Osanna filio David : Hosanna au fils de David[2]
(Autre sermon pour l’Avent)
Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! (Matthieu 21, 19)
Préambule
Ces mots sont ceux des foules qui chantent les louanges du Christ, foules qui adhéraient au Christ. Ainsi, s’il plaît à Dieu, demandons d’abord au Seigneur de faire en sorte que nous adhérions à lui pour bien saisir son enseignement.
Première partie
[Le rôle de notre Sauveur]
Hosanna, etc.
Dans ces mots, nous pouvons considérer trois choses à la louange de notre Sauveur : premièrement, le rôle joué par notre Sauveur ; deuxièmement, le privilège de son origine ; troisièmement, la grandeur de son pouvoir.
D’abord, dis-je, le rôle joué par notre Sauveur est indiqué, en cet endroit : Hosanna… La fonction propre de notre Sauveur est d’être sauveur. En effet, il est venu dans le monde afin de chercher et sauver ce qui était perdu (Matthieu 18, 11). Isaïe 45, 15 : En vérité, tu es un Dieu caché, Dieu d’Israël, ô Sauveur. Il en résulte que son nom signifie « salut », d’où Matthieu 1, 21 : Tu lui donneras pour nom Jésus, car il sauvera…
Et ce rôle de Sauveur est indiqué quand [l’évangéliste] dit : Hosanna, parce que ce mot vient d’[un mot] exact [dont l’orthographe] a été corrompue, car osanna est la même chose que osyanna, c’est-à-dire : « Sauve, je t’en supplie. » En effet, c’est en vain qu’on lui demanderait le salut si on ne croyait pas qu’il est le Sauveur.
[La perversité du péché]
Or, il faut noter que le genre humain avait besoin du salut pour trois raisons : d’abord, à cause de la perversité du péché ; deuxièmement, à cause de l’oppression de l’Ennemi ; troisièmement, pour rejeter la gloire du monde.
En premier lieu, je dis donc que le genre humain était privé de salut à cause de la perversité du péché. En effet, quand les malades sont guéris de leur maladie, on dit qu’ils sont sauvés. Le Seigneur [dit] ainsi, Matthieu 9, 22 : Ta foi t’a sauvé. Le péché est une maladie spirituelle ; les pécheurs ont donc besoin de salut. Psaume 119(118), 155 : Le salut est loin des méchants. Imaginons que quelqu’un soit malade au point d’être en danger de mort : le médecin dira que ce malade est loin d’être sauvé. Quiconque est en état de péché mortel est un malade en danger de mort, et, par eux-mêmes, les pécheurs ne peuvent accéder au salut. C’est pourquoi s’est approché d’eux le salut, c’est-à-dire le Christ Jésus, qui s’est fait en tout semblable à nous : Il s’est anéanti lui-même, en prenant la condition d’esclave, en se rendant semblable aux hommes, et reconnu pour homme en tout ce qui a paru de lui (Philippiens 2, 7), il a pris la nature humaine, il a subi sa passion. De cela, il faut se réjouir, enseigne l’Apôtre lorsqu’il dit : Réjouissez-vous dans le Seigneur en tout temps ; je le répète, réjouissez-vous car le Seigneur est proche (Philippiens 4, 4). Et c’est cela qui est dit dans l’évangile : Comme Jésus s’était approché…
Et voyez de qui Jésus s’approche ; de trois genres d’hommes : de ceux qui sont en paix avec eux-mêmes, de ceux qui sont pleins de zèle pour Dieu et de ceux qui sont bienveillants envers leur prochain.
En premier lieu, il s’approche de ceux qui sont en paix avec eux-mêmes. Dieu est en effet un artisan de paix. Où doit habiter la paix si ce n’est dans la paix ? L’Apôtre dit aux Corinthiens : Vivez dans la paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous (2 Corinthiens 13, 11). Comment devons-nous vivre en paix avec Dieu ? En n’agissant pas à l’encontre de ses commandements. [Comment dois-tu vivre en paix] avec toi-même ? En n’agissant en rien à l’encontre de ta conscience. Et avec le prochain ? En ne lui faisant aucun tort et en respectant la justice. Isaïe 32, 17 : Le fruit de la justice est la paix. Donc, reste attaché à la paix et tu obtiendras le salut. Ainsi, Isaïe 60, 1 : Lève-toi et resplendis, Jérusalem – qui veut dire « vision de paix » – ; le salut prendra possession de tes portes. Si tu es Jérusalem, tu obtiendras le salut, et cela est indiqué par Jésus s’approcha de Jérusalem.
En deuxième lieu, Jésus, c’est-à-dire le salut, s’est approché de ceux qui sont pleins de zèle pour Dieu. Il est clair que le Seigneur est dans son temple saint (Psaume 11, 4). L’esprit voué au culte divin est le temple de Dieu. Quand donc notre esprit est voué à Dieu, alors Dieu habite en lui et lui donne le salut. Le Psalmiste, Psaume 145[144], 18, [dit] : Le Seigneur est près de tous ceux qui l’invoquent, etc., jusqu’à : et il les sauvera. Et cela est signifié lorsqu’il dit : Lorsqu’il vint à Bethphagé (Matthieu 21, 1), ce qui veut dire « mâchoire » ou « maison de la bouche », et signifie la louange divine qui provient de la piété du cœur.
En troisième lieu, Jésus, c’est-à-dire le salut, s’approche des miséricordieux. En effet, les oiseaux se rassemblent avec ceux qui leur ressemblent. Et Dieu est miséricordieux, parce que sa compassion s’étend à toutes ses créatures (Psaume 145[144), 9) ; et quand il en voit une qui lui est semblable, il va vers elle. Si donc tu vois quelqu’un qui est dans le besoin, aie au moins envers lui un sentiment de compassion. Ainsi dans l’évangile (Luc 6, 36) : Soyez miséricordieux, etc., et l’Apôtre [dit] : Il nous a sauvés selon sa miséricorde (Tite 3, 5). Et cela est signifié par sa venue au mont des Oliviers, car la miséricorde est signifiée par l’olive.
Le genre humain était donc privé de salut à cause de la perversité du péché.
[L’oppression de l’Ennemi]
Deuxièmement, [le genre humain] avait besoin du salut à cause de l’oppression de l’Ennemi. Il existe une loi dans le monde et auprès de Dieu selon laquelle on est esclave de celui par qui on a été vaincu (2 Pierre 2, 19). Le monde a été vaincu par le Diable en raison du péché, et le Diable tourmentait cruellement son esclave. [Le monde] avait donc besoin de salut, dans la mesure où il semblait pouvoir difficilement être sauvé. Isaïe 49, 24 : Arrachera-t-on au puissant sa proie, et ce qui a été capturé par le fort sera-t-il sauvé ? Certes, celui qui a été fait prisonnier par le puissant lui sera arraché, à savoir, quand surviendra un plus puissant que lui, qui lui arrachera ses armes, et que celui qui a été fait prisonnier par le fort sera sauvé (Isaïe 49, 24). C’est ainsi que le Christ a voulu être appelé roi pour que soit signifiée par là la puissance avec laquelle il libérerait le monde. Ainsi est-il dit : Voici que ton roi viendra à toi ! Et le Psaume 24, 7 : Portes, élevez vos linteaux, etc., et ensuite : Et le Roi de gloire fera son entrée. Et parce que c’est la coutume que les rois aient leurs serviteurs, ainsi le Christ a-t-il eu des ministres ou des messagers qu’il a envoyés pour sauver le peuple. Ces ministres, ce sont les apôtres, qui ont reçu du Seigneur la fonction de la prédication et du salut. Ainsi est-il dit dans Abdias 1, 21 : Des libérateurs monteront de la montagne de Sion. Ces glorieux apôtres, qui ont reçu du Christ la fonction de sauveurs ou du salut, ont été envoyés deux par deux : il est signifié par là que tout le chœur des prédicateurs doit exister en fonction de deux commandements : l’amour de Dieu et celui du prochain ; ou bien, en fonction de la vie active et de la vie contemplative qu’ils doivent avoir, car « il faut qu’ils puisent dans la contemplation ce qu’ils répandent par leur prédication », comme dit Grégoire.
Remarquez que, dans ces messagers, nous pouvons considérer trois choses : leur audace, leur puissance et leur esprit de justice.
Je dis d’abord que nous pouvons admirer dans les apôtres leur audace, parce que, alors qu’ils étaient pauvres et illettrés, ils ont eu une foi telle qu’ils ont affronté le monde entier et, par la foi, ils ont conquis des royaumes (Hébreux 11, 33). Job 39, 21 : Il exulte d’audace, il s’élance au devant des armées. Et cette audace est indiquée quand il est dit : Allez au bourg qui est en face de vous (Matthieu 21, 2). Contre eux, il y eut le monde et la vie du monde. C’est pourquoi le Seigneur dit : Je vous ai tirés du monde en vous choisissant ; à cause de cela, le monde vous hait. Si vous aviez été du monde, etc. Ne vous étonnez pas si le monde vous hait (Jean 15, 19).
En deuxième lieu, nous pouvons admirer leur puissance, parce que, alors qu’ils étaient des hommes terrestres, le Seigneur leur a donné le pouvoir de chasser les démons, de guérir les maladies et de ressusciter les morts ; il leur a aussi donné le pouvoir de remettre les péchés et d’absoudre des châtiments ou des péchés, ce qui appartient à Dieu. Aussi le Seigneur a-t-il dit à Pierre : Ce que tu auras lié sur la terre, etc. (Matthieu 16, 19). Ce pouvoir est signifié quand il est dit : Vous trouverez une ânesse attachée, etc. ; vient ensuite : Détachez-les et amenez-les-moi (Matthieu 21, 2). L’ânesse a été liée par la synagogue qui a été soumise à la Loi ; l’ânon indompté est le peuple des Gentils qui n’avait pas encore reçu la Loi. L’Apôtre [dit] : Nous avons établi que tous les Grecs et les Gentils sont sous l’emprise du péché (Romains 3, 9). De même : Vraiment, tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu (Romains 3, 23). Ou bien, il faut comprendre que l’ânesse signifie les grands, et l’ânon les petits, qui tous ont été sous l’emprise du péché. Isaïe 1, 6 : De la plante des pieds au sommet de la tête, il n’y a en lui rien de sain.
En troisième lieu, nous pouvons admirer chez les Apôtres leur justice qui consiste à « rendre à chacun ce qui lui est dû », et les Apôtres ont été justes parce qu’ils ont rendu <à Dieu> ce qui lui est dû, c'est-à-dire la gloire. Isaïe 42, 8 : Ma gloire, dit Dieu, je ne la donnerai pas à un autre. Les Apôtres ont converti le monde entier. Est-ce qu’ils ont soumis les gens à leurs personnes ? Est-ce qu’ils recherchaient une domination ou un bénéfice temporel ? Loin de là ! Ils ne cherchaient rien d’autre que d’être soumis au Christ. Ainsi pouvaient-ils dire cela : Ce n'est pas moi qui régnerai sur vous, ni mon fils non plus, car c'est le Seigneur qui régnera sur vous (Juges 8, 23). L’Apôtre [dit] : Ne recherchant pas la gloire qui vient des hommes. Les disciples n’ont pas retenu l’ânesse, mais ils l’ont amenée au Christ, et ils ont fait asseoir le Christ sur son dos pour faire comprendre que le peuple converti est soumis au Christ. Celui qui convertit quelqu’un au Christ et cherche à se le soumettre n’en est pas le gardien, mais le voleur.
Comment les gens sont-ils amenés au Christ ? Assurémemnt, par la foi, car il faut que celui qui s’approche du Christ croie. Ils sont amenés (au Christ) par la charité et par l’observance des commandements et des conseils.
Voyez ! À propos de ce passage : Si quelqu’un vous dit quelque chose, vous direz : « C’est parce que le Seigneur [a besoin de cette ânesse] » (Matthieu 21, 9), Bède dit en cet endroit que « ceux qui enseignent des erreurs empêchent les apôtres d’amener [les gens] au Christ ». Mais, à notre époque, qui fait obstacle ? Certains disent qu’on ne doit pas mener au Christ dans la vie religieuse ceux qui n’ont pas d’abord été entraînés aux commandements. Sur ce passage du Psaume 131[130], 2 : Comme un enfant sevré sur le sein de sa mère, la Glose dit : « Beaucoup renversent l’ordre qui consiste à aller des choses plus faciles aux choses plus élevées, en voulant, comme les hérétiques et les schismatiques, être sevrés de lait avant qu’il ne soit temps, si bien qu’ils en meurent. » Or, celui qui affirme respecter cet ordre se condamne à un acte mauvais, comme s’il disait : « Qu’il m’arrive comme à celui qui compte sur sa mère et qui, alors qu’il n’est pas assez grand, est sevré. » Vient ensuite : « Non seulement ai-je été humble parce que j’éprouvais de l’humilité, mais j’ai été d’abord nourri de science comme d’un lait, ce que signifie : “Le Verbe s’est fait chair”, et, par la suite, je suis passé au pain des anges : “Le Verbe était au commencement auprès de Dieu.” »
Mais est-ce que tout ce qui est plus facile passe avant ce qui est plus difficile ? Je réponds que non. La continence virginale est plus difficile que la continence conjugale. En conséquence, est-ce que [la continence] conjugale doit précéder [la continence] virginale ? Assurément non. Mais je dis que, dans son état, il faut aller de ce qui est plus facile à ce qui est plus difficile. Est-ce que celui qui veut passer à la perfection d’un état doit d’abord accéder à un état plus facile ? Il ne le doit pas. Mais qui sont ceux qui renversent l’ordre ? Ceux qui commencent par l’esprit et aboutissent à la chair.
Certains disent qu’il faut critiquer les prédicateurs qui veulent convertir plutôt les riches que les pauvres, et font ainsi acception de personnes. Je dis que, s’ils font cela pour s’enrichir, ils agissent mal. Mais est-ce que cela peut se faire dans un bon esprit ? Oui. Augustin dit dans les Confessions : « Ceux qui sont connus de beaucoup sont utiles au salut de beaucoup, et ils en précèdent un grand nombre qui les suivra. C’est pourquoi les saints se réjouissent davantage à leur sujet. » Celui qui convertit un pauvre fait bien, mais celui qui convertit un riche connu d’un grand nombre fait mieux, parce que les autres [en] sont édifiés. Mais est-ce qu’il y a ici acception de personnes ? Non, C’est pourquoi Augustin dit : « Loin de toi d’accueillir dans ta tente des gens riches de préférence à des pauvres ! » On peut donc faire cela dans un bon esprit. Et Augustin dit : « Pour ce qui est des actes qui peuvent être accomplis dans un bon esprit et dans un mauvais esprit, il faut les interpréter dans le meilleur sens. » Pourquoi donc [les] interprètes-tu au pire ? Ainsi, si ces gens avaient vécu à l’époque du Christ, ils auraient critiqué le Christ qui s’invita dans la maison du riche Zachée et le convertit, lui qui était le chef des publicains, alors qu’il y avait alentour beaucoup de pauvres. Ils auraient dit : « Va t’empiffrer auprès de lui ! »
D’autres disent : « Ceux qui vivent bien dans le siècle sont plus dignes de louange que ceux qui vivent dans la vie religieuse. » Et ils donnent un exemple en disant que le soldat qui garde pour le roi une place faible est plus digne de louange que celui qui garde une place bien fortifiée. Tu t’abuses : tu estimes que servir Dieu consiste seulement dans des actes extérieurs, et non dans les actes intérieurs des vertus. Or, les actes principaux sont les vertus intérieures, comme la sagesse et la prudence. Quelqu’un observe la chasteté dans la vie religieuse, qui est une place fortifiée. Diras-tu qu’il est moins chaste et moins prudent parce qu’il évite les occasions de pécher ? Assurément non, car l’Apôtre dit, 1 Corinthiens 9, 25 : Celui participe au combat s’abstient de tout. Celui qui placerait le trésor du roi dans une place faible, bien qu’il ait été soucieux de le garder, ne serait cependant pas aussi louable que celui qui le garde dans une place fortifiée, car il faudrait lui reprocher sa négligence. Mais si un besoin impérieux se présentait, il faudrait louer davantage celui qui le garderait dans une place faiblement défendue. Nous avons l’exemple d’Agnès qui conserva sa chasteté dans un lieu de débauche. Faut-il donc que les religieux sortent du cloître pour garder leur chasteté et seront-ils ainsi plus dignes de louange ? Certes non, mais si une nécessité impérieuse survenait où il te faut être dans le siècle et y garder ta chasteté, cela sera plus louable.
Certaines choses m’étonnent : on disait autrefois qu’il était mal que des hérésies soient prêchées en Lombardie ; mais voilà qu’elles le sont dans cette ville [Paris] ! Deux conseils ont été donnés par le Christ : ceux de la chasteté et de la pauvreté. Au sujet de la chasteté, le Seigneur dit : Que celui qui peut comprendre comprenne ! (Matthieu 19, 12), et l’Apôtre : Pour ce qui est des vierges, je n’ai pas de commandement, mais je donne un conseil, comme quelqu’un qui a reçu miséricorde (1 Corinthiens 7, 25). Au sujet de la pauvreté, le Seigneur dit : Qui veut être parfait, qu’il aille vendre tout ce qu’il possède et qu’il me suive. Dans l’Église primitive, il y eut Jovinien et Vigilien. Jovinien disait que la continence conjugale doit être considérée comme égale à la virginité : c’est ce qu’il prêchait. Vigilien prêchait que l’état des riches pratiquant l’aumône devait être considéré comme égal à la pauvreté. À l’encontre de cela, il y a ce que dit Jérôme <...> : « Il est bon de distribuer ses biens aux pauvres ; il est mieux de les donner d’un coup et d’être dans le besoin avec le Christ avec l’intention de le suivre. » À l’encontre de tout cela, nous avons cette parole du Seigneur : Si quelqu’un vous dit quelque chose, vous direz que le Seigneur en a besoin.
[Le rejet de la gloire du monde]
Le genre humain avait également besoin du salut pour rejeter la gloire du monde. Or, vous devez maintenant savoir que celui-là a beaucoup besoin <du salut> qui le recherche là où il n’y a pas de salut. Certains cherchent le salut dans les biens de ce monde, et il n’y a pas de salut dans ceux-ci. Le Psalmiste [dit] : Le roi n’est pas sauvé par sa grande puissance ni le géant par la grandeur de sa force (Psaume 33[32], 16). Pour montrer que ce chemin vers le salut n’est pas celui qui convient, le Seigneur nous montre donc un autre chemin vers le salut, à savoir, le chemin de l’humilité. Psaume 34[33], 19 : [Le Seigneur] sauvera les humbles en esprit. Il nous donne l’exemple de cette humilité quand il monte sur l’âne ; il nous montre l’humilité la plus parfaite quand il voulut prendre sur lui le bois de la croix. L’Apôtre [dit] : Il s’est humilié, etc. (Philippiens 2, 8). Il a donc voulu faire preuve d’humilité afin de nous enseigner à nous humilier. Ainsi, en Matthieu 11, 29 : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, etc. Il a donc voulu pratiquer l’humilité pour nous apprendre à nous humilier nous-mêmes.
Et remarque que l’homme doit s’humilier de trois façons : il doit humilier son intelligence, son corps et ses désirs.
Je dis qu’il doit d’abord humilier son intelligence. Nous trouvons un exemple d’orgueilleux dans son intelligence chez celui qui s’enfle dans sa pensée charnelle, comme dit l’Apôtre aux Colossiens 2, 18. Contre ces gens-là, l’Apôtre dit aux Romains 12, 16 : Ne vous fiez pas à votre propre sentiment. Et dans Proverbes 3, 5 : Ne t’appuie pas sur ta propre intelligence. Suivons l’exemple de la vie et des actions des anciens. Les foules ont donné la preuve de cette humilité en suivant le Christ. Le Christ a montré son humilité en montant sur un âne ; les foules ont prouvé leur humilité en coupant des branches d’arbre et en se prosternant sur le chemin. Grégoire dit en effet que « couper des branches, c’est tirer des autorités et des exemples des saints et les placer sur le chemin de son comportement ». Donc l’homme doit d’abord humilier son intelligence.
En deuxième lieu, il doit humilier son corps par le jeûne et les veilles. Psaume 35[34], 13 : J’humiliais mon âme par le jeûne. Si quelqu’un avait un serviteur et le nourrissait au départ, et non à la fin, d’une manière délicate, il verrait qu’il est insolent. Il en est ainsi de notre corps. Nous devons donc, pour cette raison, humilier notre corps par le jeûne et les veilles. Les foules ont donné le modèle de cette humilité en déployant leurs vêtements sur le chemin, c'est-à-dire en affligeant leurs corps. Apocalypse 3, 4 : Je connais un petit nombre de personnes à Sardes qui n’ont pas souillé leur vêtement.
Troisièmement, l’homme doit affliger ses désirs pour les soumettre entièrement à Dieu. Quand tu aimes un bien propre sans le rapporter à Dieu, tu n’es pas parfaitement humilié. Il est dit dans Judith 8, 16 : Humilions nos âmes devant lui et servons-le avec un esprit contrit et humilié. Et Hosanna… !
Deuxième partie
[Le privilège de son origine]
En voilà assez sur le rôle du Sauveur. Parlons de son origine.
[Les foules se souviennent de son humanité]
Vous devez savoir que, dans l’Ancien Testament, le salut était promis de deux manières : d’abord par quelqu’un qui naîtrait de la race de David, lorsqu’il est dit : En ces jours, Juda sera sauvé…, et je susciterai à David un descendant juste (Jérémie 23, 5‑6). Et, ailleurs, le salut leur est promis par la venue du Seigneur. Ainsi, Isaïe 63, 9 dit : Le Seigneur lui-même viendra et vous sauvera. Les foules ont donc agi avec sagesse en liant ces deux [promesses], à savoir que celui qui naîtra de la semence de David nous sauvera, et que c’est le Seigneur qui nous sauvera par sa venue. Quand ils l’appellent « Fils de David », ils rappellent son humanité ; et ils rappellent aussi sa divinité quand ils disent : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !
Et vous voyez que David est la figure du Christ sur trois points : son pouvoir royal, sa victoire dans les guerres, sa grâce.
D'abord, David est la figure du Christ quant à son pouvoir royal. Vous savez que David a été le premier <roi> approuvé par Dieu en Israël, et du Christ il est dit dans Luc 1, 32 : Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père.
Deuxièmement, David est la figure du Christ quant à sa victoire dans les guerres, car il a été victorieux à la guerre. Ainsi, Psaume 144[143], 1 : Béni soit le Seigneur mon Dieu qui guide mes mains au combat, etc. Et le Christ fut surtout victorieux parce qu’il vainquit des puissances d’airain, en soustrayant les captifs à la fosse sans eau (Zacharie 9, 11).
Enfin, David est la figure du Christ quant à la grâce. Ainsi, le Seigneur dit de David : J’ai trouvé un homme selon mon cœur (1 Samuel 13, 14). Et du Christ, Dieu [dit] : Celui-ci est mon Fils bien-aimé (Matthieu 3, 14). De même, nous découvrons que David avait la charité ; c’est pourquoi il dit : J’étais un homme de paix avec ceux qui haïssent la paix, etc. (Psaume 120[119], 7). Et aussi : Si j’ai rendu le mal à ceux qui étaient en paix avec moi, etc. (Psaume 7, 5). Aussi fut-il doux, selon Psaume 132[131], 1 : Souviens-toi de David et de toute sa douceur. Il eut également l’humilité, Psaume 131[130], 1 : Seigneur, mon cœur n’est pas hautain. Le Christ aussi fut doux et humble ; il dit à ses disciples : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (Matthieu 11, 29). En rappelant l’humilité du Christ, les foules disent donc : [Hosanna]… au fils de David !
[Les foules se souviennent aussi de sa divinité]
Pour ce qui est de la reconnaissance de sa divinité, [on lit] : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !. Et voyez que c’est de trois manières que le Christ vient au nom du Seigneur.
Premièrement, dans la vérité du nom divin. En effet, quand la génération est parfaite, l’engendré reçoit la nature et le nom de celui qui l’a engendré. Ainsi, parce que la génération du Christ fut parfaite, le Christ a reçu de son Père sa nature divine et son nom. C’est pourquoi l’Apôtre [dit] : Il lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom (Philippiens 2, 9), c'est-à-dire le nom de Dieu. Il est donc venu d’abord dans la vérité du nom divin.
En deuxième lieu, il est venu dans la puissance du nom divin. Ainsi, dans Proverbes 18, 10 : Le nom de Yahvé est une tour très forte. Dans les choses naturelles, la puissance d’une cause n’a pas d’effet si ce n’est par application ; ainsi tout ce qu’ont réalisé les saints l’a été par la puissance du nom de Dieu.
Troisièmement, il vient manifester le nom divin quand il dit : Père, tu as manifesté ton nom aux hommes.
Troisième partie
[La grandeur de son pouvoir]
Voilà qui est clair en ce qui concerne le rôle du Sauveur et son origine. Voyons la grandeur de son pouvoir lorsqu’on dit : Hosanna, c'est-à-dire : « Sauve » au plus haut des cieux. Certains sont sauvés pour les choses les plus petites : Aux hommes et aux bêtes, tu portes secours, Seigneur (Psaume 36, 7), à savoir, afin que les hommes soient en santé et en sécurité. Le salut, au sens le plus élevé, est le salut en Dieu, comme dit Osée 1, 7 : Je les sauverai par leur Dieu, c'est-à-dire par la participation à la gloire de Dieu. Ailleurs il est dit : <…> Ceux-là disent : Hosanna dans les hauteurs ! c'est-à-dire : « Je t’en prie, Seigneur, que ton salut soit dans les hauteurs ! »
Mais voyez : alors que Dieu est un, il est dit : Au plus haut des cieux [au pluriel]. La raison en est qu’il a voulu effectuer une distinction des personnes pour que nous considérions ce qui est attribué aux personnes. Hilaire dit que « l’éternité est dans le Père ; le reflet ou la beauté, dans [son] image ; et l’usage ou la délectation, dans [son] don ». Au Père, qui est le principe, est attribuée l’éternité ; au Fils, qui est appelé [son] image, est attribuée la beauté ; à l’Esprit Saint, qui est [son] don, est attribué l’usage ou la fruition. Si bien que notre salut consiste dans la stabilité de l’éternité, dans la beauté de la lumière, dans la jouissance de la délectation.
Je dis en premier lieu que notre salut consiste dans la stabilité de l’éternité. Un navire est en sécurité quand il a atteint un port sûr ; ainsi l’homme n’est-il pas en sécurité en cours de route, mais dans la patrie. Isaïe 45, 17 [dit] ainsi : Israël est sauvé par Yahvé d’un salut éternel. Les erreurs disparaissent et n’existent plus quand les hommes connaissent la vérité.
En deuxième lieu, notre salut consiste dans la beauté de la lumière divine. D’une certaine façon, les hommes sont sauvés dans ce monde-ci. Psaume 85[84], 8 : Fais-nous voir ton visage et nous serons sauvés. Mais alors, ils seront parfaitement sauvés en voyant son visage, ce en quoi consiste tout ce qui est bon, selon ce passage de l’Exode 25, 9 : Je te ferai voir tout ce qui est bon.
Troisièmement, [notre salut consiste] dans la jouissance de la délectation. Le Psalmiste [dit] : Ils s’enivreront de l’abondance de ta maison (Psaume 36[35], 9). L’homme ivre est comme hors de lui-même ; ainsi seront les saints dans la patrie, et tu les abreuves au torrent de tes délices, c'est-à-dire quand ils diront : Mon cœur tressaille de joie dans mon salut, etc.
Nous demanderons au Seigneur, etc.
[2] Le texte de ce sermon a été gracieusement fourni par le P. Louis-Jacques Bataillon, o.p., membre de la Commission léonine. À cause d’une controverse polémique bien connue par ailleurs, ce sermon est le seul qui puisse être daté : il fut donné le 1er décembre 1269. À partir de l’image de l’ânesse que les Apôtres allèrent chercher pour Jésus, ce sermon incomplet répond à plusieurs questions pratiques que peuvent se poser des religieux apostoliques. Son caractère parfois haché vient du frère qui le prit en note.