-Jésus, on rie lit plus rien de lui. On dit pourtant, et c'est une chose vraisemblable, qu'on voit encore la fontaine où le divin enfant allait puiser de l'eau polo sa Mère ; car l'humble Seigneur rendait à Marie de pareils services, attendu qu'elle n'avait point d'autre serviteur que lui. Vous pouvez aussi vous re-présenter Jean l'évangéliste, venant dans cette demeure avec sa mère, qui était saur de la mère de Jésus. Il avait alors cinq ans, car on lit de lui qu'il mourut la soixante-septième année après la Passion du Seigneur et la quatre-vingt-dix-neuvième de son âge; et ainsi, au temps de la Passion, il avait trente et un ans, alors que Jésus en avait trente-trois ou un peu plus. Comme à son retour le Seigneur avait sept ans, Jean devait en avoir cinq. Considérez-les réunis ensemble, et conversant, selon que Dieu vous l'inspirera; car c'est jean qui, dans la suite, fut le disciple que Jésus aimait d'un amour plus intime.
CHAPITRE XIV. Comment l'Enfant-Jésus demeura à Jérusalem.
Lorsque Jésus fut âgé de douze ans, il monta à Jérusalem, selon la coutume et le précepte de cette fête, qui durait huit jours. Ce divin enfant se livre ainsi aux fatigues de longs voyages, et il va pour honorer son Père céleste dans les fêtes qui lui sont consacrées ; car il y a un amour extrême entre le Père et le Fils. Mais celui-ci ressentait une affliction plus grande, une douleur plus acerbe, du déshonneur que son Père recevait des péchés sans nombre qui se commettaient, qu'il n'éprouvait de joie des honneurs qui lui étaient rendus en ce jour, et des pompes extérieures de cette solennité. Le Seigneur de la loi était donc le fidèle observateur de la loi, et il se tenait humblement parmi les autres comme un pauvre ordinaire.
Les jours de la fête étant terminés, et ses parents se retirant, Jésus demeura à Jérusalem. Apportez toute votre attention, et considérez-vous comme présente à tout ce qui se dit et se fait, car il y a là un sujet de méditation tout-à-fait pieux et profitable. Je vous ai déjà dit que Nazareth où le Seigneur demeurait, est à quatorze ou quinze milles environ de Jérusalem. Lors donc que sa Mère et Joseph, s'en retournant par des chemins divers, arrivèrent le soir au lieu où la marche de ce jour se terminait, et où ils devaient passer la nuit, Marie voyant que Joseph était sans Jésus, qu'elle croyait avec lui, lui demande : « Où est l'Enfant? — Je ne le sais pas, répondit Joseph ; il n'est pas revenu avec moi ; je pensais qu'il s'en était retourné avec vous ». Alors Marie, saisie d'une douleur indicible, s'écria avec larmes : « Il n'est point revenu avec moi. Je vois que je n'ai pas bien gardé mon fils ». Et elle se mit à aller promptement par les maisons, et les parcourut toutes ce soir même, avec la modestie la plus convenable, demandant à chacun s'il n'avait point vu son fils. A peine se sentait-elle, tant la véhémence de sa douleur et l'ardeur de son désir étaient grandes. Joseph la suivait en pleurant. Ne l'ayant point trouvé, jugez vous-même quel repos ils pouvaient prendre, surtout Marie qui l'aimait plus profondément encore. Bien que ses amis cherchassent à fortifier son courage, elle ne pouvait cependant se consoler. En effet que n'était-ce point pour elle que la perte de Jésus? Considérez-la bien et ayez pour elle une compassion profonde, car son âme est dans l'angoisse, et dans une angoisse telle que depuis sa naissance jusqu'à ce jour, elle n'avait jamais rien éprouvé de semblable.
Ne nous troublons donc point quand nous sommes sous le coup des tribulations, puisque le Seigneur n'a pas épargné sa propre mère. Il permet qu'elles arrivent aux siens, et elles sont des signes de son amour. Pour nous, il nous est avantageux de passer par là.
Enfin Marie, se renfermant dans sa chambre, eut recours à la prière et aux gémissements. Elle s'adressa à Dieu en ces termes : « O Dieu ! Père éternel, plein de clémence et de bénignité, il vous a plu de me donner votre Fils, mais voilà que je l'ai perdu; je ne sais où il est; daignez me le rendre. O mon Père ! délivrez-moi d'une pareille amertume, et montrez-moi mon Fils. Regardez, ô mon Père ! l'affliction de mon cœur, et non ma négligence ; j'ai agi avec imprudence, mais je l'ai fait sans le savoir. A cause de votre bonté, rendez-le-moi, car je ne puis vivre sans lui. O mon Fils bien-aimé ! où êtes-vous? Que vous est-il arrivé? Où avez-vous choisi votre demeure? Êtes-vous retourné dans le ciel vers votre Père? Je sais bien que vous êtes Dieu, que vous êtes le Fils de Dieu; mais comment ne m'auriez-vous pas averti d'un pareil dessein? Seriez-vous tombé dans des embûches qu'on vous aurait tendues? Je sais que vous êtes véritablement homme et né de moi ; je sais que déjà Hérode vous a cherché pour vous faire mourir, et qu'alors je vous portai en Egypte. O mon Fils ! que votre Père vous garde de tout malheur ! Indiquez-moi où vous êtes, et j'irai à vous; ou bien, revenez à moi. Pardonnez-moi pour cette fois; car jamais il ne m'arrivera d'avoir la moindre négligence à votre égard. Me suis-je rendue coupable de quelque offense vis-à-vis de vous, ô mon Fils? Pourquoi donc vous êtes-vous retiré de moi? Depuis votre naissance jusqu'à ce jour, je n'ai jamais été séparée de vous; je n'ai jamais pris ni nourriture ni sommeil, éloignée de vous; c'est pour la première fois que j'ai à déplorer votre absence. Me voilà sans vous, et je ne sais comment il a pu en arriver ainsi. Vous savez que vous êtes mon espérance, ma vie, tout mon bien, et que je ne puis être sans vous; indiquez-moi donc où vous êtes, et dites-moi comment je pourrai vous trouver. »
Ainsi durant la nuit, se livrait à l'angoisse sur son Fils bien-aimé, la Mère de Jésus. Le lendemain de grand matin, elle sortit de sa maison avec Joseph, et ils le cherchèrent encore dans les environs, car il y avait plusieurs chemins pour revenir de Jérusalem, de même que pour revenir de Sienne à Pise on peut prendre sa route par Puy-Bonnichi ou par Colle ou d'autres lieux. Le jour suivant, ils parcoururent d'autres chemins, le cherchant parmi leurs parents et leurs amis. Et ne le trouvant point, sa Mère était plongée dans une anxiété si profonde qu'on eût dit qu'elle eût perdu tout espoir, et que rien ne pouvait la consoler. Enfin le troisième jour, retournant à Jérusalem, ils le trouvèrent dans le temple assis au milieu des docteurs. En le voyant, Marie fut pénétrée de la joie la plus vive, et, se mettant à genoux, elle rendit grâces à Dieu en versant des larmes de bonheur. Or, l'Enfant-Jésus apercevant sa Mère, vint à elle, et elle le reçut dans ses bras, le pressa contre son coeur, l'embrassa avec ivresse, colla son visage sur le sien, le tint quelques temps contre son sein, et se reposa ainsi en lui; car, dans ce premier moment, la grandeur de sa joie l'empêchait de proférer aucune parole. Ensuite arrêtant ses regards sur lui, elle lui dit : « Mon Fils, pourquoi avez-vous agi ainsi à notre égard? Votre père et moi nous vous cherchions en pleurant. » — Et pourquoi me cherchiez-vous ? leur répondit-il. Il faut que je m'emploie aux choses qui regardent le service de mon Père ». Mais ils ne comprirent point cette parole. Sa mère lui dit donc : « Mon Fils, nous allons retourner en notre maison, ne voulez-vous point revenir avec nous? — « Je ferai, reprit-il, ce qui vous sera agréable. » Et il revint avec eux à Nazareth.
Vous avez vu l'affliction de Marie en cette circonstance; mais que devint cet Enfant durant ces trois jours. Regardez-le attentivement : comment il se rend vers quelques-uns des lieux où l'on recevait les indigents; comment il demande avec modestie à y être reçu; comment Jésus, pauvre, mange et demeure avec les pauvres. Regardez-le assis au milieu des docteurs, les écoutant avec un visage calme, où reluit la sagesse et le respect. Il les interrogeait comme s'il eût ignoré, mais il le faisait par humilité, et aussi pour qu'ils n'eussent point à rougir, en écoutant ses réponses admirables.
Vous pouvez considérer dans ce qui vient d'être dit, trois choses dignes de remarque.
Premièrement, c'est que celui qui veut s'attacher à Dieu, ne doit point demeurer parmi ses parents, mais s'en éloigner. L'Enfant-Jésus s'est séparé d'une Mère qu'il aimait tendrement, lorsqu'il voulut s'appliquer aux oeuvres de son Père. On le chercha ensuite, mais on ne le trouva ni parmi ses parents, ni parmi ses amis.
Secondement, c'est que celui qui veut vivre spirituellement, ne doit point s'étonner s'il sent son âme aride, s'il lui paraît qu'il est abandonné de Dieu, puisqu'il en est arrivé ainsi à la Mère de Dieu elle-même. Qu'il ne se laisse donc point défaillir en son esprit, mais qu'il cherche avec empressement son Seigneur en persévérant en de saintes méditations et dans les bonnes oeuvres, et il le retrouvera.
Troisièmement, c'est qu'on ne doit point s'attacher à son propre sentiment ou à sa volonté particulière. Le Seigneur avait dit qu'il fallait qu'il s'occupât aux oeuvres de son Père, et il changea de dessein, suivit la volonté de sa Mère, s'en retourna avec elle et saint Joseph, et il leur était soumis, en quoi vous pouvez encore admirer son humilité, dont nous parlerons bientôt plus abondamment.
CHAPITRE XV. Ce que Jésus fit depuis sa douzième année jusqu'à sa trentième.
Le Seigneur Jésus étant donc sorti du temple, et revenu de Jérusalem avec ses parents en la ville de Nazareth, leur était soumis, et, il demeura avec eux depuis ce moment jusqu'au commencement de sa trentième année. On ne trouve point dans les Ecritures qu'il ait fait quelque chose durant tout ce temps, ce qui semble tout-à-fait étonnant. Que pourrons-nous donc admirer en lui, et quelles oeuvres nous figurerons-nous qu'il ait faites? S'est-il tenu oisif durant un si long temps, en sorte qu'il n'y ait en cette partie de sa vie rien qui mérite d'être raconté ou écrit? S'il avait agi, pourquoi n'en serait-il point parlé, comme de ses autres actions? Cela semble donc tout-à-fait extraordinaire.
Mais apportez ici toute votre attention, car vous pourrez voir bien clairement qu'en ne faisant rien il fit des choses admirables. Tout dans sa conduite est plein de mystère. De même qu'il agissait par vertu, de même il se taisait, se reposait, se séparait de tout par vertu.
Ce Maître suprême, devant donc un jour enseigner les vertus et le chemin de la vie, a commencé dès sa jeunesse à accomplir des oeuvres de vertu, mais d'une manière admirable, inconnue et inouïe aux temps qui avaient précédé, c'est-à-dire en se montrant aux yeux des hommes, abject, insensé et inutile, ainsi que vous pouvez vous le figurer dévotement et sans aucune témérité. Cependant, dans cette méditation, je ne prétends rien affirmer, et c'est ce que je fais quand je n'ai point pour appui les Ecritures ou les Docteurs : je vous en ai averti dès le commencement.
Jésus se séparait donc de la société et des entretiens des hommes. Il allait à la synagogue, comme nous dirions à l'église; il y restait longtemps en oraison, mais à l'endroit le moins en évidence. Il revenait ensuite à la maison, y demeurait avec sa Mère, et aidait quelquefois son père nourricier dans ses travaux. Il passait, allant et revenant parmi les hommes, comme s'il n'eût vu personne. Tous étaient dans l'étonnement qu'un jeune homme qui promettait autant, ne fît rien qui semblât digne de louange; ils attendaient de lui des choses merveilleuses, et qui décelassent un homme habile. Car, lorsqu'il était enfant il croissait en âge et en sagesse devant Dieu et devant les hommes; mais depuis l'âge de douze ans jusqu'à sa trentième année et au-delà, on ne vit plus dans ses oeuvres rien qui annonçât la capacité ni l'aptitude. Aussi, on s'étonnait, on se moquait de lui et l'on disait : « C'est un être inutile et un idiot, c'est un homme de néant, un sot et un insensé ». Il n'apprit pas même à lire, et c'était un proverbe parmi ses concitoyens : qu'il était grand de taille et faible d'esprit. Cependant, il tenait si fortement à ce genre de vie, il y persévérait avec tant de constance que tous communément le regardaient comme un être vil et abject. C'était bien en effet ce que le prophète avait dit en parlant de lui : « Je suis un ver de terre et non un homme; je suis l'opprobre des hommes et l'abjection de mon peuple (Ps. 21).»
Vous voyez donc ce qu'il opérait en ne faisant rien. Il se rendait, comme je l'ai dit, vil et abject aux yeux de tous. Mais cela vous semble-t-il peu de chose? Pour lui, il n'en avait aucun besoin; mais il n'en était pas ainsi de moi. Assurément je n'estime rien de plus grand parmi nos actions, et je ne connais rien de plus difficile. Il me semble être parvenu à un degré très-élevé, celui qui du fond du coeur et sincèrement sait vaincre et dominer de telle sorte son esprit et les prétentions superbes de la chair, qu'il ne veut plus être considéré comme quelque chose, mais se réjouit d'être regardé comme méprisable et digne de dédain ! Il est plus glorieux d'agir ainsi que de s'emparer des villes par son courage, selon ces paroles de Salomon : « L'homme patient l'emporte sur l'homme fort, et celui qui commande à son coeur, sur celui qui sait prendre les villes dans un combat (Prov., 16) ». Ne vous imaginez donc pas avoir fait quelque chose, jusqu'à ce que vous soyez parvenus à ce degré. En effet, puisque, selon la parole du Seigneur, nous sommes véritablement des serviteurs inutiles (Luc., 17), alors que nous avons bien fait toute chose : jusqu'à ce que nous soyons arrivés à ce degré d'abjection, nous ne sommes rien véritablement, mais nous demeurons et nous marchons dans la vanité. C'est ce que l'Apôtre nous montre aussi très-clairement, lorsqu'il nous dit : « Celui qui pense être quelque chose, alors qu'il n'est rien, se trompe lui-même (Gal., 6) ». Si vous me demandez pourquoi le Seigneur Jésus agissait ainsi, je vous répondrai que ce n'était pas qu'il en eût besoin, mais afin de nous instruire. Aussi serons-nous inexcusables si nous demeurons sans intelligence. C'est vraiment une abomination de voir un vermisseau, destiné à être la pâture des vers, s'enfler d'orgueil, après que le Seigneur de toute majesté s'est humilié jusqu'à l'abjection.
Mais s'il semble absurde à quelqu'un, que Jésus soit demeuré ainsi inutile, et s'il dit que les Evangélistes ont omis beaucoup de choses, on peut lui répondre qu'il n'était pas inutile de donner un exemple d'une vertu si grande; que c'était même d'une utilité considérable; que c'était poser le fondement vrai et inébranlable de toutes les vertus. D'ailleurs lui-même s'exprime en ces termes dans l'évangile de saint Jean :
« Lorsque le paraclet que je vous enverrai de la part de mon Père; sera venu, l'Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage de moi, et vous en rendrez témoignage aussi, parce que vous êtes avec moi dès le commencement (Joan., 15) », c'est-à-dire : comme prédicateurs. Et saint Pierre., lors de l'élection de saint Matthias : « Il faut, dit-il, que nous choisissions un de ces hommes qui ont été en tout temps en notre compagnie, depuis le jour où le Seigneur a commencé à converser avec nous jusqu'au jour où il s'en est séparé, en remontant jusqu'au baptême de Jean (Act.. 1) ». Mais alors Jésus commençait sa trentième année, et Jean n'eût pas été son précurseur si la prédication du Seigneur eût commencé auparavant. D'ailleurs, s'il eût prêché déjà, comment n'eût-il pas été connu de ses voisins durant tant d'années, et cependant ils disaient : « N'est-ce point là le fils du charpentier (Mat. 13)? » Surtout lorsqu'il ne lui fallut dans la suite que peu de jours pour être appelé fils de David par ceux qui l'accompagnaient. Si donc, il eût commencé plutôt ses prédications, s'il se fût rendu remarquable par quelque action considérable, les Evangélistes nous en auraient rapporté quelque chose, et ils ne se seraient point accordés à garder le silence sur tout ce temps. Au reste, ce que j'avance semble être aussi le sentiment de saint Bernard, ainsi que vous le verrez dans le prochain chapitre, où je cite son autorité après celles que je viens de rapporter. Quoiqu'il en soit d'ailleurs, de la vérité de cette assertion, je pense qu'on en peut tirer un pieux sujet de méditation, comme nous allons le faire.
Le Seigneur Jésus, en agissant ainsi, fabriquait donc le glaive de l'humilité, selon qu'il avait été dit par le Prophète : « Ceignez votre glaive sur votre cuisse, ô vous qui êtes très-puissant (Ps.44). » Et nul glaive ne lui convenait mieux pour terrasser son superbe adversaire, que celui de l'humilité. Aussi, nous ne lisons pas qu'il se soit servi de celui de sa grandeur, au temps où il en avait le plus besoin, je veux dire au temps de sa Passion, mais plutôt de celui qui lui était opposé. Le même Prophète, élevant ses plaintes vers. Dieu le Père en faveur de son Fils, lui dit : « Vous avez éloigné la force de son glaive, et vous ne l'avez point secouru au jour du combat (Ps.88.). » Vous voyez donc que le Seigneur a commencé par faire avant que d'enseigner, car il devait dire : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (Mat., 11). » Il a voulu d'abord le mettre en pratique, et ce n'était point une apparence chez lui, mais une réalité ; car il était véritablement doux et humble du fond du coeur. La feinte ne pouvait avoir en lui aucun accès ; mais il s'établit et s'enfonça si profondément en l'humilité, l'abaissement et l'abjection, il s'anéantit si parfaitement, aux yeux de tous les hommes, qu'après qu'il eut commencé à prêcher et à enseigner la doctrine la plus élevée et la plus divine, à opérer des oeuvres miraculeuses et pleines d'éclat, on ne faisait aucun cas de lui, mais on le vilipendait, on se moquait de lui en disant : « Qu'est-ce que cet homme ? N'est-ce point là le fils du charpentier (Mat., 13.) ? » Et autres paroles semblables de dérision et de mépris. Et ainsi s'accomplit en ce sens cette parole de l'apôtre : « Il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme d'un esclave (Philip., 2.). » Et non-seulement la forme d'un esclave quelconque, mais d'un esclave inutile par sa vie humble et méprisable.
Voulez-vous savoir avec quelle puissance il s'est ceint de ce glaive, considérez chacun de ses actes ; l'humilité y jette toujours un vif éclat. Vous l'avez reconnu dans ce que nous avons dit déjà; rappelez-le en votre mémoire. Nous allons voir fréquemment en ce qui va suivre, qu'il conserva à cette vertu une fidélité qui va en s'augmentant jusqu'à sa mort, et même après sa mort, même après son Ascension. En effet, n'est-ce pas à la fin de sa vie qu'il a lavé les pieds à ses disciples ? Ne s'est-il pas humilié au-delà de tout ce qu'on peut imaginer en souffrant le supplice de la croix ? N'est-ce pas après sa Résurrection, alors qu'il était glorifié, qu'il appela ses Apôtres, ses frères? « Allez, dit-il à Madeleine, et dites à mes frères que je monte vers mon Père et vers votre Père (Joan., 20). » N'est-ce pas après son Ascension qu'il s'est adressé à saint Paul comme à un égal, et qu'il lui a dit avec humilité : « Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous (Act., 9)? » Il ne s'appelle pas du nom de Dieu, et il appel Saul par son nom. N'est-ce pas assis sur le trône de sa majesté, qu'il doit s'écrier au jour du jugement : « Toutes les fois que vous l'avez fait à un de mes frères, les plus petits qui sont ici, c'est à moi que vous l'avez fait (Mat., 25)».
Ce n'est point sans raison que Jésus a aimé autant cette vertu : il savait que, de même que l'orgueil est la source de tout péché, de même l'humilité, est le fondement de tout bien et de tout salut. Sans ce fondement, c'est en vain que l'on construit l'édifice. Aussi n'ayez aucune confiance en votre virginité, en votre pauvreté, en aucune de vos vertus ou de vos oeuvres, si elles ne s'appuient sur l'humilité. C'est ici qu'il l'a mise au jour, c'est-à-dire qu'il a montré comment elle peut, s'acquérir, et cela par l'humiliation et l'abjection de lui-même à ses yeux et aux yeux de tous les hommes, par l'exercice continuel d'actions qui respirent l'humilité. Allez donc, et faites de même si vous voulez arriver à cette vertu ; car il faut que l'humiliation précède, c'est-à-dire l'abaissement de soi-même et l'accomplissement assidu d'oeuvres humbles et viles. — Voici comme en parle saint Bernard : « L'humilité, à laquelle l'humiliation conduit sûrement, est le fondement de tout l'édifice spirituel. L'humiliation est la voie de l'humilité, comme la patience l'est de la paix, comme la lecture l'est de la science. Si vous désirez l'humilité, ne refusez pas de marcher par la voie de l'humiliation; car si vous ne pouvez être humilié, vous ne pourrez point parvenir jusqu'à l'humilité (Epist., 87). » Et ailleurs : « Celui dont les efforts tendent à ce qu'il y a de plus haut, doit avoir d'humbles sentiments de soi-même, de peur qu'en s'élevant au-dessus de soi, il ne tombe au-dessous, s'il n'est point solidement affermi en soi-même par une vraie humilité. Et, comme les grandes choses ne s'obtiennent jamais qu'au prix de cette vertu, voilà pourquoi celui qui doit y arriver, est humilié par les châtiments et mérite ces faveurs par son humilité. Lors donc que vous avez à subir l'humiliation, regardez cela comme un signe heureux. C'est, en effet, la marque de la grâce qui approche ; car, de même qu'avant sa ruine, le coeur s'élève, de même avant d'être élevé, il est humilié. Vous lisez l'un et l'autre dans l'Ecriture, à savoir : « Que Dieu résiste aux superbes, et qu'il donne sa grâce aux humbles (Jac . 4). » Et, un peu après, saint Bernard ajoute : « C'est peu, lorsque Dieu nous humilie par lui-même, que nous l'acceptions volontiers, si nous n'agissons de même lorsque Dieu nous humilie par le moyen des autres. C'est pourquoi, considérez un exemple admirable de cette manière d'agir dans le saint roi David : Un jour il fut maudit par un serviteur; mais il fut insensible aux injures dont on l'accablait, car il pressentait la grâce. « Quelle communauté d'intérêts y a-t-il entre vous et moi, enfants de Sarvia (II, Reg., 6)? dit-il à ceux qui voulaient punir le coupable. » O homme vraiment selon le coeur de Dieu, que cet homme qui a jugé qu'il valait mieux se fâcher et se mettre en colère contre ceux qui voulaient le venger que contre celui qui l'outrageait ! » Aussi s'écriait-il avec une conscience assurée (Ps. 7.) : « Si j'ai rendu le mal à ceux qui m'avaient injurié; je consens à succomber sous les efforts de mes ennemis (Serm., 24, sup. cant.). » Contentons-nous, pour le moment, de ce qui vient d'être dit de l'humilité.
Revenons à considérer les actes et la vie du Seigneur Jésus, notre modèle, comme c'est notre but principal. Tenez-vous donc, comme présente à tout, ainsi que je vous l'ai dit souvent. Voyez cette famille bénie entre toutes, mais observant une pauvreté rigoureuse, et menant une vie tout-à-fait humble. L'heureux vieillard Joseph tirait ce qu'il pouvait de son état de charpentier. Marie trouvait quelques moyens de subsistance, dans son aiguille et son fuseau ; elle s'occupait aussi des autres charges de la maison, lesquelles sont multipliées, comme vous le savez bien ; elle préparait à manger à son époux et à son Fils, et faisait toutes les autres choses nécessaires en un ménage, car elle n'avait personne pour la servir. Compatissez-lui donc, en la voyant ainsi travailler de ses mains. Compatissez aussi au Seigneur Jésus, qui l'aidait et s'employait avec empressement en tout ce qu'il pouvait faire; car il n'est pas venu pour être servi, mais pour servir (Mat., 20), ainsi qu'il le dit. Il l'aidait donc à mettre leur petite table, à préparer les lits, et dans les choses les plus communes qu'exige le soin d'une maison. Contemplez-le s'acquittant avec perfection de ces humbles emplois, et tenez en même temps vos regards attachés sur sa Mère. Considérez aussi comment ces trois saints personnages mangent chaque jour ensemble, à une même table, nullement inquiets d'avoir une nourriture exquise et recherchée, mais contents d'un repas où se montrent la sobriété et la pauvreté. Après le repas, ils se livrent à des entretiens où rien d'inutile et de vain n'apparaît, mais où respirent la sagesse et l'Esprit-Saint; et ainsi l'esprit ne reçoit pas une nourriture moins abondante que le corps. Après s'être de la sorte récréés quelques moments, ils se retirent pour prier dans leurs petites cellules, car leur maison n'était pas grande. Considérez ces chambres ; il y en a une pour chacun. Remarquez le Seigneur Jésus qui, après avoir prié, se couche chaque soir sur la terre nue, aussi humblement, aussi pauvrement, que le dernier d'entre les malheureux, et cela pendant le cours d'un temps si long. Aussi devriez-vous chaque soir le contempler en cet état sans jamais vous lasser. — O Dieu caché, pourquoi affligiez vous ainsi votre corps innocent? La fatigue d'une seule nuit devait suffire à la rédemption du monde. C'était votre amour immense qui vous portait à agir ainsi; vous étiez consumé d'un zèle dévorant pour la brebis perdue; vous vouliez la rapporter sur vos épaules dans les pâturages célestes. O Roi des rois, Dieu éternel, c'est vous qui subvenez à la misère de tous les hommes ; c'est vous qui leur donnez toutes choses avec abondance, selon que l'exige la condition de chacun ; et vous avez choisi pour vous une si grande pauvreté, un tel abaissement, tant de rigueur dans vos veilles, dans votre sommeil, dans vos repas, dans vos jeûnes, dans tous les autres actes de la vie, et cela pendant un temps si long ! Où sont donc ceux qui cherchent le repos du corps? Ceux qui courent après les vêtements curieux et brillants ? Ce n'est pas ainsi que nous avons été instruits à l'école de notre Maître, nous qui soupirons après ces choses. Sommes-nous plus sages que lui ? Il nous a enseigné, par ses paroles et par ses exemples, l'humilité, la pauvreté, la mortification du corps et le travail. Suivons donc notre Maître suprême : il ne veut point nous tromper ; il ne saurait se tromper; et ayant, selon la doctrine de l'Apôtre, la nourriture et le vêtement, sachons nous en contenter (Tim., 6) : c'est assez pour subvenir convenablement à ce qui nous est nécessaire; évitons la surabondance. Appliquons-nous aussi continuellement, sans jamais nous relâcher et avec une vigilance entière, aux exercices des autres vertus et au soin de notre avancement spirituel.