Sermon 20[10]
Caelum et terra : Le ciel et la terre passeront...
Brève introduction
Le ciel et la terre passeront [Matthieu 24, 35].
Très chers frères, quel plaisir, quel charme, quelle douceur dans les paroles de la sagesse céleste ! Cela apparaît aussi pour le Philosophe de la nature, qui écrit à propos de la science créée, Éthique [à Nicomaque] : « Tous les plaisirs suivent parfois les [opérations]. Or, le plus grand plaisir est celui qui vient de la mise en œuvre de la sagesse ; l’œuvre la plus délectable est celle qui est posée selon l’opération de la sagesse. » De plus, le philosophe théologien écrit, Sagesse 7, 8 : Il l’a préférée à l’éclat de l’or, à savoir, la sagesse céleste dont nous traitons.
Pour cette raison, nous demanderons en commençant à notre Seigneur Jésus, le Christ, la source de toute sagesse, que celui-là même qui, selon le bienheureux Denys, La hiérarchie des anges, VII, ch. 1, est le premier maître de tous les esprits célestes et des âmes dévotes, d’éclairer nos intelligences, d’enflammer nos cœurs, de rendre nos bouches fécondes pour l’honneur de son nom ou bien pour l’enseignement de l’évangile et l’édification de nos âmes.
Division du sermon
Le ciel et la terre passeront, etc. [Matthieu 24, 35].
Par ces paroles, que notre Sauveur très vigilant et très bon, veillant avec compassion au salut de ses brebis en prenant garde au jugement futur, a adressées à ses disciples qui représentaient tous les fidèles, dans le texte cité qui est clair, la condition du juste et de l’injuste est décrite quand l’admirable élévation de l’homme céleste est indiquée sous le mot ciel, tandis que la bassesse qui est digne de l’homme en [ce] monde est indiquée sous le mot terre, et que, par le mot passeront, est indiquée avec soin la qualité distincte de l’un et l’autre.
Première partie
[Le juste est comme le ciel]
En décrivant donc l’admirable élévation de l’homme céleste et son éminente dignité, il l’appelle ciel. Or, il faut considérer que l’homme céleste est signifié par le mot ciel pour quatre raisons.
En effet, le ciel est fait d’une matière lumineuse, comme le démontre le Philosophe dans Du ciel et du monde, II. Par quoi est montré que l’homme juste doit être lumineux de la sagesse céleste. Siracide 24, 5 : Moi, j’ai créé en sorte qu’une lumière inépuisable se lève dans le ciel. [Le ciel a aussi] la forme d’une sphère, comme le démontre le Philosophe, Du ciel et du monde, II. Par quoi est montré que l’homme juste doit être circulaire grâce à une miséricorde englobante, ou orbiculaire grâce à une piété étendue et à une charité parfaite. Siracide 24, 5 : J’ai fait seule le tour du ciel, dit la Sagesse éternelle. [Le ciel est aussi] cause du mouvement, comme le montre le Philosophe, Physique, VIII. Par quoi est montré que l’homme juste est toujours mû par une attention particulière. Job 38, 37 : Qui expliquera l’ordre des cieux et qui endormira le concert du ciel ? [Le ciel est encore] élevé dans l’espace, comme le montrent la vue et les faits. Par quoi est montré que l’homme juste doit être d’une sainteté élevée grâce à sa supériorité, car on lit dans Siracide 43, 3 : Le firmament élevé, c’est-à-dire la hauteur du firmament, sa beauté, etc.
Deuxième partie
[L’homme attaché au monde est comme la terre]
Néanmoins, l’homme [attaché] au monde est comparé à la terre, à cause de l’obscurité de son intelligence. Genèse 1, 2 : Les ténèbres étaient à la surface de l’abîme. Mais la terre était vide et déserte. [À cause aussi] de la maladie de l’avarice. Colossiens 3, 1 : Songez aux choses d’en haut, non à celles de la terre. [À cause] de l’aridité de la méchanceté. Genèse 1, 10 : Et Dieu dit : « Que la terre [soit] sèche ! » [À cause] de l’immuabilité de l’âme, qu’il s’agisse de [sa] vie ou de [sa] décision. Siracide 1, 4 : La terre demeure vraiment pour l’éternité. Et il est dit auparavant : La génération des bons passe, et la génération des justes arrive. Pourquoi ? Parce que le méchant n’est pas corrigé ni changé.
Troisième partie
[S'attacher à l'éternel]
Une fois décrites la bassesse de l’homme [attaché au] monde et la grandeur admirable du juste, vient ensuite la qualité distinctive du comportement des deux, sous le mot passeront.
Mais il faut remarquer qu’on dit du juste et de l’injuste qu’ils passent de manière différente.
En effet, le juste passe, en premier lieu, du péché à la justice. Isaïe 45, 24 : Les hommes hautains et les pécheurs orgueilleux passeront vers toi et seront à toi. En deuxième lieu, il passe en progressant de vertu en vertu. Siracide 29, 26 : Passe, étranger, mets la table, à savoir, [prépare] ta conscience pour l’Époux céleste. En troisième lieu, il passe de la souffrance présente au rafraîchissement éternel. Psaume 66[65], 12 : Nous sommes passés par le feu et l’eau, et tu nous as conduits au rafraîchissement.
Mais l’homme injuste passe, en premier lieu, de l’innocence à la faute. Siracide 26, 28 : Il passe de la justice au péché. En deuxième lieu, il passe de la faute à la faute. Proverbes 20, 26 : Le sage craint et se détourne du mal. En troisième lieu, il passe de la faute à la peine éternelle. Job 36, 12 : S’ils n’ont pas écouté, ils passeront par le glaive, c'est-à-dire, à la peine éternelle.
Après avoir vu par une brève description la grandeur admirable de l’homme céleste, sous le mot de ciel, après avoir vu aussi la bassesse qui est celle de l’homme (attaché au) monde, sous le mot de terre, après avoir néanmoins apprécié la distinction du comportement des deux sous le mot passage, efforçons-nous de mépriser les choses terrestres et d’aimer (les réalités) célestes, de sorte que, en méprisant la vie du monde et en embrassant celle du ciel, nous passions de l’effort au repos, du monde à la gloire, qu’il (veuille) nous accorder, etc.
[10] Ce sermon nous est parvenu dans deux manuscrits : l’un de Milan, qui donne le prothème et les deux premières parties; l’autre de Paris, qui omet le prothème mais donne la troisième et dernière partie. De plus, l’un et l’autre sont des abrégés différents d’un texte reporté probablement par un franciscain, qui a adapté la rubrique à la liturgie franciscaine en l’attribuant au premier dimanche de l’Avent, alors qu’il est en réalité du deuxième dimanche selon l’usage dominicain.