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PREMIER SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE APRÈS L'OCTAVE DE L’ÉPIPHANIE. Sur le miracle de Cana et sur ces paroles de Notre-Seigneur : « Et vous, soyez semblables à ceux qui attendent que leur maître revienne des noces (Luc. XII, 36). »
1. L'Évangile nous apprend aujourd'hui, mes frères, que Notre-Seigneur rendit à des noces. Eh bien, suivant le conseil qu'il nous donnes un endroit « soyons semblables à ceux qui attendent que leur maître revienne des noces (Luc, XII, 36). » Lorsque nous voyons dans les champs un hommes qui à la main à la charrue ou dans le marché, quelqu'un qui vend ou qui achète quelque chose, nous ne leur disons point qu'attendez-vous ? Car ils ne ressemblent tas à des, gens qui sont dans l'attente. Mais quand nous voyons quelqu'un debout à la porte, frapper plusieurs fois de suite, et jeter les yeux vers les fenêtres, nous lui demandons ce qu'il attend, et personne n'est surpris de notre question. Ceux qui n'ont point fait la sourde oreille à la voix qui leur rasait : « Soyez dans un saint repos et considérez crue c'est moi qui suis véritablement Dieu (Ps. XLV, 11), » ressemblent à des gens qui, sont dans l'attente. Or, le Seigneur viendra trouver ceux qui l'attendent en vérité et qui sont dans les mêmes dispositions que celui qui disait : « J'ai attendu le Seigneur dans une grande impatience (Psal. XXXIX, 2). » Il arrivera comme s'il revenait des noces, le cœur enivré du vin de la charité et oublieux de toute iniquité. Pour ceux qui ne l'attendent pas, il arrivera comme un maître qui revient des noces et comme un homme dont le vin, qu'il a bu en abondance, a doublé les forces (Psal. LXXVII, 71). Oui, il sera ivre et il aura oublié son penchant à la miséricorde, car pour ce qui concerne ces gens-là, Dieu ne saura plus ce que c'est que la pitié. Il viendra, mais colère, indigné, furieux en quelque sorte. Mais, ô Seigneur, veuillez ne point me reprendre quand vous serez ainsi animé par la fureur. Mais en voilà assez comme cela, non-seulement sur les noces présentes, mais encore sur ce qui m'a donné occasion de vous en parler.
2. Unissons-nous maintenant aux apôtres, et suivons le Seigneur avec eux afin de voir ce qu'il va faire, et de croire comme eux. « Or, le vin étant venu à manquer, la mère de Jésus lui dit : ils n'ont plus de vin (Joan. II, 3) ; » elle eut pitié d'eux dans sa bonté et prit part à leur embarras. Que peut-il couler de la source de la bonté sinon de la bonté ? Oui, je vous le demande, comment nous étonner que des entrailles mêmes de fa bienveillance se produise une telle bienveillance ? Est-ce que la main qui, pendant une demi-journée, a tenu un fruit n'en conservera point l'odeur le reste du jour ? Quels parfums de bonté n'a donc point répandus dans les entrailles de Marie, la vertu même de charité qui y a séjourné pendant neuf mois entiers ? D'ailleurs elle remplit son cœur avant d'avoir rempli son sein, mais en sortant de son sein, elle n'est point sortie de son cœur. Peut-être la réponse du Seigneur paraîtra-t-elle un peu dure et sévère ; mais celui qui la fit savait bien à qui il parlait, de même que, celle-ci n'ignorait pas qui la lui faisait. Mais si vous voulez savoir comment elle reçut cette réponse et combien elle comptait sur la bonté de son Fils, écoutez ce qu'elle dit à ceux qui servaient : « Faites tout ce qu'il vous ordonnera (Joan. II, 4). »
3. « Or, il y avait là six grandes urnes de pierre ( Ibid., 6). » Il faut maintenant que je place devant vous ces urnes qui doivent servir aux purifications des vrais Juifs, je veux dire de ceux qui sont Juifs selon l'esprit, non selon la lettre : ou plutôt fi faut que je vous explique le sens de ces urnes qui se trouvaient là. Tant que l'Église ne sera point encore arrivée à cet état de perfection dans lequel le Christ la fera paraître devant lui pleine de gloire, n'ayant ni tache, ni rides, ni rien de semblable (Eph. V, 27), elle aura besoin de nombreuses purifications, que l'indulgence abonde autant que le péché, la miséricorde à l'égal de la misère ; bien plus, que la grâce ne suive même pas la proportion du péché (Rom. V, 15), car non-seulement elle efface le péché, mais encore elle est la source des mérites. Il y a donc six urnes disposées dans l'Église pour ceux qui tombent dans quelque péché après leur baptême, nous ne parlons que de ceux-là parce que nous sommes de leur nombre. Nous avons déposé notre ancien vêtement, mais hélas ! nous l'avons repris pour notre plus grand mal. Nous nous sommes lavés les pieds, mais nous les avons depuis souillés plus qu'ils ne l'étaient d'abord. Mais de même 'que ce fut un autre que nous qui lava nos pieds qu'un autre que nous aussi avait souillés, ainsi maintenant comme c'est nous qui les avons salis de nouveau, c'est à nous de les laver. L'eau versée par des mains étrangères nous a purifiés d'une faute que nous tenions d'un autre que nous. Pourtant je ne dois point la présenter comme nous étant si étrangère qu'elle ne soit pas nôtre en même temps, autrement elle n'aurait pu nous ;souiller, mais elle est étrangère en ce sens que c'est à notre insu que nous en sommes tous devenus coupables en Adam, et elle est nôtre en ce sens, que, bien que nous ayons péché dans un autre, cependant c'est nous qui avons péché, et cette faute nous sera imputée par un jugement aussi juste qu'impénétrable de Dieu. Mais pour que tu n'aies point d'excuse ; ô homme, pour réparer la désobéissance d'Adam, il t'a été donné l'obéissance de Jésus-Christ, en sorte que si tu as été vendu gratuitement, tu sois aussi racheté gratuitement ; si tu as péri dans Adam à ton insu, c'est également à ton insu que tu es purifié en Jésus-Christ. Quand Adam a porté une main malheureuse sur le fruit défendu, tu n'en eus pas plus conscience de ce que fit le Sauveur quand il étendit ses mains innocentes sur l'arbre du salut. Du premier homme a découlé en ton âme la faute qui l'a souillée, et du côté de Jésus-Christ, l'eau qui l'a purifiée. Mais à présent, souillé par tes propres fautes, c'est dans ton eau à toi que tu devras te laver, mais toujours en celui et par celui qui seul purifie l'homme de ses péchés.
4. La première de ces urnes et la première de nos purifications est la componction dont nous lisons que le Seigneur a dit : « du moment que le pécheur la ressentira dans son cœur, je ne me rappellerai plus aucune de ses iniquités (Ezech. IV, 18). » La seconde est la confession, car la confession lave tous les péchés. La troisième consiste dans l'aumône, selon ce que nous voyons dans l'Évangile : « Donnez l'aumône, et toutes choses seront pures pour vous (Luc. XI, 41). » Le pardon des injures est le quatrième ; car nous disons dans la prière : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés (Matth. VI,12). » La cinquième est la mortification de la chair, aussi demandons-nous dans la prière a d'être purifiés -par l'abstinence, afin de chanter la gloire de Dieu. La sixième est la soumission aux préceptes, à l'exemple des disciples qui méritèrent d'entendre ces paroles, et Dieu veuille que nous nous rendions dignes de les entendre aussi : « Pour vous, vous êtes purs à cause de la parole que je vous ai dite (Joan. XV, 3). » Il est vrai qu'ils ne ressemblaient point à ceux dont il est dit : « Ma parole ne trouve point d'accès en vous (Joan. VIII, 37), »
a Ces paroles se trouvent dans l'hymne de Prime.
du contraire ils étaient soumis à la parole du Sauveur dès qu'ils l'entendaient. Voilà quelles sont les six urnes qui ont été disposées pour nous purifier ; elles sont vides ou ne sont pleines que de vent si elles tue vous servent qu'à la vaine gloire, au contraire elles sont remplies d'eau si elles sont gardées par la crainte de Dieu, attendu que la crainte du Seigneur est une source de vie. Oui, la crainte du Seigneur est une eau, une eau qui peut-être flatte peu le palais, mais dont la fraîcheur tempère admirablement les ardeurs des mauvais désirs ; enfin c'est une eau qui éteint les traits enflammés de l'ennemi. Une ressemblance de plus entre la crainte et l'eau, c'est que celle-ci recherche toujours les fonds, et celle-là abaisse nos pensées, se plaît aussi à descendre, parcourt les endroits horribles avec une âme tremblante, selon ces paroles : « J'irai aux portes mêmes de l'enfer (Is. XXXVIII, 10). » Mais par un effet de la puissance de Dieu, cette eau se change en vin, lorsque la chasteté parfaite chasse toute crainte de notre âme.
5. Il est dit que ces urnes étaient de pierre, c'est moins pour en indiquer la dureté que pour en montrer la fixité. « Chacune contenait environ deux ou trois mesures. » Les deux mesures nous représentent deux sortes de craintes ; la première, de nous voir peut-être un jour précipités en enfer, la seconde de nous entendre peut-être, exclure de la vie éternelle. Mais comme il s'agit là de choses qui peuvent ne point arriver, et que l'âme peut se flatter de faire un jour pénitence après avoir passé une partie de la vie dans les plaisirs des sens, et de pouvoir échapper ainsi à l'enfer et obtenir le ciel, il est bon d'ajouter une troisième crainte aux deus premières, une crainte bien connue des hommes spirituels, et d'autant plus utile qu'elle se rapporte au temps présent. Or ceux qui connaissent la nourriture spirituelle ne craignent rien tant que de s'en voir privés. C'est qu'en effet quiconque a mis la main à de fortes entreprises sent le besoin d'une forte nourriture. Que ceux qui passent leur vie aux œuvres de terre et de briques se contentent des pailles de l'Égypte ; pour nous qui avons une longue route à faire, nous avons besoin d'une nourriture plus forte afin de continuer notre chemin. Or cette nourriture c'est le pain des anges, c'est le pain de vie, c'est notre pain quotidien. C'est : de lui qu'il est question dans la promesse qui nous a été faite que nous recevrions le centuple en cette vie. De même a qu'aux mercenaires on donne leur pain quotidien pendant que durent leurs travaux, en réservant la récompense pour la fin, ainsi le Seigneur nous donnera à la fin, la vie éternelle ; mais il nous montre et nous promet en attendant le centuple en cette
a Geoffroy rapporte les mêmes paroles au n. 63 des Déclamations qui jusqu'alors ont été attribuées à saint Bernard, et il ajoute au n. 70 que notre Saint entendait par ce centuple, qu'il dit être propre aux religieux, la grâce dé la dévotion, les délices de la charité, la gloire de la bonne conscience et la joie qu'on goûte au milieu même des épreuves. C'est à peu prés ce que dit saint Bernard lui-même, dans son quatrième sermon sur le Psaume quatre-vingt-dixième, n. 1 et 2. On peut voir encore sur ce sujet ce qu'il dit dans le troisième sermon pour le dimanche après l'octave de l’Épiphanie, n. 8.
vie. Faut-il s'étonner si tous ceux qui, ont déjà reçu ce centuple ont peur de le perdre ?, Or voilà quelle est la troisième mesure qui ne se trouve liée aux deux premières que par la disjonctive, ou pour donner à entendre que le centuple n'est point promis à tout le monde, mais seulement à ceux qui ont tout quitté.


PREMIER SERMON POUR LE PREMIER JOUR DU CARÊME. Que faut-il entendre par ces mots : « Parfumez-vous la tête et lavez-vous le visage (Matth., VI, 17) ? »
1. Nous entrons aujourd'hui, mes bien-aimés, dans le saint temps du carême, dans le temps destiné aux combats du chrétien, car les observances du carême ne sont pas faites pour nous seulement, elles le sont pour tous ceux qui nous sont unis par les liens de la foi. Après tout, pourquoi le jeûne du Christ ne serait-il pas commun à tous les chrétiens ? Pourquoi les membres ne suivraient-ils point leur chef ? Si nous recevons les biens des mains de ce chef, pourquoi n'en accepterions-nous point aussi les maux ? Voudrions-nous donc n'avoir de commun avec lui que ce qui est agréable, non aussi ce qui est triste et pénible ? S'il en est ainsi, nous montrons assez que irons sommes des membres indignes d'une pareille tête. En effet, tout ce qu'il souffre, c'est pour nous qu'il l'endure ; s'il nous en coûte trop de travailler avec lui à l'œuvre de notre salut, en quoi pourrons-nous après cela unir nos rouvres aux siennes. Il n'y a pas grand mérite de jeûner avec Jésus-Christ quand on doit s'asseoir avec lui à la table de son Père, et il n'y a rien de bien surprenant. que le membre souffre avec la tête, quand il doit être glorifié avec elle. Heureux le membre qui aura en toutes choses adhéré à la tête, et qui l'aura suivie partout où elle sera allée. Après tout, s'il lui arrive de se séparer d'elle et d'en être retranché, il est inévitablement privé de vie à l'instant même ; car toute partie du corps qui ne tient plus à la tête, perd, à 'l'instant, le sentiment et la vie. Mais il ne manquera point d'êtres qui s'en emparent et qui lui servent de tête. On verra germer de nouveau pour elle une racine pleine d'amertume, et repousser la tête venimeuse que la femme forte, je veux dire l'Église notre mère, avait, jadis écrasée, 1e jour où elle enfanta, à l'espérance de la vie, celui qu'une mère, selon la chair, avait fait enfant de colère.
2. Alors quiconque a les yeux du cœur ouverts, et sait regarder de l'œil de l'esprit, apercevra un monstre horrible ayant un corps d'homme et une tète de démon. C'est peu que cela, usais le dernier état de cet homme sera certainement pire que le premier ; car la tête du serpent, qui avait été coupée, ne repoussera qu'avec sept autres tètes pires qu'elle ; qui ne tremble en entendant ces choses ? Irai-je donc prendre les membres de Jésus-Christ pour en faire les membres du démon ? Serai-je assez malheureux pour aller me joindre au corps de Satan, après m'être séparé de celui du Sauveur ? Ah ! mes frères, Dieu nous préserve à jamais d'un si exécrable échange. C'est pour moi le plus grand des bonheurs, ô tête glorieuse que les anges brûlent du désir de contempler, de m'attacher à vous. Je veux vous suivre partout où vous irez. Si vous passez par le feu, je ne me séparerai point de vous, il n'est point de maux que je redoute, parce que vous êtes avec moi. Vous vous chargez de mes douleurs, et vous souffrez pour moi, vous passez par l'étroit sentier de la passion, pour frayer à vos membres qui vous suivront une voie large et facile. « Qui donc pourra nous séparer de 1a charité de Jésus-Christ (Rom. VII, 35) ? » N'est-ce point elle qui donne la force et l'accroissement aux liens et aux jointures de tous les membres du corps. C'est le bon mastic dont parle Isaïe (Is. XLI, 7). C'est elle qui fait goûter à des frères, le plaisir et le bonheur de vivre unis. Elle est ce parfum répandu sur la tête qui descend de la tête sur la barbe, et jusques sur le bord du vêtement (Psal. CXXXII, 1), en sorte qu'il n'est pas un fil qui n'en soit embaumé. En effet, c'est dans la tète due se trouve la plénitude des grâces, d'où nous avons tous reçu nous-mêmes celles que irons avons ; c'est dans la tète que réside toute la miséricorde, la source intarissable de la bonté divine, et l'inépuisable abondance des parfums spirituels, selon ce qui est écrit : « Le Seigneur vous a oint d'une huile de joie, de préférence à tous ceux qui ont part à votre gloire (Psal. XLIV, 8). » Mais l'huile que le Père avait si abondamment versée sur cette tête, n'a point empêché Marie de l'arroser à son tour. Les disciples en murmurèrent, il est vrai, mais la Vérité répondit pour elle, et dit qu'elle avait fait une bonne œuvre.
3. Eh bien ! qu'est-ce que l'Évangile nous ordonne aujourd'hui ? « Pour vous, dit-il, lorsque vous jeûnez, parfumez votre tête. » Quelle condescendance admirable ! L'esprit du Seigneur repose en lui, puisqu'il l'a oint, et néanmoins il évangélise les pauvres et leur dit : « parfumez votre tête. » Dieu le Père se complait en son Fils, et pendant que sa voix retentit dans les cieux, l'Esprit-Saint descend sous la forme d'une colombe. Pensez-vous, mes frères, due le saint Chrême fit défaut au baptême du Christ ? Le Saint-Esprit se repose sur lui, qui osera douter qu'il ait été oint par lui ? « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances (Matth. III, 17). » Ne s'exhale-t-il point de ces mots tout un parfum d'onction spirituelle ? Le Père a oint son Fils de préférence à tous ceux qui ont part à sa gloire, parce qu'il se complait en lui beaucoup plus qu'en tous les autres, attendu qu'il l'aime d'un amour divin, inconnu à toute créature. Le Père, dis-je, a donc oint son Fils de préférence à tous ceux qui partagent sa gloire, il a accumulé sur lui toutes les Chrêmes de bonté, de mansuétude et de douceur, et fa rempli abondamment des entrailles de sa miséricorde et de sa pitié. Lorsqu'il l'eut oint il nous l'envoya, et nous le fit voir plein de grâce et de miséricorde. Oui, voilà comment notre chef fut oint par son Père, et cela ne l'empêche point de nous demander de l'oindre encore nous-mêmes, car il nous dit : « Lorsque vous jeûnerez ayez soin d'oindre votre tête. » Eh quoi, la source intarissable demande de l'eau à un mince ruisseau ? Oui, elle lui en demande, ou plutôt elle la lui redemande, car les eaux reviennent à la source d'où elles sont parties pour s'en écouler de nouveau.
4. Ce n'est pas toutefois parce qu'il est clans le besoin, que le Christ redemande ce qu'il vous a donné, mais c'est afin de vous conserver tout ce que vous voudrez bien lui rendre. De même que l'eau d'un fleuve, si elle cesse de couler, se corrompt, et arrête en même temps, par une sorte. d'inondation, le cours des eaux qui surviennent, ainsi en est-il de la grâce, elle cesse de couler dès qu'elle ne revient plus à sa source, et, non-seulement elle cesse de s'accroître chez l'ingrat, mais de plus celles qu'il a reçues tournent à sa perte. Au contraire, celui qui se montre fidèle en de petites choses se rend digne d'une récompense plus grande. Parfumez donc votre tête en rapportant à celui qui est ai dessus de vous, tout ce que vous avez de dévotion, de bonheur et d'amour. Oui, parfumez votre tête, c'est-à-dire rapportez-lui toutes les grâces que vous en aviez reçues, et recherchez sa gloire bien plus que la vôtre. Or, celui-là seul parfume le Christ, qui répand lui-même une bonne odeur de vertu en tous lieux. Sachez que c'est contre les hypocrites qu'il a parlé ainsi, car il a dit : « Ne ressemblez point aux hypocrites (Matth. VI, 16). » Le Seigneur n'interdit point par-là toute espèce de tristesse, mais celle qu'on affecte d'avoir quand on se trouve en public, car il est dit ailleurs : « Le cœur des sages est volontiers là où se trouve la tristesse (Eccl. VII, 5), » et saint Paul ne regrette point d'avoir contristé ses disciples, puisque leur tristesse a contribué à leur salut (II Cor. VII, 8). Or telle n'est point la tristesse des hypocrites, parce qu'elle n'est point dans leur lune mais uniquement sur leur visage, car ils affectent de paraître avec un air abattu (Matth. V., 6).
5. Au reste, remarquez bien que le Seigneur n'a pas dit : ne soyez pas tristes comme ; les hypocrites, mais « ne leur ressemblez, pas, » c'est-à-dire, n'affectez point comme ceux-là d'être tristes. On dit, en effet, vulgairement en parlant d'un homme, il fait le triste, ou bien il. fait le superbe ; et encore, ceux qui vantent votre bonheur vous trompent ; il y a beaucoup d'autres tours semblables, à l'usage de la feinté plutôt que de la vérité. « Pour vous, quand vous jeûnez, parfumez votre tête et lavez votre visage. » Ils affectent un air abattu, à vous, on, recommande ; de vous laver la figure ; or, la figure signifie ici les actions de la vie qui paraissent au dehors. Voilà ce qu'un fidèle serviteur du Christ lave avec soin, afin de n'y rien laisser qui choque les regards ; l'hypocrite, au contraire, leur donne un air d'abattement, en affectant toute sorte de singularités et de pratiques extraordinaires. Il ne parfume point non plus sa tête, dont toutes les pensées sont loin du Christ, et que charment seulement les vaines louanges des hommes. Il aime mieux se parfumer lui-même, pour s'enivrer de la bonne odeur de l'opinion qu'il a de lui, ou bien encore, comme il est manifeste que le Christ n'est pas le chef de l'hypocrite, il ne parfume même point sa tête, quelle qu'elle soit, attendu que son esprit se complaît, non point dans le témoignage de sa conscience, mais uniquement dans l'estime des hommes. Les vierges folles disaient aux vierges sages : « Donnez-nous de votre huile (Matt. XXV, 8), » pourquoi cela ? Parce qu'elles n'en avaient point dans leurs lampes ; mais ce n'est pas le fait de vierges prudentes de donner ainsi de l'huile aux autres. Elles ne voudraient pas en recevoir, comment en donneraient-elles ? Mais écoutez un Prophète à qui Dieu avait révélé les impénétrables secrets de sa sagesse : « L'huile du pécheur, dit-il, ne parfumera point ma tête (Psal. CXI., 5). » Voilà, l'huile qu'achètent les hypocrites, mais comme dit le Seigneur : « En vérité, ils ont reçu leur récompense. Ils affectent, en effet, de paraître avec un visage pâle et défiguré, pour faire voir aux hommes qu'ils jeûnent (Matt. VI, 16). » Voyez-vous comment en deux mots il signale les habitudes de singularité des hypocrites et condamne leur vanité ? Mais remarquez aussi comment en quelques mots, il nous engage à faire de bonnes œuvres devant Dieu et devant les hommes : « Parfumez votre tête, dit-il, et lavez votre visage. » En d'autres termes : ayez soin de vous montrer toujours au dehors d'une conduite irréprochable, mais en ayant soin de vous rendre dignes de la grâce de Dieu ; et ne recherchez point votre gloire, mais celle de votre Auteur devant les hommes.
6. On peut encore entendre par ce visage lavé. une conscience pure, et par cette tête parfumée, une âme dévote. Mais si on les prend en ce sens, il semble alors que les paroles du Sauveur sont dirigées particulièrement contre deux défauts propres aux personnes qui jeûnent. En effet, les uns jeûnent par ostentation, c'est à eux qu'il est dit : « Lavez votre visage. » Les autres jeûnent avec impatience et murmure ; ce sont ceux qui ont besoin de se parfumer la tête. Or, par la tête, il faut entendre les dispositions intérieures de l'âme, qui se trouvent parfumées dans le jeûne, lorsqu'on est spirituellement heureux de jeûner. Il vous semble peut-être que je m'explique d'une façon bien nouvelle, quand je dis que le jeûne parfume ? je vais plus loin, je prétends même qu'il engraisse. En effet, n'avez-vous jamais lu dans les Saintes Lettres « qu'il doit les nourrir dans la faim (Psal. XXXII, 10) ? » Le jeûne du corps est donc l'onction de la, tête ; et les privations de la chair, la réfection du cœur. Après tout, pourquoi ne verrais-je point une onction dans ce qui guérit nos blessures et adoucit les tourments de la conscience ? Que l'hypocrite achète donc au prix de son jeûne l'huile du pécheur ; pour moi, je ne vends point mon jeûne, je m'en sers comme d'une huile dont je me parfume. « Parfumez votre tête, » est-il dit, de peur que le murmure ou l'impatience n'entrent dans votre âme. Ce n'est même pas encore assez ; mais « glorifiez-vous dans la tribulation (Rom. V, 3), selon le mot de l'Apôtre. Oui, glorifiez-vous, mais sans jamais céder à une pensée de vanité, afin que votre figure soit pure de l'huile du pécheur.


DEUXIÈME SERMON POUR LES FÊTES DE PAQUES (a). AUX ABBÉS. Sur ces paroles de l’Évangile : « Marie Madeleine et Marie mère de Jacques et Salomé achetèrent des parfums pour venir embaumer Jésus (Marc. XVI, 1). »
1. Nous avons appris de l'Apôtre que c'est par la foi que le Christ habite dans nos cœurs (Ephes. III, 17) : d'où je crois qu'il est permis de conclure que le Christ vit en nous aussi longtemps que la foi y demeure, et que, dès que notre foi est morte, on peut dire en quelque sorte que le Christ y est mort aussi. Or, ce qui prouve une foi vivante, ce sont les œuvres, selon ces paroles : « Les œuvres que mon Père m'a donné de faire rendent témoignage de moi (Joan. V, 36), » qui ne me semblent pas s'éloigner beaucoup de la pensée qu'un autre apôtre exprimait en disant (pie la foi sans les œuvres est une foi morte (Jacob. II, 20). De même que nous connaissons que le corps est en vie à ses mouvements, ainsi est-ce à ses œuvres que nous voyons que la foi est vivante. Mais la vie même de la foi c'est la charité, attendu que c'est par elle qu'elle opère, suivant ces paroles de l'Apôtre : « La foi qui opère par la charité, (Galat. V, 6), » aussi voyons-nous la foi mourir quand la charité se refroidit, de même que le corps périt quand l'âme s'en éloigne. Si donc vous voyez un homme, appliqué à des bonnes œuvres, mener gaiement une vie pleine de ferveur, soyez sûr que la foi vit en lui, car vous en avez la preuve tout à fait irrécusable. Mais il y en a qui commencent d'une manière spirituelle et qui finissent par la chair ; or, nous savons que dans ceux-là l'esprit de vie ne demeure plus selon ce mot de l'Écriture : « Mon esprit ne demeurera point pour toujours dans l'homme, parce qu'il est charnel (Gen. VI, 3). » Or, si l'esprit de Dieu ne reste plus dans un homme, il est clair que la charité ne s'y trouve plus non plus, puisqu'elle n'est répandue dans nos cœurs que par le Saint-Esprit qui nous a été donné (Rom. V, 5).
2. Or, comme je l'ai déjà dit c'est donner à la foi la vie de la charité que de lui faire produire des œuvres par cette même charité (Gal. V, 6), d'où je conclus que, dès que l'Esprit Saint s'éloigne d'une âme, c'est la mort de la foi en cette âme, car, selon l'Évangéliste, il n'y a que l'esprit
a. Nous avons rétabli d'après les anciens manuscrits et les premières éditions de saint Bernard, le titre de ses Sermons pour les fêtes de Pâques, tel qu'il était autrefois, et renvoyé aux sermons divers, celui. qui se trouvait après le troisième sermon pour les fêtes de Pâques. C'est, maintenant le quarante-quatrième des Sermons divers. Voir aussi la cinquante-huitième des mêmes sermons.
qui vivifie (Joan, VI, 6) ; d'ailleurs, s'il est vrai que la sagesse de la chair est une véritable mort (Rom. VIII, 13), nous ne saurions douter que ceux que nous nous réjouissions de voir vivants, parce qu'ils mortifiaient la chair par l'esprit, sont morts et dignes de nos larmes maintenant qu'ils vivent selon la chair. Aussi lisons-nous encore dans le même apôtre : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez : Si, au contraire, vous faites mourir par l'esprit les actions de la chair, vous vivrez (Rom. VIII, 13). Malheur donc à vous, qui que vous soyez, qui revenez à vos péchés comme un chien retourne à ce qu'il a vomi, ou comme le pourceau revient à sa bauge dans la fange. Je ne parle pas seulement de ceux qui retournent de corps en Égypte, mais de ceux qui y rentrent de cœur, de ceux qui aiment encore les plaisirs du monde, et en qui, par conséquent, la foi est morte, puisqu'ils n'ont plus la charité, car quiconque aime le monde n'a pas la charité du Père en lui (I Joan. II, 16). Qui peut être réputé mort à plus juste titre que celui qui nourrit un incendie dans son sein, le péché dans sa conscience, et ne le sent même pas, n'en est pas effrayé ne cherche point à s'en débarrasser ?
3. Ainsi donc le Christ au tombeau c'est la foi morte dans une âme. Comment en agirons-nous avec lui ? Que firent les saintes femme qui avaient seules conservé pour le Seigneur un amour plus ardent que tous ses autres disciples ? « Elles ont acheté des aromates, pour venir embaumer Jésus ? » Était-ce pour le ressusciter ? Non, mes frères, nous savons bien qu'il ne nous est pas donné de le ressusciter ; tout ce que nous pouvons faire c'est de l'embaumer. Pourquoi cela, mes frères ? Pour que celui qui est mort comme lui, ne répande point une mauvaise odeur, une odeur de mort pour les autres qu'elle ne s'exhale de tous côtés et qu'il ne tombe lui même en pourriture. Que nos trois saintes femmes, l'esprit, la langue et les mains, achètent donc des parfums, car je crois que c'est à cause de ces trois femmes que Pierre reçut trois fois l'ordre de paître le troupeau du Seigneur (Joan. XXI, 16). Comme s'il lui avait été dit : Faites-le paître de l'esprit, de la bouche et des œuvres ; c'est-à-dire paissez-le par la prière qui vient de l’esprit, par l’exhortation qui tombe des lèvres, et par l'exemple qui vient des œuvres.
4. L'esprit ira donc chercher es aromates, c'est-à-dire, au premier rang, le sentiment de la compassion, puis le zèle de la droiture, sans omettre, dans le nombre, l'esprit de discrétion. En effet, toutes les fois que vous voyez un de vos frères pécher, votre premier sentiment doit être un sentiment de compassion, comme étant d'ailleurs le plus naturel à l'homme, puisque nous en trouvons le motif au fond de nous-mêmes. L'Apôtre ne nous dit-il point : « Pour vous qui êtes spirituels, ayez soin de relever ce frère dans un esprit de douceur, en faisant réflexion sur vous-mêmes et en craignant d'être tentés aussi bien que lui (Gal. VI, 1). » Et le Seigneur, lorsqu'il sortait de Jérusalem, en portant sa croix, et qu'il rencontra, non pas encore toutes les nations du monde, mais quelques flemmes seulement qui pleuraient sur lui, il se tourna vers elles et leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi ; mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants (Luc. XXIII, 18.) » Remarquez, mes frères, la gradation : « sur vous » d'abord, dit-il, puis « sur vos enfants. » C'est donc sur vous, mon frère, que vous devez d'abord arrêter votre attention si vous voulez apprendre à compatir aux maux des autres, et le reprendre ensuite en esprit de douceur. Faites réflexion sur vous-mêmes, dit-il, et craignez d'être tentés à votre tour. Mais comme les exemples nous touchent toujours bien plus que les paroles et se gravent plus profondément dans nos cœurs, laissez-moi vous renvoyer à ce saint vieillard qui, en apprenant qu'un. de ses frères était tombé dans une faute, se mit à pleurer amèrement et à s'écrier : Lui aujourd'hui, et moi demain. Pensez-vous, nies frères, que celui qui pleurait ainsi sur lui-même ne sût point compatir au malheur de son frère ? D'ailleurs ce sentiment de compassion sert à beaucoup à la fois, attendu qu'un esprit généreux se reprocherait de contrister quelqu'un qu'il voit inquiet pour lui.
5. Mais que faisons-nous, car il y en a plusieurs qui ont la tête dure et le cou habitué au joug, au point que, plus nous compatissons à leurs maux, plus ils abusent de notre patience et de notre compassion. Ne devons-nous point compatir. aux souffrances de la justice, comme nous compatissions au malheur de notre frère, surtout quand nous la voyons si impudemment rejetée, et provoquée avec tant d'imprudence ? Je sais que si nous avons l'ombre de charité, nous ne pourrons supporter avec une âme impassible ce mépris de Dieu. C'est dans cette impatience que consiste le zèle de la justice, dont nous nous sentons transportés contre les prévaricateurs, comme si nous étions touchés d'un sentiment de pitié envers cette justice de Dieu que nous voyons foulée aux pieds.. Toutefois, il faut que la compassion ait le pas sur le zèle de la justice, autrement, dans un mouvement d'indignation, nous briserions les vaisseaux de Tharsis, nous achèverions le roseau à demi rompu, et nous éteindrions tout à fait la mèche qui fume encore.
6. Mais quand nous aurons réuni ces deux aromates, le sentiment de la compassion et le zèle de la justice, il faudra nous procurer l'esprit de discernement, de peur que lorsqu'il y a lieu à faire preuve de compassion, ce soit le zèle de la justice qui se montre, et que, faute de discernement, nous ne confondions toutes choses, au lieu de tenir prudemment compte des temps, et de montrer du zèle quand il le faut, et de savoir aussi pardonner dans l'occasion. Il n'y a que le Samaritain, pour savoir à propos tantôt verser l'huile sur les plaies, et tantôt y verser du vin. D'ailleurs, pour que vous ne pensiez pas que cette pensée est de moi seulement, écoutez le Psalmiste ; il ne demande que ce que je vous demande, et dans le même ordre, quand il dit : « Enseignez-moi, Seigneur, la bonté, la discipline et la science (Psal. CXVIII, 66). »
7. Mais où pourrons-nous nous procurer ces aromates ? Car la terre de notre cœur ne saurait produire de pareilles vertus, elle nous donnerait plutôt des ronces et des épines. Il nous faut donc les acheter quelque part. Mais qui nous les vendra ? Ce sera celui qui a dit : « Venez, achetez sans argent et sans aucun échange, du lait et du vin. (Is. LV, 1). » Or, vous savez ce que désigne la douceur du lait, et ce que rappelle l'âpreté du vin. Mais que faut-il entendre par ces mots, acheter sans argent et sans aucun échange ? Car ce n'est pas ainsi qu'on fait dans le monde ; il ne peut y avoir une autre manière d'acheter que chez l'auteur même du monde ; aussi le Prophète dit-il au Seigneur : « Vous êtes mon Dieu, car vous n'avez pas besoin de nos biens (Psal. XV, 2). » Qu'est-ce donc que l'homme lui donnera en échange de la grâce, puisque, étant le maître de tout, il n'a besoin de rien ? Sa grâce, il la donne gratuitement, et lors même qu'il la vend, celui qui l'achète ne la paie point, attendu que le prix que nous la payons nous reste entre les mains.
8. C'est donc avec notre volonté propre que nous devons acheter les trois aromates de l'esprit, car remarquons qu'en payant avec cette monnaie, non-seulement nous ne nous appauvrissons point, mais même nous faisons un profit considérable, puisque nous l'échangeons pour quelque chose de mieux, et que nous donnons Une volonté propre, pour en avoir une commune. Or la volonté commune, c'est la charité. Voilà donc comment nous achetons sans rien échanger, puisque nous acquérons ce que nous n'avions point, et que ce que nous avions nous le conservons en mieux. Mais comment compatir au sort de notre frère, qui ne sait compatir lui-même qu'à ses propres malheurs, dans sa volonté propre ? Et comment celui qui n'aime que soi aimera-t-il la justice, et haïra-t-il l'iniquité ? Il peut, il est vrai, feindre aux yeux des hommes, et même se séduire lui-même, au point de se figurer, quand il n'est conduit que par l'égoïsme et par la haine, qu'il ne cède qu'au sentiment de la compassion, et au zèle pour la justice ; mais il est bien facile de voir combien sont éloignées de la volonté propre, les choses qui sont propres à la vraie charité que la volonté propre attaque de front. En effet, la charité est bienveillante et ne se réjouit pour du mal (Cor. XIII, 4). Quant à l'esprit de discernement, nous savons qu'il n'y a rien qui l'éloigne comme la volonté propre, car elle met la confusion dans le cœur de l'homme, et place un voile épais devant les yeux de la raison. Par conséquent, c'est avec la monnaie de notre volonté propre, comme je vous le disais tout à l'heure, que nous devons acheter les trois sortes d'aromates de l'esprit, c'est-à-dire les sentiments de compassion, le zèle de la justice, et l'esprit de discernement.
9. Il y a aussi trois sortes d'aromates, que la langue apporte, ce sont la modération dans la réprimande, l'abondance dans l'exhortation et l'efficacité dans la persuasion. Voulez-vous vous procurer ces aromates ? Achetez-les dans le Seigneur lui-même, oui, achetez-les là, vous dis-je, et procurez-les-vous de la même manière que les premières, c'est-à-dire sans aucun échange, il ne faut pas que vous dépensiez quoi que ce soit pour vous les procurer. Achetez donc au Seigneur la modération dans la réprimande, c'est un bien, un don aussi grand que rare, car il y en a bien peu qui le possèdent : « Il y en a si peu, dit saint Jacques, qui sachent dompter leur langue (Jac. III, 8) ! » On voit bien des gens, en effet, dont l'intention est droite, et la pensée bienveillante, qui disent légèrement ce qu'on ne saurait écouter trop sérieusement. Leur parole part comme un trait qui ne saurait revenir sur ses pas, et ce mot qui aurait dû guérir, parce qu'il semble un peu trop acerbe, exaspère et envenime le mal davantage. Si l'impudence s'ajoute à la négligence, alors elle met le comble à l'impatience, en sorte que celui qui est déjà tombé dans le bourbier, s'y enfonce davantage ; il n'ouvre plus la bouche que pour apporter des excuses, mais de mauvaises excuses à ses torts, et, semblable à un fou furieux, non-seulement il repousse, mais même il va jusqu'à vouloir mordre la main du médecin qui le panse. Il y en a beaucoup aussi qui ne savent trouver presque rien à dire, à court de paroles, il leur semble que leur langue est attachée à leur palais, ce qui, quelquefois, ne nuit pas peu, même à ceux qui les écoutent. Il y en a d'autres, au contraire, qui ne manquent pas de quoi dire, mais, ce qu'ils disent est peu goûté, et n'entre guère dans les âmes, et, comme leurs paroles manquent de grâce, tout ce qu'ils disent est presque sans résultat. Vous voyez donc combien il est nécessaire encore que vous alliez acheter ces aromates chez celui où on trouve toute sorte de bonnes choses, et toute la science nécessaire pour reprendre avec mesure, exhorter avec abondance et persuader avec efficacité.
10. Achetez donc encore ces aromates, mais avec la monnaie de la confession, c'est-à-dire en commençant par reconnaître et avouer vos propres fautes, avant de songer à reprendre les autres des leurs. Ce n'est pas un petit sacrement, c'en est au contraire un admirable, que celui de la résurrection d'une âme, n'y touchez donc point si vous n'êtes pur, et s'il se trouve que vous ne pouvez, ou plutôt puisque vous ne pouvez vous en approcher l'âme innocente, commencez par vous laver les mains parmi les hommes innocents, avant de vous approcher du sépulcre du Seigneur. Or, c'est dans la confession que toutes nos fautes sont lavées. Une fois purifié dans ses eaux, vous serez réputé innocent, et vous pourrez vous compter parmi les hommes innocents. On ne monte point à l'autel avec un vêtement ordinaire, on a soin de se revêtir d'une robe blanche avant de s'en approcher ; ainsi doit-il en être de vous, lorsque vous vous approchez du sépulcre du Seigneur ; il faut vous purifier, vous blanchir et prendre ensuite des vêtements de gloire, en sorte qu'on puisse vous dire : « vous vous êtes revêtu de confession et de gloire (Psal. CIII, 1). » Car là où il y a confession, il y a gloire et beauté aux yeux du Seigneur. Tels sont les aromates de la langue, dont j'avais à vous parler, la mesure dans la réprimande, l'abondance dans l'exhortation, l'efficacité dans la persuasion, tous aromates qu'il faut acheter au prix de la confession.
11. Toutefois, nous lisons (dans le Pastoral de Grégoire le Grand.) et nous apprenons par une expérience quotidienne que celui dont la vie n'est pas honorable ne peut guère s'attendre qu'à voir ses discours accueillis avec mépris. Il faut donc que la main se procure aussi ses aromates et que nous ne ressemblions point au paresseux pour qui le sage dit avec mépris, que c'est une fatigue trop grande de porter sa main même à la bouche (Prov. XIX, 24), si nous ne voulons point que celui que nous reprenons puisse nous dire : Mais vous qui instruisez si bien les autres, vous ne vous instruisez point vous-même (Rom. II, 21), vous liez, en effet, des fardeaux pesants et qu'on ne saurait porter, et vous les mettez sur les épaules des autres, tandis que vous ne voulez pas vous-même les remuer du bout du doigt (Matt. XXIII, 14). Or, je vous dis, que le discours le plus vif et le plus efficace, c'est l'exemple ; il persuade facilement aux autres ce dont nous voulons les convaincre, en leur montrant que ce que nous leur demandons est praticable. Voilà pourquoi je vous dis qu'il faut que la main ait aussi ses aromates, je veux dire la continence de la chair ; la miséricorde pour nos frères, la patience dans la piété. C'est ce qui a fait dire à l'Apôtre : « Vivons dans le siècle présent avec tempérance, avec justice et avec piété (Tit. II, 12). » Ce sont, en effet, les trois choses les plus nécessaires dans le genre de vie que nous avons embrassé ; car nous devons la première de ces choses à nous, la seconde au prochain et la troisième à Dieu. Celui qui se livre à la fornication pèche contre son propre corps, qu'il dépouille d'une grande gloire et qu'il condamne à une honte redoutable et terrible, car il prend les membres de Jésus-Christ pour en faire ceux d'une prostituée. Mais pour moi, c'est peu de vous dire que nous devons nous abstenir de toute volupté charnelle en ce qu'il y a de honteux, j'ajoute que nous devons nous sevrer en général de toute espèce de plaisirs de la chair. Cherchez donc avant tout, mon frère, cette continence parfaite que vous vous devez à vous-même, car nous n'avons personne qui nous touche de plus près que nous-mêmes : Puis ajoutez à la continence, la miséricorde pour vos frères, attendu que vous devez vous sauver avec eux, et enfin, ayez avec les deux premiers aromates, la patience que Dieu qui doit vous sauver réclame de vous, car selon l'Apôtre : « Tous ceux qui veulent vivre avec piété en Jésus-Christ seront persécutés (II Tim. III, 12), et ce n'est qu'en passant par une foule de tribulations que nous pourrons entrer dans le royaume de Dieu (Act. XIV, 21). » Prenez donc garde de ne pas périr faute de patience, supportez tout, au contraire, pour celui qui le premier a tant souffert pour vous et auprès de qui nulle patience ne demeurera sans sa récompense, selon ce mot du Prophète « . La patience du pauvre ne sera point frustrée pour toujours (Psal. IX, 19). »
12. Or, c'est avec l'argent de la soumission qu'on doit acheter ces trois sortes d'aromates de la main, c'est elle en effet, qui dirige nos pas, et nous procure la grâce d'une sainte vie. Car, si la loi contraire, qui lutte dans nos membres est née de la désobéissance, qui ne sait que c'est par l'obéissance que la continence nous est donnée ? C'est encore la soumission qui nous apprend à régler la miséricorde, elle aussi qui nous enseigne et nous donne la patience. Quand vous aurez tous ces aromates, approchez-vous alors de celui en qui la foi est morte. Mais si nous considérons quelle œuvre c'est pour nous de réveiller de son sommeil de mort celui qui en est là, combien même il est difficile de s'approcher seulement de son cœur qu'une obstination aussi dure que la pierre, et que l'impudence nous ont fermé, je crois que nous serons amenés à nous écrier aussi avec les saintes femmes : « Qui est-ce qui nous enlèvera la pierre qui ferme le sépulcre (Marc. XVI, 3) ? » Mais, pendant que dans nos préoccupations craintives nous n'osons nous approcher, nous hésitons à marcher vers unetelle merveille, il arrive bien souvent que l'oreille du Seigneur a entendu les dispositions pieuses de notre cœur et que, à un mot de sa bouche, on voit se lever, plein de vie de son sépulcre celui qui y était étendu mort. Et alors c'est l'ange même (le Dieu qui nous apparaît, la joie et le bonheur sur le visage, comme à la porte même du sépulcre, un certain éclat lumineux indique qu'il est ressuscité, on voit à sa figure le changement qui s'est opéré, l'accès nous est ouvert à son cœur ; que dis-je, il nous appelle lui-même, lui-même il écarte de ses mains la pierre de son obstination, et, s'asseyant dessus, il nous montre les bandelettes dont sa foi s'était trouvée chargée, car elle est maintenant ressuscitée. Et en même temps qu'il découvre tout ce qui s'est passé dans son cœur auparavant, et confesse comment il s'était lui-même enseveli dans ce tombeau de l'âme, en dénonçant sa tiédeur et sa négligence, il dit comme l'Ange : « Venez voir le lieu où le Seigneur avait été mis (Matt. XXVIII, 6). »

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