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Sermon 12

Exiit qui seminat : Un homme sortit pour semer

Bref préambule

Le semeur est sorti semer sa semence », Luc 8, 5.

 

Puisque notre sermon est sur les semailles spirituelles, invoquons celui qui effectue les semailles, Notre Seigneur Jésus-Christ, à qui il appartient de rendre capables les serviteurs de ces semailles, pour qu’il me donne quoi dire, etc.

Introduction : Le semeur est sorti

« Le semeur est sorti etc. »

(Notre) sainte mère l’Église est une vigne et un champ, car les fruits spirituels de l’Église, qui sont les œuvres de justice, sont vin et pain ; vin parce qu’ils réjouissent, « car le vin réjouit », dans le Psaume 103, 15, et dans les Proverbes 13, 9 : « La lumière des justes réjouit » ; ils sont pain car ils fortifient, Psaume 103, 15 : « Et que le pain fortifie le cœur de l’homme », et dans les Proverbes 12, 12 : « La racine des justes ne sera pas ébranlée ».

De cette vigne et de ce champ il y a un seul agriculteur, à savoir le Christ. « Moi », dit-il, « je suis la vraie vigne », en tant qu’homme, « et mon Père est l’agriculteur », et moi en tant que Dieu je suis l’agriculteur avec lui, c’est-à-dire que, comme dit Augustin, cet agriculteur est la Trinité tout entière qui plante cette vigne et ce champ, d’où Jérémie 2, 21 : « Moi je t’ai plantée (comme) vigne sélectionnée et toute semence ».

Bernard dit : « Semons l’exemple pour les hommes par des œuvres bonnes et ouvertes », d’où : « Qu’ainsi brille votre lumière devant les hommes, pour qu’ils voient vos bonnes œuvres, etc. » (Matthieu 5), c’est, par soupirs cachés et choses de ce genre qui sont connues d’eux seuls, grande joie pour les anges de Dieu à propos d’un seul pécheur faisant pénitence etc., Luc 15, 17. De là disait l’Apôtre aux Romains 12, 17 : « Prévoyant le bien non seulement devant Dieu mais aussi devant les hommes ». Il a dit « devant Dieu », c’est-à-dire devant ceux qui se tiennent près du visage de Dieu, car il leur plaît suprêmement de nous voir priant en secret ou ruminant quelque psaume ou faisant cette sorte de chose.

Semez, vous aussi, car beaucoup avant vous ont semé. Ô race d’Adam, combien ont semé en toi et quelle précieuse semence ! Combien périras-tu mal et à combien juste titre, si périt en toi tant de semence en même temps que le travail des semeurs ! À quelle perdition seras-tu livrée par l’agriculteur, si en toi périssent toutes choses ! La Trinité tout entière a semé dans notre terre, les anges et les apôtres ont semé également, les martyrs et les confesseurs ont semé, et les vierges. Du ciel le Père a semé la paix, le Fils la vérité, le Saint-Esprit la charité. Les anges aussi ont semé, car, quand d’autres tombaient, eux sont restés. Les martyrs ont ouvertement semé le courage, les confesseurs la justice qu’ils ont suivie dans toute leur vie, les vierges la tempérance car elles ont foulé aux pieds la concupiscence.

Et il y a ici trois choses à considérer :

I quelle est cette semence,

II qui est le semeur,

III la nature et la qualité de ces semailles.

 

Première partie : (La semence)

Donc d’abord il faut noter quelle est cette semence. Mais nous ne pouvons dire que cette semence soit autre chose que ce que dit le Seigneur : « La semence, c’est la parole de Dieu »(Luc 8, 11). Notez qu’il dit clairement »sa semence », (celle) du Fils de Dieu. Celle-ci est la bonne semence. Celle qui n’est pas sa semence, c’est la mauvaise semence dont (parle) Isaïe 17,(10-11) ; l’ivraie, comme il est dit dans l’Évangile.

Il faut considérer avec soin que c’est cette semence qui préserve du péché. D’où dans l’(épître) canonique 1 Jean 3, 9 : « Celui qui est né de Dieu ne pèche pas, car la semence de Dieu est en lui ».

Mais comment pouvons-nous savoir si c’est la semence de Dieu ? Voici de quelle manière nous savons si une certaine semence est la semence de cette plante ; nous le savons de trois façons :

1° parce que cette semence provient de cette plante ;

2° parce qu’elle est contenue en elle ;

3° parce qu’elle produit cette même plante.

Donc la semence du Christ vient du Christ, parce qu’elle est apparue aussi dans le Christ et qu’elle rend semblable au Christ, ou parce qu’elle mène au Christ. C’est pourquoi la semence du Christ est ce qui vient de lui, ce qui est en lui et ce qui va à lui.

Voyons à propos du 1°. Je dis que c’est la semence de quelque plante parce qu’elle vient d’elle, d’où Genèse 1, 11 : « Que la terre produise l’herbe verte faisant semence selon son espèce ». Mais quelle semence vient du Seigneur Jésus ? Je dis que c’est la parole de sagesse qui vient de lui. D’où Siracide 1, 5 : « Une source de sagesse, la parole de Dieu dans les hauteurs ». Donc ce qui concerne la sagesse céleste qui est dans les hauteurs, c’est la parole de sagesse ou semence de Dieu.

Mais saint Jacques 3, 15 dit qu’ »il est une sagesse qui ne vient pas d’en haut et qui est terrestre, animale, diabolique ».

La sagesse terrestre est celle qui met tout son zèle à rassembler des biens terrestres. Donc s’il t’est proposé une parole incitant à rassembler des biens terrestres, ce n’est pas la semence de Dieu.

De plus, la sagesse animale est celle qui applique tout son zèle à suivre la volupté du corps. Si donc un tel enseignement t’est proposé, ce n’est pas la semence de Dieu et tu ne dois pas le croire. Il est dit en Malachie 2, 15 : « Que cherche cet être unique ? Où est la semence de Dieu.[3]«

Mais quelle est la science diabolique ? Job 41, 25 dit que « lui-même est roi au-dessus de tous les fils d’orgueil ». Donc la sagesse dont tout le zèle mène à s’enorgueillir est diabolique. Donc si quelqu’un te propose un tel enseignement, ce n’est pas la semence du Christ. L’apôtre dit : « Ma parole, ma prédication, ne vient ni de l’erreur ni de l’immondice ». (1 Thessaloniciens 2, 3).

De quelle qualité (est) donc la sagesse qui est dans les hauteurs, sagesse dont la source est la parole de Dieu dans les hauteurs ? Saint Jacques dit 3, 17 : « La sagesse qui est d’en haut est d’abord pudique, puis pacifique, elle ne provoque pas de dissensions ». Donc ce qui provoque des dissensions et qui est contre la paix et la sagesse d’en haut, n’est pas semence de Dieu ; et certes, chaque fois qu’un enseignement induit à la droiture des vertus, c’est l’enseignement du Christ, mais quand (il induit) à corrompre le bien, ce n’est pas l’enseignement du Christ. D’où dans les Proverbes « quelque chose mais pas pervers » (Proverbes 22, 5).

Donc, d’abord, est semence de quelque chose ce qui en vient.

2° Deuxièmement, est semence de quelque chose ce qui est dedans, d’où Genèse 1, 11 : « Que la terre produise l’herbe verte faisant son fruit dont la semence soit en lui-même ». Donc quel que soit l’enseignement qui est dans le Christ, il est semence de Dieu. Psaume 109, 3 : « Dans la splendeur des saints, dès le sein, avant l’étoile du matin, je t’ai engendré ». Les splendeurs des saints sont les clartés des vertus. Toutes les clartés des vertus dérivent du fils de Dieu comme la copie de l’original, « en effet en lui sont cachés tous les trésors de sagesse et de science etc. ».

Mais tu pourrais dire : cela ne vaut pas pour moi, car je ne peux voir le Verbe dans son éternité.

C’est pourquoi il est suffisant pour nous qu’ait été prévu que ce Verbe s’est fait homme et nous montre cet exemple de tout son enseignement, d’où Jean 1, 14 : »Le Verbe s’est fait chair etc. ».

Augustin : « La sagesse de Dieu elle-même, dans l’homme qu’elle a emporté, s’est faite exemple pour les hommes de revenir en haut et pour les anges d’y demeurer ». Donc si quelqu’un vient te proposer un enseignement dont l’original n’est pas dans le Christ, il n’est pas semence de Dieu.

Jovinien est venu à Rome et a prêché que le mariage était à égalité avec la virginité, mais le Christ a voulu avoir une mère vierge, il l’a choisie, et le disciple qu’il a aimé le plus était vierge aussi.

L’hérétique Vigilance a prêché en Gaule que l’état des riches donnant des aumônes était à égalité avec la pauvreté. Cet enseignement n’est pas dans le Christ qui pour nous s’est fait pauvre.

Augustin, dans le livre Du combat chrétien, dit : « Il ne manque pas de cette perversité celui qui regarde, aime et scrute les dits et faits de cet homme en qui le fils de Dieu s’est offert en exemple de vie. C’est pourquoi tous, hommes et femmes de tout âge et de toute condition, ont volé ensemble vers l’espérance de la vie éternelle. Les uns, négligeant les choses temporelles, volent vers les divines, les autres le cèdent aux vertus de ceux qui font cela et louent ce qu’ils ne peuvent accomplir ; mais quelques-uns murmurent et sont tourmentés par trop d’envie : ceux qui, bien que paraissant catholiques, ne cherchent dans l’Église que leur avantage, ou les hérétiques qui cherchent la gloire dans le nom même du Christ ».

Et st Grégoire dit : « Ils sont quelques-uns dans l’Église qui non seulement ne font pas le bien, mais persécutent le bien dans les autres et détestent chez les autres ce qu’eux-mêmes négligent de faire. Leur péché contre l’Esprit Saint ne vient pas de la faiblesse ou de l’ignorance, mais d’un zèle sûr ».

3° Troisièmement, nous savons si c’est la semence de quelque (plante) si elle mène à cette même (plante). La semence d’un arbre a la vertu de produire un arbre semblable, d’où Genèse 1, 11 : « Que la terre produise l’herbe verte et faisant semence selon son espèce ». La vertu générative de l’espèce demeure dans la semence, Jean 10, 35 : « (La loi) a appelé dieux ceux à qui le discours de Dieu fut adressé ». Quand tu entends la parole de Dieu avec l’oreille, que tu l’aimes avec le cœur, que tu l’accomplis par les œuvres, alors le discours de Dieu t’a été adressé. Mais il est vrai que la vie des saints est outragée, d’où dans le livre de la Sagesse 5, 4(-5) : « Nous, insensés, considérions leur vie comme une folie et leur fin comme sans bien. Voici, comment ont-ils été comptés parmi les fils de Dieu ? [4] » Suite (Sagesse 5, 6) : » Donc nous avons erré hors du chemin de la vérité ».

J’accepte la conclusion.

Donc tu dois imiter Jésus-Christ pour te l’assimiler. D’où Augustin, Du combat chrétien : « Si tu as une haute opinion de toi-même, ne dédaigne pas d’imiter celui qui est appelé Fils du Très-Haut ; si tu as peu d’estime pour toi-même, ose imiter les pêcheurs et les publicains qui imitèrent le Christ ».

Donc c’est clair pour le point I, à savoir la semence.

Deuxième partie : (Le prédicateur est le semeur qui sort)

Reste maintenant à parler du deuxième point, à savoir le semeur, puisqu’il est dit : « Le semeur est sorti semer ».

Qui est celui qui est sorti ? Certes par l’autorité c’est le Christ, par le service ce sont tous les docteurs dont (parle) Isaïe 32, 20 : « Heureux vous qui semez sur les eaux ».

Ce semeur - le Christ - qui voulut semer, est sorti. Il faut donc que certains prédicateurs s’en aillent. Mais il y a une différence entre le Christ et eux. Car le Christ est sorti en une seule sortie pour enseigner d’où, quand et vers où le prédicateur devait sortir. Le Christ est sorti du sein secret du Père. « Moi », dit-il, « je suis sorti du Père », non qu’il ait quitté le Père, mais parce qu’il est devenu visible, « et je suis venu dans le monde », quand il fut là, c’est alors qu’il apparut visible.

Mais quand ? Le matin, car il est dit dans l’Évangile que « le maître de maison sortit au petit matin conduire les ouvriers à sa vigne ».

(1° Le prédicateur sort de la faute)

Or il est nécessaire pour un prédicateur de sortir en une double sortie.

- D’abord sortir de l’état de faute, car le prédicateur ne doit pas prêcher aux autres ce qu’il ne fait pas lui-même. Psaume 49, 16 : « Dieu a dit au pécheur : Pourquoi commentes-tu ma justice etc. (toi qui détestes la règle et rejettes mes paroles derrière toi) ? ». Que prêches-tu qu’il ne faut pas voler, si tu voles ? Ni commettre l’adultère, si tu le commets ? Donc nous devons sortir de la faute. D’où l’Apôtre : « Sortez du milieu d’eux et séparez-vous de leur condition et ne touchez à rien d’impur » (2 Corinthiens 6, 17).

Mais où devons-nous aller en sortant du péché ? Assurément vers le Christ, c’est-à-dire vers la Passion du Christ. D’où l’Apôtre (Hébreux 13, 13) : « Pour aller vers lui, sortons en-dehors du camp en portant son opprobre », c’est-à-dire sa croix. L’Apôtre dit que « le vieil homme a été crucifié avec (lui), pour que le corps de péché soit détruit[5]« (Romains 6, 6).

Quand devons-nous sortir ? Le matin, car il est dit : « Dans l’épreuve lève-toi le matin » (Siracide 2, 1), et ailleurs : « Ne tarde pas à te tourner vers le Seigneur et ne diffère pas etc. » (Siracide 5, 7), et en Siracide 21, 1 : « Tu as péché ? Ne recommence pas ».

(2° Le prédicateur sort du monde)

- Une autre sortie nécessaire au prédicateur est la sortie du monde, qui est signifiée en Jean 4, 28 ss, où il est dit que « la femme laissa sa cruche » et vint annoncer le Christ. Expliquant cela, Augustin dit que qui veut prêcher doit laisser sa cruche, c’est-à-dire les désirs mondains, du moins affectivement, de façon à ne les aimer ni affectivement ni effectivement. De cette sortie le Seigneur dit en Genèse 12, 1 à Abraham : « Quitte ta terre et ta parenté et la maison de ton père », c’est-à-dire quitte tout ce qui est terrestre et qui peut être aimé, « et viens dans la terre que je t’aurai montrée ». Il dit cela clairement, car la loi ne conduisait personne à la perfection et la voie des conseils n’avait pas encore été montrée, c’est pourquoi le Seigneur dit à celui qui avait observé les préceptes : « Une seule chose te manque, si tu veux être parfait, va etc. ». « Je suis venu sur la terre » : certes c’est une terre de vision ou de contemplation qui est l’état religieux.

Mais quand devons-nous venir dans cette terre ? Le matin, c’est-à-dire dans la jeunesse. Psaume 5, 5 : « Le matin je me préparerai pour toi et je verrai etc. ». Le texte de Jérôme porte « je contemplerai ». Isaïe 50, 4 ss : « Le matin il éveille mon oreille, je l’écouterai comme un maître. Le Seigneur m’a ouvert l’oreille, et moi je ne contredis pas ». Or le Seigneur ayant l’autorité, le maître ayant la sagesse m’a ouvert l’oreille en venant à lui.

Tu diras : Je ne le ferai pas, car on me dirait : « Malheureux, enfant insensé ! »

Contre quoi dit Isaïe 51, 7 : « N’ayez pas peur des injures des hommes et ne craignez pas les insultes ». Augustin : « Qu’ils se réjouissent, les enfants qui font vœu de continence ».

Tu diras : J’ai les paroles, mais pas le modèle.

Qu’il vienne au milieu, le saint enfant Benoît qui laissa ses parents et ses biens temporels, laissa sa nourrice, fit sagement retraite et gagna les lieux secrets du désert.

Si cela ne te suffit pas, que vienne au milieu le davantage bienheureux enfant Jean-Baptiste de qui (il est question) en Luc 1, 80 : « L’enfant Jean grandissait et se fortifiait et il demeurait dans les déserts jusqu’au jour de sa manifestation ».

Si cela ne te suffit pas, que vienne au milieu le très bienheureux enfant Jésus qui, quand il avait douze ans, à l’insu de ses parents resta et fut trouvé au milieu des docteurs.

Mais tu diras : Trois choses me montrent pourquoi je ne dois pas sortir du monde dans l’enfance.

1° La première est qu’il faut parvenir peu à peu à la perfection, car personne n’arrive au sommet instantanément.

Mais, mon très cher, au moins dans la vieillesse il te faut arriver à la perfection. L’Apôtre : « Portons-nous vers le parfait » (1 Corinthiens 12, 31). Certains veulent devenir militaires, d’autres forgerons etc., mais il n’y a personne qui n’aspire à quelque état, s’il veut être parfait dans cet état, sans y aspirer dès l’enfance. Donc depuis le début de ton âge, commence à sortir du monde, car dans la mesure où l’homme progresse, il grandit toujours, et ce à quoi nous sommes habitués dès la jeunesse, nous le faisons facilement. C’est pourquoi il est dit dans les Lamentations 3, 27 : « Il sera bon pour l’homme de porter (le joug dès sa jeunesse) », et dans les Proverbes 22, 6 : « (Instruis)le jeune homme selon ses dispositions etc. ».

Mais tu diras : « La jeunesse et le plaisir », comme il est dit dans l’Ecclésiaste 11, 10, « sont vanité ».

Je dis que ce livre a été fait par mode de conclusion et a deux conclusions, une de sages et une de sots. La conclusion des sots est : « Réjouis-toi, jeune homme, dans ta jeunesse etc. » (Qohélet 11, 9) ; elle est suivie d’une autre conclusion : « Ne suis pas tes désirs ; si tu donnes à ton âme ses désirs, ils te livreront à tes ennemis pour leur joie ». Autre est la conclusion des sages : « Souviens-toi de ton créateur dans ta jeunesse » (Qohélet 12, 1).

2° Mais tu diras : Autre chose me montre pourquoi je ne veux pas quitter le monde dès la jeunesse. Je ne sais si cela vient de l’Esprit Saint, que le saint projet ne se trouve pas habituellement chez les enfants.

Mais l’Esprit Saint tient du Père et du Fils la liberté de souffler où il veut, et toi tu veux lui barrer la route ? Ambroise : « Cet Esprit n’est pas enfermé dans le temps qui passe, ni délimité par la mort, ni éclos d’un ventre ». Grégoire : « Je veux considérer quel artiste est cet Esprit Saint et dans ma contemplation même je suis défaillant, puisqu’il emplit (David) l’enfant cithariste et le rend psalmiste, il emplit le bouvier pinceur de sycomores et le rend prophète (Amos 7, 14), il emplit l’enfant abstinent etc. », ce que tu as dans l’homélie de Pentecôte et ailleurs dans le sermon sur le Saint-Esprit.

Tu diras : Cela ne vient pas du Saint-Esprit, que des enfants quittent le monde, car beaucoup d’enfants se convertissent, mais ne persévèrent pas en religion, donc si cela venait de Dieu, ils resteraient dans l’Ordre.

Fais attention à toi, parce que si tu comprends de travers, tu donnes voie aux manichéens.

Manès dit que ce n’est pas Dieu qui a fait les choses corruptibles, et que ce qui vient de Dieu ne se dissout pas ; et l’hérétique dit que la grâce qu’on a eue une seule fois ne peut être perdue.

À cela il faut donner la solution suivante : les ouvrages de Dieu sont bien corruptibles. Oui, quelqu’un reçoit la grâce d’entrer en religion, mais le Seigneur ne lui donne pas le don de persévérer, et ce qui est dit (« ce qui vient de Dieu ne se corrompt pas ») est vrai, parce que le conseil de Dieu ne se corrompt pas mais demeure pour l’éternité.

3° Mais tu diras : Autre chose me montre pourquoi dans l’enfance je ne veux pas quitter le monde. Je suis un enfant, je ne peux porter les armes.

Les armes de la vie religieuse ne sont pas les armes de Saül, mais (celles) de David, c’est-à-dire du Christ. Les armes de Saül sont les observances de l’ancienne loi qui sont des armes lourdes, d’où saint Pierre : « C’est un fardeau que ni nous ni nos pères n’avons pu porter ». Les observances de la nouvelle loi et de la religion sont des armes légères, d’où le Seigneur : « Mon joug est doux et mon fardeau léger ».

C’est donc le matin que nous devons quitter le monde et venir au Christ.

Mais quel sera pour nous le fruit ? Assurément, l’obtention du royaume des cieux, d’où le Seigneur dans l’Évangile : « Laissez les petits enfants venir à moi, car le royaume des cieux appartient à leurs pareils ».

(3° Le prédicateur sort de la contemplation)

« Le semeur est sorti etc. »

Aujourd’hui nous avons parlé de la semence et des deux sorties du semeur.

Il reste maintenant à parler de la troisième sortie du semeur, c’est-à-dire du prédicateur, car le prédicateur doit sortir du secret de la contemplation vers le lieu public de la prédication, car le prédicateur doit puiser d’abord dans la contemplation ce qu’ensuite il répand dans la prédication. D’où Isaïe 12, 3(-4) : « Vous puiserez les eaux dans la joie », c’est-à-dire de la contemplation, « aux sources du sauveur », c’est-à-dire à la sagesse divine, « et alors vous direz ce jour-là : », c’est-à-dire quand vous puiserez, « Louez le Seigneur etc. ». Cette sortie est très semblable à la sortie du Sauveur, du secret du Père à la visibilité du lieu public, d’où dans le Cantique 7, 11 : « Je suis à mon bien-aimé et vers moi se tourne etc. », à savoir dans le secret de la contemplation. Par deux choses l’âme se tourne vers Dieu : par l’oraison dévote et par la contemplation, et Dieu se tourne vers l’âme par locution interne. C’est pourquoi il dit (Cantique 6, 3) : « Mon bien-aimé est à moi et moi à lui ». Mais est-ce que nous serons toujours ici ? Non, c’est pourquoi il est dit (Cantique 7, 12) : « Viens, mon bien-aimé, sortons dans les champs », c’est-à-dire à la prédication publique, « attardons-nous », c’est-à-dire par la véhémence de la prédication, « dans les villages », c’est-à-dire parmi les hommes disposés à la prédication. Notez (que) l’expression « attardons-nous » signifie une certaine familiarité de Dieu avec le prédicateur ; « sortons », moi en inspirant et toi en prêchant.

Quand sortirons-nous ? C’est le matin qu’il nous faut partir aux vignes, et de la manière dont le Christ est sorti le matin, d’où dans l’Évangile : « Il sortit au petit matin conduire les ouvriers à sa vigne ». Il est dit que le Christ est sorti à trois moments : à 9 heures du matin, à midi, à 3 heures. Et Grégoire dit que le fait qu’il conduit les ouvriers le matin signifie qu’il convertit les enfants dans leur premier âge. Il est dit dans l’Ecclésiaste 11, 6 : « Le matin, sème ta semence, et le soir, que ta main ne cesse pas ». « Le matin » représente l’enfance et « le soir » la vieillesse. Certains disent qu’il ne faut pas prêcher aux enfants, mais « Le matin, sème ta semence » dit le contraire. D’autres disent qu’il ne faut pas prêcher aux vieux, mais « Le soir, que ta main ne cesse pas » dit le contraire. Il faut prêcher et aux enfants et aux vieux, car « Vous ne savez pas si ceci ou cela naît, ni lequel des deux est meilleur ».

Tu diras : Il ne faut pas appeler ce genre de personnes, ni les amener à la vie religieuse, selon la sentence du Seigneur, qui dit : « Vous parcourez mer et continent pour faire un seul prosélyte etc. » (Matthieu 23, 15).

Voyez quel est le sens du fait que certains parcourent mer et continent pour convertir les autres. Cela est louable. D’où le Seigneur : « Allez dans le monde entier, prêchez l’Évangile à toute créature » (Marc 16, 15). Cela est aussi annoncé par Isaïe 27, 6, qui dit : »Ils entreront avec élan en venant de Jacob et rempliront de semence la face du monde [6] ».

Qu’est-ce à dire : « Vous le faites fils de la Géhenne deux fois plus que vous » (Matthieu 23, 15) ? De qui faut-il comprendre cela ?

C’est expliqué de deux façons par les saints : d’abord (il s’agit) des juifs et des scribes de l’ancienne loi ayant une situation. Et pourquoi le font-ils fils de la Géhenne deux fois plus qu’eux-mêmes ? Ce n’est pas qu’ils aient péché en convertissant les autres, c’est que par de mauvais exemples ils amenaient autrui à pécher. Mais pourquoi dit-il : « Deux fois plus que vous » ? Chrysostome dit que le disciple pèche plus sûrement quand il voit le maître pécher, et que, de même que le prédicateur est condamnable qui montre de mauvais exemples de vie, de même est louable celui qui montre de bons exemples de vie. Autre est le sens de l’autorité, selon ce qu’explique Jérôme à propos des pharisiens et des scribes qui dans l’ancienne loi convertissent les autres à la circoncision : ceux-ci pèchent doublement, parce qu’ils quittent la loi du Christ et parce qu’ils veulent être circoncis.

Tu diras : Il est bon de prêcher aux enfants pour qu’ils quittent le siècle et viennent au Christ dans la vie religieuse, mais il n’est pas bon de les attirer ou allécher par des bénéfices temporels, puisque le Canon dit qu’il ne faut pas attirer les juifs à la foi par des menaces, des terreurs et des bénéfices.

Mais le Canon ne dit pas de ne pas les allécher par des caresses. Il y a deux Testaments, l’Ancien et le Nouveau. Dans l’Ancien Testament, Dieu promettait des promesses temporelles, promises aux tout-petits qui sont alléchés par les bienfaits. « Si vous voulez bien », dit-il, « et si vous m’écoutez, vous mangerez les biens de la terre ». Pourtant certains dans le peuple furent spirituels, comme David qui adhérait à Dieu pour lui-même, c’est pourquoi il disait : « Il est bon pour moi d’adhérer à Dieu etc. ». Et aussi : « J’ai demandé une seule chose au Seigneur, je la réclamerai etc. ». De même dans le Nouveau Testament, certains sont parfaits qui ne veulent pas être alléchés par les choses temporelles, d’autres sont des hommes imparfaits qu’il faut allécher aussi par les choses temporelles, c’est pourquoi on fait des distributions dans l’Église pour qu’ils soient conduits par la main à venir aux offices. Même s’ils n’y vont pas à cause de cela, ils sont rendus plus amicaux et viennent plus volontiers.

Tu diras : Il est permis d’attirer les enfants à la religion, mais pas de les engager.

Pourquoi pas ?

Tu diras : Parce que beaucoup d’engagés font demi-tour.

Je dirai ce que dit l’Apôtre : « Est-ce que leur incrédulité anéantira la foi ? » (Romains 11, 20). Sous-entendu : non ! Si quelqu’un s’est détourné de la vie religieuse, les autres n’en doivent pas moins s’engager à la vie religieuse. Le Christ a appelé beaucoup de disciples, et beaucoup ont reculé. Philippe a appelé Simon, le mage, mais celui-ci a reculé.

Il y a deux filets : un où certains sont traînés à la vie éternelle, et dont il est parlé en Jean 21, 11 : « Le filet était plein de gros poissons » ; un autre où certains sont traînés à la vie religieuse et en celui-ci sont traînés des bons et des méchants, des prévus et des prédestinés. Sur celui-ci il y a un endroit qui dit dans l’Évangile : « Le royaume des cieux est semblable à un filet qu’on jette dans la mer et qui rassemble des poissons de toute espèce etc. ». (Matthieu 13, 47)

Tu diras : Beaucoup sont entrés, sont sortis, sont restés dans le monde et ont été de bons évêques et de bons archidiacres.

Quelqu’un ne peut être un bon évêque s’il n’accomplit pas un vœu qu’il a fait. Un évêque des Cévennes avait fait vœu d’entrer en religion, et le pape dit : « Il ne peut avoir bonne conscience s’il ne renonce à l’épiscopat et n’entre en religion ».

Donc il est permis qu’un prédicateur appelle des enfants, les attire et les engage dans la vie religieuse.

Pour la semence et la sortie du semeur, c’est clair.

Troisième partie : (Les semailles)

Restent à voir les semailles elles-mêmes, sur lesquelles il y a deux choses à dire :

1° les obstacles aux semailles,

2° le fruit des semailles.

1° Pour le premier point, il faut noter qu’il y a trois obstacles aux semailles de la part de ceux à qui on sème :

1) la disposition vaniteuse,

2) la dureté du cœur,

3) la concupiscence ou l’avidité.

1) Le premier obstacle aux semailles, disais-je, est la disposition vaniteuse. Certains ont le cœur si vain et si prêt à pécher que dès qu’un péché leur est suggéré, ils y consentent ; c’est d’eux que (parle) le Psaume 4, 3 : « Fils d’hommes, jusqu’où s’alourdiront vos cœurs, (pourquoi ce goût du rien, cette course au mensonge) ? ». Et comme ils sont vains et mondains, parce qu’ils promettent ce qu’ils ne peuvent résoudre, de tels hommes offrent à tout péché leur cœur facile à séduire, et sont représentés par la route où la semence ne fructifie pas. Isaïe 51, 23 : « Tu as fait de ton corps une terre, comme une route pour ceux qui passent ». Sur cette route, la semence ne peut fructifier ni grandir, d’où en Ézéchiel 33, 31(-32) : « Ils écoutent tes paroles et ne les mettent pas en pratique, car ils les tournent en chansons de leur bouche », ils disent : ‘Celui-ci parle bien, celui-là mal’, « et leur cœur suit la cupidité, et tu es pour eux comme un poème en musique, chanté avec des sons doux et agréables, et ils écoutent tes paroles et ne les mettent pas en pratique. »

Il y a un double danger quand la semence est semée au bord de la route : elle est piétinée, et elle est mangée par les oiseaux. Ainsi la semence de la parole de Dieu est piétinée par les mauvais exemples des compagnons, et mangée par les mauvaises suggestions des démons, et ainsi le fruit est perdu. C’est pourquoi il est dit dans le Psaume 88, 42 : « Tous les passants du chemin l’ont pillé etc. ».

2) Le deuxième obstacle est que la semence ne fructifie pas quand elle est semée sur la pierre. Les pierres sont choses dures, compactes, qui sont contenues dans leurs propres limites. Qui n’a d’amour que pour soi-même a le cœur dur, et « son cœur demeurera dur jusqu’à la fin ». Si elle est semée dans un lieu dur, la graine ne fait pas de racines profondes. Ainsi certains prennent une bonne résolution, mais ils ont le cœur dur et donc elle ne dure pas longtemps. C’est pourquoi l’Apôtre [dit] : « Mais toi, à cause de ta dureté et de ton cœur impénitent, tu thésaurises pour toi la colère au jour de la révélation du juste juge ».

3) Le troisième obstacle qui ne permet pas à la semence de fructifier, est la concupiscence ou l’avidité. L’homme entend la parole de Dieu, la met dans son cœur, envoie de profondes racines. Survient la concupiscence, ou l’avidité de posséder une chose : elle met par terre tout ce que l’homme avait pensé de bien. Ceux-là sèment dans les ronces. C’est contre eux que parle le Seigneur en Jérémie 4, 3 : « Défrichez-vous une jachère et ne semez pas dans les ronces ». Ceux qui veulent semer enlèvent les ronces, et toi, tu dois enlever toute concupiscence ou avidité, comme l’Apôtre qui dit : « Je châtie mon corps et je le réduis en esclavage ». Les passions de l’âme sont appelées « ronces », parce que de même que les ronces déchirent le corps, de même les passions de l’avidité déchirent l’âme. Dans la Genèse 3, 17s il est dit : « Maudite soit la terre à cause de toi ! (…) elle produira pour toi épines et chardons ». C’est à cause du péché de notre premier père.

Voilà donc les obstacles à la fructification de la semence.

2° Il arrive aussi que la terre où on sème soit bonne, et alors elle rend un triple fruit : trente pour un, soixante pour un, cent pour un.

Quand rend-elle cent pour un ? Je dis que quand les hommes entendent la parole de Dieu, elle produit un triple fruit.

En effet certains se convertissent, de sorte qu’ils obtiennent le fruit qui est le strict nécessaire, c’est le fruit de trente pour un. Le nombre trente vient de trois fois dix. Tu as la foi en la Trinité, dans les dix commandements de la loi, Matthieu 19, 17 : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements ». Ainsi tu as obtenu trente pour un. Et le Seigneur, pour montrer que le fruit de trente pour un était nécessaire au salut, voulut être baptisé dans sa trentième année et là, la Trinité tout entière apparut, le Père dans la voix, le Fils dans la chair, l’Esprit Saint sous la forme de la colombe, comme il est dit en Luc 3, 21 s.

D’autres vont plus loin et se tournent vers l’état suprême de perfection par la voie de la pénitence après avoir commis des péchés, et ils produisent soixante pour un. Le nombre soixante vient de six fois dix. Six est un nombre parfait. Au nombre dix des commandements, il faut ajouter le nombre six des conseils, et alors tu as produit soixante pour un.

Il est vrai qu’il y a plus encore : certains produisent un fruit plus grand. Ils se convertissent à l’état de perfection non seulement par la voie de la pénitence mais par la voie de l’innocence et produisent le centuple. Les calculateurs savent que jusqu’à cent ils comptent avec la main gauche, mais ils comptent cent avec la main droite. Par la gauche on entend les choses temporelles, par la droite les spirituelles. C’est pourquoi on dit que ceux qui sont à droite connaissent seulement les choses spirituelles et rien de ce qui est temporel, et ils produisent le centuple. On lit qu’ »Isaac sema cette année-là dans cette terre-là et récolta le centuple », Genèse 26, 12. Matthieu 13, 8 dit : « Ainsi ils portent du fruit à 30 pour un » (Glose interlinéaire : « La foi en la Trinité dans le cœur des élus »), « et à 60 pour un » (Glose interlinéaire : « La perfection d’ une bonne œuvre, car en six jours les ornements du monde furent achevés »), « et à cent pour un », la bénédiction perpétuelle, car à cent on passe de la main gauche à la main droite quand on compte avec les doigts. Matthieu 13 est aussi commenté ainsi dans la Glose : « trente se rapporte au mariage, soixante aux veuves, cent qui est désormais à droite, et la droite (se rapporte) à la virginité ». Et plus loin : « Ou bien la bonne terre produit du fruit au centuple : les martyrs, soit par le dégoût de la vie soit par le mépris de la mort ; et à soixante pour un : les vierges, à cause de la tranquillité du chemin », car elles ne combattent pas l’accoutumance de la chair, en effet le repos après la bataille est habituellement accordé aux sexagénaires ; trente pour un : les gens mariés, car c’est l’âge des combattants et c’est là qu’ils ont à soutenir la plus grande lutte pour ne pas être dominés par la concupiscence.

Les conseils ne sont pas donnés pour faire obstacle aux commandements, or c’est un commandement que tu ne te parjures pas, donc celui qui te conseille de ne pas jurer, fait que tu t’éloignes du parjure. Et pareil pour les autres. Ainsi les conseils sont des ruses pour garder les commandements. Donc celui qui en état d’innocence poursuit l’état de perfection, porte du fruit au centuple. C’est pourquoi dans l’Évangile de Matthieu 19, 29 : « Celui qui quittera père ou mère etc., recevra le centuple », c’est-à-dire possédera tout un tas de biens spirituels dans le présent, et dans le futur la vie éternelle, à laquelle il veuille nous conduire. Etc.

 

[3] BJ : Et cet être unique, que cherche-t-il? Une postérité donnée par Dieu!

 

[4] BJ :Nous avons tenu sa vie pour folie et sa fin pour infâme

[5] BJ : Notre vieil homme a été crucifié avec lui, pour que fût réduit à l’impuissance ce corps de péché

 

[6] BJ : A l’avenir Jacob s’enracinera…la face du monde se couvrira de récolte

 

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