HOMELIES DE SAINT BERNARD
PREMIER SERMON POUR LE JOUR DE LA CIRCONCISION DE NOTRE-SEIGNEUR. Sur ce passage de l'Évangile : « Le huitième jour auquel l'Enfant devait être circoncis étant arrivé, on lui donna le nom de Jésus (Luc. II, 21). »
1. Dans ce peu de mots nous avons entendu l'exposition d'un grand mystère de charité. Le passage qu'on vient de vous lire convient admirablement bien au Verbe amoindri que le Seigneur .a fait sur la terre. Il s'est amoindri quand il s'est fait chair ; et, fait chair, il s'est amoindri encore en recevant la circoncision. Le Fils de Dieu s'est fait un peu moindre que les anges, quand il a pris la nature humaine ; mais quand il a reçu le remède de la corruption des hommes, il est descendu bien davantage au dessous d'eux. Quel besoin aviez vous d'être circoncis, ô vous qui n'avez point commis le péché et qui êtes exempt de la servitude ? Que vous ne l'ayez point commis c'est évident d'après votre âge ; et que vous n'en ayez point contracté la souillure, c'est ce que rendait encore plus certain la divinité de votre père et la virginité de votre mère. Vous êtes le grand prêtre qui, selon la prophétie plutôt que selon le précepte de la loi, ne doit être souillé ni par son père ni par sa mère (Levit. XXI, 11). Vous avez un Père de toute éternité, mais ce père est Dieu, et le péché ne trouve point de place en lui. Vous avez une mère dans le temps, mais elle est vierge et la pureté n'a pu enfanter la corruption. Néanmoins l'Enfant est circoncis, l'Agneau sans tâche reçoit la circoncision, non parce qu'il en a besoin, mais parce qu'il veut la recevoir. Il n'y a point en lui vestige de blessure et cependant il se laisse poser les appareils des blessés. Ce n'est point ainsi qu'agissent les impies, non ce n'est point ainsi, la perversité et l'orgueil de l'homme ont d'autres allures. Il arrive quelquefois que nous faisons jactance de nos blessures, et que nous rougissons de l'appareil qui doit les guérir. Celui que personne ne peut convaincre de péché, reçoit, sans nécessité aucune, le remède du péché, mais un remède aussi humiliant que douloureux ; il ne refuse point de souffrir le tranchant du couteau de pierre, quoiqu'il n'y ait qu'en lui que ce couteau ne puisse point trouver la rouille antique qu'il doit détacher. Mais nous au contraire, demeurant étrangers à tout sentiment de honte pour ce qu'il y a de honteux dans la faute, nous rougissons de faire pénitence, ce qui est le comble de la folie. Nous courons malheureusement au-devant du mal, et la honte nous retient plus malheureusement encore quand il faudra courir au remède. Celui qui n'a point fait le péché ne refuse pas d'être mis au rang des pécheurs, nous, au contraire, nous voulons être pécheurs et nous ne voulons point passer pour tels. Est-ce donc celui qui se porte bien qui a besoin du médecin, n'est-ce pas plutôt celui qui est malade ? Que dis-je, n'est-ce point le malade, mais le médecin lui-même qui a besoin de remèdes ? Quel est l'homme je ne dis pas d'une telle distinction, mais seulement d'une conscience aussi innocente qui se remettrait avec ce calme entre les mains de ceux qui doivent le circoncire ? Eh bien, le Christ paie avec patience la dette qu'il n'a point contractée, lui qui était venu pour purifier les autres, non pour être purifié lui-même du péché. Peut-être me direz-vous, pourquoi Jésus enfant ne recevrait-il point la circoncision ? Bien plus même pourquoi ne la recevrait-il pas avec autant d'humilité que de douceur ? Pourquoi ne garderait-il point le silence en présence de ceux qui le circoncisent, lui qui se taira devant ceux qui le dépouilleront, et qui ne soufflera pas mot devant ceux qui le mettront en croix ? D'ailleurs il lui était bien facile de conserver sa chair intacte sous le couteau, puis » il a pu faire que le sein virginal de sa mère ne s'ouvrit point à sa naissance. Certainement il n'était point difficile à cet Enfant d'empêcher que sa chair ne fut circoncise, puisqu'il a pu si aisément la préserver de la corruption, même après sa mort.
2. « Le huitième jour auquel l'Enfant devait être circoncis étant donc arrivé, on lui donna le nom de Jésus. » Grand et admirable mystère ! L'enfant est circoncis et reçoit le nom de Jésus. Que signifie ce rapprochement ? La circoncision semble plutôt faite en effet pour celui qui doit être sauvé que pour celui qui sauve, mais reconnaissez là le médiateur entre Dieu et les hommes. dès les premiers jours de sa vie, il rapproche les choses humaines des choses divines, celles d'en bas de celles d'en haut. Il naît d'une femme, mais d'une femme en qui le fruit de la fécondité ne fait point tomber la fleur de la virginité ; il est enveloppé de langes, mais ces langes sont l'objet de la vénération des anges mêmes : il est déposé dans une crèche, mais il est annoncé par une étoile qui brille dans les cieux. En même temps que la circoncision prouve qu'il s'est véritablement uni la nature humaine, le nom qu'il reçoit est un nom au dessus de tout autre nom, et dénote sa gloire et sa majesté. Il est circoncis comme véritable enfant d'Abraham, et il est appelé Jésus, comme vrai fils de Dieu. Mais mon Jésus ne reçoit pas, comme ceux qui furent nommés Jésus avant lui, un nom vain et vide de sens ; ce grand nom n'est plus une ombre, il exprime la vérité. D'ailleurs l'Évangéliste nous apprend qu'il fut apporté du ciel, « c'était le nom, dit-il, que l'Ange lui avait donné avant qu'il fût conçu dans le sein de sa mère. » Remarquez quel mot profond. C'est après que Jésus est né qu'il est appelé par les hommes du nom de Jésus, qui lui avait été donné par l'Ange, avant même qu'il fût conçu. C'est qu'il n'est pas moins le Sauveur des anges que des hommes, des anges depuis le commencement du monde, et des hommes depuis son incarnation.
3. « Il fut donc appelé Jésus, c'est le nom que l'Ange lui avait donné. » Ainsi toute parole se trouve confirmée par l’autorité de deux ou trois témoins (Matth. XVIII, 16). Celui que le Prophète nous fait voir amoindri, l’Évangile, plus explicite, nous le montre comme incarné. C'est nous, mes frères, oui c'est nous que regarde cette parabole car pour Jésus-Christ il n'a besoin du témoignage de l'Ange ni des hommes ; mais selon ce qui est écrit : « il fait tout pour les élus (II. Tim. II, 10). » Si, donc nous ne voulons point qu'il semble que nous ayons pris le nom de notre Dieu en vain, il faut que nous cherchions un triple témoignage de notre salut. Ainsi, mes frères, il faut que nous aussi nous soyons circoncis, pour recevoir le nom du salut, mais circoncis en esprit et en vérité, non point au sens littéral, circoncis, dis-je, non dans un de nos membres, mais dans notre corps tout entier. Car, bien que c'est précisément dans cette partie du corps, où il est ordonné aux Juifs de pratiquer la circoncision, que se trouve l'excroissance de Leviathan, qui procède du mal et qui doit être retranchée, cependant il est vrai qu'elle a envahi le corps tout entier. De la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, il n'y a pas une place saine en nous, pas une qui ne soit infectée par le poison. Par conséquent, si le peuple, alors qu'il était encore petit comme un enfant dans la foi et la charité, pouvait se contenter d'une circoncision restreinte, maintenant qu'il est devenu homme parfait, il est obligé de recevoir le baptême de tout le corps, ce qui n'est autre chose que la circoncision de l'homme tout entier. Voilà pourquoi notre Sauveur a voulu être circoncis le huitième jour de sa naissance, et à trente ans être mis en croix, où son corps tout entier fut assailli par la souffrance, et si nous sommes entrés en lui par la ressemblance de la mort, comme s'exprime l'Apôtre (Rom. VI, 5), c'est en observant les dernières prescriptions de la loi.
4. Quelle est la morale renfermée dans notre circoncision, sinon celle dont parle l'Apôtre, lorsqu'il dit : nous sommes satisfaits de la nourriture et des habits que nous avons. Cette pauvreté volontaire, le labeur de la pénitence, l'exacte observance de la discipline, nous purifient parfaitement et détruisent en nous tous les mauvais germes. Nous devons d'ailleurs chercher, dans cette circoncision, un triple témoignage de salut de l'Ange, de Marie et de Joseph. L'Ange du grand conseil doit, avant tout, nous imposer le nom du salut. Il faut de plus l'attestation de notre communauté, qui est comme la mère de chacun de nous, une mère, que dis-je ? une Vierge comme celle que l'Apôtre a fiancée au Christ, son unique époux, pour la lui montrer comme une vierge pure et sainte. Mais celui qui cherche à imiter le Sauveur ne doit pas dédaigner le témoignage de son ministre : or, ce ministre est Joseph, qui eut le titre d'époux, mais qui, en réalité, ne fut que le serviteur, le tuteur, le nourricier, non le père dont il n'eut que le nom.
5. Disons-le plus clairement encore. Il faut, mes frères, que non-seulement du dehors, mais encore ceux de l'intérieur rendent un bon témoignage de nous ; il n'y a que celui dont la conduite plaît à tout le monde, et n'est pénible pour personne, qui reçoive un témoignage rassurant de tous ses frères au sujet de son salut. C'est en vain que l'accusateur acharné de ses frères l'attaque sur les choses qui ne paraissent qu'au dehors aux religieux, celui à qui tous ses frères rendent un bon témoignage. Quiconque, dans un aveu aussi plein d'humilité que de sincérité, expose à ses supérieurs, avec le désir de se soumettre à leurs décisions, non-seulement les fautes de sa vie mondaine, mais aussi les négligences de sa profession présente, (car « nous faisons tous beaucoup de fautes (Jacob. III, 2 et Joan. I, 9), » à moins que nous rie nous croyions plus saints que le disciple bien-aimé du Seigneur,) recevra d'eux aussi un bon témoignage. Il n'a même plus rien à redouter de ce terrible accusateur, car le Seigneur ne juge pas deux fois la même faute. Mais peut-être essaiera-t-il de trouver notre intention en défaut, et tentera-t-il de dresser de ce côté un acte d'accusation qui réduise à néant le témoignage de nos frères et celui de nos supérieurs ; voilà pourquoi nous avons besoin du témoignage de celui qui voit le dedans et qui regarde plutôt au cœur qu'au visage. D'ailleurs, c'est par lui qu'il faut commencer, et ne rien concevoir dans notre esprit qui n'ait reçu de lui, avant d'être conçu, un nom de salut. Puis, quand nous en venons à l'acte extérieur, il faut nous assurer les témoignages extérieurs, selon ce que dit l'Apôtre : « Tâchez de faire le bien avec tant de circonspection qu'il soit approuvé non-seulement de Dieu, mais aussi des hommes (Cor. VIII, 21). »
TROISIÈME SERMON POUR LE JOUR DE L'ÉPIPHANIE DE NOTRE SEIGNEUR. Sur ce passage de l’Évangile : « Où est le roi des Juifs qui est nouvellement né ( Matt. II, 2) ? »
1 Mes frères, je crois nécessaire de vous exposer, selon ce que j'ai coutume de faire les autres jours de fête le sens de la solennité d'aujourd'hui. Quelquefois je parle contre les vices, ce genre de sermons est très utiles mais il me paraît mieux convenir aux autres jours qu'à celui-ci. Les jours de fête et surtout dans nos plus grandes solennités, il vaut mieux s’appliquer dans les sermons à instruire et à toucher. Comment, en effet, pourriez-vous célébrer ce que vous ne connaîtriez point, et comment connaîtriez-vous ce dont on ne vous parle point ? Que ceux donc qui sont versés dans la connaissance de la loi, nous permettent de nous mettre à la portée de ceux qui le sont peu, comme l'exige la loi de la charité. D'ailleurs je ne bois pas qu'ils soient privés de nourriture, parce qu'ils voudront bien servir des mets un peu moins recherchés aux âmes un peu moins instruites, comme on pourrait le faire pour le simple peuple. Or, c'est ce qu'ils feront si dans, une pensée de charité fraternelle, ils se contentent de ce que réclament les personnes moins instruites, quoique peut-être ce ne soit pas aussi nécessaire pour eux. Ils pourront ensuite ramasser les restes, et repasser dans leur esprit avec attention et ruminer comme font les animaux purs, tout ce qui aura pu échapper, à cause de sa subtilité, aux esprits peu cultivés.
2. La solennité de ce jour tire donc son nom d'un mot qui signifie manifestation, car ce mot épiphanie n'a pas d'autre sens. C'est donc aujourd'hui la manifestation de Notre-Seigneur, non pas d'une seule, mais d'une triple manifestation, selon ce que nos pères nous ont appris En effet, c'est aujourd'hui que notre Roi, encore tout petit enfant, s'est manifesté peu de jours après sa naissance, aux premiers des, gentils, qu'une étoile avait amenés jusqu'à lui. C'est également en ce jour, que Jésus ayant accompli sa trentième année dans la chair, car en tant que Dieu, il est toujours le même et ses années ne marchent point vers leur déclin, il vint au Jourdain, confondu dans la foule des gens de sa nation pour être baptisé, et que le témoignage de Dieu, son Père, le fit connaître aux hommes. C'est également aujourd'hui que, se trouvant, avec ses disciples, invité à des noces où le vin a manqué, il a changé l'eau en vin par un miracle admirable de sa puissance. Mais je préfère considérer plus particulièrement la manifestation qui s'est faite dit Sauveur pendant les premiers jours de son enfance, parce qu'elle est remplie d'une très grande douceur, et que d'ailleurs c'est celle qui est le principal objet de cette fête.
3. C'est donc aujourd'hui, comme nous l'avons vu dans l'Évangile, que les Mages vinrent à Jérusalem du fond de l'Orient. Il est bien juste sans, doute que ceux qui viennent nous apprendre le lever du Soleil de justice, et remplir le monde entier de l'annonce de l'heureuse nouvelle, nous arrivent de l'Orient. Par malheur la Judée infortunée qui haïssait la lumière, se voile la face à l'éclat de cette clarté nouvelle et voit ses yeux malades se fermer au lieu de s'ouvrir aux brillants rayons du Soleil éternel. Mais écoutons le langage des mages arrivés de l'Orient : « Où est le Roi des Juifs nouvellement né (Matt. II, 2 ) ? »Quelle foi assurée, quelle absence d'hésitation et de doute ! Ils ne s'inquiètent point s'il est né, mais pleins d'une complète certitude et tout à fait étrangers au doute, ils demandent où est le Roi des Juifs qui vient de naître. À ce mot de roi, Hérode se figure qu'il va avoir un successeur et il est saisi de crainte. Ne nous étonnons point de son trouble, mais étonnons-nous bien plutôt de voir Jérusalem, la cité de Dieu, dont le nom signifie la vision de la paix, partager le trouble d'Hérode. Voyez, mes frères, quel mal peut faire un pouvoir unique, comment un chef ;impie fait partager son impiété à ses sujets. Ô la malheureuse ville que celle où règne Hérode ; elle ne saurait demeurer étrangère à, la malice d'Hérode, et ne point partager le trouble qu'il éprouva à la nouvelle de la naissance du Sauveur. J'espère bien, avec la grâce de Dieu, qu'il ne régnera jamais sur nous, ce dont Dieu nous préserve. C'est partager la malice d'Hérode et la cruauté de Babylone, que de vouloir étouffer un ordre naissant et briser contre la pierre les jeunes enfants d'Isaac. Il est évident, en effet, que lorsqu'il parait quelque chose qui peut aider au salut, ou t quelque ordre nouveau, quiconque y' fait de l'opposition, et le combat, est du nombre de ces Égyptiens qui voulaient éteindre la race d'Israël, je dis plus, c'est un allié d'Hérode qui persécute le Sauveur naissant. Mais revenons à notre histoire, car je suis convaincu que s'il y a quelqu'un qui se, trouve dans ce cas, il veillera désormais sur lui-même avec le plus grand soin, détestant du fond de l’âme les sentiments d'Hérode, afin de, ne point partager son sort.
4. Comme les Mages s'informaient du Roi des Juifs, et comme Hérode de son côté s'informait auprès des scribes du lieu où devait naître le Seigneur, ceux-ci lui firent connaître le nom de la ville qu'avait indiquée le Prophète. Lorsque les mages se furent éloignés, après avoir quitté les Juifs, « voilà que l'étoile qu'ils avaient vue en Orient, marchait devant eux. » Ces paroles nous donnent assez clairement à entendre qu'ils cessèrent d'avoir Dieu pour guide tant qu'ils s'enquirent auprès des hommes ; car le signe céleste leur fit défaut dès l'instant qu'ils se mirent en quêté de renseignements humains. Mais à peine ont-ils quitté Hérode qu'ils sont remplis d'une grande joie, car l’étoile leur apparut marchant devant eux jusqu'à ce qu'étant arrivée au dessus de l’endroit, où était l'enfant, elle s'arrêta : « Entrant alors dans la maison, ils trouvèrent l'Enfant avec Marie sa mère, et, se prosternant, ils l'adorèrent (Matt. II, 11). » Ô étrangers, d'ou vient que vous agissez ainsi ? Nous n'avons point vu de foi pareille dans Israël. Ainsi la triste apparence de cette étable ne vous offusque point, non plus que la vue de ce pauvre berceau fait d'une crèche ? La présence de cette mère pauvre ni cet enfant à la mamelle, ne vous scandalisent donc point ?
5. Alors, dit l'Évangéliste « Ils ouvrent leurs trésors et ils lui offrent en présents, de l'or, de l'encens et de la myrrhe (Ibid.) » S'ils ne lui avaient offert que de l'or, peut-être auraient-ils paru avoir eu la pensée de venir en aide à la pauvreté de la mère, et lui donner les moyens d'élever son enfant. Mais comme ils lui offrent en même temps de l'or, de l'encens et de là myrrhe, il est évident que leurs offrandes ont un sens spirituel. En effet, l'or passe pour ce qu'il y a de plus précieux parmi les richesses des hommes ; c'est ce que, avec la grâce du Sauveur, nous lui offrons dévotement lorsque, pour son nom, nous renonçons entièrement aux biens de ce monde. Mais à présent il ne nous reste plus, après avoir si complètement foulé aux pieds les choses de la terre, qu'à rechercher avec une plus vive ardeur celles des cieux. Car c'est ainsi que nous pourrons lui offrir la bonne odeur de l'encens qui, selon saint Jean, comme nous le voyons dans son Apocalypse (Apoc. V, 3), représente les prières des saints. Voilà ce qui faisait dire au Psalmiste : « Que ma prière s'élève vers vous comme la fumée de l'encens (Psal. CXL, 2) : » et à l'Ecclésiastique : « La prière du juste perce les nues : » La prière, dis-je, non de quiconque, mais du juste ( Eccles. XXXV, 21), car la prière de quiconque détourne l'oreille pour ne point écouter, la loi de Dieu, est exécrable (Prov. XXVIII, 9). »
6. Si donc vous voulez être juste et ne point détourner l'oreille des commandements de Dieu, pour que lui-même ne détourne pas la sienne de vos prières, il faut non-seulement que vous méprisiez le siècle présent, mais encore que vous châtiez votre chair et la réduisiez en servitude. Car celui qui a dit : « Quiconque ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne peut être mon disciple (Luc. XVI, 32), » et encore « Si vous voulez être parfaits, allez, vendez tout ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, puis revenez vous mettre à ma suite (Matt. XIX, 21), est le même qui a dit dans un autre endroit : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il porte sa croix et me suive (Luc. IX, 23). » L'Apôtre voulant expliquer le sens de ces paroles, disait ; « Ceux qui sont à Jésus-Christ, ont crucifié leur chair avec toutes ses passions et ses désirs déréglés (Gal. V, 24). » La prière doit donc avoir deux ailes, le mépris du monde et la mortification de la chair, et avec elles il n'est pas douteux qu'elle puisse pénétrer les cieux et s'élever en présence de Dieu comme la fumée de l'encens. Pour que notre sacrifice soit agréable et que notre offrande mérite d'être accueillie, il faut qu'à l'or et à l'encens s'ajoute encore la myrrhe, car bien qu'elle soit amère, elle n'en est pas moins fort utile, elle conserve le corps qui est mort à cause du péché et l'empêche de tomber en pourriture en tombant dans le vice. Qu'il suffise de ce peu de mots pour nous engager à imiter les offrandes des Mages.
7. Mais comme nous avons parlé de manifestation, il est bien que nous recherchions qu'est-ce qui se manifeste à nous dans cette fête. L'Apôtre se charge de nous l'apprendre en nous disant : « Ce qui a paru, c'est la bonté et l'humanité du Sauveur notre Dieu (Tit. III, 4). » Et, en effet, nous avons entendu l'Évangéliste nous dire que « étant entrés dans la maison, les Mages y trouvèrent l'Enfant avec Marie sa mère (Matt. II, 41). » Or dans ce corps d'enfant qu'une mère réchauffait contre son sein virginal, qu'est-ce qui apparaît sinon le vérité de la chair qu'il a prise ? Dans la seconde manifestation, ne vous semble-t-il point qu'il est manifestement proclamé Fils de Dieu de la bouche même de. son Père ? En effet, les cieux s'entr'ouvrirent au-dessus de sa tète, le Saint-Esprit en descendit sur lui sous la forme corporelle d'une colombe, et en même temps la voix du Père fit entendre ces paroles : « Celui-ci est mon Fils bien aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances (Matt. III, 17). » Certes, il est assez manifeste après cela, il est suez évident et assez indubitable que le Fils de Dieu ne peut être que Dieu lui-même. Personne, en effet, ne révoque en doute que les enfants des hommes soient des hommes aussi, ni que les petits des animaux soient de la même espèce que ceux dont ils sont nés. Toutefois, pour qu'il n'y ait plus place pour une erreur sacrilège, celui qui, dans la première manifestation, fut reconnu pour vrai homme et fils d'homme, et qui dans la seconde, n'en est pas moins déclaré Fils de Dieu, se montre dans la troisième vrai Dieu et véritable auteur de la nature qu'il change à son gré. Pour nous, par conséquent, mes bien-aimés, aimons Jésus-Christ comme étant véritablement homme et notre frère ; honorons-le comme Fils de Dieu, et adorons-le comme Dieu. Croyons avec une entière sécurité en lui, et confions-nous à lui avec la même sécurité, mes frères, car le pouvoir de nous sauver ne lui manque point, puisqu'il est vraiment Dieu, et Fils de Dieu ; non plus que la bonne volonté, attendu qu'il est comme l'un de nous un homme véritable et fils de l'homme. Comment pourrait-il se montrer inexorable à notre égard, quand il s'est fait, pour nous, semblable à nous et sujet à la douleur ?
8. Si vous désirez maintenant que je vous dise sur ces trois manifestations quelques mots qui aient rapport à la pratique, je vous prie de remarquer avant tout que le Christ se montre enfant avec une Vierge pour mère, afin de nous apprendre à rechercher par dessus tout, la simplicité et la modestie. La simplicité est, en effet, le partage de l'enfance, de même que la modestie est l'apanage des vierges. Par conséquent, nous tous, qui que nous soyons, il est deux vertus surtout que nous devons acquérir dès le principe même de notre conversion, c'est une humble simplicité, et une gravité pleine de modestie. Dans la seconde manifestation, le Sauveur vient aux eaux du baptême, non pour être purifié, mais plutôt pour recevoir le témoignage de son Père. Tout cela représente les larmes de la dévotion dans lesquelles on recherche bien moins à obtenir le pardon de ses fautes, qu'à complaire à Dieu le Père, lorsque l'esprit des enfants d'adoption descend sur nous pour rendre témoignage à notre propre esprit, que nous sommes les enfants de Dieu, en sorte qu'il nous semble entendre du haut du ciel une voix douce comme le miel qui nous assure que Dieu le Père se complaît véritablement en nous. Or, il y a une grande différence entre ces larmes de la dévotion et de l'âge viril, et celles que le premier âge laissait couler su milieu des vagissements de l'enfance et qui n'étaient que les larmes de la pénitence et de la confession. Toutefois, il en est d'autres qui sont bien supérieures aux premières, ce sont celles qui prennent le goût du vin ; car on peut dire avec vérité que les, larmes de la compassion fraternelle qui s'échappent dans l’ardeur de la charité, sont véritablement changées en vin, attendu que, par la charité, il semble qu'on s'oublie soi-même un instant comme par l'effet d'une ivresse pleine de sobriété.
SERMON UNIQUE POUR LE JOUR DE L'OCTAVE DE L'ÉPIPHANIE. Sur la circoncision, sur le baptême et sur ces paroles de Notre-Seigneur à saint Jean ; « C’est ainsi qu'il faut que nous accomplissions toute justice (Matt. III, 15).
1. Au peuple à la tête dure, il fallait le couteau de la circoncision, à son cœur de pierre il fallait le tranchant de la pierre (Josué V), comme on lit que Jésus Nave l'employa pour le circoncire. Mais notre Jésus, comme un agneau plein de douceur, fit disparaître ces usages cruels. Seigneur, vous ôtés un agneau qui vient avec le lait et la laine, éloignez de moi, je vous prie, le couteau, car il est bien dur et bien cruel de faire sentir le tranchant du couteau de pierre à l'enfant nouveau-né. C'est ce qu'il fit dans sa miséricorde, à la dureté qui pouvait convenir à des esclaves, a succédé la douceur qui convient à des enfants, et maintenant un peu d'eau, avec l'onction de la grâce, fait disparaître facilement la rouille du péché originel que le couteau pouvait à peine détacher autrefois. Certes, il ne faut point s'étonner que les choses aient changé avec le temps, et qu'à chaque époque aient été appliqués des usages qui leur convenaient. Mais Jésus-Christ se soumit aux uns et aux autres, afin de remplir l'office de la pierre angulaire qui réunit deux murailles, et pour renouer, comme en les cousant ensemble, les bouts de deux courroies, de même qu'il commença la véritable pâque en même temps qu'il accomplit la pâque figurée.
2. Il voulut encore être circoncis, afin de montrer qu'il était le maître de l'ancienne loi comme il l'est de l'Évangile. Car, si c'est lui qui a dit de sa propre bouche : « Si un homme ne renaît par lé baptême de l'eau et par la grâce du Saint-Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu (Joan. III, 5). » C'est lui aussi, qui a dit par la bouche de son serviteur : « Quiconque n'aura point été circoncis dans la chair, sera exterminé du milieu de mon peuple (Gen. XVII, 14). » S'il n'avait reçu que le baptême, on aurait pu croire qu'il avait évité la circoncision, parce qu'elle n'avait aucun rapport à lui ; de même, s'il s'était fait circoncire sans recevoir le baptême, comment croirais-je que je dois dédaigner la circoncision pour le baptême ? Or, il a reçu le baptême après avoir été circoncis et m'a appris ainsi à m'en tenir à ce qu'il reçut en dernier lieu.
3. Enfin, comment ce Dieu qui aime et recommande l'union, qui fait habiter ensemble ceux qui vivaient seuls sur la terre (Psal. LXVII, 7), aurait-il pu renoncer à l'union et scandaliser les hommes ? Or, il aurait certainement, de son temps, scandalisé ceux qui l'auraient vu négliger de se faire circoncire, de même que l'Église se scandaliserait, de nos jours, de voir un enfant n'être point porté au baptême. D'ailleurs, il ne voulut pas seulement recommander le rapprochement et l'union, il se proposa aussi de nous donner un exemple d`Humilité, en se chargeant de l'appareil dont toute blessure exige l'application, bien qu'il ne fût pas blessé lui-même. Voilà pourquoi l'Apôtre a dit en parlant de lui « Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme et assujetti à la loi (Gal. IV, 4). »
4. Mais de peur qu'on ne dit peut-être, s'il fut circoncis, c'est parce que ses parents l'ont voulu, car il n'était alors qu'un tout petit enfant, il ne se présenta au baptême qu'à l'âge de trente ans, et vint à cet âge courber, sous la main de Jean-Baptiste, un front qui fait trembler les Puissances, et que les Principautés adorent. Qui ne tremblerait lui-même à cette seule pensée ? Ô qu'elle paraîtra élevée au jugement dernier, cette tête qui s'incline ainsi en ce moment ! combien ce front, si humble à cette heure, paraîtra élevé et sublime alors ! « Laissez-moi faire pour cette heure, dit-il, car c'est ainsi qu'il faut que nous remplissions toute justice (Matt.III, 15). » Ainsi, celui qui n'est venu que dans la plénitude des temps, et en qui habite la plénitude de la divinité, ne sait qu'une chose, tout remplir. Il y a deux justices ; l'une stricte et rigoureuse, telle, en un mot, qu'à peine aurez-vous tourné le dos, elle tombe dans la fosse du péché ; elle consiste à ne point se préférer à ses égaux et à ne point s'égaler à ses supérieurs. On la définit, une vertu qui consiste à rendre à chacun ce qui lui appartient. Il y en a une autre plus grande et plus large qui consiste à ne point nous égaler à notre égal, en même temps que nous ne nous préférons point à notre inférieur. C'est le propre d'un orgueil aussi grave qu'excessif de se préférer à ses égaux ou de s'égaler à ses supérieurs, et celui d'une grande humilité,. de se mettre au-dessous de ses égaux et de s'égaler à ses inférieurs. Mais le comble de la justice est de se placer au dessous de ses inférieurs. De même que c'est le fait d'un souverain et intolérable orgueil de, se préférer à ses supérieurs, ainsi est-ce le comble et la plénitude de la justice de se mettre au dessous de ses inférieurs mêmes. Quand saint Jean dit à Notre Seigneur : « C'est à moi plutôt de recevoir le baptême de vos mains (Matt. III, 14), » il fait acte de la première sorte de justice, puisqu'il se place au dessous de son supérieur ; mais ce que fait Jésus-Christ est le comble de là justice, puisqu'il s'abaisse sous les mains de son serviteur.
5. Que chacun voie maintenant quel modèle il doit préférer, de celui-là ou de celui-ci, qui est élevé au dessus de tout ce qui est appelé Dieu, ou qui est adoré comme Dieu (Thes. II, 3). Efforçons-nous, mes frères, de remplir toute justice, car la justice est la voie qui conduit à la joie. La joie est la récompense, la justice en est la source et ce qui la mérite. C'est en effet de la justice que naîtra notre joie, quand apparaîtra le Christ qui est notre vie, et que nous paraîtrons avec lui dans la gloire ; attendu qu'il a été fait lui-même notre justice par son Père. Heureux ceux qui, dès maintenant, trouvent dans la justice, une source de joie, qui tressaillent de bonheur dans leur conscience, parce qu'ils sucent le miel délicieux qui coule de la pierre, et mangent l'huile des oliviers qui poussent dans les rochers les plus durs (Deut. XXXII, 13). Maintenant, il est vrai, la justice semble laborieuse et pénible, mais il viendra un temps ou elle sera désirée et possédée, aimée et reçue sans aucune peine, dans une douceur et un bonheur complets, alors que nous serons en possession de la justice même. Mais malheur à ceux qui s'écartent de la route, qui se détournent de la justice, pour se mettre à la recherche d'une joie vaine et passagère. Car s'ils demandent du bonheur aux choses qui passent, il ne peut que passer avec elles, lorsqu'elles passeront elles-mêmes : de même que le feu. s'éteint quand le bois qui l'aliments est consumé, ainsi en est-il de ce bonheur, nul n'en peut douter, lorsque le monde avec toutes ses concupiscences, est passé.